dit Alissa; mais c'est de sainteté qu'elle se pense éprise; elle croit qu'elle n'écarte Jérôme que pour le mieux élever vers Dieu et qu'elle sacrifie au salut tout son "contentement humain[70]".—Mais elle ne se connaît pas tout entière: un ravissement plus subtil et moins clair que l'enthousiasme religieux l'entraîne à se dépouiller; à mesure qu'il se fait plus pressant, elle le découvre de moins en moins explicable:
Les raisons qui me font le fuir? Je n'y crois plus... Et je le fuis pourtant, avec tristesse, et sans comprendre pourquoi je le fuis[71].
En réalité elle est possédée par l'étrange passion de se priver; elle est née pour le dénuement; elle écoute une voix qui lui conseille de quitter tous ses biens; elle sourit à son mystérieux appel; elle est prise doucement de partout par un attrait invisible et sait bien qu'il n'est rien de meilleur que d'y céder. Comme le Ménalque des Nourritures Terrestres s'enivrait de son jeûne et marchait à travers la plaine dans un étourdissement voluptueux, de même elle ne résiste point au délice de se rendre pauvre:
Pourquoi donc inventai-je ici la défense? Serait-ce que m'attire en secret un charme plus puissant encore, plus suave que celui de l'amour? Oh! pouvoir entraîner à la fois nos deux âmes, à force d'amour, au-delà de l'amour[72]!...
Si l'abstention l'enchante si profondément, c'est qu'elle lui révèle les longs plaisirs de l'âme. Alissa trouve à se priver une joie plus certaine qu'à se satisfaire; à mesure qu'elle éloigne l'objet qu'elle poursuit, elle sent son âme s'étendre heureusement et comme s'étirer en elle:
Et je me demande à présent si c'est bien le bonheur que je souhaite ou plutôt l'acheminement vers le bonheur. O Seigneur! Gardez-moi d'un bonheur que je pourrais trop vite atteindre! Enseignez-moi à différer, à reculer jusqu'à Vous mon bonheur[73].
Dans l'achèvement l'âme s'évanouit; mais en prolongeant indéfiniment son attente, on la voit progresser, on goûte chaque mouvement qu'elle fait[74]: elle bouge un peu à chaque instant; elle glisse en nous, elle nous frôle intérieurement de son avancement délicat.
L'héroïsme d'Alissa, c'est une joie secrète et inavouée. Dans son effort pour se dépasser inépuisablement, pour quitter tour à tour chacun de ses attachements et pour aller plus loin, l'âme trouve son bien. Car des liens qui la veulent retenir, elle reçoit, à mesure qu'elle les brise, le sentiment d'elle-même; elle est comme celui qui est joyeux parce qu'il échappe à toutes les mains qui cherchaient à le saisir, et qu'enfin le voici loin de tous, seul et vivant:
Alissa écarte en souriant toute promesse de récompense[76]; en même temps qu'elle s'arrache à Jérôme, elle renonce au bienfait de son sacrifice; elle veut ne rien attendre de la mort. C'est qu'ainsi doublement dépouillée, elle touche de partout son âme, elle recueille sa tension et sa vaine dépense, elle la perçoit comme les cordes d'un instrument méditent leur ton qui n'est qu'une pure disposition d'elles-mêmes[77]. Telle est l'obscure volupté que cherche, sans le savoir, son esprit timide. Et malgré l'affreuse ignorance où se débat son agonie, il ne faut pas dire qu'elle se soit trompée: de son héroïsme elle a connu au fur et à mesure le prix, elle a longuement goûté la joie. Il ne fut en elle si spontané que parce qu'il était la seule façon qu'elle sût d'être heureuse.
Il ressemble au grand effort de l'immoraliste pour s'emparer de lui-même en repoussant toutes les possessions qui le divertissaient.
Mais il est plus aimable de comparer la Porte Etroite tout entière à cette matinée radieuse et comme suspendue par sa délicatesse même, où Jérôme, s'approchant à pas étouffés, surprend Alissa au fond du jardin:
Voici l'instant, pensai-je, l'instant le plus délicieux peut-être, quand il précéderait le bonheur même, et que le bonheur même ne vaudra pas[78].
Ou bien nous dirons: la trace que laisse ce livre dans notre souvenir ressemble au dernier geste d'Alissa:
Un instant elle me regarda, tout à la fois me retenant et m'écartant d'elle, les bras tendus et les mains sur mes épaules, les yeux emplis d'un indicible amour[79].
Eloigner doucement de nous l'objet vers quoi toute notre âme nous entraîne, afin de sentir monter en nous, lentement et de plus en plus, notre âme.
Isabelle est l'œuvre la plus récente de Gide. Elle donnera peut-être plus tard quelque embarras aux faiseurs de classifications. A la fois elle s'attarde et elle ouvre une ère nouvelle. Elle est indécise et un peu languissante comme un enfant qui change d'âge. Gide, au moment où il l'écrit, vient de découvrir d'immenses richesses qu'il ne soupçonnait pas; par son émerveillement il est distrait; il pense avec tant de plaisir à tout ce qu'il va pouvoir faire qu'il ne se donne pas entier à sa tâche; il est partagé entre elle et l'avenir; et ce qu'il refuse de lui-même à l'œuvre présente, c'est le passé, ce sont des habitudes qui tout naturellement viennent y suppléer. Isabelle c'est cet instant de délicate paresse que l'on s'accorde avant de se lancer dans une entreprise nouvelle dont on n'aperçoit pas la fin. Œuvre à la fois trop bien faite, parce que s'y emploie toute la science acquise pendant la période qu'elle achève, et incertaine, parce qu'elle est l'essai d'une manière encore mal consciente[80].
Si peu qu'on l'y découvre, Gide pourtant, même dans Isabelle, montre son âme. Comme Gérard semble épris! Mais ne serait-ce pas de son amour? Il cherche lentement; il aime tous les retards de sa curiosité. Passionnément penché sur les traces de l'invisible Mademoiselle de Saint-Auréol, la volupté qu'il goûte c'est celle du chasseur, celle de Michel quand il passait la nuit dans les bois, auprès des pièges tendus par Bute. Car ne sait-il pas à l'avance que de l'objet qu'il poursuit il n'a rien à espérer?
Connaître la vie secrète d'Isabelle de Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et ténébreux[81]...
Gérard écoute son âme en lui fiévreusement attentive; c'est elle qui plus que tout l'intéresse:
Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peindre le désordre, fut uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non sans doute, mais, amusé jusqu'au cœur par une excitation si violente, comment ne me fussé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour[82].
Et qu'importe enfin si la femme qu'il trouve n'est que l'image sans vie de celle qu'il a désirée? Songea-t-il jamais sérieusement à s'emparer d'elle? Ses paroles quand il rencontre la vraie Isabelle, cette sorte de lassitude polie que tout de suite il oppose à ses provocations, indiquent assez combien il souhaitait peu cette entrevue tant recherchée. Il a épuisé tout son bonheur avant d'atteindre l'occasion de se satisfaire; et le désir déçu revoie vers le cœur avec plus de suavité.
Voilà ce qu'Isabelle enferme de l'ancienne âme de Gide. L'amour de Gérard est pareil à cette longue promenade qui, dans La Tentative Amoureuse, conduisit Luc et Rachel jusqu'au parc entouré de murs; puis, un jour, étant revenus, ils le trouvèrent libre et vide; mais ils avaient été heureux.
Malgré cette analogie on peut lire dans Isabelle autre chose que du passé. Gide y laisse paraître un peu de son âme nouvelle. Pour la première fois il sort de lui-même; par un grand effort il s'arrache à son isolement; il s'oublie; il se perd un peu parmi le monde; une sorte de pitié l'attache à d'autres vies que la sienne. De temps en temps je cesse de sentir ce dégagement de son cœur, ce subtil intervalle qui jusqu'ici toujours l'a distingué de ce qu'il aimait; il est des moments où par la sympathie il s'unit et se confond à ses personnages[83].
Ainsi nous allons le quitter au moment où son âme, qu'il a si bien retenue jusqu'ici, est sur le point de céder. Nous l'avons suivie pendant le long développement de sa solitude: nous l'avons vue devenir heureuse, changer sa crainte en volupté, mais sans renoncer à sa défense et à son repliement. Voici qu'elle s'est suffisamment éprouvée elle-même et qu'elle sent le besoin de se donner.
Il est impossible de prévoir quelle sera maintenant sa destinée: en voulant la définir à l'avance nous ne ferions que l'embarrasser. Ecartons d'elle toute attente et que notre regard sache ne pas l'accompagner plus loin. Nous avons prétendu non pas lui retirer l'avenir, mais seulement décrire jusqu'ici sa continuité.
[1] Le Prométhée Mal Enchaîné, p. 25. Nous avons déjà vu que, dans beaucoup de phrases, la dépendance des propositions trahissait cet amour de Gide pour la relation. Il faut signaler ici l'abondance des formules telles que "d'autant plus ... que" "tantôt ... tantôt". Sans cesse Gide compare les choses, se plaît à considérer le rapport entre leurs modifications respectives: "Ah! de quelle abondance d'or, au-dessus de la dune, tantôt, le soleil déjà disparu inondait encore la plaine!" (Amyntas, p. 254.)
[2] "Les émotions sont perpétuellement dans une réciproque dépendance." (Les Cahiers d'André Walter, p. 152.)
[3] Les Nourritures Terrestres, p. 183.
[4] Amyntas, p. 275.
[5] Les Nourritures Terrestres, p. 99.
[6] Les Nourritures Terrestres, p. 109.
[7] Le Prométhée Mal Enchaîné, p. 174. Cf. Les Nourritures Terrestres, p. 27: "... tant il semblait que cette torpeur vînt de la complexité même de mes pensées, et de mes volontés indécises", et Les Cahiers d'André Walter, p. 48: "Je m'efforçais de leur parler; mais je m'embarrassais d'idées trop hautes".
[8] Paludes, p. 220.
[9] Les Nourritures Terrestres, p. 126.
[10] Cf. Les Cahiers d'André Walter, p. 245: "Dans le silence et l'obscurité de la nuit, j'ai suivi l'enchaînement de mes idées—C'est très drôle," etc.
[11] Cf. Les Cahiers d'André Walter, p. 142: "Ce qui m'empêche d'écrire, fût-ce des notes très hâtives, c'est la complexité inextricables des émotions, etc."
[12] Les Nourritures Terrestres, p. 63.
[13] Les Nourritures Terrestres, p. 77–78.
[14] Cette incapacité de choisir, cette impuissance à oublier ce qui n'est pas donné, c'est l'impartialité. Gide est possédé par l'impartialité. Elle n'est pas en lui produite par un effort de la raison, elle n'est pas une justice froide et appliquée, elle est une subtile passion. Gide n'a pas besoin de se contraindre pour tenir compte des idées adverses, des sentiments contraires à ceux qu'il considère. Il les éprouve naturellement tous ensemble, et c'est naturellement qu'il ne se décide pas entre eux; il ne peut souffrir que les droits d'aucun possible soient méconnus, parce qu'il les embrasse tous d'une vue spontanée. Il n'arrive pas à l'impartialité, il y cède, comme on favorise un penchant de son cœur.
Ce qui fait l'intérêt de sa critique, c'est justement qu'elle est un exemple d'impartialité naturelle: elle n'est pas inanimée comme un verdict entouré de ses considérants, elle ne se maintient pas entre des élans opposés dans un juste milieu; mais elle est elle-même un élan vers la justesse, elle trouve avec une sorte d'entrain le jugement le plus équitable, elle compose, avec un plaisir que le lecteur partage, une vérité toute diverse et nuancée.—Il est curieux de voir Gide aux prises avec un livre ou avec un auteur. On retrouve dans son article tout le travail de son âme: d'abord il est indécis, arrêté, il ne sait par où commencer, il refuse même de choisir une attitude: "Vous me demandez mon opinion sur le vers libre.—En ai-je seulement? On vit si bien sans opinions" (Prétextes, p. 114).—Puis il se résigne; il entreprend d'exprimer l'ensemble complexe de sa pensée; il pose peu à peu toutes les considérations qui l'entravaient, il construit son opinion en reprenant plusieurs fois son assertion première, en la corrigeant, en la préservant sans cesse des abus où elle pourrait glisser, en lui interdisant sans cesse de devenir exclusive. Elle finit par former un système ingénieusement équilibré et compensé.—Ainsi Gide se délivre peu à peu de sa pensée. On sent, à mesure qu'on le lit, à la fois l'embarras qu'elle lui donnait, l'hésitation dont elle l'emplissait, et la joie qu'il éprouve à la présenter sans sacrifices, avec toutes ses affirmations et toutes ses restrictions.
Cette impartialité active, loin de s'endormir avec l'âge, loin de céder la place à quelque confortable opinion, dans le genre de celles qu'adoptent tant d'écrivains quand ils parviennent à la quarantaine, n'est jamais apparue plus vivace que dans les Nouveaux Prétextes. Elle y est même très consciente et très délibérée. Il ne faut que lire les pages 160, 175, 189, 191, et surtout la réponse à la lettre de Jules Renard, p. 322.
[15] Les Cahiers d'André Walter, p. 190.
[16] Ibid. p. 132.
[17] Les Cahiers d'André Walter, p. 203.
[18] Ibid. p. 145. Cf. p. 19: "La vie intense, voilà le superbe: je ne changerais la mienne contre aucune, j'y ai vécu plusieurs vies, et la réelle a été la moindre."
[19] Le Voyage d'Urien, p. 17.
[20] Le Voyage d'Urien, p. 63.
[21] Ibid. p. 65.
[22] Le Voyage d'Urien, p. 56.
[23] Les Poésies d'André Walter. (Vers et Prose. Tome VIII, p. 50.)
[24] El Hadj, (Philoctète, p. 165.)
[25] "Ce n'est pas des actes que je veux faire naître, c'est de la liberté que je veux dégager." (Paludes, p. 207.)
[26] "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent." "Et cela surtout m'y intéresse que j'y ai mis sans le savoir." (Préface de Paludes, p. 139.) Par l'interprétation que je donne ici de Paludes, je ne prétends d'ailleurs pas épuiser le sens de ce livre admirable, un des plus importants que Gide ait écrits. Je ne cherche qu'à marquer par où il se rattache à l'ensemble de l'œuvre.
[27] Paludes, p. 173.
[28] Ibid. p. 174.
[29] Paludes, p. 212.
[30] Ibid. p. 254.
[31] Pour rendre "l'existence intolérable", "il suffit qu'elle puisse être différente et qu'elle ne le soit pas." (Paludes, p. 180.)
[32] Le sujet du Prométhée mal enchaîné est extrêmement complexe et difficile à analyser. Cependant on y peut voir une peinture des effets et des répercussions d'un acte gratuit. Le Miglionnaire est essentiellement celui qui ne dépend pas de ses actions, mais de qui ses actions dépendent. Au contraire Coclès et Damoclès sont irrémédiablement prisonniers de ce qui leur arrive: ils n'ont pas la force de se maintenir distincts des événements en quoi leur vie prend forme.
[33] Paludes, p. 212.
[34] Les Nourritures Terrestres, p. 59.
[35] Les Nourritures Terrestres, p. 26.
[36] Ibid. p. 60. Cf. p. 34 "... et tu ne comprends pas que l'unique bien c'est la vie..."
[37] Les Nourritures Terrestres, p. 80.
[38] Ibid. p. 113.
[39] Les Nourritures Terrestres, p. 33. Cf. p. 37.
[40] "Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à la vie; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose,—passionnément." (Les Nourritures Terrestres, p. 16). Le changement n'est pas aussi radical que ce passage semble l'indiquer: la méfiance que Gide éprouvait pour la vie s'est transformée en enthousiasme de sa propre vie.
[41] Les Nourritures Terrestres, p. 33.
[42] Les Nourritures Terrestres, p. 21.
[43] Saül, p. 130.
[44] Saül, p. 134.
[45] L'Immoraliste, p. 29.
[46] L'Immoraliste, p. 173.
[47] Ibid. p. 214.
[48] Ibid, p. 215.
[49] La générosité du Roi Candaule ne ressemble-t-elle pas à cette ouverture d'une âme trop élargie? Michel dédaigne de posséder; Candaule ne sait pas posséder. Il a je ne sais quoi de trop grand, de trop ample; il est inapte à l'avarice. Il ne peut empêcher que s'ouvre sa main, et ce qu'il y tenait s'en échappe. Il offre, il permet, il donne parce qu'il ne connaît pas cet oubli de tout le reste en quoi consiste la propriété. L'homme retombe sur ce qu'il possède, comme la nuit on se rendort dans le même creux du lit. Mais Candaule est trop clairvoyant; il ne sait pas dormir.
[51] L'Immoraliste, p. 72. Cf. p. 169: "Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle; je la repoussai, luttai contre elle, m'irritant contre moi de ne pas mieux m'en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d'exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l'inquiétude douloureuse qui l'avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur."
[52] "Le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque." L'Immoraliste, p. 77.
[53] L'Immoraliste, p. 136.
[54] Ibid. p. 256.
[55] Avant même qu'il n'en souffrît, Michel déjà disait: "Je me sentais brûler d'une sorte de fièvre heureuse, qui n'était autre que la vie." L'Immoraliste, p. 76.
[56] Les Nourritures Terrestres s'achèvent par une phrase troublée qui fait pressentir cette découverte: "Sanglot; lèvres serrées; convictions trop grandes; angoisses de sa pensée. Que dirais-je? choses véritables.—Autrui—importance de sa vie; lui parler..." p. 206.
[57] L'Immoraliste, p. 185.
[58] Ibid. p. 186.
[59] L'Immoraliste, p. 187. Cf. 236: "La société des pires gens m'était compagnie délectable."
[60] Amyntas, p. 105. Epigraphe du Renoncement au voyage.
[61] Amyntas, p. 255.
[62] "Ce n'est rien d'autre, j'imagine, qu'un Monet dut aller y prendre. L'analyse de son métier, de son œil; la connaissance la plus simple de chaque ton en soi, etc..." Amyntas, p. 99.
[63] "Je sais que, certains jours d'enfance, .... ma tristesse parfois s'est soudain échappée de moi, tant elle se sentait comprise et reçue en le paysage—et qu'ainsi devant moi je la pouvais délicieusement regarder." Les Nourritures Terrestres, p. 150.
[64] Amyntas, p. 255–256.
[65] "On trouve à l'origine de La Porte Etroite, si étonnant que cela paraisse, une intention de satire: la satire du sacrifice de soi." C'est ce que nous apprend Henri Ghéon à la fin d'un très intéressant article, intitulé: La Porte Etroite et sa fortune, qui parut dans le Tome XXI de Vers et Prose.—La Porte Etroite reprend, en le précisant, le sujet du vague roman esquissé dans Les Cahiers d'André Walter.
[66] La Porte Etroite, p. 57.
[67] La Porte Etroite, p. 59. Cf. p. 190: "C'était par un clair soir d'automne où jusqu'à l'horizon sans brume on distinguait bleui chaque détail, dans le passé jusqu'au plus flottant souvenir."
[68] Voir surtout le chapitre VI et la promenade à Orcher. Il faudra mille subterfuges pour que Jérôme et Alissa reprennent l'habitude l'un de l'autre. Jérôme n'obtiendra qu'à force de diversions, de pouvoir dire: "Déjà diminuait cette crainte que souvent je sentais en elle, cette contraction de l'âme qu'elle craignait en moi." (p. 169.)
[69] La Porte Etroite, p. 170. Cf. p. 63: "La vie avec elle m'apparaît tellement belle que je n'ose pas ... comprends-tu cela? que je n'ose pas lui en parler." Et plus loin: "J'ai peur que cet immense bonheur, que j'entrevois, ne l'effraie!"
[70] La Porte Etroite, p. 204.
[71] Ibid. p. 228.
[72] La Porte Etroite, p. 241. Jérôme, lui aussi, connaît "ce charme plus puissant ... que celui de l'amour". Quand Alissa l'a quitté pour la dernière fois, il reste "longtemps pleurant et sanglotant dans la nuit."
"Mais la retenir, mais forcer la porte, mais pénétrer n'importe comment dans la maison, qui pourtant ne m'eût pas été fermée, non, encore aujourd'hui que je reviens en arrière pour revivre tout ce passé ... non, cela ne m'était pas possible, et ne m'a point compris jusqu'alors celui qui ne me comprend pas à présent." (p. 206.)
[73] La Porte Etroite, p. 219. Cf. Les Nourritures Terrestres, p. 85 "Nous usions nos splendides jeunesses attendant le bel avenir, et la route y menant ne paraissait jamais assez interminable."
[74] "Si bienheureux qu'il soit je ne puis souhaiter un état sans progrès." La Porte Etroite, p. 221. "J'aimais l'étude du piano parce qu'il me semblait que je pouvais y progresser un peu chaque jour..." et la suite. Ibid. p. 220.
[75] Nouveaux Prétextes, p. 172. "A propos d'un article sur la Porte Etroite."
[76] "C'est par noblesse naturelle, non par espoir de récompense que l'âme éprise de Dieu va s'enfoncer dans la vertu." (p. 185.)
[77] "... Sans doute il a déjà pu reconnaître que, plus le devoir qu'on assume est ardu, plus il éduque l'âme et l'élève." (p. 121.)
[78] La Porte Etroite, p. 166.
[79] Ibid. p 205.
[80] Avec Isabelle, Gide entreprend la peinture des autres vies; mais d'abord il ne s'exerce qu'aux visages. Point d'âmes vraiment profondes dans ce roman; mais Gide n'y a travaillé que les corps; il s'est employé à bien décrire l'aspect sensible de ses personnages, à les détacher physiquement de lui-même.—Isabelle est une expérience, ou plutôt une sorte de preuve que Gide se donne à lui-même: il l'écrit pour se convaincre qu'il est capable de tracer le décor d'un roman et de dessiner l'apparence des héros.
[81] Isabelle, p. 114.
[82] Isabelle, p. 128.
[83] "Celle-ci (Madame de Saint-Auréol) me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant, mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale... Et soudain, plus haut que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre à travers le jardin." (p. 138–139.)
D'abord je vis et cela est magnifique.
A. G.
En achevant ce portrait d'André Gide, je sens que je n'ai pas réduit les hostilités dont j'avais entrepris de le défaire. Beaucoup diront sans doute: "Nous voyons bien de cette âme l'unité. Mais comme elle nous paraît timide et mal résolue! Que ses hésitations sont peu naturelles! Et ce détachement dont vous parlez, n'est-ce pas une sorte d'incapacité?"
Peut-être leur reproche semblera juste. Pourtant il ne l'est pas. Songeant à satisfaire ceux que gênaient l'indécision et la plasticité d'André Gide, je me suis attaché surtout à marquer la suite de ses sentiments et la fidélité à soi-même de son âme. Or cette âme ne se demeure fidèle que par une sorte de privation; d'un livre à l'autre elle ne se ressemble que par une certaine douce manière de refuser, elle ne garde que sa timidité, elle n'emmène que sa délicatesse séparée. Ainsi ai-je été conduit à insister surtout sur son défaut.
Pour la faire aimer il eût fallu montrer ce qu'elle avait de positif. Il n'y a pas en elle que cet isolement. Sa timidité n'est que le signe de ses richesses; elle les cache, mais elle les implique. Derrière son hésitation il faut voir ce qui la commande, toutes ses pensées et toutes ses passions.
Je voudrais, avant de finir, expliquer, puisque je suis de ceux qui l'aiment, pourquoi j'aime cette âme.
Il est certains esprits très puissants dans lesquels on devine des régions éteintes, sombres. Il y a en eux des points insensibles, des parties que ni la caresse ni l'offense ne sauraient émouvoir. La profondeur de leur pensée est faite de plusieurs méconnaissances: ils ne sont si forts que parce qu'il y a des choses qui ne les intéressent pas et la grande lumière dont ils brûlent, s'alimente de beaucoup de nuit.
Mais Gide, il est complètement clair; pas d'oppositions d'ombre et de jour: un éveil entier. Il répond de partout comme le cristal, et sans en avoir l'uniformité. Il est prêt à tout; nulle part, si abrupte soit mon attaque, je ne le trouve sommeillant; mais en lui déjà vibrent une pensée unique, une émotion incomparable. Ame toujours intacte et que vivre ne déforme pas; nulle nécessité, en la tirant d'un côté ou de l'autre, ne détruit son intégrité naturelle; elle se garde parfaite. Non pas qu'elle soit impassible, elle agit; mais en fonctionnant elle préserve tous ses rouages, elle les exerce tous à la fois, ne laisse aucun se rouiller. Elle est vive et reste totale comme un lac avec tous ses flots.
Puisque dans une âme on distingue l'esprit et le cœur, en celle-ci j'aime d'abord l'étendue de l'esprit.—Chacune de nos idées a un penchant à retomber sur elle-même, à se faire lourde et seule; dès qu'on l'écoute, toute autre est exclue. Mais Gide maintient toutes ses idées à la fois élevées; il ne consent pas à leur inertie; il ne permet à aucune de triompher des autres en s'étalant sur elles: avec vigilance il répartit entre toutes une soigneuse flamme, il alimente sans cesse leur combat. Ce n'est pas qu'il demeure en deçà d'elles, s'amusant en sceptique de leur entrechoc; mais il se donne à toutes en même temps, il apporte à toutes sa foi, il ne se laisse pas décourager à leur contradiction; elles ont beau se repousser: il les embrasse d'une même croyance; il est à la fois à toutes attaché et de toutes arraché. Cet esprit ne connaît pas les sacrifices logiques; il est aussi avide qu'aucun autre de la vérité; mais il veut l'obtenir sans renoncer à aucune part de lui-même; il souffle sur toutes ses idées, il ravive de son assentiment les plus incertaines et ne se satisfait qu'à les sentir toutes à la fois "bien prises" en lui.
La vérité qu'il compose ainsi n'est pas une explication, mais une image exacte et complète de la réalité[1]. Autant de pensées en lui qu'il y a d'objets dans le monde.
Que les esprits trop simples sont disgracieux! Ils sont pareils à ces gens qui ne savent pas voir les choses; ils me donnent le même malaise. Voici devant eux comme devant moi tout ce qui existe. Mais non: ils n'aperçoivent que ce qu'ils savent déjà, ils ont une pauvre idée et rien ne la peut démentir, car ils ne reconnaissent en dehors d'eux que ses confirmations; ils sont au milieu du monde comme s'il était fait juste à leur taille et qu'ils n'eussent qu'à s'y installer; ils le trouvent commode et ne se doutent pas qu'il est admirable. Qu'est-il de plus impie qu'un homme qui ne voit pas ce qui est?—Une idée ne m'est rien tant qu'elle est seule, tant qu'elle ignore que beaucoup d'autres, partout dispersées, en silence lui répondent, la restreignent et, pourrait-on dire, la "rattrapent". Je n'ai que faire d'une idée qui n'a pas voyagé, qui n'a pas pris conseil de toutes les autres ni médité leur différence. Car dans la réalité rien n'est définitif, rien ne s'achève à soi, rien n'existe qui ne soit un peu contredit, compensé et comme réparé par mille autres choses.
L'esprit de Gide est inlassablement égal à l'énorme complication des choses: par je ne sais quelle promptitude il est toujours à leur disposition, il satisfait toujours à l'exigence de leur infinité. C'est là ce que j'aime en lui. Avec toutes ses idées qu'il tient délicatement en jeu, il imite le monde. Je n'ai pas à craindre qu'il le déforme de ses préoccupations; il est un miroir sensible et intelligent, il se conserve si juste et si intact que sa réponse est parfaitement limpide.—Sans doute il n'ajoute à ce qu'il constate aucune justification, il ne découvre par aucun effort aucune convergence cachée sous la diverse apparence, il n'est pas de ceux qui d'un long rayon étroit éclairent tout à coup le monde jusque dans sa profondeur. Mais il le représente sans défaillance, il lui est à toute heure équivalent, il contient sans cesse toute sa combinaison et tout son nœud. Point de jugements, mais une entière fidélité. C'est assez pour moi. Enfin je trouve un esprit qui ne se préfère pas à ce qu'il voit, qui respecte la réalité et lui offre, pour qu'elle s'y reproduise, toute son étendue, sans autre souci que de se rendre scrupuleusement sincère.
Ce n'est pas seulement par l'intelligence que Gide est tout accueil.—Pas plus qu'il ne consent de retranchements parmi ses idées, il ne touche à ses sentiments: aucun désir en lui ne se soumet les autres, ils vivent tous ensemble. Cœur nulle part apaisé; l'attention règne en tous ses amours, de tous ses amours il veille. Qui ne sent, à la simple lecture des livres de Gide, cette sorte de guet subtil de toute son âme?
Et parce que nul amour en elle n'est dominant et exclusif, à cause de cette active égalité intime, son âme est prête sans cesse à recevoir tout l'univers, elle se dispose à sa rencontre; elle tourne vers partout un visage que l'attente et l'admiration font silencieux. Comme j'aimais son intelligence entièrement déroulée, j'aime encore en Gide cette immensité secrète du cœur.
Par là surtout il m'est cher, par là il a influé sur moi.—C'était je ne sais quoi d'impatient au fond de moi, une plus grande soif, une demande muette et infinie, l'avertissement confus de l'innombrable univers. Quand j'ai rencontré Ménalque, j'ai senti se défaire soudain mon malaise et naître un émerveillement délicat, comme égaré: ne plus rien refuser, ne plus savoir de différences ni de dignités, devenir tellement ignorant de toute prédilection que chaque minute s'emplisse d'un plaisir qui vaille tous les autres. Je me souviens de cette longue année délicieuse, il me semblait que tout un paradis se fût épanoui en moi; j'entendais son chant perpétuel dans mon cœur; sur les routes les plus arides m'accompagnait une joie infatigable. J'étais si bien donné au monde que je n'y trouvais plus aucun mal. J'avais appris à ne rien négliger: chaque matin je devinais à la couleur du jour entre les persiennes, quel temps il ferait. Il y avait entre deux collines une échappée sur la lande: toutes les heures, avec volupté, je revenais voir, insensiblement modifiée, la nuance du lointain pays bleu.
Sans doute on ne peut vivre toute sa vie sans préférence. Mais je plains ceux qui n'ont pas connu cette extase, cette attente et cette ferveur indéfinies. Je pense qu'il n'y a point de véritable amour, bien fort, bien partial, bien injuste, si ne l'a précédé une longue période de cette indifférence passionnée qui me transportait alors. L'âme y prend de la violence, je ne sais quel élan sans limites; elle se déplie tout entière, elle connaît son étendue. Et quand elle découvre enfin où se poser, quand vient le temps de se rendre fidèle, c'est de toute sa force qu'elle s'abat sur l'objet choisi.
Un être intact: voilà ce que j'admire en Gide. La vie ne l'entame pas, n'arrive pas à le diminuer; on ne voit pas sur lui les traces qu'elle laisse sur tous ceux qui l'environnent. Il n'abandonne rien de lui aux événements qu'il traverse. Je ne trouverai en lui aucun de ces grands renoncements qui dorment, comme un pauvre, la tête entre ses bras, dans le cœur des hommes de quarante ans. Je contemple celui qu'aucune défaite n'a touché. De là cette joie terrible dont il est possédé et qui fait que s'écartent de lui tous les gens blessés.
Il y a la joie qui nous vient d'obtenir une chose très désirée. Elle est humble, car elle ne dépend pas de nous, ne peut naître toute seule; nous sommes obligés de la demander et d'attendre; elle ne commence qu'avec ce que l'on nous accorde. Mais une autre joie est celle de l'homme qui sent dans le silence tous ses membres bien à leur place et le jeu secret de chacun et sa fine articulation; la joie de l'homme qui tient son âme avec toutes ses idées, tous ses penchants, toutes ses volontés sans aucune exception et qui en perçoit l'exercice parfait, la santé sans défaut. Il n'a besoin de personne: son existence seule suffit à le combler; il marche; il connaît qu'il vit; il mesure la force qu'il est; à chaque pas il est tout présent; il n'apaisera pas ce bonheur indompté. C'est de cette joie que Gide est empli, c'est elle qui l'accompagne partout comme une servante obstinée qui parle sans paroles et qu'il s'enchante de ne pouvoir contraindre à se taire.
Rien n'est plus défendu qu'une telle joie. Il faut l'étouffer pour vivre comme il convient, il faut l'exiler dans la plus soigneuse profondeur, il faut ne plus savoir d'elle que son nom très mystérieux. Les événements, qui se succèdent sans relâche avec une humble fièvre, ne viennent que pour nous distraire d'elle, que pour l'empêcher de monter en nous. Elle est notre plus grand crime possible et nous passons notre vie à en écarter la tentation. Nous ne sommes pas nés pour être joyeux, mais pour souffrir, pour nous détruire et pour n'être plus.—C'est par effroi que nous avons laissé s'établir un tel silence autour de l'Immoraliste, qui est un grand livre.
Mais moi, que ferai-je si cette joie interdite, parfois je la ressens? Je ne peux pas la nier, elle est aussi claire à certains instants que ma vie même. Ceux qui prétendent n'être pas concernés par l'Immoraliste[2], ils ne connaissent donc pas ces matins où l'on se réveille bien? Ah, dur bonheur, je te souffre plutôt que je ne jouis de toi. Je tiens en moi mon être tout entier, nu et violent comme un animal. Que l'air est donc précis et terrestre! Je ne sortirai pas sans offense, je heurterai en passant tout ce qui s'est levé ce matin d'humble et d'honnêtement disposé. Il faut que je rie. Et de qui donc ai-je besoin? Quelle tâche me capterait? Je suis homme et l'on ne peut pas du moins m'en empêcher. Il y a quelque chose en moi d'irréductible. Je peux être détruit; mais en ce moment
Je vis et cela est magnifique[3].
Je loue Gide d'avoir osé l'expression de cette joie. Nietzsche sans doute avant lui l'avait enseignée. Mais Gide l'a racontée. Et que pèse un précepte auprès d'une description?
Il faut achever. Ceci même que je viens d'exalter en Gide, peut-être je ne l'aimerais pas si je le trouvais seul. De Nietzsche à la longue je me suis détourné, pour avoir découvert trop exclusive et monotone sa préoccupation. J'étouffe dans l'immoralisme; bientôt une grande soif de faiblesse; il faut que je cède enfin et que je ne sois plus parfait. C'est le désir d'être atteint, semblable au sommeil. Mais justement Gide, parce qu'il ne s'entête jamais, échappe de toutes parts à l'obligation de rester intact; je devine et j'aime chez lui une inquiétude muette du meilleur[4], le pressentiment d'une joie plus pure. Il est mal content de son contentement, il en ressent le défaut, il ne le subit pas sans crainte, il cherche par où se rendre pauvre et comment obtenir d'avoir besoin. Déjà les restrictions que le Retour de l'Enfant Prodigue, Amyntas (Le Renoncement au Voyage), la Porte Etroite ajoutent à l'Immoraliste, indiquent le tourment d'une âme que son bonheur ne réussit pas à enfermer.
Est-ce à dire qu'il faille considérer Gide comme déjà chrétien et la Porte Etroite comme un livre religieux? Seuls peuvent accepter cette opinion ceux qui ne savent ni ce qu'est Gide ni ce qu'est le christianisme, et pour qui douter de la physiologie c'est entrer en religion.
Je prétends ici louer en Gide non pas l'avènement d'une foi nouvelle, mais seulement un admirable désir d'aller plus loin, une impatience infatiguée. Car il faut bien y revenir; de ce que j'annonçais au début et qui est le grief cardinal des adversaires de Gide je veux faire mon dernier motif d'admiration: Gide n'a pas fini; nous ne le tenons pas encore, nous ne pouvons pas l'insérer à sa place, avec sa notice, dans une anthologie. Que faire? Il est vivant, il m'échappe comme il vous élude; mais je lui en sais gré, tandis que vous le boudez.
Je vous propose, chère amie, écrit-il à Angèle, une belle définition du génie: le génie c'est le sentiment de la ressource[5].
Avec qui, ce sentiment, l'eûmes-nous jamais plus certain? Laissons ceux qu'attache et qu'entrave leur passé; nous savons par ce qu'ils ont fait tout ce qu'ils feront; nous sommes bien tranquilles: ils ne nous surprendront plus. Mais je me tourne vers Gide: ses livres au début contenaient, chacun, toute son âme; puis ils l'ont partagée entre eux, ils se sont écartés les uns des autres, ils se sont séparés par des intervalles de plus en plus larges. Et la promesse qu'ils donnent pareillement s'est amplifiée; plus que jamais ils me demandent d'attendre; ils éloignent toute limite, ils s'effacent devant l'avenir en regardant vers lui. Ils semblent dire: "Non, tout cela ne comptait pas. C'est maintenant que nous allons commencer."
Quel écrivain, à quarante ans parvenu, nous obligea jamais à tant d'espoir?
1911.