[114] Sémiramis, opéra en deux actes, de Rossini.

[115] Nous avons déjà noté que le baron Rivet avait été un ami de jeunesse et un camarade d'atelier de Delacroix et de Bonington. M. Tourneux dit à propos de lui: «Il avait écrit sur le premier de ces deux grands artistes un article très important qui fut présenté à la Revue des Deux Mondes, mais non inséré, et c'est grand dommage, car on y eût trouvé des renseignements bien précieux sur les débuts, les théories, et les procédés de travail du maître.»

Ce que M. Tourneux ne dit pas, et ce que nous pouvons ajouter, c'est que l'article du baron Rivet avait été précisément composé à l'occasion du Journal que nous offrons intégralement au public, dont il avait eu la bonne fortune de détenir quelques fragments en copie. Reconnaissons qu'il a fallu tout un étrange concours de circonstances pour que l'œuvre posthume du plus illustre de nos peintres ne se trouvât livrée à la publicité que trente années après sa mort.

[116] Il s'agit probablement ici d'une répétition avec variantes du tableau qui porte la date de 1839. (Voir Catalogue Robaut, n° 698.)

[117] La Cruvelli (baronne Vigier) était une cantatrice célèbre. Ses débuts, selon Delacroix, semblent être passés inaperçus. Si l'on interroge ses biographes, il est facile de constater en effet qu'à la différence de ses illustres rivales, les Grisi, les Pisaroni, ses débuts n'eurent aucun éclat.

[118] Le 14 avril 1853, Delacroix écrivait à M. Moreau père: «Eh bien, oui, cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma part je n'y comprends rien. Il semble maintenant que mes peintures soient une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont m'enrichir après m'avoir méprisé.» Dans une précédente note, et à propos de toiles vendues par le maître à des marchands ou à des amateurs, nous avons fait quelques rapprochements de chiffres qui par eux-mêmes sont assez éloquents. Delacroix ne s'en montrait pourtant pas mécontent. Il n'était pas exigeant à ce point de vue. Souvent dans sa correspondance il demande à l'amateur qui désire une de ses œuvres d'en fixer lui-même le prix. A cinquante-cinq ans, après trente années de production ininterrompue, c'est un sentiment de surprise qu'il éprouve à constater que le succès lui vient!

[119] Henri Rodakowski, peintre polonais, né à Lemberg. Il fut élève de Léon Cogniet. Il envoya au Salon de 1852 un beau portrait de Dembinski, qui lui valut une première médaille. Il exposa ensuite portrait de sa mère en 1853 et celui de Frédéric Villot en 1855.

[120] Delacroix rencontrait assez souvent Th. Gautier chez Riesener et ne se montrait pas toujours à son égard aussi courtois qu'on aurait pu le penser. Nous tenons de Mme Riesener le détail suivant: un soir, Gautier demanda à Delacroix de lui prêter un costume oriental, dont il l'avait vu revêtu à un bal costumé, et le peintre refusa net en termes qui jetèrent un froid parmi les assistants. Nous nous sommes déjà expliqué sur la cause probable de la froideur de Delacroix.

[121] Cette admirable toile a figuré récemment à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, à la salle Petit, avec la Fiancée d'Abydos. Le prix en question était deux mille francs. (Voir Catalogue Robaut, n° 1192.)

[122] Achille Fould, homme d'État et financier, ministre de Napoléon III. Il fut élu en 1857 membre de l'Académie des beaux-arts.

[123] Ce fut pour le Moniteur que Delacroix écrivit le grand article sur le Poussin qui parut dans les nos des 26, 29, 30 juin 1853.

[124] En ce qui touche l'opinion de Delacroix sur Courbet et le réalisme, nous nous sommes expliqué dans notre Étude (voir t. I, p. XXX, XXXI). Voici ce que le maître écrivait dans un des albums de son Journal: «Eh! réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion, telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'offrir? C'est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l'Art.» Et plus loin: «Il existe un peintre allemand nommé Denner, qui s'est évertué à rendre dans ses portraits les petits détails de la peau et les poils de la barbe: ses ouvrages sont recherchés et ont leurs fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et ne produisent point l'effet de la nature. On objectera peut-être que c'est qu'il manquait de génie; mais le génie même n est que le don de généraliser et de choisir.» Baudelaire a merveilleusement commenté les causes de l'antipathie d'Eugène Delacroix pour l'art de Courbet.

[125] Le tableau auquel Delacroix fait allusion est celui qui figura au Salon de 1853 sous ce titre: Demoiselles de village. Ce sont deux baigneuses, l'une debout, vue de dos, l'autre assise sur l'herbe. Chenavard conte que Delécluze disait de cette dernière: « Cette créature est telle, qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger.»

[126] Cette Fileuse figurait à l'Exposition universelle de 1889.

[127] Il nous paraît au moins curieux de rapprocher du jugement de Delacroix celui de Baudelaire sur le même Millet: «M. Millet cherche particulièrement le style: il ne s'en cache pas; il en fait montre et gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de M. Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. Ses paysans son des pédants qui ont d'eux-mêmes, une trop haute opinion. Ils étalent une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de les haïr.» (Curiosités esthétiques. Salon de 1859. Le paysage.)

[128] Germain Thibaut, ancien président de la chambre de commerce, membre du conseil municipal de Paris.

[129] On sait en quelle estime Delacroix tenait les œuvres de Decamps. Il prononce quelque part dans son Journal le mot génie en parlant d'un de ses tableaux. Il avait d'autant plus de mérite à conserver l'impartialité que Decamps, dans un certain genre, était son rival tout indiqué, celui dont le nom venait naturellement à la bouche des ennemis de Delacroix, quand ils voulaient lui opposer un artiste s'étant inspiré de l'Orient. C'est ainsi que les Goncourt, par exemple, dans une plaquette tirée à l'occasion de l'Exposition de 1855, traitent Delacroix de «coloriste puissant, mais à qui a été refusée la qualité suprême des coloristes: l'harmonie». Puis ils entonnent un hymne en l'honneur de Decamps.

[130] Delacroix semble ici se reporter par le souvenir à ses premières impressions de 1825, époque de son voyage à Londres, lorsque, après avoir vu Lawrence, il écrivait à Pierret: «C'est la fleur de la politesse et un véritable peintre de grands seigneurs... J'ai vu chez lui de très beaux dessins de grands maîtres, et des peintures de lui, ébauches, dessins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr'ouvertes d'un charme parfait. Il est inimitable.» (Corresp., t. I, p. 108-109.)

[131] Jean-Baptiste Oudry (1686-1765), célèbre peintre d'animaux.

[132] Reynolds (1728-1792), un des peintres les plus justement renommés de l'école anglaise, comme Lawrence, Gainsborough et Wilkie. Outre ses Discours sur les arts, que cite Delacroix, il a écrit des Remarques sur les œuvres des peintres allemands et flamands.

[133] Fortoul, littérateur et homme politique; collaborateur de la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes. Il fut ministre de la marine en 1851 et ministre de l'instruction publique après le coup d'État.

[134] L'exposition dont parle ici Delacroix précéda une vente de trente et un tableaux et dessins, faite par l'auteur personnellement, et qui produisit environ 75,000 francs. Le Josué fut vendu 8,500 francs; le Job, 7,020 francs. (Voir Théoph. Silvestre, Artistes vivants.)

[135] Paul Chevandier de Valdrôme, peintre paysagiste, élève de Marilhat et de Cabat, auteur d'ouvrages estimés, qui lui valurent plusieurs médailles aux Salons.

[136] M. Bruyas est représenté assis dans un fauteuil et vu jusqu'à mi-corps. Ce portrait figure à la galerie Bruyas, à Montpellier

[137] La suite manque dans le manuscrit.

[138] Il s'agit du peintre Eugène Lamy, connu surtout comme dessinateur et aquarelliste. Il paraît avoir été très cher à Delacroix, à cause de l'analogie que présentait son talent délicat et distingué avec celui de Bonington, qui avait été le camarade de jeunesse du maître.

[139] D'après le Catalogue Robaut (voir nos 1214-1220), il existe six ou sept peintures différentes sur ce même sujet. La couleur générale de l'œuvre et sa signification demeurent toujours identiques; elles diffèrent simplement par le groupement des personnages ou par la dimension de la barque par rapport au cadre.

[140] Ce Chevigné était un médiocre rimeur qui s'était fait une réputation de salon.

[141] Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Étude, p. XLV et XLVI.


Dimanche 1er mai.—J'ai été mené le soir par M. et Mme Mancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle Mariette Lablache[142], et entendu de la musique assez choisie, mais surtout vu la belle Mariette. Elle diminuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu de simples mortelles. Toutes ces natures du Nord étaient bien chétives, en comparaison de cette splendeur méridionale. Rentré très tard, et sorti sans que ce fût fini.

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Lundi 2 mai.—Boissard me dit qu'il a vu à Florence Rossini, qui s'ennuie horriblement.

Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami Lassus, Feuillet[143], Durieu. J'en ai rapporté cette triste impression, qui dure encore le lendemain et que le travail a pu seul atténuer, celle de la secrète inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent pas seulement la peine de mettre un masque... Je suis isolé maintenant au milieu de ces anciens amis!... Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent point, et en première ligne les avantages que le hasard me donne sur eux.

—Le protégé de David se nomme Albert Borel-Roget, fils d'Émile Roget, graveur en médailles de talent, mort sans fortune. Il a obtenu le 1er février 1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs de surplus et demande une bourse entière.

—«Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin sur l'ensemble de ses lettres, l'a jugé sévèrement et sans véritable justice.» Voici ce qu'en dit Voltaire: «Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l'histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits.»—« Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve[144], je n'aime pas qu'on dise cela des autres, surtout quand ces autres composent une classe, un groupe naturel; c'est une manière commode et abrégée d'indiquer qu'on est soi-même d'un groupe différent.»

Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait partie de ce groupe d'anecdotiers antipathiques à Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce qu'il attaque, dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe qui n'est pas plus respectable pour être plus nombreux. Il est naturel qu'on attaque ce qu'on n'aime pas, sans considérer si ce quelque chose forme un groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Voltaire: j'ai toujours détesté les collecteurs et raconteurs d'anecdotes, celles surtout de la veille et qui sont précisément de la nature de celles qui déplaisaient à Voltaire. Le pauvre Beyle[145] avait le travers de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée[146], et qui me le rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote arrive comme autre chose dans la conversation; mais ne mettre d'intérêt qu'à cela, c'est imiter les collectionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne puis souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets pour vous en crever les yeux par leur abondance et leur confusion, au lieu d'en faire ressortir un petit nombre en les choisissant et en les mettant dans le jour qui leur convient.

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Mardi 4 mai.—Invité par Nieuwerkerke[147] à aller entendre au Louvre un discours sur l'art ou les progrès de l'art d'un sieur R...

Grande réunion d'artistes, de moitiés d'artistes, de prêtres et de femmes. Après avoir attendu convenablement l'arrivée, d'abord de la princesse Mathilde[148] et ensuite très longtemps encore celle de M. Fould, le professeur a commencé d'une voix altérée, avec un accent légèrement gascon. Il n'y a que les gens de ce pays-là pour ne douter de rien et faire un discours comme celui dont je n'ai, du reste, entendu que la moitié. Ce sont des idées néo-chrétiennes dans toute leur pureté: le Beau n'est qu'à un point donné, et il ne se trouve qu'entre le treizième et le quinzième siècle presque exclusivement; Giotto et, je crois, Pérugin sont le point culminant; Raphaël décline à partir de ses premiers essais; l'Antique n'est estimable que dans une moitié de ses tentatives; il faut le détester dans ses impuretés; il le querelle à propos de l'abus qu'on en a fait dans le dix-huitième siècle. Les saturnales de Boucher et de Voltaire, qui, à ce que dit le professeur, ne préférait décidément que les peintures immodestes, suffisent pour faire haïr tout ce côté malheureusement inséparable de l'antique, des satyres, des nymphes poursuivies et de tous les sujets érotiques. Il n'y a pas de grand artiste sans l'amitié d'un héros ou d'un grand esprit dans un autre genre. Phidias n'est aussi grand que par l'amitié d'un Péricles... Sans le Dante, Giotto ne compte pas. Quelle affection singulière! Aristote, dit-il en commençant, met en tête ou à la fin de ses traités d'esthétique que les plus beaux raisonnements sur le Beau n'ont jamais fait et ne feront jamais rencontrer le Beau à personne. Tout le monde a dû se demander ce que venait alors faire là le professeur. Après avoir parlé de l'opinion de Voltaire sur les arts, il cite à son tribunal le pauvre baron de S..., qui lui en eût répondu de bonnes, s'il avait pu lui répondre. Ce pauvre baron, selon lui, ne voit l'avènement du Beau moderne que quand le gouvernement des deux Chambres aura fait le tour de l'Europe, et que la garde nationale sera installée chez tous les peuples. Ç'a été la plaisanterie capitale de la séance, et qui a excité cette explosion de gaieté de sacristie particulière aux gens d'Église, dont on voyait çà et là les robes noires dans cet auditoire fort mélangé.

Je m'en suis allé peut-être un peu scandaleusement après cette première partie, dont je ne donne qu'un pâle résumé. J'y ai été encouragé par l'exemple de quelques personnes qui se sont trouvées, ainsi que moi, suffisamment édifiées sur le Beau.

De là, j'ai été à pied trouver Rivet, par un temps magnifique, et avec une grande jouissance de remuer les jambes en liberté, après ma captivité de tout à l'heure.

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Vendredi 6 mai.—J'étais invité par le ministre d'État à assister ce soir à une représentation du Conservatoire donnée par des élèves.

Dîné chez Mme de Forget avec le jeune X..., et promené le soir: j'ai renoncé à la partie. J'avais passé ma journée à faire mes paquets pour aller à Champrosay; j'ai fait des provisions énormes de couleurs et de toile, et malheureusement cet article[149] maudit que je me suis engagé à faire me fera renoncer à toute peinture pendant mon séjour.

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Champrosay, samedi 7 mai.—Parti hier à huit heures et demie pour Champrosay. Enfermé dans le compartiment avec M. X..., que j'ai cru reconnaître d'abord, et auquel je n'ai pas parlé, m'étant ensuite convaincu que ce n'était pas lui. Ensuite, à Juvisy, il m'a adressé la parole, et nous avons regretté de n'avoir pas plus tôt renouvelé connaissance. Je ne l'ai vu que deux fois, et très peu de temps, encore était-ce le soir.

Broklé est venu avec nous poser les glaces et nous a rendu toutes sortes de services. Je suis heureux du plaisir qu'a eu ce brave homme à jouir de la bonne réception qu'on lui a faite.

J'ai été un instant dans la forêt et me suis couché de très bonne heure et fatigué.

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Dimanche 8 mai.—L'homme est capable des choses les plus diverses...

La Bruyère dit: «C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger...» Et plus bas: « Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne pas à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne me lasserais pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.»

Je suis tout à fait de son avis, et j'ajoute que l'éducation dure toute la vie[150]; je la définis: une culture de notre âme et de notre esprit par l'effet de soins et par celui des circonstances extérieures. La fréquentation des honnêtes gens ou des méchants est la bonne ou mauvaise éducation de toute la vie. L'esprit se redresse avec les esprits droits; il en est de même de l'âme. On s'endurcit dans la société des gens durs et froids, et s'il était possible qu'un homme de vertu seulement ordinaire vécût avec des scélérats, il faudrait qu'il finît par leur ressembler, pour peu qu'il n'en soit pas éloigné dès le premier moment.

Essayé pendant toute cette journée de débrouiller mon article du Poussin. Je me persuade qu'il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout, si toutefois j'y parviens: c'est de ne point penser à la peinture, jusqu'à ce qu'il soit fait. Ce diable de métier[151] exige une contention plus grande que je ne suis habitué à en mettre à la peinture, et cependant j'écris avec une grande facilité; je remplirais des pages entières sans presque faire de ratures. Je crois avoir consigné dans ce cahier même que j'y trouve plus de facilité que dans mon métier. La peine que j'éprouve vient de la nécessité de faire un travail dans une certaine étendue, dans lequel je suis obligé d'embrasser beaucoup de choses diverses; je manque d'une méthode fixe pour coordonner les parties, les disposer dans leur ordre, et surtout, après toutes les notes que je prends à l'avance, pour me rappeler tout ce que j'ai résolu de faire figurer dans ma prose.

Il n'y a donc qu'une application assidue au même objet qui puisse m'aider dans ce travail. Je n'ose donc point penser à la peinture, de peur d'envoyer tout au diable. Je ne fais que rêver à un ouvrage dans le genre de celui du Spectateur: un article court de trois ou quatre pages et de moins encore, sur le premier sujet venu. Je me charge d'en extraire ainsi à volonté de mon esprit, comme d'une carrière inépuisable.

Promenade le soir assez insipide dans la plaine; traversé la route qui va au pont; été jusqu'au terrain de Delarche, et revenu par la ruelle avec Jenny, qui avait voulu aussi régaler Julie de la promenade pour son dimanche.

*

Lundi 9 mai.—J'ai été le lendemain, vers dix ou onze heures, me promener vers les coupes nouvelles qu'on a faites le long des murs des propriétés de Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse.

Arrivé au chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas, tant il m'a paru petit; fait de nouvelles réflexions, que j'ai consignées sur mon calepin, analogues à celles que j'ai écrites ici, sur l'effet que produisent les choses inachevées: esquisses, ébauches, etc.

Je trouve la même impression dans la disproportion. Les artistes parfaits étonnent moins à cause de la perfection même; ils n'ont aucun disparate qui fasse sentir combien le tout est parfait et proportionné. En m'approchant, au contraire, de cet arbre magnifique, et placé sous ses immenses rameaux, n'apercevant que des parties sans leur rapport avec l'ensemble, j'ai été frappé de cette grandeur... J'ai été conduit à inférer qu'une partie de l'effet que produisent les statues de Michel-Ange est dû à certaines disproportions ou parties inachevées qui augmentent l'importance des parties complètes. Il me semble, si on peut juger de ses peintures par des gravures, qu'elles ne présentent pas ce défaut au même degré. Je me suis dit souvent qu'il était, quoi qu'il pût croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne procède pas, dans sa sculpture, comme les anciens, c'est-à-dire par les masses; il semble toujours qu'il a tracé un contour idéal qu'il s'est appliqué à remplir, comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou son groupe ne se présente à lui que sous une face: c'est le peintre. De là, quand il faut changer d'aspect comme l'exige la sculpture, des membres tordus, des plans manquant de justesse, enfin tout ce qu'on ne voit pas dans l'Antique.

—Les soirs, je me promène avec Jenny; je dîne de bonne heure et suis bien forcé de me coucher de même: cela fait la nuit trop longue. Plus je dors, moins je veux me lever le matin... Toujours triste dans ce moment-là... Il faut le travail pour secouer cette mauvaise disposition, qui est purement physique.

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Sans date[152].—Je suis à Champrosay depuis samedi.—Je fais ce matin une promenade dans la forêt, en attendant que ma chambre soit en état pour me remettre au fameux Poussin.—En apercevant de loin le chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas d'abord, tant je le trouve ordinaire, mon esprit s'est reporté sur une note de mon cahier de tous les jours que j'ai écrite, il y a quinze jours environ, sur l'effet de l'ébauche par rapport à l'ouvrage fini. J'y dis que l'ébauche d'un tableau, d'un monument, qu'une ruine, enfin que tout ouvrage d'imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage sur l'âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, tout en recueillant l'impression de cet objet. J'ajoute que les ouvrages parfaits, comme ceux d'un Racine et d'un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant d'effet que ceux des génies incorrects ou négligés, dont les parties saillantes le sont d'autant plus qu'il y en a d'autres à coté qui sont effacées ou complètement mauvaises.

En présence de ce bel arbre si bien proportionné, je trouve une nouvelle confirmation de ces idées. À la distance nécessaire pour en embrasser toutes les parties, il paraît d'une grandeur ordinaire; si je me place au-dessous de ses branches, l'impression change complètement: n'apercevant que le tronc auquel je touche presque et la naissance de ses grosses branches, qui s'étendent sur ma tête comme d'immenses bras de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur de ses détails; en un mot, je le trouve grand, et même effrayant de grandeur. La disproportion serait-elle une condition pour l'admiration? Si, d'une part, Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause de l'admirable proportion de leurs ouvrages, Shakespeare, Michel-Ange, Beethoven ne devront-ils pas; une partie de leur effet à une cause opposée? Je le crois pour mon compte.



L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le côté gigantesque et outré; on se trouve comme de plain-pied avec ces admirables créations; la réflexion seule les grandit et les place à leur incomparable élévation. Michel-Ange étonne[153] et porte dans l'âme un sentiment de trouble qui est une manière d'admiration, mais on ne tarde pas à s'apercevoir de disparates choquants, qui sont le fruit d'un travail trop hâté, soit à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a entrepris son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le saisir à la fin d'un travail impossible à compléter; cette dernière cause est évidente. Quand les historiens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait presque toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses sublimes idées, on voit clairement, à des parties laissées à l'état d ébauche, à des pieds enfoncés dans le socle et où la matière manque, que le vice de l'ouvrage vient plutôt de la manière de concevoir et d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie fait pour atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se contenter. Il est plus que probable que sa conception était vague, et qu'il comptait trop sur l'inspiration du moment pour les développements de sa pensée, et s'il s'est souvent arrêté avec découragement, c'est qu'effectivement il ne pouvait faire davantage.

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Mardi 10 mai.—Les matins, je me débats avec Poussin... Tantôt je veux envoyer tout promener, tantôt je m'y reprends avec une espèce de feu. Cette matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre article.

Après avoir commencé à disposer clairement sur de grandes feuilles de papier, et en séparant les alinéas, les objets principaux que j'ai à traiter, je suis sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mon courage à monter à l'assaut de mon article.

La forêt m'a ravi: le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque perdu, environ au coin du mur du marquis; je désirais trouver là une communication entre cette partie et l'allée qui remonte de la route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur: j'ai livré bataille aux ronces, aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie de bois qui dépend, je crois, de la maison du marquis.

En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais sur la partie qui mène à l'entrée de la forêt, et j'ai fait un croquis d'un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.

Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La littérature a eu le dessous, mais, au demeurant, je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel.

Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le vitrier, et j'ai peint une vieille glace.

Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une ruelle qui m'a conduit dans des endroits très solitaires et assez attrayants; j'ai fait amitié à un chat angora charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser.

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Jeudi 12 mai.—J'ai beaucoup travaillé au damnable article. Débrouillé comme j'ai pu, au crayon, tout ce que j'ai à dire, sur de grandes feuilles de papier. Je serais tenté de croire que la méthode de Pascal,—d'écrire chaque pensée détachée sur un petit morceau de papier,—n'est pas trop mauvaise, surtout dans une position où je n'ai pas le loisir d'apprendre le métier d'écrivain. On aurait toutes ses divisions et subdivisions sous les yeux comme un jeu de cartes, et l'on serait frappé plus facilement de l'ordre à y mettre. L'ordre et l'arrangement physique se mêlent plus qu'on ne croit des choses de l'esprit. Telle situation du corps sera plus favorable à la pensée: Bacon composait, à ce qu'on dit, en sautant à cloche-pied; à Mozart, à Rossini, à Voltaire, les idées leur venaient dans leur lit; à Rousseau, je crois, en se promenant dans la campagne.

Habituellement, promenade avant dîner, après avoir secoué les paperasses et l'encre, et aussi après le dîner, pour chasser le sommeil. Mais comme je dîne toujours entre cinq heures et cinq heures et demie, la soirée ne peut aller sans de grandes difficultés jusqu'à neuf heures.

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Vendredi 13 mai.—J'ai essayé de l'article, et après avoir écrit quelques lignes que je veux mettre en tête de la première partie (car j'ai envie de le faire en deux fois, une partie biographique, une autre sur l'examen du talent et des ouvrages), après avoir écrit ces quelques mots, une mauvaise disposition m'a saisi, et je n'ai fait que lire et même dormir jusqu'au milieu de la journée; puis j'ai emmené Jenny, par le plus beau temps du monde auquel nous n'étions plus accoutumés, faire une grande promenade dans la forêt. Nous avons suivi l'allée de l'Ermitage jusqu'au grand chêne, au pied duquel nous nous sommes reposés; nous étions entrés auparavant à l'Ermitage, dont une partie est à vendre. C'est un manoir comme cela qu'il me faudrait! Le jardin, qui n'est qu'un potager, est charmant: il est encore rempli de vieux arbres qui ont donné leurs fruits aux environs. Ces troncs noueux, tordus par les années, se couvrent encore de magnifiques fleurs et de fruits, au milieu de ces bâtiments ruinés, non par le temps, mais par la main des hommes. On est attristé, devant ce spectacle inhumain, de la rage stupide de démolition qui a signalé les époques de nos discordes.

Abattre, arracher, brûler, c'est ce que le fanatisme de liberté sait aussi bien faire que le fanatisme dévot; c'est par là que l'un ou l'autre commence son œuvre, quand il est déchaîné; mais là s'arrête l'impulsion brutale... Élever quelque chose de durable, marquer son passage autrement que par des ruines, voilà ce que la plèbe aveugle ne sait point faire; et, en même temps, je remarquais combien les ouvrages qui sont dus à l'esprit de suite, conçus dans une grande idée de durée et exécutés avec le soin nécessaire, apportent un cachet de force jusque dans des débris qu'il est presque impossible de faire disparaître complètement. Ces corporations anciennes, les moines surtout, se sont crus éternels, car ils semblent avoir fondé pour les siècles des siècles. Ce qui reste des vieux murs fait honte aux ignobles bâtisses plus modernes qu'on leur a accolées. La proportion de ces restes a quelque chose de gigantesque, en comparaison de ce que des particuliers font tous les jours sous nos yeux.

Je pensais, en même temps, qu'il en était un peu de même pour l'ouvrage d'un homme de talent... Pour la sculpture, c'est incontestable, car les restaurations les plus maladroites laissent encore apercevoir clairement ce qui appartient à l'original; mais dans la peinture elle-même, toute fragile qu'elle est, et quelque fois toute massacrée qu'elle est par des retouches inhabiles, la disposition, le caractère, une certaine empreinte ineffaçable montrent la main et la conception d'un grand artiste.

Reçu dans la soirée une lettre de Riesener, qui me demande de le recevoir avec Pierret; aussi de Mme de Forget, dont le fils est parti pour voyager avec un médecin, mais sur l'état duquel elle n'est pas rassurée, d'après les lettres qu'elle a reçues.

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Samedi 14 mai.—J'ai beaucoup travaillé toute la matinée à extraire des notes, pour la partie historique du Poussin. Il y a peu de jours où je me livre à ce travail avec beaucoup d'entrain; d'autres où il me répugne horriblement. Quoi qu'il en soit, je persévère et j'espère que j'en viendrai à bout: ce sera une raison de rester ici un peu davantage.

Vers trois heures, j'ai fait une promenade à travers le village, pour aller à l'autre extrémité; je comptais, en passant, voir le maire et acheter des cigares; je n'ai eu de succès que dans cette dernière tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes de rencontres, qui m'ont donné de l'ennui, parce qu'elles me présagent la fin de la tranquillité dont je jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et s'installer pour deux jours; Mme Villot peut-être demain... Que le ciel les conduise!

—L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand j'étais dans mon premier logement, m'a paru charmante, surtout l'allée qui conduit au chêne d'Antain. Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui vont s'étendre encore, malheureusement, donnent des aspects qui varient toute cette partie.

Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du côté du couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la Ziem... Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui se confondait avec le jour finissant.

J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque homme peut-être a cru lui être particulier, s'est trouvé avoir un écho chez tous les êtres sensibles. Les modernes n'ont eu que le tort de lui faire tenir trop de place dans leurs compositions; aussi les poètes des contrées du Nord, les Anglais particulièrement, sont-ils les pères du genre. Tout porte à la rêverie chez eux: les mœurs plus recueillies, et la nature plus sévère dans son aspect.

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Dimanche 15 mai.—Barbier et sa femme venu pour faire divers travaux.

Mauvaise journée.

Promenade dans la forêt vers dix heures et prolongée sous l'impression d'idées désagréables. Rentré au milieu du sens dessus dessous que ce brave homme a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai fait le vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace.

J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer la lecture de l'aventure de la femme arabe délivrée au milieu de la traite des nègres, de la Revue britannique.

J'ai commencé aussi et continué, en dînant dans l'atelier, l'article sur Charles-Quint dans le cloître[154]; je suis très impressionné par chaque chose intéressante qu'il m'arrive de rencontrer dans les livres. Les grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, s'ils ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans ses plus nobles échantillons, consolent du moins de leur propre faiblesse les hommes mécontents d'eux-mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand désir de la perfection. Ce grand empereur était un gourmand déterminé, et il ressent à tous moments les inconvénients de ce défaut, sans en être corrigé, ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la faiblesse de son estomac... La goutte, punition ordinaire des gourmands, ne peut mettre un frein à sa sensualité.

Je vois avec plaisir, dans cet article, que c'était grand homme doué de beaucoup d'énergie en même temps de qualités aimables. Ce n'est pas sous cet aspect que l'histoire prise en gros le considère; on le croit communément un être froid et perfide. Les historiens, ou plutôt l'imagination de tout le monde, qui exagère tout, qui veut toujours des contrastes tranchés, en fait en tout l'opposé de François Ier, qui ne nous apparaît qu'avec les qualités d'un joyeux compère, très brave et très étourdi. Charles-Quint a eu, comme un autre, ses faiblesses; il était très brave aussi et plein de bonté et d'indulgence pour ceux qui l'approchaient. Le chagrin qu'il conçut de la mort de sa dernière femme contribua beaucoup à lui faire prendre la résolution qui mit fin à son rôle sur la scène du monde.

—Le soir de ce jour, sorti après dîner pour faire une promenade. Encore tout échauffé de mon repas et de cette lecture, j'ai cheminé dans les petits sentiers du coteau, encore tout mouillés par la pluie.

J'ai éprouvé un sentiment de malaise, qui ne s'est calmé que quand je suis rentré à la maison, où je me suis promené en tous sens, pendant près d'une heure, avant de me coucher.

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Lundi 16 mai.—Passé toute la journée dans ma chambre à paresser délicieusement, à écrire un peu sur ce livre, et à lire la Revue britannique, surtout le morceau de la nièce blanche de l'oncle Tom, quand l'Américain Jonathan traverse l'Afrique, sur un dromadaire, pour aller chercher sa maîtresse arabe, au centre de ce continent.

Je me suis arraché avec peine à cette lecture, pour m'habiller et aller dîner avec Mme Barbier et Mme Parchappe[155], M. et Mme Béal et M. Barbier, qu'on n'attendait pas et qui est arrivé au moment du dîner. En revanche, Mme Villot, qu'on attendait, a manqué de parole. Nous avons fait un fort bon dîner, avec le vin de Champrosay, que j'ai trouvé fort bon. M. Barbier a été au Salon, et j'ai vu en lui le goût bourgeois dans tout son lustre; il n'a remarqué que ce qui lui allait, par conséquent peu de choses remarquables. Les portraits de Dubufe[156] ont emporté toutes ses prédilections, et ce nom a provoqué, parmi ces dames, une explosion d'admiration... Je me suis amusé médiocrement.—Rentré vers dix heures par un clair de lune délicieux, et promené un peu sur la route, avant de rentrer.

—M. Barbier m'a communiqué ses projets, pour faire quelque chose, dit-il, du jardin qui suffisait à son père. Un grand planteur de jardins lui élèverait à droite et à gauche, à partir de la maison, de grands monticules, et ne ferait qu'une pente jusqu'en bas, en supprimant la terrasse, le seul endroit où l'on puisse se promener, sans monter ou descendre. J'ai essayé de lui faire comprendre cet avantage, mais l'absurde l'emportera, comme infiniment plus... fashionable.

Girardin[157] croit toujours fermement à l'avènement du bien-être universel, et l'un des moyens de le produire, sur lequel il revient avec prédilection, c'est le labourage à la mécanique, et sur une grande échelle, de toutes les terres de France. Il croit grandement contribuer au bonheur des hommes, en les dispensant du travail; il fait semblant de croire que tous ces malheureux, qui arrachaient leur nourriture à la terre, péniblement, j'en conviens, mais avec le sentiment de leur énergie et de leur persévérance bien employée, seront des gens bien moraux et bien satisfaits d'eux-mêmes, quand ce terrain, qui était au moins leur patrie, celle sur laquelle naissaient leurs enfants et dans laquelle ils enterraient leurs parents, ne sera plus qu'une manufacture de produits, exploitée par les grands bras d'une machine, et laissant la meilleure partie de son produit dans les mains impures et athées des agioteurs. La vapeur s'arrêtera-t-elle devant les églises et les cimetières?... Et le Français qui rentrera dans sa patrie après plusieurs années, serait-il réduit à demander la place où étaient son village et le tombeau de ses pères? Car les villages seront inutiles comme le reste; les villageois sont ceux qui cultivent la terre, parce qu'il faut bien demeurer là où les soins sont réclamés à toute minute; il faudra faire des villes proportionnées à cette foule désœuvrée et déshéritée, qui n'aura plus rien à faire aux champs; il faudra leur construire d'immenses casernes où ils se logeront pêle-mêle. Que faire là, les uns près des autres, le Flamand auprès du Marseillais, le Normand et l'Alsacien, autre chose que consulter le cours du jour, pour s'inquiéter, non pas si dans leur province, dans leur champ chéri, la récolte a été bonne, non pas s'ils vendront avec avantage leur blé, leur foin, leur vendange, mais si leurs actions sur l'anonyme propriété universelle montent ou descendent? Ils auront du papier, au lieu d'avoir du terrain!... Ils iront au billard jouer ce papier contre celui de ces voisins inconnus, différents de mœurs et de langage, et quand ils seront ruinés, auront-ils au moins cette chance qui leur restait, quand la grêle avait détruit les fruits ou les moissons, de réparer leur infortune à force de travail et de constance, de puiser au moins dans la vue de ce champ arrosé tant de fois de leurs sueurs, un peu de consolation ou l'espoir d'une meilleure année?...

O indignes philanthropes!... O philosophes sans cœur et sans imagination! Vous croyez que l'homme est une machine, comme vos machines; vous le dégradez de ses droits les plus sacrés, sous prétexte de l'arracher à des travaux que vous affectez de regarder comme vils, et qui sont la loi de son être, non pas seulement celle qui lui impose de créer lui-même ses ressources contre le besoin, mais celle qui l'élève en même temps à ses propres yeux et emploie d'une manière presque sacrée les courts moments qui lui sont accordés... O faiseurs de feuilletons, écrivassiers, faiseurs de projets! Au lieu de transformer le genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son véritable héritage, rattachement, le dévouement au sol! Que le jour où des invasions nouvelles de barbares menacent ce qu'ils appellent encore leur patrie, ils se lèvent avec joie pour la défendre. Ils ne se battront pas pour défendre la propriété des machines, pas plus que ces pauvres Russes, ces pauvres serfs enrégimentés ne travaillaient pour eux, quand ils venaient ici venger les querelles de leurs maîtres et de leur empereur... Hélas! les pauvres paysans, les pauvres villageois! Vos prédications hypocrites n'ont déjà que trop porté leurs fruits! Si votre machine ne fonctionne pas sur le terrain, elle fonctionne déjà dans leur imagination abusée. Leurs idées de partage général, de loisir et même de plaisir continuel, sont réalisées dans ces indignes projets. Ils quittent déjà à qui mieux mieux, et sur le plus faible espoir, le travail des champs; ils se précipitent dans les villes, pour n'y trouver que des déceptions; ils achèvent d'y pervertir les sentiments de dignité que donne l'amour du travail, et plus vos machines les nourriront, plus ils se dégraderont!... Quel noble spectacle dans ce meilleur des siècles, que ce bétail humain engraissé par les philosophes!

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Mardi 17 mai.—Fait encore le paresseux, toute journée, à lire l'article de Charles-Quint et un peu de l'Essai sur les mœurs, sur ledit et sur François Ier et Louis XI aussi.

Vers trois heures, embarqué vers Draveil, mais la pluie presque tout le temps, et en revenant, acheté une quantité de cigares.

Je trouve dans la Presse un article de Gautier, sur une nouvelle création de Frédérick, le Vieux Caporal[158]: «Il parcourt d'un bout à l'autre le clavier de l'âme humaine, don admirable, qui se rencontre rarement chez la même personne; il a la passion, la foi, l'ironie et le scepticisme; il sait rendre tous les beaux mouvements du cœur et s'en railler avec une verve diabolique; il peut être, dans la même soirée, Roméo et Méphistophélès, Ruy Blas et Robert Macaire, Gennaro et le Joueur. Le manteau lui sied comme la souquenille, la pourpre comme le haillon; mais, quel que soit le personnage qu'il représente, il lui donne la vie, et infuse aux veines du mélodrame le plus débile un sang rouge et généreux. Frédérick Lemaître est de la race des Hugo, des Dumas, des Balzac, des Delacroix, des Préault; il appartient à cette forte et puissante génération romantique dont il a partagé le succès et soulevé les enthousiasmes; c'est l'acteur shakespearien[159] par excellence, la plus complète incarnation du drame moderne.»

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Jeudi 19 mai.—Promenade l'après-midi par la porte du jardin avec Jenny, et délicieux aspect de tout le côté de Corbeil: grands nuages à l'horizon éclairés en face par le soleil.

Admiré la petite source près du lavoir et des grands peupliers, puis remontés ensemble pour dîner.

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Vendredi 20 mai.—Parti pour aller au conseil par l'omnibus du chemin de fer de Lyon; cela m'a rappelé les voyages de ma jeunesse. La nature, en chemin de fer, ne fait pas le même effet; cette rêverie délicieuse qui s'empare de vous, quand on se sent installé dans son coin de coupé, sans cet ennui perpétuel de voir de nouvelles figures monter et descendre, le mouvement des chevaux, et surtout moins de rapidité à traverser tous les aspects.

Arrivé dans une mauvaise disposition au Jardin des Plantes, j'ai redouté la pluie un moment; cela m'avait fait presque résoudre de revenir aussitôt le conseil fini. Mais arrivé à l'Hôtel de ville, j'ai appris qu'il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné sur la place et, me trouvant réconforté, j'ai été à pied au Jardin des Plantes; fait des études de lions et d'arbres, en vue du sujet de Renaud[160], par une chaleur très incommode, et au milieu d'un public très désagréable. Enfin, reparti à deux heures moins un quart et revenu par le bord de l'eau jusqu'à la maison.

L'aspect de la rivière et de ses bords toujours ravissant quand je reviens; c'est là où je sens que mes chaînes me quittent. Il semble qu'en traversant cette eau, je laisse derrière moi les importuns et les ennuis.

Lu, en déjeunant, l'article de Peisse[161] qui examine en gros le Salon et qui recherche la tendance des arts à présent. Il la trouve très justement dans le pittoresque, qu'il croit une tendance inférieure. Oui, s'il n'est question que de faire de l'effet aux yeux par un arrangement de lignes et de couleurs, autant vaudrait dire: arabesque; mais si, à une composition déjà intéressante par le choix du sujet, vous ajoutez une disposition de lignes qui augmente l'impression, un clair-obscur saisissant pour l'imagination, une couleur adaptée aux caractères, vous avez résolu un problème plus difficile, et, encore une fois, vous êtes supérieur: c'est l'harmonie et ses combinaisons adaptées à un chant unique. Il appelle musicale cette tendance dont il parle; il la prend en mauvaise part, et moi, je la trouve aussi louable que toute autre...

Son ami Chenavard lui a insinué ses principes sur les arts: celui-ci trouve que la musique est un art inférieur; c'est un esprit à la française, auquel il faut des idées comme celles que les mots peuvent exprimer; quant à celles devant lesquelles le langage est impuissant, il les retranche du domaine des arts. Même en admettant que le dessin soit tout, il est clair qu'il ne se contente pas de la forme pure et simple. Il y a, dans ce contour qui lui suffit, de la grossièreté ou de la grâce: ce contour fait par Raphaël ou par Chenavard ne charmera pas de la même façon. Qu'y a-t-il de plus vague et de plus inexplicable que cette impression? Faudra-t-il établir des degrés de noblesse entre les sentiments? C'est ce que fait le docte et malheureusement trop froid Chenavard... Il met au premier rang la littérature; la peinture vient ensuite, et la musique n'est que la dernière. Cela serait peut-être vrai, si l'une d'elles pouvait contenir les autres ou les suppléer; mais devant une peinture ou une symphonie que vous aurez à décrire avec des mots, vous donnerez facilement une idée générale où le lecteur comprendra ce qu'il pourra; mais vous n'aurez vraiment donné aucune idée exacte de cette symphonie ou de cette peinture. Il faut voir ce qui est fait pour les yeux; il faut entendre ce qui est fait pour les oreilles. Ce qui a été écrit pour être débité fera même plus d'effet dans la bouche d'un orateur que par un simple lecteur. Un grand acteur transformera, pour ainsi dire, un morceau par son accent... Je m'arrête.

F... me conseille d'imprimer, comme elles sont, mes réflexions, pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des articles ex professo. Il faudrait les récrire pour cela à part, chacune sur une feuille séparée, et les mettre au fur et à mesure dans un carton... Je pourrais ainsi, dans les moments perdus, en mettre au net une ou deux, et au bout de quelque temps, j'aurais fait un fagot de tout cela, comme fait un botaniste, qui va, mettant dans la même boîte les herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent endroits, et chacune avec une émotion particulière.

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Samedi 21 mai.—Jour où Pierret et Riesener sont venus.

Toute la matinée, fait des pastels d'après les lions et les arbres que j'avais étudiés la veille, au Jardin des Plantes; vers deux heures un quart, j'ai été au-devant d'eux; je trouve Pierret bien changé...

Pourquoi la vue de deux amis si anciens, et dans ce lieu en pleine liberté, sous le ciel et au milieu des beautés du printemps, ne me donne-t-elle pas une plénitude de bonheur que je n'eusse pas manqué de sentir autrefois?... Je sentais en moi des mouvements irrésistibles de ce sentiment qui n'était pas en eux: j'étais devant des témoins, et non pas avec des amis.

Je les ai menés à la maison, puis à la forêt. Riesener a repris sa critique de la recherche d'un certain fini dans mes petits tableaux, qui lui semble leur faire perdre beaucoup, en comparaison de ce que donne l'ébauche ou une manière plus expéditive et de premier jet. Il a peut-être raison, et peut-être qu'il a tort. Pierret a dit, probablement pour le contredire, qu'il fallait que les choses fussent comme le sentait le peintre, et que l'intérêt passait avant toutes ces qualités de touche et de franchise. Je lui ai répondu par cette observation, que j'ai mise dans ce livre il y a quelques jours, sur l'effet immanquable de l'ébauche comparée au tableau fini, qui est toujours un peu gâté quant à la touche, mais dans lequel l'harmonie et la profondeur des expressions deviennent une compensation.

Au chêne Prieur, je leur ai montré combien des parties isolées paraissaient plus frappantes, etc.; en un mot, l'histoire de Racine comparé à Shakespeare. Ils m'ont rappelé ma chaleur d'il y a quelques mois, quand je m'étais repris à relire ou à revoir au théâtre Cinna et quelques pièces de Racine; ils ont confessé le souvenir de l'émotion que je leur ai communiquée, quand je leur en ai parlé.

Après dîner, ils ont regardé les photographies que je dois à l'obligeance de Durieu. Je leur ai fait faire l'expérience que j'ai faite moi-même, sans y penser, deux jours auparavant: c'est-à-dire qu'après avoir examiné ces photographies qui reproduisaient des modèles nus, dont quelques-uns étaient d'une nature pauvre et avec des parties outrées et d'un effet peu agréable, je leur ai mis sous les yeux les gravures de Marc-Antoine. Nous avons éprouvé un sentiment de répulsion et presque de dégoût, pour l'incorrection, la manière, le peu de naturel, malgré la qualité de style, la seule qu'on puisse admirer, mais que nous n'admirions plus dans ce moment. En vérité, qu'un homme de génie se serve du daguerréotype comme il faut s'en servir, et il s'élèvera à une hauteur que nous ne connaissons pas. C'est en voyant surtout ces gravures, qui passent pour les chefs-d'œuvre de l'école italienne, qui ont lassé l'admiration de tous les peintres, que l'on ressent la justesse du mot de Poussin, que «Raphaël est un âne, comparativement aux anciens». Jusqu'ici, cet art à la machine ne nous a rendu qu'un détestable service: il nous gâte les chefs-d'œuvre, sans nous satisfaire complètement.

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Dimanche 22 mai.—Mauvaise disposition, sommeil, lectures prolongées, néant complet...

M. Beck venu me surprendre dans le jardin: visite prolongée, vers cinq heures et demie, chez Mme Villot, qui n'était pas encore rentrée. J'ai été dans le jardin de la grande maison admirer les lilas, et je n'ai pu résister au désir d'aller jusqu'au bas, à la fontaine. Que les objets changent peu, malgré l'instabilité des choses humaines, si on les compare à nous-mêmes et à nos sentiments! Cependant, en revoyant ces beaux arbres, je me suis reporté avec vivacité à quelques années en arrière... La petite fontaine du bon père Barbier ne coulait plus: un des côtés était cultivé, et j'ai vu dans l'intérieur les tuyaux en plomb qui épanchaient, sans se montrer, l'eau de la source limpide. Cet aspect prosaïque n'a pas suffi pour me désenchanter: je suis remonté rapidement, mais avec regret, en abandonnant cet endroit agréable.

Causé à dîner des tables tournantes: Mme Villot a vu et fait des expériences; elle en vient à croire presque au surnaturel. J'ai effectivement, après dîner, éprouvé par mes yeux, sinon autrement, cette fameuse découverte. Geneviève, la femme de chambre, a fait tourner un chapeau...; un guéridon a sensiblement tourné et levé le pied d'un côté; mais après nous être mis une demi-heure autour de la grande table à manger, il a été impossible de l'arracher à son immobilité de nature. Ces dames ont prétendu que j'étais un sujet peu propre: de même, d'une ou deux personnes présentes...

L'homme fait des progrès en tous sens: il commande à la matière, c'est incontestable, mais il n'apprend pas à se commander à lui-même. Faites des chemins de fer et des télégraphes, traversez en un clin d'œil les terres et les mers, mais dirigez les passions comme vous dirigez les aérostats! Abolissez surtout les passions mauvaises, qui, dans les cœurs, n'ont pas perdu leur empire détestable, en dépit des maximes libérales et fraternelles de l'époque! Là est le problème du progrès, et même du véritable bonheur. Il semble, tout au contraire, que nos instincts de convoitise ou de jouissance égoïste soient infiniment plus excités par toutes ces matérialistes améliorations.

Le désir d'un bonheur impossible, puisqu'il serait obtenu indépendamment de la satisfaction que donne la paix de l'âme, vient toujours se placer à côté de chaque nouvelle conquête et semble faire reculer la chimère de ce bonheur des sens. La fourberie et la trahison, l'ingratitude et la bassesse intéressée veillent toujours dans les cœurs! Vous n'avez pas même pour les inventeurs de ces perfectionnements ingénieux la reconnaissance qu'il semble que vous leur devriez, si réellement vous vous trouvez heureux par leur moyen. Au lieu de leur dresser des statues et de les faire jouir les premiers de ce bien-être tant souhaité, vous les laissez mourir dans l'obscurité, ou vous permettez qu'on leur conteste, sous vos yeux, le mérite de leurs inventions.

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Lundi 23 mai.—Toujours la même apathie le matin...

Quelques extraits de Balzac, mais c'est à cela que s'est borné mon effort. Je suis mécontent de moi, et cela me gâte bien des moments qui seraient agréables dans cette douce solitude.

Vers trois heures, promenade avec Jenny, qui est souffrante, vers le chêne Prieur.

Le soir, chez M. et Mme Beck, et revenu par un clair de lune délicieux. Les exhalaisons des plantes sont, en ce moment de la saison et à cette heure-là, d'un charme enivrant.

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Mardi 24 mai.—Passé la journée presque seul: Jenny a été à Paris avec Julie, au-devant du vin. Travaillé toute la matinée et paperassé ou pris d'une belle ardeur.

La langueur est arrivée vers deux heures. Promenade vers Soisy, par les champs. J'ai été plus loin qu'à l'ordinaire, mais pas encore jusqu'à la grande allée; je vais à la découverte comme Robinson; je finirai par connaître les environs dans le rayon où mes jambes peuvent me porter.

Jenny revenue au moment où j'allais dîner avec un dîner froid. Mon dîner a été installé autrement, et j'ai dîné plus gaiement.

Le soir, extases nombreuses devant les étoiles. Quel silence! que de choses la nature accomplit au milieu de ce charme si majestueux! Que de bruits, chez nous, qui doivent cesser sans laisser de traces!

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Mercredi 25 mai.—Journée de travail complète. Je suis à flot: je sors des fatras et je rédige; j'espère définitivement m'en tirer.

Après une journée fatigante, écrivant près de la fenêtre, par un soleil qui m'avait obligé, de mettre un store de toile, je suis sorti vers quatre heures, et j'ai été délicieusement jusqu'au bout de l'allée de l'Ermitage. J'étais ravi...

Revenu dîner, et, après dîner, descendu vers la rivière; côtoyé jusqu'auprès du pont, et revenu à travers le pré, dans le petit sentier tracé. Au lieu de prendre la ruelle, continué sur le coteau et revenu par le petit chemin habituel, au milieu des vignes et des blés verts. Le temps était orageux: les éclairs, quelques tonnerres, qui ont bien fini sans secousse.

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Dimanche 29 mai.—Tous ces jours derniers se sont écoulés rapidement, moitié travaillant et moitié sortant, mais beaucoup moins le dernier, à cause de la pluie que nous avons depuis deux ou trois jours. Tantôt je veux jeter Poussin par les fenêtres, tantôt je le reprends avec fureur ou par raison.

Mme Barbier, qui est venue passer la journée, malgré cet affreux temps, m'a invité à dîner; j'ai éprouvé dans la causerie de cette femme, qui a de l'esprit, le plaisir et le besoin que j'éprouve dans la conversation; mais il faut avec l'esprit les petites manières du monde que les rustres de nos jours peuvent critiquer, mais qui ajoutent le piquant nécessaire. Nos pères devaient prodigieusement s'amuser, car ces manières étaient infiniment plus répandues, et ce qui reste encore de politesse dans notre nation, malgré la grossièreté qui envahit tout, prouve ce que la société a dû être. Pour ceux qui éprouvent cette sorte de charme, il n'y a pas de progrès matériels qui puissent le compenser. Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le monde à présent. La révolution qui s'accomplit dans les masses le remplit continuellement de parvenus, ou plutôt ce n'est plus le monde comme il était: ce qu'on appelle ainsi est effectivement tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis, qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures? Les idées rétrécies du comptoir en lutte avec l'ambition de paraître distingué est le contraste le plus sot... Que dirai-je à M. Minoret, par exemple, qui n'a ni instruction, ni envie de plaire, ni envie de parler?

Il faudrait cultiver les gens aimables, pour le peu qu'il s'en trouve; avec les gens aimables, la frivolité est charmante, mais la frivolité dans le salon des gens qui ont rangé les comptoirs et mis leurs livres de comptes dans leur armoire pour donner un bal, et qui ont fait endimancher leurs commis pour offrir la main aux dames! Je préfère une réunion de paysans[162]!

Revenu vers dix heures; la pluie donnait à toute cette verdure toute fraîche une odeur délicieuse; les étoiles brillantes, mais surtout cette odeur! Vers le potager de Gibert, jusqu'à celui de Quantinet, une odeur de ma jeunesse, si pénétrante, si délicieuse, que je ne peux la comparer à rien. Je suis passé et repassé cinq ou six fois: je ne pouvais m'en arracher. Il m'a rappelé l'odeur de certaines petites plantes de potager,—que je voyais à Angerville, dans le jardin de M. Castillon le père,—qui portent une espèce de fruit qui fait explosion dans la main.

Dans la conversation de ce soir, Mme Barbier m'a parlé de P...; quoiqu'en laissant percer l'animosité qu'elle conserve peut-être justement, comme elle l'a fait valoir, elle m'a fait réfléchir profondément sur ses qualités, sur son dévouement à sa manière, sur l'affection quelle a pour moi, et que je retrouve chez moi pour elle; il y a des êtres qui naissent accouplés: son souvenir me plaît et me remue toujours.

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Lundi 30 mai.—Lu dans le feuilleton de Gautier, sur un jeune violoniste prodige, le mot d'Alphonse Karr[163], qui se trouvait également en présence d'un petit prodige de cette espèce. On lui demande après le morceau comment il le trouve; il répond qu'il l'aimait mieux auparavant, parce qu'il était plus vieux... Quelle drôle d'idée et amusante!

Suite de ce que j'ai écrit hier dimanche.—Il y a peu de gens avec qui je ne puisse me plaire; il y en a peu, quand on a le désir de leur plaire soi-même, qui ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai beau chercher dans ma mémoire les gens les moins amusants, il me semble que par le moyen de ce simple désir d'être avec eux le mieux possible, ce qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus froids et des plus revêches, revient à la surface, se montre à vous, vous répond et entretient votre bonne disposition. De ce qu'on les oublie vite et de ce que leur souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle de sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez un ingrat, ni eux plus intéressants... Ce sont deux métaux, deux corps quelconques qui sont inertes chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme quand ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, ils rentrent très justement dans leur insensibilité.

Quand je pense à P..., à R...[164], et que je ne les vois pas, je suis comme le métal insensible... Quand je suis près d'eux, après les premiers instants pour réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu les mouvements d'autrefois: je me fonds près d'eux... peut-être qu'ils sont eux-mêmes étonnés de se sentir amollir, mais je parie que je garde plus longtemps qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul vil intérêt ne m'éloigne d'eux. Quand je vois dans mes rêves des gens qui sont mes ennemis, et dont la vue m'offense, quand je suis éveillé, je les trouve charmants, alors je m'entretiens avec eux comme avec des amis, je me' sens tout étonné de les trouver si aimables: je me dis, dans ma simplicité de somnambule, que je ne les avais pas assez appréciés, et que je ne leur rendais pas justice; je me promets de les rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je devine leurs qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma méchanceté, si j'en ai réellement autant qu'eux, s'obstine à ne voir que leurs défauts, ou bien suis-je tout simplement meilleur quand je dors?