L’HÉBREU
SIMPLIFIÉ
PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE.
Voila sans doute la première question sur laquelle je dois des éclaircissemens au lecteur.
Tant que nous autres Européens n’avons connu, en matière de langues, que nos livres classiques grecs et latins, nous n’avons su que répéter les assertions de nos docteurs, calquées sur les hypothèses, pour ne pas dire les rêveries du Talmud et de la Masore; aujourd’hui que nous commençons à connaître les langues de tout notre globe (au nombre d’environ six cents), nos nouveaux maîtres, plus modestes et non moins savans, s’accordent à répondre à notre question:
Que «l’hébreu ou idiome hébraïque est l’un des dialectes d’un vaste système de langage qui, de temps immémorial, paraît avoir régné dans les trois Arabies, dans la Syrie, la Mésopotamie, la Chaldée, c’est-à-dire dans tout cet espace de pays que bornent au nord les montagnes de l’Arménie, à l’est celles de la Perse, et du reste, les mers Persique, Arabique et Méditerranée: ainsi ce système, désigné par les Allemands sous le nom de langage sémitique ou araméen, a occupé une espace égal aux deux tiers de l’Europe (environ 170,000 lieues carrées de terrain).»
Le témoignage des anciens est formel à cet égard; l’érudit et judicieux géographe Strabon, né dans l’Asie Mineure, presque en pays syrien, nourri de la lecture des nombreux historiens d’Alexandre et des savans de l’école d’Alexandrie, disait, il y a dix-huit siècles[140]:
[140] Page 70, livre 1er, édition de Casaubon.
«Selon Possidonius, qui me paraît le plus versé en ces matières, les Arméniens[141], les Syriens, les Arabes ont entre eux beaucoup de ressemblance pour le langage, la manière de vivre et la forme du corps (page 71); et les Assyriens, les Ariens ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens.
«Le nom des Syriens paraît s’étendre depuis la Babylonie jusqu’au golfe d’Issus (près Alexandrette), et s’être étendu (jadis) jusqu’à la mer Euxine (Mer-Noire): lorsque les historiens racontent que les Perses détruisirent l’empire des Mèdes, comme ceux-ci avaient détruit l’empire des Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui régnèrent à Ninive et à Babylone, parmi lesquels on compte Ninus, qui fonda Ninive dans l’Atourie, et Sémiramis, sa femme et son successeur, qui fonda Babylone (dans la Chaldée).»
De ce témoignage il résulte que les langues mortes appelées aujourd’hui hébreu, syriaque, chaldaïque, phénicien[142], sont entièrement identiques à l’arabe vivant qui frappe nos oreilles; et par conséquent cet arabe devient pour nous un moyen sûr et authentique de les apprécier, particulièrement sous le rapport de la prononciation et de la manière de la représenter, double point de difficulté pour nous, en ces langues anciennes qui ne sont plus connues que par des livres: il est vrai que l’apparente diversité de leurs alfabets et les fausses valeurs données à leurs lettres par les érudits modernes de notre Europe, soit juifs, soit chrétiens, ont d’abord masqué ces identités ou analogies; mais depuis que la communauté de leurs mots radicaux a commencé d’être démontrée par Albert Schultens[143]; depuis que la parité de leur structure respective est devenue évidente par l’analyse de leurs grammaires et de leurs alfabets, l’assertion de Strabon, ou plutôt des nombreux auteurs auxquels il la doit, est devenue une vérité positive, et l’on peut établir comme certains les faits suivans:
1o Que l’hébreu n’est point un idiome original, une langue mère, ainsi que l’ont prétendu les docteurs juifs et ceux qui épousent leurs préjugés;
2o Qu’il est seulement l’un des dialectes de l’ancien et vaste système de langage que j’ai indiqué; et par dialecte, il faut entendre ce qu’en style botanique on appelle une variété, à raison de quelques formes et nuances d’accident dans une espèce caractérisée par une structure commune, constante;
3o Que si l’on regarde l’arabe, le syriaque et même l’éthiopien comme trois de ces variétés, l’hébreu pourra être considéré comme une quatrième, qui cependant n’aura pas même le mérite de l’originalité, puisque dès long-temps des érudits très-respectés lui ont trouvé tant d’analogie avec l’idiome phénicien ou kananéen, qu’ils n’en ont pas fait de différence. Je reviendrai bientôt sur ce point.
[142] On pourrait ajouter le maltais s’il eût été recueilli avant de s’imprégner d’arabe.
[143] Voyez ses Origines Hebrææ in-4o—1761, Leyde.
En ce moment, je me borne à faire remarquer la singularité de ce grand fait historique et géographique, qui, dans un espace circonscrit par une ligne continue de mers et de montagnes, nous montre un système de langage identique ou analogue en toutes ses branches, tandis qu’autour de lui, de tous côtés du continent, par les frontières de Perse, d’Arménie et d’Asie Mineure, règne un système totalement différent, non-seulement en ses mots et prononciation, mais en sa construction grammaticale et syntaxe, c’est-à-dire dans l’ordre d’exposition des idées et dans la marche des phrases. Ce système connu depuis quarante ans seulement, sous le nom de Sanskrit (indiqué par les Hébreux mêmes sous le nom de race de Japhet), porte avec lui divers caractères d’une telle antiquité, qu’il pourrait bien arriver que nous nous fussions trop pressés de limiter avant ce jour les temps de l’Histoire.
Revenant à l’hébreu, je dis qu’il a été l’idiome d’un petit peuple qui, semblable aux Druzes de nos jours, vécut cantonné dans un pays montueux, isolé de ses voisins par son culte et ses préjugés, occupant environ 1,180 lieues carrées de terrain, dont plus de 180 incultivables, comme les rochers de la Mer-Morte et les plaines du désert voisin; par conséquent à environ 1,000 lieues carrées de surface, et cela, au temps de sa plus grande puissance, sous une même royauté. Or, comme la science statistique nous a fait connaître qu’une lieue carrée, dans les meilleurs terrains, ne nourrit pas habituellement plus de douze à quatorze cents ames, il s’ensuit que la population totale des Hébreux n’a jamais dû s’élever à plus d’un million d’ames, même au temps de David et de Salomon.
Maintenant si l’on considère que, par la nature des choses humaines, il n’y a identité de langage que là où il y a communauté habituelle d’idées, unité sociale; si l’on considère que, de nos jours, dans les pays d’idiome arabe, dans la Syrie, par exemple, chaque territoire de ville, chaque contrée de montagnes, a des particularités de mots et de prononciation qui les différencient de leurs voisins, l’on a droit de dire que, dans la Syrie ancienne, dans la Phénicie et la Judée, il y eut de semblables particularités, d’abord de royaume à royaume, puis dans un même état de tribu: qu’ainsi il dut exister des nuances non-seulement du phénicien à l’hébreu; mais dans l’hébreu, des nuances entre les habitans de Jérusalem et de Samarie, entre les enfans de Juda et les enfans d’Israël, surtout ceux vivant au-delà du Jourdain: nous en avons la preuve dans l’anecdote du mot schiboulet, dont l’altération en siboulet coûta la vie à un nombre de paysans du canton d’Ephraïm, interrogés par ceux de Galaad[144].
[144] Juges, chap. 12, v. 6.
Il ne faut donc pas croire que nous possédions la langue du peuple hébreu en général; mais parce que le schisme, arrivé sous le fils de Salomon, isola les dix tribus, qui ensuite furent presque totalement enlevées et déportées par les Assyriens de Ninive; parce que les seules tribus de Juda et de Benjamin se trouvèrent représenter la nation, nous ne possédons effectivement que le dialecte de Jérusalem; et si l’on remarque que de ce dialecte nous ne possédons que les mots entrés dans la composition des livres aujourd’hui en nos mains, mots dont le nombre total ne s’élève guère qu’à deux mille de ceux que l’on appelle radicaux (une foule de mots techniques d’arts, de métiers, d’ustensiles, de meubles, etc., restant inconnus), l’on conviendra que notre science n’a pas trop de quoi s’enorgueillir.
D’autre part, puisqu’il est certain que, chez aucune nation à nous connue, jamais aucune langue usuelle, tant écrite que parlée, ne s’est maintenue dans une identité parfaite à la distance de plusieurs siècles, l’on a droit de penser que l’hébreu de nos livres, rédigés pour la plupart dans les derniers temps de la nation, n’est pas exactement le même qui fut parlé dans les temps de son origine: nous avons la preuve de ceci dans le mot nabia (prophète), que le rédacteur final du livre de Samuël (présumé Ezdras) nous dit n’avoir point été connu au temps de David, où l’on employait le mot râ (voyant)[145].
[145] L’idiome arabe dit nabi. La finale a dans nabia est tout-à-fait chaldéo-syrienne.
Quoi qu’il en soit, puisque l’hébreu, tel que nous l’avons, est un des monumens les plus complets, les plus curieux de l’antiquité, le développement de sa structure, rendu plus clair qu’il ne l’a jamais été, devient un travail intéressant sous plusieurs rapports: et parce que les causes et les moyens de sa formation originelle ne laissent pas de jeter quelques lumières sur cette question, je vais d’abord soumettre au lecteur des réflexions qui me semblent appuyées, non-seulement sur des probabilités naturelles, mais sur les témoignages mêmes des livres que nous possédons, et dont on se sert pour établir d’autres hypothèses moins raisonnables.
[F1]Note pour la page 328, ligne 22.
Depuis que nous autres modernes, nous connaissons, par grammaires et dictionnaires, une langue arménienne totalement différente du système arabe, quelques savans ont durement tancé Strabon de les avoir confondues; néanmoins, vis-à-vis d’un homme de ce caractère, il est bon d’y regarder à deux fois. Le naïf Hérodote, si long-temps inculpé, n’est-il pas aujourd’hui triomphant de véracité? Ici, je vois deux circonstances propres à disculper Strabon.
D’abord, il faut prendre garde que la langue appelée par nous arménienne, et par ceux qui la parlent langue de haïk, n’avait jamais été écrite, n’avait pas même d’alfabet avant la fin du quatorzième siècle de notre ère: l’historien arménien nommé Moïse de Chorène, qui vécut dans le cinquième, avoue qu’avant cette date sa nation, concentrée dans les stériles et neigeuses montagnes d’Ararat, aux sources de l’Euphrate et de l’Araxes, était une petite horde grossière, ignorante, sans aucune science ni art. Comment, en un pays si pauvre, si stérile, vivait cette nation, ce peuple de Haïk? Ce qui se passe encore aujourd’hui nous l’explique. Ces hommes vivaient comme vivent chez nous les montagnards d’Auvergne et de Savoie, placés en circonstances à peu près pareilles: chassés par de rudes hivers de six et huit mois, les Arméniens descendaient dans les riches pays de la Mésopotamie et de Chaldée: ils y faisaient ce que font encore de nos jours leurs descendans, que nous voyons répandus dans toute la Turkie, pratiquant les arts mécaniques et les services de la domesticité, le colportage, le trafic de boutique, etc. Pour ce genre de vie, ces individus étaient, comme ils sont encore, obligés d’apprendre la langue des habitans qui n’ont ni le désir ni le besoin d’apprendre l’arménien. Au temps de Strabon, les Arméniens étaient donc obligés de parler syriaque ou chaldéen, comme ils le sont aujourd’hui de parler turk et arabe. Le géographe a donc pu dire d’eux que leur langage était syrien, comme nous dirions que les Bretons (bas) parlent français; il n’a pas tenu compte du jargon barbare inconnu.
Après la conquête du macédonien Alexandre, les rois haïkiens ou arméniens, qui jusque-là n’avaient été que les pachas des grands-rois ou sultans d’Assyrie ou de Perse, non-seulement devinrent rois indépendans, mais bientôt agrandirent leurs royaumes; et comme leurs plus voisines et plus riches frontières n’étaient peuplées que de races araméennes ou syriennes, le langage syrien se trouva langage national d’une forte partie des sujets arméniens; alors il fut d’autant plus facile à Strabon de se méprendre, qu’au lieu du mot syros, usité par les Grecs, les indigènes employaient le mot aram, ou arman d’autant plus facile à confondre avec arménien, qu’il reste encore douteux de savoir si le peuple arménien n’a pas été primitivement le peuple araméen, qu’aurait subjugué une colonie scythe ou caucasienne, laquelle, sous le nom de peuple de Haïk ou maison de Togorma, s’implanta dans les hautes montagnes, d’où par la suite elle s’étendit dans le pays. Alors que ses rois, depuis Alexandre, régnèrent sur des Syriens plus civilisés que le peuple de Haïk, n’est-il pas probable que le syriaque devint la langue de la cour? Dans cet état de choses, le géographe Strabon n’a-t-il pas pu dire sans erreur que la langue syrienne, c’est-à-dire araméenne, fut la langue des arméniens?
Chez les peuples anciens, surtout ceux d’Asie, ce fut une manie commune de regarder chacun son pays comme le centre du monde, et sa langue comme la primitive et la plus ancienne: encore aujourd’hui, les Arabes, les Indiens, les Chinois appellent leur métropole L’ombilic du monde[146]. L’homme ignorant qui ne voit que lui se fait toujours le centre de tout, et comme l’ignorance est l’état natif et naturel de l’homme, sa vanité devient son sentiment fondamental: or, une nation n’étant qu’une addition d’hommes, elle n’est aussi qu’une addition de vanités. L’on voit pourquoi les anciens Juifs, ou plutôt leurs prêtres et leurs disciples, ont voulu que la langue hébraïque fût d’origine première et même divine: quand on sait qu’une langue quelconque n’est qu’un moyen factice et conventionnel de manifester des idées qui ne naissent que du développement de nos besoins et de l’état social, on ne comprend pas facilement comment un pouvoir quelconque jetterait subitement dans le cerveau d’un homme des idées sans modèle ni cause, et dans sa bouche des mots sans apprentissage et sans convention; mais que comprennent à ceci les automates qui ne savent dire que Je crois et Je veux croire?
[146] Cela est positif au Kaire, à la Mekke, à Banarez, à Nankin, etc.
Néanmoins, dans le cas présent, cette aveugle croyance rencontre un obstacle puissant; car en cherchant l’autorité positive sur laquelle elle se fonde, la Bible n’en fournit aucune. Relisez la Genèse, chap. II, où il est parlé des noms imposés à tous les animaux par un premier homme: ni là, ni dans aucun discours d’Eve, d’Adam, du serpent, etc., il n’est fait mention de la langue hébraïque: Adam nomma les animaux, mais le texte ne dit point en quelle langue; or, personne n’a le droit de suppléer ce que le texte ne spécifie pas: les interprètes n’ont pas le droit d’invoquer ici les probabilités naturelles, attendu que l’état de choses qui nous est raconté comme régnant à cette époque de création, est tout-à-fait miraculeux et hors de l’état naturel aujourd’hui existant. On ne peut pas à son gré expliquer l’un par l’autre, quand ils sont si différens; si l’on veut qu’Adam ait parlé hébreu, moi je soutiens, sans blesser le texte, qu’il a pu, qu’il a dû plutôt parler syriaque; voici mes raisons:
Les Juifs conviennent qu’avant Abraham leur race n’existait pas: d’Abraham seul est sorti ce peuple: quelle langue parla cet individu? Dans l’ordre naturel, nous parlons la langue de la famille qui nous élève: et cette famille parle la langue du pays où elle vit, de la nation dont elle fait partie. En quel pays, chez quelle nation naquit Abraham? La Bible nous répond: Dans le pays de Sennar en Chaldée; par conséquent chez ces peuples riverains de l’Euphrate et du Tigre, que tous les témoignages de l’histoire nous représentent comme établis de temps immémorial sur ce sol, comme étant ces mêmes Chaldéens, dont les Rois, dix ou douze siècles plus tard, emmenèrent les Juifs captifs à Babylone. La famille d’Abraham a donc nécessairement parlé le dialecte chaldéen.
Cette famille, de profession pastorale, de condition arabe et bédouine, c’est-à-dire nomade, émigre et vient s’établir au pays de Harran, en Mésopotamie (80 ou 100 lieues de distance): elle y trouve le langage syrien ou syriaque, qui ne diffère de celui qu’elle apporte que par des nuances légères. On est d’accord sur ce point. Le chef de cette famille, Tharé, père d’Abraham, avait l’intention, nous dit le texte, de quitter encore ce pays de Harran, pour venir en Palestine ou pays de Kanaan. Ce projet eut des motifs d’intérêt domestique que nous ignorons; mais il nous montre qu’Abraham, qui l’effectua ensuite pour son seul compte, n’eut pas des motifs aussi nouveaux qu’il les a supposés ou qu’on lui a supposés.
Il se sépare de sa famille ou tribu, il pousse ses troupeaux par le désert de Syrie vers la Palestine, à 200 lieues de distance. Ayant ainsi rompu avec ses parens, il n’a pu emmener avec lui que peu de monde et qu’une portion des communs troupeaux: son neveu, Loth, l’accompagne avec quelque monde aussi. Cette tribu, nouvelle et naissante, n’a pu être que faible; aussi Abraham se présente-t-il aux Kananéens avec les démonstrations de l’humilité. Ces émigrés de Syrie n’ont pu parler que Syrien; il n’est pas fait mention d’interprète entre eux et les Phéniciens, parce que l’analogie des deux dialectes a pu être telle, qu’en peu de temps l’on se soit compris de part et d’autre.
La famine pousse vers l’Égypte ce petit camp volant: n’est-il pas naturel qu’elle ait privé Abraham de plusieurs serviteurs syriens, soit par mort, soit par désertion? Quelle langue trouva-t-il en Égypte? On ne fait pas mention d’interprète: néanmoins il a pu en louer. Aurait-il trouvé là ces rois pasteurs que l’on croit de race arabe? alors il eût pu se faire entendre.—Pour sauver sa vie, il délaisse sa femme: par un cas bizarre, cet abandon lui tourne à bonne fortune; le roi lui donne en indemnités une quantité de gros et menu bétail, des serviteurs et servantes, ou esclaves de l’un et de l’autre sexe, même de l’argent qui améliore sa situation au point d’en faire une petite puissance, comme l’observe le texte.—Mais ces nouveaux serviteurs donnés par Pharaon n’ont pas dû parler syrien: Abraham, pour la conduite de ses troupeaux, devenus plus nombreux, et pour sa sûreté personnelle, a dû recruter d’autres serviteurs chez les Kananéens: on lui compte trois cents hommes armés quand il combat pour Loth; il ne les avait sûrement pas quand il vint de Syrie; il est vrai qu’au nombre de ces trois cents, l’on compte les gens de ses alliés kananéens: supposons-lui deux cents hommes; ils ont dû en grande majorité être Phéniciens: leur idiome a donc dominé dans cette tribu naissante, surtout quand Abraham ne cesse de vivre et de converser avec les Phéniciens.
Cet état continue sous son fils: on amène à celui-ci une femme syrienne; mais elle vient seule: elle a dû prendre l’idiome de la tribu, lequel déjà n’est plus le syrien; la preuve en est que, sous son fils Jacob, lorsque celui-ci dresse un monument de paix avec son oncle le syrien Laban, chacun d’eux donne au monceau de pierres qui en est le témoin, un nom différent, quoique le sens soit le même. L’un le nomme gil-ăd, l’autre ïegar ou iadjer šahdouta; ces deux noms signifient également, monceau-témoin[147].
[147] Iedjar ne diffère que peu de ïetchar; et si dans le mot latin acervus, vous prononcez le ç en tch, vous avez atchervus, qui, privé de sa finale us, n’est pas loin de ïetchar. Le mot aġger est encore plus analogue.
Jacob et ses enfans, n’ayant cessé de vivre parmi les Kananéens et jusque dans leurs villes, ont dû de plus en plus parler kananéen: cette peuplade passe en Égypte au nombre de soixante et dix personnes, nous dit-on; mais ici l’on ne compte, selon la méthode arabe, que la portion noble de la tribu, que le sang des maîtres, et nullement les serviteurs ou esclaves mâles et femelles nécessaires à la conduite des troupeaux. Pendant trois ou quatre siècles de séjour en Égypte, peut-on supposer qu’il ne se soit pas introduit quelque altération dans ce langage? Au sortir de l’Égypte, les Hébreux s’établissent chez les Phéniciens, dont ils détruisent la majeure partie; mais le texte remarque que, malgré l’ordre de Moïse de tout tuer, ils en conservèrent les restes comme tributaires, avec qui ils vécurent mêlés jusqu’au temps de David et de son fils. Par cet exposé, l’on voit que les Hébreux n’ont cessé d’avoir des motifs de parler phénicien, et que, par conséquent, leur langage ne peut en être qu’un dialecte: plusieurs savans respectables l’ont déjà soupçonné[148]. Si maintenant, dans l’analyse de ce dialecte, nous trouvons une simplicité et presque une grossièreté du genre populaire, nous aurons acquis une nouvelle preuve de cette opinion et de l’irréflexion avec laquelle, sous prétexte de piété, tant de personnages ignorans, quoique respectés, sont parvenus à consacrer des préjugés contraires: nous verrons encore par la suite une nouvelle preuve de ce caractère ou génie phénicien dans l’application faite à cette langue du propre alfabet des peuples essentiellement phéniciens.
[148] Voyez, à la fin de ce volume, une note[F2] relative à ce sujet; elle commence par ces mots: «Eusèbe nous cite un ancien poète,» etc.
Dans l’hébreu, comme dans l’arabe et autres langues de ce système, ce n’est pas la prononciation qui constitue la différence principale avec nos langues d’Europe: actuellement que nous avons acquis une notion suffisante de toutes les langues parlées sur notre petit globe[149], nous savons que partout la parole se réduit à trois élémens distincts, savoir: la voyelle, la consonne et l’aspiration, qui elle-même n’est qu’une sorte de consonne.
[149] L’on peut, à ce sujet, consulter mon discours sur l’étude philosophique des langues, lu à l’Académie française.—Chez Bossange frères, libraires, rue de Seine, no 12.
Sous ce rapport, l’idiome hébraïque et ses analogues ne diffèrent de nos langues que comme l’allemand, l’espagnol, le français diffèrent entre eux, c’est-à-dire qu’en ce que certaines voyelles et consonnes usitées dans une langue ne le sont pas dans une autre. Par exemple, la consonne gutturale peinte en allemand par ch, en espagnol par jo, xe, gi, n’existe ni dans le français ni dans l’anglais; de même le sifflement peint en anglais par th, par z en espagnol, par θ en grec, n’existe point dans le français ni l’allemand, etc., et notre lle dans fille n’existe point dans l’allemand.
L’arabe, dans ses vingt-huit lettres, compte jusqu’à dix et onze prononciations qui nous manquent, et c’est une des raisons qui nous le rendent si pénible. L’hébreu, qui n’a que vingt-deux lettres, n’offre réellement que quatre prononciations étrangères aux nôtres. En quoi donc gît sa grande difficulté?—En sa manière de peindre la parole, en son système d’écriture et d’alfabet qui diffère totalement du nôtre.
Une première difficulté est la figure de ses lettres, bizarres à nos yeux: déjà cet article exige une habitude et un temps inutiles au fond, et onéreux dans la forme.
Une seconde difficulté est l’usage d’écrire à contre-sens de nous, c’est-à-dire en procédant de droite à gauche: celle-ci est moindre; nos imprimeurs lisent très-bien ainsi.
Mais la grande, la radicale difficulté, c’est de n’écrire qu’une portion des mots, et de laisser cachés, inconnus une certaine quantité de sons qu’il faut pourtant prononcer; de là résulte que l’écriture ne présente qu’un squelette, un canevas privé de ses accessoires, et que la lecture est une divination perpétuelle, qui laisse l’esprit exposé à une foule d’équivoques et d’erreurs.
En voulez-vous une idée palpable? Supposez que l’on vous présente un livre français, anglais, espagnol, où tous les mots soient écrits par abréviation, à-peu-près de cette manière: chrte, rgrt, lmne, vrte; assurément cette écriture vous jettera dans l’embarras; car vous ne saurez s’il faut dire cherté ou charte, charité ou charretée, regret ou regrat, lumineux ou limoneux, vérité ou variété; on prétend que le sens qui précède vous guidera; mais combien d’équivoques possibles! et dans l’hébreu et l’arabe combien plus encore à raison de leur construction de mots par familles, ainsi que nous le verrons!
Ainsi le vice du système oriental est palpable; appliquez notre méthode européenne à cet hébreu, à cet arabe, crus si difficiles, et de ce moment vous les verrez devenir plus simples que ce latin et ce grec, dont vous imposez la tâche à vos enfans.
ALFABET HÉBREU.
| NUMÉROS D’ORDRE. |
NOMS EN HÉBREU. |
NOMS EN FRANÇAIS. |
FIGURE. | VALEUR. | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | א—לף | A—LeF | א | A a (grand). | |||||
| 2 | ב—יח | B—aIT | ב | B b jamais Vé. | |||||
| 3 | ג—ימל | G—IMeL | ג | G g mouillé, guimel ou djimel. | |||||
| 4 | ד—לח | D—aLeT | ד | D d. | |||||
| 5 | ה—א | H—a | ה |
|
|||||
| 6 | ו—ו | ω—aω | ו | ω ou français, u italien. | |||||
| 7 | ז—ין | Z—IN | ז | Z z. | |||||
| 8 | ח—יח | H—eIT | ח | Ҥ ɦ rude, ca florentin. aspiration rude. | |||||
| 9 | ט—יח | Ԏ—eIT | ט | Ԏ th anglais rude, θ grec. | |||||
| 10 | י—וד | I—ωD | י | Î î. | |||||
| 11 | כ—ך | K—aF | כ | K k kiaf mouillé, kialb chien. | |||||
| 12 | ל—מד | L—aMeD | ל | L l. | |||||
| 13 | מ—ם | M—em | מ | M m. | |||||
| 14 | נ—ון | N—ωN | נ | N n. | |||||
| 15 | ס—מך | S—aMaK | ס | S s. | |||||
| 16 | ע—ין | ă—ïN | ע | ă ă ă guttural. | |||||
| 17 | פ—א | F—A | פ | F f jamais pé. | |||||
| 18 | צ—די | Ṣ—oDI | צ | Ṣ ṣ so dur. | |||||
| 19 | ק—וף | Q—ωF | ק | Q q glottal, qalb cœur. | |||||
| 20 | ר—יש | R—eIš | ר | R r | |||||
| 21 | ש—ין | Š—ÎN | ש |
|
|||||
| 22 | ת—ו | T—aω | ת | T t. |
| No Ier. | Face à la page 345. |
Maintenant quels sont les élémens prononciables que l’on supprime ainsi dans l’écriture? J’ai démontré sur l’arabe vivant[150] que ce sont uniquement des voyelles, et des voyelles de la même nature que celles inscrites dans l’alfabet, avec cette seule différence que celles-ci sont de mesure longue, et celles-là de mesure brève. Tout ce que j’ai dit de l’arabe sur ce point doit s’appliquer à l’hébreu.
Il a plu aux auteurs de l’alfabet hébreu ou phénicien (car c’est une même chose) de n’établir que vingt-deux lettres ou signes de prononciation, dont quatre voyelles et dix-huit consonnes: eh bien, c’est en cela qu’ils ont péché; car aujourd’hui nous démontrons par l’analyse qu’au lieu de quatre voyelles seulement, dont ils ont tenu compte, la langue parlée en a employé dix ou onze; de manière que six ou sept ont été supprimées, et qu’il faut les restituer. Que doit-on faire, qu’a-t-on déjà fait à cet égard? c’est ce que nous verrons bientôt. Mais, pour la clarté du sujet, ne cumulons pas les difficultés: bornons-nous à examiner l’alfabet, à établir la valeur de ses lettres relativement à notre système européen.
L’alfabet hébreu se compose de vingt-deux lettres, dont la planche no I offre au lecteur le tableau ci-à côté.
Sur ces lettres, il faut considérer; 1o l’ordre; 2o le nom; 3o la figure; 4o la valeur.
Relativement à nous Européens, la valeur des lettres hébraïques est assez bien établie par la généalogie des alfabets arabe et syriaque d’une part, et des anciens alfabets grec et latin de l’autre.
L’on est d’accord que l’alfabet arabe actuel n’est autre chose en son origine que l’alfabet syriaque, introduit à la Mekke et à Médine vers l’an 530 de notre ère; l’on convient encore que le syriaque d’alors n’était qu’une altération ou une variété du babylonien ou chaldéen, qui est notre hébreu présent; et que, plus anciennement, les uns et les autres ne furent que l’altération du phénicien, représenté par le caractère dit samaritain[151], lequel a été l’hébreu primitif dont s’est servi Moïse, et dont l’usage a subsisté national jusqu’à la captivité de Babylone.
[151] Par la raison qu’une portion de Juifs, attachés aux anciens usages, n’ayant point voulu admettre la réforme d’Esdras, les novateurs, partisans de celui-ci, les excommunièrent, et les placèrent au rang des Samaritains, qu’ils avaient sans raison constitués leurs ennemis. Ces excommuniés ont conservé le pentateuque samaritain, qui laisse encore à résoudre différens problèmes.
La langue syriaque d’une part, n’ayant cessé de fleurir et d’être parlée que du treize au quinzième siècle de notre ère, les Arabes musulmans ont eu, pendant six ou sept siècles, toute facilité de sentir l’analogie de leurs prononciations, et d’établir la correspondance de leurs lettres avec celles des Syriens.
D’autre part, dès le premier siècle de notre ère, les Syriens, devenus chrétiens, ayant traduit les livres des Juifs, et les individus des deux nations ayant vécu ensemble dans un laps de temps qui remonte au-delà de la captivité, nous avons tout lieu de regarder comme exactes les correspondances dont je viens de parler: j’en présente le tableau à la fin de ce volume dans la planche no II, afin que le lecteur ait sous les yeux les moyens positifs d’établir son opinion.
A l’égard des anciens alfabets grec et latin, nous sommes assurés par plusieurs inscriptions et monumens de haute date[152], et par le témoignage unanime de nombre d’auteurs, que leurs lettres originales ne sont autres que celles des phéniciens, mal à propos attribuées à un prétendu Kadmus, que j’ai démontré n’être que le mythologique Hermès ou Mercure[153]; lesquelles lettres, à raison d’un commerce très-actif, ou peut-être de migrations de peuplades entières des pays phéniciens, furent adoptées quinze ou seize siècles avant notre ère par les habitans de la Grèce et de l’Italie.
[152] Voyez Barthelemy, Réflex. sur l’alfabet de Palmyre, 1 vol. in-4o, 1754.—Le même, dans les Mém. de l’Académ. des inscript., tom. 26, Mém. sur Palmyre.—Ibid., tom. 30, p. 405, et tom. 32.—Fourmont, ibid., tom. 23, p. 394. Mém. sur Apollon Amycléen, et sur un monument de ses prêtresses.—Enfin l’abbé Lanzi, italien, Essai sur la langue étrusque, et sur les tables Eugubines.
[153] Voyez la Revue Encyclopédique, année 1819, mois de juin, p. 505.
L’on est d’accord que le plus ancien ordre alfabétique de ces vingt-deux lettres a été le même; et parce que les anciens auteurs grecs et latins ont cité beaucoup de noms soit géographiques, soit patronymiques phéniciens, syriens et arabes, l’on trouve en ces citations un moyen additionnel d’apprécier la valeur des prononciations.
C’est d’après de nombreux calculs de ces données, que j’ai admis, et que je propose d’admettre, pour les lettres hébraïques, les valeurs portées au tableau coté planche Ire.
Le lecteur doit observer d’abord que les petits chiffres, arabes, acculés aux lettres européennes dans la colonne de valeur, sont des renvois aux deux tableaux de voyelles et consonnes, placés dans mon Alfabet européen, savoir le tableau des voyelles, pag. 28, coté no I; et celui des consonnes, pag. 92 coté no II. Là se trouvent des détails de précision trop longs pour être répétés ici.
En second lieu, il remarquera sur la lettre Bé, qu’aucune bouche arabe ne prononce ni ne connaît le Vé que nos hébraïsans lui comparent; ici, c’est une valeur que les Juifs ont empruntée des Allemands ou des Grecs du Bas-Empire, chez qui l’ont introduite les Slaves.
Sur h, qui est notre aspiration douce, il me semble d’un ridicule parfait de dire comme nos hébraïsans «h sans aspiration.» Qu’est-ce que le signe d’aspiration sans aspiration?
Sur Ҥ qui est le signe de l’aspiration rude, j’observe que cette lettre capitale est admise par la commission d’Égypte dans la belle carte géographique qui va paraître.
Les deux lettres suivantes Ԏ et ȶ, qui désignent le th anglais ou θ grec, ont l’inconvénient d’être nouvelles; mais elles sont plus commodes que les deux T, t, avec cédille, que j’ai proposé dans l’Alfabet européen.
A l’égard du K, il paraît qu’au temps d’Origène et de Jérôme, il ressemblait au son du Χi grec, qui vaut le ich allemand; mais, comme chez les Arabes il est toujours prononcé comme notre Ke, je lui en conserve la valeur sans nier sa déviation en Χi doux et en ich, selon les explications que j’ai données, pag. 75, de l’Alfabet européen, et no 28 du tableau II du même Alfabet.
L’S de samek ne doit jamais être prononcée z.
L’Ṣ de sodi est l’ṣ dure particulière à l’Arabe, que j’ai expliquée ailleurs[154], ainsi que le qâf, ou qouf, et le ăïn, tous trois inconnus en Europe.