Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où de jolies femmes lui offraient des oranges, des cigares et des confiseries. Quelles jolies fêtes les infirmières organisaient dans le jardin, sous les pommiers fleuris! Marthe Chenal y vint chanter autre chose que
C'était peut-être la Marseillaise!
La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient avec un bruit d'armes, les bouchons volaient; à l'aide d'un poignard scintillant, un jeune grenadier découpait habilement le rôti. On but à la croix de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, et les convives ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur de la nuit.
Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives délaissèrent les propos futiles ou grossiers; le vin, au lieu que de troubler leur raison, l'aiguisait sans doute et la rendait clairvoyante. Chacun exposa sa conception de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du civil.
Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et nul ne peut deviner le secret de la grande muette. Ce soir-là, pour elle seule, dans la zone inviolée du civil, l'armée fit entendre sa redoutable voix.
Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur coutumière, établit un réquisitoire contre le civil. En mots simples, compris de tous, le prêtre s'associa au courroux unanime.
—Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, négligeant les tendres leçons du seul maître que je reconnaisse, se montrèrent, en ces événements, des égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain avec l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main charitable, quand l'émigré et l'orphelin imploraient d'eux un secours? La vertu de charité fut trop souvent l'apanage du soldat, le grand misérable de notre époque. Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux et qui firent argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires et respectés, seront bannis de la communion des hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la plus jolie des vertus chrétiennes.
Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.
—Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme est toujours un loup pour l'homme. Des usiniers ont intensifié le travail des femmes, afin de rétribuer leur personnel à des tarifs inférieurs; une femme, n'est-ce pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a spéculé sur le besoin de défense de la nation. Il nous fallait des armes et des munitions: on nous a vendu des grenades qui n'éclataient pas et des pistolets qui sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis nous fabriquaient des semelles en carton-pâte. Le civil, avec notre peau, s'est fait de riches portefeuilles.
Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don Juan des jours paisibles, il gardait rancune à celles qu'il avait adorées d'avoir été volages; il en voulait plus encore aux amants embusqués, aux financiers luxurieux, à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la foudre et des vents, à la faveur de leur or victorieux, faisaient la conquête des femmes infidèles du soldat.
Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, il exposa ses furieuses revendications:
—Il y a des tas de types qui sont venus se soulager sur notre fumier; on aurait dû leur fiche des coups de fourche. Nous sommes trop bons! Le civil nous endort avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci, le poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» La première fois que je suis allé à Paris, je vis le métro arriver, j'ignorais qu'il repartait si vite, je ne me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture qui repart. Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une autre voiture arrive, je saute dedans en bousculant une grosse dame. On m'injurie, on m'appelle voyou, moi, un sanglier des Ardennes, titulaire de quatre citations... Et ils appellent cela, les civils, avoir de l'affection pour le poilu!
Les buveurs communièrent dans le même courroux à l'égard de ceux qui, selon la parole du petit Breton qui mourut un soir dans les bras d'Un Tel, vivent de la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de la nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être dans les villes éblouissantes de lumières, auprès des tables fleuries où courtisanes et munitionnaires s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la sourde menace venue des champs, des forêts et des plaines où toute une jeunesse armée attend le formidable retour.
En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par ses allures excentriques; son accoutrement lui valait l'estime des gamins. Une tête de clown sous un sombrero, des épaules roulantes de lutteur, un pantalon à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à la foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et l'admirait pour son rôle social; n'était-il pas un roi de la cinématographie, un de ces hommes dont les pitreries s'inscrivent en lignes de lumière sur tous les écrans du monde et qui font rêver au delà des mers, de belles inconnues?
Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un jeune premier, la beauté sombre de l'amant éconduit; ce joyeux camarade était grotesque et disloqué. En société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus sensible des romances, et c'est quand il lançait en l'air les bouteilles débouchées qu'il le fallait admirer; parfois, un consommateur se voyait éclaboussé de bière ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui n'enlèvent rien au talent du jongleur.
Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un échafaudage et passer de la rude main d'un policier sous le jet d'eau de l'arroseur municipal forment les premiers éléments de la cascade. Nageur intrépide, l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un fiacre, se heurtait à la vitrine d'un antiquaire, entrait la tête la première dans un service en porcelaine, recevait quarante in-folio sur la nuque, le sourire et le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et joyeux les plus invraisemblables des scénarios. Couvert de suie et de cirage, il devenait le roi vorace et redouté de quelque tribu nègre inconnue; roulé dans la farine, il se transformait en mitron qu'une femme déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à l'encolure, on eût dit un aventurier du Far West. Il incarna mille rôles et ce fut, au dire de ses pairs, dans celui d'un singe qu'il triompha.
Certains de ceux dont la mission est d'amuser la foule et de lui donner les plus imprévues, les plus troublantes des sensations, sont, au demeurant, de très paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent, au sortir de la scène, de leurs tourments et de leurs passions; ils quittent le pourpoint du guerrier, la robe du monsignor ou la sombre cape du traître pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues, que des pères de famille, de bons époux, fidèles à leur foyer, amis de la quiétude et du bien-être.
Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute circonstance, il se croyait en scène, paradait, jouant un rôle éternel, avec des grimaces et des contorsions inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les pianos, équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, hurlant des refrains idiots. Sa vie était une intéressante et pittoresque création; elle avait la fantaisie d'un film comique et donnait cette impression brillante et saccadée d'une projection lumineuse au cours de la nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.
Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant sous une morgue extérieure la plus fébrile des fantaisies, formaient une phalange de travailleurs acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une boule de billard; il y a une façon risible de tomber à terre en faisant un grand écart; on peut, avec esprit, fumer un cigare des deux bouts, telles étaient les savantes occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, du plus moderne des arts, étaient des êtres particulièrement tourmentés; ils recherchaient, par des procédés nouveaux, à donner l'illusion du vrai dans le miraculeux, à dessiner les formes excessives de la joie et de la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, leur physique se prêtait à la réalisation du comique; ils étaient d'une maigreur extrême. On eût dit, à les voir défiler, la pipe au bec et le canotier sur l'oreille, une combinaison d'angles.
Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de coloristes, de danseurs et d'artistes gardaient à Pollux une affection vraie. En son art, n'est-il pas un maître incontesté? Le premier des Pi-Ouit était audacieux, il avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; il sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce qui ne laissait pas que de le parer d'un juste laurier. Brutal, grossier, excentrique, Pollux n'en était pas moins, en un siècle vulgaire, un être chevaleresque. Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de mieux bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un mari jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on eût dit qu'il allait, pareil au clown de Banville, «crever le plafond de toile» et rouler dans les lampes à arc qui sont, elles aussi, «des étoiles».
Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, et rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une âme et des mœurs de rimeur. François Villon fut paillard et grand dépendeur d'andouilles; Pollux n'ignorait rien du vol à la tire et des plus viles luxures!
Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit de devenir un grand premier en amour. La muse de la bande des Pi-Ouit, artiste habile et fêtée en sa jeunesse, prit avec la maturité une ampleur excessive. Elle avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et lumineux; elle savait tirer la langue à ravir, elle était espiègle et bedonnante, ce qui la faisait ressembler à quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à Nuremberg par un artisan en délire.
La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, en concierge; elle était, quand elle interprétait les jeunes filles, joignant ses courtes mains sur son triple ventre, une caricature atroce de Claudine. Son apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant retomber sur le sol, où elle rebondissait comme un ballon. Un jour, sous cette charpente burlesque, il sentit que battait une pulsation frêle et régulière; découverte inouïe: la môme Citrouille avait un cœur!
Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui préférait encore son art; aussi s'amusait-il à exagérer les manifestations de sa tendresse; dans son inconscience, il ridiculisait la plus douce des traditions païennes, le geste universel et gracieux par excellence: le baiser sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance suscitait, quotidiennement, des stupéfactions, des rires et des batailles; la foule les poursuivait de quolibets, les acclamait; parfois, le peuple est inconstant: des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui permettait à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration de boxe française accompagnée de sauts périlleux.
La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein triomphe; certaines de ses créations avaient remporté un succès mondial. Les marchands de bœufs de l'Amérique du Sud, les nervis marseillais aux foulards coloriés, les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs de la Martinique, les obscurs paysans des campagnes mystiques où l'icône est vénérée, toutes les foules désireuses de voir un peu d'irréel et de mensonge parer leurs existences avaient suivi, avec une passion commune, les invraisemblables aventures, en douze parties, de «Pollux, roi des mines d'or», à qui de sinistres bandes veulent arracher la fortune et l'honneur. Le héros, ayant juré de garder le secret du filon d'or jadis découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre à la reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait le plan sur son cœur; des traîtres, vainement, tentaient de le lui ravir; ne pouvant s'emparer du précieux talisman qui leur eût assuré la richesse, ils emprisonnaient la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, délivrait la douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, le peuple des mineurs se révoltait; Pollux le réduisait au silence, après un combat magnifique où cinq cents cavaliers, qu'on eût dit descendus des fresques de Michel-Ange, traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.
Un matin doux et frais, où le vent animait de sa caresse légère les roses des jardins, Pollux et sa gentille protégée s'épousaient; les mineurs jetaient des fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le traître s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le remords et des cavaliers mystérieux, il croyait voir apparaître, invincibles et menaçantes, les ombres de ses victimes.
Il avait conquis la célébrité et le cœur des petites ouvrières de toutes les vastes cités du monde. Il délaissait la môme Citrouille, s'étant épris de la jeune Américaine aux yeux limpides qui interprétait, à ses côtés, avec une ingénuité délicieuse, l'héritière aux 500 millions.
Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du chevalier Pollux, aux traits fortement accusés, ne se dessinât ostensiblement; elle fut recouverte par les affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit dans la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent, sales et décolorés, sur des murailles de banlieue, attestant la valeur de toute gloire humaine.
La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné, mais d'une élasticité surprenante, apte à toutes les besognes, prêt à tous les coups de main, Fregoli de la bataille, à la fois éclaireur, grenadier, homme de liaison, souvent heureux et toujours assoiffé.
Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse des défenseurs de Calonne et des conquérants de 304; il suivit Un Tel dans toutes ses aventures; chose étrange, il ne se signala pas en des combats singuliers; il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire. Ce familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait dans l'ombre, avec obstination, simplement, durement, comme les camarades, souffrant de l'hiver et des bourrasques, couvert de vermine et de terre.
Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme de la guerre; il soutint, à sa manière, le moral de ses camarades; il contribua à leur donner une âme égale et forte par sa verve endiablée. Les pirouettes dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des soldats, en des saisons de particulière amertume, les plus fiévreux des encouragements.
Alors que les obus creusaient dans la tranchée de vastes entonnoirs, tandis que les escouades effrayées se terraient, Pollux, une cigarette aux lèvres, demeurait à son poste, avec forfanterie. N'avait-il pas encouru de plus redoutables périls au cours de sa vie cinématographique, quand il combattait dans un imaginaire Alaska contre de modestes figurants transformés en de féeriques chercheurs d'or?
Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence courante lui était une magnifique occasion de bonheur; il se croyait toujours devant l'objectif, prêt à inscrire sur la pellicule immortelle un geste héroïque.
Pollux avait le cœur et l'esprit d'un gavroche:
—Où tombent actuellement les obus? faisait demander le capitaine que le bombardement inquiétait.
Et l'infatigable farceur de répondre:
—Dis-lui qu'ils tombent par terre.
Pauvre clown! Il cachait une tristesse vraie et délicate sous les scintillements de sa joie. Las des amours faciles et grotesques qu'il avait connues, délaissant la «môme Citrouille» et ses tendresses de cirque, il rêvait de vivre un jour, dans le luxe et la fantaisie, auprès de l'Américaine ingénue qu'une jolie fiction lui avait fait épouser à l'écran. Elle s'appelait Mary; elle avait des poignets d'enfant, des mains fines et transparentes, un rire frais et chanteur comme de l'eau. Quand Pollux, l'arrachant à ses ravisseurs, la portait en ses bras, il la sentait trembler sur sa poitrine, comme une colombe.
Une nuit silencieuse, Un Tel et sa bande partirent en reconnaissance. Les hommes traversaient, en rampant, la forêt; Pollux les précédait, leur cherchant un chemin parmi la broussaille.
Il marchait fièrement, au clair de lune, inconscient du danger. N'était-il pas l'invincible roi des mines d'or, le Chevalier sans peur et sans reproche du Cinéma? Il ne songeait pas à l'adversaire qu'il pourrait rencontrer et qui l'abattrait; il ne voyait pas l'œil de feu des mitrailleuses qui le guettait dans l'ombre bleue; il ajoutait une nouvelle aventure à la série des films qui lui valurent sa renommée. Celle-ci, comme les autres, se terminerait par une pirouette, un sourire et des bravos. Ce fut, hélas! une pirouette sanglante!
De la gauche à la droite, subitement, une fusillade éclata. Les balles brisaient les branches, s'aplatissaient sur les cailloux et trouaient les arbres; les grenades s'ouvraient en gerbes sonores et flamboyantes; la reconnaissance se dispersa comme un vol de moineaux.
Un Tel, en s'enfuyant, entendit Pollux, blessé, qui criait en son délire:
—A moi, mes fidèles mineurs!
Le silence se fit entre les lignes. La nuit suivante, les camarades de Pollux sortirent, afin de retrouver son corps. Auprès d'une source, ils découvrirent une croix. Une main ennemie, un instant fraternelle, y avait écrit ces simples mots où ne se devinait pas le mystère de toute une vie:
«Ici repose un brave mort pour la France.»
«Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront
le nom de mousquetaires.»
(Instructions sur l'Infanterie.)
Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque, avait la propriété de grouper des êtres d'exception, venus de tous les points du monde, attirés à lui par une force inconnue. Il sut se créer de ferventes affections. Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée pour sa nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence; d'autres, afin de le suivre, abandonnant leurs craintes instinctives, devinrent téméraires; d'autres le haïrent violemment, ainsi que l'exécraient jadis les trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu l'honneur d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir ému.
Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques vers qui les hommes se dirigent. Un Tel avait toujours guidé la destinée de ses camarades, et nombre de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui reprochaient son emprise sur la volonté des leurs.
Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple: Lazare Carnot, nègre athlétique, né aux îles, parmi des végétations magnifiques. Il ne se parait pas, aux jours de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été l'injurier que de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu, un Européen infortuné.
—Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen de la épublique de Jean-Jacques Ousseau et de Icto Hugo.
Cet homme libre était l'esclave de son affection. Susceptible à l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus cruelles plaisanteries, tant il était asservi.
Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur; il était appelé à défendre, par un feu juste et rapide, ses camarades, en cas de combat imprévu ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple; il suivait strictement les instructions reçues. Il y avait quelque chose de puéril dans cette discipline de nègre qui ne cherchait pas à comprendre les raisons du combat, s'abstenait de discuter la valeur de son arme, tirant parce qu'il fallait tirer.
A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique; Un Tel sollicitait alors ses confidences. Le nègre évoquait la splendeur de son île: il y avait un port aux eaux lumineuses; le chef du port était coiffé d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la rade; il en venait deux ou trois par an. Des femmes en pagnes miroitants, portant de larges ombrelles en toutes saisons, se promenaient dans l'avenue sablée qui montait au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis, ainsi nommée par des marins de passage; des couples y dansaient jusqu'à l'aube.
Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour, formaient l'orchestre de ce bal cosmopolite où s'enlaçaient des êtres de toutes couleurs: noirs aux sourires épanouis, mulâtres fins et graves, matelots anglais chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises échouées en cette île à la suite de marchés honteux.
—On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au pemier étage; le plancé s'est écoulé; nous sommes tombés su la tête des autes danseu; on a bien i!
Lazare Carnot habitait une maison en carrés de plâtre, recouverte de chaume; il y faisait une délicieuse fraîcheur. C'est là qu'il reçut une nuit la visite d'une petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint frapper à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras.
—Qui est là?
—C'est l'Amour! dit une voix musicale.
Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles aussi jolies?
La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il gardait une grande discrétion relativement à ses conceptions sociales. Il avait une opinion déterminée sur la guerre:
—Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique fançaise. La Fance se battait, je suis venu de suite servi son dapeau.
Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon à nombre d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en oublièrent pas moins leurs devoirs les plus impérieux.
Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait à se remémorer certaines élections où l'on se battait à coups de bâton, afin que fussent affirmés dans l'île les principes «émocatiques» et «anticléicaux» que toutes les civilisations nègres envient à la métropole. Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui aussi, l'union sacrée.
Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et d'un parfait soldat. Son arme était luisante, propre, méticuleusement entretenue; jamais un gravier n'eût risqué d'en entraver le précieux mécanisme.
C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir la plus dure des guerres. Un Tel pensait à ces écrivains humanitaires qui se virent froissés en leurs nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient à notre œuvre guerrière; il lui apparaissait que le bon, le naïf Lazare Carnot était autrement utile à la cause française que ces folliculaires partis se terrer en Suisse, où ne grondait pas la tempête, afin de nous donner des leçons de dignité humaine.
Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave hier encore, fût venu apprendre à des apôtres férus des principes de nos grands ancêtres comment on défendait la liberté; il se proposait, la paix venue, de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos amours, nos passions politiques, nos divertissements, nos arts et nos femmes, et de lui demander humblement de nous apprendre la franchise et la simplicité.
Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques camouflées en rasant le gazon. Son appareil roula quelques secondes et s'enleva légèrement; l'hélice faisait un vent forcené, le moteur ronflait avec un rythme égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche offert par une danseuse, attachée à un fil, semblait ouvrir sur le vide des yeux épouvantés.
Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé d'obus errants. L'avion, secoué par les explosions, cherchait dans la lumière une route heureuse. Il lui fallait traverser les barrages d'artillerie, survoler les lignes ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où se terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles «maxim».
Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa belle vie sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux et forts de son adolescence et la chère maison où l'attendaient, anxieusement, ses amours. Les hameaux brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses, les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement. Des groupes traversaient les routes, minuscules et héroïques; ce petit peuple d'azur se préparait à mourir!
L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel oiseau précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes.
Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se sentait maître de lui; il observait avec calme les replis du terrain, les cours d'eau, les terres remuées, les pistes foulées, tout ce qui révélait une présence humaine. Parfois, un fusant dessinait son panache dans le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son visiteur, lui offrait un bouquet de lumière.
Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient secoués de convulsions; on eût cru entendre gronder un dragon apocalyptique. Des oiseaux au vol triangulaire fuyaient devant le corsaire du ciel, cet errant inattendu des célestes jardins.
L'avion survolait les lignes françaises.
La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes dissimulées, toute cette œuvre automatique de feu et de destruction, vues de haut, paraissaient dérisoires. Se pouvait-il qu'une humanité stupide se crût fortement défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que des pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une immense brume?
Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées de l'adversaire et leurs bouleversements: il importait, avant tout, de savoir si la position pouvait être enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il arrêta son moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient monter du ravin.
Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à l'observateur; une odeur irritante de poudre le prit à la gorge; d'invisibles canons, avec leurs obus rapides, lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait secoué par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; il lui semblait que son appareil craquait sous lui, sinistrement.
Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une flamme jaillit et, dans un tourbillon de feu, de métal en fusion et de toile arrachée, l'oiseau s'abattit au centre du ravin, les ailes mortes.
Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe de lumière.
Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. Ainsi, éclaireur avancé de nos troupes, le jeune lieutenant, les reins brisés, les bras en croix, attend l'impossible relève. Puisse un assaut glorieux mener jusqu'à lui nos vagues triomphantes!
Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent eux aussi d'être vengés; combien, dont les os demeurent sur le sol, qui semblent exiger qu'on les vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des morts couchés entre les lignes?
Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque le civil s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête à jouir encore d'un jour heureux, n'entend-il pas des doigts glacés qui frappent à ses carreaux? S'il ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être comprendrait-il la plainte immense de tous les soldats qui n'ont pas été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les ombres des héros s'insurger contre les cités et revenir, implacables, au milieu des festins, renverser sur le sein des femmes volages les vins fins dont leurs courtisans s'abreuvent?
Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins de l'arrière, clients énervés des bars secrets où l'on tangue, prenez garde qu'un soir les pilotes morts au champ d'honneur ne viennent se joindre à vos farandoles!
Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il est une chose que les soldats, au cœur de la tranchée, contemplent avec espérance: la relève. L'image de cet instant les console et les fortifie; elle leur donne le courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les misères de la guerre et triompher de ses périls.
—Ce soir! C'est la relève!
Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste, qui courent la première ligne, portés sur une aile invisible, vous avez ranimé le soldat glacé, redonné du cœur au veilleur abattu!
Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la zone de mort, avoir le droit de marcher sur les routes et de revoir des maisons. Les relèves sont dures, elles se compliquent de bombardements imprévus; parfois, le guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop murmurer les marches inutiles, la pluie qui lui cingle la face, le vent qui le terrasse, car il entrevoit au bout de la route le radieux repos dans une grange, les beuveries et les jeux.
Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer des pistes périlleuses; c'est à peine s'il est possible de voir, aux nuits profondes, les trous d'obus et les excavations creusés sous les pas du soldat. Les étoffes et les équipements mouillés pèsent aux épaules, la boue colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre la colonne. Aussi les relèves ont-elles un caractère individuel.
L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui dise:
—C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant! Sauve-toi!
Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin noueux, il s'en va. Où va-t-il?
Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule sombre qui, elle aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait les routes et les camps les yeux fermés s'il le fallait, tant il désire le repos de l'esprit et du corps; sans doute se tromperait-il parfois quelques instants, mais sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver la bonne piste.
Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et que le pas sonne librement, sans contrainte, sur la route, les voix s'élèvent, les cigarettes s'allument; les hommes, séparés de leur unité, se groupent. On dirait que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit les carrefours et marche vers les villes, désireux de participer à nouveau au festin de la vie. La relève, c'est une résurrection.
Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours, sur un immortel panneau, ces retours pittoresques par les routes camouflées avec des toiles pendantes, ce qui les fait ressembler à des voies triomphales.
Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette du soldat moderne; ils ont l'air de s'être battus sous Vercingétorix, couverts de peaux ou de caoutchoucs, ficelés en d'étranges capotes, vêtus de sacs à terre, perdus dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs islandais.
Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir réveiller les échos. Certains, vaincus par la fatigue, titubent comme s'ils étaient ivres. On dirait le retour d'une kermesse, tant il y a d'allégresse difficilement contenue dans le cœur de ces ressuscités.
A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le désordre s'organise. Ces hommes en loques forment, néanmoins, une armée. Les uns boitent. Les autres traînent sur la route, porteurs de bouteillons qui leur battent aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, ils donnent une impression de force et de sécurité.
Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à peine leurs aînés, consentiront à n'être que des paquets de boue errant sur les routes, la France vivra. Consentiront-ils toujours à une telle souffrance? Ils l'ont supportée, ils la supporteront encore parce qu'ils croient à la justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où ils sont de se battre.
Les voici qui s'installent dans une immense sape où tout un bataillon pourrait dormir; ils s'étendent sur des couchettes étagées; l'humidité suinte aux parois de leur demeure; l'air est irrespirable, mais il est si doux de retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, que ce lieu infect les enchante.
Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les aspirations et les pensées de tous, partage cette joie enfantine; il se joint aux conversations des camarades.
Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de fouet de la relève, se raniment et retrouvent leur primitive vigueur.
Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des braves; les idées y sont en fusion. A la lueur incertaine des bougies, il semblerait qu'un avenir se crée, turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui élevèrent les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! Les compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, aux heures de liberté et de repos, leur œuvre qu'ils espèrent immortelle: la paix. Ils la savent lointaine, parce qu'ils la veulent parfaite.
La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination de poète; il la pare de splendeurs qu'elle n'aura pas. De vils poètes, perroquets arriérés, attachés à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile, ce retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs masqués en troubadours, consentiront à fêter Un Tel un jour par an, ainsi que jadis les Césars permettaient à la canaille d'être reine. Quand les lampions seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment de reconnaissance à leurs défenseurs.
La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y songer, aucun des combattants ne la veut faire avant que soient établies la gloire et la sécurité de la race. Certes, tous les soldats ne sauraient fixer exactement les raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes dont Un Tel est le type, n'auront cure des changements politiques, des influences sentimentales, des raisons économiques qui pourraient orienter la guerre dans une direction différente de celle qu'ils se sont imposée.
Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra besogner encore, se battre âprement, regagner le terrain pied à pied. La lassitude arrête parfois le bras du soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les membres. Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses compagnons, et pourtant, malgré cette diminution des forces, il a décidé de lutter.
L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de la bravoure, vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, entre les lignes, des mourants qui demandent du secours; il y a des morts qui tendent leurs bras décharnés vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de l'arrière refusent de se joindre à cette armée dont ils louent la vaillance, il est à craindre qu'à la grande relève elle ne les chasse de leurs positions, de leurs intérieurs fleuris, si toutefois elle consent à leur laisser une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à l'heure où tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de France acceptaient de mourir.
«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des soldats. Cette aspiration au bonheur est humaine, mais elle se complète d'une acceptation émouvante de la souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce qui se traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que les soldats de l'armée française seront loin de tout ce qui leur est cher, la femme qu'ils aiment et le faubourg où ils naquirent.
Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, Un Tel et ses compagnons feront la grande relève, qu'ils désirent heureuse, cordiale, ensoleillée, car rien ne leur serait douloureux comme d'être obligés, la guerre étant finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs et les ploutocrates de l'arrière.
Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans doute l'heure heureuse où, délaissant les armes, il lui sera loisible de reprendre le cours de sa vie civile. Il sera de ces prédestinés qui verront la grande relève, terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants immortels ne pourront, hélas! rejoindre.
La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des jeunes hommes qui la firent et qui en reviendront. Pour quelques-uns, devant en garder une lassitude infinie, combien, au contraire, verront s'accroître leur amour de la lutte et de l'aventure.
Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues brisées, ouvriers retrouvant l'usine si longtemps désertée, auront un but unique: être heureux! Les souffrances subies avec fermeté portent en elles un stimulant particulier: elles préparent à la joie et la font plus vivement désirer.
Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui furent meurtris dans leur chair, jouiront d'un bonheur facilement accessible. La possession de ce qui leur faisait défaut, le retour au foyer, la compagnie d'une femme leur assureront des joies immédiates et précieuses.
Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; il leur suffira, pour s'estimer heureux, de posséder une chaumière, un cœur les aimant et l'indépendance.
Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y brûlerait-il, à Noël, que des branches mortes, ramassées dans les bois du voisinage, il faudra que les anciens combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils vécurent en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours paisibles, leur course vagabonde.
Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon sa fantaisie; il l'embellira de la féerie qui chante en son cœur; il y mettra les fleurs à jamais épanouies de son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute avec mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les vents; que ce soit le somptueux appartement aux meubles de bois laqué, odorant et rare, tous les intérieurs auront une même douceur; on y connaîtra des joies pareilles, un divin repos.
Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art, gardera son studio d'avant-guerre, demeure étrange où les livres, les armes et les étoffes tenaient lieu d'objets utiles et pratiques; un sabre congolais, à la lame large, droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète y veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers jaunis où jadis il inscrivait ses pensées intimes.
Niché sous le toit, dominant son vieux quartier, éveillé dès l'aube par les angélus de Saint-Sulpice dont les tours semblent transparentes en la brume et prêtes à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa demeure; elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche du ciel merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent les marchandes, où les chiens aboient, où le peuple chante.
Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du Luxembourg et leur parfum enchantent les rues désertes, ses fenêtres ouvertes sur l'azur illimité du ciel, Un Tel cherchera les étoiles familières dont Monseigneur lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant comme une armure, et la modeste Wega de la Lyre.
Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette musique et cette clarté que seule une femme peut y apporter avec sa voix caressante et sa chair lumineuse. Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié sa vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les chers liens. La bohème amoureuse, ses passions éphémères nées au cours d'une nuit d'orgie et dès l'aube évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne suffiront pas à peupler la vie sentimentale des anciens combattants.
Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette union définitive de deux êtres partageant, avec une âme fervente, espérance, fortune et adversité. Ils feront sauter sur leurs genoux un enfant aux yeux rieurs, à la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet enfant, ils auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes, avec leurs défauts mignons d'autrefois, leur gourmandise, leur naïveté et tout cet enchantement qu'ils avaient au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au bout de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre d'orge: telle sera la consolation de leurs misères, le prix de leurs nuits angoissées, le laurier que mérite leur valeur.
Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur, si elle ne lui accorde pas des droits, en considération de ses sacrifices, il lui restera, au moins, de n'avoir pas lutté pour tous, vainement, puisqu'une femme et un enfant lui en garderont amour et reconnaissance.
Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront à peu de chose, en somme. Ils ne permettront pas qu'après avoir défendu ce que les penseurs officiels et les politiciens de l'époque appelaient les libertés du monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur bonheur, ils s'élèveront.
Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements. Indifférent à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera pas que se crée, néanmoins, contre lui ou sans lui, une aristocratie financière, injuste et méprisante; il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui jugulent la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs; il revendiquera le principe absolu de la désunion sacrée, la liberté pour tous de penser et d'exprimer des idées sans les faire entrer dans le cadre d'un parti, le droit de n'avoir d'autre lien que ses affections.
Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le feu groupa sous son terrible joug; ils se solidariseront contre l'infortune, indifférents aux systèmes politiques et sociaux. Pour eux, le régime acceptable sera celui qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une chaumière, de pouvoir se créer une famille et des libertés.
Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure en heure, afin de se distraire de la pluie, de l'ennui ou de la souffrance, les veilleurs établissent les principes d'une société nouvelle.
Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève, tel sera, à son retour, Un Tel, soldat dont l'âme est toute l'âme jeune, ardente et généreuse de l'armée française.
| Pages. | |
| Une jeunesse | 9 |
| La foire aux idées | 17 |
| Ismes et crates | 22 |
| Le miracle de la Marne | 26 |
| En ligne | 33 |
| Patrouille | 44 |
| Gustave le Rempart de Calonne | 47 |
| Lulusse de Charonne | 51 |
| Bichromate ou la motocyclette infinie | 56 |
| Le vieux | 62 |
| Ceux de l'arrière | 67 |
| De l'amour | 72 |
| De l'idée de Dieu | 77 |
| Le Noël barbelé | 82 |
| Le sang versé | 87 |
| Azur! Azur! Azur | 96 |
| Le retour | 101 |
| La Riviera du Montparnasse | 107 |
| Le soldat perdu | 113 |
| L'ancien | 118 |
| En route | 123 |
| Ecole buissonnière | 130 |
| Histoire d'une fourragère | 139 |
| Le pote | 150 |
| Tap-Tap ou la servitude militaire | 155 |
| Exégèse de certaines phrases militaires | 160 |
| Les paradis artificiels | 166 |
| Le peuple et le roi | 172 |
| La dégradation | 175 |
| Un Tel à Trébizonde | 178 |
| Les nouveaux souvenirs de la maison des morts | 190 |
| Le mariage de Lulusse | 194 |
| La kermesse | 198 |
| Monseigneur chez les Doublards | 202 |
| La rencontre | 211 |
| Simple idylle | 217 |
| Chef de bande | 224 |
| Le banquet du camp B ou les dialogues sévères | 229 |
| Pollux le Chevalier du Cinéma | 237 |
| Lazare Carnot ou les Mousquetaires du F. M. | 246 |
| L'avion abattu | 251 |
| La relève | 255 |
| Une chaumière, un cœur et l'indépendance | 261 |