[88] L'amiral Théodore Deloffre (1787-1865) fut successivement préfet maritime à Cherbourg et membre du Bureau des longitudes.
[89] Voir ce que nous avons dit dans notre Étude, p. LI-LII, sur l'impartialité de Delacroix touchant les contemporains en général et Courbet en particulier.
[90] Le baron Rivet, qui s'était éloigné de la politique depuis 1852 pour se consacrer à l'administration du chemin de fer de l'Ouest, habitait alors aux portes de Versailles, au grand Montreuil, une propriété occupée, avant la Révolution, par deux des filles de Louis XV, Mesdames Victoire et Adélaïde de France.
Le mariage auquel Delacroix fait allusion est celui de la fille aînée de M. Rivet, qui épousa, en 1855, M. Bourdeau de Lajudie. La mère de M. Rivet, dont parle ici Delacroix, était fille du général de Gilibert, dernier sous-gouverneur des Invalides sous la monarchie, et veuve de M. Léonard Rivet, ancien aide de camp de Dugommier, créé baron comme préfet de l'Empire, et qui fut plus tard député sous la monarchie de Juillet.
Pierre Rivet, neveu de Mme Rivet mère, était grand amateur de peinture et fervent admirateur de Delacroix.
[91] Alexandre Colin.
[92] Jacques-Alexandre-César Charles (1746-1823), physicien, a popularisé en France les découvertes de Franklin et des frères Montgolfier. Lors de la création de l'Institut, il entra l'un des premiers à l'Académie des sciences, et en devint par la suite le secrétaire.
[93] Feuillet de Couches. Voir t. II, p. 177, en note.
[94] Du Bois de Beauchesne. Voir t. II, p. 375, en note.
[95] Henri Du Bois de Beauchesne, aujourd'hui général de brigade.
[96] Delacroix a, d'autre part, exprimé toute son admiration pour le talent du baron Gros. (Voir t. I, p. 374, et t. II, p. 351, 352 et 429.)
[97] La princesse de Wittgenstein était l'amie et l'admiratrice passionnée de Liszt; il fut un moment question, en 1861, du mariage de la princesse avec le grand artiste; mais celui-ci devait entrer trois ans plus tard dans les ordres.
[98] Francis Wey (1812-1882), littérateur et philologue, avait été nommé en 1852 inspecteur général des Archives départementales. Il fut également, de 1853 à 1865, président de la Société des gens de lettres.
[99] Le baron Schwiter devait être un des légataires de Delacroix, qui lui laissa par testament divers tableaux anciens.
7 septembre.—Le matin, chez Dupré. Vu sa maison: très séduit par cet air riant.
Dîné chez Mme de Forget avec Mme Dufays, et revu là M. Jouaut, que je n'avais pas vu depuis 1830. Il passé des années en Russie; ce n'est plus le beau garçon de ce temps-là. Il me dit que le changement le plus considérable qu'il trouve en moi, c'est que je parle moins vite qu'autrefois et que ma voix est changée.
*
10 septembre.—Parti à huit heures par le train express pour aller à Crose[101]. Voyage très rapide jusqu'à Argenton par l'express, mais toutes sortes de malheurs à partir de là. Arrivé à Argenton attendant mes paquets une heure dans la boue et sous la pluie, avant de m'installer dans cette affreuse petite voiture où j'ai fait un voyage si insupportable, entre l'enfant qui pissait et les trois femmes qui vomissaient.
Je reste à Limoges, tenté un instant de revenir et de m'excuser comme je pouvais.
*
11 septembre.—Arrivé à Limoges vers onze heures, je m'installe pour la journée à l'hôtel du Grand Périgord; je fais un déjeuner dont j'avais besoin après l'insupportable voyage. Je vois la ville, le musée, l'église Saint-Pierre, la cathédrale, Saint-Michel.
La cathédrale est inachevée, la nef manque. En général, les églises de tout ce pays sont d'une obscurité lugubre. Je me suis endormi dans la cathédrale.
À Saint-Michel, près du musée, où je suis revenu en dernier lieu, j'en ai fait autant. Ces petits repos m'ont remis tout à fait.
Je me suis fait raser par un frater et suis venu dîner vers quatre heures et demie. Excellentissimes champignons, inconnus à Paris.
Je pars à six heures pour Brive. Dans le coupé, tête à tête avec un brigadier de gendarmerie, très convenable: tête superbe. Il me quitte vers neuf heures. Je passe une bonne nuit, tantôt dormant, tantôt voyant passer à la lueur des quinquets de la voiture le bizarre pays que je traverse... Uzerche, etc., que je regrette de ne pas voir de jour.
Je pensais, en voyant des objets véritablement bizarres, à ce petit monde que l'homme porte en lui. Les gens qui disent que l'homme apprend tout par l'éducation sont des imbéciles, y compris les grands philosophes qui ont soutenu cette thèse. Quelque singuliers et inattendus que soient les spectacles qui s'offrent à nos yeux, ils ne nous surprennent jamais complètement; il y a en nous un écho qui répond à toutes les impressions: ou nous avons vu cela ailleurs, ou bien toutes les combinaisons possibles des choses sont à l'avance dans notre cerveau. En les retrouvant dans ce monde passager, nous ne faisons qu'ouvrir une case de notre cerveau ou de notre âme. Comment expliquer autrement la puissance incroyable de l'imagination et, comme dernière preuve, cette puissance incroyable qui est relativement incomparable dans l'enfance? Non seulement j'avais autant d'imagination dans l'enfance et dans la jeunesse[102], mais les objets, sans me surprendre davantage, me causaient des impressions plus profondes ou des ravissements incomparables; où aurais-je pris auparavant toutes ces impressions?
*
12 septembre.—Arrivé à Brive à dix heures. François était venu m'y chercher, et reparti.
Je parcours la ville, qui est très jolie; l'église romane, où on a peint des cannelures et des caissons; le collège ou séminaire, charmante architecture de la Renaissance.
Je pars à midi et demi et suis à Crose vers trois heures; je ne puis vaincre, tout le long du voyage, une somnolence extrême. Frappé de la vue de Turenne et de ses ruines. Beaucoup d'émotion en arrivant.
Promenade avec François[103] dans les allées d'herbes, les arbres fruitiers, figuiers; cette nature me plaît et réveille en moi de douces impressions; la bonne Mme Verninac heureuse de me voir et me tutoyant. La femme de François est très bien.
*
13, 14 et 15 septembre.—Tous ces jours jusqu'à dimanche, jour de mon départ, la même vie à peu près; je suis seul, suivant mes habitudes, jusqu'au déjeuner. L'avant-dernier jour, le 15, je dessine une partie de la journée les montagnes, de ma fenêtre. Je dessine après déjeuner et par la chaleur le joli vallon où François a planté des peupliers; je suis charmé de cet endroit; je remonte par un soleil que je trouve cuisant et qui me fait toujours une impression de fatigue pour le reste de la journée; je cueille avec délices quelques figues, quelques pêches; bien entendu que je m'accuse de mes larcins.
Comment décrire ce que je trouve charmant dans ce lieu?... C'est un mélange de toutes les émotions agréables et douces au cœur et à l'imagination: je pense aux lieux que j'ai vus avec un calme bonheur dans ma jeunesse, je pense en même temps à mes chers amis, à mon bon frère, à mon cher Charles, à ma bonne sœur! Seul comme je suis à présent, il me semblait dans ce lieu, dans ce pays déjà méridional, me retrouver avec ces êtres chers dans la Touraine, dans la Charente, lieux qui sont beaux pour moi, beaux pour mon cœur.
La négligence qui est partout dans ce pauvre Crose, et qui m'avait choqué d'abord, avait fini par me plaire: rien n y ressemble à nos habitations d'aujourd'hui... L'herbe pousse où elle veut, la maison se conserve toute seule.
Promenade à Turenne[104] un de ces jours; la première fois, elle avait été marquée par l'événement de la fuite des deux juments, après lesquelles on avait couru longtemps. Le jour que nous y sommes allés, il faisait une pluie diluvienne; j'ai été pourtant satisfait de cette excursion; ce château perché sur le rocher, comme sur un piédestal, est tout à fait extraordinaire[105].
Nous faisons ces courses avec le jeune Dussol, très bon garçon, qui a dîné presque tous les jours avec nous.
L'église de Turenne remarquable par un grand air; sa simplicité et même son dénuement ne lui nuisent pas.
*
16 septembre.—Parti à sept heures pour Brive avec François et Dussol. Nous rencontrons en route le médecin Masseur, et ensuite la servante de François avec sa charmante sœur, celle que j'avais vue en guenilles et pieds nus auprès des chevaux, le jour de la course à Turenne; cette fois, elle était vêtue coquettement et allait à Brive pour faire des emplettes pour sa noce qui est dans huit jours; son mari sera un heureux drôle pendant quelques moments... C'est de l'espèce la plus fine et la plus piquante, la blonde armée de tous ses attraits particuliers et qui sont incomparables. Je l'avais bien devinée la première fois.
Nous parcourons la ville, après avoir assuré ma place pour une heure, pour Périgueux et Angoulême; nous allons au séminaire, où je dessine, et nous revenons déjeuner.
Ce déjeuner, à cette heure, m'a rendu toute la journée insensible aux beautés du pays que je traversais. La chaleur aussi était excessive; le coupé de cette diligence était affreux: pas une vitre ne tenait, j'ai été tantôt grillé par le soleil, tantôt gelé sans pouvoir m'en défendre par le courant d'air établi entre les deux portières.
Dans la première partie du voyage, je guettais la maison de campagne de Mme Rivet, que définitivement je n'ai pas vue.
Il y avait avec moi dans le coupé un gros et frais jeune homme qui m'a conté, avec un grand contentement de lui-même, qu'il venait de Limoges où il avait été faire emplettes de ses cadeaux de noces pour une jeune personne qu'il allait épouser aussi dans huit jours; je n'ai côtoyé ainsi, au milieu de mes souffrances, que des gens heureux ou sur le point de l'être. Il m'a fait entendre, en relevant à tout moment sa petite moustache blonde, que sa situation ne lui permettait pas d'aspirer à ce parti, mais que ses avantages extérieurs lui avaient valu cette aubaine, dont il rendait grâces au dieu Cupidon. Mon homme, plus amoureux de lui-même que de sa future, fleur de provincial et de Périgourdin, me quitta sur la route, non sans m'avoir fait admirer de loin la propriété, la maison la plus belle du pays, disait-il, enfin toutes les solides perfections que l'amour jetait à ses pieds, sans compter celle de la jeune infante; il a oublié de me dire si cette dernière était douée de grâces et d'attraits; mais ce n'était pas là la partie intéressante pour lui.
Je traverse, jusqu'à Périgueux, le pays le plus riche et le plus riant, mais toujours sous le poids de cette chaleur ou de ce vent cuisant.
J'arrive à Périgueux à la chute complète du jour; une jeune femme toute pimpante m'avait été donnée pour compagne de prison dans la boîte incommode où je me trouvais, une poste avant la ville; je traverse cette jolie ville au milieu des transparents et des illuminations, à propos des bonnes nouvelles de Sébastopol.
Je m'informe des places; je suis forcé de changer mes combinaisons. J'irai à Montmoreau prendre le chemin de fer par Ribérac dans une espèce de cabriolet portant les dépêches, et je vais dîner à l'hôtel de France, en face du bureau de la voiture.
Le repas assez médiocre, servi par une fille très piquante, quoique déjà mûre, me fait merveille; il n'est pas trop gâté par le voisinage de commis voyageurs, dont la langue est la même partout et un mélange curieux d'ineptie et de fatuité; j'avais déjà déjeuné à Brive quand j'y arrivai de Limoges, en attendant l'heure de partir pour Grose, avec une réunion semblable.
À Périgueux, après dîner et en payant à Mme l'hôtesse mes 3 fr. 50, j'admire la rotondité de sa robe à la mode et cette magnifique toilette qu'elle promène, de la cour à la cuisine et à la salle à manger. Je sors enchanté de tout ce que je voyais et particulièrement de la beauté des femmes que je trouve, dans tous les environs, on ne peut plus piquantes. Je me promène assez tard sur la grande promenade remplie de promeneurs de tous étages, de marchands forains, de musiques, de faiseurs de tours et de loteries. Je trouve même de la vraie beauté, le piquant uni à une grâce et à une correction qui n'est pas dans le Nord et que Paris n'offre jamais.
Enfin, je pars à neuf heures, je crois. Arrangement qui me paraît d'abord impossible et qui finit par aller tant bien que mal; mon grand manteau me rend grand service, serré, emboîté et enveloppé jusque par-dessus les yeux, de peur du serein; je finis par m'engourdir et enfin j'arrive à Ribérac vers deux heures du matin.
Arrivée dans cette petite ville où quelques chandelles achevaient de brûler aux fenêtres, en témoignage de l'allégresse, mais dans une solitude complète. Entrée sous cette remise d'auberge; prise de possession d'une chambre, où j'ai dormi tout habillé et profondément jusqu'à cinq heures du matin.
*
17 septembre.—Parti joyeux pour Montmoreau. Réveillé le matin à Ribérac et juché dans le coupé, avec un jeune militaire et un bon Périgourdin qui me parle de son vin; et tout ce que je vois m'enchante; le soleil levant donne à cette jolie et riche nature un attrait inexprimable. La ressemblance de ce pays avec ma chère forêt réveille encore des souvenirs délicieux. En traversant des parties de bois, je crois être avec mon cher Charles et le bon Albert, quand nous allions chasser, par la rosée, sous les bois et dans les vignes... Point de description pour de si douces pensées!
Je remarque, de Ribérac à Montmoreau, les vignes grimpant aux arbres ou à des perches qui les soutiennent, à la manière italienne; cela est fort joli et fort pittoresque, et ferait bien en peinture; mon voisin le militaire, joli jeune homme, qui revient peu enthousiasmé de la Crimée où il a eu les pieds gelés, me dit que cette méthode n'est pas la meilleure, sinon pour la vigne elle-même, au moins pour les productions qui l'environnent, à cause de l'ombre qui résulte de cet arrangement. Mon chasseur de Vincennes me dit que les Anglais sont des soldats de parade qui s'en vont trop tôt, malgré la renommée de leur ténacité. Peut-être, en bons alliés, faisons-nous pour eux, à l'égard de la bravoure, ce qu'on fait pour les avares dont on veut tirer quelque chose en les louant de leur générosité...
J'arrive à Montmoreau; je suis conduit droit au chemin de fer, où je m'encage vers onze heures et demie.
À Angoulême, rencontre de Mme Duriez[106], de sa fille, de son gendre et de son petit-fils. Je les aide à monter en voiture; cette rencontre qui était dans les décrets du destin, puisque je m'étais flatté d'aller les voir à Hurtebize, a rajeuni de bons sentiments et de bons souvenirs; mais j'étais déjà fatigué de tous mes mouvements des jours passés; le repos, pendant cette route, m'eût été nécessaire; j'aurais traversé avec plus de plaisir, avec le recueillement nécessaire, ces pays aimés pleins de tristesse et de doux souvenirs; au lieu de cela, chaleur étouffante, conversation soutenue jusqu'au soir, mille sujets d'une fatigue qui a duré et s'est prolongée à Strasbourg.
Dîner incroyable à Orléans; véritable pillage dans la salle où tous ces voyageurs pressés s'arrachaient les morceaux et se tiraient les chaises et les plats.
J'arrive à Paris à près de dix heures.
*
18 septembre.—Je m'étais flatté que je pourrais repartir le matin pour Strasbourg. Ma fatigue est extrême; je reste au lit ou sur mon lit. Je ne sors que pour dîner à la taverne flamande de la rue de Provence. Je rentre fermer mes malles et je pars à huit heures du soir. Je ne puis dormir pendant cette route. Bon ménage, orné d'un enfant à la mamelle tenu par une Alsacienne en costume et d'un enfant de huit à dix ans qui m'a donné des coups de pied pendant toute la route.
Au jour, et avant d'arriver, je suis frappé des montagnes boisées avant Saverne et de la terre rouge qui abonde en ce pays.
*
Strasbourg, 19 septembre.—J'arrive vers huit heures; je vais à pied chez les bons cousins[107]. J'accompagne le long des canaux et de la rivière l'homme qui traîne mon bagage; je trouve les bons cousins en train de déjeuner. Joie de me voir et moi heureux de les embrasser; je me sens de la fatigue; je dors sur le canapé du salon; le dîner, qui vient ensuite et de trop bonne heure, continue le trouble des jours précédents.
Après dîner, le cousin me mène au casino, où il m'inscrit; je n'ai pas abusé beaucoup de la faveur qui m'était faite; il me fait assister là à une réunion des membres du bureau de la Société rhénane des amis des arts; séance peu récréative qui heureusement ne dure pas longtemps.
*
20 septembre.—Au déjeuner que je fais avec les cousins et encore trop tôt, arrive Schiller le graveur[108] qui m'a connu chez Guérin, quand je commençais à n'y plus aller; il a su mon arrivée par un des membres d'hier et se met à ma disposition. Nous allons voir chez M. Simonis le superbe Corrège: Vénus désarmant l'Amour; je ne l'estime pas d'abord tout ce qu'il vaut.
Je regrette bien vivement de n'écrire ceci que trois semaines après l'impression que j'en ai reçue: la science, la grâce, le balancement des lignes, le charme de la couleur, les licences hardies, tout se réunit dans ce charmant ouvrage; certains contours durs m'avaient alarmé; je remarque ensuite qu'ils sont parfaitement motivés par la nécessité de détacher des parties d'une manière tranchée.
Autres beaux tableaux dans le même endroit, mais le souvenir se confond: ce sont des flamands, c'est tout dire. Belle tête de Van Dyck: homme en armes.
Nous allons au musée, à la mairie; j'y vois une assez bonne copie de mon Dante, faite par Brion[109], un jeune homme qui a fait de bons sujets d'Alsace. Je vois là des choses assez curieuses: une figure nue d'homme, de Heim[110]; cet homme avait un sentiment dans le sentiment des maîtres italiens; ce tableau est très gâté; je vois là son dernier grand tableau, exposé il y a deux ans[111], roulé depuis ce temps et laissé dans un coin comme on l'a apporté. Voilà comment les musées de province traitent les tableaux.
Je rencontre avec Schüler, qui m'a mené voir l'horloge rajeunie de la cathédrale, M. Klotz, l'architecte, frère de Mme Petiti: il me fait les honneurs de la Maison d'œuvre, et m'autorise à y dessiner.
Le soir, avec la bonne cousine, chez Hervé: la joie de ce bon et cher homme à me revoir; il y a de cela quarante-cinq à quarante-huit ans.
*
21 septembre.—Le lendemain, je suis tout à fait indisposé; je reste couché une partie de la journée; j'ai peine à me dérober aux remèdes de la bonne cousine. Hervé vient me voir pendant que je suis couché. La journée se passe ainsi.
*
23 septembre.—J'écris à Mme de Forget une lettre qui exprime bien mes ennuis de voyage:
«J'ai été fort longtemps sans vous écrire; c'est que j'ai fait le voyage le plus contrarié, je n'oserais pas dire le plus malheureux, puisque j'y ai eu quelques bons moments en retrouvant des personnes que j'aime; mais tout a été en dépit de mes prévisions et de mes petites convenances.
J'ai traversé Paris en revenant du Périgord, pour aller à Strasbourg, d'où je vous écris, souffrant, mal disposé pour achever ce qui me reste à faire, brisé par tous ces soubresauts et ces changements de régime et de condition. J'ai trouvé dans le pays de mon beau-frère des personnes que je n'avais pas vues depuis mon extrême jeunesse. Tout cela est attendrissant et attristant; mais encore il y a des émotions délicieuses qui s'y mêlent. Les communications dans tous les pays qui ne sont pas traversés par les chemins de fer sont intolérables: on est jeté dans d'affreuses carrioles, entassé et confondu avec toute la famille possible; c'est à tous ces inconvénients que je n'ai pas pu résister, et quoiqu'à la veille précisément d'aller faire à Baden un tour de quelques jours, je n'entrevois qu'avec ennui toute espèce de déplacement.
J'ai plus d'une fois envié votre calme philosophique, dans votre jardin, que vous n'êtes pas obligée d'aller chercher à travers des ennuis de toute sorte. Restez-y donc et ne bougez pas; je ne serai ici que jusqu'à la fin du mois; je pars, n'étant rien moins que reposé par ma villégiature. Peut-être, comme on a retardé jusqu'au 15 octobre la reprise du jury de peinture, irai-je passer quinze jours francs à me refaire tout seul, au bord de la mer.
Je vous conterai mes impressions de Baden, où tout le monde ici m'envoie. C'est demain ou après-demain que je m'embarque pour cette vallée de Tempe.
Je n'ose vous prier de me répondre, à moins que ce ne soit très promptement, comme vous voyez.»
Je vais, après dîner, avec la cousine, chez Schüler que je trouve peignant des paysages; il devait nous mener voir le tombeau du maréchal de Saxe. Ou plutôt je crois que c'est hier ceci, et aujourd'hui que j'y ai été le soir avec la cousine.
Vu les momies et le tombeau; j'en parle dans mes souvenirs de Baden.
Un de ces matins, chez Ferdinand Lamey: vu son jardin, etc., etc.
*
Baden, 25 septembre.—Parti de Strasbourg à huit heures; traversé la citadelle; jolie route qui me rappelle Anvers et la Belgique. Traversé le Rhin, arrivé à Baden vers quatre heures. Belles montagnes de loin se confondant avec l'horizon: le temps un peu brouillé après mon installation au Cerf. À peine arrivé, et comme à l'ordinaire, tout me semble triste, et je suis certain de m'ennuyer ici.
Je fais une aquarelle des montagnes, de ma fenêtre. Je sors, je rencontre Séchan[112], peu après Mme Kalergi. Séchan me mène voir ses travaux vraiment surprenants par la dextérité employée à tout envoyer de Paris, tout fait. Je vois Lanton avec lui qui, habitant Baden, est enivré de Baden: tout lui semble charmant; les femmes s'offrent à qui mieux mieux; on y déjeune, on y dîne, on y chasse le lendemain.
Benazet m'invite à cette chasse, et je refuse, malgré sa politesse.
Le soir, après dîner, promenade solitaire, où il faut convenir que je m'ennuie un peu malgré Lanton. J'entre à la Conversation, où je vois jouer. Je suis travaillé tout à coup entre la nécessité de faire des excursions sur les imitations de Séchan, affaire de conscience, et le désir de ne pas bouger, plus conforme à ma nature.
*
Baden, en arrivant, 25 septembre.—J'ai vu hier, à Strasbourg, avec la bonne cousine Lamey, à l'église Saint-Thomas, le tombeau du maréchal de Saxe: c'est le meilleur exemple de l'inconvénient que je signale. L'exécution des figures est merveilleuse, mais elles vous font presque peur, tant elles sont imitées d'après le modèle vivant. Son Hercule, quoique de l'école et avec l'inspiration du Puget, n'a pas ce souffle et cette hardiesse, j'oserai dire ces défectuosités partielles qu'on voit partout dans ses ouvrages; les proportions de cet Hercule sont très justes; chaque partie offre des plans exacts et un grand sentiment de la chair, mais sa pose est insipide; c'est un Savoyard affligé, et non le fils d'Alemène; il est là, il pourrait être ailleurs. Cette France affligée, qui conjure la Mort avec une expression de douleur très juste, est le portrait d'une Parisienne; la figure de la Mort, figure idéale par excellence, est tout simplement un squelette articulé, comme il y en a dans tous les ateliers et sur lequel le sculpteur a jeté un grand drap, qu'il a copié avec soin, en faisant sentir très exactement, sous les plis et dans les endroits où on les voit à découvert, les têtes d'os, les creux et les saillies.
Nos pères, tout barbares dans leurs naïves allégories, dont le gothique est plein, ont représenté tout autrement les figures symboliques.
Je me rappelle encore cette petite figure de la Mort qui sonnait les heures dans la vieille horloge de l'église de Strasbourg, que j'ai vue au rebut avec toutes celles qui y faisaient leur rôle, le vieillard, le jeune homme, etc.; «c'est un objet terrible, mais non pas hideux seulement». Quand ils font des figures de diables ou d'anges, l'imagination y voit ce qu'ils ont voulu faire, à travers les gaucheries et l'ignorance des proportions.
Je ne parle pas du monument du maréchal de Saxe sous le rapport de l'unité d'impression et de style, il en est entièrement dépourvu, l'esprit ne sait où se prendre dans ces figures dispersées, dans ces drapeaux brisés, ces animaux renversés. Et pourtant quel sujet pour l'imagination d'un vrai artiste sur son seul énoncé! Ce héros armé qui descend au tombeau son bâton de commandement à la main; cette France, qu'il a servie, qui s'élance entre lui et le monstre impitoyable qui va le saisir; ces trophées de sa gloire, vains ornements pour son tombeau; ces emblèmes des puissances subjuguées, cet aigle, ce lion, ce léopard expirant!
—M. Janmot, qui vient me voir ce matin, me dit, à propos des bonnes ébauches, qu'Ingres dit: On ne finit que sur du fini.
*
26 septembre.—Le matin renouvelé entièrement encore comme à l'ordinaire. Je sors de bonne heure. Je commence par l'église, monument gothique, restauré il y a un siècle et demi et dans lequel on a prodigué, suivant la mode du temps, les ornements à la Vanloo, comme à celle de Brive, les cannelures et les caissons à la grecque du commencement de ce siècle. Deux tombeaux magnifiques dans le chœur: celui de l'évêque couché et armé avec le squelette sous la table qui le supporte, et surtout celui du vieux margrave armé et debout, collé à la muraille, son bâton de commandement à la main, et son casque à terre, près de lui, le tout dans un arrangement du temps de la Renaissance du plus beau style; j'ai remarqué sur mon calepin, ensuite, la différence de ce style avec celui d'un autre tombeau, le plus important de tous, lequel est dans le style de Vanloo. Malgré la confusion et le mauvais goût, les plates allégories et le bariolage, il est encore supérieur à tout ce qui est de notre triste époque, où la froideur, l'insignifiance et la mesquinerie ôtent toute espèce d'intérêt.
Monté, par des marches fort raides, jusqu'au palais grand-ducal, que je prends pour une espèce de ferme ou couvent; je monte par une allée exposée au soleil, puis je tourne dans les bois de sapins que j'admire; après chaque montée, que je crois toujours être la dernière, j'arrive au vieux château. Ruines rafistolées à l'allemande, pour en faire des perspectives d'album; bouteilles cassées, débris de cuisine au milieu de tout cela; le garde-manger était dans la salle des chevaliers. Je remarque les rochers granitiques comme ceux de la Corrèze; ils sont plus particulièrement d'une couleur rougeâtre comme le terrain et les pierres de ces pays-ci.
J'écris à diverses reprises sur mon calepin. J'admire en descendant une grande perspective montante sous les pins. Je remarque la couleur de charbon du fond et des arbres. Je redescends par une grande chaleur et pressé par la faim. Au bas des degrés, je me trompe de route et je conçois de l'inquiétude, en sentant ma fatigue et voyant reculer mon déjeuner. J'arrive enfin tout poudreux, tout hérissé. Je me mets à table. Voilà toutes sortes d'événements qui ne peuvent pas m'arriver à Paris et qui font que je ne peux pas y déjeuner avec appétit.
Je dors ensuite presque toute la journée; un autre se serait fait un devoir d'aller voir des cascades.
À six heures chez Mme Kalergi, qui m'avait prié; j'y trouve un prince Wiasiemski et sa femme, le premier Kalmouck par la face, la seconde charmante et gracieuse Russe qui m'a semblé mieux le lendemain en toilette du matin. De plus, une dame russe aussi ou berlinoise, sentimentale personne, avec qui j'ai fait le lendemain le voyage d'Eberstein avec Mme Kalergi. Cette dernière me parle beaucoup de Wagner[113]; elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait de la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la vérité; il supprime beaucoup des conventions de la musique, croyant que les conventions ne sont pas fondées sur des lois nécessaires. Il est démocrate; il écrit aussi des livres sur le bonheur de l'humanité[114], lesquels sont absurdes, suivant Mme Kalergi elle-même.
Je sors d'assez bonne heure; je vais faire, malgré le froid le plus piquant, une longue promenade sous l'allée qui va à Lichtenthal, délicieux endroit. Je rencontre, en revenant, Winterhalter[115], bon diable, mais très ennuyeux. Il veut absolument aller boire de la bière, et je le suis. Il me donne l'adresse d'un marchand d'ale et de porter à Paris, et aussi celle d'un marchand de jambon cru de Mayence.
*
27 septembre.—Je m'achemine de bonne heure et sans la précaution d'un paletot vers le couvent de Lichtenthal. Délicieuse et matinale promenade; dans l'église du couvent, la divine surprise, au moment où j'allais partir, du chant des religieuses; on ne trouverait pas pareille chose en cent ans, dans toute la France. Je disais à Mme Kalergi, qui prend fort le parti des Allemands, que chez eux la musique[116] venait pour ainsi dire en pleine terre; chez nous, c'est une production artificielle.
Grand Christ en bois peint très expressif et effrayant pendu de côté et sous les yeux de ces pauvres religieuses quand elles sont dans leur tribune.
Que ces voix pures et timbrées avaient d'expression! Quel chant et quelle simple harmonie! La voix, cette émanation du tempérament physique plus que de l'âme, semblait trahir les désirs comprimés: je me le figurais au moins. Je suis revenu enchanté.
Je passe au petit bazar en plein vent, faire quelques achats. Je reviens déjeuner et je m'apprête pour aller chez Mme Kalergi; de chez elle chez son prince, qui me montre un Auguste Delacroix[117], qu'on lui avait vendu pour un Eugène. (A Rowland for an Oliver, c'est le titre d'une pièce anglaise.)
Promenade par un soleil ardent jusqu'à Eberstein, parlant sentiment, politique, arts, etc. Château comme toutes ces résidences allemandes: du faux gothique, des ornements de tous les styles, mais toujours détestablement et gauchement arrangés. La gaucherie est la muse qui se tient le plus souvent derrière l'épaule de leurs artistes. Une demi-gaucherie est presque toute la grâce de leurs femmes.
Revenu fatigué, je quitte ces dames et reviens dormir une heure. Dîner ensuite.
Nouvelle promenade dans la partie des bosquets découverts qui est près de la rivière, et promenade toujours aussi charmante sous les chênes de Lichtenthal. Musique affreuse exécutée ce soir par les Badois. Celle des Autrichiens, le premier jour, était d'une meilleure exécution; mais ils ne jouent, avec tous leurs talents, que de la musique à l'usage de la grande foule des auditeurs qui sont là.
*
28 septembre.—Promenade le matin, en mauvaise disposition; c'était la dernière: j'avais encore quelques petits achats à faire. Je monte par la pente en face de mes fenêtres. L'ardeur du soleil m'en chasse promptement. Je remarque que j'y suis plus sensible de jour en jour: je finirai par sympathiser complètement sous ce rapport, comme sous tant d'autres, avec ma pauvre Jenny. Quelques tours, mais sans charmes, dans les bosquets à droite de la route qui mène à Lichtenthal et dans l'allée allemande. Je fais mes paquets et pars à deux heures.
Voyage rapide; vue de montagnes; changements de voitures. Arrivé le soir à Strasbourg, avant la nuit. Plaisir de me trouver avec les bons Lamey.
*
Strasbourg, 29 septembre.—Passé une partie de la journée à la Maison d'œuvre Je la cathédrale, à dessiner[118]. (Je regrette de n'écrire nies impressions qu'ici, à Dieppe, dix à douze jours après: j'ai été très frappé de ce que j'ai vu là. J'aurais voulu tout dessiner.)
Le premier jour, j'ai été attiré par les ouvrages du quinzième siècle et du commencement de la renaissance des arts; les statues un peu roides, un peu gothiques de l'époque antérieure ne m'attiraient pas; je leur ai rendu justice le lendemain et le jour suivant, car j'y ai dessiné trois jours avec ardeur, au milieu des interruptions du froid et de l'incommodité du lieu par le défaut de lumière ou la difficulté de me placer. Je dessine sous la prétendue statue d'Erwin[119], car Erwin est partout ici, comme Rubens est à Anvers, comme César partout où il y a une enceinte en gazon ressemblant à un camp. La tête, les mains superbes, mais les draperies déjà chiffonnées et faites de pratique. De même pour la statue en face de l'homme en manteau fendu sur l'épaule qui met sa main sur les yeux, la tête levée en l'air. Plus naïves, les figures de l'homme en robe et en chaperon, agenouillé, du vieux juge assis dans l'anti-chambre, et des figures des soldats malheureusement mutilés et couverts d'armures qui sont également dans l'anti-chambre, mais qui sont d'une époque antérieure.
Ce soir, après dîner, mais de jour, promenade dans le petit jardin avec la bonne cousine: elle appréhende, la pauvre femme, la solitude des dernières années.
*
30 septembre.—Retourné, malgré le dimanche, à la Maison d'œuvre. Nous avions été auparavant faire je ne sais quelle course avec la bonne cousine; elle ne veut s'en aller qu'après m'avoir vu entrer. Je me jette sur les figures d'anges des treizième et quatorzième siècles: les vierges folles, les bas-reliefs d'une proportion encore sauvage, mais pleins de grâce ou de force.
J'ai été frappé de la force du sentiment: la science lui est presque toujours fatale; l'adresse de la main seulement, une connaissance plus avancée de l'anatomie ou des proportions livre à l'instant l'artiste à une trop grande liberté; il ne réfléchit plus aussi purement l'image, les moyens de rendre avec facilité ou en abrégé le séduisant et l'entraînant à la manière. Les écoles n'enseignent guère autre chose: quel maître peut communiquer son sentiment personnel[120]? On ne peut lui prendre que ses recettes; la pente de l'élève à s'approprier promptement cette facilité d'exécution, qui est chez l'homme de talent le résultat de l'expérience, dénature la vocation et ne fait, en quelque sorte, qu'enter un arbre sur un arbre d'une espèce différente. Il y a de robustes tempéraments d'artistes qui absorbent tout, qui profitent de tout; bien qu'élevés dans des manières que leur nature ne leur eût pas inspirées, ils retrouvent leur route à travers les préceptes et les exemples contraires, profitent de ce qui est bon, et, quoique marqués quelquefois d'une certaine empreinte d'école, deviennent des Rubens, des Titien, des Raphaël, etc.
Il faut absolument que, dans un moment quelconque de leur carrière, ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque toujours aveugle, qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée d'inspiration naïve est préférable à tout. Molière, dit-on, ferma un jour Plaute et Térence; il dit à ses amis: «J'ai assez de ces modèles: je regarde à présent en moi et autour de moi.»
[101] C'est le nom d'une propriété de famille qui appartient aujourd'hui encore à M. de Verninac, sénateur.
[102] Se reporter dans le second volume à tout ce qu'il dit sur l'Imagination et sur l'Idéalisation. (Voir t. II, p. 126 et 241.)
[103] François de Verninac, président du tribunal de Tulle. Delacroix lui laissa par testament quelques souvenirs de famille.