LE BIVOUAC.

(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)

Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses pensées.

(George Sand.)

Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.

Ainsi donc, découvre ta poitrine.

(Marchand de Venise.)
Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux,
Que l'arbre du désert incline ses rameaux!
Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
Le monotone écho de son chant triste et tendre!
Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix,
Le chasseur indien se repose parfois,
Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.
(Les Meschacébéennes, poésies par M. Dominique Rouquette, Américain.)
CHAPITRE VI.

Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux, surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien, en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres de toute espèce.

La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir, se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues: c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits: beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels…

Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un à tous les jours, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics:

«Cher Docteur,

«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère je leur ferai faire?… Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.

«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour102 nous avons eu un jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la table; un morceau de bœuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de bœuf, ou des plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le cuisinier a eu, dernièrement, la sagacité surprenante de découvrir qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si, grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de bœuf… Si ces dames peuvent se contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop frottées) je serai heureux de les voir103.

Et je suis, cher docteur, tout à vous,
Washington

[102] A West-Point.

[103] Voy. Washington's Writings.

Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par habitude, par goût, les principes et les mœurs d'un pays où ils viennent vivre et mourir.

—Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en m'accueillant,—dit l'Irlandais aux pionniers américains.—Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des pommes de terre au moins… trois fois la semaine.

—Oui, M. Patrick, oui,—répondit le vieux guide,—vous mangerez de la venaison et des pommes de terre… tous les jourstous les jours

Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood; plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison104 avait si bonne mine!… elle exhalait un fumet si appétissant!…

[104] Venaison: chair de bêtes fauves.

—Est-il beau, ce daim, est-il beau!—s'écria le capitaine Bonvouloir avec enthousiasme.—colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour introduire le mokôman105 entre la première et la deuxième côte?… Robin-Hood m'eût envié ce coup!… J'ai choisi le plus gras du troupeau… vrai daim de sacrifice!… Docteur Wilhem, et vous, Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!… je n'en ai jamais respiré de pareil, pas même celui de la truffe!

[105] Mokôman, couteau de chasse.

—Vous exagérez, assurément,—observa Daniel Boon.

—C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.—dit le docteur Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme—la truffe… la calomnier est un crime de… lèse-cuisine

—Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des pommes de terre au moins… trois fois… la semaine?—demanda l'Irlandais Patrick…

—Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la venaison… tous les jourstous les jours—répondit le vieux guide, le plus patient des hommes…

—Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce daim,—dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des chevaux équipés pour la chasse: ut templum juxta equos venatii adornatos sistant. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois remplis de flèches, se dispersaient dans les bois… A l'approche de la nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu, dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications, les bêtes fauves étendues çà et là106.

[106] Tacite. Annales.

Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement chatouillé le palais du plus fin gourmet… Nous sommes même persuadé que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux pionniers un spécimen de son savoir-faire.

—Whip-Poor-Will—dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage Natchez,—ouvre la cambuse, saisis la moque, efface le pouce107 et verse-nous le délicieux shominabo108. Docteur Wilhem, goûtez cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?

[107] Saisir la moque. La moque est une mesure d'étain qui renferme la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant peu éclairé, le cambusier (distributeur) manque rarement d'y introduire le pouce tout entier, ce qui diminue d'autant le liquide.

(M. Paccini; de la Marine.)

[108] Shominabo, boisson indienne.

Exquisite109! comme disent les Américains.

[109] Exquisite; excellent.

(N. de l'Aut.)

—Je m'en doutais,—continua l'heureux gastronome—je m'en doutais. Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi comme chez toi.» C'est une maxime des Quakers que tout voyageur doit connaître…

Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.

—Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;—oui, vous êtes un bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire… Autrefois, les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,… paisiblement… leurs jours avec de la ciguë et du pavot… Une loi obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité: «les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie110, et nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le prix de sa valeur dans les combats…

[110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.

(N. de l'Aut.)

Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en devoir de faire honneur au repas.

—Pardonnez-moi, capitaine,—dit le vieux guide avec le plus grand sang-froid,—mais c'est la coutume ici…

—Que le chasseur… heureux… se serve le premier, n'est-ce pas? c'est tout simple… pour lui faire honneur… Messieurs, hâtons-nous… si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!… cela s'est vu!… Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être agréable? well done (bien cuit) ou à l'anglaise?

—Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas compris;—observa froidement; Boon,—cette venaison est à la vérité, très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville, des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous, sauvages des forêts, que le chasseur… heureux… ne mange jamais de son premier gibier… ainsi, permettez-nous de procéder sans vous…

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero, lorsque celui-ci touche les plats de sa baguette magique et prononce le terrible absit (qu'on enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en arrière, et le visage enflammé111 il jure par l'âme de son père (car il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio de mal-Aguerro-de-Tirteafuero, à coups de triques112.

[111] Todo encendido en colera.

[112] Garrotazos, coups de bâton.

(Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)
(N. de l'Aut.)

—Qu'entends-je, juste ciel!…—s'écria le marin.—Comment! moi, Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!… avouez, Colonel, que je lui ai supérieurement introduit le couteau entre la première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie; pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme l'éclair!… Des marins assis devant le gamelot y plongent la fourchette avec régularité…

L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants, et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles…

—C'est encore la coutume chez nous,—continua Boon,—que le chasseur… heureux… raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le devoir de ceux qu'il… traite… est de louer sa dextérité et surtout de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la gloire du novice… jour de triomphe pour lui, car il est proclamé brave et habile chasseur…

—Fort bien, Colonel, fort bien,—répliqua le Capitaine;—mais le rôle du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon appétit: se coucher avec un souper de chiourme113 sur l'estomac!… Sandis!114 pas si vite donc, Messieurs,—ajouta le marin en s'adressant aux pionniers…

[113] Chiourmes, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de les alourdir) on leur donnait une soupe de trois onces de fèves bouillies. Lorsque la nage durait longtemps, pour prévenir la défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain trempé dans du vin.

(Voy. M. Paccini; de la Marine.)

[114] Nous serons très sobres de Sandis et de Cadédis, dont les spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.

(N. de l'Aut.)

Sehr gut, sehr gut, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.—Sie haben ihn nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt. (Vous ne l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).

—Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,—répliqua le marin;—mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit! vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de la Goule des Mille et une Nuits. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je vous prédis un brillant avenir… Et tu seras Marcellus! n'oubliez pas que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène: toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée115 se digère difficilement… je vous menace donc de la goutte… de la catalepsie… de l'hydrophobie…—Les pionniers ne perdaient pas un coup de dent, et redoublaient d'activité.—Après le souper, je propose une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin, dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: Nein! nein! (non pas! non pas!)

[115] Avide hausta (Pline).

—Capitaine Bonvouloir,—dit le docteur Wilhem à son ami,—il faut prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis… céans

—Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,—dit Daniel Boon au jeune Allemand.—J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager la peine du capitaine Bonvouloir…

—Moi aussi!—s'écria le Docteur,—le capitaine est puni pour avoir atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?… mais c'est le jugement de Fagotin!…

—Messieurs, résignez-vous,—dit Daniel Boon avec calme,—c'est le plus sage… Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de sang et d'horreur, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient… et qui sait… peut-être y aurait-il des chevelures enlevées

Der teufel!—s'écria un Alsacien,—Der teufel!

—Quoi!… les choses en viendraient là,—demanda vivement le marin,—les guerriers sont donc bien susceptibles?…

—Certes…

—Colonel Boon, nous nous résignons,—dit le Capitaine,—mais avouez qu'il faut avoir… de grandes vertus… pour renoncer à de tels morceaux… Enfin, si cet… holocauste… est indispensable… pour le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice… sans murmurer

—Oui, résignez-vous,—ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en mangeant;—«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des pommes de terre au moins… trois fois… la semaine?…

—Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de terre… tous les jourstous les jours

Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce nouveau et glorieux specimen des talents culinaires du Backwoodsman; pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.

La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de rire.

Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives paraissaient affublés de têtes de chevaux… Les guerriers indiens de l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse» disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du moukomore, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse, on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi, on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le retenir… Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs… Ils se levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.

—Colonel Boon,—observa le capitaine Bonvouloir,—un Ancien116 a dit, avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre… Ce souper, tout à fait homérique nous prouve que vous nous recevez comme d'anciens amis.

[116] Diogène, Laërce.

—Je vous remercie de votre indulgence,—dit Daniel Boon;—les guerriers sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments; rien de tout cela ne prouve la bonté du cœur; ils prennent leurs amis par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents… Mais je doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la compagnie de nos belles américaines…

—Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,—et l'on pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du cœur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est d'un si grand prix à la vue de Dieu…» Le saint homme avait raison; un esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les cimetières… Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie…» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que j'ai eu le bonheur d'y connaître… Nulle part je n'ai rencontré tant de fraternité; c'est sans doute à ces mœurs tranquilles et sages, à ce calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture que si elle devait traiter dix personnes… L'hôte et le convive quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte l'auge de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme. Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable. C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant, jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir, il demande grâce, convient galamment qu'on ne peut mieux régaler son monde, et qu'il n'a jamais eu si chaud de sa vie. Mais il n'en est pas encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire… par un présent au choix de son hôte… Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de deux; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les Hottentots… Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses: la pacifique et la pirrhique117; en eût-il excepté la washna? nous ne le pensons pas… Les femmes qui exécutent cette danse doivent faire des lamentations et couper des concombres, de manière que ces deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles coupent plus vite, et quand la coryphée (qui est ordinairement une femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le plus élevé, les couteaux glissent, et les concombres disparaissent avec la rapidité de l'éclair… Chez ces mêmes Hottentots, un jeune homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de virilité… en battant sa mère!… Oh mœurs! Messieurs, je jouis de la confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?… c'est parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne demeure point en repos;»118 oui, nous sommes cette nation «vive, enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses frivoles, et gaîment les choses sérieuses119,» et l'on nous dit descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!…120 Qu'importe! qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain, aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages; mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui. Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi… en déshabillé… terme qu'il faut prendre au pied de la lettre… Ce sont de bonnes gens, après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en commençant… par les coudes… ils entendent bien la plaisanterie… (il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables… je ne leur cherche donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon harnais, je trouve à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté mes petites répugnances, et je fais potage avec eux… en famille… Les Chefs ou Sagamores, comme vous les appelez, sont les plus sociables des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes; les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs sujets… modération rare chez les Souverains!… En Europe, je pensais souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves campagnards qui venaient lui offrir une petite dotation… pour son fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est beaucoup trop pour de la bouillie.» D'autres sauvages, les Africains, par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur roi…, mais seulement après qu'il s'est fait amputer le bras gauche… en témoignage de son dévoûment au peuple…; avertissement salutaire donné au bras droit!… C'est l'équivalent du boulet du citoyen Marat… Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres du Prince assistent au conseil, en se tenant… dans de grandes cruches d'eau fraîche… Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une cascade… Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs partisans…; quelques-uns adorent indifféremment leur roi… ou un lézard121. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner. L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges… Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences…

[117] Platon. Des lois.

[118] Bible. Jérémie, chap. XIV.

[119] Montesquieu. Esprit des Lois.

[120] Une tradition des Druides.

[121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.

Les pionniers poussèrent un cri d'indignation…

Enfin, la dernière poincte des morceaux fut baffrée, comme dit Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de trophée… Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées… Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être écouté… Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.

Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique, qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse, il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.

Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir…» Il n'y a, dans le pays des songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver… on n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems (chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont encore aujourd'hui. Ah le bon pays!… a-t-on envie de fumer? partout on trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche… Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on est sûr de rencontrer la main de l'amitié… La terre étant toujours verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où il veut aller, sans le secours des pagayes… Ah le bon pays!… Veux-tu manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule droite, et laisse-moi aller dans les bois de Nenner-Wind, elle y repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu n'aurais plus rien…—Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir mon habitation. Ah le bon pays!… on n'y fait que boire, manger, fumer et dormir.»

Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.

—«Amis du Point du jour122, vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce grain de wampum123, nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne l'est pas; nous purifions vos cœurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé comme un songe… En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule éternellement sans jamais tarir?… Cette déplorable catastrophe n'est pas la seule source des regrets qui ont inondé mon cœur d'amertume… Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure de la nature, ne reparaîtra jamais!… jamais les yeux de ma vie ne les reverront!… leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur, comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce124 n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche, et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!… Pourquoi le bon génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!… et cependant je ne suis plus! les douleurs m'accablent!… mes oreilles se ferment!… je deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!… les brouillards avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!… Jadis, lorsque j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et d'espérances!… leur départ pour le grand pays de chasse125 a flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle ils ont longtemps campé!… ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent celui de lumière!… Amis du Point du jour, mettez la main sur mon cœur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir que j'ai de me trouver avec des hommes généreux… Asseyez-vous sur nos peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de l'amitié et du bon accord…»

[122] Européens.

[123] Voy. le chap. Ier.

[124] Mon toit.

[125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.

Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours, ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages…

—Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en prison,—dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.

—Je passai dix ans sous, sur, ou dans les pontons d'Angleterre, et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne d'Arc fit en France; mais je n'ai pas succédé126 dans mon entreprise…