*

Mardi 31 mai.—Pluie toute la journée ou brouillard. Je n'ai pas quitté ma chambre et m'en suis tiré en travaillant à l'article: j'ai écrit ou copié beaucoup.

Après dîner, continuation de la même disposition; ce paysage tout embaumé, pendant que je me promenais en long, en large, dans le logement, tout plein d'idées et de bonnes dispositions, me ravissait chaque fois que je tournais la tête pour le regarder... Quelques fables de La Fontaine m'ont enchanté.

Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la route de Soisy, dans le même état d'esprit. Le brouillard et le temps mauvais ne font rien pour la tristesse de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre âme que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et il ne suffit pas d'être libre de vrais sujets de tristesse; il suffit de l'état de la santé pour tout changer... L'infâme digestion est le grand arbitre de nos sentiments.


[142] Mariette Lablache, fille du célèbre chanteur du Théâtre-Italien est devenue par son mariage baronne de Caters.

[143] Feuillet de Couches(1798-1887), chef du protocole au ministère des affaires étrangères, introducteur des ambassadeurs, écrivain distingué, auteur de livres appréciés, notamment les Causeries d'un curieux.

[144] Les relations furent toujours excellentes entre Sainte-Beuve et Delacroix. En 1862, le peintre écrivait au critique: « Que je vous remercie du plaisir que m'a causé le souvenir si flatteur que vous me donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel vous faites trop d'honneur en le touchant de votre plume délicate!»

Dans une étude sur Léopold Robert du 21 août 1854, Sainte-Beuve écrivait: «Il y a eu des peintres excellents écrivains; sans remonter plus haut, sir Josué Reynolds et M. Eugène Delacroix, ces brillants coloristes par le pinceau, sont d'ingénieux et d'habiles écrivains avec la plume.»

[145] Delacroix, tout comme Balzac, appréciait, à une époque où il était complètement méconnu, pour ne pas dire inconnu, le rare talent de Stendhal. Dans une curieuse note qui fait partie d'une étude du peintre sur le Jugement dernier de Michel-Ange, étude qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 1er août 1837, Delacroix vante la magnifique description du Jugement faite par M. de Stendhal: «C'est un morceau de génie, l'un des plus poétiques et des plus frappants que j'aie lus.» (Maurice TOURNEUX, Eugène Delacroix devant ses contemporains.)

[146] Sur les rapports de Delacroix avec Mérimée, nous empruntons au livre de M. Tourneux l'indication suivante: il renvoie à un petit volume publié chez Charavay, Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins, sa bibliothèque (1879). «La seconde partie de ce travail est le développement d'un article paru dans l'Art du 14 novembre 1875, sous le titre de: Prosper Mérimée, ami d'Eugène Delacroix; ses dessins et ses aquarelles. L'article de l'Art était orné du fac-simile d'une feuille de croquis de Delacroix appartenant à M. Burty, d'un billet de Mérimée à Delacroix.»

[147] Le comte de Nieuwerkerke, avait succédé à Romieu à la direction général des Beaux-Arts. «Il ne se signala pas, dit Burty, par une sympathie marquée pour pour le génie de Delacroix. Le gothique et tout ce qui lui ressemble, c'est-à-dire l'imitation alambiquée et pédante des maîtres, étaient en faveur.»

[148] L'Empereur, jusqu'à son mariage, chargea la princesse Mathilde, sa cousine, de présider les cérémonies officielles. D'ailleurs, les goûts, les aptitudes, les sympathies de la princesse pour les arts et les artistes la désignaient naturellement pour occuper cette place d'honneur.

[149] Toujours l'article sur le Poussin que lui avait demandé le Moniteur.

[150] Cette conviction du maître se réfère exactement à celle que nous indiquions dans notre Étude et qu'il formulait ainsi lui-même: «La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.» (Voir t. I, p. IX, X.)

[151] À propos de cette difficulté d'écrire, qu'il constate à certains endroits de son Journal, il nous a paru intéressant de citer une page de Baudelaire qui est en même temps une appréciation définitive du talent et des défauts d'Eugène Delacroix comme écrivain: «Si sages, si sensés et si nets de tons et d'intention que nous apparaissent les fragments littéraires du grand peintre, il serait absurde de croire qu'ils furent écrits facilement et avec la certitude d'allure de son pinceau. Autant il était sûr d'écrire ce qu'il pensait sur une toile, autant il était préoccupé de ne pouvoir peindre sa pensée sur le papier. «La plume, disait-il souvent, n'est pas mon outil: je sens que je pense juste, mais le besoin de l'ordre auquel je suis contraint d'obéir, m'effraye. Croiriez-vous que la nécessité d'écrire une page me donne la migraine?»** C'est par cette gêne, résultant du manque d'habitude, que peuvent être expliquées certaines locutions un peu usées, un peu poncif, empire même, qui échappent trop souvent à cette plume naturellement distinguée.» (BAUDELAIRE, L'Art romantique. L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)

[152] Extrait d'un album de dessins.

[153] Dans son article sur Michel-Ange, Delacroix écrivait: «Il ne faut pas être étonné du mépris des artistes médiocres pour ce sauvage génie... Ils ne peuvent s'empêcher de haïr ce style terrible, qui les subjugue malgré eux; ils s'en prennent à lui du sentiment profond de leur impuissance et se rejettent alors sur les incorrections et les bizarreries, fruits de son caprice.»

[154] Ce sujet avait déjà inspiré à Delacroix un tableau peint en 1831: Charles-Quint au monastère de Saint-Just, dont il existe plusieurs variantes. (V. Catalogue Robaut, nos 354, 453, 654, 695 et 1565.)

[155] Madame Parchappe, femme du général Parchappe (1787-1866), qui fit toutes les campagnes du premier Empire et plus tard servit en Afrique, de 1839 à 1841. Il était alors député au Corps législatif.

[156] Édouard Dubufe (1820-1883) exposait au Salon de 1853 les portraits de l'impératrice Eugénie, de la comtesse de Montebello et de la baronne de Hauteserve, qui obtenaient un grand succès mondain; mais la critique et les artistes se montraient sévères pour cette peinture fade maniérée.

[157] Émile de Girardin avait été compris, après le 2 décembre, dans une liste des représentants expulsés du territoire français et avait obtenu deux mois après son bannissement, de reparaître en France.

[158] Le Vieux Caporal, drame en cinq actes, de Dumanoir et d'Ennery, fut représenté pour la première fois le 9 mai 1853 sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, sous la direction de Marc Fournier. Antoine Simon, le principal rôle, fut une des plus belles créations de Frédérick Lemaitre. Son jeu muet, l'éloquence de son geste, lui valurent un véritable triomphe.

[159] Dans l'Histoire du romantisme de Gautier, on lit à propos de Frédérick Lemaître: «C'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.»

[160] Voir Catalogue Robaut, n° 1745.

[161] Louis Peisse, dont le nom a déjà paru dans le premier volume du Journal, écrivait à propos du Salon de 1853, et dans l'article auquel le maître fait allusion: «M. Delacroix est encore, après trente ans de travaux, un talent si contesté, sinon pour les artistes, du moins pour le public, qu'on ne peut se risquer à louer ses œuvres sans quelques précautions ou explications. Il faut évidemment, pour goûter sa peinture, une préparation, une habitude, qui, à ce qu'il paraît, ne s'acquiert pas toujours vite. Elle est comme certains mets de haut goût, qu'on n'arrive à apprécier qu'après bien des efforts, mais dont on est ensuite très friand.» (Constitutionnel, 31 mai 1853.)

[162] Delacroix, comme presque tous les esprits supérieurs, estimait plus la simple et franche ignorance des âmes naïves que l'insuffisante et prétentieuse instruction des gens du monde. «Un jour, écrit Baudelaire, un dimanche, j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie de sa vieille servante, celle qui l'a si dévotement soigné et servi pendant trente ans, et lui, l'élégant, le raffiné, l'érudit, ne dédaignait pas de montrer et d'expliquer les mystères de la sculpture assyrienne à cette excellente femme, qui l'écoutait d'ailleurs avec une naïve application.»

[163] Puisque le nom d'Alphonse Karr se trouve ici prononcé, nous pouvons rapporter l'anecdote touchant Delacroix qui est transcrite ans ses Guêpes: «Voici ce qu'on raconte de M. Eugène Delacroix et de l'architecte de la Chambre des députés: M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: Je ne peux pas peindre sur votre plafond. (C'était lors des travaux décoratifs du Palais-Bourbon.) Il ne tient à rien; cela ne durera pas trois ans!—Qu'est-ce que cela vous fait, pourvu qu'on vous paye?... M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes **d'art moderne, et a fait recrépir le plafond à ses frais.»

Nous avons interrogé des personnes dignes de toute confiance sur l'exactitude du fait: il est, paraît-il, absolument authentique.

[164] Ces initiales dissimulent si peu les noms de Pierret et de Riesener, qu'il n'y a, semble-t-il, aucune indiscrétion à les marquer. Nous rappelons à ce propos ce que nous avons dit dans notre Étude sur le sentiment d'amitié chez les hommes supérieurs en général, et chez Delacroix en particulier. (Voir t. I, p. XIII, XIV.)


Mercredi 1er juin.—En ouvrant la fenêtre de l'atelier, le matin, toujours avec ce même temps brumeux, je suis comme enivré de l'odeur qui s'exhale de toute cette verdure trempée de gouttes de pluie et de toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles encore.

De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le cancre d'employé ou d'avocat, qui ne respire que l'odeur des paperasses ou de la boue de l'infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l'homme des champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres! Cette forte odeur des bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille aussitôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et des sentiments qui tiennent au fond de l'âme! O chers endroits où je vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements qui m'avez enchanté et qui êtes évanouis!... Que de fois cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces souvenirs qui sont l'asile, le saint des saints où on se réfugie, si on peut, sur les ailes de l'âme, pour se tirer du souci de chaque jour! Cette affection qui me console et, seule, me donne ces mouvements du cœur comme autrefois, combien de temps le sort me les laissera-t-il?

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Dimanche 5 juin.—Tous ces jours derniers, à peu près même vie.

Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordinairement vers trois heures, deux ou trois fois, entre autres, par l'allée de l'Ermitage: vue ravissante... jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles, étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, une frondaison d'une richesse admirable; le touffu, le rond domine, les troncs garnis de feuilles...

Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au lieu d'aller chez les Barbier, promenade sur la route de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus des grands peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse. La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais ravi du plaisir qu'elle avait, toute souffrante qu'elle était.

II y a deux jours, avant dîner, par la même grande allée vers Soisy, à partir du grand rond, par une très grande allée couverte remplie de bruyères. Sorti sur de grandes plaines vertes vers Soisy. Carrières reboisées. C'est le jour où j'avais trouvé le troupeau de moutons dans la grande allée; je l'ai retrouvé là, au loin. Rentré dans la forêt par l'allée qui va au chêne Prieur, où il y a de l'eau.

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Lundi 6 juin.—En ouvrant ma fenêtre ce matin par le plus délicieux temps du monde, qui donne tant de regrets de se plonger dans les paperasses, je vois deux hirondelles se poser dans l'allée du jardin; je remarque qu'elles ne marchent que très lentement et en se dandinant. Quand elles veulent franchir un espace de deux pieds seulement, elles se mettent à voleter. La nature, qui les a si bien douées avec leurs grandes ailes, ne leur a pas donné des pieds aussi agiles.

Ce spectacle qu'on a de ces fenêtres est délicieux à toutes les heures du jour: je ne puis m'en arracher... L'odeur de la verdure et des fleurs du jardin ajoute encore à ce plaisir.

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Mardi 7 juin.—Achevé l'article.

Vers quatre heures, promenade dans la forêt. J'y ai revu les mêmes objets que l'autre jour, dans cette allée qui va à l'Ermitage, éclairés de même; et cependant ils ne m'ont pas fait le même plaisir.

Dîné chez Mme Barbier; toute la soirée, on n'a parlé que de l'amour et de ses singularités. Elle a eu l'idée la plus drôle du monde: on parlait de la quantité d'enfants qu'on rencontre à Soisy... «Au fait, dit-elle, que pourraient-ils faire dans un endroit si triste? On n'y a pas de vue: il faut bien se distraire par quelque chose.»

Le soir, en revenant, les étoiles, qui n'avaient pas paru depuis quelques jours, ont brillé de tout leur éclat. Quel spectacle au-dessus de ces masses noires que forment les arbres, ou aperçues à travers les branches! J'ai été au jardin de Gibert, et j'ai retrouvé la même odeur divine qui m'avait déjà charmé, mais un peu affaiblie... Je m'en suis éloigné avec peine.

Je crois enfin que je partirai demain. J'ai peut-être un peu moins de plaisir, non pas parce que je suis ici depuis longtemps, mais parce que j'ai arrêté de partir. Je me dis souvent, en pensant à l'amertume qui se joint toujours à tous les plaisirs: Peut-on être véritablement heureux dans une situation qui doit finir? Cette appréhension de la rapidité et du néant, à la fin, gâte toute jouissance.

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Mercredi 8 juin.—Parti le soir à huit heures.—Toute la journée disposition décousue, à cause du départ.—Vu le maire vers trois heures; dîné à quatre heures. Après dîner, sorti un peu par la porte du jardin. Été jusqu'à la source aux peupliers.

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Paris, vendredi 10 juin.—Au Salon le matin, avant le conseil. Je ne remarque rien de très extraordinaire. Le petit Meissonier charmant: le Jeune homme qui déjeune.—Le portrait de Rodakowski, de même. C'est aussi beau que tout.

—Au Palais-Royal, Vu Varcollier, en sortant du conseil. Il est installé admirablement. L'occupation et le mouvement lui rendent de la santé.

—Vu Mme de Forget, le soir, qui m'apprend que Vieillard est installé à Saint-Cloud.

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Samedi 11 juin.—Travaillé enfin avec assez d'entrain. Il me semblait que je ne pourrais plus peindre. Je finis l'homme qui ferre le cheval.

Le soir chez Chabrier.

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Jeudi 16 juin.—Je crois que c'est aujourd'hui que j'ai dîné avec la bonne Alberthe, en société de Saint-Germain, avec lequel j'ai beaucoup causé: il m'a parlé des commencements de Mme Sand, qu'il a connue à ses débuts. Il y avait là une dame russe assez bien.

Alberthe me retient pour aller dimanche voir les pièces du Palais-Royal à la salle Ventadour.

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Dimanche 19 juin.—Le soir, avec Alberthe, à la salle Ventadour: le Bourreau des crânes[165]. Nous nous sommes trouvés là en tête-à-tête, et revenu avec tous les accidents du mauvais temps.

Dimanche 26 juin.—Ce matin, l'article du Poussin a paru. Hier encore j'écrivais à Mérimée que je n'avais pas de nouvelles, et le soir, à mon dîner, on est venu me faire corriger les épreuves à la hâte.

J'ai fait ma journée de travail à l'Hôtel de ville; je suis revenu à pied.

Arrêté longtemps à Saint-Eustache, à entendre les vêpres: cela m'a fait comprendre, quelques instants, le plaisir qu'il y a d'être dévot... J'ai vu passer et repasser tout le personnel de l'église, depuis l'éclopé donneur d'eau bénite, affublé comme un personnage de Rembrandt, jusqu'au curé dans son camail de chanoine et sa chape de cérémonie.

Tout ce retard a été cause de la contrariété que ai éprouvée de trouver pour aujourd'hui, en rentrant, l'invitation d'aller dîner à Saint-Cloud. Elle y était depuis neuf heures du matin, avec une lettre de Vieillard. Je me suis pourtant remonté malgré ma fatigue et je m'en suis bien tiré.

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Mardi 28 juin.—Depuis que je suis de retour de Champrosay, je ne peux plus écrire ici; il m'a fallu employer tous mes moments pour terminer les tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je suis retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, plus promptement que je ne l'aurais cru, le Christ en croix[166] pour Bocquet, la répétition du Christ au tombeau, du Belge[167], pour Thomas, le Christ dormant pendant la tempête pour Grzymala[168].

Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon travail où j'avais peint pour la première fois au plafond; j'ai été voir la chapelle de Signol[169] à Saint-Eustache: c'est toujours la même chose que ce que font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour la question de l'Institut[170], qui se présente fort mal.

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Mercredi 29 juin.—Musique délicieuse chez l'aimable princesse Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, morceau grave et touchant au terrible, par moments, et dont le titre est plus léger que ne le comporte le caractère de morceau. Sonate de Beethoven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup sans doute, surtout à la partie douloureuse de l'imagination. Cet homme est toujours triste. Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas de toucher au côté mélancolique des choses, comme les hommes de son temps (gaieté française, nécessité de ne s'occuper que de choses attrayantes, bannir de la conversation et des arts tout ce qui attriste et rappelle notre malheureuse condition), Mozart réunit ce qu'il faut de cette pointe de délicieuse tristesse à la sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me suis élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme il est de son temps, comme il se sert des progrès que les autres ont fait faire à son art! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble peu! Son ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des Bellini, etc... C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs!


[165] Le Bourreau des crânes, vaudeville en trois actes, de Lafargue et Siraudin.

[166] Il existe de nombreuses variantes de ce sujet dans l'œuvre du maître. D'après le Catalogue Robaut, il n'y a, se référant à la date du Journal, qu'une «toile—0 m. 74 c. X 0 m. 60 c.—exposée au boulevard des Italiens en 1860. Elle appartenait alors à M. Davin.» M. Robaut ajoute, observation que confirme le Journal du maître: «En cette année 1853, Delacroix ne peint guère que des sujets religieux.»

[167] Delacroix veut parler du comte de Géloës, d'Amsterdam. (Voir Catalogue Robaut, n° 1034.)

[168] Voir Catalogue Robaut, n° 1219.

[169] Émile Signol, peintre, né en 1804, élève de Gros, auteur de Femme adultère. En 1849, il se présenta à l'Institut en même temps que Delacroix, mais il n'a été élu membre de l'Académie des beaux-arts qu'en 1860. Il est mort récemment.

[170] Delacroix s'était déjà présenté quatre fois à l'Institut, et la dernière fois, en 1849, on lui avait préféré Léon Cogniet. Sa lettre de candidature en 1849 est curieuse. Après avoir énuméré les principales compositions qu'il a exécutées: Dante et Virgile, Massacres de Scio, le Christ au jardin des Oliviers, la Justice de Trajan, l'Entrée des croisés à Constantinople, Médée, les décorations du Luxembourg, du Palais-Bourbon, de la salle du Trône, l'Évêque de Liège, Marino Faliero, les Femmes d'Alger, il ajoutait ces quelques lignes, qui se passent aisément de commentaires: «C'est pour la quatrième fois que j'ai l'honneur de me présenter aux suffrages de l'Académie. Cette insistance et le désir très naturel de faire partie d'un corps illustre suffiront-ils pour faire excuser l'infériorité de quelques-unes des productions que j'ai mentionnées? J'éprouve une juste défiance en approchant d'une réunion qui représente les traditions et les principes éternels qui ont été ceux du grand goût chez tous les artistes célèbres.»


1er juillet.—En commission chez M. Fould, pour l'Exposition universelle de 1855.

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Samedi 2 juillet.—Travaillé ce matin à la figure de l'Abondance[171]. Mme Cavé à l'Hôtel de ville.

À Saint-Cloud; ensuite M. Vieillard.—Chabrier venu tout à coup.

Rencontré le soir Véron, qui m'a fait compliment et invité pour vendredi. Je suis rentré la tête tout échauffée.

—Il y a à faire quelque chose sur le romantisme[172].

—M. Meneval avait raconté à Vieillard, qui me le redit aujourd'hui, ce trait de l'empereur Napoléon Ier: il visitait un monument en construction dont, sans doute, il avait examiné les mémoires; en passant sur un sol couvert de dalles de marbre, il frappa du pied, et répétant avec une canne qu'il demanda, l'espèce d'expérience qu'il semblait faire, il demanda de quelle épaisseur était chaque dalle de marbre. Sur la réponse qui lui fut faite, il envoya chercher un ouvrier, et lui fit desceller, en sa présence, un des morceaux de marbre, qui fut trouvé de la moitié de l'épaisseur qui avait été annoncée.

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Mercredi 6 juillet.—J'ai été ce soir voir la princesse Marcellini; par extraordinaire, elle était seule... son fils un peu malade. Elle a eu la bonté de ne me jouer que du Chopin, et tout admirable. Elle m'invite à dîner pour mercredi prochain.

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Jeudi 7 juillet.—Travail tous ces jours-ci au maudit plafond par une chaleur étouffante, qui me fait bénir mon étoile d'être né dans un climat où on n'éprouve ce martyre que quelques jours de l'année.

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Vendredi 8 juillet.—Dîné chez Véron, que j'avais rencontré il y a quelques jours sur le boulevard. Il m'avait complimenté sur mon article du Poussin. Jusqu'à présent, j'ai récolté un assez grand nombre de compliments à cette occasion. Cela me payera-t-il de l'ennui que j'ai eu à le faire?

Véron me demande des notes sur moi et quelques pis de ma connaissance, dont il se servirait pour desMémoires sur l'époque de la Restauration[173].

Adam[174] nous conte, entre autres traits de Cherubini, qui était inépuisable en boutades chagrines ou désobligeantes, qu'un graveur, ayant fait son portrait dans une médaille qu'il avait publiée, lui en apportait un certain nombre qu'il avait de reste, pensant qu'il en pourrait gratifier ses parents et amis; il lui répond: «Je ne donne rien à mes parents et je n'ai pas d'amis.»

J'ai, ce matin, été à une commission à l'instruction publique, pour renouveler l'enseignement du dessin.

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Dimanche 10 juillet.—J'ai été, après, mon travail, au Salon, pour examiner les tableaux, relativement à la distribution des médailles. Ce mode de les donner me paraît des plus vicieux. Tous ceux qui, comme moi, sont chargés de ce choix auront été frappés du même inconvénient. Il arrive presque toujours que chaque peintre qui me paraît mériter une troisième, une deuxième, ou une première médaille, l'a déjà obtenue.

Voilà, par exemple, un homme qui a déjà eu la deuxième; lui donnera-t-on la première parce qu'il mérite la deuxième qu'on ne peut pas lui donner? Il arrive ainsi qu'un artiste reçoit rarement une récompense pour celui de ses ouvrages qui la mérite davantage. C'est au moment où il fait un chef-d'œuvre qu'on n'a rien à lui offrir pour le récompenser ou l'encourager. Celui qui fait bien deux fois a plus de mérite que celui qui fait bien une fois. Si les femmes donnaient la médaille, elles seraient de cet avis; Mlle Rosa Bonheur[175] a fait cette année un effort supérieur à tous ceux des années précédentes; vous êtes réduit à l'encourager de la voix et du geste. M. Rodakowski, qui a fait un chef-d'œuvre cette année[176], est obligé de se consoler avec la médaille qu'il a obtenue l'année dernière pour un ouvrage inférieur. M. Ziem, avec sa Vue de Venise, se maintient à la hauteur de ses tableaux de l'année dernière; mais il est interdit au jury de lui témoigner sa satisfaction[177]. Par contre, voici une Annonciation de M. Jalabert[178], qui est un tableau de deuxième médaille. Or, M. Jalabert l'ayant obtenue déjà, lui donnera-t-on la première, qui est une récompense supérieure au mérite de son tableau de cette année? Si vous êtes juste et si vous suivez le règlement, vous ne lui donnerez rien, et cependant il mérite quelque chose. Doit-on assimiler les artistes qui mettent au Salon à ces élèves de petites pensions, dans lesquelles le maître, pour encourager les parents encore plus que les élèves, donne des prix à tout le monde? Si le but des récompenses est de s'adresser à ce qui est supérieur dans une exposition, il faut récompenser tout ce qui s'élève, mais dans la juste proportion du mérite de l'œuvre, et si l'artiste présente dans son ouvrage la dose de talent qui lui attribue la troisième, la deuxième ou la première médaille, il est juste qu'il l'obtienne, quand même il l'aurait déjà obtenue; ce serait un meilleur moyen d'entretenir l'émulation et de donner quand même des récompenses, de telle sorte que tout homme doué d'une dose de talent raisonnable puisse se flatter d'arriver aux récompenses à son tour.


[171] C'était un des principaux personnages au centre du plafond de l'Hôtel de ville.

[172] Voir tome I, p. XXVIII, XXIX, XXX.

[173] Ce sont les Mémoires d'un bourgeois de Paris. Dans un chapitre intitulé: La Peinture et la Musique sous la Restauration, le docteur Véron,qui avait été le condisciple de Delacroix, a donné une sorte d'autobiographie du grand peintre, d'après les notes dont il est question.

[174] Le compositeur Adolphe Adam (1803-1856).

[175] Delacroix fait allusion au tableau connu sous le nom du Marché aux chevaux, qui fut exposé au Salon de 1853.

[176] Portrait de Mme Rodakowski, mère du peintre.

[177] Ziem obtint cependant une médaille de première classe avec cette Vue de Venise, qui a pris place au Musée du Luxembourg.

[178] Jalabert, peintre, élève de Delaroche. Théophile Gautier écrivait à propos de lui: «Le talent de cet artiste a quelque chose de tendre et de délicat, de féminin qui charme et vous empêche de lui désirer plus de force. Ce n'est pas qu'il ne puisse s'élever à la vigueur lorsqu'il le veut, mais sa vraie nature est la grâce.»


Mardi 16 août.—Jenny partie pour Dieppe; elle me manque fort ici.

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Dimanche 28 août.—Tous ces jours derniers, travaillé à l'Hôtel de ville; j'achève le plafond. Aujourd'hui, je suis resté à la maison jusqu'à midi et demi. Avancé le petit Christ portant sa croix et le Berlichingen ou Weislingen.

À une heure, à la distribution de l'École gratuite.—Revenu avec Fleury[179]... La chaleur est tombée tout à fait. Le jour où je l'ai vu, quelques jours avant l'élection, et où il m'a avoué qu'il ne votait pas pour moi, ce n'étaient que protestations pour la prochaine fois; aujourd'hui, le voilà planté là avec tous les honneurs de la guerre, membre s'il en fut, professeur, etc.; il n'a plus qu'une faible estime pour les infortunés qui sont encore sur le terrain de tout le monde.

Le soir, j'ai été voir Britannicus et l'École des maris, et tous les deux m'ont enchanté. Beauvallet a été très bon dans Burrhus; j'ai trouvé là avec plaisir Thierry[180].


[179] Robert-Fleury avait succédé, en 1850, à Granet comme membre de l'Académie des beaux-arts.

[180] Delacroix était lié avec Édouard Thierry, qui avait écrit des Salons successifs assez favorables au peintre.


Vendredi 2 septembre.—Dîné chez Véron; je lui avais rapporté ses épreuves.

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Lundi 26 septembre.—Plafond de Saint-Sulpice.—Samson et Dalila[181].

Dessins d'après des costumes et armures pour la Jérusalem.—Les deux Marocains.—Le Christ portant sa croix.[182]—Tableau de Beugniet (Berlichingen.)—Lion.(id.)—Christ dans le bateau.

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Mercredi 28 septembre.—Sept heures du matin, en me levant.—On ne se figure pas à quel point la médiocrité abonde: Lefuel[183], Baltard, mille exemples, qui se pressent, de gens chargés de grosses affaires dans les arts, dans le gouvernement, dans les armées, dans tout. Ce sont ces gens-là qui enrayent partout la machine lancée par les hommes de talent. Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs. Ils arrivent et trouvent partout la sottise et la médiocrité qui tient tout dans sa main, et qui éclate dans tout ce qui se fait. Leur impulsion la plus naturelle les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles, pour sortir de cette platitude et de cette sottise. S'ils réussissent et qu'ils finissent par avoir le dessus sur les routines, ils ont pour eux, à leur tour, les incapables, qui se font un mérite d'outrer leurs pratiques, et qui gâtent encore tout ce qu'ils touchent. Après ce mouvement, qui porte les novateurs à sortir de l'ornière tracée, vient presque toujours celui qui les porte, à la fin de leur carrière, à retenir l'impulsion indiscrète qui va trop loin et qui ruine par l'exagération ce qu'ils ont inventé. Ils se prennent à vanter ce qu'ils ont été cause qu'on a abandonné, en voyant le triste usage qu'on fait des nouveautés qu'ils ont lancées dans le monde. Peut-être y a-t-il un secret mouvement d'égoïsme qui les porte à régenter à ce point leurs contemporains, que personne ne puisse qu'eux-mêmes toucher à ce qui leur paraît critiquable? Ils sont médiocres par ce côté; cette faiblesse leur fait jouer souvent un rôle ridicule et indigne de la considération qu'ils ont acquise.


[181] Cette toile fut exécutée en 1854. «Elle était en 1875 chez le peintre Daubigny, qui l'avait payée de cinq à six mille francs. » (V. Catalogue Robaut, n° 1238.)

[182] Voir Catalogue Robaut, nos 1313 et 1404.

[183] Lefuel était alors architecte du château de Fontainebleau. Après la mort de Visconti, en 1854, il fut chargé d'achever le nouveau Louvre.


Champrosay.—Jeudi 6 octobre.—Parti pour Champrosay à onze heures. J'ai eu cette fois deux fiacres pour me transporter et faire transporter mes bagages; moyen préférable et plus économique que celui de la voiture du commissionnaire.

J'étais souffrant depuis plus d'une semaine. Dimanche, j'ai pris un froid aux oreilles qui m'a donné des douleurs dont je souffre encore: c'était pendant mon équipée du Jardin des Plantes. J'ai pu dire, en arrivant comme Tancrède, ce que je dis toujours en arrivant ici:

Qu'avec ravissement je revois ce séjour!

Avant dîner, le temps était fort beau, contre son habitude; j'ai fait un grand tour de forêt au détriment de ma chaussure et de mon pantalon. Pris par l'allée qui mène au chêne Prieur; mais, à moitié chemin, pris l'allée qui descend vers le milieu, pour tomber sur la grande route qui croise celle de l'Ermitage. Sentiment délicieux de la solitude et de l'indépendance, en rentrant dans mon ermitage et en m'attablant... Je l'ai bien éprouvé le lendemain, et j'espère qu'il sera ainsi tout le temps que je serai ici.

*

Vendredi 7 octobre.—Grande promenade dans le jardin. Ravi par les odeurs de fleurs et du raisin. Mais étant remonté dans une situation paresseuse, elle s'est prolongée toute la journée que je suis resté à lire le Spectateur, à dormir, à le reprendre.

Le soleil s'était montré dans la journée, et j'ai eu l'esprit d'attendre qu'il fût passé, pour me mettre en route, vers trois heures seulement, ou deux heures. Une pluie battante m'a pris dans la forêt; heureusement, elle s'est calmée au moment où j'allais rentrer, et j'ai continué par une allée que je n'avais jamais prise, partant de ce même centre qui va au chêne Prieur et à l'allée descendante, mais plus à droite, et remplie de bruyères. Remonté ensuite au chêne, etc.

Rentré avec appétit, ce qui est le grand point pour que la digestion se fasse convenablement. Dîné dans mon atelier, où je suis mieux pour cela, et arpenté toute la soirée le logement en tous sens, car la pluie et l'obscurité rendent toute sortie bien difficile, le soir.

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Samedi 8 octobre.—J'ai lu hier l'excellent passage du Spectateur sur la vieillesse. Je me réserve de le copier tout entier.

Je crois me rappeler qu'il met au premier rang des avantages quelle nous donne sur la jeunesse, la tranquillité. Effectivement, c'est là le véritable bien dont le vieillard doit jouir, s'il vit selon l'état où il est arrivé. Quoiqu'on dise que la vieillesse est l'âge de l'ambition, ce ne peut être que celui d'une ambition légitime ou facile, en comparaison, à satisfaire. En effet, quand on voit un homme mûr aspirer aux honneurs, ce ne peut être, à moins de folie complète de sa part, qu'à ceux auxquels il a le droit d'espérer comme étant la suite des avantages qu'il a su déjà se faire et de la position qu'il a prise par les travaux de toute sa vie. Certes, on ne se fait pas une carrière à cinquante ans. On goûte alors les fruits de celle qu'on s'est faite; les honneurs vont trouver naturellement celui qui possède déjà la considération. Il faut donc au vieillard, je ne dirai pas dans la poursuite, ce mot sent encore trop la jeunesse, mais dans la recherche calme des prérogatives auxquelles il a droit, la même tranquillité que je regarde comme le souverain bien à cet âge. Que si la fortune n'a pas favorisé les efforts de la jeunesse, car je ne parle toujours ici que de celui qui a fait preuve de mérite ou de constance, si la position est médiocre, une longue habitude de cette médiocrité doit la lui rendre moins pénible, de même que la perspective de la continuation du même état jusqu'à la fin de sa vie.

Est-il rien de plus ridicule que de s'agiter dans l'âge où tout invite, où tout force au repos? d'être le compétiteur de gens doublement encouragés par la force de l'âge et par l'intérêt qui s'attache à la jeunesse? L'homme de mérite que les circonstances n'ont pas servi, doit jouir encore, dans la situation où il voit s'achever ses jours, du calme que cette situation comporte; et il n'y a que la misère qui puisse rendre cette condition intolérable; et ceci ne s'adresse pas à ceux qui seraient, par un hasard fort rare et malgré de notables qualités, tombés dans un état si bas. C'est de la force d'âme alors, et une force bien rare, qui serait nécessaire à cet infortuné, pour faire tête au malheur. Chez celui-là, il y aurait encore lieu à tirer des consolations du sentiment de son propre mérite et de l'injustice de la fortune.

La jeunesse voit tout devant elle et veut aspirer à tout; c'est ce qui fait son inquiétude et son agitation continuelles. L'idée du repos est aussi incompatible avec cet âge que celle de l'agitation l'est pour la vieillesse. Le vieillard, au contraire, serait inexcusable d'entretenir cette agitation fiévreuse. Il a mesuré ses forces et il connaît le prix du temps; il sait celui qu'il lui faudrait pour parvenir à un but incertain. Il faut, à son âge, avoir atteint celui auquel on tendait, et non pas remettre encore en question quel sera l'avenir. Ce sont toutes ces raisons qui doivent le porter au calme et lui faire tirer de la position telle quelle qu'il s'est acquise, tout le fruit qu'elle comporte raisonnablement.

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Samedi 8 octobre.—Il faut mettre ici mon aventure de la forêt. Parti vers une heure et demie, après avoir travaillé, je suis passé sans m'en apercevoir dans le grand Sénart; tous les poteaux sont repeints pour les menus plaisirs de Fould, qui a fait restaurer la faisanderie. J'ai donc erré, pendant près de cinq heures, dans les marécages de la forêt, car je ne marchais que dans une boue grasse et glissante, sans savoir où j'allais. Un bonhomme que j'ai rencontré dans le moment le plus embarrassant m'a aidé à me retrouver, et je suis revenu par Soisy à cinq heures et demie, assez fatigué, mais très heureux de n'avoir pas éprouvé le désagrément de coucher dans la forêt.

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Dimanche 9 octobre.—Peint le Christ dans la barque[184], d'après mon ancienne esquisse, jusqu'à deux heures.

Sorti vers la partie de Draveil. Fait un grand tour en contournant la forêt, et revenu par les environs du chêne Prieur. Je me porte mieux: j'espère grandement en ce petit séjour pour me remettre tout à fait.

J'écris à la cousine:

«La rareté des visites que je fais en ce lieu me le fait trouver charmant, quand j'y reviens. Le secret du bonheur n'est pas de posséder les choses, mais d'en jouir; je serais certes moins heureux d'être le maître d'un grand château où je m'ennuierais et où je serais ennuyé par les autres. Mais ceux qui n'aiment pas la solitude ne peuvent sentir le plaisir que j'éprouve à être roi dans une bicoque! La liberté, mais des loisirs occupés, l'esprit en travail sans cesse font trouver enchanteurs tous les sites et tous les temps possibles. Pendant ces jours de pluie, je n'ai pas été ennuyé jusqu'à présent.»

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Lundi 10 octobre.—Surpris ce matin, pendant que j'étais en train de peindre, par Mme Villot, Mme Halévy, Halévy[185], ses enfants, Georges et le frère de Mme Villot. Cette invasion dans ma cabane a désagréablement surpris et m'a laissé à la fin très satisfait.

J'ai dîné aujourd'hui chez Mme Villot et demain chez Halévy.

Travaillé beaucoup le fond de la Sainte Anne[186] sur un dessin d'arbres d'après nature, que j'ai fait dimanche, sur la lisière de la forêt vers Draveil.

Travaillé au Christ dans la barque, de Petit[187].

Vers deux heures, charmante promenade vers les carrières de Soisy. Revenu par le chêne Prieur et l'allée de l'Ermitage. Beaux effets au chêne Prieur, qui se détachait entièrement en ombre sur l'allée claire et fuyante.

La conversation de ces oisifs est bien ennuyeuse, quand ils se lancent dans les chevaux, les spectacles; des discussions qui durent une heure sur une bride, une selle, etc.

Faire un Dictionnaire des arts et de la peinture[188]: thème commode. Travail séparé pour chaque article.

Autorités.—La peste pour les grands talents e la presque totalité du talent pour les médiocres. Elles sont des lisières qui aident tout le monde à marcher quand on entre dans la carrière, mais elles laissent à presque tout le monde des marques ineffaçables. Les gens comme Ingres ne les quittent plus. Ils ne font pas un pas sans les invoquer. Ils sont comme des gens qui mangeraient de la bouillie toute leur vie; ainsi de suite.

—Dumas, ce matin, commence ainsi l'analyse de la pièce d'Antony, dans la Presse: «Cette pièce a donné lieu à de telles controverses, que je demande la permission de ne pas l'abandonner ainsi; d'ailleurs, non seulement c'est mon œuvre la plus originale, mon œuvre la plus personnelle, mais encore c'est une de ces œuvres rares qui ont une influence sur leur époque.»

Dîné chez Halévy, à Fromont[189]; je suis toujours sourd comme un pot: heureusement que l'indisposition va changeant de côté et se porte tantôt à droite, tantôt à gauche. Il y avait là Viegra, Vatel, l'ancien directeur des Italiens, etc. Comment entretiendront-ils cette magnifique habitation?... Hier, le général Parchappe[190] répondait à mon admiration pour ce beau lieu, en disant que la maison était pitoyable, et qu'il fallait la rebâtir pour la rendre habitable.

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Mercredi 12 octobre.—Dîné chez Mme Barbier. Mme Villot revenue le soir; j'ai parlé imprudemment, avec certains regrets, des restaurations des tableaux du Musée: le grand Véronèse, que ce malheureux Villot a tué sous lui[191], a été un texte sur lequel je n'ai pas trop insisté, en voyant avec quelle chaleur elle défendait la science de son mari. Elle ne lui trouve probablement que cette qualité, et elle l'en pare comme de raison. Elle m a dit qu'en fait de restauration, il ne se donnait pas un coup de pinceau, à moins que M. Villot ne prît lui-même la palette. Grande recommandation, à ce qu'on peut croire!

Dans la journée, travaillé un peu mollement, et pourtant avec succès, à la petite Sainte Anne. Le fond refait sur des arbres que j'ai, dessinés il y a deux ou trois jours, à la lisière de la forêt vers Draveil, a changé tout ce tableau. Ce peu de nature prise sur le fait, et qui pourtant s'encadre avec le reste, lui a donné un caractère. J'ai repris également pour les figures, les croquis faits à Nohant d'après nature, pour le tableau de Mme Sand. J'y ai gagné de la naïveté et de la fermeté dans la simplicité.

De l'emploi du modèle.—C'est cet effet qu'il faut obtenir de l'emploi du modèle et de la nature en général; c'est aussi la chose la plus rare dans la plupart des tableaux où le modèle joue un grand rôle. Il tire tout à lui, et il ne reste plus rien du peintre. Chez un homme très savant et très intelligent à la fois, son emploi bien entendu supprime, dans le rendu, les détails que le peintre, qui fait d'idée, prodigue toujours trop, de peur d'omettre quelque chose d'important, et qui empêche de toucher franchement et de mettre dans tout leur jour les détails vraiment caractéristiques. Les ombres, par exemple; sont toujours trop détaillées dans la peinture faite d'idée, dans les arbres particulièrement, dans les draperies, etc.

Rubens est un exemple remarquable de l'abus des détails. Sa peinture, où l'imagination domine, est surabondante partout; ses accessoires sont trop faits; son tableau ressemble à une assemblée où tout le monde parle à la fois. Et cependant, si vous comparez cette manière exubérante, je ne dirai pas à la sécheresse et à l'indigence modernes, mais à de très beaux tableaux où la nature a été imitée avec sobriété et plus d'exactitude, vous sentez bien vite que le vrai peintre est celui chez lequel l'imagination parle avant tout.

Jenny me disait hier, avec son grand bon sens, quand nous étions dans la forêt et que je lui vantais la forêt de Diaz, «que l'imitation exacte n'en était que plus froide», et c'est la vérité! Ce scrupule exclusif de ne montrer que ce qui se montre dans la nature rendra toujours le peintre plus froid que la nature qu'il croit imiter; d'ailleurs, la nature est loin d'être toujours intéressante au point de vue de l'effet de l'ensemble. Si chaque détail offre une perfection, que j'appellerai inimitable, en revanche la réunion de ces détails présente rarement un effet équivalent à celui qui résulte, dans l'ouvrage du grand artiste, du sentiment; de l'ensemble et de la composition[192]. C'est ce qui me faisait dire tout à l'heure que, si l'emploi du modèle donnait au tableau quelque chose de frappant, ce ne pouvait être que chez des hommes très intelligents: en d'autres termes, qu'il n'y avait que ceux qui savent faire de l'effet, en se passant du modèle, qui puissent véritablement en tirer parti, quand ils le consultent.

Que sera-ce d'ailleurs, si le sujet comporte beaucoup de pathétique? Voyez comme, dans de pareils sujets, Rubens l'emporte sur tous les autres! Comme la franchise de son exécution, qui est une conséquence de la liberté avec laquelle il imite, ajoute à l'effet qu'il veut produire sur l'esprit!... Voyez cette scène intéressante, qui se passera, si vous voulez, autour du lit d'une femme mourante: rendez, s'il est possible, saisissez par la photographie, cet ensemble; il sera déparé par mille côtés. C'est que, suivant le degré de votre imagination, la scène vous paraîtra plus ou moins belle; vous serez poète plus ou moins, dans cette scène où vous êtes acteur; vous ne voyez que ce qui est intéressant, tandis que l'instrument aura tout mis.

Je fais cette observation et je corrobore toutes celle qui précèdent, c'est-à-dire la nécessité de beaucoup d'intelligence dans l'imagination, en revoyant les croquis faits à Nohant pour la Sainte Anne: le premier, fait d'après nature, est insupportable, quand je revois le second, qui pourtant est presque le calque du précédent, mais dans lequel mes intentions sont plus prononcées et les choses inutiles éloignées, en introduisant aussi le degré d'élégance que je sentais nécessaire pour atteindre à l'impression du sujet.

Il est donc beaucoup plus important pour l'artiste de se rapprocher de l'idéal qu'il porte en lui, et qui lui est particulier, que de laisser, même avec force, l'idéal passager que peut présenter la nature, et elle présente de telles parties; mais encore un coup, c'est un tel homme qui les y voit, et non pas le commun des hommes, preuve que c'est son imagination qui fait le beau, justement parce qu'il suit son génie.

Ce travail d'idéalisation se fait même presque à mon insu chez moi, quand je recalque une composition sortie de mon cerveau. Cette seconde édition est toujours corrigée et plus rapprochée d'un idéal nécessaire; ainsi, il arrive ce qui semble une contradiction et qui explique cependant comment une exécution trop détaillée comme celle de Rubens, par exemple, peut ne pas nuire à l'effet sur l'imagination. C'est sur un thème parfaitement idéalisé que cette exécution s'exerce; la surabondance des détails qui s'y glissent, par suite de l'imperfection de la mémoire, ne peut détruire cette simplicité bien autrement intéressante qui a été trouvée d'abord dans l'exposition de l'idée, et, comme nous venons de le voir à propos de Rubens, la franchise de l'exécution achève de racheter l'inconvénient de la prodigalité des détails. Que si, au milieu d'une telle composition, vous introduisez une partie faite avec grand soin d'après le modèle, et si vous le faites sans occasionner un désaccord complet, vous aurez accompli le plus grand des tours de force, accordé ce qui semble inconciliable; en quelque sorte, c'est l'introduction de la réalité au milieu d'un songe; vous aurez réuni deux arts différents, car l'art du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la déclamation de Phèdre est éloignée de la lettre d'une grisette à son amant. La plupart de ces peintres, qui sont si scrupuleux dans l'emploi du modèle, n'exercent la plupart du temps leur talent de le copier avec fidélité que sur des compositions mal digérées et sans intérêt. Ils croient avoir tout fait, quand ils ont reproduit des têtes, des mains, des accessoires imités servilement et sans rapport mutuel.

—Fait une promenade avec Jenny vers le chêne Prieur. Sortis par la lisière de la forêt et revenus par la grande allée. Ces bruyères, ces fougères, cette herbe fine et verte rappelaient à la pauvre femme son pays et sa jeunesse.

—Sur l'imitation de la nature, ce grand point de départ de toutes les écoles et sur lequel elles se divisent profondément, aussitôt qu'elles l'interprètent, toute la question semble réduite à ceci: l'imitation est-elle faite en vue de plaire à l'imagination ou de satisfaire simplement une sorte de conscience d'une singulière espèce, qui consiste, pour l'artiste, à être content de lui quand il a copié, aussi exactement que possible, le modèle qu'il a sous les yeux?

Jeudi 13 octobre.—Travaillé beaucoup au Christ dormant dans la tempête, pour Petit[193]. Sorti vers trois heures et fait une longue course dans la forêt, dans les coupes des environs du chêne d'Antain.

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Vendredi 14 octobre.—C'était aujourd'hui la corvée de R... à Paris. Je suis parti le matin chez Mme Villot pour m'excuser de lui avoir manqué de parole hier; elle m'a parlé de la situation de H. V...

Impossibilité de voyager dans ces maudits chemins de fer sans être assassiné par la conversation. J'y ai trouvé un personnage que j'ai vu autrefois chez Mme Marliani, et que j'avais déjà rencontré dans cette maudite voiture... Bavardages sans fin sur le gothique, etc.

En revenant, de même, mon confrère Chevalier, que je révère, m'a trouvé dans l'omnibus et reconduit jusqu'à Ris. J'étais obligé de me tourner vers lui, pendant que je mourais d'envie de voir le paysage: il m'a gâté tout le plaisir de mon retour. J'étais encore destiné à une autre rencontre: Mme Villot, son frère, ses frères, que sais-je? étaient allés au-devant du cher M. Villot; il a fallu poliment remonter avec eux.

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Samedi 15 octobre.—Dîné chez Mme Villot. Il a été question de peinture à l'huile d'olive.

Si cette invention eût été faite il y a trente ans, ainsi que celle du daguerréotype, peut-être ma carrière eût-elle été plus remplie. La facilité de peindre à chaque instant, sans avoir l'ennui de palette, ensuite l'instruction que donne le daguerréotype à un homme qui peint de mémoire, sont des avantages inestimables.

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Dimanche 16 octobre.—Achevé ou presque achevé le Weislingen. Promenade vers Soisy par la forêt. Vu les derrières du parc Vandeuil (actuel): il y a des effets superbes.—Plus loin, en remontant, j'ai dessiné un site superbe.

Lu un article des Mémoires de Dumas sur Trouville, où il y a des choses charmantes... Que manque-t-il à ces gens-là? du goût, du tact, l'art de choisir dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s'arrêter à propos. Il est probable qu'ils ne travaillent pas; leur suffirait-il de travailler, pour acquérir ce qui leur manque?... Je ne le crois pas.

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Lundi 17 octobre.—Après une journée de travail et un peu, je crois, de sommeil, parti tard vers Soisy. La pluie a détrempé les routes. J'ai fait le croquis du lavoir au soleil couchant. Descendu dans la ruelle où j'avais une fois trouvé un chat charmant. Rencontré Ba vet en revenant. Voilà un homme à l'ancienne mode, à la mienne: il était pataugeant sur la route comme moi, et visitant ses travaux; il portait de vieux habits dont son domestique ne voudrait certes pas; son pantalon était retroussé de peur de la crotte. C'est ainsi qu'on faisait quand on désirait ne pas se gêner chez soi ou à la campagne. M. X... ou M. Y..., enfin tel sot à la moderne, serait bien malheureux d'être rencontré dans l'équipage ou le pauvre Ba vet se promenait tranquillement avec la conscience tranquille de ses cent mille livres de revenu, au milieu de tout cela.

J'éprouve tous les jours, et particulièrement quand il fait du soleil, un charme pénétrant en ouvrant ma fenêtre; il y a dans le spectacle de la tranquillité de la nature un attrait plus particulier encore pour l'homme qui vieillit et qui apprécie la tranquillité et le calme. Il me semble que ce spectacle est fait pour moi. Une ville ne peut rien offrir de semblable: partout l'agitation qui ne convient qu'à la sotte jeunesse.

—J'écris à Piron:

«Je ne voulais venir ici que pour cinq ou six jours; en voilà bientôt quinze que j'y suis, et je ne pense pas à revenir. La campagne m'est nécessaire de temps en temps. Comme j'y travaille, elle ne m'assomme pas, comme ceux qui se condamnent à y passer six mois de suite. Les gens du monde y vont mécaniquement au mois de juillet, et ils en reviennent en décembre; moi, j'y vais quinze jours de temps en temps et de loin en loin. Plus il y a longtemps que je n'y ai été, plus j'en jouis; j'aime aussi à y mener une vie opposée à celle de Paris; j'abhorre les visites et les dérangements des voisins... Cette nature que je vois rarement me parle alors et me renouvelle. Une promenade dans la forêt, après que j'ai consacré ma matinée au travail, est un véritable délice, mais il faut absolument faire quelque chose.»

Toujours sur l'emploi du modèle et sur l'imitation.

Jean-Jacques dit avec raison qu'on peint mieux les charmes de la liberté quand on est sous les verrous, qu'on décrit mieux une campagne agréable quand on habite une ville pesante et qu'on ne voit le ciel que par une lucarne et à travers les cheminées. Le nez sur le paysage, entouré d'arbres et de lieux charmants, mon paysage est lourd, trop fait, peut-être plus vrai dans le détail, mais sans accord avec le sujet. Quand Courbet a fait le fond de la femme qui se baigne, il l'a copié scrupuleusement d'après une étude que j'ai vue à côté de son chevalet. Rien n'est plus froid; c'est un ouvrage de marqueterie. Je n'ai commencé à faire quelque chose de passable, dans mon voyage d'Afrique, qu'au moment où j'avais assez oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique; jusque-là, j'étais poursuivi par l'amour de l'exactitude, que le plus grand nombre prend pour la vérité.

—J'ai travaillé toute la journée par la pluie à la petite Sainte Anne, et j'ai fait une esquisse du Soleil couchant que j'ai dessiné hier, au lavoir.

Petit tour avant dîner, malgré les mauvais chemins dans la forêt, le long de Ba vet, avec ma bonne et pauvre Jenny[194], dont la santé paraît meilleure et m'enchante... Quel profond bon sens dans cette fille de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés les plus singuliers!

J'avais refusé le dîner de Mme Villot; j'ai été la joindre et sa société, comme elle était au dessert, et nous avons achevé la soirée chez Mme Barbier. J'ai ri aux larmes presque tout le temps, aussi bien de ce que je lui disais que de ce qu'elle me répondait. Elle m'a raconté l'aventure de son ami Chevigné, qui vient un de ces jours derniers pour la voir, et qui trouve dans le chemin de fer cet être antipathique qui se trouvait venir aussi chez elle et qu'il voyait par conséquent sans cesse à ses côtés ou devant lui tout le temps, y compris la voiture qui devait les ramener du chemin de fer chez elle.

Le livre de Véron[195] était là sur la table... Une femme qui n'est pas sotte, et qui est là, le trouve ennuyeux; c'est une façon d'exprimer qu'il lui a déplu, et il déplaira à la moindre personne qui a quelque notion de ce que c'est qu'une chose passable. Nulle philosophie (grand article sur ce mot à propos des arts en général: sans cette philosophie que j'entends, nulle durée pour le livre ou pour le tableau, ou plutôt nulle existence); ce tas d'anecdotes, les unes intéressantes, les autres niaises et dignes d'amuser des laquais; des nomenclatures, des répétitions textuelles de pièces historiques, qui sont partout, pour qui veut les y aller chercher, ne constituent pas un livre. C'est une anonyme réunion de pièces de toutes couleurs, auxquelles il a ôté la couleur en les ajustant... Quoi! pas une réflexion pour souder un fait à un autre, ou plutôt quelles réflexions!... Car je me trompe: il met du sien de temps en temps; mais quelle vulgarité! Le pauvre homme a donné prématurément sa mesure. Après avoir pris la peine de nous ôter la pensée qu'il était capable d'écrire quelque chose qui eut le sens commun, il s'amuse même à détruire ce faible prestige qui l'entourait, à savoir qu'il avait quelque capacité pour les affaires, et que son savoir-faire du moins l'avait conduit à la fortune... Point du tout; il établit que toutes ses combinaisons pour faire ses affaires ont été déjouées par le hasard, et que c'est le même hasard qui l'a fait réussir souvent par les moyens les plus inattendus et les plus opposés à ses prévisions.