[28] L'Immoraliste, p. 218–219.
[29] "Trop de jour, rhétorique, le mot plus gros que la pensée", lit-on déjà dans les Cahiers d'André Walter, (p. 211). Si dans le rapprochement de ces mots l'on consent à voir une définition de la rhétorique, et si l'on accepte cette définition, il faudra convenir qu'il n'y eut jamais dans toute la littérature d'écrivain moins rhéteur que Gide. Nul ne pousse plus loin que lui la crainte de laisser l'expression dépasser son objet; tout ce qui ajoute à la vérité l'offusque, toute amplification du sentiment lui est insupportable. Cette haine de l'exagération l'entraîne peut-être parfois à trop de méfiance: dès qu'un enthousiasme ne choisit plus ses mots, il en suspecte la sincérité. C'est pourquoi les grandes passions populaires, générales, avec leurs cris et leurs acclamations grossières le trouvent sceptique. Il leur reproche mentalement de ne pas connaître avec exactitude leur degré. Gide est délibérément privé; on ne l'interprète avec justice qu'en l'acceptant distingué de la foule. Il ne met à se séparer d'elle aucune dédaigneuse affectation, mais il est tout fait pour vivre à part d'elle; ce n'est que dans le monde des individus qu'il peut employer convenablement ses forces; là seulement où tout est particulier, il peut faire jouer l'exquise justesse, le sens des importances relatives, le discernement défini qui sont ses meilleures vertus.
[30] La Porte Etroite, p. 37.
[31] Cf. Nouveaux Prétextes, p. 208: "Ces harpies dépichent la trame; je n'y puis tisser rien de dru."
Une phrase contient, enveloppé, replié sur lui-même, l'arrangement de tout le livre; elle se dispose selon les mêmes lois que l'œuvre entière; elle prémédite dans sa structure minutieuse le dessin de l'ensemble. Aussi le style de Gide va-t-il nous renseigner sur sa manière de composer et nous aider à en surprendre le secret.
Pas plus que le style, la composition n'est restée immuable; elle n'est pas la même dans le Voyage d'Urien et dans la Porte Etroite. Les livres de la première période, au lieu de se laisser conduire au fil de quelque histoire, se divisent intérieurement et s'agencent suivant les mouvements de l'âme. Ils n'ont pas pour sujet le récit d'événements, mais simplement une masse d'idées et d'émotions qui n'a de commencement ni de fin. La matière de chaque œuvre, c'est un monde invisible de sentiments, un moment de la conscience. C'est donc quelque chose de donné, de tout présent: rien à atteindre, rien qui demande à être découvert. Aussi le livre ne s'organise-t-il pas pour manifester un progrès, ne s'applique-t-il pas à ménager l'avènement de quelque péripétie dernière; il ne tend pas, il ne prépare pas, il ne se dirige pas. Mais il imite par sa disposition intime les allées et venues, les bougements sur place de l'âme, ses minutieuses et contraires velléités sur la pente où elle se retient. Il est fait d'épisodes,—d'épisodes qui ne s'enchaînent pas mais se déroulent parallèles. Il est tout entier de front; il ressemble à l'une de ces phrases pleines de division, où s'exprimait l'hésitation du désir. Les chapitres, au lieu de s'ajouter et de se continuer, reprennent tous à la même hauteur, comme un chant qui recommence un peu différent, comme une nouvelle tentative d'une même entreprise. Ils sont simultanés comme les aspects du cœur. Ils plongent dans le sujet ainsi que des branches pénètrent de partout à la fois dans une nuée, et la recueillent en la distillant. L'ensemble des épisodes forme un système fragile dont les parties s'avoisinent et se distinguent comme se distribuent à l'intérieur d'un instant les sentiments d'une âme complexe.
Dès Les Cahiers d'André Walter, Gide inaugure ce mode de composition dispersée. Ce premier livre est un journal, c'est-à-dire une suite de passages distincts, d'émotions et de pensées différentes atteintes par les phrases dans leur désordre même. Point d'autre entente que celle inspirée par l'unité de l'âme où tout se passe.
Dans La Tentative Amoureuse, dans El Hadj, dans Le Voyage d'Urien, les épisodes s'éveillent où ils sont et partout à la fois; ils ne sont pas les phases successives d'un événement, mais ils sont pareils à ces îles parfumées qui voguent sur la mer aux alentours de l'Orion et dont le voyage épars dérive innombrablement. Le temps, au lieu de fuir dans un même sens, se reprend, se recommence. Il n'y a pas de lendemain, c'est "un autre jour".
Ils firent encore une promenade plus longue[1].
Auprès de chaque paragraphe un autre vient se placer bord à bord et l'accompagne. Un autre est contraire à celui qui le précéda mais sans violence, comme le remous que fait la rame immobile d'une barque qui se veut attarder. Rien ne fait avancer le livre que l'écoulement invisible sur tous les épisodes d'une certaine atmosphère; elle les emmène ensemble, elle donne à leur grâce parsemée une commune intention.
La composition des Nourritures Terrestres est encore plus brisée: non plus chaque épisode, mais presque chaque phrase est à chaque autre parallèle. Il n'y a plus même cette continuité progressive que l'on trouvait dans les œuvres précédentes à l'intérieur d'un paragraphe. Tout est rompu, sitôt que formé. A chaque instant recommence le livre. C'est qu'il obéit à l'âme et à ses impatiences. Plus de suite peut-être endormirait le sentiment qu'elle a de sa vie. Pour avoir conscience de soi, ne faut-il pas à chaque minute se ressaisir, se poser à nouveau au principe de soi-même? C'est pourquoi tant de phrases, tant de passages restent volontairement inachevés. A les laisser continuer encore on n'eût plus rien ressenti,—tandis que déjà s'éveillait en une autre partie de l'âme cette émotion ah! vraiment si naïve, si première. Et l'aménagement de tout le livre imite; cette délicate symphonie décousue et comme errante que font dans la nuit claire, sur la colline; en face de Fiesole, les voix des amants:
La lune parut entre les branches des chênes,—monotone mais belle autant que les autres fois. Par groupes, à présent ils causaient et je n'entendais que des phrases éparses ... il me sembla que chacun parlait à tous les autres de l'amour et sans s'inquiéter qu'il n'était d'aucun autre écouté[2].
Pourtant les épisodes ne sont pas toujours aussi détachés les uns des autres. Ici ne les rejoignent que le ton général du livre et je ne sais quelle impalpable unité sentimentale. Mais ailleurs, surtout dans Paludes et dans Le Prométhée mal enchaîné, une dépendance plus marquée s'établit entre eux. Non pas qu'ils s'enchaînent comme les anneaux d'une déduction progressive, mais ils apprennent à naître subtilement les uns des autres. Ils s'impliquent de façon bizarre. Chacun se présente comme un détail du précédent, comme enveloppé en lui; il ne sera qu'une parenthèse, il ne prétend qu'à préciser un point. Mais, au bout d'un instant, il a grandi silencieusement ainsi qu'il arrive dans les rêves; il fait front comme le premier, il a la même étendue, il le remplace. Il prend en lui tout le sujet auquel il donne un nouveau sens. En même temps il ramène doucement la pensée vers l'épisode où il eut son imperceptible origine; il pousse vers lui un peu de sa signification, il lui ajoute de la profondeur.
Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu'il n'y en a pas, mais à ce propos une anecdote[3]:
et voici l'anecdote de Prométhée, au sein de laquelle tout aussitôt apparaît l'Histoire du Garçon[4], laquelle s'interrompt par ces mots:
Ça n'est pas pourtant que je sois déterministe ... mais à ce propos une anecdote[5]:
et se déclare enfin l'Histoire du Miglionnaire.
Ainsi les épisodes, par un invisible emprunt, puisent les uns dans les autres la vie. Je les vois, rangés sur une seule ligne, regardant tous vers moi; pourtant, chacun s'est d'abord élevé au cœur du précédent. Ils sont attachés comme les diverses propositions d'une phrase par le mot: en, de telle façon qu'on ne démêle qu'à la longue par où ils se tiennent[6]. Et le livre est la phrase elle-même avec ses distinctions et ses dépendances intérieures.
Un tel arrangement est loin d'indiquer une suite, un progrès de l'œuvre. Il correspond, comme la dispersion des Nourritures Terrestres, aux menées intimes de l'âme; il reproduit le va-et-vient de la pensée, son foisonnement solitaire et antérieur aux choses. Ce qu'il a en apparence de logique, de continu traduit seulement le minutieux rassemblement que fait sans cesse l'esprit de ses parties. La coordination des paragraphes vient de la réciprocité des idées et des émotions qui s'accrochent et se tirent mutuellement en secret.
Tous les livres de la première période, qu'ils soient poétiques ou idéologiques, sont ainsi dessinés d'après les mouvements intérieurs. C'est pourquoi tous se distribuent en chapitres nombreux et simultanés, imitant les complexes articulations de l'âme.
On retrouve dans les romans quelque chose de cette composition distincte.—Le drame que racontent l'Immoraliste ou La Porte Etroite, est contenu à l'avance dans l'âme des héros. Il ne faut que le provoquer, que l'obliger à s'accomplir. Aussi le livre est-il un ensemble d'incidents qui viennent tenter le drame, qui l'assiègent, qui le harcèlent légèrement jusqu'à ce qu'il soit devenu réel. Ils partent de plusieurs points, ils ont des sources diverses, ils s'unissent par leur intention plutôt qu'ils ne s'enchaînent. Quel lien entre les chapitres de l'Immoraliste, sinon qu'ils servent tous à manifester la terrible résurrection de Michel? entre ceux de La Porte Etroite, sinon qu'ils s'entendent tous pour rendre de plus en plus sensible le renoncement d'Alissa?
Isabelle, c'est une aventure tout arrivée déjà. Et le livre se dispose autour d'elle, en autant de parties divisé que le héros fait de tentatives pour découvrir le passé. C'est un ensemble de regards convergents, une série d'approches dont les départs sont tous différents. L'histoire imite par ses multiples débuts, les reprises, les raffinements de la curiosité. Elle a je ne sais quoi de rompu dont son auteur lui-même s'amuse à s'excuser:
—Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer qu'en partie je crains de ne pouvoir apporter quelque ordre dans mon récit qu'en dépouillant chaque événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère.....
—Apportez à votre récit tout le désordre qu'il vous plaira, reprit Jammes.
—Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez découverts[7]?
Cependant la composition des romans n'est plus la même que celle des premiers livres. Sans doute, c'est d'épisodes que l'œuvre est formée, et qui ne se continuent pas les uns les autres en droite ligne. Mais ils ne sont pas non plus interchangeables; chacun marque sur le suivant un progrès, il l'augmente, il insiste, il est plus pressant, il va plus loin, il serre de plus près le drame, il le précipite. Le livre prend une direction; il est poussé par une instance de plus en plus grande, par une sorte de dépassement intérieur de ses parties. Il ne se déroule pas, mais il avance en se reprenant. Il s'approche de plus en plus de lui-même, et soudain, sans annonce, sans bruit, presque sans péripétie, il s'achève, il se trouve, il devient d'un coup ce qu'il attendait d'être. Le dénouement de La Porte Etroite, c'est un accomplissement silencieux, une mesure subitement comblée; le drame entre inopinément en possession de lui-même.
Ce progrès, cette intention qui sont choses nouvelles dans son œuvre, viennent de ce que Gide ne modèle plus ses livres simplement sur l'attitude de son âme. De même que son style tend à devenir de plus en plus concret, de même ses ouvrages de plus en plus s'en prennent à la vie. Au lieu de poèmes moraux, de méditations lyriques, de subtiles aventures imaginaires, toutes chargées de complexes significations, et où son âme seule se divisait entre des personnages idéaux, il écrit des romans[8]. Il entreprend d'animer des êtres différents de lui, de les peindre hors de lui avec leurs passions et leur cœur séparés. Il les forme encore de lui-même, c'est sa substance qu'il leur départit douloureusement; mais déjà avec un désintéressement passionné; déjà il ne trouve plus à dire que les événements où il les voit s'engager, où il les accompagne. Il est absorbé par les personnages qu'il suscite; son unique soin désormais sera d'exprimer fidèlement toutes ces pensées qu'il leur découvre, tous ces actes dont il les reconnaît responsables, en un mot de raconter leur histoire.
Gide, peu à peu, s'arrache au symbolisme. Au milieu de sa carrière, il ressent soudain ce besoin de représenter les choses humaines, qui est la grande exigence imposée à la jeunesse d'aujourd'hui. Un des premiers, il nous indique la voie. Il est un de nos guides vers une nouvelle époque de la littérature.
Cependant, nous n'avons entrepris l'étude de son style et de sa manière de composer que pour nous mieux aider à deviner son âme; nous espérions qu'elle se dénoncerait au ton de la voix. Que savons-nous d'elle maintenant?
Style tout dépris, phrases qui ne vont pas jusqu'au bout de leur tendance, qui ne saisissent pas une proie, mais complaisamment se replient, ou finement vont se perdre dans les suivantes. Qui songerait à louer ici la solidité, la prise, la parfaite définition des objets par les mots? Mais on aimera la grâce de l'élusion, le mouvement pur de la parole. Jamais style n'eut moins besoin du monde. Il lui est tout antérieur. Il ne touche les objets que pour les éviter, que pour glisser au long d'eux par un souple dégagement. Il ne se comporte qu'avec liberté; tous ses modes lui sont inspirés par je ne sais quelle indépendance.
L'âme qui se révèle à travers ces phrases, de même est libre. Elle est détachée, elle ne se fixe en aucune possession. Elle ne donne son adhésion que comme un baiser: aussitôt elle la retire.—En elle, une jamais lasse animation, un innombrable éveil; nulle part d'elle-même qui se repose; mais chaque sentiment bouge, glisse, revient comme une petite flamme au milieu de mille autres. La conscience de cette richesse intime rend cette âme surprise. Par elle elle est retenue au bord du monde. Elle est un merveilleux jardin d'hésitations.
[1] La Tentative Amoureuse (Philoctète, p. 108).
[2] Les Nourritures Terrestres, p. 112.
[3] Le Prométhée mal enchaîné, p. 17.
[4] Ibid. p. 18.
[5] Ibid. p. 22.
[6] "Je m'appris, comme des questions devant les attendantes réponses, à ce que la soif d'en jouir, née devant chaque volupté, en précédât d'aussitôt la jouissance." (Les Nourritures Terrestres, p. 81.)
[7] Isabelle, p. 11. Cf.: "Certains passages de cette lettre me restaient incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits." (p. 148.)
[8] Cependant il refuse encore ce titre à l'Immoraliste, à la Porte Etroite, à Isabelle, qu'il ne veut considérer que comme des récits. Sans doute se fait-il du roman une idée si touffue que ses dernières œuvres lui paraissent trop simples et trop unilinéaires pour y satisfaire.—On peut mesurer à cette modestie l'étendue de son ambition et l'importance de sa promesse.
Cette privation émerveillée, ce suspens passionné, il nous faut les bien comprendre: ils sont l'âme même de Gide.
Cette âme est naturellement complexe. D'autres sont simples; elles réagissent toujours par un seul mouvement; elles n'ont pour chaque objet qu'une pensée et qu'un sentiment; elles sont toujours du même avis qu'elles-mêmes. Leur teneur est uniforme. Elles sont pareilles à ces minerais sans mélange dans lesquels une parcelle quelconque est toujours faite de la même matière que le tout.
Mais l'âme de Gide est composée. Prenons-la sitôt qu'elle s'énonce: déjà le son qu'elle rend est harmonique; je l'entends à la fois entière et divisée, comme un accord nombreux, comme un chœur de voix douces et basses. Quel que soit l'objet qui vienne à la toucher, c'est par plusieurs mouvements qu'elle s'y accommode; elle se dispose vers lui multiple; elle lui répond avec diversité. Elle est à chaque moment plusieurs fois différente d'elle-même.
Elle ne consent pas dans toute son étendue à ce qu'éprouve une de ses parties. Son plus grand repos est toujours un équilibre, sa suprême simplicité une consonance.
Complexité double: de l'esprit; des sentiments.
Jamais cet esprit n'est occupé par une seule idée. Mais la première qui naît l'émeut doucement tout entier; elle ne saurait s'énoncer sans échos; sitôt qu'elle surgit, il y a toute une foule autour d'elle. Une idée, c'est surtout plusieurs autres. Sur le même point, autour du même sujet, tout de suite plusieurs idées s'éveillent à la fois, groupées, combinées, révélant une organisation silencieuse, un nœud obscur.
Elles se tiennent jointes, mais ne se confondent pas; assemblées, mais distinctes. L'esprit goûte avec ravissement leur différence, leur lucide séparation; comme un musicien qui savoure l'écartement intérieur et la fine discrétion d'un accord, il se délecte aux intervalles subtils qui subsistent entre ses pensées les plus prochaines.
Il les garde ainsi en un faisceau bien démêlé. Chacune, dès qu'on la touche, tire toutes les autres, on ne sait pas comment; c'est un jeu délicat de liaisons réciproques, c'est la relation, au sens propre du mot:
Et la relation? Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation; car, parce que l'acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici: réversible[1].
L'esprit de Gide est le théâtre d'un drame incessant et minutieux: appels et réponses innombrables, chaînes d'idées toutes voisines les unes des autres, et qui, pourtant, se défendent l'une d'être l'autre; grand déroulement de la pensée qui soudain s'arrête, et en voici un autre en sens contraire. Côtoiements, mutuelles provocations; les idées, comme les montagnes de glace du Voyage d'Urien, au bout d'un moment que la chaleur de l'esprit les caresse, se renversent; elles se déclenchent automatiquement, l'une sortant de l'autre par simple remplacement. Dans Le Prométhée Mal Enchaîné l'idée de la gratuité va débusquer celle de la conscience et les voici qui croissent, enchevêtrées et discernées, s'exagérant l'une par l'autre, se répliquant, s'échappant, se décevant sans cesse, formant un instable et compliqué système.
Une semblable complexité se retrouve dans les sentiments. Toute émotion déchaîne le cœur entier[2]. L'amour d'une chose, c'est aussitôt et surtout l'amour de toutes les autres:
Oasis. La suivante était beaucoup plus belle, plus pleine de fleurs et de bruissements[3].
Ah! non pas cela seulement qui m'est donné, mais encore, mais plutôt tout le reste! Comme une harpe dont on ne touche qu'une corde, mais les autres en même temps sont atteintes par le silence des harmoniques, cette âme, sitôt que l'aborde une tentation, voici que s'éveille toute sa différence. Dès qu'elle aime, elle est bouleversée tendrement dans toute son étendue, elle a des tendances vers partout dirigées, et qui devinent comme des antennes le multiple, l'inépuisable univers. Ainsi que dans l'esprit plusieurs idées toujours s'élèvent à la fois, de même le cœur a le sentiment de tout le simultané; il voit tout ce qui est contenu en chaque instant, tout ce qui y participe d'un bout à l'autre du monde:
J'entends, autour, les bruits errants des choses... Je me souviens... J'y vins un soir au clair de lune. Des palmiers dans la clarté bleue ombreusement au-dessus de l'eau s'inclinaient...
Non jamais, jamais me redirai-je, cette eau tranquille—et qui pourtant, là-bas encore[4].
Et vers toutes les nourritures terrestres l'âme se porte à la fois; des groupes d'amours germent en elle, se détachent, éclosent, comme des nymphes montent entrelacées à la surface des eaux.
Toutes ses préférences se mettent à chanter en elle et se contredisent, et font un chœur sans mesure, plein de contestations suaves; tous les plaisirs de sa mémoire reprennent vie, elles les sent encore, elle en est troublée; ils deviennent de beaux désirs que leur nombre rend éperdus, et qui, de ne plus retrouver leur objet, augmentent la délicieuse confusion intérieure.
L'âme de Gide est pareille à la tente de Saül où les démons sont assemblés et se disputent. Elle est une habitation où se rencontrent, en un harmonieux tumulte, mille étrangers.
... Et chacun de mes sens a eu ses désirs. Quand j'ai voulu rentrer en moi, j'ai trouvé mes serviteurs et mes servantes à ma table; je n'ai plus eu la plus petite place où m'asseoir[6].
Elle est si complexe qu'elle est incapable de possession, si riche qu'il lui faut rester détachée. Elle est en partage, elle est distribuée entre toutes ses composantes, elle ne peut se rassembler entière pour un geste qui soit simple, qui soit seul. Prodigieux arrêt! Tant de nuance, tant de variété dans son étendue, qu'elle ne saurait se contracter pour l'action. Ses voix sont trop diverses; à mesure qu'elles l'inspirent, elles la détournent; par elles attirée en des sens opposés, elle demeure immobile. Gide est en proie à lui-même; il n'est rien en lui qui puisse être oublié; à chaque instant toute son âme l'appelle à la fois. Aussi, au lieu de se décider, laisse-t-il grandir lentement sur son visage le sourire de l'émerveillement:
Le sentiment de complexité peut devenir une stupéfaction passionnée[7].
Ce sont d'abord les idées que leur trop grande richesse fait hésitantes. Elles ne vont pas jusqu'à leur réalité, elles ne portent pas sur les choses, elles ne se détachent pas de l'esprit. Trop nombreuses elles s'empêchent les unes les autres; les mille restrictions qu'elles s'imposent réciproquement les retiennent. Comme elles ne se lâchent pas les mains, elles ne peuvent passer par l'étroite porte de l'affirmation qu'on ne franchit que par un renoncement et qu'après une sorte d'abjuration.
Les idées de Gide demeurent dans son esprit. Paludes nous raconte de quelle façon, y étant nées, elles y ont toute leur carrière. Une petite pensée, un rudiment confus de pensée... Et la voici qui grandit, qui foisonne, qui prend mille formes imprévues, qui pousse des branches dans tous les sens, si bien qu'elle finit par devenir à elle-même contraire. Jusqu'à la fin elle reste intérieure, elle habite cruellement l'esprit:
Il semble que chaque idée, dès qu'on la touche, vous châtie; elles ressemblent à ces goules de nuit qui s'installent sur vos épaules, se nourrissent de vous et pèsent d'autant plus qu'elles vous ont rendu plus faible[8]...
L'ironie de Gide consiste à représenter fidèlement ce jeu spontané et gratuit des idées. Elles n'ont aucune obligation; puisqu'elles ne s'affirment d'aucun objet, rien ne les attache. Cette liberté leur donne une agilité vertigineuse et presque comique. Il y a en elles un esprit: elles obéissent à toutes ses fantaisies, à ses ébats adroits et malicieux:
Je me souviens d'un jour où elles se déduisaient comme des tuyaux de lorgnettes; l'avant-dernière semblait toujours déjà la plus fine; et puis il en sortait toujours une plus fine encore.—Je me souviens d'un jour où elles devenaient si rondes que vraiment il n'y avait plus qu'à les laisser rouler. Je me souviens d'un jour où elles étaient si élastiques que chacune prenait successivement les formes de toutes, et réciproquement[9].
Voici ce merveilleux esprit livré à sa propre délicatesse[10]; elle l'entraîne et le déchire; il lui cède avec enchantement et cependant, parfois, voudrait lui échapper. A se sentir tellement ingénieux, il goûte en même temps un ravissement et une souffrance. Sa complexité forme un insaisissable réseau qui l'arrête de toutes parts et lui interdit de parvenir jusqu'aux brutales vérités du monde.
Comme ses idées, les sentiments de Gide sont embarrassés par leur abondance; ils ne savent pas se terminer en actes, leurs élans se neutralisent[11].—Chaque occasion suscite mille mouvements qui entrent en débat; et comme aucun ne veut quitter sa différence, renoncer à lui-même pour appuyer la victoire d'un autre, l'âme finit par s'apaiser sans agir; c'est ainsi qu'un remous s'atténue, sans s'étendre, sous de petites vagues contraires. Gide reste interdit sous la poussée trop complexe de son cœur: il le sent si complet, chaque désir y tient si soigneusement sa place, qu'il ne sait comment succomber ni par quel pas faiblir:
Est-ce que tu feras ...: (ceci ou cela): sortiras-tu dans le jardin désert?—descendras-tu vers la plage, t'y laver?—iras-tu cueillir des oranges, qui semblent grises sous la lune...? d'une caresse consoleras-tu le chien?—(Tant de fois j'ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n'ai pas su lequel lui donner)[12].
Il ignore même comment on choisit: trop de désirs simultanés le rend inhabile à la préférence. Il est frappé d'une sorte d'immense amour hagard. En chaque objet il voit tout l'univers et s'y complaît, si bien qu'il ne sait comment redescendre jusqu'à la tentation qui lui demandait d'être seule obéie:
La nécessité de l'option me fut toujours intolérable; choisir m'apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n'élisais pas... Et je restais souvent sans plus rien oser faire, éperdument et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise, de n'avoir saisi qu'une chose[13].
Il se tient privé, séparé du monde par son âme joyeusement innombrable[14].
Cette subtile division d'avec le monde, cette maladresse exquise à s'y donner, et ce tendre refus comme de quelqu'un qui fait signe avec la main que non et qui sourit, sont l'essence même de l'âme de Gide. Elle attend, elle écoute, elle dénie en silence le présent, elle ne sait pas y déboucher, elle est auprès de lui parfaite et bondée.
Nous allons maintenant la suivre dans son développement, la retrouver dans tous les livres la même, et pourtant à chaque fois un peu modifiée. Tout de suite elle est détachée, elle se détourne; mais au début c'est par répugnance, avec une sorte d'indignation,—ensuite avec un grand rire transporté, avec l'air dédaigneux et ravi de celui qui a pitié de l'offre qu'on ose lui faire, parce qu'on ne sait pas ce qu'il possède,—à la fin avec plus d'inquiétude. Ce sont ces variations de son détachement qu'à travers l'œuvre de Gide nous voulons étudier.
Aux quelques lecteurs des Cahiers d'André Walter, Gide sans doute apparut d'abord pur et méfiant, auprès de la vie plein de scrupule, chaste, je veux dire: séparé. Son premier mouvement est en effet de se garder. Il craint tout contact avec le monde:
La vie n'est qu'un moyen, pas un but: je ne la rechercherai pas pour elle-même[15].
A dix-huit ans, il sent son âme contractée et toute en défense; une sorte de timidité complexe la paralyse. Elle feint de dédaigner parce qu'elle redoute, elle appelle sa crainte vertu; elle cherche d'abord l'héroïsme pour échapper à la vie, et parce qu'il donne un sens à l'abstention. Mais en réalité, si elle se replie, c'est simplement qu'elle est trop riche; elle est tout égarée par les espérances qu'elle sent s'agiter en elle et par ses possibilités infinies. André Walter se représente avec Emmanuèle
... désolés comme l'Ecclésiaste que nous méditions longtemps, l'esprit exalté par des pensées trop hautes, désorienté par la vanité des désirs et le cœur brisé d'un amour infini qui se répandait en larmes et en prières[16].
Rien de plus pathétique, quand on connaît l'histoire de son développement postérieur, que l'apparition de Gide adolescent. Cette retenue passionnée, ce précoce renoncement... Il semble qu'il ne pourra pas s'avancer plus loin. Il est exilé. Il est né trop pur. Que vient-il faire au monde?
Mais des âmes nobles, quand il en vient, elles ne naissent pas viables; vivre les rebute; elles sont condamnées d'avance[17].
Ah! comme le bonheur saura ruser avec cette âme! Comme il saura bien pénétrer en elle malgré elle! Déjà ne vient-il pas se mêler un peu au désespoir de sa noblesse? N'y a-t-il pas une joie secrète dans sa pudeur et dans son déni?
O l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher—et qu'on passe.
Que l'âme reste désireuse, toujours; qu'elle souhaite. C'est dans l'attente qu'est la vie; dans l'assouvissement elle retombe[18].
De ce bonheur, qu'elle n'ose pas encore appeler bonheur, l'âme va faire le lent apprentissage. Les Poésies d'André Walter, La Tentative Amoureuse, El Hadj, Le Voyage d'Urien, racontent ses premières découvertes. Elle ne connaissait jusqu'ici d'elle-même que sa crainte, que son éloignement pour toute possession terrestre. Elle se savait pleine de réserve et de dédain. Elle commence maintenant à démêler les raisons de sa répugnance.
En effet, elle est au milieu du monde et ne peut faire qu'elle ne s'en aperçoive, qu'elle ne l'entende autour d'elle murmurer. Elle est attirée par lui malgré sa timidité. Après "l'amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase", elle s'aventure "dans le val étroit des métempsychoses[19]". Au lieu de négliger les voluptés de loin, en les ignorant, elle vient jusque parmi elles pour s'en priver; elle laisse déferler contre elle toutes les caresses de l'alentour; mais elle les repousse, elle se tient à la fois séduite et refusée. Or, à confronter ainsi aux délices naturelles son détachement, elle le comprend mieux; elle en voit toute la profondeur et quelles causes il a en elle-même; elle sent au contact du monde s'émouvoir et la paralyser son abondance intime; les tentations qui la touchent éveillent le trouble qu'elle portait sans le savoir; en s'y prêtant sans s'y abandonner, elle s'apprend elle-même, comme le corps connaît ses limites par les brises qu'il écarte de lui.
Le Voyage d'Urien et les livres qui l'entourent ne sont le récit que d'invitations déclinées. Ils décrivent toutes les merveilles; mais c'est pour dire comment les héros les évitèrent. Ils mentionnent de nombreuses et aimables actions; mais ce sont celles dont les héros se sont abstenus. Ceux-ci promènent à travers tous les prodiges un désintéressement magnifique. Tant ils montrent de prudence, parfois Gide sourit.
Mais nous n'osâmes pas nous baigner de peur des crabes et des chatrouilles[20].
Ou bien, si par hasard ils viennent à bout de quelque entreprise, Gide aussitôt feint de ne rien trouver à en dire. Il veut faire croire qu'il ne se représente bien que les actes qu'on ne fait pas.
Mais ces livres, en même temps qu'ils nous content tant d'exploits éludés, nous font sentir comment l'âme par ses abstentions se révèle peu à peu à elle-même.
Appelées par le monde, ses confuses amours s'agitent, se déplient. C'est le tourment des vains désirs. Ils s'échappent du cœur lentement, lui laissant goûter leur essor. Ils tournoient tout autour un instant comme des colombes; leur vol las et enchanté ne s'éloigne pas. Puis ils s'abattent, mourants.
L'âme ne sait pas encore démêler s'ils sont doux ou cruels. Elle ne connaît que le trouble qu'ils font en elle; au milieu de l'univers, elle sent un malaise qu'elle n'ose appeler délicieux. Je l'éprouve moi aussi, en relisant ces livres irritants et suaves. Poésie de l'inutile et de la désoccupation:
Et les jours s'en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes[21].
Vains élancements, regards qui vont soudain découvrir toute la plaine, mais pourquoi? Chevaliers qui partent au matin et reviennent au crépuscule.
Terrasses! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes au soleil levant; jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer! palais que nous ne reverrons plus, et que nous souhaitons encore[22]...
Falaises! d'où l'on croit qu'on va voir autre chose[23].
Arbres du Nord; rameaux vaguement désirés; ah! promontoires! promontoires lancés vers le ciel, où l'on s'avance, où l'on s'avance; après lesquels on ne peut plus[24]...
En voyant toutes les richesses qu'il décèle confusément dans son âme, Gide comprend l'importance de son détachement. Il ne peut plus le considérer comme une simple privation. Mais il l'appelle liberté; et du même coup s'aperçoit que cette liberté nous fait cruellement défaut. Il voit tous ceux qui l'entourent paralysés par leur activité quotidienne et s'amuse à railler ces captifs qui ne savent pas leur lien[25].
Paludes[26] en effet, c'est la satire de toute réalisation de la vie; en se réalisant la vie s'immobilise, s'enferme; en prenant une forme elle meurt. Elle est comme une flamme: en la nourrissant on l'étouffe, on la maintient sourde et sombre. Morne vie qui se dépense au fur et à mesure en tout petits actes inépuisables. Richard est accablé d'occupations:
Toutes ses heures sont prises[27].
Il ne soupçonne même pas qu'on puisse être différent de ce qu'on fait. Il résume dans sa vraiment pauvre personne tout ce qu'a de mesquin l'accomplissement.
Ce sont chaque jour les mêmes pis-aller lamentables, les substituts de toutes les choses meilleures[28].
Un acte est quelque chose qui vient se mettre à la place d'une partie de l'âme; il éteint un peu de notre belle énergie; il crée de l'immobile, du définitif là où il y avait d'exquises puissances; il nous arrête un peu, il met un terme à notre douce ambiguïté intime. Il pèse sur nous comme un poids mort; nous ne pouvons plus nous débarrasser de lui, car il demande à être répété; il a je ne sais quelle force d'inertie.
Il faudrait au moins qu'ils fussent contingents[31], gratuits, accomplis au hasard, avec une sorte de générosité dédaigneuse; il faudrait qu'ils parussent par l'âme concédés, plutôt que voulus, abandonnés avec superbe aux exigences de la vie ainsi qu'un don qu'on eût pu aussi bien refuser[32]. Car alors on se sentirait distinct d'eux, comme un pianiste qui choisit ses touches voit bien qu'il en est séparé.
Mais non. Nous sommes ensevelis sous nos actes, nous n'existons plus qu'en eux, ils nous absorbent:
Je disais que notre personnalité ne se dégage plus de la façon dont nous agissons—elle gît dans l'acte même—dans les deux actes que nous faisons (un trille)—dans les trois[33].
Mieux vaut donc nous priver d'agir. Ainsi seulement nous pourrons connaître, pure et voluptueuse, notre propre vie.
Car voici le bienfait incomparable du détachement: il permet à l'être de se sentir vivre.
Les Nourritures Terrestres naissent de Paludes, comme naissent les uns des autres tous les livres de Gide, par opposition, par réaction et selon le mouvement essentiel d'une pensée qui ne se développe qu'à force de se corriger, de se réfuter et de se détruire.—Cependant, tout en s'y contreposant, les Nourritures Terrestres sont une solution de Paludes; elles défont le nœud et l'obscure question qu'il formait. Fiévreusement, et au hasard, et non sans se moquer de lui-même, Gide s'était élevé contre l'étroite contrainte de nos actes quotidiens; il aperçoit maintenant de sa révolte téméraire et mal assurée la raison simple et sensible: les actes et les attachements sont mauvais, car il nous détournent de notre propre vie, qui est notre seul vrai bonheur; pour être heureux il suffit d'être et de savoir qu'on est:
Volupté! Ce mot je voudrais le redire sans cesse; je le voudrais synonyme de bien-être, et même qu'il suffît de dire être, simplement[34].
A force d'errer parmi le monde et d'éprouver en lui cette contraction prodigieuse qui toujours l'arrêtait, Gide a fini par entrer en possession de sa richesse: elle s'est avouée en lui, elle est devenue soudain facile comme un visage qu'enfin on reconnaît:
Obscures opérations de l'être...—comme les chrysalides et les nymphes, je dormais; je laissais se former en moi le nouvel être, que je serais[35]...
A chaque refus, à chaque éloignement que lui imposait son cœur, il se sentait ramené vers lui-même, et ces retours perpétuels étaient comme les coups qui ébranlent une cité inconnue et rétive: puis, le menaçant trésor de toute sa vie accumulée, un jour il l'a trouvé en lui disponible, aisé, joyeux, pareil à l'hilarité subtile du matin.
Les Nourritures Terrestres chantent cette joie: tenir sa vie en soi, la connaître, la toucher, souffrir son constant éveil:
O! si tu savais, si tu savais terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme[36]...
Ce n'est plus pour s'apprendre que l'âme cherche et repousse les voluptés; maintenant qu'elle s'est saisie, elle veut simplement entretenir perpétuel le sentiment qu'elle a de sa vie; de chaque minute d'elle-même elle veut éprouver le passage: elle est comme une flamme qui demande à toutes les brises de l'aviver, et de son ardeur augmentée elle se ravit; elle n'admet aucune fatigue, mais craint sans cesse que ne s'émousse son allégresse intérieure. Tous ces désirs qu'elle donne au monde, ne tendent qu'à la rendre à elle-même plus sensible; en s'écartant de leur foyer, ils ne veulent que le faire plus intense:
Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités[37].
Les Nourritures Terrestres décrivent des plaisirs moins vastes et moins solennels que ceux du Voyage d'Urien. Car pour éviter que l'âme ne perde conscience de sa vie, ils se renouvellent incessamment; ils viennent comme mille douces mains qui s'appuient et se retirent, comme des baisers précipités; ils sont plus proches, ils touchent de plus près, ainsi que les pieds nus goûtent du sol les exquises températures. Ils sont innombrables afin qu'aucun n'arrête à lui; leur changement importe encore bien plus qu'eux-mêmes; il en faut un pour chaque instant. Et tantôt ce sera une violente ivresse, tantôt...
Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis l'odeur des feuilles déchirées[38].
Que jamais ne demeure mon corps de plaisir inoccupé.
Et je pris ... l'habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée—pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur[39]...
Voici donc cette âme que nous avons connue si altière et si réservée, exposée à toutes les délices du monde: la voici engagée dans la vie[40]; autour d'elle, emmenés selon le délicat mouvement des Rondes, tournent les biens inépuisables de la terre. Pourtant elle est la même toujours; elle garde ce détachement, cette attitude démêlée qui, d'abord, faisaient sa solitude; car se donner à tout n'est qu'un moyen raffiné de ne se donner à rien et car son bonheur, comme son dédain, dont il n'est que la transformation, se passe fort bien de posséder.
J'ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l'Orient pâle sur elles leur complète fortune. A chaque petit instant de ma vie, j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par leur unique adoration[41].
C'est la même âme, mais joyeuse, épanouie. Elle ne refuse plus le monde en se fermant à son approche, mais au contraire parce qu'elle est trop ouverte, trop déployée:
Mes émotions se sont ouvertes comme une religion[42].
Elle dépasse les choses, elle ne peut plus s'y réduire. Elle palpite ainsi que de grandes ailes maladroites à se replier.
Cet élargissement n'est pas sans danger pour elle: à force de s'étendre, elle risque de ne plus pouvoir se ressaisir. Saül est la parodie des Nourritures Terrestres. Par tout ce qu'il accueille de lui-même, par tous désirs qu'il se laisse avoir, par l'immense permission intérieure qu'il se donne, Saül peu à peu s'anéantit lui-même: à trop accepter il use et détruit sa volonté. Tant il a d'amours, il s'y embrouille, comme il s'entrave dans les plis de sa robe. Il chancelle au milieu des tentations trop diverses qui l'assaillent. Il écoute toutes ses voix; comme ceux qui ne savent à qui entendre, il est un peu ridicule; il se tient les bras ouverts au hasard. Il ne s'épargne aucune idée; en même temps que par les plus hautes, il est séduit par les plus basses, et sous leur conseil divisé il ne peut arriver à une décision. Il a tant de sentiments à nourrir qu'il est entièrement distribué entre eux et qu'il ne lui reste rien pour vouloir:
Ah! qu'est-ce que j'attends à présent pour me lever et pour agir[43]?
Si par hasard il agit, c'est avec une sorte de fureur: il cherche à s'étourdir, à oublier dans la violence les mille raisons qu'il avait de se conduire autrement. Puis il est ressaisi par son âme; elle est si nombreuse qu'elle l'étouffe. Ses démons ont envahi sa tente et le poussent dans un coin:
Je suis complètement supprimé[44],
dit-il tout bas. Il ne peut plus vivre, il ne sait plus comment s'y prendre.
Après Saül, qui est encore un traité de morale et déjà une œuvre d'imagination, Gide, nous le savons, quitte la littérature subjective, et n'écrit plus—Amyntas mis à part—que des drames et des romans. Ces nouveaux livres, nous ne devons pas les interroger de la même façon que les premiers. Ce ne sont plus de ces méditations au cours desquelles l'âme de Gide se laissait si clairement connaître: ils n'ont plus pour mission précise de la livrer; il n'y a plus de l'un à l'autre de continuité intime. Du moins est-elle bien plus cachée.
Il nous faudra considérer séparément ces ouvrages, sans vouloir leur imposer aucun enchaînement. En chacun, tour à tour, nous ne surprendrons l'âme que si nous savons après chacun la quitter. Peut-être cependant l'entreverrons-nous de l'un à l'autre se développer, ainsi qu'entre les feuillages on accompagne du regard quelqu'un qui passe.
L'Immoraliste est peut-être le plus beau livre de Gide; c'est du moins celui qui s'avance le plus loin.
Il raconte l'histoire d'une âme détachée. Michel dès son enfance est privé, séparé, retiré; il ne souffre de vivre qu'avec une sorte d'impatience dédaigneuse; il se retranche; il marque lui-même volontairement sa différence d'avec tous les hommes. Et l'on peut mesurer son ignorance du monde à la naïveté de ses premiers étonnements:
Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et réelle[45]!
Avec cette âme il découvre soudain la vie. Il en est si distinct qu'il faut bien à la fin qu'il l'aperçoive; il la méconnaît si bien qu'elle force enfin son attention. Tout de suite il l'aime, il la désire. Mais on ne se débarrasse pas si vite d'un long dédain; son amour conserve la forme de son détachement: il est un enthousiasme pur et qui néglige tous les biens dont on se peut satisfaire. C'est de sa propre vie, surtout que Michel s'éprend, c'est elle qui l'étonne et qu'il écoute grandir. Il ne se mêle pas aux choses, il ne se dépense pas en elles, il garde contre elles une sorte d'hostilité et rejette toute possession. Les attaches que par hasard il a nouées avec le monde, il ne songe qu'à les rompre. Ménalque lui enseigne à se dépouiller de plus en plus, à laisser tomber à chaque instant son passé, à se priver de mémoire:
C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure[46].
Il tend vers un toujours plus farouche dénuement, il ne travaille qu'à se désenchaîner. Il sent encore cette impatience de toute propriété qui dès son enfance le divisa d'avec le monde, elle l'agite encore, elle fait trembler ses mains, elle lui interdit de prendre:
Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma main saisit, ma main ne sait rien retenir[47]...
Et c'est avec une sorte de découragement passionné qu'il s'écrie:
Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour[48].
Ainsi, tout auprès de la vie qu'il continue de refuser, Michel demeure seulement occupé par la croissance infatigable de sa vie. Elle se développe en lui, elle lui donne je ne sais quel air attendant, exposé, perpétuellement ouvert. Comme aucun objet, aucun acte définis ne viennent la clore ou l'adapter, comme rien ne la rassemble et ne la réduit, elle s'épanouit toujours de plus en plus[49]. Jamais un sentiment qui soit plus resserré que le précédent, qui soit sur le précédent en diminution, qui le restreigne; toujours le sentiment qui ajoute, qui dilate l'âme davantage, qui accentue son élargissement[50]. Après la joie, la joie. Michel surprend Moktir en train de le voler:
Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m'emplit alors fût autre chose que de la joie[51].
Ouverture silencieuse et sombre. On lit sur le visage de Michel l'effort et la jubilation de son âme; il supporte quelque chose d'immense. Je le vois dans le port de Syracuse, errant étranger, avec son sourire. Il va, soulevé par une force intérieure que rien n'utilise ni n'astreint et dont il subit tout le ressort. Sa vie s'appuie si fort aux parois de sa poitrine qu'elle lui est presque pénible[52]; il souffre bonheur.
Peu à peu il dépasse le bonheur:
Mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le bonheur[53].
Il finit par n'éprouver plus qu'une sorte d'accablante liberté. Il a rompu tous ses liens et maintenant il hésite tragiquement dans le vide:
Je me suis délivré, c'est possible; mais qu'importe? je souffre de cette liberté sans emploi[54].
Il ne bouge plus, il reste où il se trouve avec indifférence; mais cette indifférence le distend cruellement; elle ne l'immobilise que parce qu'elle le partage et le démembre en secret. L'écartement de son âme devenue démesurée le déchire. La joie qui ne s'apaise pas en lui, est si pure qu'elle le brûle[55].
Il y avait pourtant dans l'âme de Michel un sentiment qui eût dû modérer ce sauvage et solitaire enthousiasme: l'amour des autres. Gide, mieux que son héros, en comprendra l'importance et saura le développer.
L'immoraliste, comme il a découvert sa vie, découvre celle des autres[56]. Il s'attache à Moktir, à Charles Bocage, à Bute. Ainsi semble-t-il sortir de lui-même. Mais en réalité, il n'aime que son amour, que l'augmentation intérieure qu'il en reçoit; il cherche dans autrui un renforcement de ses propres sensations; la sympathie qui l'entraîne, c'est surtout le désir d'apprendre, en les éprouvant avec eux, les émotions inconnues de ses compagnons:
Il est mené par un insatiable désir de lui-même et, comme il n'arrive pas seul à posséder toute sa profondeur, il demande aux autres de l'aider à s'en rendre maître: il poursuit une sombre conquête intime, il appelle fiévreusement à son secours les autres êtres et ceux qui sont le plus loin de lui, sont ses meilleurs alliés:
Je m'attachais aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité, j'attendais, pour m'éclairer, quelque lumière[59].
Mais il les rejette aussitôt qu'il s'est servi d'elles, que par elles il s'est appris; il les abandonne comme il dépouille tout son passé; il reste seul, pur, sans autre bien que sa vie trop libre qui l'oppresse.
Dans Amyntas de nouveau nous n'avons devant nous que Gide lui-même. Pour la première fois il montre une âme un peu fatiguée de sa solitude. On le devine inquiété de plus près, de plus bas par le monde et prêt à se joindre enfin à lui:
J'avais l'âge où la vie commence à prendre un goût plus douteux sur les lèvres; où l'on sent chaque instant tomber d'un peu moins haut déjà dans le passé[60].
Pourtant ce goût de la vie sur les lèvres, il ne renonce pas encore à lui trouver de la douceur. Ce n'est qu'apaisement, apprivoisement de la grande joie intérieure qui tournoyait en lui: il aime encore à sentir la délicatesse de ses émotions, les changements de son cœur.
Il chérit dans le désert l'absence de tout objet: tant les prétextes y sont monotones, on y éprouve avec plus de subtilité sa vie; elle ne prend aucune forme; elle demeure inoccupée, simple, nue:
Que viens-je encore chercher ici?—Peut-être, ainsi qu'un corps brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit, dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur[61].
Devant soi l'on ne contemple que des variations pures; les heures lentement modifient le vide sans fin, le teignent de couleurs imperceptiblement différentes; elles passent sans qu'aucune matière s'offre à leur transformation[62]. Et c'est comme si l'on tenait son âme sous ses yeux; elle s'échappe au-dehors, elle se déroule devant nous[63]; elle laisse voir délicieusement sa vicissitude:
Ah! de combien peu d'éléments est fait ici notre bruit et notre silence! le moindre changement y paraît...
Je voudrais que de page en page, évoquant quatre tons mouvants, les phrases que j'écris ici soient pour toi ce qu'était pour moi cette flûte, ce que fut pour moi le désert—de diverse monotonie[64].
La Porte Etroite est de toutes ses œuvres celle que Gide a le moins dominée: il l'a écrite presque malgré lui; ou plutôt elle s'est retournée contre lui, elle l'a contraint, elle s'est dictée à sa pensée, dédaignant ses intentions[65]. Ce qu'elle va nous révéler, c'est donc ce que Gide n'a pu s'empêcher de dire, ce qu'il y avait de plus profond en lui et qui est remonté au moment où il le croyait disparu.
Livre si cher qu'on voudrait n'en pas parler, nier même l'avoir lu pour le garder plus près de soi. Livre "si pur, si lisse" qu'on ne sait pas non plus comment en parler. Livre de si profonde et dangereuse importance qu'on ne résiste pas à la tentation d'en recueillir le sens.
Il faudrait le lire d'un seul trait, avec amour et larmes, assis, comme Alissa, par un temps trop beau sur ce banc de la marnière abandonnée d'où se découvraient au déclin du jour les champs vides et labourés:
L'été fuyait si pur, si lisse que, de ses glissantes journées, ma mémoire aujourd'hui ne peut presque rien retenir. Les seuls événements étaient des conversations, des lectures[66]...
C'est ainsi que les héros du Voyage d'Urien laissaient, au long d'eux-mêmes, s'écouler sans mémoire les heures merveilleuses et vaines. Dès la première lecture de La Porte Etroite, même si l'on ne veut pas encore écouter le sens intérieur du livre, on ne peut manquer de se sentir gagné par cette langueur et cette douce insatisfaction qui faisaient le charme des premières œuvres. Un incessant désir, tendrement irrité, s'échappe de nous. En quelle région du bonheur sommes-nous conduits? Il semble que ce soit sur ses extrêmes confins; ici nous n'aurons de lui que sa fuite et que ce faible cri qu'il nous abandonne en s'envolant de nous; il est pareil aux branches agitées par un oiseau surpris et déjà lointain:
L'été fuyait. Déjà la plupart des champs étaient vides où la vue plus inespérément s'étendait[67].
Ce n'est pas sans de profondes raisons que nous éprouvons ici cette détresse ravissante, ce plaisir frustré. La Porte Etroite est l'histoire de deux âmes timides qui font leur bonheur de leur impuissance même à atteindre le bonheur. Elles ont l'une et l'autre je ne sais quelle maladresse native aux choses de la vie, elles ne savent pas les prendre, elles sont frappées d'une sorte de pudeur qui est leur essence même, si bien qu'elles ne goûtent d'aise véritable qu'éloignées l'une de l'autre[68]. Elles se rétractent dès qu'elles se rapprochent: une mystérieuse impossibilité se glisse entre elles; une ruse inconsciente, issue du plus profond d'elles-mêmes, les sépare.
Nous ne sommes pas nés pour le bonheur[69],