Reste! Arrête! Où cours-tu? (De toutes ses forces, il crie du côté de la Forêt) Hé! Siegfried! Siegfried! Hé!—Le voilà rué par là!—Et moi!—A mon ancienne détresse s'en ajoute une nouvelle! j'en demeure stupide, absolument!—A présent, comment me tirer de là? Comment le retenir? Comment le conduire[428-1] à l'antre de Fafner?—Comment les rapprocher, comment, les tronçons de ce fer de malheur? Authentiques! nul fourneau dont le feu leur donne la chaude! Inflexibles! il n'est pas un gnome dont le marteau puisse en venir à bout; ni la haine du Nibelung, ni son envie, ni sa détresse, ni ses sueurs, rien, qui puisse me river Nothung; rien, qui m'en refasse un Glaive entier!—(Il s'affaisse, avec désespoir, sur un siège, derrière son enclume.)


Au seuil de la porte du fond arrive de la Forêt LE VOYAGEUR (WOTAN).—Couvert d'un long manteau bleu sombre, à la main une Lance en guise de bâton, il est coiffé d'un grand chapeau, dont le large bord, arrondi, pend sur l'un des yeux, qui lui manque.

LE VOYAGEUR[429-A]

Salut à toi, sage forgeron! A l'hôte, fatigué d'une longue route, accorde gracieusement une place à ton foyer![429-1]

MIME, de frayeur, a sursauté.

Qui peut venir me relancer dans la Forêt sauvage, jusqu'au fond de ces bois solitaires?

LE VOYAGEUR

C'est Le Voyageur que me nomme le monde[431-1]: j'ai déjà voyagé bien loin, sur le dos de la terre je me suis mû beaucoup[431-2].

MIME

Meus-toi donc, et va-t-en d'ici sans t'y reposer, puisque le monde t'appelle Le Voyageur.

LE VOYAGEUR

A titre d'hôte, j'ai reposé chez les bons; des présents, plus d'un m'en a fait: car une mauvaise fortune menace les mauvais hôtes[432-1].

MIME

La mauvaise fortune, l'infortune, ont toujours habité chez moi: veux-tu donc grossir ma misère?

LE VOYAGEUR, pénétrant plus avant.

Bien des choses, je les ai scrutées, j'en sais beaucoup[432-2]: j'en ai pu révéler de capitales à plus d'un; plus d'un m'a dû l'unique remède à ses tortures, à sa détresse, bref à ce qui lui consumait l'âme.

MIME

Bien des choses, tu les as flairées, tu en as épié beaucoup; je n'ai besoin ni de flaireur, ni d'espion. Je veux être ici seul, et tout seul; libre aux badauds d'aller ailleurs.

LE VOYAGEUR, se rapprochant encore de quelques pas.

Plus d'un, qui se croyait sage, ignorait l'unique chose qui lui eût été nécessaire; et je l'amenais à m'interroger; et je répondais, et je l'éclairais. Et c'était là sa récompense.

MIME, qui s'inquiète de plus en plus, à mesure que Le Voyageur se rapproche davantage.

Plus d'un fait étalage d'une science inopportune: la mienne me suffit, j'en ai juste assez; mon esprit me suffit, je n'en désire pas plus: bon voyage!

LE VOYAGEUR s'assied au foyer.

C'est ici que je reste, assis au foyer. Puisque tu parles de science, parions, j'engage ma tête. Ma tête t'appartient, tu l'auras gagnée, si, à force de m'interroger, tu n'apprends point, par mes réponses, tout ce qu'il t'importe de savoir.

MIME, saisi et déconcerté, à part.

Comment me débarrasser de l'espion? Posons-lui des questions captieuses.—(Haut.) Je prends en gage ta tête[433-1], en échange du foyer: vois à la sauver avec sens! Je poserai trois questions, à mon choix.

LE VOYAGEUR

Et, les trois fois, je devrai répondre.

MIME, après quelque réflexion.

Sur le dos de la terre, tu t'es mû beaucoup; l'univers, au loin tu l'as parcouru: eh bien, malin que tu es, dis-moi quelle race pullule, dans les profondeurs de la Terre.

LE VOYAGEUR

Dans les profondeurs de la Terre pullulent les Nibelungen: Nibelheim, tel est leur pays. Ce sont des Alfes-Noirs; Schwarz-Alberich[434-1], jadis, les gouvernait en maître: grâce à l'irrésistible toute-puissance d'une Bague magique, il s'était asservi cette race industrieuse; se fit accumuler, par elle, tout un Trésor d'immenses richesses; et rêvait de soumettre le Monde. Quelle est ta deuxième question, gnome?

MIME, réfléchissant plus profondément.

Tu m'en connais long[435-1], Voyageur, sur les profondeurs de la Terre:—et maintenant, dis-moi, simplement, quelle race pèse sur le dos de la Terre?

LE VOYAGEUR

Sur l'échine de la Terre pèse la race des Géants: Riesenheim, tel est leur pays. Fasolt, Fafner, princes de ces brutes, envièrent au Nibelung sa puissance, conquirent son énorme Trésor; et, avec le Trésor, l'Anneau, qui les brouilla: ils luttèrent, Fasolt succomba. Métamorphosé en sauvage Dragon, c'est Fafner qui garde à présent le Trésor.—Passons à la troisième question[435-2].

MIME, tout à fait ravi comme en un songe.

Tu m'en connais long, Voyageur, sur l'échine rugueuse de la Terre:—et maintenant dis-moi, véritablement, les cimes nébuleuses, quelle race y habite?[435-3]

LE VOYAGEUR

Sur les cimes nébuleuses les Dieux habitent Walhall. Ce sont des Alfes-de-Lumière; Licht-Alberich, Wotan, règne sur eux. Il s'est fait, d'un rameau sacré pris sur le Frêne-du-Monde, une Lance; le tronc se desséchât-il, elle reste incorruptible; grâce à sa pointe, Wotan gouverne l'univers. Les Runes-de-Loyauté, celle des Pactes divins, il les a gravées sur la hampe[436-1]. La Lance, que serre le poing de Wotan, donne l'empire absolu du Monde à qui la porte: il a subjugué les Nibelungen; imposé aux Géants ses lois; à tout jamais, tous obéissent au puissant Maître de la Lance. (D'un geste comme involontaire, il frappe contre le sol sa Lance: un sourd roulement de tonnerre gronde, épouvantant MIME.) Eh bien, sage gnome, n'ai-je pas été à la hauteur de tes questions? Réponds: n'ai-je pas sauvé ma tête?

MIME, arraché à la rêverie qui l'absorbait, a sursauté, saisi d'angoisse, et n'ose regarder LE VOYAGEUR.

Tu t'en es parfaitement tiré: maintenant, Voyageur, va ton chemin!

LE VOYAGEUR

Sur quoi devais-tu m'interroger? Sur ce qui t'importe à savoir. Quel garant avais-tu que je te répondrais? Ma tête:—à mon tour donc, je gage la tienne que tu ignores ce qui t'importe. Tu ne m'as pas accueilli comme on accueille un hôte: afin de jouir de ton foyer, j'ai remis ma tête entre tes mains. Suivant les règles du pari, la tienne m'appartient à présent, si tu ne réponds à trois questions: du courage donc. Mime, du courage!

MIME, timide, avec une craintive résignation.

Depuis longtemps déjà, j'ai fui mon sol natal; depuis longtemps, quitté le sein maternel[437-1]; depuis que l'éclat de l'œil de Wotan brille pour moi jusqu'en cette caverne, devant lui la science maternelle maigrit en moi. Mais, s'il peut m'être utile à présent d'être sage, Voyageur, interroge-moi donc! Peut-être aurai-je la chance, puisque j'y suis contraint, de libérer ma tête de gnome[437-2].

LE VOYAGEUR

Eh bien, loyal gnome, dis-moi tout d'abord: quelle est la Race à qui Wotan semble cruel, quoiqu'il l'aime plus que tout au monde?

MIME

Des races de Héros, j'ai ouï peu de choses: mais à ta question je puis répondre. Cette Race de son Désir, engendrée par Wotan, qui, malgré sa tendresse pour elle, la persécute, cette race, c'est celle des Wälsungen. De Wälse, il naquit deux jumeaux, qu'il désespéra sauvagement, deux jumeaux, Siegmund et Sieglinde: ils eurent eux-mêmes un fils, Siegfried, le plus fort des Wälsungen.—Garderai-je, Voyageur, ma tête, pour cette première réponse?

LE VOYAGEUR

Avec quelle précision tu m'as nommé la Race![437-3] Certes, voilà de la subtilité! La première question, tu l'as résolue; je passe donc, gnome, à la deuxième:—sur Siegfried veille un sage Nibelung, qui compte lui faire tuer Fafner, et, maître du Trésor, s'approprier l'Anneau. Quel est le Glaive qui peut, brandi par Siegfried, servir à la mort de Fafner?

MIME, très vivement intéressé, au point d'oublier de plus en plus son actuelle situation.

Nothung, tel est le nom d'un enviable Glaive; dans un frêne, en plein tronc, Wotan l'avait fiché; le Glaive appartiendrait à qui l'en arracherait. Des plus forts des héros, pas un n'y réussit: seul le put Siegmund, l'intrépide; il combattit, muni de cette arme, jusqu'à ce que la Lance de Wotan la lui eut fait voler en pièces. Maintenant c'est un sage forgeron qui garde avec soin les débris; car il sait que le Glaive de Wotan, brandi par l'intrépide et Simple enfant[438-1], Siegfried, peut seul mettre à mort le Dragon. (Tout à fait satisfait.) Aurai-je, une deuxième fois, sauvé ma tête de gnome?

LE VOYAGEUR

C'est-à-dire que c'est toi le plus avisé des sages: quelle sagacité sans égale! Mais, sagace, si tu l'es assez pour vouloir, au profit d'une entreprise de gnome, exploiter l'héroïque enfant, prends garde à la troisième question!—Dis-moi donc, savant armurier, qui pourra bien, Nothung, le Glaive, le ressusciter de ses puissants débris?

MIME, sursautant, éperdu d'épouvante.

De ses débris? Le Glaive? O malheur! Tout tourne!—Quoi faire? Quoi dire? Maudit acier, pourquoi suis-je allé te conserver! Il m'a consumé, torturé de détresse; il me demeure rigide, je ne puis le marteler: rivure, soudure, rien n'y fait, rien! Si le plus savant des forgerons ne sait pas comment en venir à bout, si je ne puis pas, moi! braser le Glaive,—le reforger, quel autre pourra? Ce miracle, comment le produire? Ce secret, comment le pénétrerai-je?

LE VOYAGEUR s'est levé d'auprès du foyer.

Tu devais m'interroger trois fois; les trois fois, je me suis dégagé: tu t'es bien enquis de choses vagues, vaines, lointaines: quant à celles qui te touchaient de si près, les seules profitables pour toi, l'idée ne t'en est point même venue. A présent, te voici bouleversé: ta tête, ta sage tête, est à moi.—Eh bien donc, gnome caduc, gage caduc, écoute, intrépide vainqueur de Fafner: seul, qui n'a point connu la Peur[439-1], peut forger Nothung de nouveau. (MIME, fixement, de tous ses yeux, le regarde: LE VOYAGEUR se dispose à partir.) Ta sage tête, veille sur elle à partir d'aujourd'hui: caduque,—je la laisse à celui qui n'a jamais appris la Peur. (Il rit, sort, et s'éloigne à travers la Forêt.)

MIME, s'est affaissé, comme anéanti, sur l'escabeau derrière l'enclume: il regarde fixement, devant soi, dans la Forêt ensoleillée.—Après un assez long silence, il est saisi d'un tremblement violent.

Maudite lumière![440-A] Par là, comme l'air flamboie! pourquoi? Qu'est-ce qui s'y agite, y ondule, y court? Qu'est-ce qui papillote, grouille et siffle? Qu'est-ce qui tout alentour flotte, murmure et tremblote? Tout brille, tout scintille, un soleil de feu! Tout vibre, tout frémit, tout bourdonne! Par là! c'est par là! un grondement! oui, quelque chose mugit! Et ces broussailles qui craquent! C'est un passage qu'on se fraye! C'est à moi qu'on en veut! Une effroyable gueule, béante, pour me happer!—C'est le Dragon! C'est Fafner! Fafner! (Il pousse un grand cri et, tremblant, s'accroupit, derrière son enclume.)

SIEGFRIED débûche de la Forêt, écartant les broussailles qui craquent, et, du dehors encore, appelle.

Hé là! Fainéant! es-tu prêt, cette fois? Vivement! où en est le Glaive? (Il a pénétré et s'arrête, surpris.) Mais le forgeron? s'est-il esquivé? Hé! Mime! Hé! poltron![440-1] où es-tu? où t'es-tu caché?

MIME, de derrière l'enclume, d'une faible voix.

Est-ce toi, mon enfant? Viens-tu seul?

SIEGFRIED

Derrière l'enclume?—Qu'est-ce que tu faisais là? M'affilais-tu le Glaive, par hasard?

MIME, hagard et distrait.

Le Glaive? Le Glaive? Comment le pourrais-je?—(Comme à soi-même.) «Seul, qui n'a point connu la Peur, peut forger Nothung de nouveau.»—J'en sais trop pour une telle besogne!

SIEGFRIED

Me répondras-tu? Veux-tu que je t'y décide?

MIME, comme précédemment.

Me décider?—J'ai parié ma tête, et je l'ai perdue: gage caduc, elle est à celui «qui n'a jamais appris la Peur».

SIEGFRIED, avec violence.

Sont-ce des faux-fuyants? Veux-tu m'échapper?

MIME, se ressaisissant peu à peu.

J'échapperais à celui qui connaîtrait la Peur:—mais, la Peur, c'est précisément ce qu'à l'enfant je n'ai pas enseigné! Imbécile! avoir négligé ce qui seul m'eût été profitable! Je voulais lui apprendre à m'aimer,—je puis me vanter d'avoir réussi! Comment lui apprendrais-je à me craindre?

SIEGFRIED l'empoigne.

Hé! veux-tu que je t'aide? Aujourd'hui, qu'as-tu fait?

MIME

Je ne me suis occupé que de toi: il faut que je t'apprenne une chose capitale, c'est pour en chercher les moyens que je me suis enfoncé dans mes réflexions.

SIEGFRIED, riant.

Enfoncé, jusque sous ton siège: quoi de capital as-tu pu trouver là?

MIME, se ressaisissant de plus en plus.

La Peur! Oui, c'est la Peur que j'étudiais pour toi, pour l'apprendre à ton ignorance.

SIEGFRIED

Qu'est-ce que tu entends par la Peur?

MIME

Tu ne l'as pas encore éprouvée, et tu veux quitter la Forêt pour t'en aller courir le Monde?[442-1] A quoi te servirait le plus solide des Glaives, si la Peur te reste étrangère?

SIEGFRIED, impatienté.

Quelque mauvaise raison que tu m'auras inventée!

MIME

Mauvaise raison? Celle de ta mère? C'est elle qui parle par ma bouche: il faut bien que je tienne mon serment de ne point t'exposer aux embûches du monde avant que tu aies appris la Peur.

SIEGFRIED

Si c'est un art, pourquoi ne le connais-je pas? Allons! Qu'entends-tu par la Peur?

MIME, de plus en plus animé.

N'as-tu jamais senti, dans la Forêt obscure, au crépuscule, dans les lieux sombres, lorsqu'au loin tout y vibre, y bourdonne, y murmure, lorsqu'un sauvage grondement, de proche en proche, y ronfle, lorsqu'autour de toi tout y grouille d'une indistincte agitation, lorsque plane sur ton être une strideur grandissante,—n'as-tu pas senti, tout hagard, l'horreur paralyser tes membres? Les membres ébranlés frissonnent et se dérobent, les sens troublés s'anéantissent dans les tourbillons du vertige; le cœur, à coups précipités, palpite, halette, pantelle, éclate dans la poitrine!—Si tu n'as pas éprouvé cela, tu n'as jamais connu la Peur.

SIEGFRIED

Ce doit être extraordinaire, singulièrement! Mais ferme et fort, je le sens, reste mon cœur. Cette horreur, ce frisson, cet ébranlement, ce trouble, ces vertiges, cette paralysie qui pantelle, je les éprouverais avec plaisir; oui, je désire vivement les connaître.—Mais comment pourrais-tu me les inspirer, toi, Mime? Toi, le pusillanime, toi, comment serais-tu mon maître?

MIME

Suis-moi seulement, je te guiderai bien: à force d'y penser, j'ai trouvé. Je connais un funeste Dragon; il a étouffé beaucoup d'hommes, il en a dévoré beaucoup. C'est lui, Fafner, qui t'apprendra la Peur, si tu me suis à son repaire.

SIEGFRIED

Où est-ce?

MIME

Neid-Höhle[444-1], tel est son nom: à l'Est, à l'extrémité de la Forêt.

SIEGFRIED

Alors, ce ne serait pas loin du Monde?

MIME

Neid-Höhle?—on ne peut plus près du Monde![444-2]

SIEGFRIED

C'est donc là qu'il faudra me conduire: ensuite, la Peur apprise, en avant par le Monde! Mais, d'abord, forge-moi mon Glaive; c'est dans le Monde que je le veux brandir.

MIME

Le Glaive? O détresse!

SIEGFRIED

A la forge et tout de suite! Voyons, qu'as-tu fait? Montre.

MIME

Fer maudit! comment le réparer? Je ne pourrai pas! Un charme, un charme tenace! Comment en venir à bout? Pas un gnome n'aura cette puissance! Quiconque ne connaît point la Peur y réussirait sans doute mieux.

SIEGFRIED

Des finesses! Des défaites! Des mensonges! toute sa science! Des ruses, pour se tirer d'affaire: le fainéant! S'il confessait, encore, qu'il n'est qu'un bousilleur!—Assez de bousillage! Donne-moi ces tronçons! C'est le fer de mon père,—il me cédera bien: c'est moi-même qui le forgerai, mon Glaive![445-1]

MIME

Sans doute y réussirais-tu, si tu avais pratiqué l'art avec quelque assiduité: mais toutes mes leçons te laissaient sans zèle: à présent, que veux-tu faire de propre?

SIEGFRIED

Ce que son maître n'a pu, l'apprenti le pourrait-il? Il aurait eu beau l'écouter toujours!—Déguerpis! Mêle-toi de tes affaires: ou je te jette au feu, toi aussi! (Ayant accumulé sur l'âtre une masse de braises, il alimente sans cesse la flamme, serre, dans un étau, les tronçons du Glaive, lime, et les réduit en limaille.)

MIME, en le regardant travailler.

Qu'est-ce que tu fais là? Prends donc la soudure!

SIEGFRIED

Pas de soudure! Je n'en ai pas besoin: pas de bouillie pour forger un Glaive!

MIME

Tu m'uses la lime, tu fausses la râpe: comment veux-tu limer de l'acier?

SIEGFRIED

Il faut que je le voie pulvérisé: ce qui est en deux, c'est ainsi que je le dompterai.

MIME, tandis que SIEGFRIED lime avec frénésie.

L'expérience ici ne sert de rien, je le vois clairement: ici, à l'ignorant, sert son ignorance même! Comme il peine et comme il y va! Avec quelle force! L'acier disparaît, ce n'est pas long! J'ai beau être aussi vieux que cette grotte et cette Forêt, voilà ce que je n'ai jamais vu faire![446-1] Mais viendra-t-il à bout du Glaive? Nous verrons bien: si, lui qui ne connaît point la Peur, il réussit, s'il le fourbit et s'il l'achève,—c'est que Le Voyageur avait donc raison! Il s'agit, à présent, de sauver ma tête, ma tremblante tête: comment m'y prendre? C'est à lui, l'intrépide enfant, qu'elle appartient, s'il n'apprend par Fafner la Peur. Mais, malheureux que je suis, j'y pense! Comment tuerait-il le Dragon, si le Dragon lui inspire la Peur? Maudite alternative! Je m'y engluerais ferme, si je ne trouvais quelque expédient pour venir à bout du sans-Peur lui-même.

SIEGFRIED, ayant limé jusqu'au bout les tronçons, en a rassemblé la limaille dans un creuset, qu'il met au feu: il entretient, durant ce qui suit, la flamme, avec le soufflet de forge.

Hé, Mime, vivement: comment se nomme-t-il, le Glaive que j'ai pulvérisé?

MIME, sursautant, tiré de ses réflexions.

Nothung[447-1] est le nom de l'enviable Glaive: c'est ta mère[447-2] qui m'en a transmis la tradition.

SIEGFRIED, au travail[447-A].

Nothung! Nothung! enviable Glaive! pourquoi t'es-tu brisé jadis? Voici[447-3], j'ai réduit en paillettes ton acier, ton éclat d'acier: au creuset la limaille! au feu!

Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—Dans la forêt croissait un arbre, j'ai rué bas l'arbre sauvage: du frêne brun, j'ai fait du charbon. Voici, sur le foyer le frêne est en monceau!

Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—L'arbre en charbon, qu'il brûle fièrement! Comme il rutile clair et sublime! Il pétille, les bluettes jaillissent, il me fond ma poussière d'acier.

Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—Nothung! Nothung! enviable Glaive! déjà fond ta poussière d'acier: tu nages dans ta propre sueur,—bientôt je te brandirai, mon véritable Glaive!

MIME, assis à l'écart, et—durant les interruptions du chant de SIEGFRIED,—toujours à part.

Son Glaive, il le forgera: Fafner, il le tuera: cela, je le vois à coup sûr d'avance; par cette mort c'est le Trésor qu'il conquiert, c'est l'Anneau:—lui ravir ses conquêtes, comment? Par la ruse, avec de l'adresse, je m'approprierai l'une et l'autre, et mettrai ma tête en sûreté. Voyons: il a tué le Dragon; la lutte l'a fatigué; pour le réconforter, je lui présente un breuvage; dans ce breuvage, j'aurai mis des sucs aromatiques, recueillis tout exprès pour lui; il boit: quelques gouttes suffiront, pour qu'il tombe insensible et dorme; avec l'arme même qu'il s'est faite, je me débarrasse alors de lui: à moi le Trésor, à moi l'Anneau! Heï! sage Voyageur, si je t'ai paru bête, comment te plaît maintenant mon subtil esprit? Le remède, l'ai-je découvert? Mon repos, l'ai-je assuré? (Il se lève tout guilleret pour aveindre des vases, dont il verse dans une marmite les ingrédients.)

SIEGFRIED, l'acier fondu, l'a coulé dans un moule, qu'il plonge à l'instant même dans l'eau: on entend le bruit strident de la trempe.

C'est un flux de feu qui vient de fluer dans l'eau: c'est sa furieuse rage qui vient d'y siffler; le froid qui l'a calmé l'aura bientôt congelé. Est-ce qu'il blesse encore l'eau, le flux dévorant? Non pas! Est-ce qu'il la brûle encore? Non plus! Il est devenu ferme, l'acier, souverainement inflexible et dur: voici, du sang brûlant l'aura baigné, bientôt!—Et maintenant, sue encore une fois, sue que je t'achève: Nothung, Nothung, enviable Glaive! (Il met au feu le Glaive, et l'y fait rougir. Puis il se tourne du côté de MIME, qui, à l'autre bout du foyer, porte une marmite au bord du feu.) Qu'est-ce que fait le balourd avec sa marmite? Moi, je fais chauffer l'acier,—mais toi! quel brouet viens-tu brasser là?

MIME

Que veux-tu? le forgeron a honte de voir son élève en remontrer au maître; puisque pour le vieux c'en est fait de son art, qu'il soit donc le cuisinier de l'enfant: à l'un de faire bouillir le métal, au vieux de lui faire bouillir la soupe. (Il continue de faire cuire.)

SIEGFRIED, sans cesser de travailler.

Mime, l'artiste, étudie désormais la cuisine; l'art de forger n'est plus de son goût: il m'a forgé des glaives, tous je les ai brisés; s'il me fait la cuisine, je n'y toucherai donc pas.—La Peur, il veut me conduire où j'apprendrai la Peur; il faut qu'un autre, au loin, me l'enseigne: il ne le peut pas lui-même,—et c'est ce qu'il connaît le mieux; sa nullité se révèle en tout! (Il a retiré l'acier rougi, et le martelle, sur l'enclume, avec le grand marteau, tout en chantant ce qui suit.)

Hoho! Haheï! Hoho!—Forge, mon marteau, forge un solide Glaive!—Hoho! Haheï!—Haheï! Hoho!—Haheï! Hoho! Haheï!

Ton bleu blafard, le sang le teignit, jadis, d'un rouge ruissellement d'écarlate: tu riais alors, frais acier, léchant le sang tiède, glacial acier!—Hahaheï! Hahaheï!—Hahaheï! heï! heï!—Hoho! Hoho! Hoho!—Voici, la fournaise, aujourd'hui, c'est la fournaise qui t'a rougi; le marteau ploie ta souple trempe: ta rage pétille en étincelles, sur moi qui t'ai vaincu, rebelle!—Heyaho! heyaho!—Heyaho! ho! ho!—Hoho! hoho! haheï!

Hoho! haheï! hoho!—Forge, mon marteau, forge un solide Glaive!—Hoho! haheï!—Haheï! hoho!—Haheï! hoho! haheï!

Tes vives étincelles, pour moi quelle joie vive! Violence de la colère, ornement pour le brave! Tu t'égayes, tu me souris, tu prends des airs, aussi, des airs farouches, des airs furieux!—Hahaheï! hahaheï!—Hahaheï! heï! heï!—Hoho! hoho! hoho!—Par la flamme et par le marteau, j'ai triomphé! Étiré sous mes coups puissants, cesse de rougir: assez de honte! Sois froid, sois dur, autant que tu peux.—Heyaho! heyaho!—Heyaho! ho! ho!—Haheï! hoho! haheï! (En proférant les dernières notes, il plonge dans l'eau l'acier, et rit, au bruit strident.)

MIME, revenu à l'avant-scène, pendant que SIEGFRIED, en la poignée, fixe la lame forgée du Glaive.

Il s'est fait un Glaive affilé pour tuer Fafner, mon ennemi; moi, j'ai fait un breuvage pour me tuer Siegfried, quand il m'aura tué Fafner. Ma trahison doit réussir; ma ruse, avoir sa récompense! L'étincelant Anneau créé par mon frère, l'Anneau magique, par lui doué d'une toute-puissance irrésistible, l'Or clair, qui rend souverain, je l'aurai conquis, moi!—Moi!—Alors, Alberich même, qui m'asservit jadis, à mon tour je l'assujettis aux corvées du reste des gnomes: alors, rentré sous terre, je suis prince des Nibelungen; alors, tout le troupeau m'obéit!—Le gnome qu'on méprisait, combien on l'estimera! Les Dieux, vers le Trésor, s'empressent, et les Héros; au branle de ma tête, l'univers s'incline; devant ma fureur, il frémit!—Et certes, Mime ne travaillera plus: c'est pour lui, que travailleront les autres, afin de l'enrichir, à jamais. Mime, l'intrépide, Mime sera roi, prince des Alfes, universel Maître! Hein, Mime! crois-tu que tu as de la chance? Toi! qui t'eût jamais prédit cela?

SIEGFRIED, durant les pauses de la tirade de MIME, et tout en achevant tour à tour de limer, d'affiler son Glaive, de le marteler au petit marteau.

Nothung! Nothung! enviable Glaive! Glaive refixé dans ta poignée! Glaive en deux! Glaive refait par moi! Plus un coup ne te rompra, plus un. Tu t'es brisé, mon père est mort; je suis vivant, tu ressuscites, ton riche éclat rit à son fils, ton fil d'acier tranche à coup sûr. Nothung! Nothung! jeune! rajeuni! c'est moi qui t'ai ressuscité. Mort, en débris, tu gisais là; te voici radieux, fier, auguste! Montre aux scélérats ton éclat! frappe le traître, égorge l'infâme! Et toi, viens voir, forgeron de Mime, comment tranche le Glaive de Siegfried![451-A]

(Frappée du Glaive, qu'il a brandi en prononçant les derniers mots, l'enclume se fend, de haut en bas, en deux masses qui tombent à grand bruit[451-1]. MIME, arraché à son extase, tombe, d'épouvante, assis par terre. SIEGFRIED lève joyeusement son Glaive.—Le rideau tombe.)


ACTE DEUXIÈME

PROFONDE FORÊT

(Tout à l'arrière-plan, l'ouverture d'un antre. Le sol s'élève depuis la rampe jusque vers le milieu de la scène, où il fait une petite plate-forme; à partir de là il s'abaisse, en arrière et du côté de l'antre, dont l'ouverture ainsi n'est vue du spectateur que dans sa partie supérieure. A gauche on aperçoit, à travers les arbres de la Forêt, une muraille de rocs, crevassée.—Nuit obscure, plus profonde encore à l'arrière-plan, où d'abord l'œil du spectateur ne doit distinguer absolument rien.)

ALBERICH, couché à l'écart, tout auprès de la muraille de rocs, en une sombre méditation.

Dans la nuit et dans la Forêt, devant Neidhöhle, je demeure de garde: mon oreille guette, mon œil épuisé veille.—Aube tremblante, est-ce toi qui déjà tressailles? Au travers des ténèbres, est-ce ta pâleur qui point? (Un vent d'orage[452-1] s'élève, à droite, dans la Forêt.) Là! quelle est cette lueur qui brille? Elle se rapproche, elle resplendit, c'est une éblouissante clarté; il court comme un coursier d'éclairs qui se fraye par la Forêt passage, en s'ébrouant. Qui approche? est-ce déjà l'égorgeur du Dragon? est-ce déjà celui qui tuera Fafner? (La bourrasque s'apaise, la lueur disparaît.) La clarté s'est éteinte,—sa flamme a disparu: de nouveau, la nuit.—Qui approche là, brillant, dans l'ombre?

LE VOYAGEUR sort de la Forêt, et s'arrête en face d'Alberich.

Neidhöhle! m'y voici donc arrivé par la nuit: qui vois-je dans les ténèbres, là? (Comme jailli des nuages tout à coup déchirés, le clair de lune pénètre, et projette sa lumière sur la figure du Voyageur.)

ALBERICH reconnaît LE VOYAGEUR, et recule d'effroi.

Toi! ici![453-1] t'y montrer toi-même? (Avec une explosion de fureur.) Qu'y veux-tu? Arrière, passe ton chemin! Hors d'ici, voleur sans pudeur!

LE VOYAGEUR

Schwarz-Alberich, c'est toi qui rôdes ici? Est-ce que c'est toi qui veilles sur le gîte de Fafner?

ALBERICH

Est-ce que ton envie, à toi, et ta haine, sont en quête d'un nouveau forfait? Ne t'attarde pas ici! écarte-toi d'ici! Cette place, grâce à ta perfidie, ne fut que trop abreuvée de détresse; maintenant donc, impudent que tu es, laisse-la moi libre!

LE VOYAGEUR

C'est pour voir, et non pour agir, que je suis venu[453-2]: qui pourrait m'interdire l'étape du Voyageur?

ALBERICH éclate d'un rire hargneux.

Esprit de fureur! génie d'intrigue! Si pourtant j'étais, à ton avantage, aussi aveugle, aussi naïf qu'autrefois quand tu me pris au piège! Comme tu réussirais sans peine à me dérober encore l'Anneau! Prends garde: ton art, je le connais bien, mais ton faible non plus n'est pas un secret pour moi. Mes trésors ont payé ta dette; mon Anneau, l'effort des Géants qui t'avaient édifié ton Burg: ce qu'avec les arrogants, jadis, tu as conclu, les Runes en sont encore aujourd'hui garanties par la hampe souveraine de ta Lance. Ce qu'à titre de salaire tu leur as compté, tu ne peux l'arracher aux Géants: tu briserais toi-même la hampe de ta Lance; dans ta main le sceptre suprême, tout fort qu'il est, tomberait en poudre.

LE VOYAGEUR

S'il m'a soumis ta méchanceté, ce n'est point par les Runes-de-Foi d'aucun pacte; s'il t'asservit à moi, c'est par sa force propre: aussi est-ce pour la guerre que je le garde avec soin.

ALBERICH

Fières sont tes menaces, arrogante est ta force, mais comme, au fond du cœur, tu trembles! Le gardien du Trésor, Fafner, est voué à la mort par ma Malédiction:—qui—héritera de lui? L'enviable Trésor retournera-t-il au Nibelung? voilà ce qui t'assassine d'un éternel souci! Car l'Anneau, si jamais je parviens à le ressaisir, j'en utiliserai la puissance autrement que de stupides Géants: qu'alors tremble l'auguste gardien des Héros[455-1]! J'assaille les hauteurs du Walhall avec l'armée de Hella[455-2]: je deviens Maître de l'univers!

LE VOYAGEUR

Ton projet m'est connu; mais il ne m'inquiète pas: l'Anneau, qui le conquerra l'aura.

ALBERICH

En quels termes vagues tu profères ce que nettement, d'ailleurs, je sais! Ton arrogance compte sur la Race, la bien-aimée Race héroïque en laquelle refleurit ton sang. Sans doute as-tu pris soin d'élever certain gaillard, qui, bravement, te cueillerait le fruit que tu ne peux cueillir?

LE VOYAGEUR

Ce n'est pas à moi qu'il faut chercher noise, c'est à Mime: ton frère, voilà pour toi le péril; un enfant qu'il amène doit lui tuer Fafner. L'enfant ne sait rien de moi; c'est le Nibelung qui, seul, le fait agir à son profit. C'est pourquoi je te dis, camarade: agis, toi, librement, suivant tes intérêts! Entends-moi bien, sois sur tes gardes: l'Anneau, l'enfant l'ignore, mais Mime est édifié.

ALBERICH

Tu retirerais du Trésor ta main?

LE VOYAGEUR

Celui que j'aime agira pour soi, je le laisse agir: qu'il triomphe ou succombe, il est son propre Maître[456-1]: quant à moi, mes Héros seulement peuvent m'être utiles[456-2].

ALBERICH

C'est à Mime, et à lui seulement, que j'aurais à disputer l'Anneau?

LE VOYAGEUR

Hors toi et lui, nul n'y aspire.

ALBERICH

Et pourtant, l'Anneau pourrait m'échapper?

LE VOYAGEUR

Qui va venir libérer le Trésor? C'est un Héros; et l'Or, qui le convoite? deux Nibelungen; et l'Anneau, qui le garde? C'est Fafner: il succombe,—l'Anneau reste à qui l'a su rafler.—En veux-tu plus? Où dort le Dragon? Là! si tu le mets en garde contre la mort, peut-être va-t-il, de bonne grâce, t'abandonner cette bagatelle.—Tiens, je vais moi-même te l'éveiller[456-3].—(Il se tourne du côté du fond.) Fafner! Fafner! réveille-toi, Dragon!

ALBERICH, à part, frappé d'étonnement.

Où veut en venir sa sauvagerie[457-1]? Se pourrait-il qu'il me fût propice?

De la ténébreuse profondeur de l'arrière-plan, LA VOIX DE FAFNER:

Qui trouble mon sommeil?

LE VOYAGEUR

Quelqu'un est venu te crier détresse: c'est la vie qu'il te sauve, la vie, si tu la lui achètes du Trésor que tu gardes.

FAFNER

Que veut-il?

ALBERICH

Veille, Fafner! Veille, Dragon! Un fort Héros approche, c'est ta vie sacrée qu'il menace.

FAFNER

J'ai faim de lui.

LE VOYAGEUR

Intrépide sa vigueur d'enfant; tranchant, son Glaive.

ALBERICH

C'est l'Anneau d'Or seul qu'il convoite: laisse-moi l'Anneau pour récompense, je détourne la lutte, tu gardes ton Trésor, et c'est en paix que tu vis longtemps!

FAFNERbâille.

Je gis et possède:—laissez-moi dormir!

LE VOYAGEUR éclate de rire.

Eh bien, Alberich, c'est un coup manqué! Mais tu n'iras plus m'accuser! Un seul mot encore, réfléchis-y bien: tout suit les lois de son naturel; tu n'y changeras rien. Je t'abandonne la place: tiens-y ferme! Fais l'épreuve avec Mime, ton frère: avec son naturel, à lui, sans doute réussiras-tu mieux. Quant au reste, apprends-le toi-même: ce ne sera pas long! (Il disparaît dans la Forêt. Un vent d'orage s'élève, et s'apaise aussitôt.)

ALBERICH, l'ayant un long temps suivi des yeux avec colère.

Il part, sur sa monture de flamme: je reste, soucieux et bafoué! Mais vous pouvez rire, Dieux que vous êtes, Dieux légers et voluptueux: je vous verrai tous périr encore! L'Or! tant qu'à la lumière du jour l'Or rayonnera, quelqu'un qui sait fera vigilance! quelqu'un qui sait et qui vous brave! quelqu'un qui trompera votre espoir!

(Crépuscule matinal. ALBERICH s'insinue dans une fente de rocher.)


MIME et SIEGFRIED arrivent au jour naissant. SIEGFRIED porte le Glaive à un baudrier. MIME examine l'endroit minutieusement: puis il se dirige vers le fond, du côté de l'antre, qui reste plongé dans d'épaisses ténèbres, tandis que le soleil levant illumine, de plus en plus clair, la roche qui en masque l'entrée. MIME revient enfin vers SIEGFRIED.

MIME

Nous y sommes! ne va pas plus loin!

SIEGFRIED s'assied sous un grand Tilleul.

C'est ici que j'apprendrai la Peur?—Loin m'as-tu mené; une nuit entière, par la Forêt, nous avons voyagé tous deux; c'est bien! dorénavant, Mime, tu dois m'éviter! Si je n'apprends ici ce qu'il me faut apprendre, c'est seul qu'alors j'irai plus loin: enfin! je serai donc délivré de toi!

MIME s'assied vis-à-vis, sans perdre de vue l'Antre.

Crois-moi, cher! Si tu n'apprends pas, aujourd'hui et ici, la Peur, dans tout autre endroit, en tout autre temps, difficilement tu l'éprouveras.—Vois-tu, là, cette sombre gueule d'antre? Il y gîte un Dragon sauvage horriblement, monstrueusement cruel et grand; son épouvantable gueule s'ouvre: poil et peau, d'un seul coup sa rage peut t'engloutir.

SIEGFRIED

Il sera bon, cette gueule, de la lui fermer; c'est bien! j'aurai soin d'éviter ses dents.

MIME

Il distille et crache une bave venimeuse, qui dévore jusqu'aux os la chair.

SIEGFRIED

C'est bien! pour que le venin de la bave ne puisse m'atteindre, j'aurai soin de me ranger sur le flanc du Dragon.

MIME

Sa queue est d'un serpent, elle s'élève avec force: malheur celui qu'elle étreint! Ses membres enlacés sont broyés comme du verre!

SIEGFRIED

Pour me préserver du branle de la queue, je ne perdrai pas de vue l'adversaire.—Mais un cœur, le Dragon a-t-il un cœur, dis-moi?

MIME

Un féroce, inflexible cœur!

SIEGFRIED

Et ce cœur, est-il à la même place que chez l'homme et les animaux?

MIME

Sans doute, enfant, à la même place; et maintenant, sens-tu venir la Peur?

SIEGFRIED

Nothung! je pousse Nothung au cœur de l'orgueilleux: est-ce donc là de la Peur, par hasard? Hé, vieux! si c'est là tout ce que tu as à m'apprendre, tu peux continuer ta route; ce n'est pas encore ici que je connaîtrai la Peur.

MIME

Attends la fin! Ce que je t'en ai dit, que ce soit pour toi comme un bruit sourd: lorsque ce sera lui qu'en personne il te faudra voir face à face, rien qu'à le voir, oui, rien qu'à l'entendre, alors, tes sens défailliront! Tu croiras sentir tes regards se noyer; le sol, vaciller sous tes pieds; dans ta poitrine, ton cœur tremblant panteler: c'est alors, que tu me sauras gré de t'avoir conduit; alors, que tu te rappelleras Mime, et que tu pourras juger s'il t'aime.

SIEGFRIED d'un bond se lève, révolté.

Tu ne dois pas, m'aimer! Te l'ai-je dit, oui ou non? Retire-toi de ma vue, et laisse-moi seul! je ne supporterai pas plus longtemps que tu viennes me parler de ton amour![460-1] Oh! cette tête qui branle, ces yeux qui clignotent, quand pourrai-je enfin ne plus les voir, quand n'aurai-je plus le dégoût de les voir? Quand serai-je délivré de l'imbécile?

MIME

Je te laisse: je vais me coucher là-bas auprès de la source. Tu n'as, toi, qu'à rester ici; quand le soleil sera haut, surveille le Dragon; c'est de l'antre qu'il se déroulera: c'est ici tout près qu'il passera, pour s'en aller boire à la source.

SIEGFRIED, riant.

La source! Si tu t'y arrêtes, Mime, j'y laisserai bien aller le Dragon: quitte à lui pousser dans les reins Nothung, aussitôt qu'il t'aura toi-même ingurgité! Crois-moi donc, ne va pas te reposer auprès de la source: va-t'en! va-t'en, le plus loin possible, et ne reviens plus jamais vers moi!

MIME

Tu ne peux pas m'interdire[461-1] de t'apporter à boire après un aussi rude combat? Au surplus, s'il te faut un conseil, appelle-moi;—ou encore, si la Peur t'a pris. (SIEGFRIED, d'un geste violent, le chasse.)

MIME, à part, tout en s'en allant.

Fafner et Siegfried—Siegfried et Fafner—ah! s'ils pouvaient s'entrégorger! (Il disparaît dans la Forêt.)


SIEGFRIED, seul.—Il se rassied sous le grand Tilleul.[461-A]

Que ce ne soit pas là mon père, comme je m'en sens heureux! C'est à présent seulement que me plaît la fraîche Forêt; c'est à présent seulement que me rit la joie du jour: à présent qu'il m'a quitté, le monstre, et que je ne le reverrai plus du tout! (Silence rêveur.) Mon père! quel air pouvait-il bien avoir?—Ha!—sans doute, l'air que j'ai moi-même: car, s'il y avait un fils de Mime, nécessairement, absolument, ne ressemblerait-il pas à Mime? Absolument! Aussi laid, disgracieux et gris, aussi petit et voûté, et gibbeux, et boiteux, et des oreilles pendantes, avec des yeux chassieux—assez sur l'Alfe! je ne veux plus le voir. (Il s'appuie en arrière, et lève les yeux vers la cime de l'arbre. Long silence.—La Forêt murmure.)[463-1] Et ma mère? comment me figurer ma mère? Voilà ce que je ne puis pas du tout!—Sans doute, ses yeux, clairs et brillants, luisaient pareils à ceux des biches,—mais plus beaux encore, bien plus beaux!—Ainsi donc, elle m'a mis au monde avec douleur, puis elle est morte: pourquoi, morte? Les mères, celles des hommes, doivent-elles toutes ainsi mourir de leurs fils? Oh! que ce serait triste!—Hélas! voir ma mère, voir ma mère! une femme! une femme,—comme celles des hommes! (Il soupire, se renverse et s'allonge davantage. Long silence.—Le chant des oiseaux captive enfin son attention. Il écoute particulièrement un bel oiseau, au-dessus de sa tête.) O gracieux petit oiseau! jamais, jusqu'à présent, je ne t'avais entendu: est-ce ici ta Forêt natale?—Si je comprenais son doux balbutiement! Sans doute pourrait-il me dire quelque chose,—peut-être—de ma mère bien-aimée? Un gnome grondeur m'a débité qu'on pourrait, le balbutiement des petits oiseaux, parvenir à le comprendre bien: comment cela serait-il bien possible? (Il songe. Son regard s'arrête sur une touffe de roseaux, non loin du Tilleul.) Heï! j'essaye d'imiter sa voix: il chante, sur un roseau j'entonne la même chanson! Au lieu d'employer des paroles, j'emploie les sons de sa mélodie; voilà! c'est chanter son langage: si je le chante, je comprendrai bien ce qu'il pourra dire. (Il taille, dans un roseau qu'il s'est coupé du Glaive, une flûte.) Il se tait, il écoute: à moi donc de babiller! (Il essaye, sur la flûte, la mélodie de l'oiseau, ne réussit pas à la reproduire, secoue, à plusieurs reprises, la tête, avec dépit: enfin y renonce.) Voilà qui ne sonne pas juste: ce ne sera pas ce roseau-là, qui me rendra l'exquise mélodie.—Il me semble, petit oiseau, que je reste sot: ah! t'imiter n'est guère facile! Il écoute, comme pour me narguer: l'espiègle! il épie, et n'y comprend rien.—Heïda! entends donc à présent mon cor! sur ce sot roseau, je ne fais rien qui vaille. Une fanfare comme j'en puis sonner, une joyeuse fanfare de Forêt, voilà ce que tu vas écouter. Dans l'espoir d'attirer quelque bon compagnon, je l'ai bien souvent sonnée déjà: il n'est venu rien de meilleur que des ours et des loups. Voyons ce qu'elle m'attirera cette fois: si ce sera lui, le bon compagnon? (Il a rejeté la flûte, et sonne, dans son petit cor d'argent, une joyeuse fanfare.)

(Au fond de la scène, se produit un mouvement. FAFNER, sous l'apparence d'un monstrueux Dragon-Serpent lacertoïde, s'est, dans l'antre, soulevé de sa couche; il se fraye un passage à travers les broussailles, et, de bas en haut, se déroule jusque sur la plate-forme: toute l'antérieure partie de son corps y pose déjà[466-1] lorsqu'il exhale, énorme et sonore, un bâillement.)

SIEGFRIED se retourne, aperçoit FAFNER, le regarde avec surprise, et rit.

Si c'est là tout ce que ma fanfare m'attire d'aimable, à la bonne heure! Je pourrais me vanter d'avoir un joli compagnon!

FAFNER, lorsqu'il a vu SIEGFRIED, s'est arrêté.

Qu'est-ce qu'il y a, là?

SIEGFRIED

Tiens, tu es une bête, et tu parles? Mais alors, tu vas me renseigner! Tu as devant toi quelqu'un qui ne connaît point la Peur: peux-tu la lui faire éprouver?

FAFNER

As-tu donc si grand cœur?

SIEGFRIED

Grand cœur ou cœur, qu'en sais-je! Si tu ne m'enseignes pas la Peur, prends garde à ta peau, voilà tout!

FAFNERrit.

Je voulais boire; et je trouve à manger! (Il ouvre la gueule et montre ses dents.)

SIEGFRIED

Mignonne gueule que tu m'exhibes là: et ces dents donc! riantes! friandes! Une vraie gueule à clore: vrai! elle tient trop de place!

FAFNER

Mal faite pour des phrases vides; pour t'engloutir, parfaite!

SIEGFRIED

Hoho! nous sommes cruel et féroce, mon gaillard; mais être digéré par toi me déplairait fort: aussi me semble-t-il à propos, infiniment plus à propos, que ce soit toi qui crèves ici sans délai.

FAFNER rugit.

Pruh! Viens, jeune fanfaron!

SIEGFRIED saisit son Glaive.

Gare à toi, rugisseur: il vient, le fanfaron!

Il se place en face de FAFNER: celui-ci s'avance davantage encore sur la plate-forme, et crache par les naseaux sa bave contre SIEGFRIED, qui se range à temps sur le côté. FAFNER projette alors sa queue pour le saisir: SIEGFRIED l'évite et saute, d'un bond, par-dessus le dos du monstre; à l'instant même la queue se retourne: déjà presque enlacé, SIEGFRIED la frappe du Glaive. FAFNER la retire vivement, rugit, et, pour pouvoir de tout son poids se lancer sur Siegfried, il se dresse: il découvre ainsi sa poitrine; SIEGFRIED l'y vise promptement au cœur[467-1], où il pousse son Glaive jusqu'à la poignée. FAFNER, sous la douleur, se cabre encore plus haut, puis il retombe sur la blessure, dans laquelle SIEGFRIED, sautant à l'écart, a laissé son Glaive.[467-2]

SIEGFRIED

Tu as vécu, monstre de haine! Maintenant, Nothung est dans ton cœur.

FAFNER, d'une voix défaillante.

Qui es-tu, intrépide qui m'as frappé au cœur? Qui a pu pousser ta bravoure, ton enfantine bravoure, à l'exploit meurtrier? Ton front n'a point couvé ce que tu as accompli[468-1].

SIEGFRIED

Je sais peu de chose encore; qui je suis, pas même encore: à lutter à mort avec toi, toi-même as poussé mon courage[468-2].

FAFNER

Enfant aux yeux de clarté[468-3], ô ignorant de toi-même: apprends, qui tu as mis à mort. Ceux qui jadis furent les maîtres du Monde[469-1], la colossale race des Géants, Fasolt et Fafner, les deux frères, ont maintenant succombé tous deux. Pour de l'Or maudit, donné par les Dieux, je tuai Fasolt: c'est celui qui gardait ce Trésor, Fafner, le dernier des Géants, métamorphosé en Dragon, que vient de mettre à mort un rose[469-2] Héros. Vois désormais clair, enfant dans ta fleur[469-3]; le Maître du Trésor, la trahison l'enveloppe: celui qui t'a poussé, sans t'éclairer, à l'acte, médite, maintenant, la mort[469-4] de l'enfant dans sa fleur. (Expirant.) Vois comme cela finit: songe à moi![469-5][469-A]

SIEGFRIED

Apprends-moi donc encore quelle est mon origine, puisque, ô Sauvage, la mort semble étendre ta vue[469-6]; devine, d'après mon nom: c'est Siegfried que je me nomme.

FAFNER

Siegfried! (Il soupire, se soulève, et meurt.)

SIEGFRIED[470-A]

Les morts ne répondent plus.—Mais vivant est mon Glaive: eh bien donc, à mon vivant Glaive d'être mon guide! (FAFNER, en expirant, s'est tourné sur le flanc. De sa poitrine, SIEGFRIED retire le Glaive: du sang lui mouille la main, qui violemment tressaille.) Ce sang brûle comme du feu! (D'un geste instinctif, à la bouche il porte les doigts, et suce le sang. Tandis qu'il regarde, rêveur, devant soi, son attention est, tout à coup, attirée par le chant des oiseaux de la Forêt. Il retient son souffle, il écoute.) Mais on dirait—que les oiseaux me parlent: distinctes me semblent les paroles[470-1]! Est-ce que ce serait l'effet de ce sang?—Cet extraordinaire oiseau, celui-ci,—écoute! que me chante-t-il?

LA VOIX D'UN OISEAU DE LA FORÊT[471-1], dans le Tilleul.