[327] Henri-Amédée le Lorgne, comte d'Ideville (1830-1887). Il débuta dans la diplomatie, puis entra, en 1870, dans l'administration, qu'il quitta bientôt, pour s'adonner exclusivement à la littérature.
[328] Voir Catalogue Robaut, n° 1241.
[329] Nous recommandons tout particulièrement aux lecteurs qui voudront être pleinement édifiés sur ce qu'avance Delacroix, de parcourir le Catalogue Robaut, qui donne, chaque fois que le renseignement a pu être obtenu, le prix d'achat des tableaux, et les différents chiffres qu'ils ont atteints dans les ventes successives. Lors de la disparition de Millet, on a été pris d'une belle crise d'indignation contre les marchands de tableaux, en songeant aux bénéfices qu'ils avaient réalisés avec les œuvres de ce maître. On pourrait faire, et tout aussi justement, les mêmes observations au sujet d'Eugène Delacroix. Plusieurs passages du Journal sont d'ailleurs pleinement significatifs. N'est-ce pas l'histoire de presque tous les grands peintres?
[330] Berlioz partageait à l'égard de Spontini, pour sa Vestale, l'admiration de R. Wagner, qui écrivait: «Spontini, lui, il est mort, et avec lui une noble et grande période artistique, digne d'un profond respect, est tout entière et visiblement descendue au tombeau: elle et lui n'appartiennent plus à la vie, mais... uniquement à l'histoire de l'Art. Inclinons-nous profondément et respectueusement devant le cercueil du créateur de la Vestale, de Fernand Cortez et d'Olympie.»
[331] Lord Cowley, diplomate anglais, né en 1804. En 1852, il était ambassadeur d'Angleterre à Paris. Il contribua à établir sur des bases durables l'alliance de l'Angleterre avec la France.
[332] Le succès de l'Exposition universelle de 1889 aurait sans doute modifié la manière de voir de Delacroix sur ce point.
[333] Horace Raisson avait connu Delacroix en 1816 et était resté lié avec lui depuis cette époque. Homme de lettres et journaliste, Raisson avait été collaborateur de Balzac. Delacroix paraît avoir eu au début de leurs relations peu de sympathie pour lui, car il écrit en 1821: «Raisson n'est point changé: il est menteur et suffisant comme devant. Ce sera toujours, dans la peau d'un badaud, le plus Gascon que je connaisse.» Il fit de lui en 1820 un portrait à l'aquarelle qui appartient à M. Robaut. (Voir Catalogue Robaut, n° 1469.)
[334] Dans la préface mise en tête du recueil des articles d'Eugène Delacroix, M. Piron écrit ceci: «Il aimait tant ses amis qu'il n'aimait pas les voir se marier. Il ne pouvait pas souffrir qu'une femme vînt se placer entre lui et eux. Car, nous disait-il, quand je vais dîner chez toi, il faut encore que la chose plaise à ta femme ...»
[335] Il s'agit de la décoration de la chapelle des Saints-Anges, à propos de laquelle le maître écrivait à Andrieu le 24 avril 1854: «Il y aurait imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé. L'opération qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression était si épaisse qu'il n'y avait aucune adhérence avec le mur; on a tout gratté et on en a mis une très légère, après avoir mis de nouveau de l'huile bouillante. Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre avant six semaines au moins.» (Corresp., t. II, p. 101.)
[336] Voir le Catalogue Robaut, nos 1001 et 1002.
[337] Ottin, sculpteur, né en 1811, élève de David d'Angers, obtint le prix de sculpture dans le concours de 1836. Il est l'auteur d'un grand nombre d'œuvres appréciées.
[338] Simart, sculpteur (1806-1857), élève de Dupaty et de Pradier. Grand prix de Rome, il partit pour l'Italie. Ingres, alors directeur de l'école, lui fit le plus sympathique accueil et lui prodigua ses conseils. C'est sans doute à Rome, à la villa Médicis, que se passa la scène que raconte ici Ottin.
[339] L'amiral Casy (1787-1862). Engagé comme mousse, il gagna successivement tous ses grades dans la marine, devint en 1848 représentant à la Constituante, occupa un moment le ministère de la marine, puis, en 1853, fut nommé sénateur.
[340] Charles-Louis d'Audiffret, économiste et homme politique, né à Paris en 1787. Il rendit de grands services dans l'administration des finances, fut président de la Cour des comptes, pair de France, puis sénateur en 1852.
[341] Alcide-Hyacinthe du Bois de Beauchesne (1804-1873), littérateur, auteur d'ouvrages historiques estimés. Il fut, sous la Restauration, chef de cabinet au département des Beaux-Arts, et, sous le second Empire, chef de section aux Archives.
[342] Il nous paraît assez curieux de rapprocher ce passage qui contient l'opinion sincère de Delacroix, d'une lettre qu'il écrivait à ce même artiste le 14 avril 1855: «Je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition. Votre grande inondation est un chef-d'œuvre: elle pulvérise la recherche des petits effets à la mode...» C'est dans des circonstances comme celle-ci que le Journal est intéressant. Il ne peut pourtant y avoir confusion de personnes: il s'agit bien de Paul Huet, le paysagiste romantique, celui au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Nul n'a saisi comme lui la physionomie générale d'un site et n'en a fait ressortir avec autant d'intelligence l'expression, heureuse ou mélancolique.»
[343] Ferdinand Denis, voyageur et littérateur, qui parcourut l'Amérique méridionale pendant plusieurs années et publia un grand nombre d'ouvrages sur les sujets les plus variés. Il devint plus tard conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
[344] En 1860, il devait peindre un tableau sur ce sujet. Le Catalogue Robaut le décrit ainsi: «Trois Arabes couchés à terre sur des couvertures sont réveillés en sursaut par deux chevaux, un blanc et un brun, qui se sont détachés et se mordent avec acharnement. Les deux bêtes affolées s'enlacent dans un choc furieux et forment un groupe d'une ampleur superbe.»
[345] Voir Catalogue Robaut, n° 664, aux Additions, p. 490.
[346] Léon Gozlan, romancier, auteur dramatique et publiciste.
[347] Émile Augier avait déjà conquis à cette époque une grande situation dans le monde des lettres. Cependant le succès de la Ciguë, de Gabrielle, de l'Aventurière de Philiberte, n'avait point encore mis Augier au rang qu'il devait occuper plus tard avec le Gendre de M. Poirier, le Mariage d'Olympe, les Effrontés, le Fils de Giboyer, etc.
[348] Il existe sur ce sujet: 1° une toile qui appartient à M. Dubuisson; 2° un dessin à la mine de plomb qui est au Musée du Louvre; 3° un croquis à la plume qui est à M. Robaut.
[349] Arnoux, critique d'art qui allait écrire dans la Patrie, après l'Exposition universelle de 1855, cette page enthousiaste: « Le voilà qui triomphe enfin, l'éternel lutteur, le grand discuté! Il a fallu que le jury des nations vint nous dire que, lui aussi, il était de la famille des Artistes-Rois. Regardez ses œuvres qui étincellent.» (La Patrie, 16 novembre 1855.)
[350] Delamarre, journaliste et député (1796-1870). Il était devenu en 1844 propriétaire de la Patrie. Le journal prit sous sa direction un grand essor et devint le centre d'une série d'opérations économiques et financières auxquelles doit se rattacher probablement le projet d'exposition dont parle ici Delacroix.
[351] Massacre de Scio.
[352] Voir Catalogue Robaut, n° 1237, aux Additions, p. 497.
[353] Baudelaire écrit à ce sujet: «Une des grandes préoccupations de notre peintre dans ses dernières années était le jugement de la postérité et la solidité incertaine de ses œuvres. Tantôt son imagination si sensible s'enflammait à l'idée d'une gloire immortelle, tantôt il parlait amèrement de la fragilité des toiles et des couleurs... Cette friabilité de l'œuvre peinte, comparée avec la solidité de l'œuvre imprimée, était un de ses thèmes habituels de conversation.» (Art romantique. L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)
[354] Barbereau, compositeur (1799-1879). Grand prix de Rome, il devint chef d'orchestre du Théâtre-Italien, et dirigea en 1854 et 1855 l'orchestre de la société de Sainte-Cécile.
1er juillet.—Journée de travail sans interruption. Grand sentiment et délicieux de la solitude et de la tranquillité, du bonheur profond qu'elles donnent. Il n'est point d'homme plus sociable que moi. Une fois en présence de gens qui me plaisent, même mêlés aux premiers venus, pourvu qu'aucun motif irritant ne m'inspire contre eux de l'aversion, je me sens gagner par le plaisir de me répandre: je prends tous les hommes pour des amis, je vais au-devant de la bienveillance, j'ai le désir de leur plaire, d'être aimé. Cette disposition singulière a dû donner une fausse idée de mon caractère. Rien ne ressemble autant à la fausseté et à la flatterie que cette envie de se mettre bien avec les gens, qui est une pure inclination de nature. J'attribue à ma constitution nerveuse et irritable cette singulière passion pour la solitude, qui semble si fort en opposition avec des dispositions bienveillantes poussées à un degré presque ridicule. Je veux plaire à un ouvrier qui m'apporte un meuble; je veux renvoyer satisfait l'homme avec lequel le hasard me fait rencontrer, que ce soit un paysan ou un grand seigneur; et avec l'envie d'être agréable et de bien vivre avec les gens, il y a en moi une fierté presque sotte, qui m'a fait presque toujours éviter de voir les gens qui pouvaient m'être utiles, craignant d'avoir l'air de les flatter. La peur d'être interrompu, quand je suis seul, vient ordinairement, quand je suis chez moi, de ce que je suis occupé de mon affaire, qui est la peinture: je n'en ai pas d'autre qui soit importante. Cette peur, qui me poursuit également quand je me promène seul, est un effet de ce désir même d'être aussi sociable que possible dans la société de mes semblables. Mon tempérament nerveux me fait redouter la fatigue que va m'imposer telle rencontre bienveillante; je suis comme ce Gascon qui disait, en allant à une action: «Je tremble des périls où va m'exposer mon courage.»
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2 juillet.—Voir vendredi Gisors, M. Deumier; lui parler de l'abbé Cloquant pour la permission de travailler le dimanche[355]. Voir Mme de la Grange, Berryer, Poinsot.
Les chevaux que j'ai dessinés dans la prairie chez Berryer avec un prêtre grec assis et une jeune fille ou autre figure.
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3 juillet.—Faire, pour l'exposition Delamarre, le Giaour foulant aux pieds de son cheval le pacha[356].
Répétition, par Andrieu, du Christ de Grzymala pour B...—Ma bonne Jenny me disait, au milieu du désordre de mes dessins entassés, dispersés et déclassés, qu'il fallait absolument mettre aux choses le temps, qu'elles réclament.
—Sur la photographie pour le Moniteur.
—Beugniet venu pour l'arrangement des dessins et lithographies. Je lui remets dix-huit pastels e quinze lithographies.
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4 juillet.—A l'Exposition de 1855, le Justinien[357].—Je me suis levé avant cinq heures. Quelques idées qui m'étaient venues pour l'article sur le Beau[358], et recouché jusqu'à huit heures; un certain malaise m'avait saisi. Repris le travail jusqu'à dîner, sans presque cesser, si ce n'est pour dormir quelques minutes. Il fallait faire cet effort généreux pour mettre ce travail en état d'être fini d'ici à deux ou trois jours: c'est un métier de chien.
Après dîner, j'ai fait, peut-être contre mon habitude, la meilleure partie du travail, par un examen d'ensemble, quelques pages écrites avec une certaine verve. J'écris ceci le mercredi matin, et je n'ai pas relu ce que j'ai fait. Je serais curieux de voir si l'état de l'esprit après dîner est, comme je le crois, dans la meilleure situation pour produire. À ce moment où je viens de me lever, fatigué à la vérité par l'excès de travail d'hier, je n'ai pas une idée: le corps et l'esprit ne demandent que du repos.
—Tous ces soirs, promené seul.
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5 juillet.—Mauvaise journée. J'ai essayé d'écrire et n'ai rien pu faire.
Sorti à trois heures avec Jenny pour aller voir le logement de la rue du 29 Juillet. Ensuite à Saint-Eustache, voir les peintures de Glaize[359].
En rentrant, mes yeux se portent sur le Loth de Rubens, dont j'ai fait une petite copie. Je suis étonné de la froideur de cette composition et du peu d'intérêt qu'elle présente, si on en excepte le talent de peindre les figures. Véritablement ce n'est qu'à Rembrandt qu'on voit commencer, dans les tableaux, cet accord des accessoires et du sujet principal, qui me paraît à moi une des parties les plus importantes, si ce n'est la plus importante.—On pourrait faire à ce sujet une comparaison entre les maîtres fameux.
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6 juillet.—Faire un travail sur l'antique,—sur le faux embellissement: les cartons de Rubens, de la vie d'Achille, les passages d'Homère et les tragiques grecs où l'on entend le cri de la nature.—Vulcain dans sa forge, dans l'Iliade.—Comparaison avec David.
J'ai vu Durieu ce matin, qui m'a parlé des Pierret. Il me dit qu'une démarche de moi auprès de l'Impératrice pourrait quelque chose.
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7 juillet.—En revenant du conseil pour aller à Saint-Sulpice, vu l'atelier de Gros, qui est à louer.
Le soir, au bois de Boulogne avec Mme de Forget.
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8 juillet.—Recopié des parties de l'article sur le beau et terminé.
M. Trélat[360] venu dans la journée. Le matin, Vigneron.
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15 juillet.—Tons du cheval du premier plan dans la Chasse aux lions.—Pour les crins: laque brûlée, Sienne naturelle, Sienne brûlée.—Pour le corps: momie, laque de gaude, chrome foncé. Tous ces tons jouent dans la peinture.—Sabots: terre Cassel, noir pêche, jaune de Naples.
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19 juillet.—Andrieu me dit que le temps qu'il faut pour la vigne, c'est le contraire de celui qu'il faut pour le blé: il faut un temps frais et net pour ce dernier; pour la vigne, il faut le temps étouffant, le mistral, le siroco.—Rapporter ceci à ma réflexion sur les malheurs nécessaires.
Non seulement nous voyons cette apparente contradiction dans la nature, qui semble satisfaire ceux-ci aux dépens de ceux-là, mais nous sommes nous-mêmes pleins de contradictions, de fluctuations, de mouvements en sens divers, qui rendent agréable ou détestable la situation où nous sommes et qui ne change pas, tandis que nous changeons. Nous désirons un certain état de bonheur, qui cesse d'en être un, quand nous l'avons obtenu. Cette situation que nous avons désirée est souvent pire, effectivement, que celle où nous nous trouvons.
L'homme est si bizarre qu'il trouve dans le malheur même des sujets de consolation et presque du plaisir, comme celui, par exemple, de se sentir injustement persécuté et d'avoir en soi la conscience d'un mérite supérieur à sa fortune présente; mais il lui arrive bien plus souvent de s'ennuyer dans la prospérité et même de s'y trouver très malheureux. Le berger de La Fontaine, devenu premier ministre, entouré dans son poste élevé de jalousie et d'embûches, devait être et se trouvait à plaindre; il dut éprouver un vif moment de bonheur, quand il reprit ses simples habits de berger et qu'il s'en empara en quelque sorte aux yeux de tous, pour retourner dans les lieux et au milieu de la vie où il goûtait sous ces habits le bonheur le plus vraiment fait pour l'homme, celui d'une vie simple et adonnée au travail.
L'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels; il le met presque toujours dans la vanité, dans le sot plaisir d'attirer sur soi les regards et par conséquent l'envie. Mais, dans cette vaine carrière, il n'en atteint point ordinairement l'objet au moment où il se réjouit de se voir sur un théâtre où il attire les regards, il regarde encore plus haut; ses désirs montent à mesure qu'il s'élève, il envie lui-même autant qu'il est envié; quant aux vrais biens, il s'en éloigne toujours davantage: la tranquillité d'esprit, l'indépendance fondée sur des désirs modestes et facilement satisfaits, lui sont interdites. Son temps appartient à tout le monde; il gaspille sa vie dans de sottes occupations. Pourvu qu'il se sente sous l'hermine et sous la moire, pourvu que le vent de la faveur le pousse et le soutienne, il dévore les ennuis d'une charge, il consume sa vie dans les paperasses, il la donne sans regret aux affaires de tout le monde. Être ministre, être président, situations scabreuses[361] qui ne compromettent pas seulement la tranquillité, mais la réputation, qui mettent un caractère à des épreuves difficiles, qui exposent an naufrage, au milieu d'écueils sans cesse renaissants, une conscience peu assurée d'elle-même.
Le plus grand nombre des hommes se compose de malheureux, qui sont privés des choses les plus nécessaires à la vie. La première de toutes les satisfactions serait pour eux la possibilité de se procurer ce qui leur manque; le comble du bonheur, d'y joindre ce degré d'aisance et de superflu qui complète la jouissance des facultés physiques et morales.
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21 juillet.—Dîné aujourd'hui avec Mme de Forget, qui part demain pour Ems. Mme Lavalette lui disait que les saisons n'étaient plus comme autrefois.
Il faut mettre ceci avec les réflexions du mercredi sur les malheurs nécessaires. Je disais dans ces réflexions que tout doit changer et subir des révolutions autour de l'homme, mais que son esprit changeait aussi et voyait les mêmes objets d'un œil différent. À mesure que son corps se modifie par l'âge et les accidents, il ne sent plus de la même manière. La morosité des vieillards est un effet de ce commencement de destruction de leur machine; ils ne trouvent plus de saveur ni d'intérêt dans rien. Il leur semble que c'est la nature qui décline et que les éléments vont se confondre, parce qu'ils ne voient plus, ne sentent plus, qu'ils sont offensés par ce qui autrefois leur plaisait.
Il est des accidents qui dans certains pays sont considérés comme d'affreux malheurs, et qui ne font dans d'autres nulle impression. L'opinion place l'homme même et le déshonore dans les choses les plus diverses. Un Arabe ne peut supporter l'idée qu'un étranger ait aperçu, même fortuitement, le visage de sa femme. Une femme arabe mettra son point d'honneur à se cacher soigneusement: elle relèverait volontiers sa robe en découvrant le reste de son corps pour s'en voiler la tête.
Il en est de même des accidents dont on tire des présages heureux ou malheureux. En France et, je crois, chez les peuples européens, c'est un présage des plus funestes pour un cavalier et surtout pour un militaire de monter un cheval dont les quatre pieds sont marqués de blanc: le fameux général Lassalle, qui avait la religion de ce préjugé, n'avait jamais voulu monter un pareil cheval. Le jour qui fut celui de sa mort, après plusieurs augures funestes, qui l'avaient frappé toute la matinée, miroir brisé, pipe cassée, portrait de sa femme brisé également, au moment où il allait la regarder pour la dernière fois, il monte sur un cheval qui n'était pas le sien, et sans prendre garde aux pieds de sa monture. Le cheval avait le funeste signe: c'est monté sur ce cheval qu'il reçoit, peu de moments après, le coup de feu dont il mourut au bout de quelques heures, qui lui fut tiré dans un moment où l'on ne se battait plus, par un Croate, je crois, qui se trouvait au nombre des prisonniers qu'on venait de faire après Wagram... Ces quatre pieds blancs sont, au contraire, une marque et un signe de considération chez les Orientaux, qui ne manquent pas de le mentionner dans les généalogies des chevaux; j'en vois la preuve dans la pièce authentique certifiée par les anciens du pays qui accompagne l'envoi qu'Abd-el-Kader vient de faire à l'Empereur d'un certain nombre de chevaux de prix.—Je passe sur mille exemples de la sorte.
Combien d'hommes n'ont pas désiré, comme un refuge et comme un bien, cette mort qui est l'objet de l'épouvante universelle et le plus véritablement sans remède de tous les malheurs considérés comme un malheur, et quand même on la regarderait comme un malheur, de manière à en faire un sujet d'affliction de quelque permanence dans l'ordinaire de la vie! Ne faut-il pas à toute force s'accoutumer à cette solution nécessaire, à cet affranchissement des autres maux, dont nous nous plaignons, et qui sont, à juste titre, des maux, puisque nous les sentons, tandis qu'avec la mort, c'est-à-dire avec la fin, il n'y a plus ni conscience ni sentiment? Nous ne vivons nous-mêmes que de cette multitude innombrable de morts que nous entassons autour de nous. Notre bien-être, c'est-à-dire notre bonheur, ne s'établit que sur ces ruines de la nature vivante que nous sacrifions, non pas seulement à nos besoins, mais souvent à un plaisir passager, tel que celui de la chasse, par exemple, qui est pour la plupart des hommes un simple délassement.
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22 juillet.—Emporter à la campagne les Alken.—Casquette légère, brosse à dents.—Circulaire de Bouchereau en juillet 1854.
Dauzats venu dans la journée; il me parle du projet de changement à la classe des Beaux-Arts.
Arnoux venu ensuite. Il me dit que Corot[362] est très enchanté de mon plafond[363]. Il me cite encore quelques approbations dans ce sens.
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23 juillet.—Le roi René auprès du corps de Charles le Téméraire.—Appareil, armures, flambeaux, prêtres, croix, etc.
—Trouver un sujet du même genre avec une femme.
—Roméo et Juliette[364], les parents dans la chambre.—Juliette crue morte.
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24 juillet.—Ce qu'auraient été Raphaël et Michel-Ange à notre époque.
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28 juillet.—Je pense aux romans de Voltaire, aux tragédies de Racine, à mille et mille chefs-d'œuvre. Comment! tout cela aura été fait pour que les hommes soient éternellement, à chaque quart de siècle, à demander s'il n'y a pas quelque chose pour les amuser dans les œuvres de l'esprit! Cette incroyable consommation de chefs-d'œuvre, produits pour cette tourbe humaine, par les plus brillants esprits et les génies les plus sublimes, n'effraye-t-elle pas la partie délicate de cette triste humanité? Cette soif insatiable de nouveauté ne donnera-t-elle à personne le désir de revoir si, par hasard, ces chefs-d'œuvre vieillis ne seraient pas plus neufs, plus jeunes, que les rapsodies dont se contente notre oisiveté, et qu'elle préfère aux chefs-d'œuvre? Quoi! ces miracles d'invention, d'esprit, de bon sens, de gaieté ou de pathétique auront été produits, auront coûté à ces grands esprits des sueurs, des veilles si rarement, hélas! récompensées par la louange banale du moment qui les a vus naître, pour retomber, après une courte apparition suivie de rares éloges, dans la poussière des bibliothèques et dans l'estime infertile et presque déshonorante de ce qu'on appelle les savants et les antiquaires! Quoi! ce seront des pédants de collège qui viendront nous tirer par la manche, pour nous avertir que Racine est simple du moins, que La Fontaine a vu dans la nature autant que Lamartine, que Lesage a peint les hommes comme ils sont, pendant que les coryphées de la civilisation, les hommes qu'on fait ministres ou pasteurs de peuples, de simples pédants qu'ils étaient, parce qu'ils ont eu un quart d'heure d'inspiration à la hauteur des lumières du jour, ce seront les hommes qui feront une littérature, du nouveau, enfin! Quelle nouveauté!...
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29 juillet.—Sur le portrait.—Sur le paysage, comme accompagnement des sujets. Du mépris des modernes pour cet élément d'intérêt.—De l'ignorance où ont été presque tous les grands maîtres de l'effet qu'on pouvait en tirer: Rubens, par exemple, qui faisait très bien le paysage, ne s'inquiétait pas de le mettre en rapport avec ses figures, de manière à les rendre plus frappantes; je dis frappantes pour l'esprit, car pour l'œil, ses fonds sont calculés en général pour outrer plutôt par le contraste la couleur des figures. Les paysages du Titien, de Rembrandt, du Poussin, sont en général en harmonie avec leurs figures. Chez Rembrandt même—et ceci est la perfection—le fond et les figures ne font qu'un. L'intérêt est partout: vous ne divisez rien, comme dans une belle vue que vous offre la nature et où tout concourt à vous enchanter. Chez Watteau, les arbres sont de pratique: ce sont toujours les mêmes, et des arbres qui rappellent les décorations de théâtre plus que ceux des forêts. Un tableau de Watteau mis à côté d'un Ruysdaël ou d'un Ostade perd beaucoup. Le factice saute aux yeux. Vous vous lassez vite de la convention qu'ils présentent et vous ne pouvez vous détacher des Flamands.
La plupart des maîtres ont pris l'habitude, imitée servilement par les écoles qui les ont suivis, d'exagérer l'obscurité des fonds qu'ils mettent aux portraits; ils ont pensé ainsi rendre les têtes plus intéressantes, mais cette obscurité des fonds, à côté de figures éclairées comme nous les voyons, ôte à ces portraits le caractère de simplicité qui devrait être le principal. Elle met les objets qu'on veut mettre en relief dans des conditions tout à fait extraordinaires. Est-il naturel, en effet, qu'une figure éclairée se détache sur un fond très obscur, c'est-à-dire non éclairé? La lumière qui arrive sur la personne ne doit-elle pas logiquement arriver sur le mur ou su la tapisserie sur laquelle elle se détache?... À moins de supposer que la figure se détache fortuitement sur une draperie extrêmement foncée,—mais cette condition est fort rare,—on sur l'entrée d'une caverne ou d'une cave entièrement privée de jour, circonstance encore plus rare, le moyen ne peut paraître que factice.
Ce qui fait le charme principal des portraits, c'est la simplicité. Je ne mets pas au nombre des portraits ceux où on cherche à idéaliser les traits d'un homme célèbre qu'on n'aura pas vu et d'après des images transmises; l'invention a droit de se mêler à de semblables représentations. Les vrais portraits sont ceux qu'on fait d'après des contemporains: on aime à les voir sur la toile, comme nous les rencontrons autour de nous, quand même ce seraient des personnes illustres. C'est même à l'égard de ces dernières que la vérité complète d'un portrait vous offre plus d'attrait. Notre esprit, quand ils sont loin de notre vue, se plaît à agrandir leur image comme les qualités qui les distinguent; quand cette image est fixée et qu'elle est sous nos yeux, nous trouvons un charme infini à comparer la réalité à ce que nous nous sommes figuré.
Nous aimons à trouver l'homme à côté ou à la place du héros. L'exagération du fond dans le sens de l'obscurité fait bien ressortir, si l'on veut, un visage très éclairé; mais cette grande lumière devient presque de la crudité: en un mot, c'est un effet extraordinaire qui est sous nos yeux plutôt qu'un objet naturel. Ces figures détachées si singulièrement ressemblent à des fantômes et à des apparitions plus qu'à des hommes. Cet effet ne se produit que trop de lui-même, par l'effet du rembrunissement des couleurs par le temps. Les couleurs obscures deviennent plus obscures encore en proportion des couleurs claires qui conservent plus d'empire, surtout si les tableaux ont été fréquemment dévernis et revernis. Le vernis s'attache aux parties sombres et ne s'en détache pas facilement; l'intensité dans les parties noires va donc toujours en s'augmentant; de sorte qu'un fond qui n'aura présenté, dans la nouveauté de l'ouvrage, qu'une médiocre obscurité, deviendra avec le temps d'une obscurité complète. Nous croyons, en copiant ces Titien, ces Rembrandt, faire les ombres et les clairs dans le rapport où le maître les avait tenus; nous reproduisons pieusement l'ouvrage ou plutôt l'injure du temps. Ces grands hommes seraient bien douloureusement surpris en retrouvant des croûtes enfumées, au lieu de leurs ouvrages, comme ils les ont faits. Le fond de la Descente de croix de Rubens, qui devait être un ciel très obscur à la vérité, mais tel que le peintre a pu se le figurer dans la représentation de la scène, est devenu tellement noir qu'il est impossible d'y distinguer un seul détail...
On s'étonne quelquefois qu'il ne reste rien de la peinture antique; il faudrait s'étonner d'en retrouver encore quelques vestiges dans les barbouillages de troisième ordre qui décorent encore les murailles d'Herculanum, lesquels étaient dans des conditions de conservation un peu meilleures, étant exécutés sur les murs et n'étant pas exposés à autant d'accidents que les tableaux des grands maîtres, peints sur des toiles ou sur des panneaux, et que leur mobilité exposait à plus d'accidents. On s'étonnerait moins de leur destruction si l'on réfléchissait que la plupart des tableaux produits depuis la renaissance des arts, c'est-à-dire très récents, sont déjà méconnaissables, et qu'un grand nombre déjà a péri par mille causes. Ces causes vont se multipliant, grâce au progrès de la friponnerie en tous genres, qui falsifie les matières qui entrent dans la composition des couleurs, des huiles, des vernis, grâce à l'industrie, qui substitue, dans les toiles, le coton au chanvre, et des bois de mauvaise qualité aux bois éprouvés que l'on employait autrefois pour les panneaux. Les restaurations maladroites achèvent cette œuvre de destruction. Beaucoup de gens s'imaginent avoir beaucoup fait pour les tableaux quand ils les ont fait restaurer; ils croient qu'il en est de la peinture comme d'une maison qu'on répare, et qui est toujours une maison, comme tout ce qui est à notre usage que le temps détruit, mais que notre industrie fait encore durer et servir, en le replâtrant, en le réparant de mille manières. Une femme, à la rigueur, peut, grâce à la toilette, cacher quelques rides pour produire une certaine illusion et paraître un peu plus jeune qu'elle n'est; mais pour les tableaux, c'est autre chose: chaque restauration prétendue est un outrage mille fois plus regrettable que celui du temps; ce n'est pas un tableau restauré qu'on vous donne, mais un autre tableau, celui du misérable barbouilleur qui s'est substitué à l'auteur du tableau véritable qui disparaît sous les retouches.
Les restaurations dans la sculpture n'ont pas le même inconvénient.
—Sur le gothique neuf.
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30 juillet.—Avoir les photographies Durieu pour emporter à Dieppe, ainsi que les croquis d'après Landon[365] et Thevelin.—Têtes photographiées.—Animaux et anatomie.
Il me semble qu'on pourrait se passer d'impression en peignant son sujet à la détrempe, après l'avoir mis aux carreaux. Pour redessiner sur une ébauche aussi grossière, on passerait une colle très légère, mais qui ne serait pas une colle animale. On pourrait essayer le jus d'ail qui donne un vernis et qui doit contenir un gluten, puisqu'il sert à coller très fortement certains objets. On pourrait ainsi retoucher indéfiniment à la détrempe. On pourrait même ébaucher sur une toile serrée avec de la couleur à l'huile comme on fait sur les panneaux, mais ce serait plus long et plus pénible.
[355] À la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice.
[356] Ce tableau est une variante de la célèbre toile de 1835, Combat du Giaour et du Pacha. (Voir Catalogue Robaut, n° 1293.) À la vente Secrétant, à Londres, en 1889, il a été adjugé 33,000 francs.
[357] Delacroix se proposait d'envoyer à l'Exposition de 1855 le Justinien qu'il avait peint en 1826. Ce tableau, qui décora un des grands panneaux de la salle des séances de l'ancien conseil d'État, fut brûlé dans l'incendie de ce palais en 1871. (Voir Catalogue Robaut, n° 153.)
[358] L'article sur le Beau parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1854.
[359] Auguste-Barthélemy Glaize, né en 1812, peintre, élève des frères Devéria.
[360] Le docteur Ulysse Trélat (1795-1879), médecin des plus distingués, qui prit une part active aux événements de 1830, puis de 1848; il devint, sous la République, ministre des travaux publics. Sous l'Empire il renonça à la vie politique et reprit ses fonctions de médecin à la Salpêtrière.
[361] Delacroix écrivait en 1824: «Quelles grâces ne dois-je pas au ciel de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre humain! Au moins je puis en rire!»
[362] Nous nous sommes expliqué dans le premier volume sur les rapports de Corot avec Delacroix.
[363] Plafond d'Apollon.
[364] Sur les compositions de Roméo et Juliette, le Catalogue Robaut nous donne les indications suivantes: «À l'Exposition universelle de 1855, Delacroix avait exposé les deux seuls tableaux que lui ait inspirés le Drame d'amour de Shakespeare: les Adieux du Salon de 1846 et la Scène des tombeaux des Capulets.» (Voir aussi Catalogue Robaut, nos 939 et 940.)
[365] Paul Landon (1760-1826), peintre et littérateur, doit surtout sa réputation aux nombreux ouvrages qu'il a publiés sur les Beaux-Arts et qui sont encore aujourd'hui consultés avec fruit.
1er août.—Commission le matin à la Préfecture de police pour le mobilier du préfet. J'ai revu les appartements du haut, qu'habitait Mme Delessert.
—À Saint-Sulpice.—Trouvé Chenavard en cabriolet, comme je sortais de chez Halévy; je l'ai ramené chez moi. Il avait l'exaltation d'un homme qui vient de faire un bon déjeuner, ce qu'il a eu la bonté de me dire et qui se voyait ou se sentait de reste; sa sensibilité était aussi excitée que son imagination, et il m'a fait beaucoup de tendresses qui m'ont plu pour le moins autant que ses systèmes sur l'origine et la fin du monde. Il m'a exposé des idées très ingénieuses là-dessus, et il me promet une carte explicative mise au net. Je lui ai donné un croquis qui est la première idée du Tigre attaquant le cheval, que j'ai fait pour Weill. Je lui en ai promis encore: ils seront en bonnes mains. Il me dit en avoir vu des quantités énormes chez Riesener, à qui j'en savais bien quelques-uns, mais non pas dans les proportions qu'il ma dites.
—Hier et avant-hier, fait les deux premières séances sur la Chasse aux lions. Je crois que cela marchera vite.
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2 août.—Mauvaise journée: c'est la troisième sur le grand tableau. Cependant, au demeurant, avancé encore. Travaillé au coin de droite, le cheval, l'homme et la lionne sautant sur la croupe.
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3 août.—Le matin, rendez-vous chez l'abbé Coquant pour lui demander de me laisser travailler le dimanche (à Saint-Sulpice). Impossibilité sur impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monseigneur conspirent pour qu'un pauvre peintre comme moi ne commette pas le sacrilège de donner cours, le dimanche comme les autres jours, à des idées qu'il tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais beaucoup au contraire à travailler de préférence le dimanche dans les églises: la musique des offices m'exaltait beaucoup[366]. J'ai beaucoup fait ainsi à Saint-Denis du Saint-Sacrement.
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4 août.—En sortant du conseil, à l'Instruction publique pour M. Ferret; déjeuné sur la place de l'Hôtel de ville; lu dans l'Indépendance belge un article sur une traduction de l'Enfer, d'un M. Ratisbonne[367]. C'est la première fois qu'un moderne ose dire son avis sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est pas un poème, qu'il n'est point ce qu'Aristote appelle une unité c'est-à-dire ayant commencement, milieu et fin; qu'il pourrait y avoir aussi bien dix que vingt, que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part: que ce ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, étincelants par moments par les sauvages peintures de tourments, souvent plus bizarres que frappantes, sans qu'il y ait gradation dans l'horreur que ces épisodes inspirent, sans que l'invention de ces divers supplices ou de ces punitions soit en rapport avec les crimes des damnés. Ce que l'article ne dit pas, c'est que le traducteur gâte encore, par la bizarrerie du langage, ce que ces imaginations ont de singulier; il critique toutefois certaines expressions outrées, tout en approuvant le système de traduire pour ainsi dire mot à mot et de se coller sur son auteur qu'il traduit tercet par tercet et vers par vers.
Comment l'auteur ne serait-il pas tout ce qu'il y a de plus baroque avec cette sotte prétention? Comment joindre à la difficulté de rendre dans une langue si différente par son tour et par son génie, tout imprégnée de notre allure moderne, un vieil auteur à moitié inintelligible, même pour ses compatriotes, concis, elliptique, obscur et s'entendant à peine lui-même? J'estime déjà que traduire en ne l'entendant que comme le plus grand nombre des traducteurs, c'est-à-dire dans un langage humain et acceptable par les hommes à qui on s'adresse, est une œuvre assez difficile: faire passer dans le génie d'une langue, surtout en exposant les idées d'une époque entièrement différente, est un tour de force que je regarde comme presque inutile à tenter. M. Ratisbonne écorche le français et les oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'harmonie, ni par conséquent le vrai sens de son poète. Il faut mettre cela avec les traductions de Viardot et autres qui font du français espagnol en traduisant Cervantes, comme on fait ailleurs du français anglais en traduisant Shakespeare.
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5 août.—Que chaque talent original présente dans son cours les mêmes phases que l'art parcourt dans ses évolutions différentes, savoir: timidité et sécheresse au commencement, et largeur ou négligence des détails à la fin.—Le comte Palatiano[368] comparé à mes récentes peintures.
Loi singulière! Ce qui se produit ici se produit en tout. Je serais conduit à inférer que chaque objet est en lui-même un monde complet. L'homme, a-t-on dit, est un petit monde. Non seulement il est dans son unité un tout complet, avec un ensemble de lois conformes à celles du grand tout, mais une partie même d'un objet est une espèce d'unité complète; ainsi une branche détachée d'un arbre présente les conditions de l'arbre tout entier. C'est ainsi que le talent d'un homme isolé présente dans la suite de son développement les phases différentes que présente l'histoire de l'art dans lequel il s'exerce (ceci peut encore se rapporter au système de Chenavard sur l'enfance et la vieillesse du monde).
On plante une branche de peuplier, qui devient bientôt un peuplier. Où ai-je vu qu'il y a des animaux,—et cela est probable,—qui, coupés en morceaux, font autant d'être distincts, ayant autant d'existences propres qu'il y a de fragments? J'ai remarqué souvent, en dessinant des arbres, que telle branche séparée est elle-même un petit arbre: il suffirait, pour le voir ainsi, que les feuilles fussent proportionnées. La nature est singulièrement conséquente avec elle-même: j'ai dessiné à Trouville des fragments de rochers au bord de la mer, dont tous les accidents étaient proportionnés, de manière à donner sur le papier l'idée d'une falaise immense; il ne manquait qu'un objet propre à établir l'échelle de grandeur. Dans cet instant, j'écris à côté d'une grande fourmilière, formée au pied d'un arbre, moitié par de petits accidents de terrain, moitié par les travaux patients des fourmis; ce sont des talus, des parties qui surplombent et forment de petits défilés, dans lesquels passent et repassent les habitants d'un air affairé et comme le petit peuple d'un petit pays, que l'imagination peut grandir dans un instant. Ce qui n'est qu'une taupinière, je le vois à volonté comme une vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés, de pentes rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants. Un fragment de charbon de terre ou de silex, ou d'une pierre quelconque, pourra présenter dans une proportion réduite les formes d'immenses rochers.
Je remarque à Dieppe la même chose dans les rochers à fleur d'eau, que la mer recouvre à chaque marée; j'y voyais des golfes, des bras de mer, des pics sourcilleux suspendus au-dessus des abîmes, des vallées divisant, parleurs sinuosités, toute une contrée présentant, les accidents que nous remarquons autour de nous. Il en est de même pour les vagues de la mer, qui sont divisées elles-mêmes en petites vagues, se subdivisant encore et présentant individuellement les mêmes accidents de lumière et le même dessin. Les grandes vagues de certaines mers du Cap, par exemple, dont on dit qu'elles ont quelquefois une demi-lieue de large, sont composées de cette multitude de vagues, dont le plus grand nombre est aussi petit que celles que nous voyons dans le bassin de notre jardin.
—Fuir les méchants, même quand ils sont agréables, instructifs, séduisants. Chose étrange! un penchant, autant que le hasard aveugle, vous rapproche souvent d'une perverse nature. Il faut combattre ce penchant, puisque l'on ne peut fuir le hasard des rencontres.
Lu dans la Revue un article de Saint-Marc Girardin[369], au sujet de la Lettre sur les spectacles, de Rousseau. Il discute longuement si les spectacles sont dangereux; je suis de cet avis, mais ils ne le sont pas plus que toutes nos autres distractions. Tout ce que nous imaginons, pour nous tirer du spectacle constant de notre misère et des ennuis qu'engendre notre vie telle qu'elle est, tourne les esprits vers ce qui est plus ou moins défendu par la stricte morale. Vous n'intéressez que par le spectacle des passions et de leurs agitations: ce n'est guère le moyen d'inspirer la résignation et la vertu. Nos arts ne sont qu'allèchements pour la passion. Toutes ces femmes nues dans les tableaux, toutes ces amoureuses dans les romans et dans les pièces, tous ces maris ou ces tuteurs trompés ne sont rien moins que des excitations à la chasteté et à la vie de famille. Rousseau eût été révolté cent fois davantage par le théâtre et le roman modernes. A très peu d'exceptions près, on ne trouvait dans l'un et dans l'autre, autrefois, que des exemples de passions dont le triomphe ou la défaite tournait jusqu'à un certain point au profit de la morale. Le théâtre ne montrait guère le tableau de l'adultère (Phèdre, la Mère coupable). L'amour était une passion contrariée, mais dont la fin était légitime dans nos mœurs. On était à cent lieues de ces excentricités romanesques qui font le thème ordinaire des drames modernes et la pâture des esprits désœuvrés... Quels germes de vertu ou seulement de convenance apparente peuvent laisser dans les cœurs des Antony, des Lélia et tant d'autres parmi lesquels le choix est difficile pour l'exagération d'une part, et pour le cynisme de l'autre?
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11 août.—Rapporté de chez Beugniet huit pastels: il en avait rapporté deux auparavant: les Roses trémières, etc.; il en a encore huit.
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12 août.—Balancer les avantages de la vie chez l'homme qui réfléchit et chez l'homme qui ne réfléchit pas: le gentilhomme campagnard, né au milieu de l'abondance champêtre de ses champs et de son manoir, passant sa vie à chasser et à voir ses voisins, avec celle de l'homme adonné aux distractions modernes, lisant, produisant, vivant d'amour-propre; ses rares jouissances, celles des belles choses peuvent-elles se comparer? Malheureusement, il sent à merveille ce qui lui manque: au sein de l'aridité qu'il trouve quelquefois dans son bonheur abstrait, il sent vivement la jouissance que ce serait pour lui de vivre en plein air, dans une famille, dans une vieille maison et un domaine antique, où il a vu ses pères. Par contre, le campagnard qui n'est que cela, jouit grossièrement, s'enivre, vit de commérages, et n'apprécie pas le côté noble et vraiment heureux de son existence.
Contradiction de l'opinion des hommes sur ce qui fait le malheur: chapitre des malheurs nécessaires.
Le vrai malheur pour le campagnard, qui n'évite l'ennui après la chasse qu'en allant dormir comme ses chiens, comme pour le philosophe qui soupire après le bonheur des champs, c'est la souffrance, la maladie: ni l'un ni l'autre, alors qu'il est malade, ne se trouve malheureux de la vie qu'il est forcé de mener; et, qu'il souffre de l'ennui ou de maux véritables; l'un comme l'autre n'a pas moins une horreur égale de la mort, c'est-à-dire de la fin de cet ennui ou de cette souffrance.
Heureux qui se contente de la surface des choses! J'admire et j'envie les hommes comme Berryer, qui a l'air de ne rien approfondir. Vous me le donnez, je le prends: ne pesons sur rien. Que de fois j'ai désiré lire dans les cœurs, uniquement pour savoir ce que contenaient de bonheur ces visages satisfaits... comme tous ces fils d'Adam, héritiers des mêmes ennuis que je supporte!
Comment ces Halévy, ces Gautier, ces gens couverts de dettes et d'exigences de famille ou de vanité, ont-ils un air souriant et calme, à travers tous les ennuis? Ils ne peuvent être heureux qu'en s'étourdissant et en se cachant les écueils au milieu desquels ils conduisent leur barque, souvent en désespérés, et où ils font naufrage quelquefois.
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12 août.—L'habitude émousse tous les sentiments: les picotements journaliers de la famille, etc. Mme Sand devrait être heureuse, et je crois qu'elle ne l'est pas.
—Dans le Moniteur d'aujourd'hui, article de Gautier sur les peintures de Cornélius[370]. Descriptions de sujets mythologiques, dans lesquels il y a à rendre.
—J'ai été l'après-midi porter mon tableau des Baigneuses chez Berger. J'ai vu là un tableau de Kayser, qui est très estimé des amateurs. Le mien, que je méprise assez,—l'ayant fait dans des conditions qui ne me plaisent pas,—m'a paru un chef-d'œuvre.
J'ai été à l'Hôtel de ville, pour l'affaire de Vimont. M. Perrier m'a demandé, avec toute la discrétion qu'on peut mettre à commettre une indiscrétion, de lui donner un dessin, une bagatelle, a-t-il dit, pour avoir un souvenir de vous, de ces choses que vous faites en vous jouant et en pensant à autre chose.
Je me porte mieux, je suis plus allègre tous ces jours derniers, un peu borborygmé et travaillé par l'influence. Ce soir, joui, en me promenant, de ce sentiment du retour de la force. Je suis heureux de quitter Paris; j'ai hâte de le faire pour tirer le plus tôt possible de cet air empesté ma pauvre Jenny.
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13 août.—Mannequin chez Lefranc à 350 fr. Savoir s'il en loue et à meilleur compte. Je dirai à Andrieu de s'en informer.
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14 août.—Aller, à mon retour, demander à Ferdinand Denis, rue de l'Ouest, 56, l'ouvrage de Bazin, sur Molière.
L'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours, en 1847, la question suivante: Rechercher quelle influence le progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple. Je trouve ceci dans mon petit agenda de 1847. Je serais curieux de savoir les conclusions qui ont été couronnées par la docte Académie, composée presque exclusivement de ces moralistes que nous connaissons, qui ont fait la révolution de 1830 e celle de 1848; ce prix, proposé avant cette dernière, avait sans doute en vue de glorifier ce progrès et ce goût du bien-être qui n'est que trop naturel, à mon avis, et n'a nul besoin d'être encouragé dans les cœurs, d'où il serait plutôt difficile de le déloger. Le beau chef-d'œuvre de découvrir que l'homme, à tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il n'est! Passe encore si on découvrait en même temps un moyen de le rendre satisfait quand il est monté d'un degré ou de plusieurs degrés vers les objets d son ambition.
Cette ambition, malheureusement, est insatiable et il arrive que celui qui, au milieu d'une vie pauvre, entretenait le ressort de son âme en résistant aux malheurs ou à l'embarras, perd le sentiment du devoir au sein d'une situation qu'il améliore facilement et qu'il veut améliorer sans fin. (Au chapitre du labourage à la mécanique, etc., Girardin, etc.)
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17 août.—Parti pour Dieppe à neuf heures du matin. Mille embarras pour s'embarquer, et bonheur délicieux une fois parti.
Je suis à côté d'un grand gaillard qui a l'air d'un Flamand, mais dans une tenue de voyage irréprochable: chapeau de feutre anglais, gants serrés et boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement un journal et adresse de temps en temps la parole à un homme, en face de lui, proprement vêtu, mais sans recherche, figure assez sérieuse, qui médite de son côté sur le journal et que je prends pour un homme de mérite. Mon gros élégant demande à l'homme de mérite en noir des nouvelles de l'endroit qu'il va habiter. «C'est un trou, dit-il, vous allez périr d'ennui.» Je me dis que c'était un homme difficile à amuser, nouvelle confirmation de sa supériorité.
Après avoir épuisé l'un et l'autre cette lecture qui les empêchait sans doute de jeter les yeux sur toute cette nature au milieu de laquelle nous nous sentions emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur, mes deux hommes se mettent à causer. L'homme en noir demande à l'homme en manchettes et à canne ce que devient Un tel, s'il y a longtemps qu'il ne l'a vu. Cet Un tel, c'est un boucher: on raconte en style d'arrière-boutique des anecdotes sur ce boucher. J'apprends alors que le prétendu homme de mérite, savant ou professeur, tient dans un faubourg une boutique de nouveautés, confections, etc. Madame son épouse en tient une petite dans la rue Saint-Honoré; la conversation s'anime sur le calicot, sur des parties de châles et de cretonne... Mes idées s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve parfaitement dans les traits et dans la carrure de mon bouclier enrichi et mis à la dernière mode un gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire pour saigner un veau et détailler de la viande; les plaisanteries de son interlocuteur et l'expression ignoble de ses petits yeux qui disparaissent dans son rire niais sont en harmonie avec les gestes d'un commis habitué à auner de l'étoffe. Je suis moins surpris du peu d'attention qu'ils ont donné au spectacle des champs... Ils nous quittent l'un et l'autre avant Rouen.
La seconde partie du voyage s'accomplit avec une lenteur extrême; petite tromperie de MM. les administrateurs, qui nous promettent un trajet direct, et qui, de Rouen à Dieppe, nous arrêtent à chaque pas. La pluie achève le mécontentement. Quand nous arrivons, elle est diluviale. Un de nos compagnons de voiture que j'avais pris en goût me dit qu'il n'y a pas un logement à louer, qu'il arrive tous les jours huit cents personnes.
Longue station au débarcadère, et enfin emmenés par le père Mercier à l'Hôtel du Géant, où nous nous installons; très bon dîner, petite course à la jetée auparavant.
Je revois avec plaisir tous ces endroits que je connais. Pris par la pluie, je me réfugie dans la cabane du gardien de la jetée, qui est un vieux matelot.
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18 août.—Un peu de fainéantise, sommeil sur un canapé, malgré le beau soleil; pourtant j'avais été faire un tour; entré même à Saint-Jacques.
Si la vue d'objets nouveaux a pour notre pauvre esprit, si avide de changements, un charme qu'on ne peut nier, il faut avouer aussi que la douceur de retrouver des objets déjà connus est très grande. On se rappelle les plaisirs qu'on y a éprouvés déjà et dont l'imagination augmente le charme à distance.
J'ai de la peine à surmonter cette langueur et ce vide qui me pèsent, quand je n'ai pas encore pris mes habitudes dans un lieu où j'arrive. Les seuls plaisirs que je trouve ici dans ces premiers jours sont uniquement de revoir un lieu que j'aime et où je me suis trouvé heureux. Mon bonheur d'autrefois me semble plus grand que celui d'aujourd'hui. Le défaut d'occupations capables de m'intéresser en dehors de la vue des objets qui m'environnent et malgré leur intérêt pour moi, en est la cause.
J'ai remarqué, comme je ne l'avais point fait jusqu'ici, la vérité des expressions dans le Saint Sépulcre qui est à Saint-Jacques. Je ne sais où j'ai écrit ces jours-ci que cette vue me confirmait aussi cette idée de Chenavard, à savoir, que le christianisme aime le pittoresque. La peinture s'allie mieux que la sculpture avec ses pompes et s'accorde plus intimement avec les sentiments chrétiens.
Dîné encore ce jour à l'Hôtel du Géant et trouvé notre logement sur le port. La vue qu'on a de la fenêtre me transporte, et je crois faire une excellente affaire en le payant cent vingt francs pour un mois.
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19 août.—Installation dans le logement qui présente mille inconvénients: nous le croyons horrible et insupportable, et nous finissons par nous y habituer. Les plus petits événements de ma vie présentent, comme ce qui m'est arrivé de plus important, les mêmes phases et les mêmes accidents. Un projet se présente avec toutes les séductions: à peine embarqué, mille contrariétés surgissent qui semblent devoir tout arrêter et rendre tout détestable. La volonté ou le hasard fait que les difficultés s'aplanissent et que la situation devient tolérable d'abord et quelquefois excellente. Chaque homme a-t-il sa destinée réellement écrite et tracée, comme il a sa figure et son tempérament? Quant à moi, et jusqu'ici, je n'hésite pas à en être convaincu. Je suis un homme très heureux au demeurant, et il a toujours fallu acheter chaque avantage par quelque combat. J'ai recueilli par là quelques faveurs du destin, accordées à la vérité d'une main avare, mais présentant aussi quelque chose de plus certain; c'est comme ces arbres qui croissent dans de maigres terrains où ils poussent lentement et difficilement, et dont les branches sont tordues et noueuses, grâce à cette difficulté d'exister; le bois de ces arbres passe pour être plus dur que celui de ces beaux arbres venus en peu de temps dans une terre abondante, et dont les troncs droits et lisses semblent avoir crû sans peine.
La destinée de ma pauvre Jenny offre une fixité semblable (elle ne s'est jamais démentie), mais qui n'est guère en harmonie avec celle qu'eussent méritée ses vertus. Jamais plus noble et plus ferme nature ne fut mise à des épreuves plus cruelles. Que le ciel au moins lui donne maintenant des jours heureux et moins de cruelles souffrances pour le prix de cette noble misère supportée d'un front si serein et pour des motifs si généreux! Est-ce que les lois morales n'auraient pas le privilège, comme les lois qui ne regardent que le physique, d'être invariables?
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23 août.—Je crois que c'est ce matin que j'ai été avec Jenny, à qui ces promenades font du bien, courir le long des falaises, du côté des bains; c'est là que j'ai remarqué ces rochers à fleur d'eau et que j'ai eu beaucoup de plaisir à voir la marée les envahir.
Vers quatre heures, promenade du côté du Pollet avec Jenny. Nous sommes entrés dans la nouvelle église. Elle est complètement sur un modèle italien que les architectes affectionnent dans ce moment. Elle présente la nudité la plus complète; ces gens-là prennent pour une austère simplicité ce qui n'est que barbare chez les inventeurs de ce type d'architecture qui conviendrait peut-être à des protestants, qui ont horreur de la pompe romaine; mais ces grands murs tout nus et ces jours ménagés, qui distillent à peine un peu de lumière dans ce pays où il fait sombre pendant les trois quarts de l'année, ne conviennent guère au culte catholique. Je ne peux assez me récrier sur la sottise des architectes, et je n'excepte ici personne sur ce point. Chacun des caprices que la mode a consacrés à son tour dans chaque siècle devient sacramentel pour eux. Il semble que ceux-là seulement qui les ont précédés étaient des hommes doués de la liberté d'inventer ce qui leur plaît pour orner leurs demeures. Ils s'interdisent de produire autre chose que ce qu'ils trouvent ailleurs tout fait et approuvé par les livres. Les castors inventeront une nouvelle manière de faire leurs maisons avant qu'un architecte se permette un nouveau mode et un nouveau style dans son art, lequel, par parenthèse, est le plus conventionnel de tous, et celui qui, par conséquent, admet le plus le caprice et le changement.
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24 août.—Aujourd'hui, loué enfin un roman de Dumas, pour sortir de l'ennui que me donne l'absence d'occupation. Tous les jours précédents, promenades, dessins d'après les photographies de Durieu.
Trouvé aujourd'hui, avant dîner, en revenant du Pollet, le pauvre cheval étendu par terre et que je croyais mort. Il était à la vérité mourant[371].
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25 août.—Le soir chez Mme Scheppard, que j'avais rencontrée il y a cinq ou six jours; elle partait, ainsi que sa fille, pour aller entendre les chansonnettes de Levassor, qu'elle appelait un concert[372]. J'ai résisté à son invitation de l'accompagner et ai été promener, sur la jetée et dans l'obscurité, la toilette dont j'avais fait les frais contre mon ordinaire depuis que je suis ici et qui était à son intention.
Dans la promenade de ce matin, étudié longuement la mer. Le soleil étant derrière moi, la face des vagues qui se dressait devant moi était jaune, et celle qui regardait le fond réfléchissait le ciel. Des ombres de nuages ont couru sur tout cela et ont produit des effets charmants: dans le fond, à l'endroit où la mer était bleue et verte, les ombres paraissaient comme violettes; un ton violet et doré s'étendait aussi sur les parties plus rapprochées quand l'ombre les couvrait. Les vagues étaient comme d'agate. Dans ces parties ombrées, on retrouvait le même rapport de vagues jaunes, regardant le côté du soleil, et de parties bleues et métalliques réfléchissant le ciel.
Lettre à Mme de F... et qui a du rapport avec ce que j'ai écrit le 12 août courant.
«Je vous écris bien tard; j'ai été ballotté de logement en logement, avant de me fixer; enfin, me voici sur le quai Duquesne, en pleine marine! Je vois le port et les collines du côté d'Arques: c'est une vue charmante, et dont la variété donne des distractions continuelles, quand on ne sort pas. Je suis ici, comme à mon ordinaire, ne voyant personne, évitant de me trouver là où je puis rencontrer des gens ennuyeux. J'en ai trouvé deux ou trois en débarquant; nous nous sommes promis, juré même de nous voir tous les jours; mais comme je ne mets jamais le pied dans l'établissement, qui est le rendez-vous de tout le monde, il y a de grandes chances que je ne les rencontrerai pas. J'ai eu recours à ma ressource ordinaire, pour bannir l'ennui des moments où je ne sais que faire: j'ai loué un roman de Dumas, et avec cela j'oublie quelquefois d'aller voir la mer. Elle est superbe depuis hier: les vents vont commencer à souffler, et nous aurons de belles vagues. Je vous plains d'avoir déjà fini vos excursions, moi qui suis au commencement des miennes; mais Paris vous plaît plus qu'à moi. Hors de Paris, je me sens plus homme; à Paris, je ne suis qu'un monsieur. On n'y trouve que des messieurs et des dames, c'est-à-dire des poupées; ici, je vois des matelots, des laboureurs, des soldats, des marchands de poisson.