«La grande toilette de ces dames, toutes à la dernière mode, contraste avec les grosses bottes des pêcheurs du Pollet et les robes courtes des Normandes, qui ne manquent pas d'un certain charme, malgré leurs coiffures, qui ressemblent à des bonnets de coton.
«Je fais une cuisine excellente. J'ai trouvé dans mon logement un fourneau dans le genre du vôtre, et j'ai pris une passion pour tout ce qui sort de ce fourneau. Quant au poisson et aux huîtres, aux tourteaux et aux homards, ils sont incomparables. Vous ne mangez à Paris que le rebut en comparaison. Je me vautre, comme vous le voyez, dans la matière; il n'est point jusqu'au cidre que je ne trouve excellent. Je bâille quelquefois de n'avoir rien à faire de suivi. Les petits dessins que je fais principalement ne suffisent point pour m'occuper l'esprit[373]; alors je reprends mon roman, ou je vais à la jetée voir entrer et sortir les bateaux.
«Voilà la vie que je vais mener encore quelque temps; je ferai sans doute quelques excursions aux environs, mais mon quartier général sera toujours sur le quai Duquesne. Il faut conjurer comme on peut les fantômes de cette diable de vie qu'on nous a donnée, je ne sais pourquoi, et qui devient amère si facilement, quand on ne présente pas à l'ennui et aux ennuis un front d'acier. Il faut agiter, en un mot, ce corps et cet esprit, qui se rongent l'un l'autre dans la stagnation, dans une indolence qui n'est plus que de la torpeur. Il faut absolument passer du repos au travail, et réciproquement; ils paraissent alors également agréables et salutaires. Le malheureux accablé de travaux rigoureux et qui travaille sans relâche est sans doute horriblement malheureux, mais celui qui est obligé de s'amuser toujours ne trouve pas dans ses distractions le bonheur ni même la tranquillité; il sent qu'il combat cet ennui qui le prend aux cheveux; le fantôme se place toujours à côté de la distraction et se montre par-dessus son épaule. Ne croyez pas, chère amie, que parce que je travaille à mes heures, je sois exempt des atteintes de ce terrible ennemi: ma conviction est qu'avec une certaine tournure d'esprit, il faudrait une énergie inconcevable pour ne pas s'ennuyer, et savoir se tirer, à force de volonté, de cette langueur où nous tombons à chaque instant. Le plaisir que je trouve dans ce moment même à m'étendre avec vous sur ce sentiment est une preuve que je saisis avidement, quand j'en ai la force, les occasions de m'occuper l'esprit, même pour parler de cet ennui que je cherche à conjurer. J'ai, toute ma vie, trouvé le temps trop long. J'attribue, pour une bonne partie, cette disposition au plaisir que j'ai presque toujours trouvée dans le travail lui-même; les plaisirs vrais ou prétendus qui lui succédaient ne faisaient peut-être pas un assez grand contraste avec la fatigue que me donnait le travail, fatigue qui est très durement éprouvée par la plupart des hommes. Je me figure à merveille la jouissance que trouve dans le repos cette foule d'hommes que nous voyons accablés de travaux rebutants; et je ne parle pas seulement des pauvres gens qui travaillent pour le pain de chaque jour: je parle aussi de ces avocats, de ces hommes de bureau, noyés dans les paperasses et occupés sans cesse d'affaires fastidieuses ou qui ne les concernent pas. Il est vrai que la plupart de ces gens-là ne sont guère tourmentés par l'imagination; ils trouvent même dans leurs machinales occupations une manière comme une autre de remplir leurs heures. Plus ils sont bêtes, moins ils sont malheureux.
«Je finis en me consolant avec ce dernier axiome, que c'est à force d'avoir de l'esprit que je m'ennuie, non pas à présent au moins et en vous écrivant; je viens au contraire de passer une demi-heure agréable en m'adressant à vous, chère amie, et en vous parlant à ma manière de ce sujet qui intéresse tout le monde. Ces idées, à leur tour, vous feront peut-être passer cinq minutes avec quelque plaisir, quand vous les lirez, surtout en souvenir de la véritable affection que je vous porte.»
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26 août.—Tous les matins, je vais sur la plage ou vers les rochers à fleur d'eau, quand la marée est basse. Un de ces jours, fatigué beaucoup en m'avançant jusqu'au sable où de pauvres femmes ramassaient des équilles, en creusant avec une sorte de trident.
Dans la journée, reçu une lettre du cousin Delacroix que j'ai ajourné au 20 septembre et qui attend une réponse. Également une lettre de mon cher Rivet, qui me parle d'aller passer quelque temps avec sa famille au bord de la mer et me donnant des informations. Il me dit dans sa lettre beaucoup de choses qui m'ont touché et flatté.
Le soir, en me promenant sur la plage, rencontra Chenavard[374] que je n'attendais guère là. Sa vue m'a fait plaisir, et sa conversation m'est d'une grande ressource. Il m'accompagne jusque chez Mme Scheppard, où j'allais passer la soirée et où je me suis ennuyé excessivement.
En sortant vers dix heures et demie, j'ai été jusqu'à la Douane, sur le quai, pour secouer toute cette insipidité. J'ai vu là ces bateaux à vapeur anglais dont la forme est si mesquine. Grande indignation contre ces races qui ne connaissent plus qu'une chose: aller vite; qu'elles aillent donc au diable et plus vite encore avec leurs machines et tous leurs perfectionnements, qui font de l'homme une autre machine!
*
27 août.—On devait lancer à midi un grand navire qu'on appelle un clipper... Voici encore une invention américaine pour aller plus vite! Toujours plus vite! Quand on aura mis des voyageurs logés commodément dans un canon, de manière que ce canon les envoie aussi vite que des boulets dans toutes les directions où il leur plaira d'aller, la civilisation aura fait un grand pas sans doute. Nous marchons vers cet heureux temps, qui aura supprimé l'espace, mais qui n'aura pas supprimé l'ennui, attendu la nécessité toujours croissante de remplir les heures dont les allées et venues occupaient au moins une partie.
Je devais retrouver Chenavard pour assister à ce spectacle, dont j'ai joui parfaitement, et qui est beau à voir; je n'ai retrouvé mon compagnon qu'ensuite. Nous nous sommes promenés; assis sur l'herbe au bord de la mer: beaucoup de conversations très bonnes et très intéressantes sur la politique et sur la peinture. Enfin la fatigue m'a pris et je suis rentré assez tard.
Après mon dîner, pris d'ennui... J'ai été du côté où l'on avait arrimé le fameux clipper, dans le dernier bassin, afin de le mater et de le gréer. On y faisait un banquet sous une tente. On a dû y boire à la santé des Américains et de la vitesse, dont on aurait dû mettre la statue à la proue du bâtiment.
Rencontré sur un autre bâtiment un petit mousse qui baragouinait le breton; j'ai pensé à Jenny et au plaisir qu'elle aurait de rencontrer un compatriote.
Ensuite, vers une foire qui se tenait au delà, mais qui n'a fait que renforcer mon ennui. En revenant par le même chemin, j'ai retrouvé mes dîneurs, qui en étaient au café et qui le prenaient en fumant et en disant sans doute de fort belles choses sur le progrès.
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Lundi 28 août.—Rendez-vous avec Chenavard, sur la plage à une heure, pour le mener voir mes croquis. Il semble toujours estimer moins de talent des grands maîtres, à proportion de la décadence au milieu de laquelle ils vivent; c'est le contraire qui devrait être et qu'il faudra dire. Peut-être est-il vrai qu'au milieu de l'indifférence générale, le talent ne porte pas tous ses fruits; il est convenu que pour avoir fait le peu que j'ai produit, il a fallu déployer mille fois plus d'énergie que ces Raphaël et ces Rubens, qui n'avaient qu'à se montrer au monde surpris, et préparé cependant à l'admiration, pour être comblés d'encouragements et d'applaudissements.
Nous sortons ensemble; il me mène par les chemins verdoyants qui sont au revers de la falaise, du côté du château. Je rentre pour dîner et le quitte au Puits salé.
Le soir, vue magnifique de l'autre côté, au Pollet, par la mer basse. Je suis resté longtemps au bout de la jetée. J'avais été happé, en rentrant pour dîner, par le jeune Gassies, qui m'apprend que Mme Manceau est à Dieppe. Il me promet de ne pas trahir ma sauvagerie, en donnant mon adresse. Le hasard l'avait mis au-dessus de moi; nous étions là depuis dix jours, sans nous rencontrer.
—C'est le matin que j'ai retrouvé Chenavard, qui m'a conseillé d'aller voir Guérin[375], pour lui parler de la maladie de Jenny.
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Mardi 29 août.—Le matin, resté quelque temps au grand soleil sur la plage, à voir les baigneurs.
Je suis rentré pour travailler. J'ai fait un dessin d'après Thevelin et deux ou trois croquis, moitié de souvenir, de ce que j'avais vu le matin.
À deux heures chez Guérin avec Jenny. J'en suis fort content, et je crois qu'il a l'espoir de faire beaucoup pour elle.
En sortant, vu avec elle le château, qui m'a fort intéressé. La vue de la mer unie comme une glace et dans son immensité, qui réduisait à rien la plage et la ville de Dieppe, m'a causé le plus grand plaisir.
Je voulais le soir rencontrer Chenavard pour le remercier; j'ai rôdé sur la plage inutilement par un temps de brouillard assez malsain et dans un demi-ennui plus malsain encore pour moi.
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30 août.—Matinée délicieuse. Je suis sorti seul, pendant que la pauvre Jenny prenait médecine par ordonnance de Guérin, et je suis monté derrière le château. Chemin tortueux, petit quinconce de hêtres, sur une montée à la normande. Je me suis établi dans un champ qui venait d'être moissonné, pour faire une vue du château et de toute cette campagne, non pas que la vue fût intéressante, mais pour conserver un souvenir de ce délicieux moment. L'odeur des champs, du blé coupé, le chant des oiseaux, la pureté de l'air, m'ont mis dans un de ces états qui ne peuvent rappeler autre chose que les jeunes années où l'âme s'ouvre si facilement à ces impressions si charmantes que je crois, à l'heure qu'il est, me persuader que je suis heureux du souvenir seul de mon bonheur passé en semblables circonstances.
En redescendant, fait un autre croquis de grands arbres autour d'une ferme, et du chemin, à l'endroit où je m'étais arrêté avec Chenavard.
(Je crois que c'est ce jour-ci que j'ai passé longuement la soirée avec Chenavard.—Michel-Ange, etc. Il m'a parlé de ses relations avec certain vieux conventionnel: Barrère lui écrivant de ne pas le revoir, etc.)
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31 août.—J'ai voulu renouveler mes sensations d'hier, mais en tournant d'un autre côté; je voulais voir absolument ce que c'était que cette campagne que j'ai en face de mes fenêtres, au delà du Pollet. Je suis monté bravement par la grande route qui mène à Eu, mais le soleil m'a forcé à capituler; j'ai pris à gauche; j'ai vu le cimetière et suis redescendu presque grillé.
Le soir, conversation sans fin avec Chenavard sur la plage et le long des rues. Il m'a parlé de la difficulté que Michel-Ange avait souvent à travailler, et il m'a cité ce mot de lui: Benedetto Varchi[376] lui dit: «Signor Buonarotti, avete il cervello di Giove»; il aurait répondu: «Si vuole il martello di Vulcano per farne uscire qualche cosa.» Il avait brûlé, à une certaine époque, une grande quantité d'études et de croquis, pour ne pas laisser de traces de la peine que lui avaient donnée ses ouvrages qu'il retournait de mille manières, comme un homme qui fait des vers. Il sculptait souvent d'après des dessins; sa sculpture témoigne de ce procédé. Il disait que la bonne sculpture était celle qui ne ressemblait pas à la peinture, et que la bonne peinture, au contraire, était celle qui ressemblait à de la sculpture.
—C'est aujourd'hui que Chenavard m'a reparlé de son fameux système de décadence. Il tranche trop absolument. Il lui manque aussi d'estimer à leur juste valeur toutes les qualités estimables. Bien qu'il dise que les gens d'il y a deux cents ans ne valent pas ceux d'il y a trois cents ans, et que ceux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'il y a cinquante ou cent ans, je crois que Gros, David, Prud'hon, Géricault, Charlet sont des hommes admirables comme les Titien et les Raphaël; je crois aussi que j'ai fait de certains morceaux qui ne seraient pas méprisés de ces messieurs, et que j'ai eu de certaines inventions qu'ils n'ont pas eues.
[366] Delacroix rencontra, paraît-il, la plus grande difficulté à obtenir la permission de travailler le dimanche dans la chapelle des Saints-Anges. Ce ne fut qu'après de nombreuses démarches qu'il y fut autorisé.
[367] M. Louis Ratisbonne, qui fut le secrétaire et l'ami d'Alfred de Vigny, était attaché à la rédaction du Journal des Débats. En 1852, il avait entrepris de traduire en vers la Divine Comédie de Dante. La première partie, l'Enfer, obtint en 1854 un prix Montyon à l'Académie française.
[368] Delacroix fait ici allusion à une ancienne peinture de lui, datant de 1826: le Portrait du comte Palatiano.
[369] Saint-Marc Girardin (1801-1873) était alors membre du conseil de l'instruction publique, professeur à la Sorbonne, et membre de l'Académie française depuis 1844.
[370] Cet article de Th. Gautier est probablement celui qui se trouve dans le volume de l'Art moderne et qui contient cette appréciation sur Cornélius: «Pierre de Cornélius peut être considéré comme le chef de l'école allemande, ou, pour parler d'une manière plus exacte, du cycle des peintres attirés et fixés à Munich par la munificence éclairée du roi Louis. Quelques-uns ne sont pas ses élèves, mais tous ont plus ou moins subi son influence et marché dans la voie qu'il avait ouverte. Il a exercé sur cette génération d'artistes une autorité pareille à celle de M. Ingres sur ses nombreux disciples: c'est un génie absolu, dominateur, et par cela même très propre à faire une révolution en peinture; il a, sur les différentes directions de l'art, des systèmes arrêtés, des principes inflexibles contre lesquels il n'admet pas de discussion, et, s'il se trompe, c'est savamment, et d'après une esthétique particulière.»
[371] Delacroix a fait un croquis à la mine de plomb de ce vieux cheval. (Voir Catalogue Robaut, n° 1265.)
[372] Levassor, le célèbre comique du Palais-Royal, faisait de fréquentes tournées en province, où il débitait des chansonnettes, des scènes comiques de son répertoire.
[373] Voir Catalogue Robaut, n° 1268, un croquis pris par Delacroix de sa fenêtre, à Dieppe.
[374] À propos des relations de Delacroix et Chenavard, Baudelaire écrivait: «Chenavard était pour Delacroix une rare ressource. C'était vraiment plaisir de les voir s'agiter dans une lutte innocente; la parole de l'un marchait pesamment, comme un éléphant en grand appareil de guerre, la parole de l'autre vibrant comme un fleuret, également aiguë et flexible.» (L'art romantique. L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)
[375] Jules Guérin (1801-1886), chirurgien distingué, auteur de nombreux mémoires qui lui valurent, en 1857, le grand prix de chirurgie à l'Académie des sciences. Il fut aussi un des fondateurs de la presse médicale de Paris et collabora à l'ancien National. Il était membre de l'Académie de médecine.
[376] Benedetto Varchi (1502-1562), historien et poète florentin, auteur d'une histoire des révolutions de Florence.
1er septembre.—Le matin et hier, levé de bonne heure, et été sur le galet avec Jenny.
Travaillé dans la journée. Dessiné de ma fenêtre, avant dîner, des bateaux[377].
Le soir, j'ai décliné Chenavard. J'avais l'esprit fatigué de sa diatribe d'hier soir. Il pratique naïvement ou sciemment l'énervation des esprits comme un chirurgien pratique la taille et la saignée... Ce qui est beau est beau, n'importe dans quel temps, n'importe pour qui; puisque nous sommes deux à admirer Charlet[378] et Géricault, cela prouve d'abord qu'ils sont admirables, ensuite qu'ils peuvent trouver des admirateurs. Je mourrai en admirant ce qui mérite de l'être, et si je suis le dernier démon espèce, je me dirai qu'après la nuit qui me suivra sur l'hémisphère que j'habite, le jour se refera encore quelque part, et que l'homme ayant toujours un cœur et un esprit, il jouira encore et toujours par ces deux côtés.
Le soir, revenu derrière le château; j'ai pris un sentier qui monte à gauche; j'ai trouvé une vue magnifique de la ville et du château. Il faisait obscur. Je me suis promis de revenir et de faire ici quelques dessins.
Je suis rentré par le plus beau clair de lune, en lisant le tour des bassins. Observé beaucoup le gréement des navires.
*
2 septembre.—Les savants[379] ne font autre chose, après tout, que trouver dans la nature ce qui y est. La personnalité du savant est absente de son œuvre; il en est tout autrement de l'artiste. C'est le cachet qu'il imprime à son ouvrage qui en fait une œuvre d'artiste, c'est-à-dire d'inventeur. Le savant découvre les éléments des choses, si on veut, et l'artiste, avec des éléments sans valeur là où ils sont, compose, invente un tout, crée, en un mot; il frappe l'imagination des hommes par le spectacle de ses créations, et d'une manière particulière. Il résume, il rend claires pour le commun des hommes qui ne voit et ne sent que vaguement en présence de la nature, les sensations que les choses éveillent en nous.
*
3 septembre.—Le matin de bonne heure, à la jetée pour voir sortir les bateaux. Je reprends mon chemin pour aller revoir la vue de derrière le château. Je rencontre Chenavard près des bains et reste avec lui au soleil, sur la plage, pendant trois ou quatre heures.
Je rencontre Velpeau, puis après Dumas fils.
Le soir, promené à la jetée, pour laquelle je reprends du goût. J'étais en train d'être seul et n'ai point été chercher Chenavard.
Avant dîner, promenade délicieuse d'une heure au cours Bourbon. Ce petit ruisseau à droite, avec ses roseaux et ses herbes, la vue magnifique de la plaine et des collines, les grands arbres dont les feuilles s'agitent continuellement, tout cela pénétrant et délicieux.
À la jetée le matin. J'ai vu appareiller deux bricks, dont un nantais. Cela m'a beaucoup intéressé au point de vue de l'étude. Je fais un cours complet de vergues, de poulies, etc., afin de comprendre comme tout cela s'ajuste; cela ne me servira probablement à rien, mais j'ai toujours désiré comprendre cette mécanique, et je ne trouve rien d'ailleurs de plus pittoresque. Mes observations, quoique superficielles, m'ont conduit à voir combien sont grossiers encore tous ces moyens, quelle lourdeur et quelle inefficacité la plupart du temps dans toute cette mâture; jusqu'à la vapeur, qui change tout, cet art n'a pas fait un pas depuis deux cents ans. Les deux pauvres navires sortis du port à grand renfort de halage de toute espèce, sont parvenus au dehors, mais sans pouvoir faire un pas. Je les ai dessinés d'abord dans l'état d'immobilité où ils se trouvaient et les ai quittés, de guerre lasse, toujours dans la même situation.
Le libraire m'apprend que les deux derniers volumes de Bragelonne, qui vont continuer par malheur à l'endroit le plus intéressant, lui manquent, et qu'il se propose de les faire venir de Paris. Voici une des tribulations de Dieppe que j'éprouvais encore il y a deux ans en lisant l'histoire de Balsamo. J'ai pris le Provincial à Paris, de Balzac: c'est à lever le cœur; cela ne peint que les petits détails de l'existence des roués de 1840 à 1847: détails de coulisse; ce que c'est qu'un rat, l'histoire du châle Sélim vendu à une Anglaise. Dans une très fameuse préface, l'éditeur met Balzac à côté de Molière, en disant que de son temps, il eût fait les Femmes savantes et le Misanthrope, et que Molière eût fait de notre temps la Comédie humaine. Ce qui lui paraît faire de Balzac un homme à part dans notre temps, c'est qu'au contraire de la plupart des écrivains de ce temps-ci, ses ouvrages portaient le cachet de la durée; et il nous dit cela en tête de cette rapsodie où il n'est question que des petits mots de l'argot du jour et de toutes ces variétés de figures méprisables, affublées du petit travers du moment, figures et moment dont l'histoire ne gardera pas même de mémoire.
Autre promenade aussi charmante au cours Bourbon avant dîner. Passé le petit pont et été jusqu'au pied des collines dégarnies qui prolongent le Pollet. Admiré toute cette nature et étudié encore dans l'arrière-port les mâtures des navires.
Le soir, à la jetée; je suis descendu, au clair de lune, m'asseoir sur le galet tout auprès de la mer.
6 septembre.—Le matin, abandonné la jetée pour monter à gauche derrière le château; suivi jusqu'au cimetière; auparavant, délicieuse sensation au haut du ravin qu'on avait franchi l'autre jour; petit sentier remontant de l'autre côté, éclairé par les rayons du matin et s'enfonçant sous l'ombre des hêtres. Entré dans le cimetière, moins repoussant que l'affreux Père-Lachaise, moins niais, moins compassé, moins bourgeois... Tombes oubliées entières sous l'herbe, touffes de rosiers et de clématites embaumant l'air dans ce séjour de la mort; du reste, solitude parfaite, dernière conformité avec l'objet du lieu et la fin nécessaire de ce qui s'y trouve, c'est-à-dire le silence et l'oubli.
Trouvé, en traversant une grande route, une autre route couverte à la normande, allant à Louval, que crois, qui m'a enchanté: cours de fermes, murailles de simple terre à droite et à gauche, surmontées d'arbres d'un vert sombre et vigoureux. Fleurs, légumes, bétail, dans ces joyeuses retraites; enfin, tout ce qui charme dans la nature et dans ce qui fait l'homme. Retour moins agréable, grande route poudreuse.
Après le déjeuner, Chenavard venu; je l'ai emmené voir appareiller le Mariani[380]. Il me dit, ce qui est vrai, que les hommes de talent, chez les modernes, et il parle depuis Jésus-Christ, doivent être plats comme les Delaroche[381], ou biscornus et incomplets. Michel-Ange n'a eu qu'un moment, il s'est répété ensuite; peu d'idées, par conséquent, mais une force que sans doute personne n'a égalée. Il a créé des types: son Père éternel, ses Diables, son Moïse, et cependant il ne peut faire une tête, même il les abandonne; c'est par là que pèchent les modernes: Puget et mille autres. Chez les anciens, au contraire, que de types: ce Jupiter, ce Bacchus, cet Hercule, etc.!
Revenu, par une chaleur affreuse, sur le quai, et réellement très abattu et fatigué de ce second excès, après celui du matin. J'étais surmené.
Ce qui caractérise le maître, suivant lui, à propos de Meissonier, c'est, dans le tableau, la vue de ce qui est essentiel, auquel il faut arriver absolument. Le simple talent ne pense qu'aux détails: Ingres, David, etc.
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7 septembre.—Sorti de bonne heure avec Jenny, qui va se baigner. Ne trouvant pas d'intérêt à la mer, je gagne le cours Bourbon, que je trouve aussi charmant à cette heure matinale.
En revenant par l'église Saint-Jacques, je vois l'affiche qui annonce pour ce jour même la messe chantée par les chanteurs montagnards; je m'y trouve exactement, et en ai éprouvé autant de surprise que de plaisir.
Ce sont des paysans, tous des Pyrénées, des voix magnifiques; on ne voit ni papier de musique, ni batteurs de mesure; cependant il paraît qu'il y a un de ces hommes en cheveux gris qui est assis et qui probablement les dirige. Ils chantent sans accompagnement. Je n'ai pu m'empêcher, à la sortie, de les suivre et de faire compliment à l'un d'eux. Ils ont, en général, des figures sérieuses. Les enfants m'ont touché. La voix de l'enfant-homme est bien autrement pénétrante que celle des femmes que j'ai toujours trouvée criarde et peu expressive; il y a ensuite dans ce naïf artiste de huit ou dix ans quelque chose de presque sacré; ces voix pures s'élevant à Dieu, d'un corps qui est à peine un corps, et d'une âme qui n'a point encore été souillée, doivent être portées tout droit au pied de son trône et parler à sa toute bonté pour notre faiblesse et nos tristes passions.
C'était un spectacle fort touchant pour un simple homme comme moi que celui de ces jeunes gens et de ces enfants sous des habits pauvres et uniformes, formant un cercle, et chantant sans musique écrite et en se regardant. J'ai regretté quelquefois l'absence d'accompagnement. C'était un peu la faute de la musique, belle d'ailleurs et portant le cachet de l'élégance italienne, mais offrant des morceaux trop longs et trop compliqués pour ce chant sans accompagnement, et ces artistes si simples, qui semblaient chanter par inspiration. Au demeurant, une très grande impression et qui m'a rappelé complètement celle des chanteurs de Lucca della Robbia, jusqu'au costume, qui se composait pour tous d'une blouse bleue serrée d'une ceinture. Ces pauvres gens ont chanté à l'Établissement, dans de vrais concerts. Je regretterais de les y voir chantant des airs à la mode et aussi endimanchés sans doute que la damnable musique moderne qu'il faut aux modernes de ces lieux-là.
Rentré après la messe; fait, dans une mauvaise disposition causée par un maudit cigare, une petite aquarelle inachevée du port rempli d'une eau verte. Contraste, sur cette eau, des navires très noirs, des drapeaux rouges, etc.
Lu la triste Eugénie Grandet: ces ouvrages-là ne supportent guère l'épreuve du temps; le gâchis, l'inexpérience, qui n'est autre chose que l'imperfection incurable du talent de l'auteur, mettra tout cela dans les rebuts des siècles. Point de mesure, point d'ensemble, point de proportion.
Retourné avant dîner au cours Bourbon, dont je ne puis me lasser: la vue qui est au bout, surtout en prolongeant la promenade jusqu'au pied de la montagne, est ravissante. J'avais envoyé Jenny et Julie au spectacle. La jetée n'était pas tenable à cause du vent, et la mer ne m'offrait point d'intérêt, sauf la grandeur des proportions que donne à la jetée, au sable de la plage, le retrait de la mer.
J'ai été retrouver Chenavard; nous avons fui la plage à cause du vent, et nous avons été par les rues sur le quai du dernier bassin, où nous sommes restés au clair de la lune jusqu'à onze heures.
Il m'a montré de la sensibilité et de l'estime. Il est malheureux; il sent qu'il a gaspillé ses facultés. La vie est une viande creuse qui, dans la prétendue connaissance de l'homme, ne lui a pas donné plus de résignation au sujet des maux inévitables, des contradictions et des imperfections de notre nature. Il me semble toujours que cette qualité de philosophe implique, avec l'habitude de réfléchir plus attentivement sur l'homme et sur la vie, celle de prendre les choses comme elles sont, et de diriger vers le bien ou le mieux possible cette vie et nos passions. Eh bien, non! Tous ces songeurs sont agités comme les autres; il semble que la contemplation de l'esprit de l'homme, plus digne de pitié que d'admiration, leur ôte cette sérénité qui est souvent le partage de ceux qui se sont attelés à une œuvre plus pratique et à mon avis plus digne d'efforts. J'ai demandé à ce malheureux digne d'estime, pourquoi il était à Dieppe, pourquoi il avait été en Italie et en Allemagne, et pourquoi il y était retourné. Que fuyait-il et qu'aillait-il chercher dans toutes ces agitations? Un esprit porté au doute ne peut que douter davantage, après avoir tout vu.
Il me trouve heureux, et il a raison, et je me trouve bien plus heureux encore, depuis que j'ai vu sa misère. La désolante doctrine sur la décadence nécessaire des arts est peut-être vraie, mais il faut s'interdire même d'y penser.
Il faut faire comme Roland qui jette à la mer, pour l'ensevelir à jamais dans ses abîmes, l'arme à feu, la terrible invention du perfide duc de Hollande; il faut dérober à la connaissance des hommes ces vérités contestables, qui ne peuvent que les rendre plus malheureux ou plus lâches dans la poursuite du bien. Un homme vit dans son siècle et fait bien de parler à ses contemporains un langage qu'ils puissent comprendre et qui puisse les toucher. Il le fait d'ailleurs en puisant en lui-même son principal attrait sur les imaginations. Ce qui fixe l'attention dans ses ouvrages n'est pas la conformité avec les idées de son temps: cet avantage, si c'en est un, se retrouve dans tous les hommes médiocres, qui pullulent dans chaque siècle et qui courent après la faveur en flattant misérablement le goût du moment; c'est en se servant de la langue de ses contemporains qu'il doit, en quelque sorte, leur enseigner des choses que n'exprimait pas cette langue, et si sa réputation mérite de durer, c'est qu'il aura été un exemple vivant du goût dans un temps où le goût était méconnu.
Je disais à Chenavard, le jour que nous avons causé sur la jetée de bois, que le goût était ce qui classait les talents. Ce qui fait la supériorité de La Fontaine, de Molière, de Racine, de l'Arioste, sur des Corneille, sur des Shakespeare, sur des Michel-Ange, c'est le goût. Reste à savoir, je n'en disconviens pas, si la force, si l'originalité poussées à un certain degré n'emportent pas, malgré tout, l'admiration. Mais ici revient la possibilité de la discussion et des inclinations particulières.
J'adore Rubens, Michel-Ange, etc., et je disais pourtant à Cousin que je croyais que le défaut de Racine était sa perfection même; on ne le trouvait pas si beau parce qu'effectivement il est trop beau. Un objet parfaitement beau comporte une parfaite simplicité qui, au premier moment, ne cause pas l'émotion que l'on ressent en présence de choses gigantesques, dans lesquelles la disproportion même est un élément de beauté. Ces sortes d'objets, dans la nature ou dans l'art, seraient-ils effectivement plus beaux? Non, sans doute, mais ils peuvent impressionner davantage. Qui osera dire que Corneille est plus beau, parce qu'il est plein de bavardages emphatiques et oiseux; que Rubens est plus beau, parce qu'il offre des parties grossières et négligées? Il faut dire que chez les hommes de cette famille, il y a des parties si fortes que l'on ne pense pas aux défauts et que l'esprit s'y habitue; mais ne dites pas que Racine ou Mozart sont plus plats, parce que ces mêmes beautés sont partout, qu'elles forment la trame, le tissu même de l'ouvrage. J'ai dit ailleurs que les hommes sublimes remplis d'excentricité étaient comme ces mauvais sujets dont les femmes raffolent: ce sont autant d'enfants prodigues, auxquels on sait gré de certains retours généreux au milieu de leurs déportements. Que dire de l'Arioste, qui est toute perfection, qui réunit tous les tons, toutes les images, le gai, le tragique, le convenable, le tendre? Mais je m'arrête.
*
8 septembre.—Un ouvrage parfait, me disait Mérimée, ne devrait pas comporter de notes. Je suis tenté de dire qu'un écrit vraiment écrit et surtout déduit et pensé ne comporte pas même d'alinéas. Si les pensées sont conséquentes, si le style s'enchaîne, il ne comporte point de repos jusqu'à ce que la pensée, qui fait le fond du sujet, soit complètement développée. Montaigne est un illustre exemple de cette nécessité du génie dans ce cas particulier.
Commencé très bien cette journée, c'est-à-dire avec le désir de faire quelque chose; j'ai écrit sur ce livre jusqu'à onze heures. J'étais fatigué de mes courses de la veille et de mes conversations avec Chenavard. J'ai un grand besoin de repos, et le travail d'esprit m'a reposé effectivement.
Après le déjeuner, je me suis mis avec une ardeur extrême à dessiner les chevaux qui passaient attelés à quatre à des charrettes et dont l'attelage est très pittoresque. Ensuite, j'ai dessiné, en grand, tout l'avant du navire[382] qui est sous la fenêtre. L'esprit rafraîchi par le travail communique à tout l'être un sentiment de bonheur.
C'est dans cette disposition que j'ai été à la jetée et ensuite revenu par le bord de la mer et été au cours Bourbon pour mon dîner avec Chenavard. J'ai cru que nous ferions un bon dîner d'abord, et ensuite que ce dîner serait gai. Le dîner a été détestable, et les lugubres prédictions de mon convive n'en ont pas égayé la durée.
Je crois que la fatalité qui entraîne, selon lui, les choses, s'attache aussi à la possibilité d'une liaison entre nous. Un jour, je suis porté vers lui... le lendemain, ses côtés antipathiques me reviennent. Il me parle des malheurs domestiques de ce pauvre fou de Boissard. Il me dit que Leibnitz ne quittait pas sa table de travail, et souvent dormait et mangeait sans quitter sa chaise. Il m'apprend, contre l'opinion générale, que Fénelon écrivait avec une facilité merveilleuse, et que le Télémaque a été fait en trois mois. Il compare Rousseau à Rembrandt, comparaison qui ne me paraît pas juste.
Je le quitte à dix heures au Puits salé et vais jusqu'à la jetée pour secouer un peu cette obsession. Je vois entrer un beau brick, par la lune et une mer suffisamment agitée. C'est un beau spectacle. Je l'ai suivi, en revenant sur mes pas: la lune était en face et donnait de superbes effets dans l'eau et en détachant la masse et les agrès des bâtiments.
En sortant de chez le traiteur, admiré également au clair de lune les arbres et le fond des montagnes.
Mon diable de compagnon n'exalte jamais que ce qui est hors de notre portée. Kant, Platon, voilà des hommes! ce sont presque des dieux! Si je nomme un moderne auquel nous touchions du doigt, il le déshabille à l'instant, me fait toucher ses plaies et ne laisse rien debout... Il n'est pas admiratif, dit-il, et il paraît. Il est intéressant et il repousse. La parfaite vertu ou la parfaite bonne foi peuvent-elles repousser? Une âme délicate peut-elle loger dans une enveloppe sordide? S'il prend un dessin pour l'examiner, il le manie, il le retourne sans ménagement, pose ses doigts sur le papier, comme s'il s'agissait du premier objet venu.
Je crois qu'il y a une affectation dans cette espèce de dédain de ce qui demande à être ménagé; l'âme orgueilleuse et révoltée intérieurement de ce cynique se fait jour, malgré lui, dans ce mépris apparent de la délicatesse commune; cet esprit a reçu quelque profonde blessure: peut-être ne pouvant se souffrir dans le sentiment de son impuissance, cherche-t-il à se donner le change en ne trouvant qu'impuissance partout? Il a toutes sortes de talents, et tout cela est mort; il compose, il dessine, on lui rend froidement justice: c'est tout ce qu'on peut faire. On est étonné dans sa conversation de tout ce qu'il sait et de tout ce qu'il semble ajouter aux idées des autres. Il n'aime pas la peinture, et il en convient. Que n'écrit-il, que ne rédige-t-il? Il se croit capable de le faire et y a réussi, dit-il, quelquefois; mais il avoue qu'il lui faut prendre trop de peine pour exprimer ses idées. Cette excuse trahit sa faiblesse. Que ne fait-il comme son admirable Rousseau? Celui-là avait incontestablement quelque chose à dire, et il l'a dit très bien, malgré la difficulté qu'il trouvait à le faire, et dont il tire presque vanité.
Ai-je écrit ceci sous une impression plus mauvaise qu'à l'ordinaire? Nullement, car il me plaît; je l'aime presque et voudrais le trouver plus aimable; mais j'en suis toujours revenu aux idées que j'exprime ici.
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9 septembre.—Mauvaise journée, suite du détestable dîner d'hier. J'ai essayé toute cette matinée de combattre cette mauvaise disposition en travaillant, en écrivant sur ce livre.
Sorti au milieu de la journée pour voir appareiller deux navires, dont l'un était resté longtemps sous ma fenêtre pour se charger de chaux. Revenu très souffrant. Je me suis couché à trois ou quatre heures et suis resté au lit jusqu'au lendemain onze heures.
—Il faut être friand de ce que vous faites.
—Bâtiment espagnol pris par des pirates américains.
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10 septembre.—Trouvé Isabey, sa femme et sa fille à la jetée.
Je lis dans des extraits de Dumas: «Les dernières années de Machiavel s'écoulèrent dans la solitude et dans le chagrin. Retiré dans le village de San-Casciano, il s'entretenait une grande partie de la journée avec des bûcherons, ou jouait au trictrac avec son hôte. Enfin, le 22 juin 1527, il s'éteignit tristement, et l'indépendance italienne expira avec lui.»
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11 septembre.—Journée de peu d'intérêt. Je tiens un livre de Dumas, intitulé la Villa Palmier, dans lequel il n'est point question, jusqu'au deuxième volume, de cette villa, mais d'un salmis historique et anecdotique sur Florence.
Le soir, sorti seul vers l'arrière-bassin; admiré le derrière du château, plus simple à cette heure, et le soleil couché, et plus grand que je ne l'avais encore trouvé. Cette silhouette est magnifique.
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12 septembre.—-Le matin, à la jetée: la mer toujours basse et peu intéressante.
J'ai remarqué un joli sujet de tableau; c'est un canot apportant sur la plage le poisson d'un petit bateau qu'on voyait au loin; les hommes amenés à terre sur les épaules de ceux qui avaient mis leurs jambes à l'eau et qui apportaient aussi les paniers remplis de poisson à des femmes. Le canot tiré sur le sable et repoussé ensuite par deux ou trois petits mousses; les rames en l'air; le soleil du matin sur tout cela.
Chenavard venu vers onze heures à la maison. Il me dit que les Pensées de Pascal sont faites péniblement et couvertes de ratures.
Acheté le matin le vase russe, qui fuyait. J'ai été le changer vers quatre heures, et me promener. La chaleur m'a forcé de rentrer.
Le soir, parti tard; nous n'avions dîné qu'à six heures, à cause d'un dérangement dans le fameux fourneau. Pris par la grande rue, vu avec plaisir les boutiques comme je ne les regarde pas à Paris. Tout m'amusait.
Dans le quartier de Saint-Remy, voyant la porte ouverte, je suis entré et ai joui du spectacle le plus grandiose, celui de l'église sombre et élevée, éclairée par une demi-douzaine de chandelles fumeuses placées çà et là. Je demande aux adversaires du vague de me produire une sensation qu'on puisse comparer à celle-là avec de la précision et des lignes bien définies. Si on classe les sentiments divers par ordre de noblesse, comme le fait Chenavard, on pourra à son gré se décider pour un dessin d'architecture ou pour un dessin de Rembrandt.
Sorti de là enchanté; désolé de la difficulté de rendre, sans prendre sur nature, non pas le sentiment, mais les lignes et perspectives compliquées, projections d'ombres, etc., qui faisaient de ce que l'ai vu le plus magnifique tableau.
Pris par les bains, la plage. Écho lointain de l'ignoble musique de l'établissement, pendant que la lune se levait de l'autre côté. Je suis resté sur la plage pendant plus d'une heure, ravi de ma soirée paisible et de la tranquillité qu'elle communiquait à mes esprits.
J'ai été rejoindre Jenny à la jetée vers dix heures.
Chenavard me raconte l'histoire de Papety[383], au club des Versaillais... Un de ces messieurs monte à la tribune et dit avec l'accent du terroir et d'une voix de tonnerre: «Citoyens!» Après un moment de silence, il répète encore son: «Citoyens!» et après une nouvelle pause, et regardant son auditoire: «Citoyens! je ne sais plus ce que je voulais vous dire», et il se retire. Un voisin de Papety s'adresse à lui et lui dit d'un air pénétré: «C'est bien heureux que nous soyons ici en famille!»
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13 septembre.—Entré le soir dans Saint-Remy une seconde fois.
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14 septembre.—Je m'obstine sottement à sortir le matin, et je m'en trouve toujours mal.
Vu Isabey à la jetée. Il me parle de la cherté des voyages par la vapeur et m'explique l'hélice. Il vient avec moi jusqu'à la plage, où j'espérais rencontrer Chenavard.
Pluie et rentré chez moi, où je suis resté à lire et à dormir jusqu'à deux heures et demie.
À la jetée, où la mer était très belle; mais pluie affreuse.
Après dîner, entré à Saint-Jacques, où il y avait une cérémonie. Le prêtre en chaire lisait les divers moments de la Passion avec réflexions; il était interrompu à temps égaux par un cantique entonné par les chantres et répété par tout le monde. Le curé, avec la croix et ses chantres, s'agenouillait et priait à chaque station. Il a donné à baiser à la fin à tout le monde la patène ou le crucifix.—On ferait un joli tableau de ce dernier moment, pris de derrière l'autel.
Il y avait, dans ce que disait ce prêtre en chaire, avec sa voix traînante, et avec aussi peu de chaleur que s'il eût répété une leçon, bon nombre de choses dont on peut faire son profit. Il disait, entre autres choses, qu'il était toujours temps d'abandonner la mauvaise voie pour prendre la bonne, etc.
Effets magnifiques dans cette église peu éclairée, mais je préfère Saint-Remy, où je suis retourné un instant, quand la pluie affreuse, qui n'avait pas cessé pendant que j'étais à l'église, eut cessé.
—De l'utilité qu'on peut retirer de ses amis: tel est, je crois, le titre de l'un des traités de Plutarque. Un courtisan ou seulement un homme du monde occupé à se pousser et à faire sa carrière, ne s'informerait sans doute pas de ce que le bon Plutarque a entendu faire dans son traité. Pour ces hommes-là il n'y a qu'une manière de tirer parti de ses amis: c'est d'abord de les avoir puissants et ensuite de les faire intriguer pour soi ou de s'accrocher à leur fortune. Qu'importe l'estime qu'ils peuvent mériter en dehors de cela? Qu'importe celle qu'on peut concevoir de soi-même, d'être accueilli et aimé par des hommes d'une grande vertu et d'un grand caractère? C'est cependant à ce genre d'utilité qu'il faut de toute sa force s'attacher dans toute espèce de liaison. La fréquentation des honnêtes gens non seulement nous confirme dans les sentiments de droiture, mais nous apprend à ne point estimer les biens qu'on m'acquiert qu'en s'écartant de la stricte délicatesse. On apprend ainsi à ne négliger aucun des devoirs essentiels.
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15 septembre.—David disait à cet homme qui le fatiguait d'une conversation sur les procédés, les manières, etc., de toutes sortes: «J'ai su tout cela quand je ne savais encore rien.»
Chenavard venu chez moi pendant que je dessine des bateaux[384], et presque aussitôt Isabey... Singulier rapprochement que celui de ces deux hommes. J'ai continué mon dessin pour être plus à mon aise.
En sortant avec le premier des deux, et pendant qu'il m'expliquait son système de Paris port de mer, les soldats faisant l'exercice à feu ont attiré mon attention, et je me sais gré d'avoir un moment déserté la conversation de mon compagnon pour aller voir ces malheureux.
Je n'avais jamais conçu de la profession de soldat l'idée que j'en ai prise dans ce moment. C'est celui d'un mépris mêlé d'indignation pour les brutes qui ont appelé un art celui d'égorger, et d'une profonde pitié pour ces moutons habillés en loups, dont le métier, comme dit si bien Voltaire, est de tuer et d'être tués pour gagner leur vie. Cette opération machinale de charger une arme, de lancer cette foudre terrible qui éclate entre leurs mains, sans qu'ils aient l'air de se douter de ce qu'ils font, forme un triste spectacle pour un cœur qui n'est pas tout à fait de pierre. Il eût révolté d'une autre façon des hommes comme Alexandre et César, si on leur eût dit que ces automates, abaissant méthodiquement leur fusil et les déchargeant au hasard, sont des gens qui se battent... Où est la force, où est l'adresse dans ce stupide jeu? la force, le courage, pour attaquer, presser, défaire un farouche ennemi, l'adresse pour se préserver soi-même de ses coups? Quoi! vous venez vous planter devant un autre animal tout aussi intimidé que vous, et à distance raisonnable, vous vous envoyez philosophiquement des balles de plomb et de fer, sans aucune défense contre ces coups qui vous sont renvoyés, et vous persuadez à votre troupeau à plumets et à épaulettes que c'est là se couvrir de gloire! Cette malheureuse profession est faussée dans son principal objet. L'héroïsme consiste à approcher l'ennemi, de manière que le courage personnel serve à quelque chose. Recevoir passivement les coups de l'artillerie est le fait du lâche aussi bien que du brave; celui-ci s'indigne d'être traité comme un mur ou un bastion de terre; il n'a pas plus de mérite que la foule des peureux qui, près de lui, attendent la mort ou la fin d'une action qui doit les délivrer de la crainte. Cette masse intimidée qui envoie et reçoit les coups de fusil devient ainsi, par un renversement de rôles, la seule force des armées modernes; c'est par sa masse qu'elle opère. Le courage des hommes d'action devient presque inutile. Il se glace au contraire dans cette humiliante situation; que faire de cette colère qui s'empare naturellement d'un cœur impétueux, lorsqu'il voit tomber près de lui son compagnon, lorsque le son des trompettes et le bruit de l'artillerie l'excitent à la vengeance?
Je regrette de ne pouvoir me faire une idée nette de ce qu'on appelle une charge de cavalerie. J'ai toujours entendu citer cette sorte de mouvement comme une espèce de plaisanterie, dans laquelle les rôles sont fixés pour ainsi dire à l'avance, c'est-à-dire que si l'infanterie, ou le corps sur lequel on charge paraît trop résolu, on ne fait en quelque sorte que le simulacre de l'attaque; on garde son courage pour une meilleure occasion ou pour des ennemis moins disposés à la résistance.
La vue de ces feux de peloton, de ces feux de deux rangs, dont les coups précipités ne peuvent avoir de certitude, m'a semblé un mauvais moyen de nuire à l'ennemi, sans parler, comme je le disais, de l'inutilité où on laisse le courage et la vigueur. Il me semble que des tirailleurs, réunis en petits pelotons seulement, exercés au tir, mais en même temps à se réunir promptement pour attaquer de près avec impétuosité, auraient plus d'effet que ces murailles de chair, qui renvoient au hasard et de loin des coups précipités et sans justesse. On leur substituera immanquablement, à ces derniers, des machines dont l'action sera plus calculée et plus meurtrière; déjà une foule d'inventions se pressent d'écraser en quelques minutes un corps entier, d'asphyxier en un clin d'œil braves et poltrons. Tous ces moyens ne feront qu'annihiler de plus en plus la bravoure personnelle et métamorphoser tout à fait le métier de soldat en celui de mécanicien. Pour utiliser, au contraire, le courage individuel, il faudrait de véritables corps d'élite, non pas choisis sur des hommes de belle apparence, comme on fait d'ordinaire, mais parmi les courages les plus éprouvés. L'attaque brusque et à la baïonnette d'un tel corps au milieu de cette mousqueterie à distance, serait, je crois, d'un effet prodigieux.
—Étrange chose que la peinture, qui nous plaît par la ressemblance des objets qui ne sauraient nous plaire[385]!
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16 septembre.—À midi, parti pour Arques par un charmant soleil, rafraîchi par un vent agréable. Beauté de la campagne et des collines à droite, couvertes d'arbres et d'habitations. Grande chaleur, une fois arrivés.
J'ai fait un croquis de l'église, dont j'avais conservé un très joli souvenir. Je n'étais pas très bien disposé, et les ruines du château m'ont laissé froid.
Le retour a été le plus agréable moment: la route s'était embellie encore au soleil couchant. Indescriptible sensation de plaisir de ce soleil, de cette verdure, de ces prairies, de ces troupeaux. Il était six heures et demie quand nous avons été de retour.
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17 septembre.—Chenavard venu vers onze heures. Il m'a parlé avec confiance, du moins je le pense, de sa situation d'esprit, du contraste de l'estime qu'il pense qu'on lui refuse et du mérite qu'il pense avoir et que je lui reconnais véritablement. Il se sait peu aimé; on lui reproche son excessive sévérité pour les autres, en le voyant donner peu de preuves de talent et d'activité. Cette défiance, ce découragement qu'il confesse, me paraissent, comme à lui, la cause de son peu de succès: il est le premier à abandonner sa cause. Comment intéresserait-il au même degré que des esprits doués aussi d'élévation, mais en même temps de l'énergie qu'on puise dans le désir et l'assurance d'arriver au premier rang? Il ne trouve pas que Géricault soit un maître; il lui trouve quelque chose de noué. C'est un jeune homme très brillant, et il ne croit pas qu'il eût été rien de plus. Il donne de bonnes raisons tirées de l'insignifiance comme tableau, de la prédominance de la pose, du détail, quoique traité avec force.
(Je relis ce qui concerne ici Géricault[386], six mois après, c'est-à-dire le 24 mars 1855, pendant l'état de langueur où je me trouve avant l'Exposition; hier, j'ai revu des lithographies de Géricault, chevaux, lion même, etc., tout cela est froid, malgré la supériorité avec laquelle les détails, sont traités; mais il n'y a jamais d'ensemble en rien. Il n'y a pas un de ces chevaux qui n'ait des parties qui grimacent, ou trop petites ou mal attachées; jamais un fond qui ait le moindre rapport avec le sujet.)
Je rencontre avant dîner Mme Manceau, qui m'offre de me mener demain voir la forêt d'Arques.
Dîné assez tristement. Dédommagé sur la plage par un soleil couchant dans des bandes de nuages rouges et dorés sinistrement, se réfléchissant dans la mer, sombre partout où ce reflet ne se portait pas. Je suis resté plus d'une demi-heure immobile sur le sable et touchant aux vagues, sans me lasser de leur fureur, de leur retour, de cette écume, de ces cailloux roulants.
Ensuite sur la jetée, où il faisait un vent du diable. Rôdé dans les rues après avoir pris du thé et couché à dix heures.
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18 septembre.—J'ai passé une partie de la nuit sans dormir, et l'état où je me trouvais n'avait rien de désagréable. La puissance de l'esprit est incroyable la nuit. J'ai pensé à la conversation d'hier sur l'esprit et la matière.
Dieu a mis l'esprit dans le monde comme une des forces nécessaires. Il n'est pas tout, comme le disent ces fameux idéalistes et platoniciens; il y est comme l'électricité, comme toutes les forces impondérables qui agissent sur la matière.
Je suis composé de matière et d'esprit: ces deux éléments ne peuvent périr.
J'ai écrit toute la matinée des brouillons faisant suite à mes réflexions qui sont ici sur l'état militaire. Sorti allègrement. Vu à la jetée de fort belles vagues. J'ai trouvé là, je crois, Isabey.
À une heure, chez Mme Manceau. Elle m'a mené dans sa voiture par Arques, la forêt et Saint-Martin l'Église. Très beau temps, mais assez froid, et la nécessité de soutenir la conversation devenue fatigante. J'ai moins joui de toutes les belles choses que j'ai vues. Magnifique vallée dans le genre de celle de Valmont, et plus grande au sortir de la forêt. Cette forêt très originale; ce sont des hêtres, pour la plupart, qui forment des colonnades sur des fonds sombres. Il est fâcheux que ce ne soit pas plus près.
Le soir, trouvé Chenavard à sept heures. Il m'a mené chez lui, pour reprendre les photographies que je lui ai prêtées. Toujours sur la prééminence de la littérature, pour laquelle il tient bon. Aussi sur la métaphysique. Il me dit que je suis de la famille des Napoléon..., des gens qui ne voient qu'idéologies dans ceux qui ne sont pas des hommes d'action.
Conversation sur le style. Il croit que c'est quelque chose à retrancher de la manière commune. Il me croit partial. Il m'avait raconté sur la plage des anecdotes sur Voltaire, son évasion de Berlin, etc. Il me quitte le soir, prévoyant qu'il partira le lendemain.
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19 septembre.—Chenavard devait être parti aujourd'hui, si je ne le voyais dans la journée. Il n'est pas content de sa santé.
Assez bonne journée, en somme, dont je ne me rappelle pas les détails[387].
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20 septembre.—Nous avons été à Eu. Rien n'égale mon ravissement pendant une ou deux heures, en partant; je jouis des moindres détails de la nature, comme dans la première jeunesse. J'écrivais à travers les cahots ce qui me venait.
Eu ne m'a pas causé de sensations agréables, si ce n'est, avant d'aller visiter l'église, un sentiment de liberté, de bien-être.
Tombeaux des comtes d'Eu. Pièces d'artillerie au-dessus du banc d'œuvre.
Visité le château. Impossible d'exprimer mon aversion de cet affreux goût: peinture, architecture, ornements, jusqu'aux bornes qui sont dans la cour, tout cela est affreux; le pauvre jardin est comme le reste. La vue du château sur cette église restaurée, si froide, si nue; l'entrée étroite, entre l'église et les communs, révolte les convenances et le sens commun. Que Dieu pardonne au pauvre roi, homme si admirable d'ailleurs, ses prédilections en matière d'art! Tout respire ici Fontaine, l'Institut, Picot, etc.
Tréport m'a paru bien triste; il est devenu plus coquet, et il y a perdu. Une grande vilaine caserne régulière, des forts élevés sur le rivage où il n'y a rien à défendre, la nudité de tout cela, la misérable vie que doivent mener là ces baigneurs, des hommes graves réduits à grimper à l'église et à en redescendre, des élégantes portant la mode du Tréport, c'est-à-dire des vestes rouge écarlate, voilà ce que présente le pauvre lieu pour attirer. On a construit sur la plage des maisons dont la recherche outrée contraste avec la pauvreté de l'endroit: galeries vitrées, petits boulingrins, etc.
Dîné sur le quai, chez un M. Letraistre, qui méritait bien son nom, par le mauvais dîner qu'il m'a fait payer très cher.
Monté, après dîner, à l'église; on a, avant d'y entrer, une belle vue.
Querelle avec le cocher avant de partir; il ne se souvenait plus, à ce qu'il disait, des conditions.
Retour dans l'obscurité, la pluie et quelques désagréments. J'ai revu Dieppe comme on revoit sa patrie.
—Remarqué dans les caveaux que la coiffure d'une des comtesses d'Eu est la même que celle des femmes du Tréport, sauf les perles et l'étoffe: c'est une espèce de caillot, mais très gracieux. Le costume des femmes, au Tréport, est charmant: simple corsage, jupe double; on en voit une en dessous, au bas; manches de la chemise larges jusqu'au coude.
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21 septembre.—Resté assez tard à la maison et dessiné de ma fenêtre les bateaux qui entraient et sortaient.
À ma sortie, vers une heure, dessiné le bateau qu'on flambait de l'autre côté du pont[388], et promené avec un vif sentiment de plaisir. Il semble qu'on passerait sa vie dans cette douce oisiveté. Avant dîner, dessiné à Saint-Jacques, de derrière l'autel.
Après dîner, pris par les bassins jusqu'au château, dont la vue prise par derrière, qui m'avait paru superbe, ne m'a rien dit du tout. À la vérité, le ciel n'était peut-être pas tout à fait le même. Promené sur la plage en attendant le moment d'aller chez Mme Manceau qui venait de partir pour aller au spectacle. De là, à Saint-Remy et à Saint-Jacques.
—Le monde n'a pas été fait pour l'homme.
L'homme domine la nature et en est dominé. Il est le seul qui non seulement lui résiste, mais en surmonte les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité. Mais que la création ait été faite pour lui, c'est une question qui est loin d'être évidente. Tout ce qu'il édifie est éphémère comme lui; le temps renverse les édifices, comble les canaux, anéantit les connaissances et jusqu'au nom des nations. Où est Carthage? où est Ninive?
Les générations, dira-t-on, recueillent l'héritage des générations précédentes. À ce compte-là, la perfection ou le perfectionnement n'aurait pas de bornes. Il s'en faut beaucoup que l'homme reçoive intact le dépôt des connaissances que les siècles voient s'accumuler; s'il perfectionne certaines inventions, pour d'autres, il reste fort en arrière des inventeurs; un grand nombre de ces inventions sont perdues. Ce qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien certains perfectionnements prétendus ont nui à la moralité ou même au bien-être. Telle invention, en supprimant ou en diminuant le travail et l'effort, a diminué la dose de patience à endurer les maux et l'énergie pour les surmonter qu'il est donné à notre nature de déployer. Tel autre perfectionnement, en augmentant le luxe et un bien-être apparent, a exercé une influence funeste sur la santé des générations, sur leur valeur physique, et a entraîné également une décadence morale. L'homme emprunte à la nature des poisons, tels que le tabac et l'opium, pour s'en faire des instruments de grossiers plaisirs. Il en est puni par la perte de son énergie et par l'abrutissement. Des nations entières sont devenues des espèces d'ilotes par l'usage immodéré de ces stimulants et par celui des liqueurs fortes.
Arrivées à un certain degré de civilisation, les nations voient s'affaiblir surtout les notions de vertu et de valeur. L'amollissement général, qui est probablement le produit du progrès des jouissances, entraîne une décadence rapide, l'oubli de ce qui était la tradition conservatrice, le point d'honneur national. C'est dans une semblable situation qu'il est difficile de résister à la conquête. Il se trouve toujours quelque peuple affamé à son tour de jouissances, ou tout à fait barbare, ou ayant encore conservé quelque valeur et quelque esprit d'entreprise, pour profiter des dépouilles des peuples dégénérés. Cette catastrophe, facilement prévue, devient quelquefois une sorte de rajeunissement pour le peuple conquis. C'est un orage qui purifie l'air, après l'avoir troublé; de nouveaux germes semblent apportés par cet ouragan dans ce sol épuisé; une nouvelle civilisation va peut-être en sortir, mais il faudra des siècles pour y voir refleurir les arts paisibles destinés à adoucir les mœurs et à les corrompre de nouveau, pour amener ces éternelles alternatives de grandeur et de misère dans lesquelles n'apparaît pas moins la faiblesse de l'homme, aussi bien que la singulière puissance de son génie.
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22 septembre.—Dessiné quelques bateaux qui rentraient et été à la jetée, où la mer était très belle, et où j'ai vu entrer et sortir nombre de barques, un joli yacht anglais, une goélette, etc.
Revenu tard et dormi après déjeuner. Petite aquarelle avant dîner d'un brick anglais et de barques envasées devant le Pollet, en face de mes fenêtres. Après dîner, promené sur la jetée par la mer basse. J'y étais presque toujours seul.
Chez Manceau ensuite. Commérages insipides; envie furieuse de m'en aller. Air charmant de Solié, du Secret[389], chanté par la maîtresse de la maison. Cet air était chanté dans l'opéra par Martin[390].
Cette nuit, je retourne dans ma tête le Cogito, ergo sum, de Descartes.
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23 septembre.—Sur le silence et les arts silencieux.—Le silence impose toujours: les sots eux-mêmes lui emprunteraient souvent un air respectable. Dans les affaires, dans les relations de toute espèce, les hommes assez sages pour l'observer à propos lui doivent beaucoup. Rien n'est plus difficile que cette retenue pour ceux que l'imagination domine, pour les esprits subtils, qui voient facilement toutes les faces des choses et qui résistent avec plus de peine à exprimer ce qui se passe en eux: propositions jetées témérairement, promesses imprudentes faites sans réflexion, mots piquants hasardés sur des personnages plus ou moins dangereux et redoutables, confidences faites par entraînement et souvent au premier venu; l'énumération serait longue des inconvénients et des dangers qui résultent des indiscrétions de toutes sortes.
On n'a qu'à gagner au contraire en écoutant. Ce que vous vouliez dire à votre interlocuteur, vous le savez, vous en êtes plein; ce qu'il a à vous dire, vous l'ignorez sans doute: ou il vous apprendra quelque chose de nouveau pour vous, ou il vous rappellera quelque chose que vous avez oublié.
Mais comment résister à donner de son esprit une idée avantageuse à un homme surpris et charmé, en apparence, de vous entendre? Les sots sont bien plus facilement entraînés à ce vain plaisir de s'écouter eux-mêmes en parlant aux autres; incapables de profiter d'une conversation instructive et substantielle, ils pensent moins à instruire leur interlocuteur qu'à l'éblouir; ils sortent satisfaits d'un entretien dans lequel ils n'ont recueilli, pour prix de l'ennui qu'ils ont causé, que le mépris des hommes de bon sens. La taciturnité chez un sot serait déjà un signe d'esprit.
J'avoue ma prédilection pour les arts silencieux[391], pour ces choses muettes dont Poussin disait qu'il faisait profession. La parole est indiscrète; elle vient vous chercher, sollicite l'attention et éveille en même temps la discussion. La peinture et la sculpture semblent plus sérieuses: il faut aller à elles. Le livre, au contraire, est importun; il vous suit, vous le trouvez partout. Il faut tourner les feuillets, suivre les raisonnements de l'auteur et aller jusqu'au bout de l'ouvrage pour le juger. Combien n'a-t-on pas regretté souvent l'attention qu'il a fallu prêter à un livre médiocre pour un petit nombre d'idées répandues çà et là et qu'il faut démêler! La lecture d'un livre qui n'est pas tout à fait frivole est un travail: il cause au moins une certaine fatigue; l'homme qui écrit semble prêter le collet à la critique. Il discute et on peut discuter avec lui.
L'ouvrage du peintre et du sculpteur est tout d'une pièce comme les ouvrages de la nature. L'auteur n'y est point présent, et n'est point en commerce avec vous, comme l'écrivain ou l'orateur. Il offre une réalité tangible en quelque sorte, qui est pourtant pleine de mystère. Votre attention n'est pas prise pour dupe; les bonnes parties sautent aux yeux en un moment; si la médiocrité de l'ouvrage est insupportable, vous en avez bien vite détourné la vue, tandis que celle d'un chef-d'œuvre vous arrête malgré vous, fixe dans une contemplation à laquelle rien ne vous convie qu'un charme invincible. Ce charme muet opère avec la même force, et semble s'accroître toutes les fois que vous y jetez les yeux.