Et Friedmund[336-2], en ta joie tu ne peux te nommer Friedmund?

SIEGMUND

Appelle-moi du nom que tu préfères pour moi: mon nom, que je le reçoive de toi!

SIEGLINDE

Mais ton père, s'appelait-il Le Loup?

SIEGMUND

Certes, un Loup pour les renards couards! Mais celui dont l'œil rayonnait aussi superbe, ô Bien-Aimée, que tes propres prunelles sacrées, celui-là, Wälse était son nom.

SIEGLINDE, hors de soi.

Si ton père, ce fut Wälse, si tu es un Wälsung[336-3], c'est pour toi[337-1] qu'il poussa son Glaive au tronc du frêne, et laisse-moi t'appeler, comme je t'aime: Siegmund[337-2],—ainsi je te nomme.

SIEGMUND s'élance vers le tronc, et saisit la poignée du Glaive.

Siegmund je m'appelle, et Siegmund je suis: qu'il le prouve, ce Glaive que je tiens sans crainte! Wälse m'avait promis qu'au faîte de la détresse, je le trouverais: je le saisis enfin! La détresse, la suprême détresse de la tendresse la plus sacrée, la détresse[337-3], la mortelle détresse de l'Amour qui souffre et désire, me brûle clairement dans la poitrine, me rue vers la mort ou vers l'acte: Nothung![337-4] Nothung! ô Glaive, c'est ainsi que je te nomme—Nothung! Nothung! enviable fer! Montre ta dent tranchante: sors du fourreau, pour moi! (Avec une force irrésistible, il arrache le Glaive hors du tronc, et le montre à Sieglinde, interdite et ravie.)[338-A] C'est Siegmund, le Wälsung, que tu vois, ô femme! Pour don-des-fiançailles, il te présente ce Glaive: c'est ainsi qu'il conquiert la plus divine des femmes; c'est ainsi qu'il l'arrache à la maison ennemie. Loin d'ici, suis-le désormais, bien loin, dans la maison riante du Renouveau: Nothung le Glaive t'y protégera, si, par amour pour toi, Siegmund a succombé! (Il l'enlace et veut l'entraîner.)

SIEGLINDE, enivrée de joie.

Si tu es Siegmund, toi que je vois,—si je suis Sieglinde, moi qui te désire, c'est ta sœur, c'est ta propre sœur qu'avec le Glaive tu as conquise!

SIEGMUND

Ma sœur, ma fiancée aussi! Que par nous donc fleurisse le sang des Wälsungen! (Il l'attire, avec une passion furieuse, sur sa poitrine: Sieglinde s'y jette avec un cri[338-1].—Le rideau tombe rapidement.)


ACTE DEUXIÈME[340-A]

SAUVAGES MONTAGNES ROCHEUSES

Au fond s'ouvre une gorge qui monte: elle débouche en plate-forme sur une crête de rocs, à partir de laquelle le sol s'abaisse en pente vers l'avant-scène.

WOTAN, armé en guerre, avec la Lance au poing: devant lui BRÜNNHILDE, en WALKÜRE, également armée de pied en cap.

WOTAN

Va brider ton cheval, vierge cavalière! Une brûlante querelle s'allumera bientôt: que Brünnhilde se rue au combat, qu'elle livre au Wälsung la victoire! Pour Hunding, le choisisse à qui il appartient[340-1]: dans Walhall, je n'ai que faire de lui. A cheval donc, et droit au combat![340-2]

BRÜNNHILDE, bondissant de roc en roc, escalade à droite avec des cris de joie.

Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!—Haheï! Haheï! Heyaho! (Elle fait halte au haut d'une pointe de rocher, plonge un regard dans la gorge au fond, et, se retournant, crie à WOTAN.) Crois-moi, Père, toi-même, prépare-toi! tu vas subir un rude assaut: c'est Fricka qui approche, ta femme, dans son char, avec son attelage de béliers[341-1]. Heï! comme elle brandit son fouet d'or! les pauvres bêtes gémissent d'angoisse; les roues rendent un fracas sauvage: sa rage court vers quelque querelle! Soutenir semblable attaque, certes, m'agréerait peu, j'y préfère les combats des braves[341-2]: vois donc à faire tête à l'assaut; moi, je t'abandonne, joyeuse, à ton sort!—Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!—Haheï! Haheï! Hoïoheï!

(Elle a disparu derrière le sommet, tandis que, surgissant du défilé, FRICKA, sur un char attelé de deux béliers, parvient jusque sur la plate-forme, y met rapidement pied à terre, et marche, en gagnant l'avant-scène, avec colère, droit à Wotan.)

WOTAN, la regardant venir.

L'éternel assaut! L'éternel souci! Mais je tiendrai bon[342-A].

FRICKA

Dans ces monts où, pour échapper aux regards de ton épouse, tu te caches, je viens te chercher, pour que tu me promettes assistance.

WOTAN

Que Fricka, librement, dise ce dont elle s'afflige.

FRICKA

J'ai su la détresse de Hunding, il m'a invoquée, réclamant vengeance: la Gardienne de l'Hymen l'a écouté, lui a promis d'impitoyablement châtier le crime du couple sans pudeur qui fit cette injure à l'époux...

WOTAN

Qu'a-t-il commis de si mal, ce couple? Ils s'aimaient: le Printemps les unit; les prestiges de l'Amour les avaient enivrés: qui puis-je punir d'avoir cédé à la toute-puissance de l'Amour?

FRICKA

Tu te feins bien naïf et bien sourd, comme si tu ne savais pas, vraiment, de quoi je les accuse! C'est d'avoir violé sans pudeur les serments sacrés du mariage![343-1]

WOTAN

Sacrés? Tels ne sont point, pour moi, des serments jurés sans amour; et n'exige pas de moi, véritablement, que je maintienne par contrainte ce qui ne te touche en rien: car là où des forces, hardiment, s'opposent, je les pousse, moi, franchement, au combat.

FRICKA

Si la violation du mariage est chose honorable à tes yeux, va donc plus loin dans tes bravades, proclame sacré l'inceste s'épanouissant; sacrée, l'alliance de deux jumeaux! Mon cœur frémit d'horreur, mon esprit a le vertige: le frère, nuptialement, étreindre sa sœur! Quand vit-on frère et sœur s'aimer d'amour charnel? Mais quand?

WOTAN

Quand? Mais aujourd'hui, tu l'as vu: apprends par là qu'il est des faits qui, pour n'avoir jamais eu lieu, n'en éclatent pas moins tout spontanément. Ceux-là s'aiment, tu ne peux pas le nier: suis donc un conseil raisonnable! Bénis, si ta bénédiction doit être payée d'une douce joie, bénis, souriant à l'Amour, l'hymen de Siegmund et Sieglinde!

FRICKA, dont la fureur éclate, poussée à bout.

Ainsi, depuis que Wälse a des jeunes, c'en est fait des Dieux éternels? Voilà ce que je me disais,—j'avais donc deviné juste? Parenté, consanguinité, peu t'importent ces liens sacrés; tout ce que tu vénérais autrefois, tu le rejettes; les nœuds que toi-même avais serrés, tu veux les rompre; tu violes par jeu les lois du ciel, pour que ce couple révolté, pour que ces jumeaux criminels, pour que ces enfants de l'adultère puissent n'avoir de frein que leur plaisir, et de règle que leur caprice?... Mais à quoi bon parler du mariage, des serments, à celui qui les a trahis? Car l'épouse trop fidèle, tu l'as trompée sans cesse! Pas une caverne, pas une cime, où la lubricité n'ait allumé tes yeux, comme si l'adultère[344-1] seul t'offrait des jouissances, comme si tu t'acharnais à mortifier mon cœur! N'importe! je souffrais en silence, je te laissais courir les batailles avec tes haïssables filles, bâtardes d'un amour barbare; c'est qu'alors même, en moi tu ménageais l'épouse, assez pour imposer à la horde de tes Walküres, voire à la favorite de ton âme, à Brünnhilde, le respect dû à leur souveraine[345-1]. Mais depuis que sous des noms nouveaux, il t'a plu, déguisé en Wälse, de courir par les bois à la manière des loups; à présent que tu t'es ravalé jusqu'à l'ignominie suprême de procréer un couple humain, tu jettes, à la ventrée de la Louve, ton épouse à fouler aux pattes!—Achève donc, va, comble la mesure: fais-leur écraser ta victime!

WOTAN, tranquillement.

Toutes mes explications seraient vaines: elles ne t'apprendraient rien de mon but, et tu n'y saurais rien comprendre avant sa réalisation. Tes facultés n'embrassent, des choses, que leurs habituels rapports, tandis que ma raison cherche un ordre inconnu![346-1] Un seul mot! j'ai besoin d'un Héros qui, sans la protection divine, s'affranchisse de la loi divine: à cette seule condition pourra-t-il accomplir un exploit nécessaire aux Dieux, mais impossible à chacun d'eux.

FRICKA

Avec tes airs profonds, tu veux m'en imposer! Des héros? Quoi de sublime pourraient-ils accomplir qui fût impossible à leurs Dieux,—à leurs Dieux, dont la faveur seule agit en eux?

WOTAN

Leur courage personnel, tu n'y as pas égard.

FRICKA

Qui les enhardit de la sorte,—des hommes? N'est-ce donc plus grâce à toi que les regards des plus débiles flamboient d'audace? N'es-tu plus le principe de toute force? L'élan des ambitieux, qui l'aiguillonne? toi seul![347-1]—Par des finesses nouvelles, tu cherches à me leurrer; par de nouveaux détours, tu voudrais m'échapper! mais, avec ton Wälsung, tu n'auras pas cette chance: il ne doit sa bravoure qu'à toi, c'est toi seul que je retrouve en lui[347-2].

WOTAN

C'est lui-même, c'est dans la douleur la plus sauvage qu'il s'est grandi: pas une fois je ne lui vins en aide.

FRICKA

Ne l'aide donc pas aujourd'hui non plus; prends-lui le Glaive dont tu lui fis don!

WOTAN

Le Glaive?

FRICKA

Certainement, le Glaive, le Glaive magique, rapide et fort, que toi, le Dieu, donnas à ton fils[347-3].

WOTAN

Siegmund se l'est conquis lui-même, dans la détresse.

FRICKA

C'est à toi, qu'il dut cette détresse, comme il te doit l'enviable Glaive: crois-tu donc pouvoir m'abuser? Jour et nuit, ne t'ai-je pas suivi de près? C'est pour lui, c'est toi-même qui fichas le Glaive au cœur du frêne: et tu lui as promis, toi-même, l'arme divine; et c'est toi-même encore, à force d'artifices, qui l'as guidé vers l'arbre[348-1] où tu l'avais fichée: nieras-tu cela? (WOTAN fait un geste de rage.) Contre un esclave, quel noble s'abaisse à combattre? Homme libre, il se contente de châtier l'offenseur: contre toi, j'aurais pu lutter sans déchéance; mais à mes yeux Siegmund est vil, comme un valet. (WOTAN se détourne avec découragement.) Il t'appartient, il est ta chose! Est-ce à ta compagne éternelle de s'humilier devant ta chose? Est-ce à moi d'essuyer l'outrage des plus abjects, fable du téméraire, et risée des âmes libres? Mon époux ne le souffrira pas, il n'avilira pas ainsi la déesse que je suis encore!

WOTAN, sombre.

Que réclames-tu?

FRICKA

Le Wälsung! abandonne le Wälsung!

WOTAN, d'une voix sourde.

Qu'il passe son chemin.

FRICKA

Mais toi—tu ne le protégeras pas, si le vengeur l'appelle au combat.

WOTAN

Personnellement—je ne le protégerai pas.

FRICKA

Regarde-moi face à face, ne médite pas une fraude! Écarte aussi de lui la Walküre!

WOTAN

Que la Walküre agisse librement.

FRICKA

Nenni! Ta Volonté, c'est elle et nulle autre qui l'exécute: défends-lui d'accorder la victoire[349-1] à Siegmund!

WOTAN, en proie à une violente lutte intérieure.

Je ne puis l'abattre: il a trouvé mon Glaive!

FRICKA

Ote au Glaive sa vertu, brise-le aux mains de l'esclave; que son adversaire le voie sans appui! (Sur la hauteur, BRÜNNHILDE entonne la joyeuse clameur des Walküres, à laquelle FRICKA prête l'oreille; bientôt BRÜNNHILDE elle-même paraît, avec son cheval, sur le sentier de droite.) Voici ton intrépide enfant: c'est son cri de joie; elle arrive au galop par là.

WOTAN, d'une voix éteinte, à part.

C'est moi qui l'ai mandée, à cheval, et pour Siegmund!

FRICKA

Qu'aujourd'hui, sous son bouclier, s'abrite l'inviolable honneur de ton épouse! Raillés des hommes[349-2], déchus de leur majesté suprême, les Dieux iraient droit à leur perte, si d'une définitive, d'une éclatante manière, la vierge guerrière, aujourd'hui, ne vengeait enfin mon bon droit!—Mon honneur le réclame: le Wälsung doit périr!—Wotan m'en donne-t-il sa parole?

WOTAN, se laissant tomber, assis, sur un rocher, en proie à une douleur, à une fureur affreuses.

Reçois-en ma parole![350-A]

(BRÜNNHILDE, au moment où, d'en haut, elle avait aperçu FRICKA, s'était interrompue de chanter; en silence et lentement, elle a fait à son cheval, en le menant par la bride, descendre le sentier rocheux jusqu'à une grotte, où elle le met: à cet instant FRICKA, regagnant son char, passe auprès d'elle.)

FRICKA, à BRÜNNHILDE.

Heervater[350-1] t'attend: va savoir, de lui, comme il a décidé du sort!

(Elle monte sur son char et part rapidement.)


BRÜNNHILDE, avec un air de surprise et d'inquiétude, vient se placer en face de WOTAN, qui, assis sur le roc auquel il s'adosse, la tête appuyée sur la main, s'absorbe en une sombre rêverie.

Funeste, j'en ai peur, est l'issue du débat, puisque Fricka riait au sort!—Père, qu'est-ce que doit apprendre ton enfant? Tu sembles troublé, toi, et triste!

WOTAN laisse retomber les bras et baisse la tête, avec une mimique d'impuissance.

Dans mes propres liens, je me suis pris: de tous les êtres, moi, le moins libre![351-1]

BRÜNNHILDE

Mais je ne t'ai jamais vu ainsi! Quoi te ronge le cœur?

WOTAN, levant les bras, dans une explosion de fureur sauvage.

Ignominie céleste! Irréparable opprobre! Détresse[351-2] des Dieux! Détresse des Dieux! Rage sans issue! Douleur sans terme! Je suis le plus malheureux des êtres!

BRÜNNHILDE jette, terrifiée, bouclier, lance et heaume loin d'elle, et se laisse tomber aux pieds de WOTAN, avec une familiarité tendre et pleine de sollicitude.

Père! Père! Dis-moi, qu'as-tu? Comme tu m'inquiètes! Comme tu terrifies ton enfant! Confie-moi, dis! je te suis fidèle: vois, c'est Brünnhilde qui t'en prie!

(Sur les genoux, sur le sein de WOTAN, elle pose, tendre et craintive, la tête et les mains.)

WOTAN, longuement, la regarde dans les yeux, tout en caressant sa chevelure; enfin, comme s'il revenait à soi d'une profonde préoccupation, il commence, mais à voix très basse.

Le dire! ne briserai-je pas ainsi l'attache qui tient ma Volonté?

BRÜNNHILDE, de même, à voix très basse.

C'est à la Volonté de Wotan que tu parles, en me disant quoi tu veux: qui suis-je, mais qui, sinon ta Volonté?

WOTAN

Qu'à jamais reste irrévélé ce secret, que je ne veux dire à personne: je te parle, mais c'est devant moi-même que je médite, devant moi seul. (D'une voix plus sourde encore et plus sinistre, les yeux fixés sur ceux de BRÜNNHILDE.) Lorsque l'attrait du jeune Amour se fut un peu fané pour moi, mon âme convoita la Puissance: dans l'impétueuse fougue d'une ambition farouche, je sus conquérir l'univers. J'asservis à des lois toutes les puissances du mal: seul, l'artificieux Loge, sous la forme d'une flamme errante, sut m'égarer, et m'échappa.—Mais je ne pus renoncer à l'Amour: dans l'omnipotence même, j'aspirais à l'Amour. Un fils des ténèbres a su, lui, s'affranchir de ce suprême lien: l'Amour, c'est un débile Nibelung, c'est Alberich qui l'a maudit, conquérant, par cet anathème, avec l'Or éclatant du Rhin, une puissance incommensurable. L'Anneau qu'il s'en était forgé, je le lui arrachai, par la ruse: mais je ne le rendis pas au Fleuve; j'en payai les créneaux de Walhall, du Burg bâti par les Géants, grâce auquel je domine le Monde. Celle à qui du passé rien n'est obscur[352-1], Erda, l'auguste, la savante Wala, m'avait fait rejeter cet Anneau, non sans me prophétiser une ruine définitive. J'en voulais savoir davantage; mais, sans répondre à mes questions, la sibylle avait disparu. J'en perdis toute sérénité; savoir! rongé du besoin de savoir, le Dieu bondit du ciel jusqu'aux entrailles du Monde. Charmée par un philtre d'amour, troublée dans l'orgueil de sa science, la Wala me répondit enfin[352-2]. Je l'avais connue; et c'est ainsi que vous eûtes pour mère[353-1], toi, Brünnhilde, avec tes huit sœurs[353-2], la plus savante sibylle du monde. Je vous élevai moi-même, dans l'espoir de détourner, grâce aux Walküres, les dangers que la Wala m'avait donnés à craindre—la chute ignominieuse des Dieux. Pour qu'à l'heure de la lutte l'ennemi nous trouvât forts, je vous chargeai de souffler l'héroïsme au cœur de nos anciens esclaves, au cœur de cette Humanité réduite, par notre despotisme, à courber passivement la tête sous des conventions fallacieuses. Nous avions éteint leur bravoure: votre tâche fut de la rallumer, de la diriger vers les batailles, de la soutenir dans les mêlées, d'exalter leur vigueur par la rudesse des guerres, pour que je pusse réunir, dans le palais du Walhall[353-3], d'intrépides multitudes armées[353-4].

BRÜNNHILDE

Ton palais, nous l'avons peuplé, sans nous lasser; moi-même, combien déjà t'ai-je amené de Héros![354-1] Notre zèle est toujours le même; quoi donc peut t'inquiéter encore?

WOTAN

C'est autre chose; écoute-moi bien: voici ce que me prédit la Wala!—C'est par les hordes d'Alberich que nous sommes en danger de périr: fou de rage, ivre de haine, le Nibelung veut se venger; pour l'instant, je ne crains guère ses ténébreuse légions:—nos Héros m'assurent la victoire. Mais l'Anneau! si jamais il recouvrait l'Anneau, dès lors Walhall serait perdu: seul, celui qui renia l'Amour peut, pour assouvir sa fureur, faire servir les Runes de la Bague à la définitive humiliation des Dieux. Il m'aliénerait l'âme de mes propres Héros, contraindrait leur bravoure à se rallier à sa cause, et m'attaquerait avec ces forces. J'ai donc songé, dans mon angoisse, à ravir, en même temps que l'Anneau, tout espoir à notre adversaire. L'un des Géants auxquels, jadis, j'ai payé leur travail avec cet Or maudit, garde le Trésor: c'est Fafner, qui l'acquit par un fratricide. Comment lui arracher une Bague qu'il a reçue de moi-même, en salaire, conformément à notre pacte? Frapper Fafner m'est interdit: mon courage, ma puissance échoueraient contre lui. Tels sont les liens qui me paralysent: maître du Monde grâce aux Traités, me voici l'esclave des Traités[355-1]. Un seul peut ce qui m'est impossible[355-A]: un Héros que mes préférences mêmes ne me pousseraient jamais à soutenir; qui, étranger au Dieu, affranchi de sa faveur, réaliserait inconsciemment, sans en avoir reçu mission, par le fait de sa détresse propre, et à l'aide de ses propres armes, l'objet de mon exclusif Désir, cet exploit que le devoir m'interdit, non seulement d'accomplir, mais de suggérer jamais.—Comment découvrirais-je cet ami, cet ennemi, capable de lutter, pour moi, contre ma divinité même? Comment créerais-je un être libre, qui, jamais approuvé par moi, mériterait mon amour par son insoumission? Quel autre enfin, sans être moi, réalisera, spontanément, l'objet de mon exclusif Désir?—Ignominie divine! Déshonorante détresse! Dégoût de ne retrouver que moi-même, éternellement, dans tout ce que je crée! Autre chose, voilà ce que je recherche, autre chose que moi: c'est en vain! Car l'être indépendant doit se créer lui-même:—je ne sais me pétrir que des valets!

BRÜNNHILDE

Mais le fils de Wälse? mais Siegmund? N'est-il donc pas le fils de ses œuvres?

WOTAN

A la façon des bêtes sauvages, avec lui j'errai par les bois; contre les lois faites par les Dieux, j'exaltai sa témérité; et seul, de la vengeance des Dieux, le préserve le Glaive dont un Dieu l'a pourvu.—Par quelles subtilités crus-je m'abuser moi-même? Si facilement Fricka m'enleva toute illusion! Comme elle m'a pénétré, humilié, confondu! Tout me contraint de céder à ses vœux!

BRÜNNHILDE

Alors, c'est à Siegmund que tu refuses la victoire?

WOTAN, dont la fureur éclate en une explosion de désespoir.

J'ai touché l'Anneau d'Alberich! J'en ai manié l'Or en avare! L'Anathème que j'ai voulu fuir ne me fuira plus, lui, plus jamais! Je dois abandonner qui j'aime, égorger qui j'aime, le trahir, mentir à la parole en laquelle il a foi! Adieu donc, gloire du rang suprême, éblouissante ignominie de la magnificence divine! Mon édifice, puisse-t-il crouler! Mon œuvre, je la répudie! Et je ne désire plus rien sinon la fin!—la fin! (Il s'interrompt d'un air pensif). Et, la fin, Alberich s'en charge!—C'est maintenant qu'éclate l'affreux sens de l'oracle de la Wala: «Lorsque l'ennemi noir de l'Amour se procrée, dans sa haine, un fils, la fin des Bienheureux, dès lors, ne tarde pas!»—N'ai-je pas appris, tout récemment, l'histoire d'une femme séduite, grâce à son Or, par le Nibelung, et possédée par l'avorton? Oui, dans les flancs d'une femme mûrit, engendré par la haine, par l'efficace vertu de la haine, le fruit de l'odieux accouplement. Oui, celui qui renia l'Amour aura pu perpétrer ce miracle, quand moi, que l'Amour seul rendit père, j'aurai vainement tenté d'affranchir mon enfant! (D'une voix farouche.) Soit, je te bénis, fils du Nibelung! Plein, pour elle, d'un profond dégoût, je te lègue cette vaine splendeur de la divinité: tu peux en rassasier ton insatiable haine!

BRÜNNHILDE, épouvantée.

Oh! dis, parle! que doit faire ton enfant?

WOTAN, amer.

Pieusement, combattre pour Fricka, protéger pour elle le mariage; pour elle, protéger les serments! Son choix, tel est aussi mon choix. Ma propre Volonté, de quoi me servirait-elle? Je ne puis pas vouloir un homme libre!—Toi donc, va désormais combattre en faveur des valets de Fricka!

BRÜNNHILDE

Malheur! Rétracte, avec repentir, ta parole! Tu aimes Siegmund: je le sais, c'est pour l'amour de toi, que je dois protéger le fils de Wälse.

WOTAN

C'est Siegmund que tu dois abattre, c'est pour Hunding que tu dois vaincre! Prends bien garde à toi, tiens-toi ferme, fais appel à toute ta bravoure pour ce combat: c'est un Glaive-de-Victoire qu'y brandira Siegmund; il succombera difficilement sous toi, si ta main tremble.

BRÜNNHILDE

Celui que toi-même, toujours, tu m'appris à chérir, dont la vertu sublime est précieuse à ton cœur,—contre lui, jamais ta parole ne saura me contraindre d'agir.

WOTAN

Téméraire! c'est toi qui m'outrages! Qu'es-tu, sinon l'exécutrice, l'aveugle exécutrice du choix de ma Volonté?—En délibérant avec toi, me suis-je donc, assez bas, ravalé, pour devenir le jouet de ma propre créature? Sais-tu ce qu'est ma colère, enfant? Tremble, si jamais les éclairs en tombaient sur toi pour te foudroyer! Dans mon cœur, je cache la fureur qui, dans le chaos et l'horreur, jette un monde souriant jadis à mon Désir: malheur, à celui-là qu'elle frappe! je changerais sa bravade en deuil! Crois-moi donc, ne m'exaspère pas; exécute mes ordres:—que Siegmund succombe!—Et que ce soit l'œuvre de la Walküre.

(Précipitamment il s'éloigne, et disparaît bientôt, à gauche, dans la montagne.)[358-1]

BRÜNNHILDE reste debout, longtemps, frappée de stupeur et d'effroi.

Je n'ai jamais, en un tel état, vu Siegvater[358-2], quelque querelle qui l'eût exaspéré. (Elle se baisse toute triste et ramasse ses armes, dont elle se revêt). Combien lourdes me pèsent ces armes! Quand je combattais à mon désir, combien elles me semblaient légères! C'est vers un meurtre détesté que je traîne aujourd'hui mon angoisse! (Elle réfléchit, puis elle soupire.) Mon bien-aimé Wälsung, hélas! Dans l'excès de la douleur, ta Fidèle est réduite à t'être infidèle, en t'abandonnant! (Elle fait volte-face vers le fond, et y aperçoit SIEGMUND et SIEGLINDE, comme ils parviennent au haut de la gorge; elle les regarde un moment tandis qu'ils approchent, puis gagne la grotte où est son cheval, et y disparaît pour le spectateur.)


Arrive SIEGLINDE avec SIEGMUND. Précipitamment elle marche en avant; il s'efforce de la retenir.

SIEGMUND

Arrête-toi, ici: prends quelque repos!

SIEGLINDE

Plus loin! Plus loin!

SIEGMUND l'enlace avec une douce violence.

Non, pas plus loin! Tu te reposeras, ma Bien-Aimée!—A l'extase de la volupté tu t'es arrachée brusquement; avec une précipitation soudaine, tu t'es mise à fuir devant toi; en cette course sauvage, à peine pouvais-je te suivre: par les bois, par la plaine, sur les rocs, sur les pierres, farouche, muette, tu bondissais; pas un cri n'a pu t'arrêter. (Elle regarde devant soi, au loin, fixement, et d'un air sauvage.) Repose-toi maintenant! parle-moi! Parle! ton silence me torture! Vois, c'est ton frère qui tient sa femme: c'est Siegmund qui est avec toi! (Il l'a menée, insensiblement, vers le roc où Wotan s'assit.)

SIEGLINDE, dans les yeux, regarde Siegmund avec une grandissante extase; puis elle lui jette ses bras au col, éperdûment; elle tressaille enfin d'une soudaine horreur, et veut fuir; Siegmund l'enlace avec passion.

Arrière! Arrière! fuis la maudite! L'étreinte de mes bras est un sacrilège! Déshonoré, flétri, ce corps n'existe plus! fuis-le, c'est un cadavre, arrache-toi du cadavre! C'est au vent de balayer ses restes, à celle qui s'est livrée, déjà perdue d'honneur, au plus généreux des héros!... Oui, lorsqu'il l'eut prise dans ses bras, lui donnant, avec son amour, la suprême joie, puisqu'il l'aimait sans partage, lui, qui pour la première fois l'éveillait à l'amour,—sentant la plus douce, la plus sainte, la plus bénie des voluptés la pénétrer toute, âme et sens, comment ne sentit-elle pas aussi, l'infâme, la saisir l'épouvante, le dégoût et l'horreur de la plus affreuse des souillures: celle d'avoir subi, sans amour, l'étreinte et la loi d'un époux! Laisse la maudite, laisse-la te fuir! laisse! Je suis abjecte, je suis indigne! A toi, le plus pur des hommes et le plus grand, ne dois-je pas m'arracher? Comment t'appartenir jamais, moi qui n'apporte, à mon frère, que mon déshonneur! à mon libérateur, à mon Ami, que ma honte!

SIEGMUND

L'outrage qui t'a déshonorée, le sang du sacrilège va l'effacer bientôt! Cesse donc de fuir; attends l'ennemi; c'est ici qu'il doit succomber: si Nothung lui déchire le cœur, tu es vengée!

SIEGLINDE, avec terreur, se dresse et prête l'oreille.

Écoute! les trompes—l'entends-tu leur signal?—Partout autour sonne leur furieuse rumeur; des bois et de la plaine elle monte, éclatante. Hunding, de son profond sommeil, s'est réveillé; ses hommes, ses chiens, il les convoque; ardente, lâchée, la meute hurle; sauvage, elle aboie vers le ciel, à cause de la foi violée du mariage! (Elle éclate de rire, comme une folle: puis, violemment, tressaille d'angoisse.) Où es-tu, Siegmund? que je te voie encore! radieux frère, ardemment aimé! Que l'étoile de tes yeux, une fois encore, rayonne sur moi: ne refuse pas les baisers de l'infâme!—Écoute! ô écoute! Hunding, c'est sa trompe! sa meute approche, avec de puissantes armes! Ton Glaive? Lequel résiste au flot furieux des chiens? Jette-le loin, Siegmund!—Siegmund, où es-tu? Ha! là!—je te vois. Affreuse vision!—Les mâchoires des dogues s'ouvrent vers ta chair; ton généreux regard ne les arrête pas: c'est aux pieds que te saisissent leurs crocs irrésistibles!—tu tombes!—le Glaive éclate en pièces:—il s'écroule, le frêne,—le tronc fracassé!—O frère! mon frère! Siegmund!—ha!—(Elle pousse un cri et tombe, épuisée, dans les bras de SIEGMUND.)

SIEGMUND

Sœur! Bien-Aimée![361-A]

Il guette attentivement son souffle, et s'assure qu'elle respire encore. Il la dépose alors, près de soi, de façon qu'au moment où lui-même vient à s'asseoir sur le rocher, elle puisse avoir la tête appuyée sur ses genoux. Tous deux, en cette posture, demeurent, jusqu'à la fin de la scène suivante.

Long silence, durant lequel SIEGMUND, incliné vers SIEGLINDE, en une tendre sollicitude, la baise au front, d'un long baiser.

BRÜNNHILDE, avec son cheval, qu'elle conduit par la bride, est sortie de la grotte et s'est avancée, d'une marche lente et solennelle; elle s'arrête en face de SIEGMUND, à une faible distance de lui. Tenant d'une main sa lance avec son bouclier, et, de l'autre, appuyée sur l'encolure du cheval, elle considère ainsi, gravement, silencieusement, longuement, SIEGMUND.[361-B]

BRÜNNHILDE

Siegmund!—Regarde-moi!—C'est moi, celle que tu vas suivre bientôt.

SIEGMUND dirige, vers elle, son regard.

Qui donc es-tu, toi qui si belle, et si grave aussi, m'apparais?

BRÜNNHILDE

J'apparais à ceux-là seulement qui sont destinés à périr: la lumière de la vie, quiconque m'a vue la quitte. C'est sur le champ de bataille seulement que j'apparais aux plus généreux: quiconque d'entre eux m'a vue, je l'ai choisi pour la mort.[362-A]

SIEGMUND la regarde en face, longuement; puis, tout pensif, il baisse la tête, qu'il relève enfin vers BRÜNNHILDE avec une gravité solennelle.

Le héros qui va te suivre, où est-ce, que tu le mèneras?

BRÜNNHILDE

Vers Walvater[362-1], qui t'a choisi: c'est à Walhall que tu me suivras.

SIEGMUND

Dans la salle du Walhall, trouverai-je Walvater seul?

BRÜNNHILDE

Salué par l'auguste foule des Héros morts en combattant, tu recevras, environné d'eux[363-1], le plus hautement saint des hommages.

SIEGMUND

Trouverai-je dans Walhall mon propre père, Wälse?

BRÜNNHILDE

Son père, le Wälsung l'y trouvera.

SIEGMUND

Recevrai-je, dans Walhall, l'accueil joyeux d'une femme?

BRÜNNHILDE

C'est l'empire des augustes Vierges-du-Désir[363-2]; dans une sainte familiarité, la Fille même de Wotan t'offrira la boisson.[364-1]

SIEGMUND

Tu es sainte: c'est avec piété que je reconnais la Fille de Wotan; mais, Éternelle! dis-moi ceci seulement: ma sœur, ma bien-aimée, ma femme, accompagnera-t-elle son frère? Siegmund, là-haut, possédera-t-il Sieglinde?

BRÜNNHILDE

Non, elle doit respirer l'air de la terre encore; Siegmund, là-haut, ne verra point Sieglinde!

SIEGMUND

Alors, salue pour moi Walhall, salue pour moi Wotan, salue pour moi Wälse et tous les Héros,—salue, même, les augustes Vierges-du-Désir: je ne te suivrai pas auprès d'elles.

BRÜNNHILDE

Tu as vu la Walküre et son mortel regard: il faut donc qu'avec elle tu viennes!

SIEGMUND

Où Sieglinde vit, dans la joie, la souffrance, là, Siegmund aussi veut demeurer. Pas encore ton regard ne m'a fait mourir: jamais il ne saura me contraindre, à ne pas rester!

BRÜNNHILDE

Aussi longtemps que tu seras en vie, rien ne t'y contraindrait, c'est possible; mais, insensé, la mort t'y contraindra, la mort—que je suis venue t'annoncer.

SIEGMUND

Où serait-il, le héros sous qui je dois succomber?

BRÜNNHILDE

Hunding; vous combattez: tu tombes.

SIEGMUND

Menace-moi de coups plus forts que les coups d'un Hunding! Si tu guettes avidement ici la victime de notre combat, choisis celui-là pour ta proie: j'ai lieu d'espérer qu'il y périra.

BRÜNNHILDE, secouant la tête.

C'est contre toi, Wälsung—entends-moi bien!—contre toi, que le sort fut choisi.

SIEGMUND

Connais-tu ce Glaive? Qui m'en fit don me donna la victoire en partage: tes menaces, je les brave, grâce à lui!

BRÜNNHILDE, haussant la voix, avec force.

Qui t'en fit don—te donne en partage la mort! Il reprend au Glaive sa vertu.

SIEGMUND, violemment.

Tais-toi! n'effraye pas l'endormie![366-1](Il se penche sur Sieglinde, tendrement, avec une explosion de douleur.) Malheur! Hélas! toi la plus douce des femmes! toi, la plus triste entre les plus fidèles! Contre toi l'univers furieux se lève en armes: et moi, le seul à qui tu t'es confiée, moi, pour qui seul tu t'es révoltée contre lui, je ne dois plus te couvrir de ma protection, je dois, toi l'intrépide, te trahir par ma mort?—O honte à qui me fit don du Glaive, me réservant l'outrage et non pas la victoire! S'il me faut périr, non, je n'irai point à Walhall:[366-2]—que Hella[366-3] me saisisse, et garde sa proie!

BRÜNNHILDE, bouleversée.

Estimes-tu si peu les joies éternelles? Se pourrait-il qu'elle fût tout pour toi, la pauvre femme qui lasse, douloureuse et brisée, dort suspendue là sur tes genoux? Rien d'autre, à tes yeux, ne serait sacré?

SIEGMUND, avec un regard amer.

Si jeune et si belle tu brilles à mes yeux: mais mon cœur, combien froide et dure te reconnaît-il!—Si tu ne peux qu'outrager, va-t'en, rude, insensible vierge! S'il faut que tu te repaisses de mon infortune, réjouis-toi donc de ma souffrance; rassasie ton cœur, plein de haine, du spectacle de ma détresse:—mais, les âpres joies du Walhall, ne viens pas, véritablement! me les exalter.

BRÜNNHILDE, de plus en plus émue.

Je vois la détresse qui dévore ton cœur; je sens la douleur sacrée du héros... Siegmund, recommande-moi la femme: que je la défende, que ma protection l'environne!

SIEGMUND

Nul sinon moi ne touchera, vivante, ma Bien-Aimée: puisque je fus promis à la mort, je tuerai l'endormie, d'abord!

BRÜNNHILDE

Wälsung! Forcené! Écoute mon conseil: recommande-moi ta femme, au nom du gage d'amour qu'elle a conçu de toi, dans la joie!

SIEGMUND, tirant son Glaive.

Ce Glaive, dont au loyal un déloyal fit don; ce Glaive, traître à ma force en présence de l'ennemi, s'il ne me sert point contre l'ennemi, qu'il serve au moins contre l'ami! (Levant son Glaive sur SIEGLINDE.) Deux vies te sourient ici, Nothung, ô fer de haine! Prends-les! prends-les toutes deux! d'un coup!

BRÜNNHILDE, dans un fougueux élan d'irrésistible compassion.

Arrête, Wälsung! Écoute, que Sieglinde vive—et que Siegmund vive avec elle! Le sort du combat, c'en est fait, je le change: c'est toi que je bénis, c'est à toi, Siegmund, que j'accorderai la victoire! (On entend des appels de trompes retentir au fond, venant du lointain.) L'entends-tu, l'appel? Prépare-toi, héros! Aie confiance en ton Glaive, brandis-le hardiment: l'arme sera fidèle à ta cause, comme fidèle aussi la Walküre! Adieu, Siegmund, héros béni! C'est au champ de bataille que tu me reverras!

Précipitamment elle s'éloigne, et disparaît, avec son cheval, à droite, de côté, dans une gorge. Joyeux d'une joie sublime, SIEGMUND la suit des yeux.

Graduellement la scène s'est assombrie; de lourdes nuées orageuses s'amassent et descendent sur le fond, enveloppent peu à peu tout à fait les parois de la montagne, la gorge, la plate-forme et la crête de rocs. De toutes parts éclatent des appels, encore lointains, de trompes guerrières, lesquelles, durant ce qui suit, se rapprochent, de plus en plus.

SIEGMUND, se penchant sur SIEGLINDE.

Bien-Aimée! Un miraculeux assoupissement dompte ses angoisses et sa souffrance[368-A]:—la Walküre, lorsqu'elle vint vers moi, lui apportait-elle ce doux réconfort? Fallait-il que le choix cruel n'épouvantât point davantage une femme déjà pleine de douleur? Elle semble sans vie, elle qui vit, pourtant: quelque rêve bienheureux sourit à sa tristesse[368-B]. (Nouvelles sonneries des trompes.) Dors ainsi; dors, seulement, jusqu'à ce que le combat soit combattu, jusqu'à ce que te réjouisse la paix! (Il la couche doucement sur la roche, lui baise le front, et se met en marche, après de nouveaux appels de trompes.) Celui qui m'appelle là, qu'il se prépare maintenant; c'est son dû que je vais lui offrir: que Nothung lui paye son salaire! (Il se rue du côté du fond, où, sur la crête, il disparaît, dans une sombre nuée d'orage).

SIEGLINDE, en un songe.

Si le père pouvait rentrer, maintenant, à la maison! Il s'attarde, et mon frère aussi, dans la forêt. Mère! Mère! j'ai peur! les étrangers semblent hostiles et malveillants!—Une fumée noire... noire... suffocante... déjà la flamme lèche de notre côté... la maison brûle!—Au secours, frère! Siegmund! Siegmund! (D'immenses éclairs sillonnent les nues; un formidable éclat de tonnerre réveille SIEGLINDE, qui se lève soudainement en sursaut). Siegmund!—Ha! (Elle regarde autour d'elle, l'œil fixe, avec une grandissante angoisse: la scène est presque toute couverte par les noires nuées d'orage; éclairs et tonnerres indiscontinus. De toutes parts les appels de trompes se multiplient, de plus en plus proches.)

LA VOIX DE HUNDING, au fond, venant de la crête de rocs.

Wehwalt! Wehwalt! viens combattre avec moi, si tu ne veux pas que les chiens te saisissent!

LA VOIX DE SIEGMUND, plus lointaine, comme venant de derrière la gorge rocheuse.

Où te caches-tu, que j'ai passé près de toi? Reste là, que je t'y fasse rester!

SIEGLINDE, qui guette attentivement, en une terrible agitation.

Hunding—Siegmund—si je pouvais les voir!

LA VOIX DE HUNDING.

Par ici, ravisseur infâme! Que Fricka t'exécute ici!

LA VOIX DE SIEGMUND, venant, cette fois, de la crête de rocs également.

Me crois-tu toujours sans armes, lâche? Misérable, au lieu de menacer avec des femmes, combats toi-même, sinon Fricka t'abandonnera! Vois plutôt: chez toi, du tronc domestique, j'ai du premier coup tiré le Glaive: son tranchant, je vais t'en faire goûter![370-1] (Un éclair illumine, soudain, la plate-forme et la crête de rocs: on y distingue HUNDING et SIEGMUND, combattant.)

SIEGLINDE, de toutes ses forces.

Arrêtez, hommes! Tuez-moi d'abord!

Elle se précipite vers la crête de rocs: mais jaillie de la droite, tout à coup, pour planer sur les combattants, une éclatante lueur l'éblouit si vivement qu'elle chancelle, se détourne, tâtonne, comme aveuglée. Dans cette clarté paraît BRÜNNHILDE, au-dessus de SIEGMUND, qu'elle protège de son bouclier.

LA VOIX DE BRÜNNHILDE

Frappe-le, Siegmund! Foi au Glaive-de-Victoire!

Au moment précis où SIEGMUND, pour porter à HUNDING un coup mortel, élève le bras, il jaillit de la gauche, à travers les nues, une lueur flamboyante, rougeâtre, au milieu de laquelle apparaît WOTAN; il se tient au dessus de HUNDING et croise la Lance contre SIEGMUND.

LA VOIX DE WOTAN

Place à la Lance! En tronçons le Glaive!

Avec son bouclier, BRÜNNHILDE, devant WOTAN, a reculé, frappée d'épouvante: touché de la Lance, le Glaive de SIEGMUND est brisé; HUNDING perce de son épée la poitrine du héros sans arme; SIEGMUND s'abat.—Ayant entendu son soupir de mort, SIEGLINDE avec un cri tombe, comme inanimée.

Au moment de la chute de SIEGMUND, a disparu, des deux côtés, simultanément, l'éclatante lueur; jusque sur le devant du théâtre, une obscurité dense envahit les nuages, au milieu desquels on distingue, à demi, BRÜNNHILDE, inclinée vers SIEGLINDE.

BRÜNNHILDE

A cheval, que je te sauve!

Elle se hâte de soulever SIEGLINDE et, l'ayant placée sur son cheval (debout près de la gorge rocheuse), disparaît bientôt avec elle.

Aussitôt les nuages se divisent au milieu, laissent voir distinctement HUNDING, retirant son épée de la poitrine de SIEGMUND, tombé.—WOTAN, environné de nuages, se tient derrière lui, sur un roc; il est appuyé sur sa Lance, et considère, avec douleur, le cadavre de SIEGMUND.

WOTAN, après un court silence, et tourné du côté de HUNDING.

Va-t'en, valet! t'agenouiller devant Fricka: annonce-lui que la Lance de Wotan a vengé son injure, va!—va!—

Au geste méprisant de sa main, HUNDING s'abat, mort, sur le sol[371-1].

WOTAN, avec une explosion, tout à coup, de fureur terrible.

Mais Brünnhilde—malheur à la criminelle! Qu'effroyable soit le châtiment de la téméraire, lorsque ma monture rejoindra sa fuite!

Il disparaît parmi les éclairs et le tonnerre.—Le rideau tombe rapidement.[371-A]


ACTE TROISIEME[373-A]

SUR LE SOMMET D'UNE MONTAGNE ROCHEUSE

La scène est limitée, à droite, par une forêt de sapins. A gauche, l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle et par-dessus laquelle la roche s'élève à sa pointe culminante. En arrière, la vue est totalement libre; des rochers, plus ou moins saillants, hérissent la bordure d'un versant qui s'abaisse à pic du côté du fond. Des vols de nuées isolées, précipitées par la tempête, passent, en effleurant la crête des rochers.

Les noms des huit Walküres qui,—sans compter BRÜNNHILDE,—paraissent successivement sur scène sont: GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE, SCHWERTLEITE, HELMWIGE, SIEGRUNE, GRIMGERDE, ROSSWEISSE[373-1].

GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE sont déjà couchées sur la cime rocheuse, les unes près de la grotte, les autres au-dessus: elles sont tout armées, de pied en cap.

GERHILDE, couchée tout à la cime, et tournée du côté du fond.

Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!—Helmwige, ici! Par ici ta monture!

Dans une masse nuageuse qui passe éclate la lueur d'un éclair: on y voit[375-1] une Walküre à cheval; à l'arçon de sa selle pend le cadavre d'un guerrier.

LA VOIX D'HELMWIGE, du dehors.

Hoïotoho! Hoïotoho!

ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE, saluant la nouvelle venue.

Heyaha! Heyaha!

(Le nuage, avec l'apparition, s'est caché à droite derrière les sapins.)

ORTLINDE, criant vers la forêt.

Près de la jument d'Ortlinde, attache ton étalon; avec ma Grise, ton Brun paît volontiers!

WALTRAUTE, de même.

Qui te pend à l'arçon?

HELMWIGE, sortant de la sapinière.

Sintolt le Hegeling!

SCHWERTLEITE

Mène ton Brun loin de la Grise: c'est Wittig, l'Irming, que porte la jument d'Ortlinde!

GERHILDE a descendu un peu, se rapprochant d'elles.

J'ai toujours vu Sintolt et Wittig être ennemis[376-1].

ORTLINDE s'élance vivement et court vers la forêt.

Heyaha! L'étalon bouscule ma jument!

SCHWERTLEITE, et GERHILDE, éclatent de rire.

La querelle des héros divise encore les bêtes!

HELMWIGE, criant, tournée vers la forêt.

Tranquille, là, Brun! C'est toi qui romps la paix?

WALTRAUTE a pris, tout à la cime, la garde, à la place de GERHILDE.

Hoïotoho! Hoïotoho! Siegrune, ici! Qu'as-tu pu faire si tard?

(Passe, chevauchant vers la forêt: SIEGRUNE, apparition semblable à l'apparition de HELMWIGE.)

LA VOIX DE SIEGRUNE, à droite.

Une rude besogne!—Les autres sont-elles là déjà?

LES WALKÜRES

Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!

(SIEGRUNE a disparu derrière la sapinière; d'en bas montent deux voix, simultanément.)

GRIMGERDE et ROSSWEISSE, d'en bas.

Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!

WALTRAUTE

Grimgerde et Rossweisse!

GERHILDE

Elles chevauchent à deux.

ORTLINDE, avec HELMWIGE et SIEGRUNE, qui vient d'arriver, est sortie de la forêt de sapins: du haut de la bordure de rochers, toutes trois font des signaux en bas.

ORTLINDE, HELMWIGE et SIEGRUNE

Salut, Fougueuses! Rossweisse et Grimgerde!

LES AUTRES WALKÜRES

Hoïotoho! Hoïotoho!—Heyaha! Heyaha!

Dans un vol de nuages illuminés d'éclairs, et qui, d'abord surgis d'en bas, se dérobent ensuite derrière la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE apparaissent, également à cheval, chacune apportant, à l'arçon de sa selle, le cadavre d'un guerrier.

GERHILDE

Dans la forêt, vos chevaux, pour paître et se reposer!

ORTLINDE, criant vers les sapins.

Loin les unes des autres, les bêtes, en attendant que s'apaise la haine de nos héros!

GERHILDE, pendant que les autres rient.

La fureur des héros, la Grise vient de la payer!

(Arrivent, de la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE.)

LES WALKÜRES

Bienvenue! Bienvenue!

SCHWERTLEITE

Vous étiez ensemble, Intrépides?

GRIMGERDE

Nous venons de nous rencontrer, chevauchant séparément.

ROSSWEISSE

Si nous sommes au complet, ne tardons pas davantage: hâtons-nous d'aller à Walhall offrir à Wotan notre proie.[378-1]

HELMWIGE

Nous ne sommes que huit: une encore manque.

GERHILDE