Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........... 0 fr. 30
A Bergini................................... 3 fr.  "
Belot, couleurs............................. 1 fr. 50
Dîner....................................... 1 fr. 20
                                             6 fr.  "

*

Samedi 10.—Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses camarades.—Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.

*

Dimanche 11 avril.—Le matin, Pierret en passant.—Comairas pour tête de cheval[102].

Au Luxembourg: Révoltés du Caire[103], pleins de vigueur: grand style. Ingres charmant[104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand plaisir[105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais[106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

—Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

—Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en soit, j'en ai à peu près la coupe.

—Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre Mazeppa, Don Juan, le Tasse, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J'ai vu ce matin chez Drolling[107] un dessin de plusieurs fragments de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme! quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait la réunion du style dé Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements... Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi[109].—Quel bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.

*

Lundi 12 avril.—Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H. Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

—Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

—Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante. Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que possible.

Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme, au jour de la fin de toutes choses.

—Il faut faire une grande esquisse de Botzaris[110]: les Turcs épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres.

*

Mardi 13 avril.—Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec lui; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. Travaillé le Don Quichotte.

Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez Leblond.—Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

—Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].» Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

—Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.

Couleurs et toiles........ 11
Portier atelier........... 10
Commissionnaire...........  1

—Dufresne m'a promis la Panhypocrisiade et des vers de M. de Lamartine.

*

Mardi 13 avril.—Ce matin, Velasquez.—Interrompu.—Chez mon oncle. Dîné avec lui.

Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les matins à mon atelier.

Déjeuné........... 1 fr.  4 sous
Couleurs.......... 2 fr. 10 sous
Marrons........... " fr. 15 sous
                   4 fr.  9 sous

14 avril.—Ce matin au Velasquez. Recommencé la tête, qui était trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y est venu.

Dîné Rouget.—Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.—Passé chez Pierret, qui me fait dîner demain.—Trop de foule à ce concert et passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.

Déjeuné............       13 sous.
Hier dîné.......... 1 fr.
Papier.............        6 sous.
Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.

*

Jeudi 15 avril.—Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job, ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.

Avancé beaucoup le petit Don Quichotte, et commencé à peindre la pénitence de Jane Shore.

—Revenu chez moi. Composé la Jane Shore pour la lithographier.—Dîné Cook et remonté chez moi.—Là, le diable au corps et quelque peu dormi.

—A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu pour la première fois Leborne[112].

Adeline était charmante.—Rentré à trois heures et demie.

Déjeuné...........     1  "
Couleurs à la palette. 1 60
Dîné..............     1 20
Décrotté...........    0 20
                       4  "

—Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande Lemarchal.

*

Samedi 17 avril.—Le matin à l'atelier. Hélène et Laure venues.—Ensuite travaillé au Don Quichotte; puis à la Jane Shore. Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].—Dîné avec Pierret et resté chez lui, où commencé un dessin de Charles IX.

Déjeuné........... 0 70

*

Dimanche 18 avril.—A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé le portrait.

—M. Lemôle venu et acheté le Turc qui monte à cheval.—Pierret venu. Tour aux Champs-Elysées.—Trouvé chez lui Félix.—Dîné chez Pierret, et passé la soirée à continuer le Charles IX.

—Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault [114].

Déjeuné............... 0 60    Prêté à Pierret ce matin. 80 fr.
Pieds de cochon....... 2 25    Il m'en doit...........   20  "
                       2 85                             100  "

*

Lundi 19.—Velasquez. Interrompu vers onze heures.—A l'atelier est venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.—Retourné chez lui et puis au café de la rue Bourbon.—Rentré à dix heures un quart.

Déjeuné........... 1 40
Cocher............ 2 60
Dîné.............. 1 10
Bière............. 0 30
                   5 40

—Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'Arrivée de Bonaparte à l'armée d'Égypte, les Adieux de Fontainebleau.

*

Mardi 20 avril.—Je sors de chez Leblond. Il a été bien question d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se lever matin.

Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des renseignements sur ses études.

—Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches[115] et Planat[116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de voir la Syrie.

Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri [117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs, c'est d'avance qu'il faut se préparer.

Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées! Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du jour à mon atelier.

—J'ai presque fini le Don Quichotte et beaucoup avancé la Jane Shore.

La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.

Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une consolation.

—Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.

—Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton[118] m'a fait plus de plaisir avec ses folies sur le piano.—Édouard est enchanté du Velasquez; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.

—Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.

Dîné et Scheffer.............................. 2 35
Café.......................................... 0 85
                                               3 20

*

Mercredi 21.—De bonne heure au Velasquez: je n'ai pu y travailler.—Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après nature pour lui.

—Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à l'Académie.—Cogniet m'a conseillé d'aller voir Joseph de Méhul.—Ce soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après Géricault.

Déjeuner et dîner..................................... 2  "
Couleurs Belot........................................ 1  "
Maréchal.............................................. 1  "
Gravure, Massacre des Innocents de Raphaël............ 0 50
                                                       4 50

—Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.

Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier de mes rapins.

Je suis d'une mélancolie extrême.

Déjeuné...................................... 1 40
Le soir, café................................ 0 75
                                              2 15

*

Vendredi 23.—A l'atelier, travaillé et fini le petit Don Quichotte.—Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres. Revenu chez eux le soir.

*

Samedi 24.—Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut; puis déjeuné.—Chez Champmartin. Trouvé Marochetti[119] et fait connaissance.

—Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir l'exercice à feu.—Brewery.

—Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Elysées.—Punch chez Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.

—Chez Allier[120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son Marin m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses chez Allier.

Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais le bien est entre les deux.

Déjeuné............. 1  "
Dîné................ 1 20
Punch............... 0 60
Pistolet............ 1  "
Billard............. 1  "
                     4 80

C'est trop pour une journée de sottises.

—Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante; il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur forcené. Comment trouver le temps de tout faire?

*

Dimanche 25.—A l'atelier, vers onze heures.—Chez Pierret d'abord, puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.

—Travaillé au Turc du second plan, qui s'aperçoit de l'incendie.—Félix un instant.

—Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.—Chez M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable des émotions les plus fortes.

Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!

Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un bras inflexible.

Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon. Il faut essayer d'en faire sur Scio.

*

Lundi 26 avril.—Le résultat de mes journées est toujours le même: un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières, de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.

—M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de Saint-Léon de Godwin [121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature. Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime[122]: il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris, j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.

Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? J'imagine. Il n'y a donc que paresse à fouiller et ressaisir l'idée qui m'échappe.

—Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.

La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune homme au coin et la vieille.

Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis. Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme. Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques qui captivent singulièrement l'imagination.

*

Mardi 27.—Discussions intéressantes sur le génie et les hommes extraordinaires chez Leblond.

Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: elles sont pour les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème, et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre production sur un sujet qui me convient.

—A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la fin.—Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez Leblond ensemble.

*

Mercredi 28 avril.—Toute la journée, non en train et insipide mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au jour à l'atelier!

—Travaillé à l'enfant.

*

Jeudi 29 avril.—La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.

Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois sublimes qui ne sont point à leur portée.

—J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux dessins arabes et leurs chevaux.

Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.

—Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.

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Vendredi 30 avril.—A l'atelier vers huit heures et demie... Déjeuné avant.—J'ai eu Abadie.

A lui....................................... 3 fr.

Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.—Avec Champmartin et Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.

Jane Shore ridicule.

—Pour mon tableau du Christ[123], les anges de la mort tristes et sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.—Penser à Raphaël.

—Ce serait une belle chose, un Passage de la mer Rouge.


[91] Italiana in Algeri, opéra italien de Rossini.

[92] Charles Demeulemeester, graveur belge, élève de Bervic, né à Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies à l'aquarelle des Loges du Vatican, et s'était ensuite entièrement consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que Delacroix fait allusion.

[93] Le duc d'Orléans, qui manifesta toujours un goût très vif pour les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps. Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles de Delacroix, le Meurtre de l'évêque de Liège et la Noce juive au Maroc, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du fils aîné de Louis-Philippe. (Voir Catalogue Robaut, passim.)

[94] Jean-Hector Schnetz, peintre, né à Versailles en 1787, mort en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de l'Académie de France à Rome.

[95] Charles Steuben, peintre d'histoire et portraitiste, né à Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II, Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour le Louvre, la Bataille d'Ivry.

[96] La Panhypocrisiade, de Népomucène Lemercier, poème satirique en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont quelques-unes sont fort belles.

[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: Melmoth ou Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid, ou l'Amende honorable. Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de Corot, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau de l'Amende honorable que nous avions admiré ensemble quelques jours auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre une vive admiration.

[98] Don Quichotte dans sa librairie.(Voir Catalogue Robaut, n° 138.)

[99] Achille ou Eugène Devéria, car Delacroix était également lié avec les deux frères.

[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais, remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du dessin lithographique.

[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.

[102] Comairas avait peint des études vraiment remarquables; il possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.

[103] Tableau de Girodet, exposé au Salon de 1810, et qui se trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un Hussard luttant contre un Mameluk.

[104] Probablement Roger délivrant Angélique, qui figura au Salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.

[105] Dante et Virgile.

[106] Massacre de Scio.

[107] Drolling, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève de David, prix de Rome en 1810.

[108] Portrait-étude d'Élisabeth Salter, modèle connu de l'époque.

[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur le devant du radeau de la Méduse, la tête penchée en avant et les bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a précédé la peinture (voir Catalogue Robaut, n°9). Mais Delacroix fait évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature, qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée de Rouen.

[110] Marcos Botzaris, l'un des héros de la Grèce moderne, qui contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir Catalogue Robaut, n° 1407 et 1408.)

[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude, Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!» (Corresp., t. I, p. 51.)

[112] Joseph-Louis Leborne, peintre, né à Versailles en 1796. Il se livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.