Je n'ai, dans le jugement que je porte, nulle animosité; au contraire, je l'aime beaucoup, malgré ses airs cavaliers; mais ils sont inséparables du parvenu. Je crois qu'il perdra beaucoup à ce livre malencontreux. Il gagnait beaucoup, au contraire, à ne pas le publier, mais à laisser croire qu'il s'en occupait. Il confirme malheureusement tout ce que les gens plus fins que le vulgaire pouvaient augurer de lui... Je l'ai toujours pensé plus important par son air que par ses qualités réelles.
Un certain tact m'a rarement trompé; j'écrivais ici, il y a quelque temps, sur la quantité des hommes médiocres; mais que de degrés encore dans la médiocrité! En voici un de la dernière catégorie! J'entends parmi ceux qui se piquent d'œuvres d'esprit. Il sert à faire voir la valeur de ceux qui sont des chefs de bande, comme Dumas, par exemple, dont il est tant question depuis quelques jours. Mis en regard de Véron, Dumas paraît un grand homme, et je ne doute pas que ce ne soit son opinion à lui-même; mais qu'est-ce que Dumas et presque tout ce qui écrit aujourd'hui, en comparaison d'un prodige tel que Voltaire, par exemple? Que deviennent, à côté de cette merveille de lucidité, d'éclat et de simplicité tout ensemble, ce bavardage désordonné, cet alignement sans fin de phrases et de volumes semés de bonnes et de détestables choses, sans frein, sans loi, sans sobriété, sans ménagement pour le bon sens du lecteur! Celui-là donc est médiocre dans l'emploi de facultés qui sont pourtant au-dessus de l'ordinaire; ils se ressemblent tous... La pauvre Aurore[196] elle-même lui donne la main pour des défauts analogues, à côté de qualités de beaucoup de valeur. Ils ne travaillent ni l'un ni l'autre, mais ce n'est pas par paresse. Ils ne peuvent pas travailler, c'est-à-dire élaguer, condenser, résumer, mettre de l'ordre. La nécessité d'écrire à tant la page est la funeste cause qui minerait de plus robustes talents encore. Ils battent monnaie[197] avec les volumes qu'ils entassent; le chef-d'œuvre est aujourd'hui impossible.
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Jeudi 20 octobre.—Quelle adoration que celle qui j'ai pour la peinture! Le seul souvenir de certains tableaux me pénètre d'un sentiment qui me remue de tout mon être, même quand je ne les vois pas, comme tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on retrouve de loin en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes premières années.
Hier je revenais de Fromont, où je me suis fort ennuyé: j'arrive chez Mme Villot, à qui j'avais à rapporter son ombrelle de la part des habitants de Fromont. Elle était là avec Mme Pécourt, qui a parlé des tableaux de son mari[198]. Là-dessus, Mme V... rappelé quelques-uns de ceux de Rubens qu'elle a vus à Windsor. Elle a parlé d'un grand portrait équestre d'une de ces grandes figures d'autrefois, armées de toutes pièces, avec un jeune homme près de lui, m'a semblé que je le voyais. Je sais beaucoup de ce que Rubens a fait, et crois savoir tout ce qu'il peut faire. Ce seul souvenir d'une femmelette qui certes n'a pas éprouvé, en voyant le tableau, l'émotion que je ressens seulement en me le figurant, sans l'avoir vu, a réveillé en moi les grandes images de ceux qui ont tant frappé ma jeunesse à Paris, au Musée Napoléon, et en Belgique, dans les deux voyages que j'y ai faits.
Gloire à cet Homère[199] de la peinture, à ce père de la chaleur et de l'enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l'on veut, par la perfection qu'il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise partout. Chose singulière! le tableau qui m'a peut-être donné la sensation la plus forte, l'Élévation en croix, n'est pas celui où brillent le plus les qualités qui lui sont propres et où il est incomparable. Ce n'est ni par la couleur, ni par la délicatesse ou la franchise de l'exécution que ce tableau l'emporte sur les autres, et, chose bizarre, c'est par des qualités italiennes, qui chez les Italiens ne me ravissent pas au même degré; et je trouve à propos de me rendre compte ici du sentiment tout à fait analogue que j'ai éprouvé devant les batailles de Gros et devant la Méduse, surtout quand je l'ai vue à moitié faite. C'est quelque chose de sublime, qui tient en partie à la grandeur des personnages. Les mêmes tableaux en petite dimension me produiraient, j'en suis sûr, un tout autre effet. Il y a aussi dans celui de Rubens et dans celui de Géricault un je ne sais quoi de style michelangesque qui ajoute encore à l'effet que produit la dimension des personnages et leur donne quelque chose d'effrayant. La proportion entre pour beaucoup dans le plus ou moins de puissance d'un tableau. Non seulement, comme je le disais, ces tableaux ne seraient qu'ordinaires dans l'œuvre du maître exécutée en petit; mais même grands simplement comme nature, ils n'atteindraient pas à l'effet sublime. La preuve, c'est que la gravure du tableau de Rubens ne me le produit nullement.
Je dois dire que la dimension ne fait pas tout, car plusieurs de ses tableaux où les figures sont très grandes ne me donnent pas ce genre d'émotion, qui est le plus élevé pour moi; je ne puis dire non plus que ce soit exclusivement quelque chose de plus italien dans le style, car les tableaux de Gros qui n'en offrent point de trace et qui ne sont qu'à lui, me transportent au même degré dans cette situation de l'âme que je trouve la plus puissante que cet art puisse inspirer. C'est un mystère curieux que celui de ces impressions produites par les arts sur des organisations sensibles: confuses impressions, si on veut les décrire, pleines de force et de netteté, si on les éprouve de nouveau, seulement par le souvenir! Je crois fortement que nous mêlons toujours de nous-mêmes dans ces sentiments qui semblent venir des objets qui nous frappent. Il est probable que ces ouvrages ne me plaisent tant que parce qu'ils répondent à des sentiments qui sont les miens; et puisque, quoique dissemblables, ils me donnent le même degré de plaisir, c'est que le genre d'effet qu'ils produisent, j'en retrouve la source en moi.
Ce genre d'émotion propre à la peinture est tangible en quelque sorte; la poésie et la musique ne peuvent le donner. Vous jouissez de la représentation elle de ces objets, comme si vous les voyiez véritablement, et en même temps le sens que renferment les images pour l'esprit vous échauffe et vous transporte. Ces figures, ces objets, qui semblent la chose même à une certaine partie de votre être intelligent, semblent comme un pont solide sur lequel l'imagination s'appuie pour pénétrer jusqu'à la sensation mystérieuse et profonde dont les formes sont en quelque sorte l'hiéroglyphe, mais un hiéroglyphe bien autrement parlant qu'une froide représentation, qui ne tient que la place d'un caractère d'imprimerie: art sublime dans ce sens, si on le compare à celui où la pensée n'arrive à l'esprit qu'à l'aide des lettres mises dans un ordre convenu; art beaucoup plus compliqué, si l'on veut, puisque le caractère n'est rien et que la pensée semble être tout, mais cent fois plus expressif, si l'on considère qu'indépendamment de l'idée, le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l'esprit dans l'ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c'est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l'harmonie de la couleur, et tout ce que l'œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur, et qui est un besoin de notre nature.
Beaucoup de gens trouveront que c'est précisément dans cette simplification du moyen d'expression que consiste la supériorité de la littérature. Ces gens-là n'ont jamais considéré avec plaisir un bras, une main, un torse de l'antique ou du Puget[200]; ils aiment la sculpture encore moins que la peinture, et ils se trompent étrangement s'ils pensent que quand ils ont écrit: un pied ou une main, ils ont donné à mon esprit la même émotion que celle que j'éprouve quand je vois un beau pied ou une belle main... Les arts ne sont point de l'algèbre où l'abréviation des figures concourt au succès du problème; le succès dans les arts n'est point d'abréger, mais d'amplifier, s'il se peut, de prolonger la sensation, et par tous les moyens... Qu'est-ce que le théâtre? Un des témoignages les plus certains de ce besoin de l'homme d'éprouver à la fois le plus d'émotions possible! Il réunit tous les arts pour sentir davantage: la pantomime, le costume, la beauté de l'acteur, doublent l'effet de l'ouvrage parlé ou chanté. La représentation du lieu dans lequel se passe l'action augmente encore tous ces genres d'impression.
On comprend donc tout ce que j'ai dit de la puissance de la peinture. Si elle n'a qu'un moment, elle concentre l'effet de ce moment; le peintre est bien plus maître de ce qu'il veut exprimer que le poète ou le musicien livré à des interprètes; en un mot, si son souvenir ne s'exerce pas sur autant de parties, il produit un effet parfaitement un et qui peut satisfaire complètement; en outre, l'ouvrage du peintre n'est pas soumis aux mêmes altérations, quant à la manière dont il peut être compris dans des temps différents. La mode qui change, les préjugés du moment, peuvent faire envisager différemment sa valeur; mais enfin il est toujours le même; il reste tel que l'artiste a voulu qu'il fût, tandis qu'il n'en est pas de même d'un ouvrage livré à l'interprétation, comme les ouvrages de théâtre. Le sentiment de l'artiste n'étant plus là pour guider les acteurs ouïes chanteurs, l'exécution ne peut plus répondre à l'intention primitive: l'accent disparaît, et avec lui la partie la plus délicate. Heureux encore l'auteur, quand on ne mutile pas son ouvrage, affront auquel il est exposé même de son vivant! Le changement seul d'un acteur change toute la physionomie.
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21 octobre.—Les Arago[201], Bixio, etc., dînaient chez Mme Villot; j'y étais invité, mais je vis encore un peu de régime et n'y ai été qu'après.
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22 octobre.—Villot et sa femme venus, en arrivant de Paris, lui du moins. Je devais y aller le soir, mais j'ai préféré une grande promenade ravissante vers Draveil.
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23 octobre.—Dîné chez les Barbier, sorti vers dix heures pendant que tout le monde était occupé à jouer, et j'ai fait, par le plus beau clair de lune, la même promenade que la veille, mais encore plus charmante.
Promenade dans la forêt avec Jenny.
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Lundi 24 octobre.—Travaillé jusqu'à quatre heures; je ne suis sorti qu'à peine une heure, mais j'en ai joui délicieusement. Descendu par la ruelle, le long du jardin Barbier. Admiré les grands arbres près du bord de la Seine. Mille aspects charmants de la pente de Champrosay, etc.
C'est bien là qu'on sent l'impuissance de l'art d'écrire. Avec un pinceau, je ferai sentir à tout le monde ce que j'ai vu, et une description ne montrera rien à personne.
Le soir, encore vers Draveil; mais le brouillard s'étendait sur toute la vallée de la Seine, et la lune se levait si tard que je n'ai pu en jouir.
Depuis deux ou trois jours, les journées sont si ravissantes que je passerais volontiers tout le temps à ma fenêtre. Je suis sorti quelques instants par le jardin et j'ai été m'asseoir avec enchantement, sous ce soleil si doux, en face de Trousseau.
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Mardi 25 octobre.—Je n'écris pas tous ces jours-ci, parce que j'ai trop à écrire. Le temps est si rempli par mon travail et un peu de promenade, que quand je me mets à en écrire trop long ici, je n'ai plus le même entrain pour travailler.
J'ai tenu la petite Sainte Anne la matinée, en entremêlant le travail de petites promenades dans le jardin. J'adore ce petit potager: cette vigne jaunissante, ces tomates le long du mur, ce soleil doux sur tout cela, me pénètrent d'une joie secrète, d'un bien-être comparable à celui qu'on éprouve quand le corps est parfaitement en santé. Mais tout cela est fugitif; je me suis trouvé une multitude de fois dans cet état délicieux, depuis les vingt jours que je passe ici.
Il semble qu'il faudrait une marque, un souvenir particulier pour chacun de ces moments, ce soleil qui envoie les derniers rayons de l'année sur ces fleurs et sur ces fruits, cette belle rivière que je voyais aujourd'hui et hier couler si tranquillement en réfléchissant le ciel du couchant, et la poétique solitude de Trousseau, ces étoiles que je vois dans mes promenades de chaque soir briller comme des diamants au-dessus et à travers les arbres de la route.
Le soir, chez Mine Barbier, où elle a lu des Mémoires de Véron... Ai-je été trop sévère en en parlant il y a deux ou trois jours? Quoique je ne connaisse encore que ces passages détachés, je ne le pense pas.
Qu'est-ce que les mémoires d'un homme vivant sur des vivants comme lui? Ou il faut qu'il se mette tout le monde à dos en disant sur chacun ce qu'il y a à dire, et un pareil projet mènerait loin, ou il prendra le parti de ne dire que du bien de tous ces gens qu'il coudoie et avec lesquels il se rencontre à chaque moment. De là la fastidieuse nécessité d'appeler à son secours les anecdotes qui traînent partout, ou qui, pour lui avoir été communiquées, n'en sont pas plus intéressantes, parce que tout cela ne se tient point, en un mot que ce ne sont pas ses mémoires, c'est-à-dire ses véritables et sincères jugements sur les hommes de son temps. Ajoutez à cela l'absence de toute composition et la banalité du style, que Barbier admire pourtant beaucoup.
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Mercredi 26 octobre.—Le Spectateur parle de ce qu'il appelle génies de premier ordre, tels que Pindare, Homère, la Bible,—confus au milieu de choses sublimes et inachevées,—Shakespeare, etc. puis de ceux dans lesquels il voit plus d'art, tels que Virgile, Platon, etc..
Question à vider! Y a-t-il effectivement plus s'émerveiller dans Shakespeare, qui mêle à des traits surprenants de naturel des conversations sans goût et interminables, que dans Virgile et Racine, où toutes ces inventions sont à leur place et exprimées avec une forme convenable? Il me semble que le dernier cas est celui qui offre le plus de difficultés; car vous n'exceptez pas ceux de ces divers génies qui sont plus conformes à ce que le Spectateur appelle les règles de l'art, de vérité et de vigueur dans leurs peintures.
À quoi servirait le plus beau style et le plus fini sur des pensées informes ou communes? Les premiers de ces hommes remarquables sont peut-être comme ces mauvais sujets auxquels on pardonne de grandes erreurs en faveur de quelques bons mouvements. C'est toujours l'histoire de l'ouvrage fini comparé à son ébauche—dont j'ai déjà parlé,—du monument qui ne montre que ses grands traits principaux, avant que l'achèvement et le coordonnement de toutes les parties lui aient donné quelque chose déplus arrêté et par conséquent aient circonscrit l'effet sur l'imagination, laquelle se plaît au vague et se répand facilement, et embrasse de vastes objets sur des indications sommaires. Encore, dans l'ébauche du monument, relativement à ce qu'il présentera définitivement, l'imagination ne peut-elle concevoir de choses trop dissemblables avec ce que sera l'objet terminé, tandis que dans les ouvrages des génies à la Pindare, il leur arrive de tomber dans des monstruosités, à côté des plus belles conceptions... Corneille est plein de ces contrastes; Shakespeare de même... Mozart n'est point ainsi, ni Racine, ni Virgile, ni l'Arioste. L'esprit ressent une joie continue, et, tout en jouissant du spectacle de la passion de Phèdre ou de Didon, il ne peut s'empêcher de savoir gré de ce travail divin qui a poli l'enveloppe que le poète a donnée à ses touchantes pensées. L'auteur a pris la peine qu'il devait prendre pour écarter du chemin qu'il me fait parcourir ou de la perspective qu'il me montre, tous les obstacles qui m'embarrassent ou qui m'offusquent.
Si des génies tels que les Homère et les Shakespeare offrent des côtés si désagréables, que sera-ce des imitateurs de ce genre abandonné et sans précision? Le Spectateur les tance avec raison, et rien n'est plus détestable; c'est de tous les genres d'imitation le plus sot et le plus maladroit. Je n'ai pas dit que c'est surtout comme génies originaux que le Spectateur exalte les Homère et les Shakespeare; ceci serait l'objet d'un autre examen, dans leur comparaison avec les Mozart et les Arioste, qui ne me paraissent nullement manquer d'originalité, bien que leurs ouvrages soient réguliers.
Rien n'est plus dangereux que ces sortes de confusions pour les jeunes esprits, toujours portés à admirer ce qui est gigantesque plus que ce qui est raisonnable. Une manière boursouflée et incorrecte leur paraît le comble du génie, et rien n'est plus facile que l'imitation d'une semblable manière... On ne sait pas assez que les plus grands talents ne font ne ce qu'ils peuvent faire; là où ils sont faibles ou ampoulés, c'est que l'inspiration n'a pu les suivre, ou plutôt qu'ils n'ont pas su la réveiller, et surtout contenir dans de justes bornes. Au lieu de dominer leur sujet, ils ont été dominés par leur fougue ou par le certaine impuissance de châtier leurs idées, Mozart pourrait dire de lui-même, et il l'eût dit probablement en style moins ampoulé:
Je suis maître de moi, comme de l'univers.
Monté sur le char de son improvisation, et semblable à Apollon au plus haut de sa carrière, comme au début ou à la fin, il tient d'une main ferme les rênes de ses coursiers, et dispense partout la lumière.
Voilà ce que les Corneille, emportés par des bonds irréguliers, ne savent pas faire, de sorte qu'ils vous surprennent autant par leurs chutes soudaines que par les élans qui les font gravir de sublimes hauteurs.
Il ne faut pas avoir trop de complaisance, dans les génies singuliers, pour ce qu'on appelle leurs négligences, qu'il faut appeler plutôt leurs lacunes; ils n'ont pu faire que ce qu'ils ont fait. Ils ont souvent dépensé beaucoup de sueurs sur des passages très faibles ou très choquants. Ce résultat ne semble point rare chez Beethoven, dont les manuscrits sont aussi raturés que ceux de l'Arioste.
Il doit arriver souvent chez ces hommes que les beautés viennent les chercher, sans qu'ils y pensent, et qu'ils passent au contraire un temps considérable à en atténuer l'effet par des redites et des amplifications déplacées.
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Jeudi 27 octobre.—Impossibilité de travailler!... Est-ce mauvaise disposition, ou bien l'idée que je pars après-demain?
Promenades dans le jardin, et surtout station sous les peupliers de Ba vet; ces peupliers et surtout les peupliers de Hollande, jaunissant par l'automne, ont pour moi un charme inexprimable. Je me suis étendu à les considérer, se détachant sur le bleu du ciel, à voir leurs feuilles s'enlever au vent et tomber près de moi. Encore un coup, le plaisir qu'ils me faisaient tenait à mes souvenirs et au souvenir des mêmes objets, vus dans des temps où je sentais près de moi des êtres aimés.
Ce sentiment est le complément de toutes les jouissances que peut donner le spectacle de la nature; je l'éprouvais l'année dernière, à Dieppe, en contemplant la mer: ici de même. Je ne pouvais m'arracher de cette eau transparente sous ces saules, et surtout de la vue du grand peuplier et des peupliers de Hollande.
Contribué, en rentrant au jardin, à achever notre vendange. Le soleil, quoique vif, me remplissait de bien-être.
Je quitte ceci sans répugnance pour le travail et la vie que je vais retrouver à Paris, mais sans lassitude, et sentant à merveille que je pourrais passer aussi bien plus de temps au milieu d'une solitude si paisible et dépourvue de ce qu'on appelle des distractions. Pendant que j'étais couché sous ces chers peupliers, j'apercevais au loin, sur la route et au-dessus de la haie de Ba vet, passer les chapeaux et les figures des élégants traînés dans leurs calèches que je ne voyais pas à cause de la haie, allant à Soisy ou en revenant, et occupés à chercher la distraction chez leurs connaissances réciproques, faire admirer leurs chevaux et leurs voitures et prendre part à l'insipide conversation dont se contentent les gens du monde... Ils sortent de leurs demeures, mais ils ne peuvent se fuir eux-mêmes; c'est en eux que réside ce dégoût pour tout délassement véritable, et l'implacable paresse, qui les empêche de se créer de véritables plaisirs.
Le soir, je voulais aller chez Barbier; dans la journée chez Mme Villot et le maire: une délicieuse paresse m'en a empêché... Celle-là est excusable, puisque j'y trouvais du plaisir.
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Vendredi 28 octobre.—Ce matin, levé comme à l'ordinaire, mais plein de l'idée que je n'avais à faire que mes paquets... J'ai savouré de nouveau le plaisir de ne rien faire.
Après avoir fait cent tours et regardé mes peintures, je me suis enfoncé dans mon fauteuil, au coin de mon feu et dans ma chambre; j'ai mis le nez dans les Nouvelles russes[202]; j'en ai lu deux: le Fataliste et Dombrowski, qui m'ont fait passer des moments délicieux. À part les détails de mœurs que nous ne connaissons pas, je soupçonne qu'elles manquent d'originalité. On croit lire des nouvelles de Mérimée, et comme elles sont modernes, il n'y a pas difficulté à être persuadé que les auteurs les connaissent. Ce genre un peu bâtard fait éprouver un plaisir étrange, qui n'est pas celui qu'on trouve chez les grands auteurs... Ces histoires ont un parfum de réalité[203] qui étonne; c'est ce sentiment qui a surpris tout le monde, quand sont apparus les romans de Walter Scott; mais le goût ne peut les accepter comme des ouvrages accomplis.
Lisez les romans de Voltaire, Don Quichotte, Gil Blas... Vous ne croyez nullement assister à des événements tout à fait réels, comme serait la relation d'un témoin oculaire... Vous sentez la main de l'artiste et vous devez la sentir, de même que vous voyez un cadre à tout tableau. Dans ces ouvrages, au contraire, après la peinture de certains détails qui surprennent par leur apparente naïveté, comme les noms tout particuliers des personnages, des usages insolites, etc., il faut bien en venir à une fable plus ou moins romanesque qui détruit l'illusion. Au lieu de faire une peinture vraie sous les noms de Damon et d'Alceste, vous faites un roman comme tous les romans, qui paraît encore plus tel, à cause de la recherche de l'illusion portée seulement dans des détails secondaires. Tout Walter Scott est ainsi. Cette apparente nouveauté a plus contribué à son succès que toute son imagination, et ce qui vieillit aujourd'hui ses ouvrages et les place au-dessous des fameux que j'ai cités, c'est précisément cet abus de la vérité dans les détails. (Se rattacherait à L'article sur l'imitation, plus haut.)
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Paris, samedi 29 octobre.—Parti pour Paris à onze heures par l'omnibus du chemin de fer de Lyon. Trouvé Minoret jusqu'à Draveil.
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Dimanche 30 octobre.—Travaillé à retoucher les tableaux qu'on m'a demandés. Les occupations que je trouve ici vont bien interrompre toutes ces écritures; je le regrette; elles fixent quelque chose de ce qui passe si vite, de tous ces mouvements de chaque jour dans lesquels on retrouve ensuite des encouragements ou les consolations.
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Lundi 31 octobre.—Le pauvre Zimmermann[204] mort; j'ai passé chez lui un instant, et n'ai pu rester. J'avais donné rendez-vous à Andrieu et j'étais impatient de retourner à mon travail. Je n'y suis arrivé que vers une heure.
[184] Voir Catalogue Robaut, nos 1214 à 1220.
[185] Malgré ses relations mondaines avec Halévy, Delacroix conservait toute sa liberté d'appréciation à son égard. Nous avons cité dans notre Étude le fragment de lettre dans lequel Delacroix donne son opinion sur la Juive. Il y félicite le chanteur Nourrit d'avoir «répandu de l'intérêt sur une pièce comme la Juive qui en a grand besoin, au milieu de ce ramassis de friperies qui est si étranger à l'art».
[186] Ce tableau est connu sous le nom d'Éducation de la Vierge. L'idée première lui en vint à Nohant chez George Sand, et sa correspondance relate les circonstances dans lesquelles il le fit. (Voir Catalogue Robaut, n° 1193.)
[187] Le Christ sur le lac de Génézareth. (Voir Catalogue Robaut, n° 1214 à 1220.)
[188] Nous trouvons dans un fragment d'album publié dans le livre de M. Piron le passage suivant: «Le titre de dictionnaire est bien ambitieux pour un ouvrage sorti de la tête d'une seule personne et n'embrassant naturellement que ce qu'il est possible à un homme d'embrasser de connaissances; si l'on ajoute à cela que ses connaissances sont loin d'être complètes et sont même très insuffisantes en ce qui touche un nombre considérable d'objets importants qui ressortent de la matière traitée.» (Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre.)
[189] Commune de Ris-Orangis, près de Corbeil.
[190] Le général de division Parchappe avait fait les campagnes du premier Empire, puis les campagnes d'Afrique de 1839 à 1841. Mis à la retraite en 1851, il s'était fait nommer député au Corps législatif.
[191] Il s'agit ici des lamentables restaurations que M. Villot fit subir à certaines toiles du Musée du Louvre.
[192] Nous avons tenté dans notre Étude de résumer les idées du maître sur ce point intéressant d'esthétique. Ce passage et tout ce qui suit constituent l'un des morceaux les plus importants sur lesquels nous nous soyons appuyé.
[193] Francis Petit, l'expert bien connu, qui figure au testament de Delacroix.
[194] On sait que Delacroix laissa par testament à Jenny Le Guillou une somme de cinquante mille francs, en outre de ce qui serait à sa convenance dans son mobilier, et du beau portrait qu'elle-même légua à sa mort au Musée du Louvre.
[195] Mémoires d'un bourgeois de Paris.
[196] George Sand.
[197] Ce jugement dans lequel Delacroix réunit Véron, Dumas et George Sand, rappelle un fragment d'étude de Barbey d'Aurevilly sur George Sand, où il parle de cette littérature dont elle a fait métier et marchandise. Nul passage dans le Journal du maître ne nous semble mieux venir à l'appui de ce que nous avons dit dans notre Étude à propos de ses appréciations sur les contemporains.
[198] Pécourt, peintre demeuré obscur.
[199] Rubens est certainement celui de tous les peintres qu'il a le plus constamment vanté.
[200] Voir l'étude qu'il consacra à ce maître. Elle fut publiée dans le Plutarque français et réunie aux autres fragments critiques dans le volume de M. Piron, déjà cité.
[201] François Arago venait de mourir le 2 octobre 1853. En mentionnant les Arago, Delacroix veut parler ici de ses deux fils, Emmanuel et Alfred Arago, et de ses deux frères survivants, Jacques et Étienne Arago.
[202] Les Nouvelles russes, de Nicolas Gogol, avaient été en 1845 traduites et publiées par M. L. Viardot.
[203] Il est intéressant de remarquer ici comment Delacroix a su, d'un mot caractéristique, définir et analyser cette littérature russe qui faisait alors une timide apparition et qui allait soulever vingt ans plus tard un si grand mouvement de curiosité.
[204] Zimmermann (1785-1853), compositeur, élève de Boïeldieu, fut de 1816 à 1848, professeur de piano au Conservatoire.
Vendredi 4 novembre.—Toute cette semaine, repris avec beaucoup d'ardeur les parties à corriger ou à achever à l'Hôtel de ville.
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Samedi 5 novembre.—Sur le fléau des longs articles. Les hommes qui savent ce qu'ils ont à dire écrivent bien.
—Sur la facilité des femmes à écrire. Voir antérieurement dans ce calepin. Ce serait sur les difficultés supérieures que présente la peinture. Le mot de Chardin et de Titien: Toute la vie pour apprendre... Au reste, les difficultés sont relatives à la constitution particulière des esprits.
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Lundi 7 novembre.—Dîné chez Pierret avec Préault. Je crains, pour ce pauvre garçon, qu'on ne le couche en joue pour les filles de la maison.
J'étais déjà fatigué de ma journée.
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Mardi 8 novembre.—Je me suis reposé tout ce jour; je crains mes malaises de l'estomac.
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Jeudi 10 novembre.—Voici un savant américain (Moniteur de ce jour) qui, à la suite de sondages entrepris et exécutés dans plusieurs points de la mer, établit que la lune n'influe nullement sur les marées, comme les savants de toutes les écoles se sont accordés pour le croire. Quel scandale! Je les vois d'ici lever les épaules avec un souverain mépris pour la théorie de ce faux frère, qui vient les déranger dans les assertions et ébranler la foi dans les anciens. Selon l'Américain, le fond de la mer est rempli d'inégalités comme la surface de la terre, ce qui ne surprendra personne apparemment; mais il ajoute que les volcans sous-marins creusent çà et là de temps en temps d'épouvantables cavernes qui attirent et qui rejettent les eaux, et sont cause des marées. Je ne suis ni pour ni contre la lune, mais la théorie nouvelle me semble bien hasardée. Comment s'expliquer la régularité des marées avec ces cavernes qui sont creusées par des accidents irréguliers, comme sont les explosions de volcans? Je suis néanmoins bien aise qu'il vienne de temps en temps quelque homme assez hardi pour rompre en visière à ces docteurs si sûrs de doctrines qu'ils n'ont pas inventées, en étant incapables, et qui jurent, les yeux fermés, sur la parole de leur maître.
Il y avait dans le même journal, hier ou avant-hier, une autre bourde bien plus forte à propos de la corruption que doivent engendrer dans les eaux de la mer les cadavres qui y ont trouvé leur tombeau depuis des siècles. Il prétend, si je ne me trompe, que toute cette corruption est partout, que la terre n'est qu'un véritable charnier où les fleurs elles-mêmes naissent de la corruption; il oublie aussi que, même en lui accordant que la mer, les eaux enfin n'absorbent ou ne transforment point suffisamment les matières corrompues, tous ces corps n'y restent pas plus à l'état de cadavres que la viande chez les boucliers, ou un animal mort dans un bois. La mer est peuplée d'espèces assez voraces et assez nombreuses pour faire disparaître promptement la dépouille des pauvres diables qui laissent leur vie dans les flots. Il explique par la même cause la phosphorescence des eaux de la mer: «On sait, dit-il, que le phosphore est engendré par la corruption.» Il sait cela... et il ne voit pas avec ses petites lunettes d'autre moyen pour la nature de produire cet effet... Nous concluons toujours d'après ce que nous savons, et nous savons fort peu... Et qui lui dit que c'est le phosphore qui produit ces clartés singulières qu'on remarque autour des bateaux et des rames en mouvement? De ce que le phosphore a une lumière sans chaleur, ce qui est aussi le propre de ces effets sur les flots, quand ils sont troublés dans de certaines conditions, mon savant et tous les savants ont décidé que le phosphore seul pouvait produire un semblable effet. C'est comme s'ils disaient: Les savants se coudoient dans l'antichambre, etc.
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Vendredi 11 novembre.—Retourné au conseil; ma mauvaise disposition se passe un peu.
L'amour est comme ces souverains qui s'endorment dans la prospérité, et je n'entends pas par là qu'il éteigne quand ses faveurs sont trop peu disputées, etc.
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Lundi 14 novembre.—Quoique souffrant, ou plutôt pour me remettre au grand air, après avoir passé toute la matinée à paresser et à lire les histoires de P... que j'aime beaucoup et qui m'impressionnent dans un certain sens, j'ai été à l'Hôtel de ville vers deux heures, après avoir acheté avec Jenny l'écharpe et le gilet bleu.
J'ai fait presque tout à pied, y compris le retour par le faubourg Saint-Germain, pour acheter des gants; j'ai acheté la gravure de Piranesi[205], grand intérieur d'église très frappant. J'ai vu encore, en passant à la tour Saint-Jacques, retirer des os en quantité et encore juxtaposés. L'esprit aime ces spectacles et ne peut s'en rassasier. En passant devant la boutique d'Hetzel[206], accroché par Silvestre[207], qui m'a fait entrer.
Avant dîner, Mme Pierret et Marie: c'est le fameux jour de fête!
Le soir, après mon dîner, Riesener est venu et est resté assez tard. Il me conseille de publier mes croquis au moyen de la photographie; j'avais eu déjà cette pensée, qui serait féconde[208].
Il m'a parlé du sérieux avec lequel le bon Durieu et son ami qui l'aidait dans ses opérations parlent des peines qu'ils se donnent et s'attribuent une grande part de succès dans ces dites opérations ou plutôt dans leur résultat.
Ce n'est qu'en tremblant que Riesener leur demandait si décidément il pouvait sans indiscrétion et sans être accusé de plagiat, se servir de leurs photographies pour en faire des tableaux. J'ai été moi-même témoin chez Pierret, lundi dernier, de la bonhomie avec laquelle il s'applaudissait du succès, en voyant mes exclamations et mon admiration qu'il prenait pour lui-même.
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Mardi 15 novembre.—Je suis souffrant de l'estomac depuis huit jours, et je ne fais rien. Ce matin, je vais mieux et je jouis encore ce jour d'une délicieuse paresse au coin de mon feu, comme pour m'indemniser du regret de perdre mon temps. Je suis entouré de mes calepins des années précédentes; plus ils se rapprochent du moment présent et plus j'y vois devenir rare cette plainte éternelle contre l'ennui et le vide que je ressentais autrefois. Si effectivement l'âge me donne plus de gaieté et de tranquillité d'esprit, ce sera pour le coup une véritable compensation des avantages qu'il m'enlève.
Je lisais dans l'agenda de 1849 que le pauvre Chopin, dans une de ces visites que je lui faisais fréquemment alors, et quand sa maladie était déjà affreuse, me disait que sa souffrance l'empêchait de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui dis à ce sujet que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il me répondit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouirez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sérénité qui est un privilège rare et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»
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Jeudi 17 novembre.—La bonne Alberthe m'a envoyé une place pour la Cenerentola[209]. J'ai passé une soirée vraiment agréable; j'étais plein d'idées, et la musique, le spectacle y ont aidé.
J'ai remarqué là combien, dans les étoffes de satin, le ton même de l'objet ne se trouve qu'immédiatement à côté du luisant; de même dans la robe des chevaux.
En présence de cette jolie pièce, de ces passages si fins, de cette musique que je sais par cœur, je voyais l'indifférence sur presque toutes ces figures de gens ennuyés, qui ne viennent là que par ton, ou seulement pour entendre l'Alboni. Le reste est un accessoire, et ils n'y assistent qu'en bâillant. Je jouissais de tout... Je me disais: «C'est pour moi qu'on joue ce soir, je suis seul ici; un enchanteur a eu la complaisance de placer près de moi jusqu'à des fantômes de spectateurs, pour que l'idée de mon isolement ne nuise pas à mon plaisir; c'est pour moi qu'on a peint ces décorations et taillé ces habits, et, quant à la musique, je suis seul à l'entendre.»
La réforme du costume s'est étendue jusqu'à supprimer tout ce qui est caricature ingénieuse, inhérente au fond même du sujet. Le costumier se croit exact en donnant à Dandini un costume très ponctuel de grand seigneur du temps de Louis XV; le prince de même; vous vous croyez à une pièce de Marivaux. Avec Cendrillon, nous sommes dans le pays des fées. Alidor a un costume noir, d'avoué.
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Samedi 19 novembre.—J'ai vu ce matin Fleury[210] et Halévy, puis Gisors.
Je vois ce soir, chez Gihaut, les photographies de la collection Delessert[211], d'après Marc-Antoine[212]. Faut-il absolument admirer éternellement comme parfaites ces images pleines d'incohérences, d'incorrections, qui ne sont pas toutes l'ouvrage du graveur? Je me rappelle encore la manière désagréable dont j'en ai été affecté, ce printemps, quand je les comparais, à la campagne, à des photographies d'après nature.
J'ai vu le Repas chez Simon, gravure reproduite et très estimée. Rien de plus froid que cette action! La Madeleine, plantée de profil devant le Christ, lui essuyant à la lettre les pieds avec de grands rubans qui lui pendent de la tête, et que le graveur nous donne pour des cheveux. Rien de l'onction que comporte un tel sujet! Rien de la fille repentante, de son luxe et de sa beauté mise aux pieds du Christ, qui devrait bien, au moins par son air, lui témoigner quelque reconnaissance, ou du moins qu'il la voit avec indulgence et bonté; les spectateurs aussi froids, aussi hébétés que ces deux personnages capitaux. Ils sont tellement séparés les uns des autres, sans qu'un spectacle si extraordinaire les rapproche ou les groupe, comme pour les voir de plus près, ou pour se communiquer naturellement ce qu'ils en pensent. Il y en a un, le plus rapproché du Christ, dont le geste est ridicule et sans objet. Il paraît embrasser la table d'un seul de ses bras. Son bras paraît plus large que la table tout entière, et cette incorrection, que rien ne motive dans l'endroit le plus apparent du tableau, augmente la bêtise de tout le reste. Comparez à cette sotte représentation du sujet le plus touchant de l'Évangile, le plus fécond en sentiments tendres et élevés, en contrastes pittoresques ressortant des natures différentes mises en contact, de cette belle créature dans la fleur de la jeunesse et de la santé, de ces vieillards et de ces hommes faits, en présence desquels elle ne craint pas d'humilier sa beauté et de confesser ses erreurs, comparez, dis-je, ce qu'a fait de cela le divin Raphaël avec ce qu'en a fait Rubens. Il n'a manqué aucun trait... La scène se passe chez un homme riche: des serviteurs nombreux entourent la table; le Christ, à la place la plus apparente, à la sérénité convenable. La Madeleine[213], dans l'effusion de ses sentiments, traîne dans la poussière ses robes de brocart, ses voiles, ses pierreries; ses cheveux d'or ruisselant sur ses épaules et répandus confusément sur les pieds du Christ, ne sont pas un accessoire vain et sans intérêt. Le vase de parfums est le plus riche qu'il a pu imaginer; rien n'est trop beau ni trop riche de ce qui doit être mis aux pieds de ce maître de la nature, qui s'est fait un maître indulgent pour nos erreurs et pour notre faiblesse. Et les spectateurs peuvent-ils assister avec indifférence à la vue de cette beauté prosternée et en larmes, de ces épaules, de cette gorge, de ces yeux brillants et doucement élevés? Ils se parlent, ils se montrent, ils regardent tout cela avec des gestes animés, les uns avec l'air de l'étonnement ou du respect, les autres avec une surprise mêlée de malice. Voilà la nature, et voilà le peintre! Nous acceptons tout ce que la tradition nous présente comme consacré, nous voyons par les yeux des autres; les artistes sont pris les premiers et plus dupes que le public moins intelligent, qui se contente de ce que les arts lui présentent dans chaque époque comme du pain du boulanger. Que diriez-vous de ces pieux imbéciles qui copient sottement ces inadvertances du peintre d'Urbin, et les érigent en sublimes beautés? de ces malheureux qui, n'étant poussés par aucun sentiment, s'attachent aux côtés critiquables ou ridicules du plus grand talent, pour les imiter sans cesse, sans comprendre que ces parties faibles ou négligées sont l'accompagnement regrettable des belles parties qu'ils ne peuvent atteindre?
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Dimanche 20 novembre.—Rubens n'est pas simple, parce qu'il n'est pas travaillé.
J'ai été voir la bonne Alberthe, que j'ai trouvée sans feu, dans sa grande chambre d'alchimiste, et dans une de ces toilettes bizarres, qui la font ressembler à une magicienne. Elle a toujours eu du goût pour cet appareil nécromancien, même dans le temps où sa beauté était sa plus véritable magie. Je me rappelle encore cette chambre tapissée de noir et de symboles funèbres, sa robe de velours noir et ce cachemire rouge roulé autour de sa tête, toutes sortes d'accessoires qui, mêlés à ce cercle d'admirateurs qu'elle semblait tenir à distance, m'avaient passagèrement monté la tète... Où est le pauvre Tony?... Où est le pauvre Beyle?... Elle raffole aujourd'hui des tables tournantes: elle m'en a conté des choses incroyables. Les esprits se logent là dedans; vous forcez à vous répondre à votre gré, tantôt l'esprit de Napoléon, tantôt celui d'Haydn et de tant d'autres! Je cite les deux qu'elle m'a nommés... Comme tout se perfectionne!... Les tables vont aussi faisant du progrès! Dans les commencements, elles frappaient un certain nombre de coups, qui voulaient dire oui ou non, ou bien l'âge qu'on avait, ou le quantième du mois où tel événement s'accomplirait. Depuis, on en a fabriqué tout exprès qui ont au centre une aiguille de bois, qui va tour à tour se fixer sur les lettres de l'alphabet tracées en cercle, en les choisissant, bien entendu, avec le plus grand à propos, pour former des phrases d'un profond admirable, en manière d'oracles. On a encore dépassé ce point de leur éducation déjà assez surprenant: on se place sous la main une petite planche à laquelle est adapté un crayon, et en s'appuyant ainsi armé sur la table inspirée, le crayon trace de lui-même des paroles et des discours entiers. Elle m'a parlé de gros manuscrits dont les tables sont les auteurs, et qui feront sans doute la fortune de ces gens assez doués de fluide pour donner à la matière tout cet esprit. On sera ainsi un grand homme à bon marché.
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Mardi 22 novembre.—Mal disposé pour le travail.
Je suis allé vers trois heures au Musée. Vivement impressionné par les dessins italiens du quinzième siècle et du commencement du seizième siècle.—Tête de religieuse morte ou mourante, de Vanni, dessin de Signorelli: hommes nus.—Petit torse de face: ancienne école florentine.—Dessins de Léonard de Vinci[214].
J'ai remarqué pour la première fois ceux du Carrache, pour les grisailles du palais Farnèse[215]: l'habileté y domine le sentiment; le faire, la touche l'entraînent malgré lui; il en sait trop, et n'étudiant plus, il ne découvre plus rien de nouveau et d'intéressant. Voilà l'écueil du progrès dans les arts, et il est inévitable. Toute cette école est de même. Têtes de Christ et autres, du Guide[216], où, malgré l'expression, la grande habileté de crayon est plus surprenante encore que l'expression. Que dire alors de ces écoles d'aujourd'hui, qui ne s'occupent que de cette mensongère habileté, et qui la recherchant? Dans les Léonard surtout, la touche ne se voit pas, le sentiment seul arrive à l'esprit. Je me rappelle encore le temps qui n'est pas loin où je me querellais sans cesse de ne pouvoir parvenir à cette dextérité dans l'exécution que les écoles habituent malheureusement les meilleurs esprits à regarder comme le dernier terme de l'art. Cette pente à imiter naïvement et par des moyens simples, a toujours été la mienne, et j'enviais au contraire la facilité de pinceau, la touche coquette des Bonington[217] et autres: je cite un homme rempli de sentiment, mais sa main l'entraînait, et c'est ce sacrifice des plus nobles qualités à une malheureuse facilité, qui fait déchoir aujourd'hui ses ouvrages, et les marque d'un cachet de faiblesse, comme ceux des Vanloo.
Il y a de quoi beaucoup réfléchir sur cette visite pie j'ai faite hier, et il serait bon de la renouveler de temps en temps.
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Mercredi 23 novembre.—Dîné chez Boissard avec Arago et une petite dame Aubernon[218], qui fait de l'esprit et qui en a. Le pauvre Chenavard devait venir; il est très entrepris de sa maladie de larynx, et inspire des craintes. Boissard, souffrant de névralgie, est triste comme un homme pris au piège.
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Jeudi 24 novembre.—Promenade le soir dans la galerie Vivienne, où j'ai vu des photographies chez un libraire. Ce qui m'a attiré, c'est l'Élévation en croix[219] de Rubens, qui m'a beaucoup intéressé: les incorrections, n'étant plus sauvées par le faire et la couleur, paraissent davantage.
La vue ou plutôt le souvenir de mon émotion devant ce chef-d'œuvre m'ont occupé tout le reste de la soirée, d'une manière charmante. Je pense, par forme de contraste, à ces dessins du Carrache, que je voyais avant-hier: j'ai vu des dessins de Rubens pour ce tableau; certes ils ne sont pas consciencieux, et il s'y montre lui-même plus que le modèle qu'il avait sous les yeux; mais telle est l'impulsion de cette force secrète, qui est celle des hommes à la Rubens; le sentiment particulier domine tout et s'impose au spectateur. Ses formes, au premier coup d'œil, sont aussi banales que celles du Carrache, mais elles sont tout autrement significatives... Carrache grand esprit, grand talent, grande habileté, je parle au moins de ce que j'ai vu, mais rien de ce qui transporte et donne des émotions ineffaçables!
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Vendredi 25 novembre.—Visite du ministre Fortoul et du préfet, à l'Hôtel de ville.
Le soir, ce terrible Dumas, qui ne lâche pas sa proie est venu me relancer à minuit, son cahier de papier blanc à la main... Dieu sait ce qu'il va faire des détails[220] que je lui ai donnés sottement! Je l'aime beaucoup, mais je ne suis pas formé des mêmes éléments, et nous ne recherchons pas le même but. Son public n'est pas le mien; il y en a un de nous qui est nécessairement un grand fou.
Il me laisse les premiers numéros de son journal, qui est charmant.
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Samedi 26 novembre.—J'ai le torticolis; le temps est sombre; je me promène dans mon atelier ou je dors.
Fait quelques croquis d'après la suite flamande des Métamorphoses.
A quatre heures été chez Rivet, que j'ai trouvé plus affectueux que jamais. Il me parle avec grand plaisir de la répétition du Christ au tombeau, de Thomas[221].
Le soir, Lucrezia Borgia[222]: je me suis amusé d'un bout à l'autre, encore plus que l'autre jour, à la Cenerentola. Musique, acteurs, décorations, costumes, tout cela m'a intéressé. J'ai fait réparation, dans cette soirée, à l'infortuné Donizetti, mort à présent, et à qui je rends justice, imitant en cela le commun des mortels, hélas! et même les premiers parmi eux. Ils sont tous injustes pour le talent contemporain. J'ai été ravi du chœur d'hommes en manteau, dans la charmante décoration de l'escalier du jardin au clair de lune. Il y a des réminiscences de Meyerbeer, au milieu de cette élégance italienne, qui se marient très bien au reste. Ravi surtout de l'air qui suit, chanté délicieusement par Mario: autre injustice réparée; je le trouve charmant aujourd'hui. Cela ressemble à ces amours qui vous prennent tout d'un coup, après des années, pour une personne que vous étiez habitué à voir tous les jours avec indifférence. Voilà la bonne école de Rossini; il lui a emprunté, parmi les meilleures choses, ces introductions qui mettent le spectateur dans la disposition de l'âme où le veut le musicien. Il lui doit aussi, comme Bellini, et il ne les gâte pas, ces chœurs mystérieux dans le genre de celui que je citais... le chœur des prêtres, dans Sémiramis, etc.
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Dimanche 27 novembre.—J'ai été le soir chez la bonne Alberthe; j'avais à cœur de la remercier du plaisir qu'elle m'a procuré hier soir. Je l'ai encore trouvée seule dans sa grande chambre de magicienne. Je m'attendais, aujourd'hui dimanche, à lui voir le cercle que je trouvais habituellement chez elle, et composé de ce qu'elle appelait ses amis. Depuis qu'elle a changé de demeure, ses amis ont changé d'habitudes; quelques pas de plus, une petite pente à monter, les a tous découragés... Ils viennent le jour où elle les invite à dîner.
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Lundi 28 novembre.—Première représentation le Mauprat[223]. Toutes les pièces de Mme Sand offrent la même composition, ou plutôt la même absence de composition: le début est toujours piquant et promet de l'intérêt; le milieu de la pièce se traîne dans ce qu'elle croit des développements de caractères et qui ne sont que des moyens d'ouvrager l'action.
Il semble que dans cette pièce, comme dans les autres, à partir du deuxième acte jusqu'à la fin,—et il y en a six!—la situation ne fait pas un pas; le caractère indécrottable de son jeune homme à qui on dit sur tous les tons qu'on l'aime, ne sort pas du désespoir, de l'emportement et du non-sens. C'est juste comme dans le Pressoir.
Pauvre femme! elle lutte contre un obstacle de nature qui lui défend de faire des pièces; c'est au-dessous des plus minces mélodrames sous ce rapport; il y a des mots pleins de charme; c'est là son talent. Ses paysans vertueux sont assommants; il y en a deux dans Mauprat... Le grand seigneur est également vertueux, la jeune personne irréprochable... le rival du jeune homme, plein de convenance et de modération quand il s'agit d'instrumenter contre son rival. Le jeune homme emporté est lui-même excellent au fond. Il y a un pauvre petit chien qui amène des situations ridicules. Elle manque du tact de la scène, comme de celui de certaines convenances dans ses romans; elle n'écrit pas pour des Français, quoique en français excellent; et le public, en fait de goût, n'est pourtant pas bien difficile à présent. C'est comme Dumas qui marche sur tout, qui est toujours débraillé et qui se croit au-dessus de ce que tout le monde est habitué à respecter.
Elle a incontestablement un grand talent, mais elle est avertie, encore moins que la plupart des écrivains, de ce qui lui va le mieux. Suis-je injuste encore? Je l'aime pourtant, mais il faut dire que ses ouvrages ne dureront pas. Elle manque de goût.
—Revenu à plus d'une heure du matin. Retrouvé là mon vieux Ricourt[224]. Il me parlait et se souvient encore de l'esquisse du Satyre dans les filets[225]: il m'a parlé de ce que j'étais déjà dans ce temps lointain. Il se rappelle l'habit vert[226], les grands cheveux l'exaltation pour Shakespeare, pour les nouveautés, etc.
—Dîné à l'Hôtel de ville.—Didot m'a emmené chez lui et montré des manuscrits intéressants avec vignettes.
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Mercredi 30 novembre.—Dîné chez la princesse Marcellini. Duo de basse et de piano de Mozart, dont le commencement rappelle: Du moment qu'on aime.—Duo idem de Beethoven, celui que je connais déjà et qu'ils ont joué.
Quelle vie que la mienne[227]! Je faisais cette réflexion en entendant cette belle musique, surtout celle de Mozart qui respire le calme d'une époque ordonnée. Je suis dans cette phase de la vie où le tumulte des passions folles ne se mêle pas aux délicieuses émotions que me donnent les belles choses. Je ne sais ce que c'est que paperasses et occupations rebutantes, qui sont celles de presque tous les humains; au lieu de penser à des affaires, je ne pense qu'à Rubens ou à Mozart: ma grande affaire pendant huit jours, c'est le souvenir d'un air ou d'un tableau. Je me mets au travail comme les autres courent chez leur maîtresse, et quand je les quitte, je rapporte dans ma solitude ou au milieu des distractions, que je vais chercher, un souvenir charmant, qui ne ressemble guère au plaisir troublé des amants.
J'ai vu chez la princesse le portrait du prince Adam[228] par Delaroche[229]; on dirait le fantôme du pauvre prince, tant il semble qu'il lui ait tiré tout le sang de ses veines, et tant il lui a allongé la figure. Voilà vraiment, suivant l'expression de Delaroche lui-même, ce qu'on peut appeler de la peinture sérieuse. Je lui parlais un jour des admirables Murillo du maréchal Soult, qu'il voulait bien me laisser admirer; seulement, disait-il, ce n'est pas de la peinture sérieuse.
Je suis rentré à une heure du matin. Jenny me disait que quand on a entendu de la musique pendant une heure, c'est tout ce qu'on en peut porter. Elle a raison: c'est même beaucoup. Un air ou deux comme le duo de Mozart, et le reste fatigue et donne de l'impatience.