«Presque tous les naturalistes, dit Humboldt dans une lettre à La Metterie, qui (comme moi) sont passés aux Indes, n’ont eu le loisir que d’aller au pied de ce colosse volcanique et d’admirer les jardins délicieux du port de l’Orotava. J’ai eu le bonheur que notre frégate, le Pizarro, s’arrêta pendant six jours. J’ai examiné en détail les couches dont le pic de Teyde est construit.... Nous dormîmes, au clair de la lune, à 1200 toises de hauteur. La nuit à deux heures, nous nous mîmes en marche vers la cime, où, malgré le vent violent, la chaleur du sol qui brûlait nos bottes, et malgré le froid perçant, nous arrivâmes à huit heures. Je ne vous dirai rien de ce spectacle majestueux, des îles volcaniques de Lancerote, Canarie, Gomère, que l’on voit à ses pieds; de ce désert de vingt lieues carrées couvert de pierres ponces et de laves, sans insectes, sans oiseaux; désert qui nous sépare de ces bois touffus de lauriers et de bruyères, de ces vignobles ornés de palmiers, de bananiers et d’arbres de dragon dont les racines sont baignées par les flots.... Nous sommes entrés jusque dans le cratère même, qui n’a que 40 à 60 pieds de profondeur. La cime est à 1904 toises au-dessus du niveau de la mer, tel que Borda l’a trouvé par une opération géométrique très exacte..... Le cratère du pic, c’est-à-dire celui de la cime, ne jette, depuis des siècles, plus de laves (celles-ci ne sortent que des flancs). Mais le cratère produit une énorme quantité de soufre et de sulfate de fer.»

Au mois de juillet, Humboldt et Bonpland arrivèrent à Cumana, dans cette partie de l’Amérique du Sud connue sous le nom de Terre-Ferme. Ils y passèrent d’abord quelques semaines à examiner les traces du grand tremblement de terre de 1797. Ils fixèrent ensuite la position de Cumana, placée, sur toutes les cartes, d’un demi-degré trop au sud,—ce qu’il fallait attribuer à ce que le courant qui porte au nord près de la Trinité a trompé tous les navigateurs. Au mois de décembre 1799, Humboldt écrivait de Caracas à l’astronome Lalande:

«Je viens de finir un voyage infiniment intéressant dans l’intérieur du Para, dans la Cordillère de Cocolar, Tumeri, Guiri; j’ai eu deux ou trois mules chargées d’instruments, de plantes sèches, etc. Nous avons pénétré dans les missions des capucins, qui n’avaient été visitées par aucun naturaliste; nous avons découvert un grand nombre de végétaux, principalement de nouveaux genres de palmiers, et nous sommes sur le point de partir pour l’Orinoco, pour nous enfoncer, de là, peut-être jusqu’à San-Carlos du Rio-Negro, au delà de l’équateur.... Nous avons séché plus de 1600 plantes et décrit plus de 500 oiseaux, ramassé des coquilles et des insectes; j’ai fait une cinquantaine de dessins. Je crois qu’en considérant les chaleurs brûlantes de cette zone, vous penserez que nous avons beaucoup travaillé en quatre mois.»

Pendant cette première course, Humboldt avait visité les missions des Indiens Chaymas et Guaraunos. Il avait grimpé sur la cime du Tumiriquiri et était descendu dans la grotte du Guacharo, «caverne immense et habitation de milliers d’oiseaux de nuit, dont la graisse donne l’huile de Guacharo. Son entrée est véritablement majestueuse, ornée et couronnée de la végétation la plus luxuriante. Il en sort une rivière considérable, et son intérieur retentit du chant lugubre des oiseaux. C’est l’Achéron des Indiens Chaymas, car selon la mythologie de ces peuples et des Indiens de l’Orénoque, l’âme des défunts entre dans cette caverne. Descendre le Guacharo signifie mourir, dans leur langue.

«Les Indiens entrent dans la cueva du Guacharo une fois chaque année, vers le milieu de l’été, armés de perches, à l’aide desquelles ils détruisent la plus grande partie des nids. A cette saison, plusieurs milliers d’oiseaux périssent ainsi de mort violente, et les vieux guacharos, comme s’ils voulaient défendre leurs couvées, planent au-dessus des têtes des Indiens en poussant des cris horribles. Les petits qui tombent à terre sont ouverts sur le lieu même. Leur péritoine est revêtu d’une épaisse couche de graisse qui s’étend depuis l’abdomen jusqu’à l’anus, formant ainsi une sorte de coussin entre les jambes des oiseaux. A l’époque appelée à Caripe la moisson de l’huile, les Indiens bâtissent à l’entrée et même sous les vestibules de la caverne, des huttes de feuilles de palmier, puis, allumant alors des feux de broussailles, ils font fondre dans des pots d’argile la graisse des jeunes oiseaux qu’ils viennent de tuer. Cette graisse, connue sous le nom de beurre ou d’huile de Guacharo, est à demi liquide, transparente, inodore, et si pure qu’on peut la conserver une année sans qu’elle rancisse.»

Puis Humboldt continue en disant: «Nous avons passé une quinzaine de jours dans la vallée de Caripe, située sur une hauteur de neuf cent cinquante-deux vares castillanes au-dessus du niveau de la mer et habitée par des Indiens nus. Nous y vîmes des singes noirs avec des barbes rousses; nous eûmes la satisfaction d’être traités avec la plus extrême bienveillance par les pères capucins du couvent et les missionnaires qui vivent avec les Indiens quelque peu civilisés.»

De la vallée de Caripe, les deux voyageurs regagnèrent Cumana par les montagnes de Santa-Maria et les missions de Catuaro, et, le 21 novembre, ils arrivaient par mer à Caracas, ville qui, située au milieu d’une vallée fertile en cacao, coton et café, offre le climat de l’Europe.

Humboldt profita de son séjour à Caracas pour étudier la lumière des étoiles du sud, car il s’était aperçu que plusieurs, notamment dans la Grue, l’Autel, le Toucan, les Pieds du Centaure, paraissaient avoir changé depuis La Caille.

En même temps, il mettait en ordre ses collections, en expédiait une partie en Europe et se livrait à un examen approfondi des roches, afin d’étudier la construction du globe dans cette partie du monde.

Après avoir exploré les environs de Caracas et fait l’ascension de la Silla, ou Selle, qu’aucun habitant de la ville n’avait encore escaladée jusqu’au faîte, bien qu’elle fût toute voisine de la ville, Humboldt et Bonpland gagnèrent Valencia, en suivant les bords d’un lac appelé Tacarigua par les Indiens, et qui dépasse en étendue le lac de Neufchâtel en Suisse. Rien ne peut donner une idée de la richesse et de la diversité de la végétation. Mais ce ne sont pas seulement ses beautés pittoresques et romantiques qui prêtent de l’intérêt à ce lac. Le problème de la diminution graduelle de ses eaux était fait pour appeler l’attention de Humboldt, qui attribue cette décroissance à une exploitation inconsidérée des forêts et par conséquent à l’épuisement des sources.

C’est près de là que Humboldt put se convaincre de la réalité des récits qui lui avaient été faits au sujet d’un arbre singulier, el palo de la vaca, l’arbre de la vache, qui fournit, au moyen d’incisions qu’on pratique dans son tronc, un lait balsamique très nourrissant.

La partie difficile du voyage commençait à Porto-Cabello, à l’ouverture des «llanos», plaines d’une uniformité absolue qui s’étendent entre les collines de la côte et la vallée de l’Orénoque.

«Je ne sais pas, dit Humboldt, si le premier aspect des «llanos» excite moins d’étonnement que celui des Andes.»

Rien, en effet, n’est plus frappant que cette mer d’herbes sur laquelle s’élèvent continuellement des tourbillons de poussière sans qu’on sente le moindre souffle d’air. Au milieu de cette plaine immense, à Calabozo, Humboldt essaya pour la première fois la puissance des gymnotes, anguilles électriques qu’on rencontre à chaque pas dans tous les affluents de l’Orénoque. Les Indiens, qui craignaient de s’exposer à la décharge électrique, proposèrent de faire entrer quelques chevaux dans le marais où se tenaient les gymnotes.

«Le bruit extraordinaire causé par les sabots des chevaux, dit Humboldt, fait sortir les gymnotes de la vase et les provoque au combat. Ces anguilles jaunâtres et livides, ressemblant à des serpents, nagent à la surface de l’eau et se pressent sous le ventre des quadrupèdes qui viennent troubler leur tranquillité. La lutte qui s’engage entre des animaux d’une organisation si différente, offre un spectacle frappant. Les Indiens, armés de harpons et de longues cannes, entourent l’étang de tous côtés et montent même dans les arbres dont les branches s’étendent horizontalement sur la surface de l’eau. Leurs cris sauvages et leurs longs bâtons empêchent les chevaux de prendre la fuite et de regagner les rives de l’étang. Les anguilles, étourdies par le bruit, se défendent au moyen des décharges répétées de leurs batteries électriques. Pendant longtemps, elles semblent victorieuses; quelques chevaux succombent à la violence de ces secousses qu’ils reçoivent de tous côtés dans les organes les plus essentiels de la vie, et, étourdis à leur tour par la force et le nombre de ces secousses, ils s’évanouissent et disparaissent sous les eaux.

«D’autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards et exprimant la plus vive douleur, cherchent à s’enfuir loin du champ de bataille; mais les Indiens les repoussent impitoyablement au milieu de l’eau. Ceux, en très petit nombre, qui parviennent à tromper la vigilance active des pêcheurs, regagnent le rivage, s’abattent à chaque pas et vont s’étendre sur le sable, épuisés de fatigue, tous leurs membres étant engourdis par les secousses électriques des gymnotes....

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Indiens Omaguas. (Page 441.)

«Je ne me rappelle pas avoir jamais reçu de la décharge d’une bouteille de Leyde une commotion plus épouvantable que celle que j’éprouvai en posant imprudemment mon pied sur une gymnote qui venait de sortir de l’eau.»

La position astronomique de Calabozo une fois déterminée, Humboldt et Bonpland reprirent leur route pour l’Orénoque. L’Uritucu, aux crocodiles féroces et nombreux, l’Apure, un des affluents de l’Orénoque, dont les bords sont couverts de cette végétation plantureuse et luxuriante qu’on ne trouve que sous les tropiques, furent successivement traversés ou descendus. Les rives de ce dernier cours d’eau étaient bordées d’un épais taillis, dans lequel étaient percées de place en place des arcades qui permettaient aux pécaris, aux tigres et aux autres animaux sauvages ou féroces de venir s’abreuver. Lorsque la nuit étend son voile sur la forêt, celle-ci, qui a semblé jusqu’alors inhabitée, retentit aussitôt des rugissements, des cris ou des chants des bêtes fauves et des oiseaux qui semblent lutter à qui fera le plus de bruit.

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Au milieu de ces arbres gigantesques. (Page 450.)

Si l’Uritucu a ses audacieux crocodiles, l’Apure possède de plus un petit poisson, le «carabito», qui s’attaque avec une telle frénésie aux baigneurs, qu’il leur enlève souvent des morceaux de chair relativement considérables. Ce poisson, qui n’a pourtant que quatre à cinq pouces de long, est plus redoutable que le plus gros des crocodiles. Aussi nul Indien ne se risque-t-il à se plonger dans les eaux qu’il fréquente, malgré le plaisir qu’ils éprouvent à se baigner et la nécessité qu’il y a pour eux de rafraîchir leur peau constamment piquée par les moustiques et les fourmis.

L’Orénoque fut ensuite descendu par les voyageurs jusqu’au Temi, réuni par un portage de peu d’étendue au Cano-Pimichin, affluent du Rio-Negro.

Le Temi inonde souvent au loin les forêts de ses rives. Aussi les Indiens pratiquent-ils à travers les arbres des sentiers aquatiques d’un ou deux mètres de large. Rien n’est curieux, rien n’est imposant comme de naviguer au milieu de ces arbres gigantesques, sous ces dômes de feuillage. Là, à trois ou quatre cents lieues dans l’intérieur des terres, on rencontre des bandes de dauphins d’eau douce qui lancent ces jets d’eau et d’air comprimé auxquels ils doivent le nom de souffleurs.

Quatre jours furent nécessaires pour porter les canots du Temi au Cano-Pimichin, et il fallut s’ouvrir un chemin à coups de machète.

Le Pimichin tombe dans le Rio-Negro, qui est lui-même un affluent des Amazones.

Humboldt et Bonpland descendirent la rivière Noire jusqu’à San-Carlos, et remontèrent le Casiquiare, bras puissant de l’Orénoque, qui fait communiquer ce dernier avec le Rio-Negro. Les rives du Casiquiare sont habitées par les Ydapaminores, qui ne mangent que des fourmis séchées à la fumée.

Enfin, les voyageurs remontèrent l’Orénoque jusqu’auprès de ses sources, au pied du volcan de Duida, où les arrêta la férocité des Guaharibos et des Indiens Guaicas, habiles tireurs d’arc. C’est en cet endroit qu’on trouve la fameuse lagune de l’El Dorado, sur laquelle se mirent quelques petits îlots de talc.

Ainsi donc était définitivement résolu le problème de la jonction de l’Orénoque et du Marañon, jonction qui se fait à la frontière des possessions espagnoles et portugaises à deux degrés au-dessus de l’équateur.

Les deux voyageurs se laissèrent alors emporter à la force du courant de l’Orénoque, qui leur fit franchir plus de cinq cents lieues en moins de vingt-six jours, s’arrêtèrent pendant trois semaines à Angostura pour laisser passer les grandes chaleurs et l’époque des fièvres, puis regagnèrent Cumana, au mois d’octobre 1800.

«Ma santé, dit Humboldt, a résisté aux fatigues d’un voyage de plus de treize cents lieues, mais mon pauvre compagnon Bonpland a été pris, aussitôt son retour, d’une fièvre accompagnée de vomissements, dont il eut grand’peine à guérir. Il fallait un tempérament d’une vigueur exceptionnelle pour résister aux fatigues, aux privations, aux préoccupations de tout genre qui assaillent les voyageurs dans ces contrées meurtrières. Être entouré continuellement de tigres et de crocodiles féroces, avoir le corps meurtri par les piqûres de formidables mosquitos ou de fourmis, n’avoir pendant trois mois d’autres aliments que de l’eau, des bananes, du poisson et du manioc, traverser le pays des Otomaques, qui mangent de la terre, descendre sous l’équateur les bords du Casiquiare, où pendant cent trente lieues de chemin on ne voit pas une âme humaine, le nombre n’est pas grand de ceux qui peuvent surmonter ces fatigues et ces périls, mais encore moins nombreux sont ceux qui, sortis victorieux de la lutte, ont assez de courage et de force pour l’affronter de nouveau.»

Nous avons vu quelle importante découverte géographique avait récompensé la ténacité des explorateurs, qui venaient de parcourir tout le pays situé au nord de l’Amazone, entre le Popayan et les montagnes de la Guyane française. Les résultats obtenus dans toutes les autres sciences n’étaient pas moins nombreux et moins nouveaux.

Humboldt avait constaté que, chez les Indiens du haut Orénoque et du Rio-Negro, il existe des peuplades extraordinairement blanches, qui constituent une race très différente de celles de la côte. En même temps, il avait observé la tribu si curieuse des Otomaques.

«Cette nation, dit Humboldt, hideuse par les peintures qui défigurent son corps, mange, lorsque l’Orénoque est très haut et que l’on n’y trouve plus de tortues, pendant trois mois, rien ou presque rien que de la terre glaise. Il y a des individus qui mangent jusqu’à une livre et demie de terre par jour. Il y a des moines qui ont prétendu qu’ils mêlaient la terre avec le gras de la queue du crocodile; mais cela est très faux. Nous avons trouvé chez les Otomaques des provisions de terre pure qu’ils mangent; ils ne lui donnent d’autre préparation que de la brûler légèrement et de l’humecter.»

Parmi les plus curieuses découvertes que Humboldt avait encore faites, il faut citer celles du «curare», ce poison si violent qu’il avait vu fabriquer chez les Indiens Catarapeni et Maquiritares, et dont il envoyait un échantillon à l’Institut, et le «dapiche», qui est un état de la gomme élastique jusqu’alors inconnu. C’est la gomme qui s’est échappée naturellement des racines des deux arbres, le «jacio» et le «cucurma», et qui s’est séchée dans la terre.

Ce premier voyage de Humboldt finit par l’exploration des provinces méridionales de Saint-Domingue et de la Jamaïque, et par un séjour à Cuba, où les deux voyageurs tentèrent différentes expériences pour améliorer la fabrication du sucre, levèrent le plan des côtes de l’île et firent des observations astronomiques.

Ces travaux furent interrompus par l’annonce du départ du capitaine Baudin, qui devait, disait-on, doubler le cap Horn et reconnaître les côtes du Chili et du Pérou. Humboldt, qui avait promis de rejoindre l’expédition, partit aussitôt de Cuba pour traverser l’Amérique méridionale et se trouver sur les côtes du Pérou lors de l’arrivée du navigateur français. Ce fut seulement à Quito que Humboldt apprit que Baudin devait, au contraire, entrer dans le Pacifique, en doublant le cap de Bonne-Espérance. Il n’en est pas moins vrai que toutes les actions du voyageur avaient été subordonnées au désir de se trouver à époque fixe dans les parages où il croyait pouvait rencontrer Baudin.

Au mois de mars 1801, Humboldt, accompagné du fidèle Bonpland, débarqua à Carthagène, d’où il se proposait de gagner Santa-Fé-de-Bogota, puis les plaines élevées de Quito. Les deux voyageurs résidèrent tout d’abord, afin d’éviter les chaleurs, au beau village de Turbaco, sur les hauteurs qui dominent la côte, et s’occupèrent de préparer leur voyage. Pendant une de leurs courses dans les environs, ils visitèrent une région extrêmement curieuse, dont leur avaient souvent parlé leurs guides indiens, et qu’on appelle les Volcanitos.

C’est un canton marécageux, situé au milieu d’une forêt de palmiers et d’arbres «tolu», à deux milles environ à l’est de Turbaco. Une légende, qui court le pays, veut que tout ce pays eût été embrasé autrefois; mais un saint aurait éteint ce feu en jetant simplement dessus quelques gouttes d’eau bénite.

Humboldt trouva au milieu d’une vaste plaine une vingtaine de cônes d’une argile grisâtre, hauts de vingt-cinq pieds environ, dont l’orifice, au sommet, était rempli d’eau. Lorsqu’on s’en approche, on entend à intervalles réguliers un son creux, et, quelques minutes après, on voit s’échapper une forte quantité de gaz. Ces cônes sont, au dire des Indiens, dans le même état depuis nombre d’années.

Humboldt reconnut que le gaz qui se dégage de ces petits volcans est un azote beaucoup plus pur que celui qu’on pouvait se procurer jusqu’alors dans les laboratoires de chimie.

Santa-Fé est située dans une vallée élevée de huit mille six cents pieds au-dessus de la mer, qui est de tous côtés enfermée par de hautes montagnes, et semble avoir été autrefois un lac considérable. Le Rio-Bogota, qui rassemble toutes les eaux de cette vallée, s’est frayé un passage au sud-ouest de Santa-Fé et près de la ferme de Tequendama; puis, quittant la plaine par un étroit canal, il passe dans le bassin de la Magdalena. Il en résulte que, si l’on bouchait ce passage, toute la plaine de Bogota serait inondée, et le grand lac, qui existait autrefois, serait reconstitué. De même qu’il existe dans les Pyrénées une légende sur la brèche de Roland, de même les Indiens racontent qu’un de leurs héros, Bochica, fendit les rochers qui bouchaient le passage et dessécha la vallée de Bogota. Après quoi, content de son œuvre, il se retira dans la sainte ville d’Eraca, où il vécut deux mille ans en faisant pénitence et en s’imposant les privations les plus rigoureuses.

La cataracte de Tequendama, sans être la plus grande du globe, n’en offre pas moins un spectacle grandiose. La rivière, grossie de toutes les eaux de la vallée, a encore cent soixante-dix pieds de large à peu de distance au-dessus de sa chute; mais, au moment où elle s’engouffre dans la crevasse, qui paraît avoir été formée par un tremblement de terre, sa largeur n’excède pas quarante pieds. La profondeur de l’abîme, où se précipite le Rio-Bogota, n’est pas inférieure à six cents pieds. Au-dessus de cette chute prodigieuse, s’élève constamment un nuage épais de vapeur, qui retombe presque aussitôt et contribue puissamment, dit-on, à la fertilité de la vallée.

Rien de plus frappant que le contraste entre la vallée de cette rivière et celle de la Magdalena. En haut, le climat et les productions de l’Europe, le blé, les chênes et les arbres de nos contrées; en bas, les palmiers, la canne à sucre et tous les végétaux du tropique.

Une des curiosités naturelles les plus intéressantes que nos voyageurs aient rencontrées sur leur route est le pont d’Icononzo, que MM. de Humboldt et Bonpland passèrent au mois de septembre 1801. Au fond d’une de ces gorges, de ces «cañons» si profondément encaissés qu’on ne rencontre que dans les Andes, un petit ruisseau, le rio de Suma-Paz, s’est frayé un chemin, par une étroite crevasse. Il serait à peu près impossible de le traverser, si la nature n’avait pris soin d’y disposer, l’un au-dessus de l’autre, deux ponts, qui sont à juste titre considérés comme les merveilles de la contrée.

Trois blocs de roches, séparés d’une des montagnes par le tremblement de terre qui produisit cette faille gigantesque, sont tombés de telle façon qu’ils se soutiennent mutuellement et forment une arche naturelle, à laquelle on parvient par un étroit sentier longeant le précipice. Au milieu de ce pont est percée une large ouverture, par laquelle on découvre la profondeur presque insondable de l’abîme, au fond duquel roule le torrent, avec un bruit effroyable, au milieu des cris incessants des oiseaux qui volent par milliers. A soixante pieds au-dessus de ce pont s’en trouve un second de cinquante pieds de long sur quarante de large et dont l’épaisseur au milieu ne dépasse pas huit pieds. Les naturels ont établi sur son bord, en guise de parapet, une faible balustrade de roseaux, et, de là, le voyageur peut apercevoir la scène majestueuse qui se déroule sous ses pieds.

Les pluies et les difficultés de la route avaient rendu extrêmement pénible la route jusqu’à Quito. Cependant, Humboldt et Bonpland ne s’y arrêtèrent que le temps strictement nécessaire pour se reposer; puis, ils regagnèrent la vallée de la Magdalena et les magnifiques forêts qui tapissent les flancs du Quindiu, dans les Andes centrales.

Le passage de cette montagne est considéré comme l’un des plus difficiles de la chaîne. Dans le moment de la saison le plus favorable, il ne faut pas moins d’une douzaine de jours pour traverser ses forêts, où l’on ne rencontre pas un homme, où l’on ne peut trouver de quoi se nourrir. Le point culminant s’élève de douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et le sentier qu’il faut suivre n’a souvent qu’un pied de largeur. On passe généralement cet endroit assis et lié sur une chaise, que les Indiens Cargueros portent sur leur dos à la façon d’un crochet.

«Nous préférâmes aller à pied, dit Humboldt dans une lettre à son frère, et, le temps étant très beau, nous ne passâmes que dix-sept jours dans ces solitudes où l’on ne trouve aucune trace qu’elles aient jamais été habitées. On y dort dans des cabanes formées de feuilles d’héliconia, que l’on porte tout exprès avec soi. A la descente occidentale des Andes, il y a des marais dans lesquels on enfonce jusqu’aux genoux. Le temps avait changé, il pleuvait à verse les derniers jours; nos bottes nous pourrirent aux jambes, et nous arrivâmes les pieds nus et couverts de meurtrissures à Carthago, mais enrichis d’une belle collection de nouvelles plantes.

«De Carthago, nous allâmes à Popayan par Buga, en traversant la belle vallée de la rivière Cauca et ayant toujours à nos côtés la montagne de Choca et les mines de platine qui s’y trouvent.

«Nous restâmes le mois de novembre de l’année 1801 à Popayan, et nous y allâmes visiter les montagnes basaltiques de Julusuito, les bouches du volcan de Puracé, qui, avec un bruit effrayant, dégagent des vapeurs d’eau hydro-sulfureuse et les granites porphyritiques de Pisché....

«La plus grande difficulté nous resta à vaincre pour venir de Popayan à Quito. Il fallut passer les Paramos de Pasto, et cela dans la saison des pluies, qui avait commencé en attendant. On nomme «paramo», dans les Andes, tout endroit où, à la hauteur de 1700 à 2000 toises, la végétation cesse et où l’on sent un froid qui pénètre les os. Pour éviter les chaleurs de la vallée de Patia, où l’on prend en une seule nuit des fièvres qui durent trois ou quatre mois et qui sont connues sous le nom de calenturas de Patia, nous passâmes au sommet de la Cordillère par des précipices affreux, pour aller de Popayan à Almager, et de là à Pasto, situé au pied d’un volcan terrible...»

Toute la province de Pasto est un plateau gelé, presque au-dessus du point où la végétation peut durer, et entouré de volcans et de soufrières qui dégagent continuellement des tourbillons de fumée. Les habitants n’ont pour se nourrir que la patate, et, si elle leur manque, ils sont réduits à se repaître d’un petit arbre appelé «achupalla», que les ours des Andes leur disputent. Après avoir été mouillés nuit et jour pendant deux mois, après avoir failli se noyer près de la ville d’Ibarra par suite d’une crue subite accompagnée de tremblement de terre, Humboldt et Bonpland arrivèrent, le 6 janvier 1802, à Quito, où le marquis de Selva-Alegre leur offrit une hospitalité cordiale et splendide.

La ville de Quito est belle; mais le froid très vif et le voisinage des montagnes pelées qui l’entourent en rendent le séjour très triste. Depuis le grand tremblement de terre du 4 février 1797, la température s’était considérablement refroidie, et Bouguer, qui constatait à Quito une température constante de 15 à 16°, eût été étonné de la voir à 4-10° de Réaumur. Le Cotopaxi et le Pichincha, l’Antisana et l’Ilinaça, ces bouches différentes d’un même foyer plutonien, furent examinés en détail par les deux voyageurs, qui demeurèrent quinze jours auprès de chacun d’eux.

Deux fois, Humboldt parvint au bord du cratère du Pichincha, que personne, sauf La Condamine, n’avait encore vu.

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CARTE ITINÉRAIRE DU VOYAGE DE HUMBOLDT
DANS L’AMÉRIQUE ÉQUINOXIALE.

CARTE ITINÉRAIRE DU VOYAGE DE HUMBOLDT
DANS L’AMÉRIQUE ÉQUINOXIALE.

«Je fis mon premier voyage, dit-il, seul avec un Indien. Comme La Condamine s’était approché du cratère par la partie basse de son bord, couverte de neige, c’est là que, en suivant ses traces, je fis ma première tentative. Mais nous manquâmes périr. L’Indien tomba jusqu’à la poitrine dans une crevasse, et nous vîmes avec horreur que nous avions marché sur un pont de neige glacée, car, à quelques pas de nous, il y avait des trous par lesquels le jour donnait. Nous nous trouvions donc, sans le savoir, sur des voûtes qui tiennent au cratère même. Effrayé, mais non pas découragé, je changeai de projet. De l’enceinte du cratère sortent, en s’élançant, pour ainsi dire, sur l’abîme, trois pics, trois rochers, qui ne sont pas couverts de neige, parce que les vapeurs qu’exhale la bouche du volcan la fondent sans cesse. Je montai sur un de ces rochers, et je trouvai à son sommet une pierre, qui, étant soutenue par un côté seulement et minée par-dessous, s’avançait en forme de balcon sur le précipice. Mais cette pierre n’a qu’environ douze pieds de longueur sur six de largeur, et est fortement agitée par des secousses fréquentes de tremblements de terre, dont nous comptâmes dix-huit en moins de trente minutes. Pour bien examiner le fond du cratère, nous nous couchâmes sur le ventre, et je ne crois pas que l’imagination puisse se figurer quelque chose de plus triste, de plus lugubre et de plus effrayant que ce que nous vîmes alors. La bouche du volcan forme un trou circulaire de près d’une lieue de circonférence, dont les bords, taillés à pic, sont couverts de neige par en haut. L’intérieur est d’un noir foncé; mais le gouffre est si immense, que l’on distingue la cime de plusieurs montagnes qui y sont placées; leur sommet semblait être à trois cents toises au-dessous de nous; jugez donc où doit se trouver leur base!

Sur le volcan d’Antisana, Humboldt s’éleva jusqu’à deux mille sept cent soixante-treize toises; mais le sang qui jaillissait des lèvres, des yeux et des gencives des voyageurs les empêcha de monter plus haut. Quant au Cotopaxi, il leur fut impossible de parvenir à la bouche de son cratère.

Le 9 juin 1802, Humboldt, toujours accompagné de Bonpland, partit de Quito pour aller examiner le Chimboraço et le Tunguragua. Ils parvinrent à s’approcher jusqu’à deux cent cinquante toises de la cime du premier de ces volcans. Les mêmes accidents que sur l’Antisana les forcèrent à rétrograder. Quant au Tunguragua, son sommet s’est écroulé pendant le tremblement de terre de 1797, et sa hauteur, estimée par La Condamine être de deux mille six cent vingt toises, ne fut plus trouvée par Humboldt que de deux mille cinq cent trente et une.

De Quito, les voyageurs se rendirent à la rivière des Amazones, en passant par Lactacunga, Hambato et Rio-Bamba, pays dévasté par le tremblement de terre de 1797, et où avaient été engloutis sous l’eau et la boue plus de quarante mille habitants. En descendant les Andes, Humboldt et ses compagnons purent admirer les ruines de la chaussée de Yega, qui va de Cusco à Assuay, appelée le chemin de l’Inca. Elle était entièrement construite de pierres de taille et très bien alignée. On aurait dit un des plus beaux chemins romains. Dans les mêmes environs, se trouvent les ruines du palais de l’Inca Tupayupangi, dont La Condamine a donné la description dans les Mémoires de l’Académie de Berlin.

Après dix jours de séjour à Cuenca, Humboldt gagna le district de Jaen, leva la carte du Marañon, jusqu’au Rio-Napo, et combla, grâce aux observations astronomiques qu’il put faire, le desideratum que présentait la carte levée par La Condamine. Le 23 octobre 1802, Humboldt faisait son entrée à Lima, où il put observer avec succès le passage de Mercure.

Après un séjour d’un mois dans cette capitale, il partit pour Guyaquil, d’où il se rendit par mer à Acapulco, dans la Nouvelle-Espagne.

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Monde connu et inconnu a la fin du xviiie siècle.

Monde connu et inconnu a la fin du xviiie siècle.

La masse prodigieuse de notes que Humboldt recueillit pendant l’année qu’il résida dans ce pays, et qui le mirent à même de publier son Essai sur la Nouvelle-Espagne, suffirait à prouver, s’il en était besoin, après ce que nous avons dit de ses courses antérieures, quelle était sa passion de s’instruire, quelles étaient son indomptable énergie et sa prodigieuse faculté de travail.

Tout à la fois, il s’occupait des antiquités et de l’histoire du Mexique; il étudiait le caractère, les mœurs et la langue des habitants; en même temps, il faisait des observations d’histoire naturelle, de physique, de chimie, d’astronomie et de géographie. Cette universalité est véritablement merveilleuse.

Les mines de Tasco, de Moran, de Guanajuato, qui produisent plusieurs millions de piastres par an, attirent tout d’abord l’attention de Humboldt, dont les premières études avaient porté sur la géologie. Puis il observe le volcan de Jerullo, qui, le 29 septembre 1759, au milieu d’une plaine immense, à trente-six lieues de la mer, à plus de quarante lieues de tout foyer volcanique, avait jailli de la terre et formé une montagne de cendres et de scories haute de dix-sept cents pieds.

A Mexico, les deux voyageurs trouvèrent toutes les ressources nécessaires pour mettre en ordre les collections immenses qu’ils avaient réunies, pour classer et coordonner leurs observations, pour préparer l’atlas géologique qu’ils allaient publier.

Enfin, au mois de janvier 1804, ils quittèrent cette ville afin de reconnaître le versant oriental des Cordillères et mesurer les deux volcans gigantesques de Puebla.

Humboldt, après cette dernière exploration, descendit à la Vera-Cruz, fut assez heureux pour échapper à la fièvre jaune qui dévastait la contrée, gagna la Havane, où il avait, en 1800, déposé la meilleure partie de ses collections, consacra quelques semaines, à Philadelphie, à l’étude nécessairement sommaire de la constitution politique des États-Unis, et revint en Europe au mois d’août 1804.

Les résultats des voyages de Humboldt étaient tels, qu’on peut dire qu’il est le véritable découvreur de l’Amérique équinoxiale. Avant lui, on exploitait cette terre sans la connaître, et quantité des innombrables richesses qu’elle produit étaient absolument ignorées. Il faut le proclamer hautement, jamais voyageur n’avait fait accomplir un tel pas à la géographie physique et à toutes les sciences qui en sont voisines. Humboldt est le type accompli du voyageur.

FIN DES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE