[56] William Hogarth, peintre et graveur, né à Londres en 1697, mort en 1764, est l'auteur d'une longue série de compositions pittoresques et originales qui eurent une vogue immense et qui lui valurent le titre de peintre du roi d'Angleterre.
[57] Cette autre phase, c'est l'École préraphaélite, dont Hunt et Millais, cités plus loin, devaient être deux des plus illustres représentants. Voici, d'une manière générale, quel jugement il porte sur elle, en caractérisant du même coup l'essence intime du génie anglais: «J'ai été frappé de cette prodigieuse conscience que ce peuple peut apporter même dans les choses d'imagination: il semble même qu'en revenant à rendre excessifs des détails, ils sont plus dans leur génie que quand ils imitaient les peintres italiens surtout et les coloristes flamands. Mais que fait l'écorce? Ils sont toujours Anglais sous cette transformation apparente. Ainsi, au lieu de faire des pastiches purs et simples des primitifs italiens, comme la mode en est venue chez nous, ils mêlent à l'imitation de la manière de ces vieilles écoles un sentiment infiniment personnel; ils y donnent l'intérêt provenant de la passion de peindre, intérêt qui manque en général à nos froides imitations des recettes et du style des écoles qui ont fait leur temps.» (Corresp., II. 191.)
[58] William-Holmant Hunt, un des chefs de l'École préraphaélite. À partir de 1850, il se lia avec Millais, et ils furent tous deux les fondateurs de cette école dont le but était de reprendre les traditions de l'art avant la Renaissance. Il avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 trois tableaux: les Moutons égarés, au sujet duquel Delacroix écrira plus loin qu'il «en a été émerveillé» la Lumière du monde, puis Claudio et Isabelle. «Singulier phénomène, disait Théophile Gautier, à propos de cette exposition de Hunt, il n'y a peut-être pas au Salon une toile déconcertant le regard autant que les Moutons égarés de Hunt. Le tableau qui parait le plus faux est précisément le plus vrai.»
[59] John Everett Millais avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 l'Ordre d'élargissent et le Retour de la colombe à l'arche.
[60] Voir t. II, p. 30, en note.
[61] Voir t. II, p. 380, en note.
[62] Voir t. II, p. 381, en note.
[63] Nous avons déjà touché dans notre annotation du deuxième volume à cette sévérité de jugement à l'égard de Th. Gautier, et nous nous sommes efforcé d'en préciser les raisons dissimulées. Il nous a paru intéressant de rapporter ici la lettre de remerciement écrite par Delacroix au critique, après la lecture de ses réflexions sur l'École française et sur notre artiste en particulier: «Mon cher Gautier, lui écrit-il le 22 septembre 1855, je lis en revenant à Paris votre article mille fois bon et bienveillant sur mon exposition. Je vous en remercie de cœur au delà de ce que je pense vous exprimer. Oui, vous devez éprouver de la satisfaction, en voyant que toutes ces folies, dont autrefois vous preniez le parti à peu près seul, paraissent aujourd'hui toutes naturelles... J'ai rencontré hier soir une femme que je n'avais pas vue depuis dix ans, et qui m'a assuré qu'en entendant lire une partie de votre article, elle avait cru que j'étais mort, pensant qu'on ne louait ainsi que les gens morts et enterrés.» (Corresp., t. II, p. 131.)
[64] Louis Janmot, dit Jan-Louis (1814-1892), peintre, élève de Victor Orsel et d'Ingres, s'adonna presque exclusivement à la peinture religieuse. La plupart de ses œuvres portent l'empreinte d'un mysticisme exalté, mais témoignent aussi trop souvent de l'insuffisance de l'artiste dans les moyens d'exécution.
[65] La célèbre tragédienne italienne, dont la réputation égala presque celle de Rachel, était alors dans tout l'éclat de son talent. Après avoir remporté en Italie les plus grands succès, elle était venue cette année même, 1855, à Paris, où elle fut accueillie avec enthousiasme.
[66] Sur Eugène Delacroix comme causeur, Baudelaire écrit: «Delacroix était, comme beaucoup d'autres ont pu l'observer, un homme de conversation; mais le plaisant est qu'il avait peur de la conversation comme d'une débauche, d'une dissipation où il risquerait de perdre ses forcée. Il commençait par vous dire, quand vous entriez chez lui: Nous ne causerons pas ce matin, ou que très peu, très peu. Et puis il bavardait pendant trois heures. Sa causerie était brillante, subtile, mais pleine de faits, de souvenirs et d'anecdotes: en somme, une parole nourrissante.»
[67] Mme de Lavalette s'était rendue célèbre par l'énergie et le dévouement dont elle avait fait preuve pour sauver son mari, le comte de Lavalette, condamné à mort par la cour d'assises de la Seine, pour s'être emparé de l'administration des Postes, au retour de l'île d'Elbe. Elle avait pénétré dans sa prison, après l'arrêt des assises, et s'était substituée à lui. Lorsqu'il apprit l'évasion du condamné, Louis XVIII ne put s'empêcher de dire: «De nous tous, Mme de Lavalette est la seule qui ait fait son devoir.»
[68] Louis Guillemardet.
[69] Félix Guillemardet, qui était mort en 1840.
[70] Mirrha, tragédie italienne d'Alfieri, où la Ristori remportait alors un éclatant succès à Paris.
[71] Justin Ouvrié (1806-1880), peintre et lithographe, élève d'Abel de Pujol et de Châtillon, auteur de nombreux tableaux, aquarelles et lithographies.
[72] Delacroix fait allusion à la série des compositions lithographiées qu'il exécuta sur le Faust en 1827 et qui eurent l'honneur de fixer l'attention du vieux Gœthe. «M. Delacroix, dit Gœthe, dans ses conversations avec Eckermann, est un grand talent, qui a dans Faust précisément trouvé son vrai aliment. Les Français lui reprochent trop de rudesse sauvage, mais ici elle est parfaitement à sa place.—De tels dessins, reprend Eckermann, contribuent énormément à une intelligence plus complète du poème.—C'est certain, dit Gœthe, car l'imagination plus parfaite d'un tel artiste nous force à nous représenter les situations comme il se les est représentées à lui-même. Et s'il me faut avouer que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais faits des scènes écrites par moi-même, à plus forte raison les lecteurs trouveront-ils toutes ces compositions pleines de vie et allant bien au delà des images qu'ils se sont créées.» (Conversations de Gœthe.)
[73] Charles-Robert Cockerell (1788-1853), architecte anglais. Il avait dans sa jeunesse parcouru l'Orient, et pratiqué à Égine et à Olympie des fouilles qui lui permirent de découvrir les beaux marbres dits phigaléens qui se trouvent actuellement au British Museum. À Naples, à Florence, à Rome, il exécuta d'importants travaux de reconstitutions archéologiques qui le rendirent rapidement célèbre. Membre de l'Académie d'architecture d'Angleterre, il fut nommé également membre associé de l'Institut de France. À Rome, il s'était lié d'intime amitié avec Ingres et les autres artistes français de la Villa Médicis.
[74] Baron Taylor (1789-1879), auteur et artiste, commissaire royal près le Théâtre-Français en 1824, explorateur et archéologue, inspecteur général des Beaux-Arts en 1848, puis membre libre de l'Académie des Beaux-Arts, occupa les fonctions les plus diverses, mais partout témoigna du goût le plus vif pour tout ce qui touche à la littérature et à l'art. C'est sous sa haute direction que furent publiés les Voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France, illustrés par l'élite de nos artistes. Philanthrope ardent, il a de plus fondé sept associations de secours mutuels, dont celle des artistes dramatiques.
[75] Voir plus haut, p. 38, en note.
1er juillet.—Toutes ces interruptions nuisent à mes petits travaux; je ne sais trop à quoi se passent mes journées. J'essaye de me rappeler mes impressions de la représentation d'Othello; je colore les croquis que j'y ai faits. Je dors encore outrageusement et à tort.
Je vais chez Halévy à six heures, par un soleil ardent. Je trouve là Gounod, les Zimmerman, Fouché, Boilay que j'aime beaucoup. Après dîner, promenade vers la rivière.
Au départ de ces messieurs, je m'esquive, pour faire une visite à Mme Parchappe, qui m'avait invité à dîner; j'y trouve Mmes Barbier et Villot.
*
2 juillet.—Le matin, je ne puis résister à faire un tour de forêt, qui ne m'a pas empêché de travailler dans la journée à l'Hamlet, aux Lions, etc.
À six heures, je vais chez Mme Barbier. Tour dans le jardin avec ces dames avant dîner; après le dîner, causerie dans le parc; bref, je m'amuse. La société des femmes a toujours, malgré ma retraite, un charme infini; quand nous remontons, je me trouve avec six femmes, assises en rond et moi avec elles.
Mme Framelli venait d'arriver et nous attendait; elle m'invite pour mercredi. Je me promène avant de rentrer, par un clair de lune magnifique.
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5 juillet.—Les dons naturels dépourvus de la culture peuvent ressembler à ce chèvrefeuille charmant de grâce, mais sans odeur, que je vois suspendu aux arbres de la forêt.
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8 juillet.—Dîner chez Barbier avec Danican, etc. Le matin avait eu lieu la scène désagréable du frère Barbier, qui les a tous vilipendés dans la rue.
Toutes mes journées sont monotones, mais remplies çà et là des plaisirs vifs que me donne la campagne; la chaleur est extrême et m'interdit presque entièrement la forêt.
*
Augerville, 12 juillet.—Parti à deux heures et demie pour Corbeil. Trouvé cet affreux G... qui me dit effrontément avoir la Jeune fille dans le cimetière[76]; je lui dis qu'elle m'avait été volée, en le regardant d'une manière qui l'a fait rougir.
De Corbeil à Malesherbes, voyagé avec une femme distinguée, dont la conversation était très bien. À Courances, elle se jette dans les bras d'une vieille paysanne qu'elle accable de caresses: c'était la bonne qui l'avait élevée; j'ai été très touché. La bonne vieille lui avait fait un cadeau qu'elle me montra: c'étaient les souliers d'un tout petit enfant, qui étaient, me dit-elle, ceux de son frère aîné, homme de soixante-quatre ans.
J'ai vu ce Gâtinais, cette vieille France toute plate, toute simple, ces diligences d'autrefois. Si je ne suis pas aussi à mon aise que dans les chemins de fer, du moins je voyage, je vois, je suis homme; je ne suis ni une boîte ni un paquet.
Je quitte ma dame à Malesherbes avec le regret de ne pas savoir son nom; je trouve là Pinson et son cabriolet découvert, dans lequel nous faisons le trajet rapidement.
Je trouve avec Berryer Mme Jaubert, bonne rencontre à la campagne, et Mme D..., avec une certaine appréhension.
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13 juillet.—Je sors le matin par le plus beau soleil. Je fais un croquis, près du pont de pierre, de la rivière fuyant au loin, un bouquet d'arbres très pittoresque sur le devant. Je me promène avec bonheur, je vais jusqu'aux rochers où le souvenir de M... me suit en dépit que j'en aie.
Je remarque dans les rochers à formes humaines et animales de nouveaux types plus ou moins ébauchés; je dessine même une espèce de sanglier et une sorte d'éléphant, nombre de corps, de contours, de têtes de taureau, etc.; on trouverait là d'excellents types d'animaux fantastiques; ces formes bizarres prennent là une vraisemblance. Étrange coïncidence! Quel caprice a présidé à la formation de ce rocher qui est tout alentour le seul de son espèce?
Dans la journée, promenade en bateau; Berryer s'obstine à vouloir nous faire passer en remontant sous le pont de pierre. Cela nous vaut un excellent exercice, qui nous met en nage et nous prépare au dîner. Nous arrivons quand il est servi déjà. Nous avons à peine le temps de changer de chemise.
Le soir, en tournant autour du château après dîner, Cadillan[77] me parle de Berryer, de sa manière de travailler, etc.
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14 juillet.—Berryer part à six heures du matin pour aller plaider à Paris. Il se flatte de revenir pour dîner ou, au pis aller, à neuf heures du soir. À notre grande surprise, comme nous étions à table, à sept heures et quelque chose, il arrive et achève de dîner avec nous; j'avais proposé à ces dames de retarder le dîner.
C'est un tour de force étonnant. Arrivé à Paris et au Palais à onze heures et demie, il plaide immédiatement pendant deux heures et demie; il part, laissant le deuxième avocat chargé de l'affaire écouter la réponse de l'adversaire, et prendre des notes s'il est besoin. Il se rhabille au Palais, repart et arrive sans éprouver d'interruption.
Il était parti avec un morceau de pain et de galantine dans ses poches. Trouvant dans le chemin de fer des gens avec lesquels il est obligé de lier conversation, il ne mange point et ne peut se dédommager qu'en allant du chemin de fer au Palais.
Après le dîner, nous étions en famille devant la maison: nous venions de prendre le café sur le perron. Je le voyais heureux d'être retourné dans sa retraite, jouissant de ces fleurs, de ces arbres, la plupart plantés par lui, après une journée employée comme celle-ci. Voilà de grands bonheurs!
Le soir, musique avec Mme Jaubert, Don Juan, etc., pendant que Berryer, non point encore satisfait, faisait son courrier pour le lendemain matin.
Dans la journée, chaleur orageuse et fatigante. Promenade dans un bateau léger. Nous descendons à terre près le pont de pierre. Assis en haut du petit labyrinthe, Mme Jaubert me parle de Chenavard.
*
15 juillet.—Promenade le matin vers les rochers; j'admire encore les figures d'hommes et d'animaux, j'y fais de nouvelles et d'étonnantes découvertes.
Dans une allée plus vers le haut, je rencontre le malheureux scarabée luttant contre les fourmis acharnées à sa perte; je l'ai observé pendant longtemps, culbutant ses ennemies qu'il traînait après lui, retenu par les pattes, dont chacune était accrochée par deux ou trois des impitoyables ouvrières. Attaqué par les antennes, couvert quelquefois par elles, il a fini par succomber; l'ayant laissé une première fois, je l'ai trouvé immobile et tout à fait vaincu, quand je suis revenu; je lui ai fait faire encore quelques mouvements, mais enfin la mort était venue. Les fourmis étaient occupées, à ce qu'il m'a paru, à l'entraîner à la fourmilière que, du reste, on ne voyait pas aux environs. Je laissai un moment toute cette tragédie et je fus m'établir dans le petit pavillon à boule de cuivre où je m'endormis quelques instants. Au bout d'une demi-heure environ, je revins à mes fourmis. À ma grande surprise, je ne trouve ni fourmis ni insecte!
Berryer me dit, au déjeuner, que les fourmis déchiquetaient ordinairement ces sortes de proies et les emportaient par petits morceaux. Dans le cas que je viens de voir, je ne puis comprendre qu'un pareil déménagement ait pu avoir lieu en si peu de temps.
On a beaucoup philosophé à déjeuner sur les fourmis. Mme Jaubert nous mentionne un livre de M. Huber[78], qui est complet sur leur histoire.
Promenade à Malesherbes: j'adore ces vieilles habitations; le château laissé à l'abandon; grandes pièces avec de grands portraits d'ancêtres: tous les Lamoignon et leurs femmes sont encadrés dans les boiseries. Magnifique tapisserie du seizième siècle. Je dessine l'ajustement des brides des chevaux.
Je rejoins la compagnie dans la merveilleuse allée des Charmes. Visite à la chapelle ruinée et abandonnée. Magnifique statue de Balzac d'Entraigues: elle est en pierre; celle d'un Lamoignon, je crois, en marbre, agenouillé et armé, est dans l'endroit obscur. Différence du style des deux époques, de Henri IV à Louis XIII, l'autre, au contraire, de Henri II à peu près.
Promenade avec ces deux dames au bord de la rivière de Malesherbes.
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16 juillet.—Promenade le matin; je m'amuse sur un banc à dessiner la statue du sire d'Entraigues, que j'ai vue hier[79].
Promenade en bateau peu agréable et que nous abrégeons le plus possible; il pleut et il fait froid, nous laissons le bateau en route et revenons par l'allée que Berryer a fait achever, par les hauteurs, jusqu'à la maison.
Il nous parle, le soir, du Père Antoine, supérieur de la Trappe. Les femmes ne peuvent entrer dans le couvent, sauf les princesses du sang. Des amis de Berryer vont à la Trappe, et une dame qui se trouvait avec eux imagine de s'habiller en garçon pour les accompagner. Le Père Antoine, avisant ce visage imberbe et devinant le déguisement, prend tout doucement sous sa robe une serpette avec laquelle il va couper une rose qu'il offre à l'indiscret androgyne. Les visiteurs ne tardent pas à tourner les talons.
Autre anecdote sur le même Père Antoine. Il réclamait auprès de M. de Villèle pour certains bois qui dominent le couvent, qui, étant la propriété de l'État, mais devant être aliénés, allaient tomber dans la main des particuliers et gêneraient le couvent. Il disait, dans sa demande, qu'un aussi grand ministre ou ministre aussi supérieur, etc., etc., et sur tous les tons, trouverait bien un moyen d'accommoder la loi à cette affaire présente. Berryer le plaisantait un peu sur ses épithètes hyperboliques adressées à M. de Villèle: «Que voulez-vous, lui dit le Père Antoine, nous autres, pauvres moines, nous n'avons pas toujours le compas dans l'œil.»
Nous déchiffrons la Gazza[80]. J'étais encore tout plein de Don Juan de l'autre jour et je ne me trouvais plus d'admiration possible pour le chef-d'œuvre de Rossini. J'ai vu une fois de plus qu'il ne faut rien distraire des belles choses, et encore moins les comparer entre elles. Les parties négligées dans Rossini ne font nullement tort à l'impression dans la mémoire: ce père, cette fille, ce tribunal, tout cela est vivant. Les croque-notes de la princesse, qui ne jurent que par Mozart, ne comprennent pas plus Mozart que Rossini; cette partie vitale, cette force secrète, qui est tout Shakespeare, n'existe pas pour eux; il leur faut absolument l'alexandrin et le contre-point: ils n'admirent, dans Mozart, que la régularité.
*
17 juillet.—Bonnes et douces promenades, seul ou avec ces petites femmes. Dans une grande promenade autour du parc, je me mets une épine de genévrier dans le doigt en arrangeant une branche pour Mme D...
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Champrosay, 18 juillet.—Parti à six heures pour Corbeil. Berryer, en robe de chambre, est venu m'embarquer. Je pars, le cœur plein de lui et de mon agréable séjour.
Tête à tête avec mon automédon, respirant l'air frais, emporté par l'allée des peupliers et au milieu des eaux remplies de nénufars, je me retournai plusieurs fois pour le voir de loin, ainsi que ce qu'on pouvait apercevoir de la maison. J'attends la voiture quelque temps à Malesherbes; j'essaye, sur la place publique, de m'ôter, avec mon canif, la petite épine de genévrier.
Parti dans une affreuse voiture et en mauvaise compagnie. Au reste, je dors ou sommeille presque tout le temps jusqu'à Corbeil; j'arrive à Ris vers midi, et je rentre à Champrosay.
Le soir, je vais chez Barbier.
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Paris, 19 juillet.—Je fais mes paquets dans la journée et je pars à trois heures. Nous arrivons à Paris pour dîner; je me retrouve sans trop de déplaisir dans mon atelier, et en face de tout ce que j'ai à faire.
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20 juillet.—Au conseil et à l'église, où je ne trouve personne.
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22 juillet.—Je dîne sur le boulevard avec le cousin Delacroix[81].
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26 juillet.—Voir Mirrha avec le cousin. Cette Ristori est vraiment pleine de talent; mais que ces pièces sont ennuyeuses!
Je souffre horriblement de la chaleur et de cet ennui. La fatigue de mes journées employées à l'église[82] est un peu cause de ce malaise, le soir. J'ai fait tout gratter et j'emplâtre, pour ainsi dire à la truelle, non seulement les parties creusées, mais toutes les parties des figures destinées à être lumineuses, telles que chairs, draperies. Les tableaux y gagneront, mais j'ai failli y prendre la colique des peintres.
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29 juillet.—Journée insipide, faute de m'être mis à faire quelque chose de bonne heure; je dîne au Palais-Royal avec le cousin, dans ce même salon où je dînai un jour avec Rivet, Bonington[83] et compagnie. Il fut beaucoup question de la D...
Le cousin me conte l'histoire des Vauréal; le père de celui que je connais aurait été un comte de Vauréal; c'était un roturier, bossu et assez disgracié, mais capable d'aimer, puisqu'il s'était épris de la Menard, danseuse célèbre et que le comte d'Artois, je crois, favorisait. Le comte était mal reçu de la dame; mais le prince lui ayant conseillé de s'humaniser quelque peu, elle déclara à son soupirant qu'elle ne pouvait lui appartenir que quand elle serait comtesse de Vauréal. Le mariage se fait; le soir des noces, la mariée disparaît. Elle ne revient sur l'eau qu'à la mort du comte de Vauréal et pour entrer en usufruit des biens; le comte avait un fils qui s'arrange tellement quellement avec sa belle-mère. Elle le maria à la fille d'un colonel Bonneval, mais avec interdiction de coucher avec sa femme, laquelle n'aurait eu la possession de son mari qu'à la mort de la Menard. C'est du père ou du grand-père Vauréal que mon grand-père, qu'on appelait le grand Claude, aurait été régisseur; leurs biens étaient considérables. Ils auraient, je crois, appartenu à l'évêque de Reims.
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30 juillet.—Je vais, à cinq heures, chez le cousin. Trouvé Mme Dufays, et Mme Cavé qui survient. Je la retrouve le soir, en faisant une promenade, assise près de la Madeleine et en société d'une petite qu'elle a prise chez elle et à qui elle sert de mentor.
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31 juillet.—Dîné chez Pastoret[84] avec Mercey[85], Viollet-le-Duc, Damas-Hinard[86], etc., etc. Belle galerie pour les tableaux. Je reviens avec Hittorf[87].
[76] C'est une des premières œuvres de Delacroix que le Catalogue Robaut date de 1823. (Voir n° 67.)
[77] M. de Cadillan, secrétaire de Berryer.
[78] Pierre Huber (1777-1840), naturaliste suisse.
[79] La plupart des croquis de Malesherbes et d'Augerville, cités ici, sont consignés dans un album de Delacroix, qui fit partie, sous le n° 664 bis, de la vente posthume, et fut adjugé au sculpteur Carpeaux pour 120 francs. Ce petit album in-12 oblong démontre la suite d'idées du maître, car, de 1854 à 1859, il emporta ce carnet chaque fois qu'il se rendit en villégiature chez Berryer.
[80] La Gazza ladra.
[81] Le commandant Delacroix figure comme légataire dans le testament d'Eugène Delacroix, qui laissa à son cousin divers souvenirs de famille.
[82] L'église Saint-Sulpice, dont il ne termina la décoration (première chapelle à droite en entrant) qu'en 1857. (Voir Catalogue Robaut, nos 1328 à 1345.)
[83] Bonington était entré en 1819 dans l'atelier de Gros, où il rencontra le baron Rivet, qui devint son ami. C'est de la même époque que date aussi son intimité avec Delacroix.
Delacroix professait la plus grande estime pour le talent de Bonington. Dans une lettre adressée à Soulier en 1831, il écrit: «J'ai eu quelque temps Bonington dans mon atelier. J'ai bien regretté que tu n'y sois pas. Il y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je te jure que je m'en suis bien trouvé.» (Corresp., t. I, p. 116.)
[84] Le marquis de Pastoret (1791-1857), homme politique et littérateur, fut successivement auditeur au Conseil d'État sous le premier Empire, puis membre du Conseil général et du Conseil d'État sous la Restauration. Il refusa de reconnaître le gouvernement de la monarchie de Juillet, et resta jusqu'en 1852 un des représentants les plus autorisés du parti légitimiste. Rallié à l'Empire, il devint sénateur et fut appelé en 1855 à faire partie de la Commission municipale.
[85] Frédéric Bourgeois de Mercey était alors attaché au ministère d'État comme directeur des Beaux-Arts et chargé de diriger avec le comte de Chennevières l'organisation de la section des Beaux-Arts à l'Exposition universelle de 1855.
[86] Damas-Hinard (1805-1891), littérateur, auteur de travaux littéraires appréciés, notamment du Dictionnaire Napoléon, et de traductions fort estimées des grands écrivains espagnols. En 1848 il fut nommé bibliothécaire du Louvre, et devint en 1853 secrétaire des commandements de l'Impératrice.
[87] Jacques-Ignace Hittorf (1792-1867), né à Cologne, architecte, élève de Percier. On lui doit, indépendamment de nombreux monuments, qui témoignent de son réel mérite et de son érudition, les embellissements des Champs-Élysées, de la place de la Concorde, de l'avenue de l'Étoile. Ce fut lui qui traça, en qualité d'architecte de la ville de Paris et du Gouvernement, les plans des immenses travaux du bois de Boulogne et des deux lacs. Il faisait partie depuis 1853 de l'Académie des Beaux-Arts.
2 août.—Dîné chez Poinsot avec Chabrier, sa femme, l'amiral Deloffre[88], d'Audiffret, etc.
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3 août.—Au conseil, qui se tient dans l'anti-chambre, sur le quai: aux tentures orange, avec les peintures de Court.
Je vais ensuite à l'Industrie; je remarque cette fontaine jaillissante de fleurs gigantesques imitées.
La vue de toutes ces machines m'attriste profondément. Je n'aime pas cette matière qui a l'air de faire, toute seule et abandonnée à elle-même, des choses dignes d'admiration.
En sortant, je vais voir l'exposition de Courbet, qu'il a réduite à dix sous. J'y reste seul pendant près d'une heure et j'y découvre un chef-d'œuvre[89] dans son tableau refusé; je ne pouvais m'arracher de cette vue. Il y a des progrès énormes, et cependant cela m'a fait admirer son Enterrement. Dans celui-ci, les personnages sont les uns sur les autres, la composition n'est pas bien entendue; il y a de l'air et des parties d'une exécution considérable: les hanches, la cuisse du modèle nu et sa gorge; la femme du devant qui a un châle; la seule faute est que le tableau qu'il peint fait amphibologie: il a l'air d'un vrai ciel au milieu du tableau. On a refusé là un des ouvrages les plus singuliers de ce temps; mais ce n'est pas un gaillard à se décourager pour si peu.
J'ai dîné à l'Industrie entre Mercey et Mérimée; le premier pense comme moi de Courbet; le second n'aime pas Michel-Ange!
Détestable musique moderne par les chœurs chantants qui sont à la mode.
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11 août.—À Montreuil, pour le mariage de la fille aînée de Rivet. Ce bon ami a paru heureux de me voir; j'ai revu avec beaucoup de plaisir sa mère, si aimable et de si bonne et ancienne manière; causé de la couleur avec M. Pierre Rivet, mon ancien élève: il me recommande l'orpin jaune[90].
Vu là Colin[91] et revenu avec Riesener.
Je dînais chez Chabrier; Vieillard y était, et Poinsot qui a été aimable. J'étais fatigué de ma journée: ce sont trop d'allées et venues pour une petite constitution.
Poinsot nous raconte que Charles[92], le physicien, se trouvant traqué pendant la Révolution et n'ayant que cinq ou six sous à dépenser pour sa nourriture, ne vécut pendant un mois que de pain et d'eau; au bout d'un mois, il s'aperçut qu'il perdait sensiblement des forces; il y joignit alors du fromage, et les forces lui revinrent.
—Penser à trouver une palette qu'on puisse mettre dans l'eau.
*
12 août.—Mon cher Guillemardet vient dîner avec moi. Causerie sans fin à table et promenade sur le boulevard jusqu'à onze heures.
*
15 août.—Le matin, déjeuné à l'Hôtel de ville et au Te Deum ensuite. Grande impression de cette foule en robe de toutes couleurs et en habits brodés: la musique, l'évêque, tout cela est fait pour émouvoir; l'église m'a paru, comme toujours, une des mieux faites pour élever et frapper.
Réception chez l'Empereur.
Rentré fatigué; le soir, promenade solitaire faite avec beaucoup de plaisir; je m'amuse des illuminations; je crois que c'est la première fois que la foule ne me cause pas d'ennuis.
*
18 août.—Arrivée de la reine d'Angleterre. Je sors de l'église vers trois heures pour rentrer chez moi. Point de voiture! Paris est fou ce jour-là; on ne rencontre que corps de métiers, femmes de la halle, filles vêtues de blanc, tout cela bannière en tête et se poussant pour faire bonne réception.
Le fait a été que personne n'a rien vu, la Reine étant arrivée à la nuit; je lai regretté pour toutes ces bonnes gens qui y allaient de tout leur cœur; j'étais invité par Pastoret à aller voir le cortège chez lui; j'ai trouvé là Feuillet[93], Beauchesne[94], qui m'a recommandé son fils, candidat aux bourses de l'école de Saint-Cyr[95].
Revenu au milieu d'une cohue épouvantable.
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23 août.—Bal à l'Hôtel de ville pour la reine d'Angleterre; chaleur affreuse.
J'y trouve Alberthe et sa fille; j'ai fait le tour de l'Hôtel de ville deux ou trois fois pour conquérir un verre de punch; j'étais glacé, tant j'étais baigné de sueur. Quelles insipides réunions!
*
25 août.—À Versailles, ce soir. Illuminations devant le château, etc.
Je ne revois pas avec le plaisir que j'attendais la Bataille d'Aboukir[96]: la crudité des tons est extrême; l'enchevêtrement de ces hommes et de ces chevaux est un peu inexcusable.
Revenu par un clair de lune magnifique, et seul. J'ai passé par cette route de Saint-Cloud, qui m'a rappelé de si bons moments de ma vie de 1826 à 1830.
*
26 août.—J'ai eu la visite de la très aimable princesse de Wittgenstein[97] et de sa fille, celle pour laquelle Liszt m'avait demandé un dessin; je dois la revoir et dîner chez elle mardi.
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27 août.—Je suis dans un mauvais moment; je retourne à l'église, après une interruption de huit jours; j'y travaille péniblement; la chaleur est affreusement continue.
Le soir, je vais voir l'exposition de l'école de dessin de Lequien fils. J'y trouve Wey[98] et ses fils; il me promet de me donner le dessin de Fedel, d'après moi, fait il y a une quarantaine d'années et si remarquable. Wey me dit que c'est la seule chose remarquable faite d'après moi.
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28 août.—Dîné chez l'aimable princesse de Wittgenstein; elle avait un certain comte d'Iri ou d'Uri et un Allemand assez contradicteur et ennuyeux.
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30 août.—Soulié m'avait écrit qu'il viendrait au courant de septembre ou fin d'août. Je lui ai demandé de venir dîner aujourd'hui. J'ai écrit à Villot qui s'est excusé, étant souffrant; à Riesener et à Schwiter. Le dîner a été gai, et j'en ai été heureux.
Le matin, travaillé beaucoup à l'église, inspiré par la musique et les chants d'église. Il y a eu un office extraordinaire à huit heures; cette musique me met dans un état d'exaltation favorable à la peinture.
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31 août.—Sorti vers trois heures pour voir des logements rues d'Amsterdam, Pigalle, etc.
Chez Schwiter[99], j'ai été frappé là, en voyant sa propre peinture et le portrait de West, de Lawrence, ainsi que des gravures d'après Reynolds, de l'influence fâcheuse de toute manière. Ces Anglais, et Lawrence tout le premier, ont copié aveuglement leur grand-père Reynolds, sans se rendre compte des entorses qu'il donnait à la vérité; ces licences, qui ont contribué à donner à sa peinture une sorte d'originalité, mais qui sont loin d'être justifiables, l'exagération pour l'effet et même les effets complètement faux qui en sont la conséquence, ont décidé du style de tous ses suivants, ce qui donne à toute cette école un air factice que ne rachètent pas certaines qualités. Ainsi la tête de West, qui est peinte dans la lumière la plus vive, est accompagnée d'accessoires tels que les vêtements, un rideau, etc., qui ne participent nullement à cette lumière; en un mot, elle est dépourvue de toute raison; il s'ensuit qu'elle est fausse et l'ensemble maniéré. Une tête de Van Dyck ou de Rubens, placée à côté de semblables résultats, les place tout de suite dans les rangs les plus secondaires. (Rapprocher ceci de ce que j'ai écrit quelques jours plus tard à Dieppe sur l'imitation naïve et l'influence des écoles.)[100].
La vraie supériorité, comme je l'ai dit quelque part dans ces petits souvenirs, n'admet aucune excentricité. Rubens est emporté par son génie et se livre à des exagérations qui sont dans le sens de son idée et fondées toujours sur la nature.
De prétendus hommes de génie comme nous en voyons aujourd'hui, remplis d'affectation et de ridicule, chez lesquels le mauvais goût le dispute à la prétention, dont l'idée est toujours obscurcie par des nuages, qui portent, même dans leur conduite, cette bizarrerie qu'ils croient un signe de talent, sont des fantômes d'écrivains, de peintres et de musiciens. Ni Racine, ni Mozart, ni Michel-Ange, ni Rubens, ne pouvaient être ridicules de cette façon-là; le plus grand génie n'est qu'un être supérieurement raisonnable. Les Anglais de l'école de Reynolds ont cru imiter les grands coloristes flamands et italiens; ils ont cru, en faisant des tableaux enfumés, faire des tableaux vigoureux; ils ont imité le rembrunissement que le temps donne à tous les tableaux et surtout cet éclat factice que causent les dévernissages successifs qui rembrunissent certaines parties en donnant aux autres un éclat qui n'était pas dans l'intention des maîtres. Ces altérations malheureuses leur ont fait croire, comme dans le portrait de West, qu'une tête pouvait être très brillante à côté de vêtements complètement dépourvus de lumière, et que des fonds pouvaient être très obscurs derrière des objets éclairés: ce qui est de toute fausseté.