[154] Voyez Simplification des langues orientales, pages 210 et 211, et Alfabet européen, page 140 et suiv.
F ne doit jamais être prononcé p, quoique je ne nie pas que les anciens Grecs et Latins aient pu prononcer ph autrement que nous; car je crois, par exemple, que le mot éphéméride n’a pas été prononcé éféméride; mais à raison du grec qui n’écrit point l’h au corps du mot, il a dû être dit ép’-héméride.
La lettre š n’est pas positivement une lettre neuve; je l’avais déjà projetée et introduite dans l’Alfabet européen, où l’on peut la voir dès la pag. 129, lignes 11, 12 et 13, (Š š); mais parce que alors il ne me fut pas accordé de diriger moi-même le graveur, elle se trouva défectueuse (vu sa couronne trop peu sensible), et je fus contraint de la remplacer par j renversé ou ſ, qui est peu gracieux et peu commode dans l’écriture. Le š, en s’écrivant comme l’s commune, a cela de facile qu’il suffit d’un petit trait de plume sur sa tête pour le caractériser.
La dernière lettre, le T, paraît avoir eu diverses valeurs chez les anciens. Les Syriens en font le th anglais; les Chaldéens l’emploient là ou les Phéniciens et les Hébreux emploient le šîn: par exemple, ce que ceux-là écrivent terafim, ceux-ci l’écrivent šerafim (cherafim). Il est à croire que cette lettre a eu quelque chose du tchim persan, et alors elle aurait eu de l’analogie avec le tché arabe écrit Ké, puisque les Bédouins disent tchelb au lieu de Kelb (un chien)[155].
[155] Cela expliquerait pourquoi Étienne de Byzance dit que Ninus régna d’abord à Télâné, qui est la grande ville chaldéenne Kélâné, mentionnée dans la Genèse.
Le mérite de ces remarques est surtout pour les étymologistes; car, relativement à nous, cela seul suffit de savoir et de convenir que les lettres hébraïques portées au tableau seront constamment représentées par les lettres capitales européennes qui leur correspondent; de manière que le lecteur pourra, sur la vue de celles-ci, rétablir celles-là, avantage que jusqu’ici n’a procuré aucune méthode.
Outre la valeur de son qui appartient aux lettres hébraïques, elles ont eu, dès leur origine, des noms appellatifs transmis d’âge en âge, qui ont été et qui sont encore pour les savans un sujet énigmatique de recherches et de disputes. Ainsi A s’appelle A-LeF; B s’appelle B-aIT; D se nomme D-aLeT, etc.
Nous savons, par autorités raisonnables, que ces noms, introduits dans l’alfabet grec, n’ont point de sens dans cette langue, mais qu’ils en avaient un dans l’idiome des Phéniciens, de qui vint l’alfabet: l’on est d’accord que A-LeF signifie bœuf[156]; B-aIT, maison; G-IMeL, chameau; D-aLeT, porte, etc.; mais l’on n’est pas du tout d’accord sur plusieurs autres lettres. Il paraît qu’au troisième et quatrième siècle de notre ère, on expliquait ces mots bien différemment, comme on le voit dans une citation de l’évêque Eusèbe[157]: son explication est si peu raisonnable, que l’on a droit de penser que, vu la haine rendue aux chrétiens par les Juifs, les rabbins se sont moqués de nos docteurs; d’autre part, il est constant que ces rabbins, livrés à leur esprit d’allégorie, ont supposé à ces mots une profondeur de sens mystique qu’ils n’ont pu avoir; il appartenait à notre âge, où se rajeunissent tant de vieilles rêveries, de voir celles-ci reproduites et amplifiées par des hommes, d’ailleurs doués d’esprit; mais comme l’esprit n’est que la faculté d’apercevoir des rapports, et comme cette faculté peut mener à voir ce qui n’est pas; quelques-uns se sont jetés dans l’imaginaire. Court de Gebelin en a été un premier exemple; un second se trouve dans l’auteur du livre intitulé, la Langue hébraïque restituée, etc., etc., avec une analyse de Sepher, etc., etc., un volume in-4o.
[156] C’est le témoignage positif de Plutarque, Sympos., lib. 9, quest. 2: Alpha dictum quia Phœnices sic bovem appellant.
[157] Prépar. Évang., liv. X, chap. 5. Voyez à la fin de ce volume une note[F3] relative à ce sujet.
Selon cet auteur, «la lettre A est le signe de la puissance et de la stabilité: elle renferme les idées de l’unité et du principe qui la détermine.
«B est le signe paternel et viril, l’image de l’action intérieure et active.
«G, image d’un canal, est le signe organique; celui de l’enveloppement matériel et de toutes les idées dérivant des organes corporels, ou de leur action.
«D, signe de la nature divisible et divisée.
«ω offre l’image du mystère le plus profond, le plus inconcevable; l’image, du nœud qui réunit, ou du point qui sépare le néant et l’être: c’est le signe convertible universel, qui fait passer d’une nature à l’autre; communiquant d’un côté avec le signe des ténèbres, etc.»
J’avoue, pour mon compte, que cette sphère d’idées aériennes est tout-à-fait hors de la portée de mon esprit terrestre: leur motif a pourtant ceci de naturel que, ayant pour base cette supposition rabbinique, que l’alfabet et la langue hébraïques sont le propre et immédiat ouvrage de la puissance divine, qui régit l’univers, et qui, malgré cette grande occupation, a bien voulu descendre à de telles bagatelles, il a bien fallu attribuer à cet ouvrage quelque chose de mystérieux et d’incompréhensible comme elle: mais moi, qui ne sais et ne puis raisonner que par les analogies que l’état présent et connu peut avoir avec l’antécédent inconnu, je vois la chose d’une manière différente, et beaucoup plus simple.
Je suppose que les lois physiques qui régissent notre monde et notre espèce humaine existent depuis son origine; que par suite de ces lois, l’homme est né ignorant, et n’a développé son intelligence que par le moyen de ses sens; je suppose que ses besoins, plus ou moins pressans, ont été le mobile de toutes ses inventions, et que celle de l’alfabet est le produit de l’un de ses besoins: selon moi, ce sont des hommes voyageurs et marchands, qui par le besoin de leur trafic avec diverses nations dont ils n’entendaient pas la langue, ont imaginé l’art de donner aux sons fugitifs des signes fixes; et parce que, m’étant moi-même trouvé dans un cas presque semblable, j’ai eu l’occasion et le besoin de méditer les moyens que purent employer les premiers auteurs, je me suis trouvé conduit aux résultats suivans.
Je me suis dit: J’entends de la bouche d’un Arménien, d’un Turk, d’un Persan, le son A; supposons que je sois Phénicien; ce son A est le même que j’emploie dans le mot A-lef: voilà mon terme de comparaison établi; comment établirai-je la figure? Mon A-lef signifie bœuf ou taureau; eh bien, je vais esquisser le croquis de l’animal, l’abrégé de son image, sa tête: ce croquis, en me rappelant le nom, me rappellera le son A par lequel il commence.
J’entends le son B; il est le même que dans mon phénicien Bait; qui signifie maison ou tente; je peins le trait principal du circuit de la tente et de la petite cour d’entrée que trace une corde ou barrière.
J’entends le son G, qui est le premier du mot Guimel, signifiant chameau; j’esquisse la tête et le cou de cet animal. De même pour la lettre M qui commence le mot Mem, signifiant les eaux; je peins l’ondulation des flots.—Pour la lettre ă commençant le mot ăïn, et signifiant œil, je peins un rond.—Pour la lettre š qui commence šin, signifiant une dent, je peins une dent arrachée avec ses trois racines; ainsi du reste.
Dans mon hypothèse, il faut m’accorder que les lettres primitives de l’alfabet phénicien ont effectivement été chacune le croquis de l’objet dont elles portent le nom: ceci permet des objections raisonnables; mais l’on doit observer que si ces lettres ont subi les altérations que nous leur voyons dans un laps de temps connu de huit à dix siècles, il n’en a pas fallu davantage antérieurement pour les avoir déjà beaucoup défigurées au temps plus reculé où elles nous apparaissent: et si l’on compare le peu d’analogie qui existe entre les petites figures astronomiques des douze signes du Zodiaque, telles que nous les voyons dans nos almanachs, et les portraits bien faits des douze animaux que ces figures retracent, l’on ne sera pas surpris du peu de ressemblance entre les lettres phéniciennes et les objets qui leur ont servi de type.
En les examinant une à une, on pourrait indiquer cette ressemblance en plusieurs d’elles; mais parce qu’un tel travail n’est point mon objet spécial, et parce que le vrai sens des noms de plusieurs lettres n’est pas aussi bien fixé[158] qu’on l’a prétendu, je me borne à présenter mon idée pour ce qu’elle vaut, laissant au lecteur la liberté d’en juger, et me réservant à moi-même celle d’en adopter une meilleure qui me serait présentée. Comment peut-on s’entêter d’amour-propre sur de telles matières? Une circonstance favorable à mon opinion est encore cette règle commune aux noms de toutes les lettres, savoir que chacun de ces noms commence par la lettre qu’il désigne: ainsi Alef commence par A; Dalet commence par D; Lamed par L; Mem par M, etc., sans exception. Ne voit-on pas ici une intention marquée dans le choix de l’exemple, qui autrement eût été équivoque, si la lettre eût été mise au corps du mot?
[158] Il paraît même que plusieurs lettres, telles que tau, sodi, lamed, samek, heit, n’ont aucun sens en hébreu; c’est une preuve additionnelle que l’alfabet vient d’un peuple antérieur à celui-ci.
Une dernière circonstance, favorable à mon hypothèse sur la simplicité des causes et des moyens d’invention, est le désordre où se trouvent ces lettres dans leur série: remarquez qu’elles ne sont point classées selon ces affinités d’organes dont la loi est si naturelle, si frappante (comme je l’ai démontré dans l’Alfabet européen), que son infraction ou son omission est une preuve certaine d’absence de système et d’ignorance réelle. Dans cet alfabet hébréo-phénicien, voyelles, consonnes, aspirations, tout est pêle-mêle comme jeté aux dés: les labiales M, B, F sont disséminées parmi les dentales D, T; les palatales Gué, Ké, parmi les gutturales A, ăin: n’est-il pas clair que nous avons ici une opération mécanique qui n’a eu pour guide que la convenance accidentelle de ces marchands à qui je l’attribue?
Jusqu’à ce moment, je n’ai point essentiellement différé des grammairiens sur les principes de l’alfabet, ni même sur la valeur des lettres. Ici commence mon schisme: ils prétendent que les vingt-deux lettres hébraïques sont toutes consonnes; je soutiens que plusieurs sont voyelles, savoir: Alef, Iod, ouau et Aïn; et que He et Heit sont de pures aspirations. Cette question a été un sujet de disputes scientifiques pendant plus d’un siècle: j’en ai donné la solution à l’occasion de l’arabe, dans mon Alfabet européen; et parce que cette solution s’applique entièrement à l’hébreu, je n’en ferai point ici la répétition; elle serait inutile pour le lecteur qui la connaît, et prématurée pour celui qui ne la connaît pas; je vais l’y conduire par une route plus simple en lui développant la nature et l’emploi des voyelles dans la langue hébraïque.
La plupart des langues anciennes qui nous sont connues ont ceci de singulier pour nous autres modernes, que leurs voyelles sont obligatoirement divisées en deux classes, savoir: les longues et les brèves. Les unes et les autres sont de même nature; mais le temps ou la mesure de leur prononciation diffère. Cette différence de la brève à la longue consiste en ce que la voyelle longue veut un temps double de la brève, sans compter un peu plus d’emphase dans l’intonation: ainsi A long prend la mesure de deux A brefs:
Itălĭ-ām fā-tō prŏfŭ-gūs Lā-vīnăquĕ vēnīt
Pareillement pour l’I, pour l’O, pour l’U, etc. Les grammairiens sont d’accord sur ce point.
De ce mécanisme naquit la poésie, qui, bien analysée, n’est autre chose que l’art d’encadrer en certains temps et mesures de la respiration un nombre plus ou moins grand de syllabes comptées, lesquelles, par leurs diverses combinaisons de brèves et de longues, frappent l’oreille d’une sensation de cadence presque musicale qui la flatte.
Cette cadence et ce nombre obligé (numerus) de syllabes comptées, devinrent, dès l’origine, un moyen naturel et sûr de fixer dans la mémoire de l’homme des récits qui autrement se seraient altérés: aussi chez tous les peuples anciens et modernes, voyons-nous la poésie établie avant la prose, et le chant intimement lié au débit du vers scandé.
Les Grecs et les Latins sont pour nous des exemples frappans de ces vérités; il est hors de mon sujet d’examiner pourquoi nos langues modernes, formées des débris confus des leurs, n’ont point conservé cette manière d’être. Ce qui m’intéresse, c’est de dire que l’arabe moderne, dans tous ses dialectes, est resté fidèle à ce principe constitutif de l’arabe ancien. Quiconque a vécu chez les Arabes assez de temps pour habituer son oreille à leur langage, n’a pu manquer de sentir une mesure cadencée frappante, surtout dans ces déclamations de vers que vont faisant par les rues ces aveugles lettrés qui nous retracent les Rapsodes anciens.
La structure du vers arabe est fondée sur la distinction des voyelles longues et des voyelles brèves. Pourquoi n’est-il pas coupé et scandé selon les principes du grec et du latin? Pourquoi observe-t-il des portées de voix bien plus longues, des combinaisons de syllabes moins variées? Cette question appartient à l’observateur physiologiste qui voudra rechercher si l’air brûlant que respire l’homme arabe, comparé à l’air froid qu’a respiré l’homme scythe (auteur du grec), n’a pas établi quelque différence dans le jeu de leur respiration plus ou moins fréquente ou prolongée, et dans la dilatation des poumons plus libres par la vacuité habituelle des intestins. Je me borne à mon sujet, et, me prévalant de l’analogie intime, ou, pour mieux dire, de l’identité des deux idiomes hébreu et arabe, je dis que l’ancien peuple hébreu a eu des voyelles longues et des voyelles brèves, exactement comme ses parens et frères les modernes Arabes: or, puisqu’il est démontré d’une part que, dans l’alfabet arabe, les voyelles Alef, Iod, Ouau, O, aî (ou ê) sont de vraies voyelles longues, nous pouvons assurer qu’il en fut ainsi, qu’il en est ainsi dans l’alfabet hébreu; et puisque, d’autre part, il est démontré que, dans l’idiome arabe actuel subsistant depuis nombre de siècles, il existe une classe de voyelles qui ont la double condition d’être prononcées brèves, et de ne pas être écrites dans le corps des mots et des lignes, il s’ensuit clairement que ce même état de choses a dû avoir et a eu lieu chez les Hébreux[159].
[159] Ceci juge radicalement les prétentions de nos savans d’Europe, qui, sans être sortis, pour ainsi dire, de leur cabinet, et sans avoir de notions pratiques de la prosodie arabe, ont fait des traités sur la poésie hébraïque, laquelle pourtant n’est accessible que par cette voie: je citerai le célèbre docteur Robert Louth, et je demanderai comment il a pu raisonner sur le vers hébreu, quand il a cru que A, ï, ω, étaient des consonnes; quand il a prononcé à l’anglaise les consonnes hébraïques, et tout-à-fait méconnu la valeur des petites voyelles: comment a-t-il osé démentir de savans rabbins anciens, qui, avec saint Jérôme, ont déclaré que l’hébreu n’a point de vers métriques? 800 pages sont employées en extases sur des beautés très-souvent contestables! Quel dommage que ce savant professeur de poésie n’ait pas vécu dix ans chez les sauvages de North-Amérique! il eût trouvé dans leurs harangues, dans leurs chants de combat, dans leurs chansons de mort, des richesses poétiques non moins brillantes; et il eût appris, par une analyse comparée, que là où le langage est pauvre d’idées scientifiques et de termes complexes, il y a, non pas richesse, mais nécessité de style par figures, parce que le type primitif de toutes les idées consiste en objets physiques, lesquels, dans le langage, restent long-temps bruts et en nature avant d’être élaborés, et pour ainsi dire monnoyés, pour une plus rapide circulation.
Ce fait, hors de doute pour le temps présent, est également bien prouvé pour les temps anciens par les nombreux témoignages d’écrivains authentiques; car, lorsque les écrivains grecs ou latins, avant ou après notre ère, nous citent des mots ou des noms hébreux, syriens, phéniciens, arabes, nous y trouvons des voyelles qui aujourd’hui ne sont point tracées dans ces mêmes mots écrits à la manière orientale. Par exemple, l’hébreu actuel nous offre composé de trois consonnes le mot DBR; il est clair que, pour le prononcer, il a fallu des voyelles: eh bien, au quatrième siècle de notre ère, un disciple chrétien de l’école juive[160] a dit: «Si vous prononcez DaBaR, le sens est parole et discours; si vous prononcez DeBeR, c’est peste et destruction; si DaBeR, c’est l’impératif parle ou parlez. De même pour le mot ZCR; si vous dites ZaCaR, c’est mâle; si ZeCeR (ZeKeR), c’est souvenir[161];» (en latin, ce, ci se disent ke, ki.)
[160] Saint Jérôme, Commentaire sur Habacuc, chap. 3, et sur Isaïe, chap. 26.
[161] Il serait facile de multiplier ces exemples: Origène en fournit un grand nombre à la fin du deuxième siècle, dans ce que nous avons de ses fragmens.
Or, puisqu’aujourd’hui nous ne voyons point ces voyelles latines a, e, écrites au corps des mots hébreux, mais seulement tracées dessous, par les signes appelés points-voyelles, il est évident que ces points sont les équivalens de ces voyelles, et que c’est à cette fonction qu’ils doivent leur nom de points-voyelles.
Ici se démontre palpable l’erreur de cette classe de savans qui, comme Masclef et Houbigant[162], veulent que les points-voyelles ne soient pas des voyelles, et qui prétendent que l’on peut s’en passer en attachant aux consonnes, d’une manière invariable, les voyelles qui servent à les appeler dans le canon alfabétique; mais alors comment un même mot pourra-t-il prendre divers sens, comme nous venons de le voir dans les exemples ci-dessus (DaBaR, DeBeR, ZaCaR, etc.)? Cette opinion est trop déraisonnable pour s’y arrêter.
[162] Houbigant, Racines hébraïques, in-8o, 1732, préface, page VII.
Quant à ceux qui veulent qu’il n’y ait pas d’autres voyelles que celles marquées par les points, et qui soutiennent que Alef, Iod, Ouan, Aïn, sont des consonnes[163], je rendrai bientôt encore leur erreur aussi palpable, en en démontrant l’origine comme je l’ai fait pour l’arabe.
[163] Parmi les mémoires de l’Académie des Inscriptions, plusieurs sont faits d’après cette idée: 1o Tome VII, un mémoire de l’abbé Renaudot, sur l’origine des lettres grecques; 2o Tome XIII, un mémoire de Fourmont, sur la ponctuation des Massorètes; 3o Tome XXXVI, mémoire de M. de Guignes, sur les langues orientales, p. 114; 4o même volume, p. 239, mémoire de M. Dupuy, sur les lettres hébraïques. Avec toute l’érudition possible, ces mémoires n’en sont pas moins un tissu de paradoxes et de contradictions.
Maintenant si l’on compare le procédé des Grecs et Latins avec celui des Hébreux et Arabes, quant à la peinture ou écriture des voyelles, l’on y trouvera cette grave différence, que nos Occidentaux ont construit leur alfabet sur le principe que les voyelles quelconques doivent avoir leurs lettres inscrites comme les consonnes, en laissant au lecteur le soin de distinguer les brèves des longues, tandis que les Orientaux n’ont admis de signes ou lettres alfabétiques que pour leurs quatre voyelles longues, en laissant au lecteur l’embarras de suppléer les brèves.
Ce fut cet embarras sans doute qui, lorsque les anciens Grecs adoptèrent l’alfabet phénicien-hébreu, les conduisit à y faire l’importante réforme que je viens d’indiquer, réforme qui, à raison de la clarté qu’elle a produite dans la lecture, a eu des effets plus grands peut-être et plus heureux qu’on ne l’imagine. Pourquoi les Orientaux ont-ils persisté dans leur habitude énigmatique? Ma réponse est: Parce que ce fut une habitude transmise par l’enseignement dès le bas âge. Mais comment et pourquoi l’invention avait-elle établi l’habitude? Je crois en trouver la cause dans la nature de la chose même.
Le premier observateur qui eut l’idée de peindre la parole, ne put manquer de s’apercevoir qu’elle était composée, 1o de sons simples ou voyelles, tels que A, I, Ou, et de sons composés, tels que Bé, Mi, Dé. En décomposant ces derniers, il s’aperçut qu’avant la voyelle, il y avait un être particulier, essentiellement sourd, qu’il dut être fort embarrassé de qualifier; c’est ce que nous nommons consonne, ce que j’ai prouvé n’être que le contact de deux parties solides de la bouche. Notre observateur dut reconnaître que la voyelle se prononce seule, mais que la consonne ne le peut qu’à l’aide d’une voyelle qui la suit: pour la peindre, il aura dit: puisque la prononciation d’une consonne entraîne nécessairement une voyelle, il est inutile de tracer celle-ci, il me suffit de peindre celle-là, l’autre la suivra de force; cela est vrai; et cela a pu être commode dans l’idiome des peuples Phénico-Arabes; car chez eux un mot écrit des mêmes consonnes variait, comme il varie encore, de canton à canton, seulement en voyelle; comme si chez nous vous supposiez les mots charpentier, charrier, charbonnier, prononcés par le peuple cherpentier, cherrier, cherbonnier, et qu’on les écrivît chrpentier, chrrier et chrbonnier. L’on voit que les consonnes en un tel cas sont un simple canevas que chacun remplit selon son dialecte: à nous autres cela semble très-défectueux; mais le pouvoir de l’habitude est si grand qu’il a suffi d’y être plié dès l’enfance pour ne jamais songer à un changement. Ce furent les étrangers qui en eurent l’idée quand cet alfabet vint en Occident; les orientaux en y ayant persisté nous fournissent la preuve qu’il est né chez eux; encore aujourd’hui les Arabes, et leurs dérivés les Turks et Persans, trouvent tout simple d’écrire sans points-voyelles, et de tâtonner pour établir la lecture.
Ainsi firent les anciens Hébreux, du propre aveu des docteurs juifs les plus savans. Il est constant que Moïse écrivit la loi non-seulement sans points-voyelles, mais sans points ni virgules, sans distinction de chapitres ni de versets: il l’écrivit en ces lettres phéniciennes que l’on nomme aujourd’hui samaritaines. Ce fut là le caractère alfabétique national, seul connu, seul usité jusqu’à la captivité de Babylone: l’on est d’accord que jamais il n’a eu de points-voyelles accolés. La déportation presque totale des Juifs au pays de Babylone fut l’époque de deux changemens remarquables.
1o La langue s’altéra par le mélange des étrangers au peuple. 2o Toute la classe lettrée, toute la jeunesse des familles riches et sacerdotales ayant été, par ordre spécial du conquérant, élevée dans les sciences chaldéennes, cette classe, cette génération contractèrent l’habitude de l’alfabet chaldaïque qui est notre hébreu actuel. Cette habitude fit perdre de vue, en peu de temps, l’alfabet national antérieur, ce Phénicien ou Samaritain ci-dessus indiqué. Le prêtre Ezdras parut vers l’an 457 ou 458 avant notre ère, sous le règne d’Artaxercès-Longue-main, roi de Perse; 130 ans s’étaient écoulés depuis la déportation à Babylone; plus de 80 après l’édit de Kyrus, qui renvoya les Juifs chez eux; 63 ou 64 depuis celui de Darius, qui leur permit de rebâtir un temple nouveau; et 2 ou 3 seulement depuis l’apparition et le séjour d’Hérodote en Égypte. Ezdras ayant vu que la portion lettrée de la nation avait délaissé le caractère phénicien, et que les livres de Moïse, et autres, allaient tomber dans l’oubli, ce lévite, savant dans la loi, entreprit une double opération à la fois importante, laborieuse et dispendieuse: il résolut d’en faire la collection, la compilation, et de plus la transcription en caractères chaldéens, ce qui fut une innovation grave; il exécuta ce projet dans un laps de temps qui a exigé plusieurs années; ce n’est pas trop de dire dix ans: or, parce que ce prêtre paraît avoir vécu bien au-delà, il a pu avoir connaissance de l’ouvrage d’Hérodote rendu public vers 444 ou 446 aux jeux olympiques.
Il n’est pas de mon sujet d’examiner jusqu’à quel point Ezdras a pu modifier les livres quelconques qu’il a transcrits, ni quels sont ceux dont on doit le regarder comme auteur réel à titre de compilateur ou rédacteur. Ce sont là des questions de fond; je ne m’occupe ici que de la forme. Sous ce point de vue, l’on doit regarder et l’on regarde son manuscrit comme la base et le modèle de tout ce que nous avons en main, sauf le texte dit Samaritain; mais que devinrent les manuscrits originaux sur lesquels Ezdras fit son travail? de deux choses l’une; ou il les détruisit, ou bien ils restèrent dans la possession du grand-prêtre et des docteurs, dépositaires naturels des archives où ils ont pu être encore consultés.
L’on est d’accord que ce fut le manuscrit d’Ezdras qui, environ 175 ans plus tard, servit à établir la traduction grecque dont Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, fit la demande au grand-prêtre d’alors[164], laquelle est connue sous le nom de version des septante; d’anciens théologiens, appelés pères de l’Église, ont pour la plupart adopté la fable qu’un Juif, déguisé sous le nom d’Aristéas, a composée sur cette anecdote: mais plusieurs modernes non moins pieux que savans en ont démontré l’invraisemblance et la fausseté[165]. Les probabilités sont que le grand-prêtre transmit la demande au conseil ou sanhédrin des soixante-dix docteurs de la loi, en pied à cette époque; que ce conseil, dont tous les membres ne purent ni ne durent savoir le grec, fit choix de personnes instruites en cette langue, lesquelles durent se distribuer le travail, qui, ensuite accepté et sanctionné par les soixante-dix, fut transmis au roi d’Égypte, revêtu de leur autorisation, et, à ce titre, considéré comme leur ouvrage: naturellement ce manuscrit authentique a dû être la base de tous les manuscrits grecs publiés depuis lors: et cependant il n’est pas probable que les minutes restées à Jérusalem aux mains des auteurs, aient été détruites, puisqu’elles avaient, pour ces auteurs mêmes, une grande valeur pécuniaire et un grand mérite pour tous les Juifs hellénistes qui de jour en jour devinrent plus nombreux. Ces incidens peuvent servir à expliquer beaucoup de questions survenues tant sur la diversité du style de divers livres, que sur les variantes de divers passages et même sur les erreurs des traducteurs grecs, et relativement à la valeur de plusieurs mots hébreux.
[164] Flav. Joseph., Antiquit. Judaïq., lib. 12.
[165] Voyez Bernard de Montfaucon, dans son livre sur les hexaples d’Origènes, in-fol.
Ce qui nous importe le plus ici est de savoir que le manuscrit d’Ezdras fut écrit sans points-voyelles; que les copies qui purent en être faites par les amateurs n’en eurent pas davantage; que dans ces copies, il survint, comme il arrive toujours, quelques fautes, quelques omissions: que les Juifs troublés par les persécutions des rois grecs de Syrie, par les révoltes qui en furent la suite, puis par l’invasion des Romains, et par le régime tyrannique de ces conquérans, qui finalement les détruisirent; que les Juifs, dis-je, dispersés, mêlés aux autres peuples, après avoir perdu d’assez bonne heure la pratique de leur ancienne langue, perdirent aussi la vraie lecture des livres où elle demeura reléguée[166]. Il n’y eut plus que des particuliers studieux qui se livrèrent à ce travail scientifique, difficile pour eux comme l’est pour nous le grec et le latin; or, comme il fallut être riche pour avoir le loisir du temps, et la possession des livres, tous manuscrits dispendieux, le nombre des savans diminua de plus en plus: faute de concurrence, il y eut moins d’émulation; faute d’appréciateurs, il y eut moins de vraie science et plus d’admiration. Quelques rabbins[167] ou docteurs, disséminés en quelques grandes villes isolées par les guerres habituelles et par les distances, devinrent chefs d’opinions diverses sur certains mots et certains passages susceptibles de divers sens. Possesseurs du très-petit nombre de manuscrits existans, ils se permirent d’y faire des notes marginales qui devinrent des autorités. Leurs écoles situées à Jérusalem, à Alexandrie, à Tibériade, à Neharda (en Babylonie) ayant eu des communications tardives, l’on s’aperçut qu’il s’était introduit des dissentimens et du désordre: l’on s’occupa des moyens d’y remédier: une sorte de concile s’établit à Tibériade: il est plus que douteux que ces travaux aient commencé avant les années 400 ou 420 de notre ère; il paraît qu’ils étaient finis avant l’an 510[168]. Vingt ans assidus ont pu y suffire: mais quand on analyse ces travaux, on sent qu’ils ont dû se prolonger pendant un laps de temps bien plus considérable.
[166] Quand Ezdras, 450 ans avant notre ère, fit une lecture solennelle de la loi, il est spécifié que les lévites expliquaient, faisaient comprendre: le savant rabbin Maimonide atteste que, dès-lors et depuis lors, il y eut toujours un interprète d’office (il écrivait vers 1180). Peu avant notre ère, le rabbin Onkelo, et 200 ans plus tard le rabbin Jonathan, ont écrit des interprétations (targumin) qui prouvent qu’ils n’entendaient plus la langue.
[167] Le mot rabb signifie maître, seigneur. Au pluriel rabbim.
[168] Dans l’Alfabet européen, page 117, ligne 19, on lit 520 par erreur typographique; corrigez 510.
Pour en apprécier l’étendue, il faut se rappeler que, jusqu’au temps d’Ezdras, tout livre hébreu fut écrit sans division de chapitres, ni versets, sans distinction des phrases par points et virgules, enfin sans les voyelles brèves et cachées dont j’ai parlé.
En transcrivant le vieil hébreu phénicien ou samaritain en lettres chaldaïques, Ezdras semble avoir établi la division en chapitres, seulement. L’excédant resta à faire; les rabbins qui, depuis Alexandre, vécurent avec les Grecs et les Romains, forcés d’apprendre l’une ou l’autre langue, ne purent manquer d’en connaître les principes alfabétiques et grammaticaux. Ces principes, différens des leurs, durent leur donner beaucoup à penser; ils voyaient les mots écrits avec une plénitude de voyelles qui ne laissait aucun équivoque; les phrases, coupées par des repos et demi-repos de points et de virgules, leur présentaient la plus grande clarté: ils entreprirent d’appliquer à leur système oriental ces précieux avantages du système occidental: ce fut une idée heureuse et réellement forte, vu la difficulté de son exécution; introduire au corps des mots hébreux toute voyelle prononcée était une innovation contraire aux antiques usages et même aux idées religieuses, qui ne permettaient pas d’altérer ce qu’on appelait la parole de Dieu; néanmoins, on convint d’un double expédient conciliateur qui ne dut être adopté qu’après bien des débats: cet expédient fut 1o d’imaginer et de fixer des signes représentatifs des voyelles; 2o de placer ces signes hors du corps des lignes et des mots, de manière à n’en point troubler l’ordre antique[169]; or, comme ces signes sont en général formés de points diversement combinés, leur système est ce que l’on a appelé points-voyelles.
[169] Quand les mêmes procédés, les mêmes résultats, se trouvent aux septième et huitième siècle de notre ère chez les Arabes musulmans, cette imitation n’est-elle pas une preuve des mêmes raisonnemens? Voyez l’Alfabet européen, pag. 110, 111 et suiv.
Pour en faire l’application, il fallut procéder à l’examen, à la discussion de 815,280 lettres[170] dont se composent les livres juifs; ce n’est pas tout: en fixant la prononciation de chaque lettre, les docteurs voulurent fixer aussi et peindre les accidens les plus minutieux de la lecture: il y eut des signes pour toutes les inflexions de voix, pour l’élévation ou l’abaissement du ton, pour les soupirs et demi-soupirs, pour l’accent musical, etc. Si l’on considère que chacune des 815,280 lettres ci-dessus dut être un objet spécial de délibération pour chacune de ces combinaisons, et que tout cet ensemble de doctrine n’est qu’une partie de ce que l’on appelle la masore (prononcez maçore), c’est-à-dire la tradition, l’on ne sera plus étonné de la célébrité qu’ont acquise dans le monde érudit les docteurs masorètes, ou traditionnaires.
De tout ceci résulte-t-il que les Juifs soient parvenus à représenter l’ancienne et vraie prononciation, je ne dis pas du temps de Moïse ou de David, mais seulement du temps d’Ezdras? non assurément. Il est prouvé au contraire qu’à l’ouverture de notre ère, leur langage était un jargon syriaque mêlé de mots grecs, arabes, et même persans[171]; que, dès le temps d’Ezdras, le dialecte babylonien plus cultivé, plus élégant, avait remplacé l’hébreu montagnard et grossier, laissé au bas peuple; que depuis la dispersion des Juifs sous Titus, toute la tradition de la prononciation fut rompue; que le système arrêté à Tibériade fut, comme il arrive en toute assemblée délibérante, une capitulation d’opinions et d’amours-propres; que parmi les mots cités par les premiers écrivains ecclésiastiques, il en est plusieurs qu’aujourd’hui les Juifs lisent différemment; que, même dans la ponctuation des manuscrits, il a existé, il existe encore, de l’aveu de tous les érudits, un nombre considérable de variantes; qu’au milieu du seizième siècle (1530 à 1550), lorsque ce genre d’étude s’introduisit parmi nous, il fut avéré que les anciens manuscrits portaient des points de diverses nuances d’écriture attestant diverses mains et diverses dates[172]; qu’alors, comme aujourd’hui, les synagogues allemandes, portugaises, espagnoles, françaises, asiatiques, etc., n’ont prononcé ni les points ni les lettres de la même manière; que, dans toutes ces synagogues, le manuscrit canonique imitant celui d’Ezdras est toujours écrit sans points-voyelles d’aucune espèce; enfin qu’à la Chine même, où l’on a trouvé des Juifs, égarés de très-ancienne date, ces mêmes faits se sont retrouvés[F5]. Mais c’en est trop sur l’histoire des points-voyelles; il est temps de nous occuper de leur figure et de leur valeur.
[171] Voyez la savante dissertation du professeur Paulus, dans le compte qu’en a rendu M. S. de Sacy; Magasin encyclopédique, année 1805, tom. I.
[172] Il est également avéré que les Buxtorf, sous prétexte de régulariser, ont falsifié les points de plusieurs manuscrits. Voyez Michaëlis, grammaire chaldaïque. Notez bien encore que les deux plus anciens manuscrits connus, celui de Hillel et celui de Ben-ascher, n’ont pas été écrits plus haut que vers l’an 1000 et 1034 de notre ère.
Nos modernes grammaires hébraïques ne comptent plus comme points-voyelles que les quatorze ou seize figures dont je vais bientôt donner le tableau. En cela elles ont raison; mais les précédentes, et celles des Juifs actuels embrassent sous ce nom deux autres classes de signes, qui portent le nom de points grammatiques et points rhétoriques, destinés les uns et les autres à des fonctions nombreuses et diverses.
Les points grammatiques sont divisés en deux sections, et qualifiés les uns de rois, les autres de vizirs. Les points rois sont au nombre de dix-neuf; les points vizirs sont au nombre de onze; les points rhétoriques sont au nombre de quatre: total, trente-quatre variétés; plus les seize que j’ai d’abord indiqués: total, cinquante signes divers[173].