Littéralement: «Comment conduirai-je le Prompt?» Siegfried sera qualifié plus tard «Héros rapide», geschwinder Held.
[428-A] Ici, le thème du Voyage,—un charmant Scherzo,—d'un mouvement gracieux et preste, déambule. (Partition, page 46.) L'impatience aventureuse du jeune Héros[428-A-a] y prend son aspect le plus séduisant; et c'est dans cet élan rieur vers là-bas que Siegfried, pour toujours, demeure tout entier profilé.—Cette idée, jaillissante ici, Wagner la développera, ou pour mieux dire, il la liera étroitement à la signification générale du Drame. A ce thème du Voyage, si jeune et si léger, correspondra,—amenant un élargissement qui est comme le regard promené sur le Monde enfin dévoilé,—la symphonie de la Rheinfahrt (le Voyage sur le Rhin). Large fleuve où se perd le torrent tombé de la montagne, cette symphonie—, page d'une importance capitale—, est comme le but et le couronnement de tous les motifs d'aventure qui accompagnent le personnage de Siegfried. (Pour la Rheinfahrt, voy. la partition du Crépuscule-des-Dieux, pages 39 et seq., et, ci-après, page 524.) Dans la partition de Siegfried, le thème du Voyage se lie au motif d'impatience.
[428-A-a] Cf., notre Michelet (toujours génial!): «Dans cette figure colossale de Siegfried est réuni ce que la Grèce a divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse».
[429-1] «Honneur à toi, Vafthrudner!..... Je me nomme Gôngrôder» (Odin) «j'arrive de voyage et suis altéré; une invitation hospitalière de séjourner chez toi me ferait plaisir, car j'ai fait une longue course, géant.» (Vafthrudnismal, le chant ou le poème de Vafthrudner, dans l'Edda de Sœmund).
[429-A] L'apparition de Wotan s'annonce par une magistrale succession d'accords, dite Harmonie du Voyageur. (Partition, page 50, en bas.)—Ces accords reparaissent, un peu plus loin (page 51), à ces mots de Wotan «... C'est le Voyageur...».
A noter aussi, dans cette scène, le thème du Pouvoir des Dieux, où se retrouve un souvenir du thème de l'Epieu (voy. note de la page 236) et de la Détresse des Dieux (voy. note de la page 227).
Divers thèmes reparaissent, notamment celui du Walhall (p. 61, au bas, et page suivante), à ces paroles du Voyageur:
Disons, d'une manière générale, que, dans toute cette scène rétrospective, il y a à peu près autant de thèmes ramenés que de faits accomplis rappelés et que ces thèmes expriment ces faits.—L'Harmonie du Voyageur ne dérive nullement, comme on le pourrait croire par un raisonnement assez naturel, des thèmes d'aventure entendus déjà.—Elle exprime bien autre chose!—En sa résonnance lente et profonde, voilée, elle donne, positivement, l'impression d'une Force mystérieuse circulant par le Monde.—Wotan, c'est bien cette Force-là, désormais. Maintes fois déjà, dans ce premier acte de Siegfried, l'on a perçu comme de grands murmures sombres et sourds.—Les accords qui les constituent, je penche à les considérer comme des ébauches ou bien des dérivés de cette Harmonie du Voyageur, fixée ici en sa plénitude;—ils exprimeraient l'approche, encore indécise, de Wotan, un environnement indéfini de Fatalité.
L'Harmonie du Voyageur appartient, avec d'autres harmonies, telles que celles du Tarnhelm et du Philtre, à la série des Thèmes qui, sans offrir un dessin mélodique caractérisé, cantabile, ont pourtant toute la clarté, toute la signification du leit-motiv proprement dit, et se ramifient, avec non moins de souplesse, suivant les variations du Drame.
[431-1] «J'ai beaucoup voyagé.....» dit Gôngrôder (Odin) dans le Vafthrudnismal cité.—«Jamais, depuis que je voyage parmi les peuples, je n'ai été appelé du même nom.» (Poème de Grimner, 48.)—«On peut aussi chercher la signification de plusieurs de ces noms dans les voyages d'Odin, dont les antiques sagas nous ont conservé le souvenir.» (Edda de Snorro, Gylfaginning.)
[431-2] «Je me suis mû beaucoup.»—«Grimm, l'Archéologue allemand, va jusqu'à nier», dit Carlyle, «qu'un homme Odin ait jamais existé. Il le prouve par l'étymologie. Le mot Wuotan, qui est la forme originelle d'Odin, mot répandu, comme nom de leur principale Divinité, d'un bout à l'autre des Nations Teutoniques partout; ce mot qui se rattache, d'après Grimm, au latin vadere, à l'anglais wade et autres semblables, signifie primitivement Mouvement, Source de Mouvement, Puissance, et est le digne nom du plus haut Dieu, non d'un homme quelconque..... Il faut nous incliner devant Grimm en matière étymologique. Considérons comme un point fixé que Wuotan signifie Wading, force de Mouvement.» (Les Héros, trad. citée, p. 39.) Quelque bizarre qu'ait pu sembler ma traduction de rührt'ich mich viel, «je me suis mû beaucoup», je crois que la voilà justifiée. Dans les pages de la Deutsche Mythologie, auxquelles fait allusion Carlyle, Grimm énumère d'abord et rapproche le gothique Vódans, le vieux-haut-allemand Wuotan, le normannique (nordisch) Odinn. Il donne, comme étymologies, le vieux-haut-allemand watan, wuot, le vieux normannique vada, ód, en leur attribuant les sens, non seulement du latin vadere, mais de meare, transmeare, cum impetu ferri. Il ajoute: De watan sort le substantif Wuot (μενος, animus, mens, ingenium) qui en vint insensiblement à signifier Ungestüm (impétuosité) et Wildheit (fougue, sauvagerie), si bien que le nom de Wuotan lui-même, après avoir évoqué les idées de puissance (mächtig) et de sagesse (weise), finit par évoquer celles de fougue sauvage (wild), d'impétuosité (ungestüm), de violence (heftig). Aussi Wagner (qui, je l'ai montré dans une note à propos de Fasolt, avait lu Grimm avec profit) qualifie-t-il Wotan de Wilder (sauvage), der Mächt'ge (le Puissant), Wüthender (furieux), etc., etc. Cette dernière signification est, de même que celle de Mouvement, l'une des plus étymologiques.
[432-1] Ce passage complète la synthèse des caractères prêtés à Odin par la tradition Scandinave; il suggère le souvenir d'un chant tout entier de l'Edda de Sœmund, intitulé le Havamàl, ou le «Discours sublime» d'Odin. C'est, comme l'a dit J.-J. Ampère, un poème gnomique, dans lequel, sous une forme sentencieuse, sont déposées les idées que se faisaient les anciens Scandinaves de la supériorité intellectuelle et morale. Les vertus les plus recommandées sont la prudence, la libéralité, l'hospitalité: «Heureux celui qui donne! Un hôte entre, où va-t-il s'asseoir?»—«Celui qui entre, les genoux glacés, a besoin de feu.» Etc., etc.
[432-2] «J'ai beaucoup voyagé, j'ai essayé d'un grand nombre de choses, j'ai mis bien des intelligences à l'épreuve.» Et plus loin: «J'ai beaucoup voyagé, beaucoup appris, j'ai mis à l'épreuve bien des intelligences.» (Vafthrudnismal, cité plus haut.)
[433-1] «Odin partit donc pour mettre à l'épreuve l'habileté du savant Vafthrudner.....—ODIN: «Honneur à toi, Vafthrudner! Me voici dans ta salle, où je viens te visiter en personne. Je désire savoir d'abord si tu es en effet le plus savant des géants. VAFTHRUDNER: Quel est cet homme qui vient dans ma salle pour m'adresser la parole? Tu ne sortiras jamais d'ici, à moins que tu ne sois plus savant que moi..... Assieds-toi dans la salle: nous lutterons ensuite à qui est le plus instruit de nous deux.» (Vafthrudnismal.) Et plus loin: «Par notre tête, étranger, nous nous livrerons dans la salle des combats d'esprit.»—Par d'autres notes voisines, extraites du même poème, on peut se rendre compte des emprunts, assez importants, qu'y a faits Wagner. Ce genre de lutte à coups d'énigmes est un lieu commun de la poésie norse (Comparez, ci-dessous le passage tiré d'un chant tout analogue, avec, pour interlocuteurs, le dieu Thor et le nain Allvis).
[434-1] Littéralement: «Noir-Alberich». Mais plutôt faut-il, décomposant le nom en ses éléments étymologiques, lui donner son vrai sens de «Chef», ou «Maître», ou «Roi-des-Alfes (Alben)-Noirs», en opposition avec le titre que Wotan s'attribue plus loin, celui de «Licht-Alberich», «Alberich-de-Lumière», c'est-à-dire aussi «Chef», ou «Maître», ou «Roi-des-Alfes (Alben)-de-Lumière.»—Dans une note de la «Scène» Première de L'Or-du-Rhin, j'ai déjà, parlant d'Alberich, dit quelque chose des Alfes-Noirs ou Schwarzalben. Voici comme l'Edda de Snorro les distingue des Alfes-de-Lumière ou Lichtalben (j'emploie les termes de Wagner; ceux de l'Edda seraient dock-alfar et lios-alfar): «Alfhem (Alfheimr) est la demeure des Alfes lumineux; les Alfes-Noirs habitent dans la terre. S'ils diffèrent des premiers par l'extérieur, ils en diffèrent bien davantage encore par leurs œuvres. Les Alfes lumineux sont plus beaux que le soleil, les Alfes ténébreux plus noirs que la poix.» Des passages de l'Edda de Sœmund complètent ceux-ci, par exemple dans le chant de Grimner, etc.—L'antithèse et la symétrie, dans le texte allemand, sont éclatantes:
Alberich est d'ailleurs nommé, précédemment, Nacht-Alberich (Alberich-de-la-Nuit); plus loin, dans Le Crépuscule-des-Dieux, Nacht-Hüter (Gardien-de-la-Nuit), etc. Fasolt, s'adressant à Wotan, le qualifiait de Lichtsohn (Fils-de-Lumière). Aussi bien chacun de ces détails est-il expliqué à sa place.
[435-1] «Tu es savant, ô étranger!.....» (Vafthrudnismal.)
[435-2] Littéralement: «La troisième question à présent menace.»
[435-3] «Dis-moi, Vafthrudner, si tu le sais et si ton esprit a quelque valeur, d'où vient la terre et le ciel élevé, savant géant?»—«Dis-moi, Vafthrudner, si tu le sais et si ton esprit a quelque valeur, quelle est l'origine des Dieux?.....» (Vafthrudnismal, 20, 40.)
[436-1] La Lance d'Odin, que les Eddas nomment Gungnir, est l'une des choses de l'univers sur lesquelles sont gravées les «véritables runes», suivant le Sigurdrifumàl: «Apprends à connaître les runes de l'intelligence..... Celui qui les trouva, les exprima et les grava le premier fut Sigfadir (Odin); il les puisa dans la rivière qui coulait du crâne de Heidraupnir (Mimir)..... Il se tenait sur le haut de la montagne, son épée étincelante à la main et le casque en tête. Pleine de sagesse, la tête de Mimir prononça sa première parole et indiqua les véritables runes. Il parla, et elles se gravèrent sur le bouclier du Dieu de la Lumière, ..... sur l'or et sur le verre, ..... sur le siège de Wala, sur la pointe de Gungnir et la poitrine de Grani, sur l'ongle de la Norne et sur le bec du Hibou..... Voilà les runes du savoir et les runes secourables, ..... et les runes si renommées de la puissance..... Apprends à les connaître et laisse-les agir jusqu'à ce que les dieux meurent.»—Cf. p.254, note (2).
[437-1] La terre.
[437-2] «Puisque tu désires connaître la capacité d'un nain, mets-moi à l'épreuve, Vingthor. J'ai parcouru les neuf mondes, et je sais bien des choses.» (Edda de Sœmund, Poème du nain Allvis, 9, analogue au Vafthrudnismal.) Thor, l'interlocuteur d'Allvis (ou de Celui-qui-sait-tout), commence par ces mots l'interrogatoire: «Dis-moi, Allvis, car tu connais, je crois, tout ce qui concerne les races humaines.....»
[437-3] «Tu es bien savant, ô géant!» (Vafthrudnismal).
[438-1] Ein kühnes dummes Kind, littéralement: «un intrépide [et] niais enfant». «Naïf» serait peut-être plus exact, avec une idée d'ignorance et l'ironique intonation qu'il a souvent en notre langue. Siegfried est ainsi qualifié de dumm, plusieurs fois, par Mime, par soi-même. Sa naïveté, du reste, éclate à chaque instant, et Brünnhilde, à la fin du drame, y fait d'attendries allusions (soit lorsqu'il la prend pour sa mère, soit lorsqu'il s'effraye, comiquement, de ce qu'il a si vite «oublié» la peur). Sans cette ignorance de sa destinée, sans cette inconscience de sa haute mission, non seulement Siegfried ne serait pas joyeux, non-seulement il ne serait pas libre, libre de crainte, mais surtout il ne serait point, ne pourrait pas être, on le sait déjà, le Héros Rédempteur attendu par Wotan.—Aussi importe-t-il de souligner ici une première concordance entre le rôle de Siegfried, niais, naïf, ignorant, dumm, et celui plus sublime, sans doute, de Parsifal, «le Pur Simple» (ou «Fol»), der reine Thor.—D'autres comparaisons à faire seront indiquées, tout extérieures—car je ne puis, hélas, en ces notes, traiter le fond de semblables questions.—Qu'il me suffise, pour le moment, de conseiller, à quiconque aurait lu Parsifal, une méditation: sur les mères, de l'un et de l'autre Héros, Sieglinde et Cœur-Dolent ou Herzeleide; et sur les circonstances où sont nés l'un et l'autre; Beauté virile, Force virile, Joie virile, Prédestination rédemptrice,—issues de l'extrême faiblesse, de la suprême douleur, de l'affreuse prédestination à la défaite ou à la mort.—Cf. p. 451, note.
[439-1] Au sujet de l'origine eddique de cette idée, voir, dans la Walküre, la note (1) de la p. 403.
Littéralement: «Hé Hé! Mime! toi poltron!» On voit assez que de tels jeux de mots sont intraduisibles en français. Tout au plus pourrait-on, si le passage importait, risquer une assonance, encore insuffisante, celle de «pusillanime», comme je l'ai fait plus loin, p. 443:
«Mais comment pourras-tu me les inspirer, toi, Mime? Toi, le pusillanime, toi, comment serais-tu mon maître?» (Dans la première phrase interrogative, les se rapporte à l'horreur, aux vertiges de la peur; dans la deuxième, toi répété, joint à l'assonance de pusillanime, vise à rendre l'original par des effets équivalents).
[440-A] A signaler le curieux passage orchestral qui souligne les terreurs de Mime. (Partition, page 78 et seq). On en retrouvera les mystérieux murmures dans la Symphonie de la Forêt.
[442-1] Wagner, ne le voit-on pas assez? n'a pas le moindre besoin, grâce à son génie dramatique, d'une aride forme sentencieuse pour émettre de ces vues profondes. On trouvera bientôt, ci-dessous, p. 444, un autre exemple, aussi naturellement amené.
[444-1] Neid-Höhle, «Antre-de-Haine-et-d'Envie».
[444-2] Wagner, disais-je plus haut, n'a pas le moindre besoin, grâce à son génie dramatique, d'une aride forme sentencieuse pour émettre de ces vues profondes. J'en donnais alors un exemple, et j'en annonçais un deuxième—le voici: «Alors, ce ne serait pas loin du monde?—Neid-Höhle? (Antre-de-Haine-et-d'Envie) On ne peut plus près du monde!»—En effet?.....
[445-1] Dans le Wieland der Schmied de Simrock, Siegfried disait textuellement: «C'est moi-même qui le forgerai, mon Glaive!» et toutefois ne le forgeait-il point.—Dans le poème d'Uhland, Siegfried's Schwert, déjà mentionné, le héros d'ailleurs élève d'un forgeron, réussissait à se créer l'arme.—Dans la Tétralogie seulement, il vient à bout d'un tel projet malgré son ignorance de l'art,—à cause même de cette ignorance, marmottera Mime un peu plus loin.
Presque textuellement tirée de maints Märchen populaires allemands, cette phrase est tout évocatrice de cette mythologie panthéistique des Nix, des Alfes, des Dvergues, des Elfes, etc. C'est pourquoi sans doute Wagner l'a cueillie, afin que la synthèse fût complète.
[447-1] Voir, dans la Walküre, la note (4) de la p. 337.—D'après cette note, le Glaive s'appelle, dans la Völsunga, dans les deux Eddas: Gram, qui signifie angoisse ou colère.—D'ailleurs, dans le Nibelunge-nôt, l'épée de Siegfrid a nom: Balmung; dans le chant danois (Sivard et Brynhild): Adelring, etc.
[447-2] Voir dans la Walküre la note (1) de la p. 387.
[447-3] «Voici»: il y a dans le texte nun, dont le sens est celui de «maintenant», «à présent», et qui souvent du reste est explétif. Je crois n'avoir nul besoin de justifier autrement cet emploi d'un mot dont l'équivalent est d'un si général usage dans les poésies primitives,—puisque aussi bien ce chant de Siegfried nous suggère l'authentique genèse de la Poésie dans les races humaines en contact avec la Nature: il nous suggère encore, à un autre point de vue, l'enthousiasme joyeux de l'Homme qui, pour la première fois, s'asservit la Matière. Mais d'ailleurs, quoi Wagner ne nous suggère-t-il point?
[447-A] Voici le chant de la Forge: Un nouveau motif de forge se développe, plein d'entrain, très touffu, rythmant puissamment la très simple mélodie de Siegfried. Il ne ressemble nullement au morne motif de forge, affecté à Mime et aux Nibelungen, et qui exprime une idée de travail âpre et stérile. (Partition, pages 106 et suiv.)
[451-1] «Et voilà le jeune Sjurd qui chevauche devant sa porte (celle de Regin). Regin rejette loin de lui tous ses outils de forgeron et saisit une épée:—«Sois le bienvenu, Sjurd, je t'ai forgé une épée; si le courage ne te manque pas, tu iras loin en tes chevauchées.» Sjurd s'avança vers l'enclume et frappa de toutes ses forces. L'épée était si dure qu'elle ne pouvait plier ni se briser. Sjurd frappe avec force, et, du coup, il fend du haut en bas l'enclume et le billot qui la supporte.» (Chants des Iles Féroë.) «Alors Regin forgea une épée qui s'appelait Gram et qui était si acérée que quand Sigurd la tenait dans une rivière, elle coupait un flocon de laine que le courant apportait contre son tranchant. Puis, avec cette arme, Sigurd fendit jusqu'en bas l'enclume de Regin.» (Edda de Snorro). Analogues détails dans l'Edda de Sœmund (Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur), dans la Völsunga-saga, dans la Wilkina ou Thidreks-Saga, etc.—Parmi les ressemblances extérieures de Siegfried et de Parsifal, notons en passant que ce dernier se coupe lui-même son arc et ses flèches.—En ce qui concerne Siegfried, Wagner a bien compris que le héros seul devait se reforger son Epée. Dans la Tétralogie seulement, remarquais-je plus haut, Siegfried vient à bout de ce projet malgré son ignorance de l'art,—à cause même de cette ignorance, a pu dire Mime. En effet, recréée par lui, dans ces conditions, à ces conditions, elle ne sera plus l'arme d'un Siegmund, d'un héros qui ne devait son Glaive, comme sa détresse, comme son courage et ses révoltes, qu'à Wotan même; cette épée ne sera plus la Pensée de Wotan, mais l'arme d'un Héros vraiment libre; l'arme d'une indépendante Humanité, dont Siegfried symbolise la Jeunesse, la Joie; l'arme ainsi capable sinon d'effectuer, du moins de préparer, et de rendre possible, l'Acte unique, l'Acte libérateur et rédempteur; l'arme capable, enfin, de fracasser la Lance, sur laquelle sont inscrites les Runes des Conventions, seules gardiennes de l'Ordre établi.
[451-A] A ces paroles, la Fanfare du Glaive jaillit, foudroyante. (Partition, page 135 en haut.) Le finale de l'acte est bâti sur ce thème.
[452-1] A qui lut avec soin mes notes, faut-il remémorer que Wotan est le «Père-des-Orages» (Sturmvater), et quel est son «coursier d'éclairs», et pourquoi lui, Lichtsohn, «approche brillant, dans l'ombre?» et tant et tant d'autres détails analogues? J'imagine que non.
[453-1] «Cette Forêt, le Puissant la craint et l'évite», disait Brünnhilde en La Walküre. Wotan craignait d'être tenté, quoique «frapper Fafner» lui fût «interdit.» Mais à présent qu'ayant renoncé, comme on s'en convaincra bientôt, il vient «pour voir, non pour agir,» il ne redoute plus les tentations. Alberich ne peut croire encore à ce renoncement; d'où sa fureur et son effroi.
[453-2] Wotan, perdant Brünnhilde, a perdu, avec son vivant Désir, le goût d'«agir.»—«Depuis qu'il s'est arraché de toi,» dit Waltraute à Brünnhilde, au Crépuscule-des-Dieux, «dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées» (nous désigne les Walkyries); «sans direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard, du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait: seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le Monde, en Voyageur...» etc., etc. Il faudra remarquer, en effet, qu'à mesure que se développe le quadruple Drame, Wotan y «agit» de moins en moins. Dans le Crépuscule-des-Dieux, il ne paraîtra plus, encore que tous les événements n'y soient, y compris le dénouement, que les inévitables péripéties, l'inévitable catastrophe, issues de ses «actions» antérieures.
[455-1] «Comment ce Dieu (Odin) trouve-t-il de quoi nourrir une foule qui doit être considérable (celle des Héros)—Har répondit: Elle est en effet très nombreuse et s'accroîtra bien davantage encore; cependant elle sera insuffisante quand Fenris viendra.» (Edda de Snorro, Gylfaginning.)
[455-2] «Au Ragnarœcker (Crépuscule-des-Dieux) toute la suite de Hel sera avec Loke.» (Edda de Snorro.)—Sur Hella, p. 366, n.(3).
[456-1] Sein Herr ist er, «il est son maître.»—L'Edda de Sœmund (Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur), les Chants des Iles Féroë, la Völsunga, font d'Odin, tantôt sous les noms de Huikar, Feng, Fiœlnir, etc., tantôt sous la forme d'«un homme âgé» qui «n'a qu'un œil au front»,—le protecteur de Sigurd ou Sjurd, dont il guide la barque, ou auquel il donne des conseils pour tuer le Dragon, etc. On sait déjà, par la Walküre, que Wagner ne pouvait adopter cette version: «Un seul,» a dit Wotan, «peut ce qui m'est impossible: un Héros que mes préférences mêmes ne me pousseraient jamais à soutenir: qui, étranger au Dieu, affranchi de sa faveur, réaliserait inconsciemment, sans en avoir reçu mission, et à l'aide de ses propres armes, l'objet de mon exclusif Désir...», etc.
[456-2] Les Héros de Walhall.
[456-3] Wotan se nomme en effet lui-même ailleurs der Weckrufer, mot qui signifie «l'Éveilleur».
[457-1] Littéralement: «Le Sauvage».
[460-1] «Ecoute, illustre Sjurd, va, chevauche... Pour un chef tel que toi, je suis prêt à donner ma vie.—Ecoute, Regin, tu me parles ainsi, mais, ô forgeron Regin, tu nourris d'autres sentiments au fond du cœur.» (Chants des Iles Féroë.)
[461-1] «Promets-moi encore ceci, illustre Sjurd, quand tu te rendras sur la bruyère, sur la Glitraheide» (la bruyère étincelante où est couché le Dragon), «consens à ce que je t'y suive.» (Chants des Iles Féroë)
[461-A] Ici commence cette admirable Symphonie des Murmures de la Forêt. (Partition à partir de la page 173.)—L'inspiration de Wagner s'y épanouit en un souffle d'idyllisme héroïque. De mystérieux murmures frissonnent dans l'orchestre. Mais voici que de ces profondeurs palpitantes, doucement, mariant ses modulations au bruissement de la forêt, le thème si mélancolique des Malheurs des Wälsungen se déroule. (Cf. Valkyrie, partition, pages 15 et 16.—Voy. la note de la page 321.—Pour ce passage de la partition de Siegfried, voy. cette partition page 174, en haut.)—Il reviendra, plus sombre, dans la Marche funèbre du Crépuscule des Dieux. Avec moins de détresse ici, mais toujours aussi poignant, il rappelle, d'un frisson, la destinée tragique attachée à la Race des Wälsungen; il nous suggère que ce Héros, là, sous nos yeux, ivre de jeunesse et de vaillance, aura la destinée mélancoliquement tragique de Sieglinde et de Siegmund.
Un gazouillis d'oiseaux susurre, et voici qu'il se précise en un chant perlé. (Partition, page 176, au bas, et toute la page 177.) Sans doute l'oiseau, dont tout à l'heure Siegfried comprendra si bien le ramage. Emerveillé, l'Enfant veut imiter le chant des oiseaux; il n'aboutit qu'à tirer de son chalumeau un son très criard et très douteux. (Partition, page 181.—Silence complet de l'orchestre durant ce puéril et charmant tableau d'idylle.)—Puis, tandis que l'immense murmure harmonieux reprend (partition, page 182), Siegfried, dépité, embouche son cor, cette fois, plus habile à cette musique-là. Une fanfare allègre, que nous entendrons souvent, se répercute à tous les échos de la Forêt, dont le bruissement est couvert tout à coup par de formidables accords graves. (Partition, page 184 et 185, en haut.) Hélas! les oiseaux se sont envolés et c'est le Dragon qui arrive.
Toute cette Symphonie de la Forêt, si descriptive, si paysagiste, si remplie d'un souffle de Nature, est, d'ailleurs, quelque peu voisine aux thèmes de la Mélodie primitive. En son frissonnement palpite la note caractéristique, resplendissante, (dominante) de la Rheingold-fanfare, forme éclatante du thème originel.—(Cf. Rheingold, partition, page 30.—Voyez la note de la page 238.) Dans ces transformations profondes, fondamentales du thème de la nature, il y a une idée philosophique de durée; et cette idée de durée, de perpétuité indifféremment radieuse des choses, nous allons la voir reparaître, se développer, s'affirmer, à mesure que le Drame individuel, penchera de plus en plus vers sa catastrophe. La Partition du Crépuscule-des-Dieux est pleine de ces retours de la Mélodie primitive: significatif.
Se fondant de plus en plus dans le concert des harmonies premières, la Symphonie de la Forêt conclut par le Chant de l'Oiseau, où nous retrouvons la Mélodie de Woglinde, entendue au début de Rheingold, mélodie issue du motif de la Nature. (Cf. Rheingold, partition, page 5.—Voy. ci-après, la note de la page 470.)
[463-1] Waldweben.—L'idée du Waldweben se trouve dans le Wieland der Schmied de Simrock. Mais qu'importe une telle origine, étant donné ce qu'a fait Wagner de cette idée?—Peu d'habitués de nos concerts qui n'aient entendu le Waldweben: on voit par lui quelle communion s'établit entre la Nature, la Forêt vivante,—et l'âme de Siegfried. C'est de ces murmures de la Forêt que se dégage, pour flotter d'abord autour de lui, pour pénétrer ensuite en lui, ce qu'on appelle «la pensée de la mère.» Il n'est pas neuf de signaler, dans cette prestigieuse symphonie, l'intervention du thème dit Wellenbewegung, qui, d'un bout à l'autre du Ring, chante l'éternel renouvellement, l'éternelle succession, l'indéfini devenir des choses, des existences, et dont le mélodieux panthéisme, ici tout particulièrement, suggère la présence de l'âme de Sieglinde, indiquée d'ailleurs par un autre thème. Mais cette présence, à qui connaît l'œuvre allemande et la langue allemande, n'est-elle pas rendue évidente, en dehors même de la musique, par le choix des termes du texte? Sous quel arbre Siegfried s'est-il assis? Sous un Tilleul. Et l'Oiseau-de-la-Forêt, l'Oiseau qui tout à l'heure, prophétique, guidera l'innocent, sur quel arbre chante-t-il, sur lequel reste-t-il? Sur le Tilleul, et dans le Tilleul. C'est le choix de cet arbre qui, dans le poème de Siegfried, exprime pour le lecteur cette présence de Sieglinde, cette présence de l'âme de Sieglinde, sensible à l'auditeur-spectateur du Drame intégral, du Wort-Tondrama, du Drame Musical-Poétique-Plastique.—Le choix de cet arbre?—Sans doute; voici: Tilleul, en français, n'évoque rien; mais si Tilleul se prononçait Linde; si Linde était l'un des éléments constitutifs du nom de Sieg-Linde, n'évoquerait-il pas bien des choses? Or tel est le cas; ma preuve est faite. Il me reste à la compléter par l'étymologie de Sieglinde, que j'ai promise antérieurement. Tout d'abord le mot Sieg (victoire) entre dans la composition du nom de chacun des Wälsungen (Sieg-mund, Sieg-linde, Sieg-fried), ce qui est logique, Wälse n'étant autre que Wotan, et Wotan s'appelant quelquefois Sieg-vater, le «Père-des-Victoires.»—Sieg-Linde pourrait donc se traduire, à peu près: «Tilleul-de-Victoire». C'est un nom plus ou moins peau-rouge? Je le reconnais; mais il n'est tel qu'en apparence. Car ouvrons par exemple Schade (Alt-deutsches Wörterbuch, 2e éd., Halle, 1872-82), au mot Linde: nous y lirons que Linde (Tilleul) est ainsi désigné à cause de la tendresse, délicatesse, souplesse et flexibilité du bois, «von der Weichheit und Nachgiebigkeit genannt, sowol von der weichen Spinde des Baums zwischen Rinde und Kern, als auch von dem weichen nachglebichen Holze.» Or, tendre (au propre et au figuré), délicat (au propre et au figuré), ces adjectifs desquels Schade nous a convaincus que le Tilleul a tiré sa dénomination, se rendent en haut-allemand (alt et mittelhochdeutsch) par lind, lindi, linde, que le même philologue définit par weich (tendre, délicat, sensible), sart (tendre, délicat) sanft (tendre, doux, suave), etc. Pas n'est même besoin de remonter si loin: lind existe encore au sens de gelind, doux, avec les dérivés lindern, adoucir, et Linderung, adoucissement.—Il en résulte que Sieg-linde outre l'idée de victoire (Sieg), commune à tous les Wälsungen, évoque l'idée de tendresse, douceur; et que, par l'un de ces jeux de syllabes, désormais connus du lecteur comme si familiers à Wagner, Linde, dernière partie du nom, sert à investir génialement ici, comme d'une supplémentaire beauté philologique, l'incomparable poésie, la réalité symbolique, et la musicale vérité de la métempsychose maternelle.
[466-1] «Le dragon en rampant s'éloigne de son or, qu'on le sache bien. Sjurd... saisit sa lance terrible et s'arme aussi de son épée.—La chute d'eau était haute de trente coudées, et le dragon était couché dessous. Son ventre reposait sur les rochers, mais ses deux nageoires s'élevaient dans les airs... Et voilà le vaillant Sjurd qui brandit son épée...» (Chants des Iles Féroë.)—Touchant la vraisemblance scénique de cet épisode du Dragon Fafner, dans les conditions toutes spéciales du Festspiel-Haus de Bayreuth, cf. l'Avant-Propos, p. 132, note (2).
[467-1] «Sjurd perça le cœur quoiqu'il fût difficile d'y arriver. Il le perça de sa lance qui avait trente aunes de long.» (Chants des Iles Féroë.)
[467-2] «Sigurd et Regin montèrent vers la Gnita-Heide et y trouvèrent le sentier par lequel Fafnir rampait vers l'eau. Dans ce sentier Sigurd creusa une fosse profonde et s'y cacha. Quand Fafnir quitta l'or sur lequel il était couché, de sa bouche il lança du poison qui tomba sur la tête de Sigurd. Mais quand Fafnir passa au-dessus de la fosse, Sigurd lui plongea son épée dans le cœur. Fafnir se débattait et frappait de la tête et de la queue...» Ce récit sommaire, placé en tête du Fafnismal (Edda de Sœmund) et abrégé encore dans l'Edda de Snorro, donne assez bien l'idée de ce qu'est le combat de Sigurd en presque toutes les autres sources, y compris les Chants des Iles Féroë. La place me manque ici pour citer davantage.
[468-1] «Compagnon, compagnon, quel compagnon t'a donné le jour? De quel homme es-tu le fils, toi qui as osé teindre ton arme brillante dans le sang de Fafnir? Ton épée a transpercé mon cœur... Qui t'a poussé et comment t'es-tu laissé pousser, ô jeune homme, à me tuer?...» (Fafnismal, dans l'Edda de Sœmund).
[468-2] «Je m'appelle un prodige, et je marche ci et là sans avoir connu de mère. Je n'ai point non plus de père comme les autres hommes. Je m'avance solitaire.»—«Mon cœur me poussait en avant, mes mains et ma bonne épée ont fait le coup.» (Fafnismal.)
[468-3] «Qui t'a poussé et comment t'es-tu laissé pousser à me tuer, ô jeune homme à l'œil lumineux?» (Fafnismal.)
[469-1] «FAFNER: «Je me croyais plus fort que les autres hommes, et je n'ai trouvé personne qui me résistât.» (Fafnismal.)
[469-2] ... ein rosiger Held...
[469-3] «GRIPIR: J'ai pu voir dans tout son éclat le printemps de ta vie.» (Grepisspà.)
[469-4] «Le Dragon répondit tandis que son sang s'écoulait: «Tu dois frapper maintenant Regin le forgeron... Tue maintenant Regin le forgeron comme tu m'as frappé. C'est le plus méchant des traîtres; il veut te faire périr.» (Chants des Iles Féroë.)
[469-5] «Mais je te prédis une chose: cet or au son retentissant, ce métal aux reflets rouges, ces anneaux te tueront...»—«Maintenant, je te le conseille, Sigurd, crois-en mon avis, et chevauche loin d'ici. Cet or au son retentissant, ce métal aux reflets rouges, ces anneaux te tueront.»—«Regin m'a trahi et te trahira aussi; il sera la cause de notre mort à tous deux. Fafnir doit quitter la vie, ta force m'a vaincu.» (Fafnismal) Détails tout à fait analogues dans presque toutes les autres sources (Völsunga; Chants des Féroë, etc.)
[469-6] «SIGURD: Dis-moi, Fafnir, toi qui vois l'avenir et qui sais tant de choses....» (Fafnismal.)
[469-A] Ici reparaît le motif de la Malédiction d'Alberich. (Partition, pages 193, au bas, et 194.)
[470-1] «Sigurd prit le cœur de Fafnir et le fit rôtir à la broche. Quand il crut qu'il était à point et qu'il vit le jus découler du cœur, il y appliqua le doigt pour voir s'il était, en effet, assez cuit. Mais il se brûla et se mit le doigt dans la bouche. Aussitôt que le sang de Fafnir eut touché sa langue, il comprit le langage des oiseaux. Il entendit ce que les aigles se disaient sur les branches.» (Fafnismal.) «PREMIER AIGLE: Voilà Sigurd teint de sang, il fait rôtir le cœur de Fafnir. Il me paraîtrait sage ce guerrier, s'il mangeait cet organe de la vie,» etc. (Id.) Toutes les sources, Chants des Féroë, Völsunga, Edda de Snorro, etc., reproduisent d'analogues détails.