[292] Variante du n° 1048 du Catalogue Robaut.

[293] Voir Catalogue Robaut, n° 1290.

[294] Ces questions d'exécution de l'œuvre le préoccupent toujours davantage à mesure qu'il avance dans la vie. Les dernières années du Journal sont pleines de réflexions du même ordre.

[295] Sur l'insuffisance des spécialistes, ou plutôt sur l'opinion du maître touchant ce point, voir notre Étude, page XXVII.

[296] L'un d'eux est sans doute le tableau de Lions qui figure au Musée de Bordeaux, et dont toute la partie supérieure a été détruite dans un incendie du Musée. (Voir Catalogue Robaut, nos 1242 et 1278.)

[297] Voir Catalogue Robaut, nos 727, 728.

[298] Madame Riesener.

[299] Delacroix, dans sa jeunesse, allait souvent à Frépillon, chez son oncle Riesener.

[300] Madame Charles His. (Voir suprà, t. I, p. 271.)

[301] Le Christ au jardin des Oliviers. (Voir Catalogue Robaut, n° 176.)

[302] Le tempérament poétique de Lamartine plaisait médiocrement à Delacroix, lequel d'ailleurs avait peine à oublier une ridicule méprise qui fit que le poète lui attribua innocemment un jour de misérables peintures d'un nommé Vinchon, et l'accabla d'éloges à leur propos.


Paris, 2 mai.—Parti de Champrosay ce jour, à sept heures du matin.

J'étais inquiet au sujet de la lettre de Barbier à propos du conseil de révision; d'ailleurs, j'avais reçu la lettre d'Albert de Vau, qui lui annonçait un excellent envoi que je craignais de laisser longtemps à la discrétion de mes portiers; d'ailleurs, pour tout dire, le moment était arrivé. Mes tableaux avaient besoin de se reposer. Je ne restais donc plus qu'en me le reprochant, en considérant tout ce qui me rappelle à Paris.

—Sur le tantôt à Paris, et pendant que je me reposais, arrivent le cousin Delacroix et le cousin Jacob. Enchanté de les voir.

*

3 mai.—Les deux cousins ont dîné avec moi; nous sommes restés les coudes sur la table jusqu'à onze heures. J'adore les récits de militaires, et lui, je l'aime beaucoup: il est un type véritable.

—Le matin, dans un beau feu, repris l'esquisse du Combat de lions[303]. J'en ferai peut-être quelque chose.

*

5 mai.—Comité à neuf heures pour le collège Stanislas.

Il n'y a plus en France, et je dirai ailleurs, d'état intermédiaire: ou Jésuites ou septembriseurs; il faut subir l'un ou l'autre régime. Cette introduction avouée, sollicitée par l'État, des ecclésiastiques dans l'éducation, est une tendance dans laquelle on ne peut s'arrêter que pour tomber fatalement dans l'extrémité contraire.

*

7 mai.—Dîné chez Barbier. Dagnan[304] me conte l'histoire de Cabarrus qui, directeur de la banque de Charles III, est chargé par lui de porter en France trois millions pour faire évader Louis XVI au moment de son jugement. Sa maîtresse, la duchesse de Santa-Cruz, lui arrache son secret; il était entendu avec le Roi qu'il irait seul en France, qu'on ne donnerait de chevaux qu'à lui, qu'il serait signalé, mais qu'il fallait qu'il fût seul. Il consent à emmener la duchesse habillée en domestique. Il est arrêté en route; impossibilité d'aller plus avant. Il parlemente, s'obstine, bref, on envoie à Madrid; pendant ce temps qu'il perd, le procès de Louis XVI va son train, et il arrive à Paris pour voir le roi guillotiné.

Caton disait, à la fin de sa vie, qu'il ne se repentait que de deux choses: l'une d'avoir dit un secret à sa femme; l'autre, d'avoir fait par mer un voyage qu'il pouvait faire par terre. On contait cela à propos du naufrage de l'Ercolano.

*

8 mai.—Lettre de Mme D... au sujet du projet Stanislas; lettre de Mme F... transmise par le cousin au sujet du même projet. L'une trouve bon que la ville dépense énormément, introduise les prêtres dans ses affaires, etc., etc., pour que son petit-fils, qui est depuis cinq ans dans ce collège, ne perde pas l'habitude de ses chers professeurs et achève paisiblement son éducation. L'autre désire la consécration de l'établissement pour beaucoup moins, j'en suis sûr; le directeur aura quelque neveu dont la figure lui plaît.

Dîné au deuxième lundi, et fini par une promenade, au lieu d'aller à l'Opéra voir Guillaume Tell, ce que j'avais projeté; pour me consoler, je me suis chanté tout le temps intérieurement toute la partition.

*

9 mai.—Dîné chez Piron, et vu le soir Nina, de M. Coppola[305]. Il est impossible d'imaginer rien de plus insipide.

—J'aime beaucoup Piron: c'est le seul ami que j'aie, comme on peut l'être à notre âge. Il me contait en revenant l'histoire de la Diligence de Lyon[306].

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10 mai.—Insipide matinée et mauvaise disposition à l'Hôtel de ville. Discussion dans le Comité pour le projet Stanislas.

En sortant, vu la salle d'Ingres[307]. Les proportions de son plafond sont tout à fait choquantes: il n'a pas calculé la perte que la fuite du plafond occasionne aux figures. Le vide de tout le bas du tableau est insupportable, et ce grand bleu tout uni dans lequel nagent ces chevaux tout nus aussi, avec cet empereur nu et ce char qui est en l'air, font l'effet le plus discordant pour l'esprit comme pour l'œil. Les figures des caissons sont les plus faibles qu'il ait faites: la gaucherie domine toutes les qualités de cet homme. Prétention et gaucherie, avec une certaine suavité de détails qui ont du charme, malgré ou à cause de leur affectation, voilà, je crois, ce qui en restera pour nos neveux.

J'ai été voir mon salon: je n'y ai retrouvé aucune de mes impressions, tout m'y a paru blafard.

Le soir, chez la princesse; je me suis mis à saigner du nez; heureusement, cela n'a pas fait scandale. Beau trio de Mozart. Revenu seul par les Champs Élysées et par un très beau temps.

Rodakowski m'a fait plaisir en exaltant le Massacre, qu'il met au-dessus de tout[308].

J'ai trouvé la place de la Concorde toute bouleversée de nouveau. On parle d'enlever l'Obélisque. Perrier prétendait ce matin qu'il masquait!... On parle de vendre les Champs-Élysées à des spéculateurs! C'est le palais de l'Industrie qui a mis en goût. Quand nous ressemblerons un peu plus aux Américains, on vendra également le jardin des Tuileries, comme un terrain vague et qui ne sert à rien.

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13 mai.—Dauzats venu dans la journée pour me tracer mon Foscari[309]. Resté trop longtemps, j'ai eu la voix fatiguée, et l'imprudence que j'ai faite d'aller chez Chabrier le soir m'a achevé. Extinction de voix, rhume, etc., etc.

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20 mai.—Parti à Augerville avec Berryer, Batta[310] et M. Hennequin[311]. Parti triste; je redeviens jeune pour mes tristesses à propos de tout. L'état de la santé y était pour quelque chose. Enchanté du voyage, surtout à partir d'Étampes; nous nous sommes mis là en voiture, et nous avons fait nos sept à huit lieues, comme autrefois, au petit trot à travers une campagne un peu poudreuse, grâce à la grande chaleur, mais de cette vraie campagne, qu'on ne trouve pas aux environs de Paris; cela m'a rappelé de jeunes années et de bons moments: le Berry, la Touraine sont ainsi.

L'arrivée charmante: c'est un séjour arrangé par lui, plein de vieilles choses que j'adore. Je ne connais pas d'impression plus délicieuse que celle d'une vieille maison de campagne; on ne trouve plus dans les villes la trace des vieilles mœurs: les vieux portraits, les vieilles boiseries, les tourelles, les toits pointus, tout plaît à l'imagination et au cœur, jusqu'à l'odeur qu'on respire dans ces anciennes maisons. On trouve là reléguées de ces images qui ont amusé notre enfance et qui étaient nouvelles alors. Il y a ici une chambre dont les peintures à la détrempe existent encore, qui a été habitée par le grand Condé. Ces peintures sont d'une fraîcheur étonnante; les dorures rehaussées n'ont point souffert.

Berryer, qui est la bonté et la facilité mêmes, nous a promenés partout. Il a un vivier dans son parc et de l'eau partout; étables magnifiques avec un taureau superbe. Il faut absolument être loin de Paris pour trouver cela; je n'ai pas une de ces émotions-là à Champrosay.

Le soir, nous nous sommes mis tous les quatre au coin du feu. Berryer nous contait qu'il était à la première représentation de la Vestale, avec des bottes à revers de soixante-douze francs: c'était alors le dernier goût. Ces malheureuses bottes étaient si étroites que, n'y pouvant tenir et ne goûtant pas du tout la musique, il demanda à des voisins un canif pour les fendre et se mettre à l'aise. Désaugiers était derrière lui; il lui dit: «Monsieur, vous devez être content de votre cordonnier; il vous sert (serre) bien.»

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21 mai.—L'évêque d'Orléans arrivé l'après-midi, dans sa tournée pour la confirmation. Il est très bien, très distingué et homme d'esprit[312].

Le matin, ma première promenade, seul, par un beau soleil. Je me suis échappé par le pont de pierre, que j'ai atteint non sans avoir très chaud: je suis toujours vêtu très chaudement[313] maintenant, à cause de mon dernier mal de gorge. A ce pont de pierre, petits garçons pêchant je ne sais quoi avec leurs mains, les jambes à l'eau, de l'autre côté du pont où l'eau de la rivière coule sur un lit de cailloux charmants.

Berryer et ces messieurs avaient été à la messe; j'ai été un peu honteux à leur retour de ne les avoir pas suivis. J'avais été aussi, en suivant la rivière, jusqu'à l'endroit presque où elle sort de la propriété. Remarqué le château, à peu près, de cet endroit, encadré dans les arbres. En revenant, fait un croquis de l'angle et du côté de la cour.

Dans la journée, nous avons été avec des hommes et le furet pour prendre des lapins. Vu les rochers et les pins d'Italie.

L'évêque arrive vers quatre ou cinq heures. Dîner d'ecclésiastiques avec un M. de Rocheplate ou de Rocheville, voisin de campagne de Berryer. J'aime beaucoup cet évêque. Je suis de la nature de la cire; je me fonds facilement si tôt que j'ai l'esprit échauffé par un spectacle, ou par la présence d'une personne qui a quelque chose d'imposant ou d'intéressant. J'ai parlé du péché originel d'une façon qui a dû donner à ces messieurs une grande idée de mes convictions.

La soirée s'est passée ainsi très convenablement.

*

22 mai.—Avant d'aller à l'église[314], le matin, pour voir la cérémonie de la confirmation, Berryer, dans son cabinet qui précède sa chambre, m a lu des fragments de manuscrits de son père, où il raconte le premier service que mon père lui a rendu. Mon père se trouvait dans la situation de disposer de tout, sous Turgot: son salon d'attente était rempli de cordons bleus, de grandes dames et de solliciteurs de tous étages. Cette position lui occasionnait une foule d'attaques, à cause, dit Berryer le père, de son austère probité. Il avait commencé par être avocat et regrettait cette profession; de là tout naturellement le conseil qu'il donne à Berryer de s'y adonner, plutôt que de s'enterrer dans des bureaux. Plus tard, sous la Convention, Berryer, très compromis, est sauvé par lui.

Vu la bibliothèque, qui est tout au haut de la maison

Vers dix heures, on est venu chercher l'évêque en procession. Cette cérémonie m'a beaucoup touché.

Le père et la femme de Berryer sont enterrés dans l'église. L'idée m'est venue de leur faire un Saint Pierre[315]; c'est le patron de la paroisse, et c'était celui de son père; ce projet s'en ira peut-être avec mes sentiments catholiques du moment.

Après la cérémonie et l'exhortation de Monseigneur, nous avons assisté à la bénédiction des tombes dans le cimetière: c'est fort beau. L'évêque, tête nue, et dans ses habits, la crosse d'une main, le goupillon de l'autre, marche à grands pas et lance à droite et à gauche l'eau bénite sur les humbles sépultures. La religion est belle ainsi. Les consolations et les conseils que le prélat donnait dans l'église à ses rustiques ouailles, à ces hommes simples, brûlés par les travaux de la campagne et enchaînés à de dures nécessités, allaient à leur véritable adresse. Au retour, il a béni, avant de rentrer, les enfants que les mères lui présentaient.

Déjeuner très nécessaire, à midi et demi ou une heure, pour ces pauvres prêtres à jeun et pour nous-mêmes. À une heure et demie, arrivée de ces dames: point de princesse! J'en ai été désappointé.

A partir de ce moment, le bon évêque a été un peu négligé pour les arrivantes; il avait d'ailleurs quelque effroi à rester. Il est parti presque incognito. Son règne était fini.

Promenade dans le parc avec Batta et Hennequin.

*

23 mai.—Temps diluvial. On nous avait annoncé la princesse[316] pour aujourd'hui, mais le moyen d'y croire avec une pluie affreuse! Elle est venue pourtant. Elle s'est mise à tout: point de fatigue et de grimace. Ces dames et nous, nous avons fait une grande promenade. La bonne princesse peut-être un peu ennuyée de la tournée du propriétaire. Elle avait très aimablement pris mon bras, et je ne me suis pas ennuyé une minute. C'est un caractère dans le genre du mien; elle a l'envie de plaire. Elle serait gracieuse avec un bouvier, et elle ne se force point pour se livrer à ce penchant. Ce qui en reste de véritablement bon ou obligeant, le ciel le sait mieux que moi ou qu'elle-même peut-être... Je suis ainsi; on est comme on peut.

Berryer, l'autre fois que nous nous promenions (c'était le lundi) en attendant ces dames, assis au bout de l'allée de tilleuls où il a fait un promenoir, me disait qu'il conseillait de la douceur à Villemain dans le jugement qu'il porte sur les hommes et sur leurs passions, dans ce qu'il écrit sur les hommes de notre temps: le point de vue est en raison des passions et des préjugés du moment. Martignac, le plus doux des hommes, voulait, après 1815, faire pendre lui et son père, après le fameux procès qu'ils avaient plaidé tous les deux pour les proscrits[317].

C'est ce même jour, c'est-à-dire le lundi, qu'au lieu de faire une promenade avec ces messieurs, je me suis trouvé vers trois heures avec lui seulement, que nous avons été en bateau et que, m'ayant laissé pour aller s'habiller, je suis revenu rattacher le bateau et l'ai trouvé tout vêtu, attendant ses hôtes (je me trompe encore, je crois que c'est le dimanche, quand il attendait l'évêque).

Ce jour, mardi, excellente musique[318] le soir, de la princesse et de Batta. Je me prends de passion pour ce dernier. J'étais content de voir que la princesse était frappée, je l'ai cru au moins, de sa manière de jouer. Franchomme me paraît froid et compassé en comparaison. La princesse m'a parlé beaucoup de Gounod et du club de Mozaristes dont elle me fait l'honneur de me faire membre. Ce sera pour tous les premiers vendredis de chaque mois. Malheureusement, elle va partir pour Vienne.

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24 mai.—Journée un peu décousue; presque point de promenade: avant déjeuner, du côté du pont de pierre, sans aller jusque-là.

Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient à un insipide petit jeu de billard sur le perron, j'ai été me mettre sur mon canapé, où j'ai alternativement lu et dormi. Je lisais la Fille du capitaine, traduit de Pouchkine par ce pauvre Viardot; c'est dire que ce n'est pas le genre de traduction que je préfère; ces romans russes se ressemblent tous: ce sont toujours des histoires de petites garnisons sur les frontières de l'Asie. Ces côtés ont tenu une grande place dans l'histoire des Russes, et on voit que les esprits de cette nation y sont sans cesse tournés.

Promenade en bateau avec ces dames et Berryer. Le brave M. de X..., type de jeune mari d'aujourd'hui: il va tout seul en bateau, a sans cesse le cigare à la bouche et ne dit jamais un mot à sa femme ni à personne, si ce n'est pour contredire les timides observations de chacun. Il m'a redressé, avec une superbe aménité et plus d'une fois, sur l'Orient, sur le Maroc, où il a été. Il est possible qu'il connaisse l'Orient, mais il ne connaît pas les femmes: la sienne, qui est la fille de Mme de V..., est très piquante, aussi froide que lui, mais qui le fera probablement passer par des chemins qu'il ne connaît pas, malgré la multitude de ses excursions. Pendant que Batta et la princesse nous jouaient le soir des choses délicieuses, il découpait sans dire mot des morceaux de papier, et il ne s'est pas dérangé une minute de cette occupation.

Sonate de Beethoven entendue la veille, mais surtout une autre, dont je connaissais déjà la partie de piano. Très grand et très rare plaisir.

Au moment de passer à table, Berryer nous contait, à propos de la passion pour les éloges de Chateaubriand et en général des hommes de lettres, que se trouvant un jour chez Michaud[319], il voit arriver M. d'Arlincourt[320], qui venait de faire paraître un de ses fameux ouvrages et qui venait demander à Michaud d'en parler de manière à faire sentir au public tout ce qu'il y avait de profond, de délicat dans cette conception: «Donnez-moi des notes là-dessus», lui dit Michaud; ce que d'Arlincourt ne manqua pas de faire, en apportant une apologie en règle, qui mettait l'ouvrage et l'auteur dans les nues et en étalait avec une complaisance admirable le sublime de l'ouvrage. Le journaliste inséra tout bonnement le volume de d'Arlincourt, tel qu'il était. A quelques jours de là, Berryer, se trouvant encore chez Michaud, voit arriver d'Arlincourt qui vient remercier son ami de l'article aimable qu'il a inséré, l'assurant de sa reconnaissance pour la manière dont il avait apprécié l'ouvrage.

Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un des trois auteurs de la complainte de Fualdès: il avait pour collaborateurs Désaugiers et Catalan ou Castellan[321].

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25 mai.—Ce jour, sorti d'assez bonne heure et fait le petit croquis de la vue du château du côté du canal et du potager[322].—Promené quelque peu avec M. Hennequin, avant déjeuner; après déjeuner, à la messe pour l'Ascension.

Je parlais, au retour de la messe, à la princesse de la vocation que je me croyais pour être prédicateur: Berryer nous a parlé de la sienne. Hennequin, avant déjeuner, me parlait de sa manière au barreau; d'après ce qu'il m'en a dit, il me semble qu'il me ferait plus d'impression que les autres.

Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaient une partie de ces dames. Revenu en ramant et pris ensuite par le potager. Lu la Fille du capitaine jusqu'au dîner.

Conversation, dans la journée, près du piano, avec la princesse sur le système de Delsarte. Je lui parle de mes idées sur des sujets analogues. Elle préfère son Franchomme à Batta; je lui dis que je suis sur la dernière impression. Ce qu'elle trouve de large, de carré, de précis chez Franchomme, me paraît quelquefois froideur et sécheresse; chez Batta, je m'aperçois moins qu'on racle sur du bois: je ne vois pas tant l'artiste. Franchomme est un peu comme ces peintres qui viennent vous dire: «Voyez comme je suis conforme à l'antique, comme cette main est bien la main que j'avais sous les yeux.» Je lui ai comparé à ce propos la copie de Gérard, qui est dans le salon, avec les tableaux des grands maîtres: à savoir que le détail s'y trouve, mais n'attire pas l'attention aux dépens de l'expression.

Le soir, répétition de la sonate de Beethoven que je préfère: elle porte, je crois, le n° 1.

Vu deux cahiers du Punch anglais. Tâcher de me le procurer à Paris: il y a des types de caricature d'un dessin très fin.

Remonté me coucher, avant le reste de la société, occupée encore à minuit à jouer.

—Ils croient qu'ils seront plus vrais en luttant avec la nature de vérité littérale; c'est le contraire qui arrive; plus elle est littérale, cette imitation, plus elle est plate, plus elle montre combien toute rivalité est impossible. On ne peut espérer d'arriver qu'à des équivalents. Ce n'est pas la chose qu'il faut faire, mais seulement le semblant de la chose: encore est-ce pour l'esprit et non pour l'œil qu'il faut produire cet effet.

*

26 mai.—Le matin, dans la cour de la ferme où étaient ces dames, pour faire des études sur le fromage, Berryer me disait qu'une chienne qu'il a et qui lui avait été donnée par un voisin, étant retournée aussitôt chez son premier maître, le garde dudit donna à Berryer qui venait la rechercher le moyen de se l'attacher, à savoir d'uriner dans du lait, et de le lui faire boire: l'influence de mâle à femelle et réciproquement, quoique dans des espèces différentes.

Il me disait que s'étant trouvé dans un comité où on discutait la couleur des uniformes, Lamoricière, Bedeau et autres généraux disaient que la durée des habits, au moins comme apparence et conservation en bon état, dépendait de la manière dont les diverses couleurs, parements, revers, etc., s'harmonisaient avec la couleur de l'habit. Ceux qui étaient crus et discordants arrivaient promptement à paraître sales et hors d'usage.

Dessiné cette matinée dans les roches plusieurs pins d'Italie.

En revenant le long de la grande treille, dessiné des peupliers blancs de Hollande, qui font un bel effet, mêlés à d'autres arbres, au bout de cette allée, du côté des rochers.

Dormi dans le jour et achevé la Fille du capitaine.

Ondée effroyable pendant le déjeuner et arrivée de M. de la Ferronays.

Promenade avant le dîner avec ce dernier et ces dames, et revenu par le potager.

Le soir comme à l'ordinaire: la sonate n° 1. Couché tard et dormi sur le canapé.

Admiré beaucoup, pendant ma promenade du soir, la vivacité des étoiles et l'effet des arbres sur le ciel, et les réflexions du château dans les fossés.

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27 mai.—Départ de la princesse à neuf heures.—Flâné sur le perron avec ces dames qui étaient restées.

Avant déjeuner, dessiné les jeunes chevaux et croquis d'après les figures fantastiques, dans les roches. Je me rappelais en les faisant ce mot de Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»

—Essayer de faire du cresson en manière d'épinards.

—Agréable flânerie—après le déjeuner et le départ des Suzanet et de M. de la Ferronays—sur le perron avec ces dames: partie de billard anglais. Elles devaient rester la soirée: tout à coup, elles changent de résolution. Nous dînons à cinq heures un quart, et elles partent à six heures.

Promenade charmante avec Berryer et Hennequin par les bords de la rivière, à gauche le long du potager: à cette heure du jour, tout cela est plus beau que je ne l'ai jamais vu; je ne puis me lasser de la réflexion placide des arbres et du ciel dans le miroir des eaux. Voilà ce que nous perdons par la mauvaise heure du dîner.

Monté au haut du parc et fait le tour par les murs, jusqu'à un endroit que je ne connaissais pas: salles de verdure avec avenues de tous côtés, etc.

Berryer très intéressant sur la musique des anciens... Sur la partie consacrée, hiératique: l'empereur de la Chine allant tous les ans donner le ton dans certains temples, sur des vases d'un métal particulier. C'était le diapason de l'Empire.

S'il n'est pas satisfait de son intonation en commençant à parler, il ne débrouille pas clairement ses idées, sa parole n'est pas la même.

Je dis que nous ne connaissons rien aux anciens. Nous les défigurons quand mous leur prêtons nos petites manières et nos sentiments modernes. Ils avaient été tout de suite ce qui est essentiel dans tout: le sentiment est le meilleur guide dès l'origine, dans les arts et même dans les sciences. Hippocrate a trouvé tout de suite tout ce qu'il y a de positif dans la médecine. Je me trompe: il a visité l'Égypte, peut-être quelques autres dépôts des connaissances primitives, et en a rapporté ces principes. Se rappeler ce que dit Pariset à ce sujet[323].

Je dis aussi qu'il a plus de mérite, dans un temps de décadence, de revenir à la simplicité et à la nature que n'en ont eu les anciens en découvrant ces principes de prime abord, quand tout cela était nouveau.

Grand charme le long du canal. J'ai remarqué l'absence des femmes: leur présence anime une solitude comme celle-ci; quelque charme qu'on y trouve, on se rappelle où on a été auprès d'elles. Il me parle de Mme de la G..., me disant que l'amitié près d'une bonne femme était bien supérieure au sentiment basé sur d'autres relations.

Dans le courant de la promenade, parlé de Sainte-Beuve avec peu d'estime: il flatte le pauvre pour se faire une petite fortune et se retirer quand il aura ce qu'il lui faut.

Achevé la soirée au coin du feu.

—Beau ton de chair brune très sanguine: jaune de chrome foncé et ton violet de laque brun et blanc.

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28 mai.—Parti d'Augerville à midi: la malle m'a pris toute la matinée, ainsi que la messe où j'ai accompagné le bon cousin. Journée magnifique. La campagne me rappelle les plus doux moments; à Étampes, le soleil, la température, l'aspect des lieux me rappellent des sensations de l'Espagne.

Église Saint-Basile, détails romans dans la façade. Église Saint-Pierre, principale; crénelée: plan bizarre et inexplicable.

Promenade hors des vieux remparts, beaux arbres. Nous avions une heure à tuer. Arrivé à Paris à cinq heures et demie. Reconduit M. Hennequin.

Couché après mon dîner, ce qui m'a nui pour la journée du lendemain.

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29 mai.—Mauvaise journée. Travaillé à peine: promenade solitaire le soir.—Touché quelque peu au Christ sur la mer[324]: impression du sublime et de la lumière.

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30 mai.—Repris le tableau de Weill: Tigre attaquant le cheval et l'homme[325].—Mme de Forget le soir.

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31 mai.—Préault venu dans la journée et resté trop longtemps: je l'aime beaucoup. Je voudrais lui être utile[326].


[303] «Ce tableau peint en 1854, acheté 10,000 francs par l'État, et donné par lui à la ville de Bordeaux, a été à peu près complètement détruit en 1870, dans l'un des incendies successifs de la mairie de Bordeaux, où se trouvait installé le Musée.» (Catalogue Robaut, n° 1242.) Il en reste une esquisse qui fut achetée par M. Riesener et qui appartient aujourd'hui à M. Chéramy. Mme Riesener possède également une toile analogue sur le même sujet.

[304] Isidore Dagnan (1794-1873), paysagiste de mérite.

[305] Nina, ou La folle par amour, opéra représenté au Théâtre-Italien, le 6 mai 1854. Mme Alboni chantait le rôle de Nina.

[306] Ce fut l'origine du célèbre mélodrame: le Courrier de Lyon.

[307] C'est la salle de l'Hôtel de ville que décora Ingres, et au sujet de laquelle nous avons déjà vu un jugement sévère de Delacroix.

[308] Le Massacre de Scio.

[309] C'est la première indication de la célèbre et admirable composition que les amateurs ont vue pour la dernière fois à l'exposition des œuvres de Delacroix à l'École des Beaux-Arts. À la vente Faure, elle atteignit 79,500 francs. Elle appartient maintenant au duc d'Aumale. (Voir Catalogue Robaut, n° 1272.)

[310] Alexandre Batta, célèbre violoncelliste, qui pendant vingt ans a donné un grand nombre de concerts, suivis avec beaucoup d'intérêt par les amateurs.

[311] Amédée Hennequin était le fils d'un avocat célèbre, ami de Berryer. A ce titre, il faisait partie du groupe des intimes d'Augerville. Dans ses Souvenirs, Mme Jaubert le mentionne assez brièvement.

[312] Mgr Dupanloup.

[313] «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait à toutes les distractions: très empressé aux promenades, à cette seule condition qu'il lui fût accordé le temps de se costumer. Irait-on en bateau, à pied, ou en voiture? Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer de glace, le soleil du désert ou le vent de la montagne. Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par une de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez, des coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du thermomètre. Nous ignorions alors de quelle déplorable délicatesse de larynx il était affligé.» (Souvenirs de Mme Jaubert, p. 36.)

[314] Berryer était très pieux et aimait la pompe des cérémonies catholiques. Ce trait de sa nature répond bien d'ailleurs au jugement que Delacroix porte sur son esprit.

[315] Il est probable que ce Saint Pierre ne fut jamais exécuté.

[316] La princesse Marcellini Czartoryska.

[317] Les procès du Maréchal Ney.

[318] Mme Jaubert décrit ainsi le salon de Berryer à Augerville: «Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile.»

[319] Louis-Gabriel Michaud, dit Michaud jeune, littérateur, auteur de la Biographie universelle.

[320] Vicomte d'Arlincourt, poète et romancier médiocre, né en 1789, mort en 1856.

[321] L'auteur de la fameuse complainte de Fualdès fut en effet un dentiste, homme de beaucoup d'esprit, nommé Catalan. La collaboration de Berryer et de Désaugiers était inconnue, mais on a attribué à M. Dupin la paternité de certains couplets.

[322] Voir Catalogue Robaut, n° 1772.

[323] Étienne Pariset (1770-1847), médecin et littérateur, connu surtout par ses recherches sur les maladies épidémiques.

[324] Il y a de nombreuses études de Christ en l'année 1853. Nous n'en avons point trouvé à cette date de l'année 1854.

[325] Théophile Silvestre dit à propos de ces études de félins: «Après avoir beaucoup étudié d'après nature au Jardin des Plantes, Delacroix s'était mis à faire, de mémoire, plus d'animaux au coin de son feu que devant les fosses et les cages des bêtes. Il tirait des lions et des tigres de son chat.» (Voir Catalogue Robaut, n° 1853.)

[326] On trouve en effet dans la correspondance de Delacroix plusieurs lettres de recommandation en faveur de Préault. Il recommande Préault en 1860 pour un travail à l'église Saint-Paul Saint-Louis. Delacroix ne pouvait oublier que Préault avait pendant plusieurs années été refusé comme lui aux expositions: l'injustice et l'aveuglement des jurys les avaient rapprochés.


2 juin.—Dîné chez la princesse.—Première soirée des premiers vendredis. Gounod, etc., etc. Il chanté, d'une manière délicieuse, plusieurs morcaux de Mozart, en faisant ressortir les accompagnements et les parties différentes, à lui seul.

En rentrant très tard par une pluie affreuse, trouvé mon atelier noyé et passé près de deux heures à déménager mes toiles, etc.

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Lundi 5 juin.—Chez Mme de Forget le soir; le jeune d'Ideville[327] me disait que mes tableaux se vendaient très bien: le petit Saint Georges[328], qu'il appelle un Persée, que j'avais vendu à Thomas quatre cents francs, s'est vendu mille deux cents francs en vente publique; Beugniet lui a demandé la même somme du petit Christ, qu'il a eu pour cinq cents francs; mais ce sont les Juifs[329] qui profiteront toujours de tout cela.

—Dernière séance du conseil de révision. Vu avec plaisir de belles natures, des remplaçants. On leur trouvait mille défauts; c'est le contraire pour le autres.

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7 juin.—Repris la petite esquisse du Combat du lion.

Le soir à la Vestale; quoique impatienté par la longueur des entr'actes, j'ai été très intéressé. La Cruvelli a quelque chose d'antique dans ses gestes, surtout dans la scène du trépied. Elle n'est pas serrée dans ses habits comme les actrices ordinaires dans les costumes grecs ou romains. La musique aussi a du caractère. Je me rappelle que Franchomme souriait quand je mettais cela au-dessus de Cherubini. Il avait peut-être raison, comme facture; mais je crois que le même opéra traité par le fameux contrapontiste n'aurait pas eu ces élans de passion et cette simplicité, en même temps... Berlioz, à qui j'en parlais, me dit de Spontini que c'était un homme qui avait des lueurs de génie[330].

Dans la journée, à la commission de l'Industrie. On nous avait dérangés pour nous demander quels étaient ceux qui voulaient aller à Londres à l'ouverture du Palais de Cristal. On n'a pu, en présence de ce brave lord Cowley[331], malgré ses invitations pressantes, trouver que deux membres de bonne volonté. Chacun de nous, soumis à un interrogatoire, a décliné la commission. Ces Anglais ont refait là une de leurs merveilles qu'ils accomplissent avec une facilité qui nous étonne, grâce à l'argent qu'ils trouvent à point nommé et à ce sang-froid commercial, dans lequel nous croyons les imiter. Ils triomphent de notre infériorité, laquelle ne cessera que quand nous changerons de caractère. Notre Exposition, notre local sont pitoyables; mais, encore un coup, nos esprits ne seront jamais portés à ces sortes de choses, où des Américains dépassent déjà des Anglais eux-mêmes, doués qu'ils sont de la même tranquillité et de la même verve dans la pratique[332].

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8 juin.—Reçu ce matin, presque en même temps, la nouvelle de la mort de Pierret et de celle de Raisson[333]. Aujourd'hui, on doit enterrer le dernier. Henry vient m'inviter à aller dire adieu à son père. Triste vue! triste séparation!... Il est mort hier soir en revenant de chez sa fille à Belleville.

À quatre heures, au convoi de Raisson.—Je me suis promené, en attendant, quelque temps, et entré à l'église: affreuse décoration... Le malheureux Raisson a laissé vingt francs, dont il a fallu donner quinze à l'apothicaire. Il gagnait encore quinze mille francs... Quand il lui arrivait une petite somme à la fois, il faisait un voyage pour son plaisir ou arrangeait une partie: c'est ce que m'apprend un de ses amis.

Mon cher Pierret, dont la mort me laisse un tout autre vide, quoique je regrette aussi mon vieux Raisson, laisse sa famille dans une triste situation; c'est une suite de la vanité de sa femme qui a voulu faire la dame, au lieu de faire un métier et d'en faire faire un à ses filles.

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10 juin.—Enterrement du pauvre Pierret.

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12 juin.—Dîner du lundi. Delaroche m'a paru assez bon enfant. Tout le monde, excepté Dauzats, a été contre moi pour soutenir que les animaux seuls avaient de l'instinct, et que l'homme n'en a pas. Quoique le terrible Chaix-d'Est-Ange fût dans le parti contraire, j'ai soutenu mon avis avec la chaleur convenable, et depuis, il m'est revenu à l'esprit cent arguments plus forts les uns que les autres, que je n'ai pas dits.

Après, j'avais compté aller voir la Vestale, qu'on devait jouer avec un ballet: malheureusement le ballet était le dernier.

J'ai été voir si Mme Pierret était revenue s'établir à Paris. Elle est toujours à Belleville, commençant son métier de veuve avec le faste nécessaire, quand tout lui commandait d'être ici pour les démarches, pour son fils, etc.

Le bon Piron venu chez moi pendant mon absence, après la lettre tendre que j'avais reçue de lui dans la journée et par laquelle il me demande aimablement d'aller avec lui à Aix, où il doit prendre les eaux. Je suis bien touché de son amitié. Je l'ai connu avant Pierret, et jamais un nuage n'a altéré notre attachement[334].

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13 juin.—Dîné chez Monceaux; l'aimable Mme Gontier a chanté divinement le Messager, de Nadaud, qui est une charmante chose. Il est venu un aveugle, qui est très musicien et qui chante. Il est aveugle de naissance. Quelles singulières idées il doit avoir des choses!

Joui beaucoup de ma promenade au retour par les quais, dont je ne pouvais m'arracher.

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14 juin.—Dauzats et Grenier sont venus. Ce dernier m'a montré de jolis dessins de Rome.

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15 juin.—Dîné chez Poinsot. Je me suis écorché le doigt dans la glace de mon fiacre, et j'ai été obligé de me faire un pansement dans les règles avant dîner.

L'anecdote de Gérard, qui parvient à attirer Marie-Louise sous prétexte de retoucher son portrait. Napoléon, à son retour, lui demande son nom, ce qu'il fait, et lui tourne le dos. En revenant chez lui, c'était un mercredi, Gérard dit: «L'Empereur m'a tourné le dos, il me prend sans doute pour un Cosaque.»

—Ce jour, Andrieu a commencé à Saint-Sulpice[335].

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16 juin.—Donné à Haro (pour parqueter) le carton de la Petite Andromède[336].—Au conseil, où j'avais manqué plusieurs des dernières séances, Ottin[337], que je trouve en revenant, me conte que Simart[338] ayant fait une figure de David, Ingres, qu'il ait fait venir dans son atelier, la lui fait jeter à bas, à cause de son sujet. On ne peut se permettre qu'un sujet grec: faire un David était une monstruosité. Que dirait-il du pauvre Préault, qui fait des Ophélias et autres excentricités anglaises et romantiques?

Dîné chez Mme de Forget, avec le petit d'Ideville. Joué au billard avec lui.

—Sur la fragilité de la peinture, particulièrement chez les modernes.

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17 juin.—Dîné chez Chabrier avec Poinsot, l'amiral Casy[339], d'Audiffret[340], Beauchesne[341], etc. Poinsot me conte à dîner l'anecdote à laquelle il a été présent sur les intentions de Napoléon relativement à la Madeleine, où il dit que son intention était que l'on fît des prières pour les mânes de Louis XVI, à l'occasion du 21 janvier; qu'il en viendrait là, qu'il leur ferait avaler cela (il entendait les hommes comme Cambacérès, Fouché, etc.) comme une soupe au lait.

D'Audiffret me conte que Lamartine, voulant parler sur la conversion des rentes, va se renseigner auprès le lui. Il en était à ne pas savoir ce que c'est que la rente au pair, c'est-à-dire le premier mot des opérations les plus élémentaires: ce qui ne l'a pas empêché de faire un discours magnifique dont l'Europe a retenti.

Il me parle aussi de l'ignorance de Ledru-Rollin, arrivant au ministère de l'intérieur en 1848 et ignorant les éléments de l'administration qu'il avait attaquée pendant sa carrière d'opposition: il s'imaginait, par exemple, qu'un ministre n'avait qu'à ordonnancer une dépense pour que l'argent fût à sa disposition. Il comptait, par exemple, donner une fête, etc.

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18 juin.—À huit heures chez Durieu. Jusqu'à près de cinq heures, nous n'avons fait que poser. Thevelin a déjà fait des croquis autant de fois que Durieu a fait d'épreuves: une minute ou une minute et demie au plus pour chacun.

Huet[342] m'a mené chez lui: je m'y suis aperçu que j'avais oublié mes lunettes, et suis revenu, tout courant et fatigué, les reprendre au septième étage de Durieu. Ce pauvre Huet n'a plus le moindre talent: c'est de la peinture de vieillard, et il n'y a plus l'ombre de couleur.

Ferdinand Denis[343] est venu là. On parlait de la découverte d'un faiseur d'or, qui prétend avoir trouvé que les métaux ne sont que des agrégations. Les gens de la Californie lui disaient souvent, en parlant de certains cantons, que l'or n'était pas encore à son point. Denis me conte l'histoire de Léon X envoyant en cadeau à un prétendu faiseur d'or une bourse vide.

Riesener, huit jours après, me dit avoir observé, avec plusieurs paysagistes, un lieu à Trouville où l'on voit les cailloux se former manifestement.

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19 juin.—Petits sujets: Deux chevaux se battant[344].—Cheval montré à des Arabes[345].—Barbier de Mekinez.—Soudards.—Chevalier.

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20 juin.—Dîné chez Morny avec Halévy, Auber, Gozlan[346], que j'ai eu du plaisir à revoir. Il m'a dit qu'au temps de notre comique rivalité, je passais pour le favori et j'étais envié. J'ai vu là Augier, contre lequel j'avais, je ne sais pourquoi, de la prévention[347]. Il est fort aimable, et je suis enchanté de m'être rencontré avec lui. Il y avait là ce grand jeune homme, fils de Mme Lehon, que j'avais vu quinze jours auparavant au conseil de révision, plaidant la cause de sa surdité prétendue pour se dispenser d'acheter un remplaçant, et cela dans l'état de pure nature, c'est-à-dire nu comme la main, en présence de ces conseillers de préfecture et autres composant le conseil.

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22 juin.—Terminé les tableaux de l'Arabe à l'affaire du lion[348] et des Femmes à la fontaine.—Il faut au moins dix jours pour mettre le siccatif.

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23 juin.—Avec Mme de Forget au bois de Boulogne. Vu les nouveaux embellissements, qui sont fort bien: j'ai trouvé un charme infini dans cette soirée des émanations bocagères très agréables.

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24 juin.—Chez Chabrier le soir.—Poinsot m'engage pour jeudi.

Dans la journée, été voir Guillemardet chez les Pierret. Je lui ai écrit, ne l'ayant pas trouvé.

Ensuite chez Mercey, lui montrer mon esquisse: il m'a refroidi par ses observations, dont quelques-unes, du reste, sont fondées.

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25 juin.—Chez Durieu. Photographies et dessins d'après le Bohémien.

Dans un intervalle, j'ai été voir à Saint-Sulpice ce qu'Andrieu a tracé. Tout s'ajuste à merveille, et je crois que cela ira fort bien; le départ est excellent.

J'aime assez de temps en temps ces parties qui me tient de chez moi: cela dissipe et renouvelle. Voilà, par parenthèse, deux dimanches de suite que j'y vais; j'y ai déjeuné les deux fois, moi qui ne peux avaler un morceau ordinairement et dans l'habitude de mon atelier. C'est ce que j'ai éprouvé avec surprise pendant mon séjour chez Berryer. La distraction, la conversation, l'esprit mis hors de son ornière habituelle, agissent sur le corps.

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26 juin.—Point d'entrain toute cette journée.—Dauzats venu avec M. Bonnet, de Bordeaux.

Je trouve ceci dans un article de Sainte-Beuve sur saint Martin, qui est un résumé des idées de ce dernier sur l'âme: «Selon lui, l'âme humaine, toute déchue et altérée qu'elle est, est le plus grand et le plus invincible témoin de Dieu; elle est un témoin de Dieu bien autrement parlant que la nature physique, tellement que le vrai athée (s'il y en a) est celui qui méconnaît sa grandeur et en conteste l'immortelle spiritualité: le propre de l'âme de l'homme, tant elle a conservé de royales marques de sa hauteur première, est de ne vivre que d'admiration, et ce besoin d'admiration dans l'homme suppose au-dessus de nous une source inépuisable de cette même admiration qui est notre aliment de première nécessité.»

Il y a donc confiance que ce témoin perpétuel de Dieu, l'âme humaine, gagnera à l'épreuve de la révolution, etc.

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27 juin.—Dîné chez Riesener avec Vieillard.—Presque achevé, dans la journée, le Cavalier arabe et le Tigre de Weill. Arnoux[349] venu dans la journée. Il me parle du projet d'exposition de Delamarre[350]. Il dit que le Massacre[351] n'a pas gagné au dévernissage, et je suis presque de son avis, sans avoir vu. Le tableau aura perdu la transparence des ombres comme ils ont fait avec le Véronèse et comme il est presque immanquable que cela arrive toujours. Haro dit qu'il dévernit en lavant et non en frottant au doigt. S'il faisait cela, il aurait vaincu une grande difficulté. En attendant, il m'a gâté les portraits de mes deux frères enfants, par l'oncle Riesener.

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28 juin.—Travaillé le matin à l'Arabe et l'enfant à cheval[352].—Boissard venu. Ensuite Villot; sa vue la fait plaisir. Ils sont tous surpris de tout ce que je fais. Je leur dis qu'au lieu de me promener, comme la plupart des artistes, je passe mon temps dans mon atelier.

Penser à demander à Riesener mon étude d'arbres sur papier. Lui emprunter ses croquis et des études de paysage de Frépillon et autres, pour la fraîcheur du ton. Aussi celle de Valmont pour le sujet des Deux Chevaliers et des Nymphes, de la Jérusalem.

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29 juin.—Dîné chez Poinsot.

—Sur la fragilité[353] de la peinture et de tout ce que produisent nos arts.—Sur les tableaux: les toiles, les huiles, les vernis, pendant que les chimistes exaltent le progrès. C'est comme le progrès social, qui consiste à mettre en guerre toutes les classes par les sottes ambitions excitées dans les classes inférieures: moyen de socialité, si l'on veut, mais point de sociabilité. Ces lithographies de Charlet, les mieux faites il y a vingt ans, tombent en poussière. Le progrès a perfectionné, à ce qu'il croit, le papier, et pas un de nos livres, de nos écrits, des actes qui servent à régler nos rapports d'affaires, n'existera dans un demi-siècle. La socialité veut que chacun travaille pour soi et s'inquiète peu des autres. Il faut égayer notre court passage en cette vie et laisser à ceux qui nous suivront à s'en tirer comme ils pourront. Ce qu'on appelait la famille est aujourd'hui un vain mot. La suppression, dans nos mœurs, de la vénération, de la crainte même du père, par la familiarité que permettent les usages, en est le principal dissolvant. Le partage égal achève de dissoudre tous les liens qui unissent les membres d une famille. Le lieu de la naissance, l'habitation paternelle est aliénée naturellement après la mort du père. On sacrifie, dira-t-on, à d'autres dieux; le bien de l'humanité est devenu la passion de tous ceux qui ne peuvent vivre avec leurs frères issus du même sang dont ils sont formés. Il y a des entrepreneurs de charité qui nous évitent le souci de bien placer les offrandes que l'on adresse aux malheureux du monde entier qu'on soulagé ainsi sans les connaître ni les rencontrer jamais. Ces philanthropes de profession sont tous gras et bien nourris: ils vivent heureux du bien qu'ils sont chargés de répandre. Heureux donc le siècle et tous ces bienfaiteurs qui croient avoir supprimé tous les maux, parce qu'ils en détournent la vue; plus heureux les adroits dispensateurs de l'universelle charité qui ont résolu le problème de ne se priver de rien, en donnant à tout le monde.

—Chez Boissard à deux heures, pour entendre de la musique. Ils ne possèdent pas encore le Beethoven de la dernière époque.

Je demandais à Barbereau[354] s'il avait pénétré tout à fait les derniers quatuors: il me dit qu'il faut encore une loupe pour tout apercevoir, et peut-être faudra-t-il toujours la loupe. Le principal violon me disait que c'était magnifique, et qu'il y avait toujours des endroits obscurs. Je lui ai dit témérairement que ce qui restait obscur pour tout le monde, et surtout pour les violons, l'avait été sans doute dans l'esprit de son auteur. Cependant ne nous prononçons pas encore; il faut toujours parier pour le génie.

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30 juin.—Décision au conseil de l'affaire du collège Stanislas.

—Dans la journée, vu Villot à son cabinet. Portrait d'un soudard du seizième siècle. Son portrait par Rodakowski. Il tombe dans le défaut de largeur. Il a pris ce pauvre Villot en maigre, ce qui n'était pas le cas.

De là à Saint-Sulpice, qui marche bien. Mon cœur bat plus vite quand je me trouve en présence de grandes murailles à peindre.

Je reviens dans un cabriolet à quatre roues, où, sans mon parapluie, j'aurais été presque noyé. Un orage affreux avec grêle et tonnerre violent qui a duré depuis lors et toute la soirée.

Dîné avec Mme de Forget, chez qui je me trouve à cinq heures pour voir ses dessus de porte, lesquels se sont trouvés hors de dimension, et qu'elle remplace par des portières; j'y ai achevé la soirée.