[126] Du verbe anglais, to succeed, réussir…
—Plaît-il?…
—Je dis que je n'ai pas succédé dans mon entreprise…
—-Vous voulez dire: que vous n'avez pas réussi dans votre entreprise?
—Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur ma tête… les pontons!!… j'eus occasion de réfléchir sous ce toit d'infortunes!… j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore passée!… si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le temps avec sa lime et son éponge…
—C'est faux!—s'écria le capitaine Bonvouloir…
—Comment; c'est faux!…
—Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, armé d'une faux, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu… figure le temps…
—Une faux ou une éponge, il n'importe,—continua le docteur;—la nuit de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse encore passée;… cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle coévale…127
[127] Coéval, mot anglais qui signifie contemporain de…
—Plaît-il?…
—Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est coévale à sa création;… mon imagination fut sillonnée par le poison corrosif de l'abattement…
—Holà! docteur, s'écria le capitaine,—vous avez donc rompu avec la simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre original français.
—Voyons, capitaine, passez-moi quelques barbarismes, quelques anglicismes; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait, comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement sevré!… Renoncer à nos vieux mots si naïfs!… nenni! Je renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.
Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.
L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la cuisine qu'au récit de M. Hiersac.
—Colonel Boon,—dit-il enfin au guide,—si vous vouliez avoir l'obligeance de dire quelques mots à nos amis, les sauvages, je goûterais volontiers de cette anguille dont ils se régalent…
—Peste! quel appétit!… vous mourrez d'une indigestion, M. Patrick,—observa Boon.
—Je jouis d'un tempérament de Tartare,—répliqua l'Irlandais.
—A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de vous être agréables.
Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir Patrick.
—C'est un mets délicieux!—s'écria celui-ci,—capitaine Bonvouloir, vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable… cette anguille est succulente…
—M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos rivières,—dit Daniel Boon en souriant;—je serai l'interprète de vos bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition…
—Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'anguilles argentées128,—observa le docteur Hiersac:—au commencement de l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas, Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire, dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait, à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,—continua le vieux Docteur;—l'essence d'Orient, et ce qui la produit, l'ablet129 ne passera plus à travers les losanges de chanvre…
[128] Silver eels.
[129] L'ablet est un petit poisson d'eau douce, aux écailles argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur, able n'étant que la traduction du latin albus avec une simple transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée pour la coloration des perles fausses… Ablette de mer est un poisson de genre ombrine, et de la famille des sciénoïdes.
—Plaît-il?—s'écria le capitaine…
—Je dis que l'ablet ne passera plus à travers les losanges de chanvre… ou les filets… si vous l'aimez mieux… et nos Dames ne pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos pêcheurs; c'est en vain que les vifs-habitants des eaux ont l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte… les Belles des différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie… La pêche, Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire…
—Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;—docteur Hiersac je vous rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!…» Parole d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à présent!… Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette opération… dont vous nous parliez tantôt…—et le marin jeta un coup d'œil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez, Whip-Poor-Will.
—Vous voulez parler du scalpage…
—Oui.
—Oh… rien de plus simple,—dit le vieux chasseur avec le plus grand sérieux, et sans interrompre son repas;—pour scalper, le Natchez, notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau du front, et arrache la chevelure.
Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir, perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.
—Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,—continua Boon.
—Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,—s'écria le marin avec effroi.—«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit mort130.»
[130] La Fontaine, le philosophe scythe.
—C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs ennemis,—continua Boon.—Le Natchez fait cette opération de la manière la plus chirurgicale.
—Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son semblable;—reprit le marin français—un sentiment naturel nous fait préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles circonstances toute loi cesse… ou, au moins, semble cesser… et l'homme, n'a plus d'égal ou de maître… s'il est le plus fort. Je comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les poètes appellent l'âge d'or; que ces êtres humains, dis-je, abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur chair… C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une idée, à moins d'être un Ali-Pacha, ou un stoïcien aussi froid que Chrysippe!… Malheureux jeune homme!—s'écria le capitaine en s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son repas,—aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne peuvent donc rien sur vos natures sauvages!… Un genou sur l'estomac et deux coups de couteau!… Juste ciel! mais jamais pareille chose ne s'est vue!…
—Pardonnez-moi, capitaine,—dit le jeune antiquaire Wilhem;—les Germains scalpaient aussi; c'est le decalvare131 mentionné dans la loi des Wisigoths: c'est le capillos et cutem detrahere132 encore en usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; c'est le hettinan des Anglos-Saxons. Pour scalper133, le Scythe faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau… en la secouant, et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte de bœuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe…»
[131] Decalvare, peler la tête.
[132] Detrahere, arracher; detrahere cutem et capillos, arracher le cuir chevelu.
[133] Hérodote dit: pour écorcher une tête.
Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été scandalisé…, mais aussi personne ne m'aurait lu.»
—Les habitants des îles Canaries,—dit le vieux docteur Canadien,—regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce pays… Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête, l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent leurs cabanes comme d'un trophée…
—Pour en revenir au scalpage,—dit le docteur Wilhem;—les cruautés qui se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir. Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la mâchoire inférieure… qu'ils emportent comme un trophée… Leurs combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.
—Colonel Boon,—dit l'Irlandais Patrick au Guide;—est-il bien sûr que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois la semaine?…
—Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,—répondit le chasseur.—Whip-Poor-Will vous présente ses scalps ou chevelures acquis par le procédé que vous savez;—ajouta Boon en s'adressant au capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard farouche au jeune sauvage—ne manifestez aucune répugnance, il est même convenable que vous les palpiez, mais avec les plus grandes précautions.
—Les palper?… qui, moi?…—s'écria le marin épouvanté:—palper des chevelures humaines!
—C'est l'usage;—dit Daniel Boon—et ce serait témoigner du mépris pour leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait même… du danger…
—Je palpe, colonel, je palpe!—s'écria vivement le capitaine en touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.
—C'est une grande marque de confiance,—continua Boon—ils accordent rarement cette faveur aux étrangers… A votre tour, docteur Wilhem; rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits…
Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance…
—Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.
—Très volontiers, répondit Boon.
Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus, et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs blankets134 et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au groupe des auditeurs impatients… Daniel Boon se leva, prit l'attitude d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.
[134] Couverture de laine.
«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au conseil; les Sachems135 l'avaient surnommé la grande bouche, à cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence d'un tiers; Panima (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds… La nouvelle de ce meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois, j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham136 de la mère de la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté, mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis prêt à partir pour le grand pays de chasse137.» La Squaw, (femme) lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes vieux jours, et tu l'as plongé dans le long sommeil138; je le pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi comme lui, car je suis bien vieille…» Whip-Poor-Will, reconnaissant de la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à l'amiable… Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu vivras; sinon, tu mourras…» Le guerrier tint parole; il dormit, mais le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas oublier… Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique; il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine, fait feu, et l'étend mort… Après cet acte de vengeance, il se rendit au village des Creeks; il avait juré de manger la nation entière, serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait prisonnier après avoir scalpé neuf des principaux guerriers. Les derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des Ioways, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village; elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu, mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune Squaw (femme) sur l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir rapidement son bonheur domestique; sa bien-aimée mourut. Le guerrier se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie qui l'avait quitté… Il rendit ensuite les derniers devoirs à Woun-pan-to-mie139. De retour dans son wigwham (hutte), il en défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui. Où allait-il? partait-il pour une expédition?… Mais quel était le motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et leurs victoires…
[135] Vieillards.
[136] Cabane.
[137] Mourir.
[138] Tu l'as tué.
[139] L'Hermine.
Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de Woun-pan-to-mie; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant, de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux… Daniel Boon continua:
«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon; Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille femme toute décrépite brandissant un tomahawck140, et se disposant à massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend la tête d'un coup de tomahawck, et tend les bras à Woun-pan-to-mie, lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa fureur…141 Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps, nous partageons le même wigwham et les mêmes périls…
[140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent le nombre de scalps (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.
[141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de Légende de la rivière Saline.
Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré et l'impassibilité de sa race.
—Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins trois fois… la semaine?…—demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence…
—Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,—répondit Boon.142
[142] L'Irlandais ne mange de viande qu'une fois l'an… au jour de Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish Inquiry commissionners (1835).
—Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de bénédiction,—continua Patrick,—le Tout-Puissant en soit loué!!… Que ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout cela m'enchante!… On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade. Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez éprouvés…» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique; n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien? Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le proverbe dit: «Si la cruche donne contre la pierre, tant pis pour la cruche, si la pierre donne contre la cruche, tant pis pour la cruche…» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune; les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je l'espère… Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience. Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes sueurs!… En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien… si ce n'est mon âme… parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan… Dans l'Orégon, j'aurai une maison… des terres… et qui plus est, je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois la semaine… Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!… mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois… la semaine?
—Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de terre tous les jours… tous les jours; c'est la mille et unième fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de terre trois fois par jour… trois fois par jour.
J'ai été bien malheureux!—continua Patrick,—mon histoire est celle de plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres fermiers en sont indignement chassés!… Qu'importe aux lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent d'exactions!… A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits que Dieu vomit dans sa colère!… Nous la cultivons, cette terre d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la vengeance!… Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!… crois-tu assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?… tu ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus profondément dans nos cœurs, la haine que nous te portons! Notre courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de protester!… Ces aristocrates!… eux dont les pères ont manié la carde et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne nous mettons pas la face dans la boue!… Irlande, ma pauvre patrie, tu appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!…143.
[143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»
—Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de grosses larmes,—l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de larmes! Où sera donc le terme de vos misères?… dans votre anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?… Faut-il égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait nous nourrir?… Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!… Oui, pour vous, la misère est un frein, mais ce frein dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils subjugaient!… Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans amis… Non… La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes rivages… L'Amérique est libre!…
—Courage, M. Patrick!—S'écria à son tour le vieux docteur canadien,—vous voilà en Amérique, et ubi panis et libertas, ibi patria144: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande; vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres contrées145;» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire… Il se passe des choses bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son sommet), si cette montagne était un volcan… Oui, il y a des peuples bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir sur les vraies souffrances de l'humanité!… M. Patrick, votre patrie n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche! Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa population?… C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!…146» Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions de l'Être Suprême et de la nature147…» Je dirai ici mon sentiment, et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés seulement par un… fleuve… et se touchant… pour mieux se haïr… Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux rivaux qui voudraient s'étouffer!…148. Chez les Romains, aimer la patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré… C'est de cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!… Est-ce à dire que je veuille bouleverser le monde?… Non, M. Patrick. Mais les Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la mutile!… L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde tyrannie…149. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne, avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!… On appelait ce trafic, recrutement… Outre la somme convenue pour la solde, l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait tué en Amérique… ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le landgrave de Hesse-Cassel150… On connaît la lettre de ce prince au baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués. Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés, mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une jambe.151 M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de l'Angleterre!…152» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire retentit aussi dans vos vallées!…153 pourquoi ne chantez-vous plus?… Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la misère et les haillons d'aucun peuple154. Consolez-vous M. Patrick, en Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures155. L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple malheureux, bien malheureux!…
[144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.
[145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres villes.»
[146] The clearing of the country.
[147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du Docteur est piquante.
[148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous promettent (pendant que les arsenaux fument!… voyez cette noire fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth…) essayons, cette paix, de la commencer entre nous… Français, de toute condition, de toute classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel… la Révolution.
On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils aiment peu notre gouvernement.
[149] Plus les Francs furent sûrs des Romains… moins ils les ménagèrent.
The union between England and Ireland is but a parchment mockery: (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)…
Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à celle du requin et de sa proie: l'un dévore l'autre… et cela fait une union…
[150] Je vous remercie du Catéchisme des souverains, production que je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.