Méphistopheles, (détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.

Vendredi 20 février.—Toutes les fois que je revois les gravures du Faust[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de mon tableau.

Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.

J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.

*

Dimanche 22 février.—Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est venu me prendre à l'atelier.

—Ébauché, avec Soulier, le fond.

*

Mardi 24 février.—Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.

—Le Salon retardé.

Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.

*

Vendredi 27 février.—Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de distractions, telles que réunions entre amis[71], etc. Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

—Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.

*

Jeudi 28 février.—Fait la tête du jeune homme du coin.

A Nassau...............................  11 fr. 50
A Prévost..............................   1     50

—Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si propres à la nature de son talent....

J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le Gœtz de Berlichingen de Gœthe[72], sur ce que m'en a dit Pierret.

*

Dimanche gras, 29 février.—Fait l'autre jeune homme du coin, d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.—Dîné chez la mère de Pierret.

—Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon ami.


[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de Faust que Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables d'originalité et de verve. Les gravures du Faust dont il est question ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste allemand Pierre de Cornélius qui datent de 1810.

[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.

[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les différentes œuvres que cite le Catalogue Robaut:

Année 1828, Selbitz blessé (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65 francs, en 1874 (vente Jacques Leman).

A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite de lithographies: 1° Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz (acte I, scène II); 2° Weislingen attaqué par les gens de Gœtz (acte I, scène II); 3° Weislingen prisonnier de Gœtz (acte I, scène IV); 4° Gœtz écrit ses mémoires (acte IV, scène V); 5° Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens; 6° Adélaïde donne le poison au jeune page (acte V, scène VIII); 7° Weislingen mourant (acte V, scène X).

Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° George affublé d'une armure, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° L'Évèque et Adélaïde jouant aux échecs, même planche (acte II, scène I); 3° Adélaïde congédiant Weislingen, mine de plomb (acte II, scène VI); 4° Lerse, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° Gœtz et les paysans, mine de plomb (acte V, scène V); 6° Adélaïde donne le poison au jeune page (mine de plomb et lavis).

Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de gravures sur bois pour le Magasin pittoresque: 1° Frère Martin et Gœtz; 2° Gœtz blessé; 3° Gœtz écrivant ses mémoires; 4° Mort de Gœtz.

En 1850, deux toiles: l'une, Weislingen enlevé par les gens de Gœtz; l'autre, Gœtz recueilli par les Bohémiens.

Pauvre Crane... (Lith., détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.


Lundi 1er mars.—Je n'ai point travaillé de la journée.

—J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

—Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante:

«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un peintre: che improvisa novella!... et devine ce qui me fait t'écrire: c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple à imaginer ne te sera pas venu.

«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions mieux autrefois. Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'un Sénat, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant mieux, tu es plus heureux que moi.

«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: «C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»

—J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, après tant de temps!

—Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

*

Mercredi 3 mars.—Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du Déluge. Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

—Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.

—Composé, ne sachant que faire, les Condamnés à Venise.—Émilie est venue un instant.

—Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées vulgaires?

—Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.

—Repris l'envie de faire les Naufragés, de lord Byron, mais de les faire au bord de la mer même, sur les lieux.

—Été le soir chez Henri Scheffer[74].

—Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

—Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.

*

Jeudi 4 mars.—Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

—Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à Moïse, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! Il faut y aller seul pour en jouir[75]. La musique est la volupté de i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

Médée m'occupe.—Aussi quelque sujet de Moïse, par exemple, les Ténèbres.

*

Vendredi 5 mars.—Fait la tête et le torse de la jeune fille attachée au cheval.—Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu voir les Aventuriers; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel [76].

—L'impression de Moïse reste encore, et j'ai le désir de le revoir.

*

Samedi 6 mars.—J'ai passé la journée à mon atelier.—Mauvaise besogne.—Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

—Pensé à faire des compositions sur Jane Shore et le théâtre d'Otway [77].

—Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de l'Inquisition.

Philippe II.

*

Dimanche 7 mars.—Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. Ce n'est pas ça.

—Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

—Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent thé et calembours toute la soirée.

*

Lundi 9 mars.—A mon atelier.—Émilie.—Dîné avec Fielding.—Scheffer aîné[78] est venu me voir.—Le soir chez Henri Hugues. Fumé avec lui.

A Émilie Robert.........................  13 fr. 50

*

Samedi 13.—Aujourd'hui fait le Turc à cheval.

—Hier et avant, draperie de la femme.

A Bergini..................................  5 fr.

—Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir une lettre de Philarète.

—Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

*

Dimanche 14 mars.—Aujourd'hui chez ma sœur.

—Le Sermon anglais.

—Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné envie de faire Mazeppa.

—Faire pour frontispice au Dante, lui se promenant dans le Colisée au clair de lune.

*

Lundi 15 mars.—Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le charmant livre anglais d'histoire naturelle.—Chez Scheffer.—Aux Champs-Élysées. Bonne promenade.—Rouget à dîner. Pierret le soir.—Fait le trait d'un Turc montant à cheval[79].—Superbe temps de printemps.

*

Mardi 16.—Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque ainsi!

—Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. And after to english Brewery and drink Gin and Water.

—Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

*

Mercredi 17.—Perdu la matinée en allées et venues relatives à la lettre de mon frère.—Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, depuis midi jusqu'à deux heures et demie.—Avant, chez Lopez.—A la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob[80]. Puis, chez Fielding.—Dîné chez Rouget.—Rencontré Henri Scheffer au Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.

—Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.—Sorti avec tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein d'un bonheur philosophique bien innocent.

—Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,—l'occasion s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!

—Penser, en faisant mon Mazeppa, à ce que je dis dans ma note du 20 février, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la nature dans le genre de Faust.

*

Jeudi18 mars.—Rencontré Mage sur le boulevard.—Été chez Gihaut [81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.—A la caisse de la préfecture, puis aux Champs-Élysées.—Recherché mes lithographies.

—Achevé le Turc montant à cheval.

*

Vendredi 19 mars.—Passé une excellente journée au Musée avec Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le François 1er du Titien!... Velasquez!

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.

*

Samedi 20 mars.—A mon atelier assez tard. Retravaillé la Femme morte.—Henry, Fielding et Soulier.

—Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la Brewery.

*

Dimanche 21 mars.—Fait une étude au manège avec Scheffer[82].—Le soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

*

Lundi 22 mars.—Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,—mal disposé.—Le soir chez Pierret.

*

Mardi 23 mars.—Perdu la journée; excepté chez Leblond vers midi.—Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud[83] y était. Bonnes idées sur la médecine.

—Commencé une Jane Shore.[84]

*

Mercredi 24 mars.—Déjeuné le matin chez la cousine.—Composé à l'atelier.—Le soir, Leblond.

*

Jeudi 25 mars.—Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête de femme; la Marquise de Pescara du Titien[85] et un Velasquez admirable, qui occupe tout mon esprit.

—Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.—Le soir chez Pierret, punch.

*

Vendredi 26 mars.—Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble dans le quartier de son atelier.—Passé la journée à son atelier.—Dîné chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey[86].

*

Samedi 27 mars.—De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.—Dîné chez lui; lu de l'Horace[87].—Envies de poésie, non pas à propos d'Horace.

—Allégories.—Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet intarissable. Produire, produire!

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Dimanche 28 mars.—Chez Scheffer.—Au manège. Peint le cheval gris.—Le soir chez Pierret.

*

Lundi 29 mars.—Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama[88]. J'ai dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

*

Mardi 30 mars.—A mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

—Essayé de repeindre la tête du mourant.

—Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

*

Mercredi 31 mars.—Chez Leblond.—Revenu le soir avec Dufresne: il m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la passion.

—Il faut dîner peu et travailler le soir seul[89]. Je crois que le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et l'esprit présent fera place à celui d'ordre.

—Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser[90].


[73] Cicéri, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il dirigea l'orchestre du théâtre Séraphin et entra à dix-sept ans au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du Palais-Bourbon.

[74] Henri Scheffer, peintre français, frère d'Ary Scheffer, né en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824, comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait des portraits.

[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en jouir.

[76] Les Aventuriers, ou le Naufrage, mélodrame à spectacle, en trois actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un succès complet et mérité.

[77] Thomas Otway, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en 1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales sont Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice, d'après Racine; les Fourberies de Scapin, d'après Molière; une Venise sauvée, inspirée d'une nouvelle historique de Saint-Réal.

[78] Ary Scheffer.

[79] Voir Catalogue Robaut, n° 283.

[80] S'agit-il ici de Henri Jacob, lithographe, né en 1781, qui fut dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix, Charles, Léon et Zacharie Jacob? Il est difficile de le deviner en lisant ce passage.

[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.

[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à maintes reprises dans les premières années de ce journal.

[83] Menjaud était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle Mars. Il occupa les premiers rôles dans Turcaret, le Misanthrope, Don Juan.

[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au Catalogue Robaut, n° 211.

[85] Vittoria Colonna, marquise de Pescara, célèbre par sa beauté, ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits célèbres, l'un de Sébastien dei Piombo, l'autre du Mutien (Muziano), élève du Titien (Tiziano). Il y a ici évidemment une confusion dans l'esprit de Delacroix entre le Mutien et le Titien.

[86] Lamey, cousin de Delacroix, devint président de cour à Strasbourg.

[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818, il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes choses. Je suis tout surpris de me voir pleurer sur du latin. La lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées!»

A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (Corresp., t. I, p.. 15 et 24.)

[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le Château-d'Eau.

[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.

[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après sa mort, en 1862, dans la Revue des Deux Mondes. «Son talent n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela de remarquable que la première période de son talent est celle où ce talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la grandeur et le naturel.» (Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1862.)

Meph. "Pourquoi tout ce vacarme?... (détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.


Jeudi 1er avril.—Été le matin avec Champmartin chez Cogniet, où j'ai déjeuné.

J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son sublime Radeau! Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer l'admiration qu'il m'inspire.

—Vu Fedel chez lui.—Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller voir l'Italiana in Algeri.[91] Endormi toute la soirée.

—Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.

—Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!

*

Vendredi 2 avril.—A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de Demeulemeester[92].

—Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.—Chez Pierret le soir.—Je lis à présent.

*

Samedi 3 avril.—Été avec Decamps chez le duc d'Orléans[93], voir sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz[94]. Rencontré Steuben[95].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à la vente de Géricault.

—Le soir, Jane Shore.

*

Dimanche 4 avril.—Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au cœur; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de besogne.

—J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, qui étaient funestes!

—Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?

—Se procurer la Panhypocrisiade.[96] On pourrait en faire des dessins.—Une suite aussi sur René, sur Melmoth.[97]

*

Lundi 5 avril.—Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

—Rencontré Dufresne et chez Gihaut.—A l'atelier. Travaillé peu.—Rouget.—Le soir chez Pierret.

*

Mardi 6 avril.—Déjeuné chez Soulier et Fielding.—A l'atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit Don Quichotte.[98]—Dîné avec Dupont et été chez Devéria[99].

—Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

*

Mercredi 7.—Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps beaucoup.

Travaillé au petit Don Quichotte.—Le soir, Leblond, et essayé de la lithographie[100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre de Goya.

—La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de m'observer à ce sujet: y songer continuellement et commencer toujours par là.

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

—Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été[101].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi ... L'avenir est toujours là.

—Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.

—Lire la Panhypocrisiade.

*

Jeudi 8 avril.—L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler ferme. Pioché au Don Quichotte.

—À Tancrède le soir, médiocrement amusé.

—Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

*

Vendredi 9.—Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.—Le soir, Pierret... le Leicester.

Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

—Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.