TROISIÈME JOURNÉE:

LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX

(GÖTTERDAMMERUNG)

PERSONNAGES

SIEGFRIED.
GUNTHER.
HAGEN.
ALBERICH.
BRÜNNHILDE.
GUTRUNE.
WALTRAUTE.
LES NORNES.
LES FILLES-DU-RHIN.
 
«Hommes» (Vassaux)—Femmes.

LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX


PROLOGUE[513-A]

SUR LE ROC-DES-WALKÜRES

La décoration est la même qu'au dénouement de la première «Journée.»—Nuit. Dans les profondeurs de l'arrière-plan palpite un reflet de flammes.

LES TROIS NORNES,

femmes de haute stature, amplement drapées en de sombres vêtements, qui retombent à longs plis. La PREMIÈRE (la plus âgée) est couchée à l'avant-scène à droite, sous le sapin aux larges rameaux; la DEUXIÈME (plus jeune) est étendue sur un banc de pierre devant l'entrée de la grotte rocheuse; la TROISIÈME (la plus jeune) est assise au milieu de la saillie qui borde le sommet de la roche, à l'arrière-plan.—Un long temps règne un silence morne.

LA PREMIÈRE NORNE, sans bouger.

Quelle clarté brille là-bas?

LA DEUXIÈME

Est-ce déjà le point du jour?

LA TROISIÈME

C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie. Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?

LA DEUXIÈME, à la Première.

Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?

LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante, un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du sapin[514-1].

Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.—Sous le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse, verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant, chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.—Un Dieu hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde, Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage; trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde, je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le câble: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advint?[516-2]

LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.

Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance, l'auguste faisceau des traités[516-3].—Alors Wotan fit, aux Héros de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la source s'est tarie!—et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc tranchant: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant derrière soi l'extrémité.

Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera, pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]—Si vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)

LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.

Est-ce le point du jour? Est-ce le reflet des flammes? Troublée s'égare ma vue; je discerne mal l'auguste Jadis, où Loge rutilait dans l'éclatante flamme:—sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, renouant à la pierre le câble qu'on lui jette.

Grâce au charme de la Lance, Wotan l'asservit; Loge lui chuchota des conseils: sa dent rongea, pour s'affranchir, consuma les Runes de la hampe. Alors, avec la pointe toute puissante de la Lance, Wotan l'évoqua, pour brûler, tout autour du Roc de Brünnhilde:—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, relançant, derrière soi, le câble qu'on lui a lancé.

Les éclats aigus de sa Lance brisée, Wotan les plonge, un jour, au cœur du flamboyant: la flamme dévorante les embrase; le Dieu les jette sur le bûcher, sur ce qui fut le Frêne-du-Monde.—Voulez-vous savoir quand, tramez-moi, sœurs, le câble! (Elle jette le câble à la Deuxième, qui, à son tour le jette à la Première.)

LA PREMIÈRE NORNE, rattachant le câble.

La nuit cède; je n'y vois plus rien: le fil du câble, je ne le trouve plus; la trame en est entremêlée. Une affreuse vision m'en trouble le sens: l'Or-du-Rhin fut volé par Alberich, jadis: sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, nouant le câble autour d'une pierre, avec une inquiète précipitation.

Par le tranchant du roc le câble est entamé; trop lâche, le fil s'en effiloche: la trame en est entremêlée. C'est, à force de haine, à force de détresse, l'Anneau du Nibelung qui me le ronge:—c'est un Anathème de vengeance qui ronge la spirale de mes fils:—sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble précipitamment.

Trop lâche le câble! Trop court pour moi: s'il me faut jusqu'au Nord lancer l'extrémité, qu'il soit plus fortement tendu![518-A] (Elle tire avec violence sur le câble: il rompt au milieu.)

LA DEUXIÈME

Rompu!

LA TROISIÈME

Rompu!

LA PREMIÈRE

Rompu![518-B]

Épouvantées, les TROIS NORNES se sont levées, et se sont avancées vers le milieu de la scène; rassemblées, elles saisissent les débris du câble rompu, dont elles se lient les unes à l'autre, corps à corps.

LES TROIS NORNES

A son terme l'éternelle science! Les sibylles n'ont plus rien à dire à l'univers:—En bas vers notre Mère, en bas! (Elles disparaissent.)

Le jour dont la clarté, naissante, durant la fin de la scène a grandi de plus en plus, achève de se lever; et fait, aux profondeurs, pâlir le reflet des flammes.


SIEGFRIED et BRÜNNHILDE sortent de la grotte. SIEGFRIED est armé de pied en cap, BRÜNNHILDE mène son cheval par la bride.

BRÜNNHILDE[519-A]

A de nouveaux exploits[519-1], bien-aimé Héros, pourrais-je, t'aimant, ne point te laisser? Un unique souci me préoccupe: ma valeur personnelle t'a profité trop peu!—Ce que les Dieux m'avaient révélé, le riche trésor des Runes sacrées[519-2], je te l'ai donné: mais aussi est-ce la souche virginale de ma force que m'a prise le Héros, mon maître désormais.—Puisses-tu ne point dédaigner celle qui, vide de science, mais pleine de désir, riche d'Amour, mais pauvre en puissance, n'a plus rien à te donner[519-3], rien—sinon ses souhaits!

SIEGFRIED

Femme admirable! tu m'en as donné plus que je ne suis à même d'en garder: ne t'irrite point, si, malgré tes leçons, je reste ignorant! La seule chose que j'ai bien retenue, la voici: Brünnhilde vit pour moi; la seule leçon que j'ai vite apprise, la voici: Souviens-toi de Brünnhilde![520-1]

BRÜNNHILDE

Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul, souviens-toi de tes propres exploits! Souviens-toi de la sauvage flamme qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans avoir peur—[520-A]

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour conquérir Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi de la jeune femme au bouclier, trouvée par toi, plongée dans un profond sommeil, et dont tu ouvris le heaume résistant—

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour réveiller Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi des serments qui nous lient[521-1]; souviens-toi de la foi que nous nous devons; souviens-toi de l'Amour pour quoi nous vivons: Brünnhilde alors, éternellement, t'embrasera l'âme d'une sainte ferveur!—

SIEGFRIED

Si je te laisse, Bien-Aimée, ici, à la sainte garde de la flamme, en échange de tes Runes je t'offre cet Anneau. Des exploits que jamais j'accomplis, la vertu réside tout entière en lui; j'ai tué le sauvage Dragon dont la rage, longtemps, l'a couvé. A lui sa puissance, conserve-le bien, comme le gage sacré de ma foi![521-2]

BRÜNNHILDE, toute ravie, se passant au doigt l'Anneau.

Il sera mon unique trésor: en échange de l'Anneau prends donc aussi mon cheval! C'est avec moi que passait jadis sa course intrépide, par les airs,—c'est avec moi qu'il a perdu ses facultés surnaturelles; il ne bondira plus, par-dessus les nuages, sur sa route de foudre et d'éclairs. Mais où que tu le mènes,—fût-ce au travers du feu,—libre d'effroi Grane[522-1] t'accompagnera; qu'il t'obéisse donc, ô Héros! Prends bien soin de lui; il comprendra ta voix[522-2]:—oh! rappelle à mon Grane, souvent, le souvenir de Brünnhilde!

SIEGFRIED

Ce sera donc par ta seule vertu que j'accomplirai d'autres exploits? C'est toi qui choisiras mes luttes, à toi que reviendront mes victoires? Sur ton cheval, sous ton bouclier, je ne serai plus Siegfried: je ne serai que le bras de Brünnhilde![522-3]

BRÜNNHILDE

Oh! si Brünnhilde était ton âme!

SIEGFRIED

C'est par elle que s'enflamme mon courage.

BRÜNNHILDE

Tu serais donc Siegfried et Brünnhilde ensemble?

SIEGFRIED

Où je suis, tous les deux sont présents.

BRÜNNHILDE

Le Roc, ma retraite, sera donc désert?

SIEGFRIED

Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.

BRÜNNHILDE, avec exaltation.

O Dieux augustes, êtres sublimes! rassasiez vos yeux du couple sacré! Eloignés l'un de l'autre, qui nous séparerait?[523-1] Séparés, qui, l'un de l'autre, nous éloignerait?[523-2]

SIEGFRIED

Salut à toi, Brünnhilde! resplendissante étoile! Salut, radieux Amour!

BRÜNNHILDE

Salut à toi, Siegfried! victorieuse Lumière! Salut, radieuse Vie!

TOUS DEUX

Salut! Salut!

SIEGFRIED fait descendre à son cheval la déclivité du Rocher. Du haut de la cime, BRÜNNHILDE, longtemps, le suit du regard, avec extase[524-1]. On entend résonner d'en bas la joyeuse sonnerie du cor de SIEGFRIED[524-A].—Le rideau tombe.

L'Orchestre reprend le thème du cor, qu'il développe en vaste interlude[524-B].

Après quoi le premier acte commence aussitôt.


ACTE PREMIER[525-A]

LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN, PRÈS DU RHIN

Elle est toute grande ouverte au fond sur l'arrière-plan, qu'occupe un libre espace de rive menant au Fleuve, et que limitent des collines rocheuses.

GUNTHER, HAGEN et GUTRUNE

GUNTHER et GUTRUNE sur le trône; devant le trône est une table avec des cornes-à-boire; devant la table, est assis HAGEN.

GUNTHER

Ecoute, Hagen! dis-moi, héros: moi, Gunther, le maître du Rhin, suis-je vraiment digne de Gibich?[525-1]

HAGEN

Authentique héritier du nom, tu m'apparais digne d'envie: celle qui tous deux nous mit au monde, Dame Grimhilde[526-1], m'apprit à le comprendre.

GUNTHER

C'est toi que j'envie: va, ne m'envie point! Si j'eus pour moi le droit d'aînesse, la sagesse alla toute à toi: jamais frères utérins n'imposèrent mieux silence au discord de leurs intérêts. Rendant justice à ta raison, c'est sur ma gloire que je t'interroge.

HAGEN

Je dois donc te blâmer, ta gloire est incomplète: car je sais de suprêmes trésors, que le fils de Gibich n'a point encore conquis.

GUNTHER

A mon tour de te blâmer, toi qui ne m'en as rien dit.

HAGEN

Quand c'est, pour la lignée de Gibich, l'été, l'âge de la pleine vigueur, je vous vois, toi, Gunther, sans épouse; toi, Gutrune, sans époux non plus.

GUNTHER

Quelles alliances considères-tu donc comme profitables à notre gloire?[527-1]

HAGEN

Je sais une femme, la plus parfaite[527-2] qui soit: elle a pour séjour un Rocher, un haut Rocher qu'entourent les flammes: seul, celui qui franchit ces flammes peut devenir l'époux de Brünnhilde.

GUNTHER

Mon courage peut-il les braver?

HAGEN

Seul, un Plus Fort encore que toi le pourrait[528-1].

GUNTHER

Quel est cet homme prédestiné?

HAGEN

Siegfried, le rejeton des Wälsungen: c'est là Le Plus Fort des Héros[528-2]. D'un couple de jumeaux, subjugués par l'amour, de Siegmund et de Sieglinde, est né ce plus authentique des fils: c'est dans la Forêt qu'il a crû en force, c'est lui que je souhaiterais à Gutrune pour époux.

GUTRUNE

Quelle prouesse a-t-il donc pu faire, pour mériter d'être connu comme le plus sublime des Héros?[528-3]

HAGEN

Devant Neidhöhle, un Dragon colossal gardait le Trésor des Nibelungen; Siegfried, fermant la gueule du monstre, l'a tué[529-1] d'un Glaive invincible. Cet exploit, tellement inouï[529-2], mit au jour la gloire du Héros.

GUNTHER

Du Trésor des Nibelungen j'ai entendu parler: il contiendrait lui-même le plus enviable bien?

HAGEN

Quiconque saurait l'utiliser, serait vraiment le Maître du Monde.

GUNTHER

Et c'est Siegfried qui l'a conquis?[529-3]

HAGEN

Les Nibelungen lui sont asservis[529-4].

GUNTHER

Et Brünnhilde? lui seulement pourrait la conquérir?

HAGEN

La flamme ne céderait à nul autre[530-1].

GUNTHER, se levant avec dépit.

Qu'as-tu donc à soulever ce débat pour me troubler? Ce dont je ne dois point triompher, qu'as-tu à me suggérer le désir d'y aspirer?

HAGEN

Mais si, chez toi, Siegfried t'amenait la fiancée, est-ce que Brünnhilde, alors, ne serait pas tienne?[530-2]

GUNTHER, marchant par la salle, de long en large, avec agitation.

Au nom de quoi l'obliger, lui qui vit sans souci, à m'aller chercher la fiancée?

HAGEN

Ta prière l'y obligerait vite, s'il s'était épris de Gutrune d'abord[530-3].

GUTRUNE

O railleur, ô méchant Hagen! Comment pourrais-je lier Siegfried? Puisqu'il est, des Héros du monde, le plus sublime, les plus parfaites femmes de la terre l'ont apprivoisé dès longtemps[531-1].

HAGEN

Rappelle-toi, dans l'armoire, le philtre[531-A]: aie foi en moi, qui l'ai conquis: il fixera sur toi l'amour du Héros qu'appelle ton désir. Si en ce moment Siegfried entrait, s'il goûtait de ce philtre magique, quand même il eût, avant de te voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse, il l'oublierait absolument[531-2].—Hé bien: que vous semble-t-il du conseil de Hagen?

GUNTHER, qui s'est rapproché de la table, et, appuyé sur elle, a écouté attentivement.

Un tel frère est un don sans prix: gloire à Grimhilde!

GUTRUNE

Siegfried! puissé-je le voir bientôt!

GUNTHER

Comment le trouver?[532-1]

HAGEN

Lorsqu'il entreprend, au hasard, sa chasse enthousiaste à l'action, le monde n'est plus pour lui qu'une étroite sapinière: peut-être nous l'amènera-t-elle, cette infatigable poursuite[533-1], aux rives de Gibich, sur le Rhin.[533-A]

GUNTHER

Bienvenu serait-il![534-1] (Le cor de SIEGFRIED s'entend au lointain.—Ils écoutent.) C'est de ce côté du Rhin que retentit le cor.

HAGEN est allé vers la berge; il inspecte en aval le Fleuve, se retourne et crie:

Dans une nacelle, un cheval et un Héros: c'est lui qui sonne si joyeusement du cor.—Un geste aisé, comme d'une main désœuvrée, pousse rapidement l'esquif contre le courant; d'une semblable vigueur à manœuvrer la rame peut se vanter, seul, qui a tué le Dragon: c'est Siegfried, sûrement, pas un autre![534-2]

GUNTHER

Pousse-t-il de ce côté?

HAGEN, les mains en porte-voix, crie vers le Fleuve.

Hoïho! où vas-tu, ô joyeux Héros?

LA VOIX DE SIEGFRIED, lointaine, venant du Fleuve.

Vers le puissant fils de Gibich.

HAGEN

C'est de chez lui que je t'invite chez lui: de ce côté-ci! aborde ici! Salut à Siegfried! illustre Héros!

SIEGFRIED accoste.

GUNTHER a rejoint HAGEN sur le rivage[535-1]. GUTRUNE, sur le trône, contemple SIEGFRIED: fixe un long temps sur lui, dans une joyeuse surprise, son regard; et, lorsque les hommes se rapprochent, s'éloigne et rentre, en proie à un trouble visible, par une porte de gauche dans son appartement[535-2].

SIEGFRIED, qui a déjà fait débarquer son cheval et s'avance, tranquillement appuyé contre lui.

Où est le fils de Gibich?

GUNTHER

Tu l'as devant toi: Gunther.

SIEGFRIED

Voici: loin sur le Rhin, c'est ta gloire que tous vantent; battons-nous sur l'heure, ou sois mon ami!

GUNTHER

Pourquoi nous battre? sois le bienvenu![535-3]

SIEGFRIED

Où mettrai-je mon cheval?

HAGEN

Je m'en charge.

SIEGFRIED

Tu m'as appelé Siegfried: tu m'as donc déjà vu?

HAGEN

Je ne t'ai reconnu qu'à ta vigueur[536-1].

SIEGFRIED

Prends bien soin de Grane! Jamais tu n'auras tenu en bride une monture de plus noble race.

HAGEN emmène le cheval à droite, et revient bientôt. GUNTHER s'avance avec SIEGFRIED, et rentre avec lui dans la salle.

GUNTHER

Salue joyeusement, ô Héros, la demeure de mon père; le sol que tu foules, tout ce qu'ici tu vois, regarde désormais tout cela comme ton bien propre: terre et sujets, mon héritage est tien—et toi, mon corps, sois le gage de mon serment!—moi-même je me donne, je suis ton homme![537-1]

SIEGFRIED

Je n'offre, moi, ni sujets ni terre, ni demeure et domaine paternels: mon unique héritage, ce fut mon propre corps; c'est à vivre que je le dépense. Je ne possède qu'un Glaive, forgé par moi-même—toi donc, mon Glaive, sois le gage de mon serment!—c'est lui que je t'offre, avec moi-même[537-2].

HAGEN

Le Trésor des Nibelungen, pourtant la tradition t'en nomme le Maître?[537-3]

SIEGFRIED

Du Trésor, je me souviens à peine: tant j'ai d'estime pour son inutile bien![537-4] Je l'ai abandonné dans un antre, où, jadis, un Dragon le gardait.

HAGEN

Et rien, tu n'en emportas rien?

SIEGFRIED, montrant le tissu d'acier qui pend à sa ceinture.

Cette œuvre, ignorant sa vertu.

HAGEN

Je la connais, moi; c'est le Tarnhelm, un chef-d'œuvre d'art des Nibelungen: tu peux, quand il est sur ta tête, te métamorphoser en n'importe quelle forme; désires-tu t'en aller au loin, si loin que ce soit, il t'y transporte, à l'instant même.—Dans le Trésor, tu n'as pris rien d'autre?

SIEGFRIED

Un Anneau.

HAGEN

Celui-là, tu le gardes bien, sans doute?

SIEGFRIED

Une femme le garde, qui m'est sacrée.

HAGEN, à part.

Brünnhilde!...

GUNTHER

Point d'échange de ta part entre nous deux, Siegfried: au prix de pareils joyaux, qu'est tout mon bien? Peu de chose: j'aurais beau tout donner, tu aurais beau tout prendre!—Sans aucune condition, je te sers avec plaisir[539-1].

HAGEN est allé vers la porte de l'appartement de GUTRUNE; il l'ouvre. GUTRUNE en sort; elle porte une corne-à-boire et s'avance vers SIEGFRIED.

GUTRUNE

Bienvenu soit l'hôte, dans la demeure de Gibich! Sa fille t'offre ici la boisson[539-2].

SIEGFRIED, s'incline devant elle avec cordialité, et saisit la corne: il la tient pensivement devant soi, et dit tout bas:

Quand j'aurais oublié tout ce que tu m'as appris, il est une chose que je n'oublierai jamais:—à l'Amour fidèle, ma première pensée; Brünnhilde, je bois à toi! (Il boit, et rend la corne à GUTRUNE[539-3], qui, confuse et troublée sous son regard, baisse les yeux.)[539-4]

SIEGFRIED, fixant sur elle un regard enflammé d'une passion soudaine[540-1].

Toi qui d'un éclair brûles ma vue, pourquoi baisses-tu les yeux devant moi? (GUTRUNE relève, en rougissant, les yeux vers lui.) Ha! la plus belle des femmes! ferme ton regard![540-2] C'est mon cœur que dans ma poitrine brûlent ses rayons: mon sang qu'ils embrasent roule du feu!—(D'une voix tremblante.) Gunther—comment s'appelle ta sœur?

GUNTHER

Gutrune.

SIEGFRIED

Est-ce de bonnes runes[540-3] que je découvre en ses yeux?—(Il saisit, avec une passion ardente, la main de GUTRUNE.)[540-4] A ton frère j'ai offert d'être son homme; sa fierté n'a point voulu de moi:—tromperais-tu comme lui mon espoir, si je m'offrais en alliance à toi?

GUTRUNE baisse humblement la tête, paraît exprimer, par son attitude, qu'elle ne se sent point digne de lui, et, d'un pas chancelant, quitte la salle.

SIEGFRIED, que HAGEN et GUNTHER observent avec attention, la suit du regard, comme fasciné; puis, sans se retourner, il demande:

Possèdes-tu, toi, Gunther, une femme?

GUNTHER

Pas encore; et j'aurai difficilement cette joie! La seule femme à laquelle j'aspire, aucun moyen pour moi de la conquérir jamais[541-1].

SIEGFRIED, vivement, se tournant vers lui.

Que ne peux-tu, si je suis avec toi?

GUNTHER

Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les flammes—

SIEGFRIED, frappé, et comme pour se remettre en mémoire une chose dès longtemps oubliée, répète à mi-voix.

«Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les flammes...?»

GUNTHER

Seul, celui qui franchit les flammes—

SIEGFRIED, comme subitement éclairé d'un souvenir, qui l'abandonne presque aussitôt.

«Seul, celui qui franchit les flammes...»

GUNTHER

—peut devenir l'époux de Brünnhilde.

(A l'énoncé du nom de Brünnhilde, SIEGFRIED exprime à l'évidence, par son silence et par son geste, que définitivement tout souvenir lui échappe[542-1].)

GUNTHER

Donc, je ne puis gravir ce Rocher; jamais le feu ne s'éteindra pour moi!

SIEGFRIED, avec fougue et passion.

Moi—je ne crains point les flammes: j'irai te chercher la femme[543-1]; car ne suis-je pas ton homme, et mon courage est tien,—s'il me vaut pour épouse Gutrune[543-2].

GUNTHER

Volontiers je t'accorde Gutrune[543-3].

SIEGFRIED

J'irai pour toi chercher Brünnhilde.

GUNTHER

Comment veux-tu lui donner le change?

SIEGFRIED

Comment? grâce au Tarnhelm, j'aurai pris ta figure[543-4].

GUNTHER

Qu'un serment me réponde de ta foi![544-1]

SIEGFRIED

Que la Blut-Brüderschaft l'engage![544-2]

(HAGEN de vin nouveau remplit une corne-à-boire; de leurs Glaives, SIEGFRIED et GUNTHER se piquent aux bras, qu'ils tiennent un temps au-dessus de la corne.)

SIEGFRIED et GUNTHER

Le sang, sève de la vie en fleurs, je l'ai fait goutte à goutte couler dans le breuvage: qu'ardemment fraternel, vaillamment confondu, fleurisse en le breuvage notre sang. C'est la fidélité à mon ami que je bois: joyeusement, librement, que s'épanouisse et nous lie la Blut-Brüderschaft aujourd'hui! Pour celui des frères qui romprait l'alliance, pour celui des amis qui tromperait son féal, que son sang, dont nous aurons bu en amis ces gouttes aujourd'hui, s'écoule, dans l'espace d'un éclair, pour expier la félonie!—Voici—comme je t'offre l'alliance: voici—comme envers toi je bois la fidélité!

(Ils boivent tour à tour, chacun la moitié; HAGEN, qui se tenait auprès d'eux, brise alors de son glaive la corne. SIEGFRIED et GUNTHER se tendent les mains.)

SIEGFRIED, à HAGEN.

Tu ne t'associes donc point à nos serments? pourquoi?

HAGEN

Mon sang vous eût gâté ce breuvage! Il ne circule pas, en mes veines, authentique, légitime et noble comme le vôtre; c'est âcre, paresseux et froid qu'il y circule; il ne veut point rougir ma joue. Je me tiens donc à l'écart de votre ardente alliance[545-1].

GUNTHER

Laisse l'homme sans joie!

SIEGFRIED

Allons, en route! Ma barque est là; elle nous mènera bien vite[546-1] au Roc: tu m'attendras au bord une nuit dans la nacelle; et c'est la femme qu'ensuite tu conduiras ici.

GUNTHER

Ne te reposeras-tu point auparavant?

SIEGFRIED

J'ai hâte du retour[546-2].

(Il marche au Fleuve.)

GUNTHER

Toi, Hagen, veille sur le manoir! (Il suit SIEGFRIED.)

GUTRUNE paraît au seuil de son appartement.

GUTRUNE

Où courent-ils si vite?

HAGEN

S'embarquer, pour chercher Brünnhilde.

GUTRUNE

Siegfried?

HAGEN

Juge, par là, s'il désire te conquérir pour femme!

(Il s'assied à l'entrée de la salle avec la lance et le bouclier. SIEGFRIED et GUNTHER partent.)[546-3]

GUTRUNE

Siegfried—mien!

(Elle rentre, tout émue, dans son appartement.)

HAGEN, après un assez long silence.

C'est donc ici moi qui suis de garde, assis en sentinelle, veillant sur le domaine, écartant du manoir l'ennemi:—c'est pour le fils de Gibich que le vent souffle; il part vers l'épouse qu'il désire. Un vigoureux Héros dirige pour lui la barre[547-1], va faire pour lui tête au péril, chercher pour lui sa propre femme, et la lui livrer sur le Rhin; mais moi j'aurai ma part aussi: l'Anneau, telle est la part qu'il me rapportera.—Libres fils, joyeux compagnons, voguez toujours, voguez gaîment! Si vil qu'il vous paraisse, ce n'en est pas moins vous qui le servirez—le fils du Nibelung[547-2].

(Un rideau se ferme sur la scène et dérobe la vue du théâtre. Lorsque, durant un bref interlude orchestral, le décor a été changé, ce rideau (auparavant drapé à l'avant-scène, qu'il encadrait) se rouvre et disparaît entièrement.)

LA CIME DU ROC

(comme au Prologue.)

BRÜNNHILDE est assise à l'entrée de la grotte, et contemple, dans une rêverie muette, l'Anneau de SIEGFRIED; dominée de bienheureux souvenirs, elle couvre de baisers la Bague, lorsque tout à coup son oreille est frappée d'un fracas lointain. Elle écoute, et scrute l'horizon vers l'arrière-plan.

Le lointain me chuchote à l'oreille un bruit jadis accoutumé:—c'est une cavale-des-airs accourant au galop; fulgurante elle pousse droit au Roc, dans un nuage!—Qui m'a découverte en ma solitude?

LA VOIX DE WALTRAUTE, d'au loin.

Brünnhilde! Sœur! dors-tu ou veilles-tu?

BRÜNNHILDE se met brusquement debout.

La voix de Waltraute, si connue de moi, si chère!—C'est toi, sœur? toi, qui viens vers moi? As-tu cette intrépidité? (Criant vers la forêt.) Là-bas, dans la forêt de sapins,—qui doit t'être encore familière,—saute de cheval et mets ton coureur au repos! C'est toi! es-tu si téméraire? peux-tu bien, sans effroi, venir saluer Brünnhilde?

(WALTRAUTE, venant de la sapinière, est entrée en scène précipitamment; BRÜNNHILDE s'est ruée au-devant d'elle avec impétuosité: elle ne remarque pas, en sa joie, la farouche angoisse de WALTRAUTE.)

WALTRAUTE

C'est à toi, uniquement à toi que s'adresse ma hâte.

BRÜNNHILDE, toute aux transports de la joie la plus vive.

Ainsi tu as osé, par amour pour Brünnhilde, enfreindre l'interdit de Wotan? Ou alors quoi! ô dis! se pourrait-il qu'envers moi Wotan se fût adouci! Lorsque en dépit du Dieu je protégeai Siegmund, en étant coupable,—je le sais,—je réalisai pourtant son Désir: que sa colère s'atténua, je le sais aussi: car, s'il m'enferma dans le sommeil, s'il m'enchaîna sur ce Rocher, s'il me voua pour servir l'Homme qui me trouverait et qui m'éveillerait,—à ma tremblante prière il n'en fit pas moins droit: d'un feu dévorateur il entoura le Rocher, pour qu'au lâche en fût clos le chemin. C'est ainsi que ma béatitude est sortie du châtiment même: le plus grand des Héros m'a conquise pour épouse; son Amour aujourd'hui m'éclaire, c'est dans cette splendeur que je vis et ris.—O sœur, est-ce mon sort qui t'attire? Est-ce de mon bonheur que tu veux te repaître? de lui, que tu veux prendre ta part?

WALTRAUTE

Prendre part au délire qui t'égare, insensée?—Autre chose me pousse, pleine d'angoisse, à désobéir à Wotan.

BRÜNNHILDE

D'angoisse? la peur t'étreint, ô pauvre?—Ainsi donc, le Sévère ne pardonne point encore? Il châtie? Tu crains sa fureur?

WALTRAUTE

Puissé-je la craindre! au moins mon angoisse prendrait fin!

BRÜNNHILDE

Stupéfaite, je ne te comprends pas!

WALTRAUTE

Un terme à tes transports: écoute attentivement! C'est vers Walhall qu'elle me ramène, l'angoisse qui du Walhall m'a poussée jusqu'ici.

BRÜNNHILDE, terrifiée.

Qu'arrive-t-il aux Dieux éternels?

WALTRAUTE

Écoute et comprends mes paroles!—Depuis qu'il s'est arraché de toi, dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées; sans direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard, du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait: seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le monde, en Voyageur. Récemment, il nous est revenu: dans sa main, les tronçons de sa Lance, qu'un Héros lui avait brisée. Muet, d'un geste, il fit, par les Braves du Walhall, ruer le Frêne-du-Monde, à bas; le tronc, morcelé, sur son ordre, monta, gigantesque bûcher, tout autour du palais divin. L'assemblée des Dieux convoquée, auguste, il monta sur le trône: à ses côtés, tous durent s'asseoir, tremblants; tout autour d'eux, en cercle, en rang, les Héros remplissent toute l'enceinte. Ainsi, muet, grave, immobile, il demeure sur le trône sublime, sa Lance, en éclats, ferme au poing, sans toucher aux Pommes de Freya: la stupeur, l'angoisse, paralysent les Dieux.—Ses corbeaux, tous les deux, sont partis en mission: s'ils revenaient, quelque jour, avec d'heureuses nouvelles[550-1], une fois encore—la dernière fois—le Dieu sourirait, pour jamais.—Pour nous, les Walküres, à ses pieds nous gisons, embrassant ses genoux: il reste aveugle à nos suppliants regards; toutes nous ronge la terreur, quelque angoisse infinie. Sur sa poitrine, je me suis jetée, toute en pleurs: son regard s'adoucit[550-2]—c'est à toi, Brünnhilde, qu'il pensait! Profondément il soupira, ferma les yeux, et, comme en rêve, il murmura ces mots: «Aux Filles-du-Rhin profond, qu'elle restitue l'Anneau: Dieu, Monde, seraient délivrés du fardeau de l'Anathème!»—Dès lors, ma décision fut prise: d'auprès de lui, par les rangs muets, je réussis à m'esquiver; en secret, en hâte, j'enfourchai ma cavale, et, dans l'orage, courus vers toi. C'est toi, ô sœur, que j'adjure à présent: ce que tu peux, que l'accomplisse ton cœur! Cesse les tortures des Eternels!

BRÜNNHILDE

Quel récit d'effroyables rêves tu déroules, ô Triste, pour moi! Séparée de la sainte nuée des Dieux du ciel, l'esprit voilé, ce que j'apprends, je ne le comprends pas. Le sens de tes paroles me semble vague et trouble; dans ton œil—si las—brille une flamme ardente: avec tes joues pâles, ô sœur blême, que veux-tu, sœur farouche, de moi?

WALTRAUTE, avec une inquiète précipitation.

A ta main, l'Anneau,—c'est l'Anneau: suis mon conseil! jette-le, en faveur de Wotan!

BRÜNNHILDE

L'Anneau—le jeter?

WALTRAUTE

Aux Filles-du-Rhin, restitue-le!

BRÜNNHILDE

Aux Filles-du-Rhin?—moi?—mon Anneau? Mais c'est le gage d'Amour de Siegfried! es-tu hors de sens?

WALTRAUTE

Comprends-moi! comprends mon angoisse! C'est à lui, à lui seul, sûrement, qu'est attaché le malheur du Monde:—jette-le loin, bien loin, dans les flots! Mets fin aux détresses du Walhall: dans le Fleuve, jette l'Anneau maudit, jette!

BRÜNNHILDE

Ha! sais-tu, ce que pour moi il est? Comment peux-tu le comprendre, toi, insensible vierge! Il est pour moi plus, cet Anneau, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire des Eternels: un seul regard, jeté sur son Or clair, un seul éclair, de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que la perpétuation du bonheur des Dieux, de tous les Dieux! car, bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'Amour de Siegfried: l'Amour de Siegfried—ô puissé-je t'exprimer cette béatitude!—c'est de cet Amour que m'est garant l'Anneau.—Vers l'auguste assemblée des Dieux, va-t'en d'ici; pour mon Anneau, rapporte-leur ceci: l'Amour, non, jamais je n'y renoncerai, l'Amour, non, jamais ils ne me l'arracheront,—dût s'écrouler en ruines la splendeur du Walhall!

WALTRAUTE

Et voilà ta fidélité? C'est quand elle désespère que tu délaisses ta sœur?

BRÜNNHILDE

Va-t'en sans délai; vole à cheval: l'Anneau, tu ne me l'arracheras point!

WALTRAUTE

Malheur! Malheur! Malheur! sur toi, sœur! Sur les Dieux du Walhall, malheur!

(Elle s'en va précipitamment; on entend bientôt, vers la sapinière, comme le bruit d'une cavale qui s'éloigne et s'ébroue.)

BRÜNNHILDE, suivant des yeux une nuée orageuse, qui s'élance, sillonnée d'éclairs, et bientôt disparaît au loin.

Eclair et nuée, par le vent soufflée, va-t'en donc: et ne reviens jamais! (Le soir est tombé: aux profondeurs de l'arrière-plan l'éclat du reflet des flammes grandit.) L'ombre du soir couvre le ciel: plus éclatante s'élève d'en bas la clarté du feu protecteur.—Pourquoi, si furieusement, bouillonne l'ardente houle? C'est vers la crête du Roc que roule son déluge embrasé.—(On entend s'approcher d'en bas la sonnerie du cor de SIEGFRIED: BRÜNNHILDE écoute, et, toute ravie, tressaille.) Siegfried!... Siegfried revient? son appel qu'il m'envoie!... Vite!—Vite au devant de lui! dans les bras de mon dieu! (Elle s'élance, toute à la plus vive exaltation, vers l'arrière-plan. Jusqu'au dessus de la crête culminante les flammes jaillissent: SIEGFRIED, surgi d'au milieu d'elles, saute sur la saillie d'une roche très élevée; là s'arrête, recule et s'abîme le feu, dont on n'aperçoit plus que le reflet palpitant, comme auparavant, aux profondeurs de l'arrière-plan.—SIEGFRIED, sur la tête le Tarnhelm[553-1], qui lui cache à moitié le visage et n'en laisse libres que les yeux, paraît, sous la forme de GUNTHER.)[553-2]

BRÜNNHILDE, pleine d'horreur, reculant.

Trahison?—Qui a pu pénétrer jusqu'à moi? (Elle fuit jusque dans le fond, et de là, en une muette stupeur, regarde SIEGFRIED, d'un œil fixe.)

SIEGFRIED, à l'arrière-plan, s'attardant sur la roche, considère un long temps BRÜNNHILDE, appuyé sur son bouclier; puis, d'une voix déguisée,—plus profonde,—l'interpelle.

Brünnhilde! un prétendant est venu, qui n'a point reculé devant tes flammes. C'est toi que je veux pour femme; suis-moi, sans résister!

BRÜNNHILDE, saisie d'un tremblement violent.

Quel homme a pu ce qui n'est possible qu'au Plus Fort?

SIEGFRIED, toujours debout sur le rocher du fond.

Un Héros qui, de force, te prendra,—si la force a seule raison de toi.

BRÜNNHILDE, happée d'horreur.

Sur ce Rocher, quel sorcier s'est hissé?—quel aigle s'y abat, afin de me déchirer!—Qui es-tu, qui es-tu, Terrible? (SIEGFRIED se tait.) Ton origine est-elle humaine? ou sors-tu des armées ténébreuses de Hella?

SIEGFRIED, après un assez long silence.

C'est un Gibichung que je suis, et Gunther est le nom, femme,—du Héros que tu vas suivre.

BRÜNNHILDE, dans une explosion de désespoir.

Wotan! farouche, impitoyable Dieu! Hélas! c'est à présent que je saisis le sens du châtiment: si tu m'as exilée ici, c'était pour m'y livrer en proie au déshonneur!

SIEGFRIEDsaute à bas, et se rapproche.

La nuit tombe: en ta retraite tu vas t'unir à moi.

BRÜNNHILDE, tendant avec menace le doigt, où elle porte l'Anneau de Siegfried.

N'approche point! redoute cet emblème! tu ne triompheras pas de mon honneur, aussi longtemps que l'Anneau me défendra contre toi.

SIEGFRIED

Qu'il donne à Gunther droit d'époux: que cet Anneau t'unisse à lui!

BRÜNNHILDE

Arrière, voleur! larron d'honneur! n'aie pas l'audace de m'approcher! Plus forte que l'acier me rend l'Anneau: jamais, tu ne me le voleras, jamais!

SIEGFRIED

Toi-même, par tes paroles, tu m'y auras poussé. (Il se jette sur elle; ils luttent. BRÜNNHILDE se délivre de son étreinte, et fuit. Siegfried la poursuit. Ils luttent de nouveau[555-1]; il l'enlace, lui arrache l'Anneau[555-2]. Elle pousse un cri terrible et s'affaisse, comme brisée, sur le banc de pierre devant la grotte.)

SIEGFRIED

Dès à présent, tu m'appartiens!—Brünnhilde, fiancée de Gunther,—partage donc avec moi ta retraite!

BRÜNNHILDE, presque évanouie.

Que pourrait ta faiblesse, misérable femme!

SIEGFRIED la met debout d'un geste impérieux: tremblante, chancelante, elle rentre en son réduit.