[513-A-a] Il ne faudrait pas croire que ce thème réapparaît selon la même suite qu'au début de Rheingold. Les deux motifs constitutifs en sont, au contraire, intervertis ici. Le motif qui, dans Rheingold, apparaît le premier et se développe tout d'abord, figurant un fil méthodique, sur l'épanchement ininterrompu des accords, n'arrive ici que le second.

[514-1] «Il faisait nuit dans le château; les Nornes... arrivèrent... Elles filèrent avec force le fil du destin, et tout le château trembla dans Brölund. Elles déroulèrent la ganse d'or et la fixèrent en-dessous de la salle de la lune. Elles en attachèrent les bouts à l'Est et à l'Ouest. Alors la sœur de Nere lança un fil au Nord, en lui ordonnant de durer éternellement.» (Le Poème sur Helge, ou Helge-Kvidha, dans l'Edda de Sœmumd.)

[515-1] «Quelle est la première et la plus sainte place suivant les Dieux?... C'est auprès du frêne Yggdrasel; les Dieux s'y assemblent tous les jours... Yggdrasel est le plus grand et le plus beau de tous les arbres; ses rameaux s'étendent sur tout l'univers et s'élèvent au dessus du ciel. Il est soutenu par trois racines... En-dessous de la racine qui touche aux Hrimthursars, se trouve le puits de Mimer; la Raison et la Sagesse y sont cachées... Odin vint un jour en ce lieu et demanda une gorgée de cette eau; il ne put l'obtenir qu'après avoir mis son œil en gage... La troisième racine du frêne Yggdrasel atteint le ciel, elle abrite une fontaine d'une sainteté particulière; c'est la fontaine d'Urd» (la plus ancienne des Nornes); «les dieux se réunissent près d'elle... Il y a sous le frêne Yggdrasel, et près de la fontaine d'Urd, un très bel édifice d'où l'on voit sortir trois vierges nommées Urd, Verdandi et Skuld. Ces vierges disposent de la vie de tous les hommes; ce sont les Nornes.» (Edda de Snorro, Gylfaginning.) «L'une d'elles se nomme Urd, la seconde Verdandi; elles créèrent Skuld, la troisième, avec leur baguette, qu'elles sculptèrent. Elles font des lois, décident de la vie, et racontent au monde les arrêts du destin.» (Völuspa, 20, 21, dans l'Edda de Sœmund.) «J'aime cette représentation qu'ils» (les Scandinaves) «avaient de l'Arbre Igdrasil. Toute la vie est figurée par eux comme un Arbre. Igdrasil, le Frêne, arbre de l'Existence, a ses racines profondément enfoncées dans les royaumes de Héla ou Mort. A ses pieds, dans le Royaume de la Mort, se tiennent trois Nornes, Fatalités,—le Passé, le Présent, le Futur; arrosant les racines d'eau puisée à la Source Sacrée. Ses «rameaux», avec leur bourgeonnements et leurs effeuillements—événements, choses souffertes, choses faites, catastrophes,—s'étendent à travers toutes les terres et tous les temps. Chacune de ses feuilles n'est-elle pas une biographie, chaque fibre, là, un acte ou un mot? Ses rameaux sont les Histoires des Nations... C'est Igdrasil, l'Arbre de l'Existence. C'est le Passé, le Présent, et le Futur; ce qui a été fait, ce qui se fait, ce qui sera fait; l'infinie conjugaison du verbe Faire. Considérant comment les choses humaines circulent, chacune inextricablement en communion avec toutes, comment le mot avec lequel je vous parle aujourd'hui est emprunté... de tous les hommes depuis que le premier homme commença à parler, je ne trouve aucune assimilation si vraie que celle d'un Arbre. Belle: tout à fait belle et grande. La «Machine de l'Univers»—hélas! pensez seulement à cela comme contraste.» (Carlyle, les Héros, trad. citée, pp.33-34).

[516-1] «Cet arbre endure plus de souffrances que les hommes ne peuvent se l'imaginer: le cerf mord sa tête, son côté pourrit, et Nidhœgg ronge ses racines» (Poème de Grimner, dans l'Edda de Sœmund.)

[516-2] Relativement à l'usage fait (par le traducteur) des temps du verbe dans cette scène, Cf. ci-dessus, p. 302, mon Annotation de L'Or-du-Rhin.

[516-3] Au Ragnarœcker (Crépuscule-des-Dieux) «toutes les chaînes, tous les liens seront rompus.» (Edda de Snorro, Gylfaginning.)

[517-1] «C'est aussi une très frappante conception que celle du Ragnarök, Consommation ou Crépuscule des Dieux. Elle est dans le chant de Völuspa; à ce qu'il semble, une très vieille, prophétique idée. Les Dieux et les Jötans, les divines Puissances et les Puissances chaotiques et brutes, après une longue lutte et une victoire partielle des premières, se rencontrent à la fin dans un combat universel, dans un duel embrassant le monde.., et la ruine, «le crépuscule», s'abîmant dans les ténèbres, engloutit l'Univers créé.» (Carlyle, les Héros, trad. citée, pp. 62-63.)

[518-A] A ces paroles de la 3me Norne, la fanfare du cor de Siegfried passe rapide dans l'Orchestre (Partition, page 17, en bas), comme suscitée par le thème de l'Epée, qui vient de jaillir (Voy. même page, la ligne au-dessus, 3e mesure).

[518-B] A la rupture du câble, gronde le thème, deux fois répété, de la Malédiction d'Alberich! (Partition, page 18.)

[519-1] «Il demeura sept mois dans la résidence de la jeune fille.—«Brinhild, donne-moi ma selle et mon bouclier et ma cuirasse. D'autres devoirs m'appellent ailleurs» (Chants des Iles Féroë.)

[519-2] «SIGURD:... Que dira la voyante à Sigurd qui puisse être utile à ce héros?—GRIPIR: Elle t'enseignera les runes puissantes que tous les hommes voudraient connaître; elle t'apprendra à parler toutes les langues et à distinguer les baumes qui guérissent. Salut, ô roi!—SIGURD: Tout est bien; j'ai recueilli la science et je suis prêt à chevaucher plus loin...» (Grepinspà.)

[519-3] Voir la Walküre, note (1) de la p. 393.

[519-A] L'Orchestre développe ici magnifiquement le thème de Brünnhilde réveillée à l'Amour, devenue femme. (Partition, page 20 et seq.).

Plus loin, va surgir, sur d'héroïques accords, la fanfare agrandie du cor de Siegfried (partition, pages 1, puis 25). Ce développement solennel de la Fanfare de Siegfried est très important. Il exprime comme une vaillance plus virile. Le Héros est devenu homme. Nous le retrouverons notamment dans la marche funèbre du Crépuscule-des-Dieux.

[520-1] «Sigurd lui répondit et la pria de lui communiquer la sagesse, elle qui connaissait tous les mystères de l'univers. Sigurdrifa parla: «Je t'apporte, ô chêne des combats, de la bière mêlée de force et de gloire, pleine de chants et de paroles bienfaisantes, pleine des charmes qui donnent le bonheur et des runes qui procurent la joie.» (Suit l'énumération des runes) «Apprends à les connaître et laisse-les agir jusqu'à ce que les dieux meurent. Maintenant, c'est à toi de choisir, car tu dois faire un choix, vaillant héros, semblable au chêne des forêts. Songes-y bien, il faut parler ou te taire. Tous les actes ont leurs suites nécessaires.»—«... Sigurd dit: «Il n'y a point de femme qui en sache autant que toi, et, je le jure, je veux que tu sois à moi, car tu es comme je le désire.» (Sigurdrifumàl.) Dans la Völsunga, Brynhild, pareillement, communique à Sigurd les Runes.

[520-A] Voy. la note précédente, 2e alinéa.

[521-1] «Et leurs serments confirmèrent ces paroles.» (Sigurdrifumàl.) «Appuyé sur sa poitrine, il dit: «Je te fais le serment de fidélité, jamais je ne te trahirai.» (Chants des Iles Féroë.) «SIGURDRIFA: «Je te conseille ensuite de ne jamais prêter un serment sans y être fidèle...» (Sigurdrifumàl.)

[521-2] «Il déposa douze anneaux d'or sur ses genoux: «Voilà le premier lien de nos fiançailles.» Il déposa les douze anneaux d'or sur les genoux de la jeune femme, et tout au-dessus il plaça son anneau royal auquel il tenait tant. Les douze anneaux d'or, il les mit dans ses bras: «Ce sera là le second lien de nos fiançailles.» (Chants des Iles Féroë.)

[522-1] Ce don de Grane par Brünnhilde est une idée de Wagner.—Dans l'Edda, il est dit que «Sigurd se rendit là où Hialprek élevait ses chevaux, et parmi ceux-ci il se choisit un étalon qui depuis lors fut appelé Grani.» (Sigurdakvidha Fáfnisbana önnur.)—Voir aussi la note (1) de la p. 504.

[522-2] «Grani... était doué d'une intelligence humaine.» (Chants des Iles Féroë.)

[522-3] «SIGURD: Quand je verrais la mort devant moi, je ne reculerais pas. Je ne suis point né lâche. Je suivrai tes bons conseils tant que je vivrai.» (Sigurdrifumàl.)

[523-1] «Puisses-tu avoir longue vie, bonheur et succès en tout! Nous nous quittons cette fois au milieu de la félicité et la joie.» Sjurd, le noble héros, lui donna cette réponse: «Jamais, ma vaillante bien-aimée, jamais tu ne sortiras de mon cœur.» Et c'était Sjurd, fils de Sigmund, qui se tenait sur la selle et il embrassa Brinhild, la jeune femme, de tout son cœur.» (Chants des Iles Féroë).

[523-2] Pour une fois, à la traduction quelque peu gauche de ce passage (sept ou huit autres motiveraient des réflexions tout analogues), je n'essaierai point de substituer une adaptation dramatique. Il est en effet capital: si le texte n'était si précis, je développerais volontiers pourquoi. Sommairement, j'aime mieux être «gauche» que de dénaturer l'idée, beaucoup «plus humaine qu'historique, et nullement limitée à l'accomplissement d'exploits matériels» (cf. Carlyle), que se faisait Wagner du Héros complet. Je conseille au lecteur d'en chercher le commentaire dans le livre de M. Ernst (L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique, pp. 478-482), qui lui démontrera que Siegfried, à ce point de vue, s'achève par Brünnhilde, et que «le Héros complet, l'Homme intégral, c'est le couple héroïque», Siegfried et Brünnhilde, «l'Humanité neuve qui rayonne, souverainement belle et forte, sous une double figure, une et pourtant totale

[524-1] «Elle le suivit longtemps sur le chemin et lui souhaita un bon voyage.» (Chants des Iles Féroë.)

[524-A] Voy. Partition, page 39.

[524-B] Ici commence la symphonie du Voyage sur le Rhin.

Elle débute par un développement de la fanfare du cor de Siegfried (page 40, en bas, et 41). Le Héros descend les eaux du fleuve, et la Urmelodie épanche de nouveau ses rythmes puissants (page 42). Mais voici le thème de la Fin-des-Dieux (ibid.), et il semble roulé aux ondes de la Mélodie primitive, qui continue par dessus (page 42 en bas, et 40, en haut). La fanfare du cor de Siegfried sonne, puissante, par l'ampleur du fleuve (page 43); et, comme naissant à cet appel, un rythme lent s'élève, s'élargit en plainte mélancolique, la plainte des filles du Rhin (Cf. partition de Rheingold, page 215), qui semblent implorer du Héros Rédempteur la restitution de l'Or perdu (page 43). Très important est le sens dramatique de cette page symphonique qui exprime la venue du Héros dans le Monde, dans ce Monde en proie au mal. Il arrive pur sur une route de pureté (le Rhin).—C'est ici, en quelque sorte, la première grande confrontation du Drame avec le Héros; une prise de connaissance des choses.

Pour l'ensemble de la symphonie, voy. la partition de la page 39 à la page 45. (Voy. aussi la note de la page 428.)

[525-1] On verra, dans l'Étude d'Edmond Barthélemy, p. 143, qu'un Gibico burgunde (Gibich, le Giuki des sources scandinaves) figure, en la Loi dite Gombette, comme père de Gundahar (Gunther ou Gunnar).—Le même Gibico devient Ghibic et frank, siégeant à Worms, avec Gunther pour fils et Hagan (cf. ci-dessous, p. 569, note (2) pour vassal, dans le Waltharius manu fortis (poème en vers latins, du Xe siècle).—Enfin, le Nibelunge-nôt a recueilli (sans savoir pourquoi,—comme si souvent) le nom de Gibeke, dont il fait (XXIIe aventure, 8e strophe) un vassal d'Etzel (Attila), mais sans le moindre lien de parenté soit avec Gunther, soit avec Hagen.—Cf. encore la note suivante.

[525-A] Deux thèmes principaux paraissent au début de ce 1er acte: La fanfare des Gibichungen et le motif de Hagen (partition, page 45).

[526-1] «Gunnar et Högni étaient héritiers de Gjuki, ainsi que leur sœur Gudrun. Gutthorm n'était pas de la famille de Gjuki, cependant il était leur frère.» (Poème de Hyndla, dans l'Edda de Sœmund.) «...Un roi qui s'appelait Giuki. Sa femme avait nom Grimhild. Ses enfants étaient Gunnar, Högni, Gudrun et Gudny. Gutthorm était le beau-fils de Giuki.» (Edda de Snorro.) «Sigurd chevaucha avec les Giukungen...» (Id.) «Et voici Grimhild, l'épouse de Juki, qui parle à sa fille... Alors la fille de Giuki, Gudrun, parla...—Gudrun parla... «Pourquoi mon frère, le roi Gunnar...?—Alors Högni, fils de Juki, parla...:—Les Jukungen veulent chevaucher dans la forêt.» (Chants des Iles Féroë.) Dans toutes les sources scandinaves, y compris la Völsunga Saga et la Thidreks ou Wilkina Saga, Grimhild est ainsi mère de Gunnar (ou Gunther), de Högni (ou Hagen), et de Gudrun (ou Gutrune), c'est-à-dire des Gjukungen (Gibichungen) ou enfants de Gjuki (Gibich). S'il était dit expressément que Grimhild est aussi la mère de Gutthorm («beau-fils de Gjuki» mais «non de la famille de Gjuki»), Wagner se serait donc contenté, par une de ces simplifications qui lui sont habituelles, de transférer sur son Hagen ce que les sources disent de Gutthorm. Mais nous n'avons même pas à discuter ici l'hypothèse d'une transposition: nous verrons en effet plus loin que des raisons plus «tétralogiques», si l'on peut dire, plus directement dramatiques, ont fait à Wagner une nécessité de concevoir Hagen comme fils de Grimhilde, mais non pas comme fils de Gibich.—D'autre part on sait que, dans le Nibelunge-nôt ou Nibelungen-lied, Giuki est devenu Dankràt; Grimhild est devenue dame Uote, mère de Gunther (Gunnar), de Gernôt, de Giselher et de Kriemhilt (Gudrun): «la vierge était leur sœur, et ces chefs avaient à veiller sur elle.»—«Ils habitaient en leur puissance à Worms sur le Rhin. Beaucoup de fiers chevaliers de leurs terres les servirent» et notamment «Hagene de Troueje, von Tronje Hagen», le «féroce Hagene» figure terrible, mais d'un vassal, et non d'un frère ou d'un demi-frère.

[527-1] «Derechef des récits se répandirent sur le Rhin. On disait que là-bas, bien loin, il y avaient maintes vierges et le courageux Gunther songeait à en conquérir une. Cela parut bon à ses guerriers et aux chefs.» (Nibelunge-nôt, VI, p. 53 trad. Laveleye). «Un jour Gunther et ses hommes étaient assis, réfléchissant et cherchant de toute façon quelle femme leur seigneur pourrait prendre qui lui convînt pour épouse et qui convînt au pays» (Id., ibid.)

[527-2] «Au-delà de la mer siégeait une reine, nulle part on ne vit plus la pareille. Elle démesurément belle et sa force était très grande. (Nibelunge-nôt.)

[528-1] «Nul ne chevauche sur le sommet de Brinhild, sauf Sjurd le rapide. Lui et son cheval Grani traversent la fumée et les flammes.» (Chants des Iles Féroë.)

[528-2] «Ainsi parla Hagene de Troneje: «Voilà ce que fit Siegfrid; jamais aucun guerrier ne conquit plus grande puissance.» (Nibelunge-nôt, III, 24.)

[528-3] «Le roi» (Budli) «répondit en buvant le clair hydromel: «Pourquoi Sjurd est-il plus illustre que les autres fils de roi? Écoute, ma fille chérie, pourquoi est-il plus renommé, ce Sjurd, que les autres fils de roi?»—«Voici pourquoi Sjurd est plus renommé que les autres fils de roi... Avec sa bonne épée, il tua le dragon aux écailles chatoyantes... qui était couché sur la Glitraheide. Après qu'il eut tué le dragon... Sjurd pensa à s'emparer du grand trésor.» (Chants des Iles Féroë.)

[529-1] «Et je sais encore de lui des choses plus extraordinaires. La main du héros a tué le dragon...» (Nibelunge-nôt, III, 24.)

[529-2] «Il a par sa force accompli tant de merveilles!» (Nibelunge-nôt, III, 24.)

[529-3] «L'homme hardi possédait un Trésor, le plus grand que jamais homme posséda, excepté ceux qui l'avaient eu avant lui. Il l'avait gagné par la force de son bras, au pied d'une montagne, et en cette occasion il donna la mort à plus d'un vaillant guerrier.» (Nibelunge-nôt, XI, 111.)

[529-4] «Le pays des Nibelungen était soumis à Siegfrid... ainsi que les deux héros de Schilbung et tout leur bien. Siegfrid en portait le cœur plus haut.» (Nibelunge-nôt, XI, 111.)

[530-1] «Cette flamme, la Waberlohe, me protégera. Seul, l'illustre Sjurd osera s'y attaquer.» (Chants des Iles Féroë.)

[530-2] «Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Siegfrid, qu'il supporte avec vous les dangers de l'expédition. Tel est mon avis.» (Nibelunge-nôt, VI, 56.) «Car,» ajoute-t-il, «il sait ce qui en est de cette femme.»

[530-3] «Priez Siegfrid de se charger de ce message» (dit Hagene à Gunther dans le Nibelunge-nôt, en des circonstances d'ailleurs différentes): «grâce à sa force prodigieuse, il saura bien l'accomplir. S'il refuse de faire ce voyage, vous le prierez gracieusement, par l'amour de votre sœur» (Kriemhilt-Gutrune), «de s'acquitter de cette mission.» (IX, 81.)

[531-1] «Du bon temps de Siegfrid et des jours de sa jeunesse, on peut raconter bien des merveilles: quelle gloire s'attachait à son nom, et combien son corps était beau! Aussi beaucoup de femmes charmantes l'avaient aimé.» (Nibelunge-nôt, II, 13.) «Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa volonté le portât toujours près d'elles; beaucoup lui voulaient du bien, et le jeune chef s'en apercevait.» (Id., ibid.)

[531-2] «A Sigurd, prophétie de Gripir: «Que pour une nuit seulement tu deviennes l'hôte de Giuki, et ton cœur aura oublié la vierge.» (Grepisspà. Il s'agit de Brynhild.) Dans cette source, comme dans toutes les sources scandinaves, le philtre est de Grimhild, la mère de Gudrun. Dans les Chants des Iles Féroë, Brinhild, elle-même, prophétiquement, s'adresse à Sjurd: «Le roi Juki a une fille puissante dans les arts magiques... elle te charmera par son amour... Tu épouseras Gudrun... Ne chevauche pas vers Grimhild, elle est pleine de trahisons.» Dans les mêmes chants, Budli, père de Brinhild, prédit à Sjurd le même malheur: «Tu as juré fidélité à Brinhild et tu voudras tenir ton serment. Gudrun te donnera un breuvage enchanté...», etc.

[531-A] Le motif du Philtre qui paraît pendant ce passage a une analogie très naturelle, et tout à fait nécessitée par la logique du drame, avec le motif du Tarnhelm.

Ce philtre a soulevé de nombreuses objections; à ce sujet, on lira avec intérêt les lignes suivantes, de M. Ernst[531-A-a], qui me paraissent exprimer parfaitement ce que l'on doit penser du procédé employé par Richard Wagner:

—«Ici se place une grosse objection: le philtre de Tristan n'a jamais choqué personne—sauf peut-être M. Comettant—car tout le monde y voit le poétique et naturel symbole d'un amour irrésistible. Dans la Götterdammerung, il est inexplicable, au point de vue humain, que Siegfried oublie tout à coup Brünnhilde, qu'il a réveillée après la traversée du Feu[531-A-b], et avec qui il a vécu un temps considérable. Sans doute, le philtre est un symbole, l'image d'une passion soudaine, d'un violent amour, supprimant, pour ainsi dire, les passions précédentes, surtout chez un homme aussi impétueux, aussi primesautier que Siegfried. Mais comment admettre que l'abolition du souvenir soit absolue à ce point, quoique limitée au seul amour de Brünnhilde? Comment admettre, dans l'hypothèse du symbole, que Siegfried s'offre à livrer la Walkyrie à Gunther, et, surtout, qu'à la vue de la femme qu'il a aimée, rien ne se réveille en lui? Bien plus, confronté avec elle (au deuxième acte), accablé par elle de reproches, convaincu de la vérité par des preuves évidentes, il ne se rappelle rien, absolument rien!—Comment donc expliquer la scène du philtre? Il n'est pour cela qu'un moyen, c'est d'écouter avec soin l'arrivée de Siegfried chez Gunther, d'entendre éclater la malédiction d'Alberich aux trombones, et de voir, dans l'aveuglement de Siegfried, le résultat fatal de cette malédiction. Siegfried, possesseur de l'Anneau, devait tomber dans le piège. L'incompréhensible mystère de haine s'étendait à lui comme aux autres. La puissance des ténèbres agit, la malédiction d'Alberich a son effet; effet hardiment miraculeux, mais prévu, nécessaire à ce point d'en devenir presque naturel. Siegfried est changé, dans sa mémoire, par le philtre que Hagen a conseillé, comme il le sera bientôt, dans son aspect extérieur, par le Tarnhelm forgé aux antres de Nibelheim.» Voy., d'autre part, p. 542, la note de mon collaborateur.

[531-A-a] L'Art de Richard Wagner, pages 208, 260 et seq.

[531-A-b] Cf.—Prologue, scène II.

Brünnhilde à Siegfried:

«Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul, souviens-toi de tes propres exploits! souviens-toi de la flamme sauvage qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans avoir peur.»

[532-1] Littéralement: «Comment le trouv[er]ons-nous,» ou «comment le découvr[ir]ons-nous?»—«Écoute-moi, ô ma fille chérie, donne-moi un conseil. Comment ferons-nous venir de son royaume cet homme si fort?» c'est-à-dire Sjurd. (Chants des Iles Féroë.)

[533-1] «Ce brave guerrier s'appelait Siegfrid; il visita beaucoup de royaumes, grâce à son indomptable courage. Par la force de son bras il chevaucha en maints pays.» (Nibelunge-nôt, II, 12.) «Nul n'osait l'insulter. Depuis qu'il prit les armes, il ne se reposa guère, cet illustre héros. Il ne se plaisait que dans les combats, et la puissance de son bras le fit connaître dans les royaumes étrangers.» (Id., ibid., 16.)

[533-A] A ces paroles de Hagen, la fanfare de Siegfried est lancée d'abord par l'orchestre, puis par un cor sur le théâtre (Partition, page 57).

Peu après, à l'arrivée de Siegfried, la malédiction d'Alberich éclate, soulignant tout ce que renferme de tragique cette venue du Héros chez les descendants des ennemis de sa race.

[534-1] «Alors le roi du pays dit: «Qu'il nous soit le bienvenu; il est noble et brave, je l'ai bien appris.» (Nibelunge-nôt.) Voir ci-dessous la note (1) de la p. 535.

[534-2] Lorsque, dans le Nibelunge-nôt, Siegfrid arrive à Worms: «Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire: quoique je n'aie point vu Siegfrid, pourtant je suis tout disposé à croire, d'après ce qu'il me paraît, que c'est là le héros qui s'avance si majestueusement.» (III, 22.) D'autre part, lorsque le héros «alla vers les Nibelungen,» il se rendit «sur le sable vers le port, où il trouva sa barque... Puis il partit aussi rapide que le souffle du vent... Le bâtiment voguait vite par la force de Siegfrid, qui était grande. On croyait qu'un fort vent la poussait; mais non, c'était Siegfrid qui la menait, le fils de la belle Sigelint.» (VIII, 77.)

[535-1] «Celui qui sait la vérité voudra bien me répondre: il me dira où je puis trouver Gunther, le très puissant roi des Burgundes.» (Nibelunge-nôt, III, 20.) Alors parla le roi puissant: «...vois comme ils se tiennent prêts au combat à la façon des héros, ces guerriers et lui, l'homme très hardi. Nous devons aller à la rencontre de cette forte épée.»—«Vous pouvez le faire sans déshonneur, dit Hagene; il est de noble race, fils d'un roi puissant...» Alors le roi du pays dit: «Qu'il nous soit le bienvenu; il est noble et brave, je l'ai bien appris. Cela lui sera utile dans le pays des Burgundes.» «Et le roi Gunther alla trouver Siegfrid.» (Id., ib., 24.)

[535-2] «Il» (Siegfrid) «portait en son cœur une vierge digne d'amour qu'il n'avait pas encore vue, et elle aussi le portait en son cœur et secrètement elle lui adressait en elle-même de bien douces paroles...—Kriemhilt» (Gutrune) «le regardait souvent par la fenêtre et alors elle ne désirait pas d'autres divertissements.» (Nibelunge-nôt, III, 28-29.)

[535-3] «Je m'étonnais de cette nouvelle, dit aussitôt le roi, que vous soyez venu, noble Siegfrid, jusque dans ce pays. Qu'êtes-vous venu chercher à Worms sur le Rhin?» L'étranger dit au roi: «Je ne vous le cacherai point. Le récit me fut fait au pays de mon père qu'ici, près de vous, se trouvaient (j'ai voulu m'en assurer) les plus hardis guerriers que jamais roi ait réunis; j'en ai beaucoup entendu parler, et pour cela je suis venu jusqu'ici. Je vous entendis aussi citer pour votre valeur; jamais on ne vit, dit-on, roi plus brave. Les gens en parlent beaucoup dans tous les pays. Maintenant, je ne veux point partir sans mettre votre bravoure à l'épreuve. Je suis, moi aussi, un guerrier, et je porterai la couronne. Je voudrais faire en sorte, qu'on dit de moi que je possède avec droit les gens et le royaume. Pour le mériter j'exposerai mon honneur et ma vie. Maintenant, que vous soyez aussi puissant qu'on me l'a dit, je ne m'en inquiète guère: que cela fasse à quelqu'un peine ou plaisir, je veux vous arracher ce que vous possédez, campagnes et burgs, et me les soumettre.» (Nibelunge-nôt, III, 25.) Surprise de Gunther; fureur des guerriers ainsi provoqués; Gernót, frère du roi, s'interpose. L'avis de Gernót prévalut: «Vous serez les bienvenus, dit le fils de Uote, vous et vos compagnons qui sont arrivés avec vous. Nous vous rendrons service, moi et ma parenté.» .... A ces mots l'humeur du seigneur Siegfrid se radoucit un peu. On fit soigner leurs équipements...» (Id., ibid., 27-28.)

[536-1] «Sigurd, chevauchant seul, arriva au palais de Gripir. Il était facile de reconnaître le héros.» (Grepisspà.)

[537-1] «Alors le chef du pays parla: Tout ce que nous avons est à vos ordres suivant l'honneur: ainsi vous seront soumis et seront partagés avec vous, corps et biens.» (Nibelunge-nôt, III, 28.)

[537-2] «Il parla ainsi au roi: «Je ne vous ai rien refusé. Je vous porterai secours dans toutes vos peines. Cherchez-vous un ami, je serai le vôtre, et vous serai fidèle avec honneur jusqu'à ma mort.» (Nibelunge-nôt, IV, 32.)

[537-3] «Pour lui, dit Hagene, donner est chose facile. Quand il vivrait éternellement, il ne pourrait tout dissiper; sa main tient enfermé le trésor des Nibelungen...» (Nibelungen-nôt, XII, 118.)

[537-4] «Mais vous avez bien entendu parler de la richesse de Siegfrid—le royaume et le Trésor des Nibelungen étaient à sa disposition;—il distribua ce Trésor à profusion à ses guerriers, et pourtant il ne diminuait pas, quelque quantité qu'on en prit.» (Nibelunge-nôt, VIII, 80.) Il n'en est pas moins vrai que le vieux poème allemand, malgré cette différence avec celui de Wagner (toute à l'avantage de Wagner) nous montre, en maint endroit, Siegfrid, comme d'un désintéressement rare: «Des seigneurs puissants dirent souvent depuis lors qu'ils auraient voulu avoir le jeune chef pour maître. Mais Siegfrid ne le désirait pas, le beau jeune homme.» (II, 15.) Autre épisode: «Elle (Kriemhilt) ordonna à son camérier d'aller quérir le don du messager. Elle lui donna (à Siegfrid) vingt-quatre anneaux, ornés de belles pierres, en récompense. Mais l'âme du héros était ainsi faite qu'il n'en voulut rien garder. Il les distribua aux belles femmes qu'il trouva là dans les appartements.» (IX, 87.) Ou Gunther consulte Siegfrid: «Je te dirai ce que m'offrent ces chefs: si je les laisse partir librement, ils me donneront autant d'or qu'en pourront porter cinq cents chevaux.—Le seigneur Siegfrid répondit: Ce serait mal agir. Laisse-les partir d'ici libres...» (V, 53.)

[539-1] «Ayons-le (Siegfrid) pour ami et il nous en reviendra de l'honneur.» (Nibelunge-nôt, III, 27.)

[539-2] «Et on fit verser aux étrangers le vin de Gunther.» (Nibelunge-nôt, III, 28.) «Elle s'avançait en ce moment, la charmante, comme l'aurore du matin sortant de sombres nuages. Alors il vit la vierge marcher en sa beauté... La jeune fille digne d'amour salua Siegfrid avec grâce et vertu... Elle dit, la belle vierge: «Soyez le bienvenu, seigneur Siegfrid, bon et noble chevalier.» Ce salut éleva son âme. Il s'inclina courtoisement et lui offrit ses remerciements.» (Id. V, 49 et 50.)

[539-3] «Il se mit à boire la bonne boisson, et en but dans une longue corne. Sjurd perdit le souvenir et nul ne pouvait le guérir. Et quand il eut bu, il rendit la coupe. Il ne pensait plus à dame Brinhild et il ignorait où il se trouvait.» (Chants des Iles Féroë.)

[539-4] «Lorsqu'elle vit debout devant elle l'homme au grand courage, une flamme colora ses joues.» (Nibelunge-nôt, V, 50.)

[540-1] «Sjurd ne songea qu'à une seule chose, à posséder Gudrun... Et Sjurd, fils de Sigmund, commençait à s'éprendre de la jeune fille.» (Chants des Iles Féroë.) «Le seigneur Siegfrid ressentait à la fois amour et souffrance. Il pensait en lui-même: «Comment cela s'est-il fait qu'il m'ait fallu ainsi l'aimer? C'est une illusion d'enfant. Pourtant, si je dois m'éloigner de toi, il me serait plus doux d'être frappé à mort.» (Nibelunge-nôt, V, 40.)

[540-2] «L'attrait des vœux d'amour les poussait l'un vers l'autre. Ils se regardaient avec de doux regards, le chef et la jeune fille. Cela se faisait à la dérobée.» (Nibelunge-nôt, V, 31.)

[540-3] Jeu de syllabes sur le nom de Gutrune, ainsi décomposable étymologiquement: Gut-Rune (gut—bon; Rune—Rune).

[540-4] «Si en ce moment sa blanche main fut pressée par tendre affection de cœur, je l'ignore. Mais je ne puis croire qu'ils ne l'aient point fait. Sinon ces deux cœurs agités d'amour auraient eu tort.» (Nibelunge-nôt, V. 51.)

[541-1] «Le chef du Rhin parla: «Je veux traverser la mer pour aller vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je veux exposer ma vie; je veux mourir, si elle ne devient ma femme.—Je dois vous le déconseiller, dit Siegfrid; car cette reine a des coutumes si cruelles, qu'il en coûte cher à celui qui veut conquérir son amour... Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous préserver de sa terrible fureur...—Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Siegfrid, à conquérir cette vierge digne d'amour?» (Nibelunge-nôt, VI, 55-56.)

[542-1] La croyance à l'effet du philtre est donc imposée par Wagner, et l'on ne peut s'empêcher de songer à l'imperturbable assurance de l'Edda de Snorro disant (après avoir parlé d'une chaîne composée de racines de montagnes, de bruit des pas du chat, de barbe de femme, etc.): «Quoique ces matières te soient inconnues, tu dois croire à leur existence comme au reste, tout en sachant que les femmes n'ont pas de barbe, que les pas de chat ne font point de bruit, que les montagnes n'ont pas de racines.» L'interpellé répond alors: «Je comprends fort bien le sens des figures dont tu te sers.» Ah! pourquoi n'en est-il de même des pseudo-critiques de Wagner? Presque tous se sont avisés de s'attaquer à ce malheureux philtre, symbole si poétique, et si clair, et si simple! On est heureux d'en voir, en un livre récent, dû à la vaillante plume de M. Alfred Ernst, cette interprétation—enfin!—non moins intelligente que juste: «La scène du philtre n'est que l'image (légitimée seulement par le mystère de malédiction planant sur Siegfried, comme sur tous ceux qui ont porté l'Anneau d'Alberich) d'une observation morale: la puissance de l'impression présente, immédiate, sur les âmes primesautières, sur les caractères dont le Wälsung est le prototype. Pour Siegfried, qui ne s'inquiète ni du passé ni de l'avenir, qui ne réfléchit ni avant d'agir ni après avoir agi, le fait actuel, l'acte, existe uniquement. Voilà l'intime vérité contenue dans cette scène étrange, qui ne peut être motivée que par un surnaturel enchaînement de causes, du reste aisément admises de l'auditeur, et poursuivant leurs effets à travers les trois «journées» du Ring.» J'ai cité: aurais-je pu mieux dire? Mais, franchement, le poème lui-même n'est-il pas assez explicite pour quiconque le lit avec soin? Et qui donc, plus que des critiques, aurait eu le devoir de lire avec soin? Or Brünnhilde, en la scène finale de l'Acte II: «A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse!» Et à présent, critiques, est-ce Gutrune, oui ou non?—Voy. d'autre part la note musicographique, p. 531, de mon collaborateur Edmond Barthélemy.

[543-1] «GRIPIR: Grimhild t'enivrera complètement. Elle t'amènera à conquérir Brynhild pour la remettre aux mains de Gunnar... Tu te hâtes trop de promettre cette entreprise à la mère de ce chef.» (Grepisspà.)