[113] Henri Decaisne, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852, élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.
En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère Joseph Decaisne, également peintre, puis botaniste distingué, qui devint membre de l'Institut.
[114] Probablement un album. (Voir Catalogue de la vente Coutan, 1889, n° 211.)
[115] Deloches, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.
[116] Planat, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866. Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout de chaîne.» (Corresp., t. I, p. 76.)
[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (Corresp., t. I, p. 78.)
[118] Alexandre Batton, compositeur et pianiste, né à Paris le 2 janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome en 1816.
[119] Marochetti, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
[120] Antoine Allier, sculpteur français, qui siégea plus tard comme député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa figure intitulée: Jeune marin expirant.
[121] William Godwin. Économiste et romancier anglais, né en 1756, mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique sociale et un roman. Le premier, intitulé Recherches touchant la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général, parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française. Son roman, Caleb Williams, fut inspiré par un même sentiment d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de l'auteur des Cenci.
[122] Les idées de Delacroix sur l'amitié s'étaient modifiées avec l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi, mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (Corr., t. I, p. 52.)
[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir Catalogue Robaut.)
Samedi 1er mai.—Ayant reçu hier une lettre de la cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.
Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.—Mis au trahies deux petits dessins.
Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.
—Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en poussant des billes.
—L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.
—J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai retrouvé des entrailles pour ce tableau du Christ, qui ne me disait rien.
Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.
*
Dimanche 2 mai.—Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.
J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.
Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié l'aquarelle du Turc qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux Tuileries.
*
Lundi 13 mai.—Ressenti toute la journée de mon indisposition. Déjeuné avec Soulier et Fielding.
Vu les tableaux du maréchal Soult.
—Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits dans un plat.
—Mon Pierret dîné avec moi.—Promené au Champ de Mars, avec Pierret, Soulier et Fielding.
—Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.
—Écrit à Cogniet.
*
Mardi 4 mai.—Voici le quatrième mois depuis le commencement de l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond aujourd'hui.—Félix est venu à l'atelier.
—J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible qui est une mine féconde de motifs.—Je suis passé un instant chez Édouard.—Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.
—Dufresne est bien amusant et bon garçon.—Magnétisme.—Son tour à un médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son ouvrage.—Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.
—En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes dessins: je retoucherai à la pointe.
—Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.
—Ouvrages sur l'Orient:
Anastase, ou les mémoires d'un Grec, traduit de l'anglais.
Lettres sur la Grèce et l'Égypte, par Savary[125].
Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali, par Maugin.
Traduction en vers de l'Enfer du Dante, par M. Brait Delamathe[126].
Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, avec un joli portrait, gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy[127].
Jeudi 6 mai.—D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.
Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.
—Aujourd'hui, le Barbier de Séville à l'Odéon.
*
Hier mercredi 5 mai.—Travaillé au cheval, depuis neuf heures environ, jusqu'à deux heures.—Chez Champmartin.—Monté sur le cheval de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable; j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre mon aplomb en retombant.—Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment de bien-être et de liberté![128] Penser toujours que la nature humaine trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer avantage..., le plus souvent, du moins.
—Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de mon atelier. Achevé la soirée avec eux.
—J'ai vu chez Comairas des Pinelli[129] superbes... Quel effet me feront donc les originaux? Le Combattimento est fameux.
*
Vendredi 7.—Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à lui des croquis de Naples.
Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de Géricault, prise de la Bastille, etc.
Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de l'Université.
—A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.
—Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le Velasquez.
L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à l'achever que comme à une seccatura; tout cela, parce que j'en suis hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à les recueillir.
—Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du Fresnoy[130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à onze heures.
—Le rossignol.—Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est sûr du retour.
J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol[131]; je l'entends encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. Corne colombe adunate aile pasture, etc. Corne si sta a gracidar la rana, etc. Come il villanello, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.
—Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui donnent souvent la vie.
—Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre fera bien.
Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture! Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, livrée aux bêtes qui t'exploitent[132]. Mais il est des cœurs qui t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi! Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien a été fait ainsi.
Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!
*
Dimanche 9 mai.—Déjà le 9! Quelle rapidité!
J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui emprunter les Pinelli.
Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon fourmille de motifs.
—J'ai lu des vers d'un M. Belmontet[133], qui, pleins de sottises et de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.
—Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis, d'après Pierret. Je change d'exécution.
—Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur nouveau pour moi; puis chez la cousine.
Hier samedi 8.—Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier, pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus haute antiquité.
—Puis chez Couturier,—A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.
—Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.
—La sérénade de Paër[134] est ce qui m'a frappé davantage.
*
Lundi 10 mai.—A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné. Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu un instant.—Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le Giaour. Il faut en faire une suite.
—Promenade aux Tuileries.—Pris la lithographie de Gros.—Chez M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline rentraient. Ils ont été dans mon atelier...
—Idées:... faire le Giaour.
Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.
*
Mardi 11 mai.—Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le croire.
Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture! fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est l'apogée de notre siècle pour tous les arts.
Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien riche.
—Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron; ils me vont bien.
La fin de la Fiancée d'Abydos.
La Mort de Sélim, son corps roulé par les vagues et cette main surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là comme la peinture les comporte.
La Mort d'Hassan, dans le Giaour. Le Giaour contemplant sa victime et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.
La description du palais désert d'Hassan.
Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras de son ennemi.
Les imprécations de Mazeppa[135] contre ceux qui l'ont attaché à son coursier, avec le château renversé dans ses fondements.
—J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.
—Travaillé chez Fielding à son Macbeth. A l'atelier vers midi. Commencé le Combat d'Hassan et du Giaour.[136]
—Dîné. Rouget à cinq heures.—Trouvé là Julien. Promené une heure avec lui.—Leblond à sept heures.—Dufresne n'est pas venu.—M. Rivière [137] y est venu.
—Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!
*
Mercredi 12.—A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...—Chez Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.
—Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc. Il m'a bien plu comme de juste.
Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. Fielding is come there and we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept a little bit on the bed of Soulier while he was abed. Rentré à dix heures.
*
Samedi 15 mai, dans la journée.—Ce qui fait les hommes de génie ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.
—Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.
Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer des gants.
Hier, vendredi 14.—Duponchel[138] venu vers dix heures à l'atelier. Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de Bothwell.[139] Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au Moulin de beurre.
—Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.
—En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de le dompter.
Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers, plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse. Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres, de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages. Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je. Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle. Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en est que la nature..., etc.
...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.! Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies nouveaux qu'il n'y a[140]........et que la nature a mis en dépôt dans les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses créations, qu'elle n'a créé de choses.
Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi des unités s'y oppose... Un poème?
*
Mardi 18 mai.—Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite, rien de productif!
Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la fréquentation de beaucoup de gens.
Le samedi 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry, Léon et Rouget.
Le lendemain dimanche 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer des bâtons.—Promené dans les bois.—Expliqué du Child-Harold avec ma tante. 4
Le lundi. Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé quelque peu.
*
Jeudi 20 mai.—Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.—Dimier venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.
—Dîné avec ces messieurs, au Moulin de beurre. J'y étais aussi assez mal disposé.
—La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.
Hier mercredi, à l'atelier. Rien fait de bon.
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Vendredi 28 mai.—J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette occasion que je n'en peux retrouver aucune.
—Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.
—Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il partait le lendemain.
—Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout autre.
*
Samedi 29.—Travaillé à la draperie de la vieille femme.
—Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme X***. Désirs.
*
Lundi 31.—Ce soir au Barbier à l'Odéon; c'est fort satisfaisant. J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot, Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous, disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques, rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.
—Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.—Hier, dîné avec Leblond.
[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année 1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La composition définitive est le fameux tableau du Christ au jardin des Oliviers, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix baptisa le tableau «Anges du préfet.»
[125] Claude-Étienne Savary, voyageur et orientaliste, né en 1750, mort en 1788. On a de lui Lettres sur l'Égypte (1784-1789, 3 vol. in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui eut un très vif succès; Lettres sur la Grèce (1788, in-8°), livre intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.
[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)
[127] Quatremère de Quincy, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, dont parle Delacroix.
[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en 1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté, que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire du maître par ses fidèles admirateurs.
[129] Pinelli, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781, mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de force et d'éclat.
[130] Du Fresnoy, amateur de l'époque.
[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces, devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à celle que nous voyons notée ici.
[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement, écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos illusions.» (Corresp., t. I, p 73.)
[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, les Tristes, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.
[134] Ferdinand Paër, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter à Venise l'opéra de Circé. Il séjourna à Padoue, Milan, Florence, Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: la Clémence de Titus, Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho. En 1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop, ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus les mêmes.» (Corresp., t. 1, p. 235.)
[135] Voir Catalogue Robaut, n° 1493.
[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui appartient à M. Mabler. (Voir Catalogue Moreau.)
Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de 1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de Flore, 1878.—Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir Catalogue Robaut, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)
[137] Ce M. Rivière était un ami intime de Delacroix; car, dans une lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M. Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié, dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci sont bien justes pour moi.» (Corresp., t. I, p. 104.)
[138] Duponchel, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795, mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à 1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825, et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode, comme on peut penser.» (Corresp., t. I, p. 106.)
[139] Bothwell, drame en cinq actes, en prose, par M. A. Empis, représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin 1824.
[140] Manque dans le manuscrit.
Mardi 1er juin.—Chez Leblond.—Dufresne n'est point parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le docteur Bailly[141].
—J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.
—Soulier revenu de sa campagne.
—Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant, je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les funérailles de ce qui y reste de sublime.
Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela, tout est bien.
Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?
*
Vendredi 4 juin, matin.—Je vis en société avec un corps, compagnon muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est! elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur de sa céleste patrie.
Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle. Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir, elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses..., mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre, il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles qui ne sont ni espèces constantes, ni[142]............
—Hier vu Dufresne le matin.—Travaillé au Turc à cheval et à la vieille.—Le soir chez Leblond.
*
Dimanche 6.—Leblond venu à l'atelier.—Dîné chez Scheffer avec Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.
Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce matin pour la campagne.
—Franklin. Ne pas oublier d'acheter la Science du bonhomme Richard.
—Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela. Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.
Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu [143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience. Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il faut être ferme, simple et vrai.
Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement, ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.
Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé. Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait, je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,—et c'est sûr,—cette crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer, est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère? C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se respecter qu'être sans voile et franc.
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Mardi 8 juin.—Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.—Leblond le soir.—Henry a chanté et nous a fait plaisir.
—Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.
—Bélisaire.
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Mercredi 9 juin.—La Laure m'a amené une admirable Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets; j'y pense...
—J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus aimable.
M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses, que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant, etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.
Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.
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Dimanche 13 juin.—Rien de bien remarquable aujourd'hui.—Jeudi soir chez Leblond.—Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.—Dîner avec Soulier et Fielding.—Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.
—A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté le blanc qu'il avait autour de la tête.
—Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.
—Reçu un billet de la Laure; très drôle.
—En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle, en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé, après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer. Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle, toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer, en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas, je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se donner une tâche et l'accomplir.
—Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien; je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en temps. Il faut que je lui écrive.
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Mardi 15 juin.—Travaillé à la vieille femme, à ses brodequins.—Prévost l'après-midi.—Le soir, Leblond.—Thil venu le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime beaucoup toutes deux.