«......il faut que je vous donne encore de l’ennui en vous priant de quelques petites corrections. Il y a quelque part [pag. 375]: formule sacramentelle, à quoi je voudrais substituer: mots techniques, ou tel autre tour que vous jugerez à propos.—Ensuite, je voudrais retrancher le nom de Schiller, qui s’y trouve une fois, et d’une manière qui fait supposer une idée beaucoup plus haute que je ne l’ai réellement de l’importance de cet écrivain au point de vue dramatique [pag. 336]. Vous vous souviendrez peut-être des discours que nous avons tenus sur ce sujet; vos idées ont donné aux miennes là-dessus plus d’étendue et de courage; en relisant les tragédies de Schiller, je me suis confirmé dans ces idées; enfin, je ne mérite ni n’ose le nommer.—Ce retranchement rend nécessaire une autre petite correction (oh! pardon de tant d’ennui que je vous cause!): il y a vers la fin [pag. 379]: si les trois poëtes qui ont méprisé ces règles; on pourra mettre à la place: si tous les poëtes... etc.—Enfin, à ces paroles [pag. 377]: les romantiques amis, il faudrait substituer: les romantiques, ou ceux qu’on appelle romantiques, ou telle autre expression que vous jugerez convenable».
Il curioso scrupolo di cercare un equivalente alle parole «formule sacramentelle», non fu assecondato dal Fauriel; e dovè poi parere eccessivo allo stesso Manzoni se, anche dopo, non ha cambiato. E quanto allo Schiller, si può vedere più innanzi, nei Materiali estetici, quel ch’egli prima ne pensasse e ne scrivesse.
Le correzioni e i ritocchi non erano ancora finiti. In un’altra lettera, del 12 settembre 1822, il Manzoni ripiglia (pag. 343):
«Je croyais avoir fini, et il me souvient que j’ai encore de l’ennui à vous donner sur..... c’en est trop! sur la lettre a M. Ch...... où j’ai une phrase qui me donne un remords assez cuisant pour me déterminer à vous prier de faire encore une correction. C’est à peu près au tiers de la lettre, où il est parlé du mélange du comique et du sérieux. Voici la phrase téméraire [pag. 331]: Je pense, comme un bon et loyal partisan du classique, que le mélange de deux effets contraires détruit l’unité d’impression nécessaire pour produire l’émotion et la sympathie. Là il me parait évident que je tombe dans l’inconvénient que j’ai tant censuré, de fixer ou de reconnaître des bornes arbitraires, qui peut-être n’ont pas été franchies, mais qui peuvent l’être dans l’avenir, avec bonheur. Voici donc ce que je voudrais ajouter, après la sympathie, pour correctif à cette phrase: ou, pour parler plus raisonnablement...»
E qui seguiva, con piccoli mutamenti di forma, che notiamo a suo luogo, il brano com’è nella stampa, fino a: «mais c’est bien certainement un point dont il n’y a pas de conséquences à tirer...»; poi continuava:
«Voilà ma lettre remplie de corrections... Bien entendu que cette correction subira une recorrection de votre main, dont elle a bien besoin: car le peu de français que j’avais, m’échappe de jour en jour».
Chi abbia l’occhio al brano aggiunto, s’accorge subito che il Manzoni ha voluto, con le nuove e più precise dichiarazioni, scansare il pericolo d’esser supposto un tiepido ammiratore, anzi un censore, del Faust; del capolavoro di quel Goethe a cui oramai lo legavano tante ragioni d’ammirazione e di gratitudine. Ouvrage étonnant, che tutti reputavano, e reputano,[1033] un chef-d’oeuvre... à la seule condition qu’on ne lui donnerait pas le nom de tragédie;... va bene; ma, tra le opere dell’olimpico poeta, era poi proprio quella che il nostro grande poeta, cui dava uggia il fantastico, l’impreciso, il vago, e perciò propugnava la religione del vero storico anche nella poesia, prediligeva e preferiva? «C’est ce que je n’ai ni le courage d’affirmer, ni la docilité de répéter»!
In una lettera del 10 dicembre 1822 (pag. 345, dove per evidente svista è stampato ottobre; ma cfr. pag. 198), il Manzoni sente ancora il bisogno d’un cambiamento; e questa volta per evitare possibili noie dalla Censura. Prega il Fauriel di procurare che i primi esemplari del volume, che avrebbe contenute le due tragedie tradotte («Adelchi et son frère aîné vestiti del dì delle feste»), gli articoli del Goethe e la Lettera a Ch..., fossero spediti a Vienna.
«Voici pourquoi: l’admission ou le rejet des livres imprimés à l’étranger, dans une langue étrangère, ne sont pas du ressort de la Censure de Milan; on lui envoie à des périodes fixes un catalogue de Vienne, avec les qualifications respectives, dont elle fait l’application aux livres qui lui sont présentés. Si un livre n’est pas porté sur la liste, il faut alors envoyer à Vienne, non le titre, mais l’ouvrage même pour qu’il y soit soumis à la Censure: c’est comme vous voyez un retard considérable, que je voudrais éviter par le moyen d’une expédition prompte à Vienne».
Non era prevedibile, in verità, che il volume incagliasse tra i battenti della Censura;
«mais quelque exemple récent m’a donné sur la possibilité des refus en général des idées qui autrefois m’auraient paru exagérées, même étranges. Un libraire d’ici, ayant demandé la permission de publier une traduction des Lettres de quelques Juifs par l’abbé Guénée, n’a pu l’obtenir; ayant fait demander à Vienne le motif du refus, on lui a fait répondre que cet ouvrage contenait des choses contraires aux lois existantes. Je connais un peu ce livre, et je vous assure que j’ai de la peine à deviner par quel côté une telle qualification peut lui être appliquée, quand ce ne serait par ce qui s’y trouve contre les lois féodales, pour expliquer, et démontrer probable, la prospérité contéstée des Juifs à une certaine époque».
Codesto strano caso suggeriva al Manzoni il curioso mutamento.
«Cela m’a fait ressouvenir que dans ma Lettre a M. Chauvet il y a un mot sur la féodalité: si par quelque hasard l’impression avait avancé lentement, et n’était pas encore arrivée a ce passage, il ne serait pas mal de faire disparaître ce petit mot: quand ce ne serait que pour éviter au censeur qui a approuvé ici ma Lettre le désagrément d’un damnatur, que je lui épargnerais volontiers, pour lui d’abord, et ensuite parce que l’effet immanquable de ce désagrément serait de le rendre encore plus difficile et cauteleux pour l’avenir. Si le passage est imprimé, comme il est probable, n’y pensons plus, et qu’il aille à la garde de Dieu: autrement, je vous propose une correction, que j’ai préféré de faire comme j’ai pu, plutôt que d’avoir l’indiscretion de vous en charger dans cette occasion».
Si era ancora in tempo, e la correzione fu fatta. Ma, purtroppo, non siamo più al caso di ripristinare il testo, con quel motto contro la feodalità. I periodi rifatti son quelli contenuti nel brano che va dal capoverso: Le règne des erreurs grandes et petites... all’altro seguente: Quand elles en sont à cette seconde époque... (pag. 377). Differiscono dalla stampa per parecchi ritocchi di forma; che sembran certo dovuti alle amorevoli cure del Fauriel.
Finalmente, e come Dio volle, il volume, con le tragedie tradotte e la Lettera, venne fuori; e così il Fauriel ne scriveva al Manzoni in una lettera senza data, ma che fu certamente scritta tra il marzo e l’aprile del 1823 (pag. 203):
«Sachez que votre traduction a éprouvé une multitude de retards que je n’avais nullement prévus, et auxquels je ne devais point m’attendre. Il n’y a guère qu’un mois ou 6 semaines qu’elle est en vente, autant qu’un livre est en vente ici avant que les journaux en aient bavardé à leur manière: c’est à quoi je les provoque maintenant, faute de l’avoir pu faire dans le temps des Chambres où la maudite politique prend toutes les colonnes de la littérature. A ce que j’ai pu voir déjà et à ce que je présume, c’est la Lettre à M. Chauvet qui produira le plus d’effet, et excitera le plus d’attention».
In un’altra lettera del Fauriel, del 23 luglio dello stesso anno (pag. 207), si danno queste ultime notizie circa l’accoglienza fatta in Francia a quel singolare saggio di critica drammatica:
«Je ne crois pas vous avoir dit que M. Chauvet se proposait de répondre a votre réponse; c’est ce que l’on m’a annoncé, ce que je ne crois guère, et ce qui est assez indifférent.—Ce que je sais mieux, c’est que l’auteur de Marie Stuard [Pietro Lebrun, che aveva data nel 1820 una tragedia di codesto nome, molto bene accolta] a donné au théâtre une pièce [forse il Cid d’Andalousie] conçue dans vos idées, qu’il adopte entièrement, et ne contestant que les raisons par lesquelles vous combattez le mélange du comique et du sérieux. Il tient lui à ce mélange, le croit dans le but comme dans les moyens de l’art, et espère le faire passer sur notre scène, à la faveur de la popularité de Talma, qui paraît être de son avis et de son goût. Vous voyez que vous n’avez pas prêché tout à-fait dans le désert. Je pourrai bientôt ou vous en dire ou vous en écrive davantage à ce sujet».
Per buona fortuna, le teorie drammatiche del Manzoni avevano avuto in lui medesimo un ben più valido poeta, che non il signor Pietro Lebrun. Il quale, nonostante il valido patrocinio del Talma, andò incontro a un vero naufragio. E gli mancò la voglia e il coraggio di ritentare il teatro. Si rivolse perciò al poema narrativo e descrittivo: e il suo Voyage en Grèce, pel quale forse non gli mancavano gl’incoraggiamenti dello stesso Fauriel, appassionato raccoglitore dei Canti popolari della Grecia moderna, ebbe elogi ch’è sperabile lo compensassero delle amarezze drammatiche.
Il Fauriel, pubblicando la Lettre à M. Chauvet, le premise quest’Avvertenza:
«Plusieurs de nos journaux rendirent compte, avec plus ou moins d’éloges, du Comte de Carmagnola de M. Manzoni, lorsqu’il parut, au commencement de 1820, et notamment le Lycée Français, qui en donna une analyse étendue et soignée, analyse où les beautés de la pièce annoncée étaient appréciées avec beaucoup de goût et d’intérêt, et où le parti qu’avait pris l’auteur de s’affranchir de la règle des unités était combattu par des raisons ingénieuses et en partie nouvelles.
M. Manzoni, qui se trouvait alors à Paris, et qui eut connaissance de cet extrait, ne fut ni insensible aux éloges donnés à son talent par un juge éclairé, ni surpris des objections faites au système dramatique qu’il avait suivi. Mais, loin de trouver ces objections sans réplique, il crut au contraire y apercevoir des nouveaux motifs de persister dans son opinion sur la règle des unités; et il céda à la tentation d’écrire, à ce sujet, quelques observations qu’il se proposait d’adresser, en témoignage de reconnaissance et d’estime, à l’auteur même de l’article qui les lui avait suggérées.
Des obstacles imprévus empêchèrent M. Manzoni de terminer sa lettre assez tôt pour qu’elle pût avoir un à propos de circonstance, et de s’y appliquer autant qu’il y était disposé. Bientôt après, obligé de repartir pour l’Italie, il ne songeait plus à mettre au jour un écrit qu’il n’en estimait pas digne, et auquel il n’avait pu donner tout le soin dont il était susceptible. Cependant, ayant eu communication de cet écrit, j’en avais pensé autrement que son auteur; je l’avais trouvé d’un mérite et d’un intérêt qui m’avaient fait désirer sa publication, et qui me paroissaient rendre fort indifférent le retard accidentel de cette publication. Je priai donc M. Manzoni, à son départ, de me laisser le manuscrit de son ouvrage, en m’autorisant à le mettre au jour quand et comme je le trouverais à propos. Cet ouvrage est celui qui suit, et qui, je l’espère, ne sera pas réputé indigne des deux tragédies auxquelles je le joins ici, comme une sorte d’appendice, qui aidera à comprendre les idées et les vues d’après lesquelles elles ont été conçues et doivent être jugées.
Cet opuscule n’a pas seulement été composé en France; il l’a été en quelque sorte, pour la France, et de plus, en français. Ce sont pour moi des raisons de plus de souhaiter qu’il soit accueilli comme il me semble mériter de l’être. Je dois, du reste, prier les lecteurs de ne pas y chercher plus que son auteur n’a eu le dessein d’y mettre, et d’y voir moins un traité méthodique et en forme sur le sujet indiqué par le titre, que l’effusion libre et abondante de beaucoup d’idées fines ou profondes relatives à ce sujet, et qui ont jailli, rapidement et comme à l’improviste, du choc accidentel des idées contraires».
Scherillo.
[1026] Le «Comte de Carmagnola» et «Adelghis», tragédies de..., traduites de l’italien par M. C. Fauriel: suivies d’un article de Goethe, et de divers morceaux sur la théorie de l’art dramatique: Paris, Bossange frères libr., 1823, impr. de Cellot, in 8º. pp. XX-491.
[1027] La prima, ch’io non ho vista, è del 1825.—Per questa, e per altre edizioni, cfr. il Catalogo della Sala Manzoniana, nella Biblioteca Braidense, Milano, 1890.
[1028] Cfr. De Gubernatis, Il Manzoni ed il Fauriel; pag. 148-49.
[1029] De Gubernatis, Il Manzoni ed il Fauriel; pag. 319.—Nella stessa lettera un po’ prima, il Manzoni accennava già al lavoro che il Fauriel disegnava intorno al Romanticismo; scrivendogli: «Je le charge [Cousin] impitoyablement de toutes les brochures romantiques ou antiromantiques que nous avons pu ramasser. Quant au Conciliateur, qui est indispensable pour avoir une idée complète de la question romantique en Italie, Cousin le réunit à d’autres livres qu’il fait venir d’Italie, et vous l’aurez un peu plus tard. J’ai encore quelque chose à vous dire sur toute cette bouquinerie....». E terminava: «J’ai un scrupule de conscience qu’il me faut absolument tranquilliser. En vous envoyant toutes ces brochures romantiques, je vous donne l’occasion de faire un travail important pour tout le monde, et pour nous autres Italiens surtout; mais si cela doit retarder de beaucoup votre grand travail, et ajourner de beaucoup la publication des premiers volumes, je vous avoue que j’en aurais des remords, j’en ai déjà d’avoir pu vous laisser ce fatras à débrouiller, et d’avoir cru que les termes de votre bonté devaient être celles de mon indiscretion». (Pag. 317 e 320).
[1030] Cfr. Ch. de Mazade, La politique modérée sous la Restauration: nella «Revue des deux mondes» del 1º maggio 1878, pag. 23.
[1031] Mi pare abbastanza singolare, così che meriti d’esser rilevata, la somiglianza tra le parole solenni messe dal Manzoni in bocca di Adelchi moribondo (V, 8ª): «Una feroce Forza il mondo possiede, e fa nomarsi Dritto...» e queste d’uno dei più elevati discorsi parlamentari del De Serre, a proposito dell’idea propugnata dalla Destra, di dichiarare la bancarotta dello Stato verso i creditori, come reazione a tutto ciò che proveniva dalla Rivoluzione. «L’injustice du passé vous révolte», egli disse: «ce sentiment est louable: mais si les siècles pouvaient se rapprocher devant nous, si, dépouillée de la mousse des temps, la racine de tous les droits pouvait se découvrir a nos yeux, pensez-vous que les droits les plus respectés aujourd’hui nous apparaîtraient purs de toute violence, de toute usurpation, de toute injustice?». Cfr. De Mazade, La politique modérée ecc., nella «Revue des deux mondes» del 1º novembre 1877, pag. 26.
[1032] Dato il timore della Censura, sospetto che possa alludere a codesti avvenimenti il seguente brano d’una lettera del Manzoni al Fauriel, del 4 giugno 1822: «Les nouvelles de Cousin m’ont bien rattristé: je ne veux point admettre des craintes pressantes pour sa santé, mais la continuation de son état maladif commence à me faire craindre tout de bon que sa vie, que j’espère devoir être très longue, soit cependant celle d’un valétudinaire. Je suis dans l’attente et dans l’espoir d’apprendre par votre première lettre quelque chose de plus consolant sur cet ami que l’on ne peut oublier.—J’ai reçu le deux prospectus, et la Vie de Shakespeare que je désirais lire avec plus d’empressement que d’espérance: car les livres arrivent plus rarement et plus tard que jamais. Je m’en vais la lire: et je vous en parlerai à la première occasion, puisque vous le voulez bien. Vous vous souviendrez peut-être du plaisir que m’a fait la Vie de Corneille, où je trouvai tant d’idées qui sortaient des doctrines dramatiques communes. Le champ de ces doctrines est bien agrandi à present, et le talent de celui qui en parlait dès-lors d’une manière si distinguée n’a fait que gagner depuis: ainsi, n’ai-je pas raison de m’attendre à un plus grand plaisir, et à un plus grand profit?». L’autore delle Vite di Corneille e di Shakespeare era il Guizot.
[1033] Reputano, nonostante la dotta e arguta bizzarria che nel 1865 pubblicò Vittorio Imbriani. Un capolavoro sbagliato: il «Fausto» del Goethe (ripubblicato poi nel volume Fame usurpate: Napoli, Marghieri, 1877).
Monsieur,
C’est une tentation à laquelle il est difficile de résister, que celle d’expliquer son opinion à un homme qui soutient l’opinion contraire avec beaucoup d’esprit et de politesse, avec une grande connaissance de la matière et une ferme conviction. Cette tentation, vous me l’avez donnée, Monsieur, en exposant les raisons qui vous portent à condamner le système dramatique que j’ai suivi dans la tragédie intitulée Il Conte di Carmagnola, dont vous m’avez fait l’honneur de rendre compte dans le Lycée français. Veuillez donc bien subir les conséquences de cette faveur, en lisant les observations que vous m’avez suggérées.
Je me garderai bien de prendre la défense de ma tragédie contre vos bienveillantes censures, mêlées d’ailleurs d’encouragemens qui font plus, pour moi, que les compenser. Vouloir prouver que l’on a fait une tragédie bonne de tout point est une thèse toujours insoutenable[1034], et qui serait ridicule ici, à propos d’une tragédie écrite en italien, par un homme dont elle est le coup d’essai, et qui ne peut, par conséquent, exciter en France aucune attention. Je me tiendrai donc dans la question générale des deux unités; et lorsqu’il me faudra des exemples, je les chercherai dans d’autres ouvrages dont le mérite est constaté par le jugement des siècles et des nations. Que s’il m’arrive parfois d’être obligé de parler de Carmagnola, pour raisonner sur l’application que vous faites de vos principes à ce sujet particulier de tragédie, je tâcherai de le considérer comme un sujet encore à traiter.
Dans une question aussi rebattue que celle des deux unités, il est bien difficile de rien dire d’important qui n’ait été dit: vous avez cependant envisagé la question sous un aspect en partie nouveau; et je la prends volontiers telle que vous l’avez posée: c’est, je crois, un moyen de la rendre moins ennuyeuse et moins superflue.
J’avais dit que le seul fondement sur lequel on a pendant longtemps établi la règle des deux unités est l’impossibilité de sauver autrement la loi essentielle de la vraisemblance; car, selon les partisans les plus accrédités de la règle, toute illusion est détruite dès que l’on s’avise de transporter d’un lieu dans un autre, et de prolonger au-delà d’un jour, une action représentée devant des spectateurs qui n’y assistent que pendant deux ou trois heures, et sans changer de place. Vous paraissez donner peu d’importance a ce raisonnement. «C’est moins encore», dites-vous, «sous le rapport de la vraisemblance qu’il faut considérer l’unite de jour et de lieu que sous celui de l’unite d’action et de la fixité des caractères». J’admettrai donc ces deux conditions comme essentielles à la nature même du drame, et j’essaierai de voir s’il est possible d’en déduire la nécessité de la règle.
J’aurais toutefois, je l’avoue, désiré que vous vous fussiez énoncé d’une manière plus explicite sur la question speciale de la vraisemblance. Comme c’est le grand argument que l’on a opposé jusqu’ici à tous ceux qui ont voulu s’affranchir de la règle, il aurait été important pour moi de savoir si vous le tenez aujourd’hui pour aussi solide qu’il l’a toujours paru, ou si vous avez consenti a l’abandonner. Il arrive quelquefois que des principes soutenus longtemps par des raisonnemens faux se démontrent ensuite par d’autres raisonnemens. Mais, comme le cas est rare, et comme la variation dans les preuves d’un système est toujours une forte présomption contre la vérité de son principe, j’aurais aimé à savoir si c’est pour avoir trouvé insuffisantes ou fausses les anciennes raisons alléguées en faveur du système établi, que vous en avez cherché de nouvelles.
Avant d’examiner la règle de l’unité de temps et de lieu dans ses rapports avec l’unité d’action, il serait bon de s’entendre sur la signification de ce dernier terme. Par l’unite d’action, on ne veut sûrement pas dire la représentation d’un fait simple et isolé, mais bien la représentation d’une suite d’événemens liés entre eux[1035]. Or cette liaison entre plusieurs événemens, qui les fait considérer comme une action unique, est-elle arbitraire? Non, certes; autrement l’art n’aurait plus de fondement dans la nature et dans la vérité. Il existe donc, ce lien; et il est dans la nature même de notre intelligence. C’est, en effet, une des plus importantes facultés de l’esprit humain, que celle de saisir, entre les événemens, les rapports de cause et d’effet, d’antériorité et de conséquence, qui les lient; de ramener a un point de vue unique, et comme par une seule intuition, plusieurs faits séparés par les conditions du temps et de l’espace, en écartant les autres faits qui n’y tiennent que par des coïncidences accidentelles. C’est là le travail de l’historien. Il fait, pour ainsi dire, dans les événemens, le triage nécessaire pour arriver a cette unité de vue; il laisse de côté tout ce qui n’a aucun rapport avec les faits les plus importans; et, se prévalant ainsi de la rapidité de la pensée, il rapproche le plus possible ces derniers entre eux, pour les présenter dans cet ordre que l’esprit aime à y trouver, et dont il porte le type en lui-même.
Mais il y a, entre le but du poëte et celui de l’historien, une différence qui s’étend nécessairement au choix de leurs moyens respectifs. Et, pour ne parler de cette différence qu’en ce qui regarde proprement l’unité d’action, l’historien se propose de faire connaître une suite indéfinie d’événemens: le poëte dramatique veut bien aussi représenter des événemens, mais avec un degré de développement exclusivement propre à son art: il cherche à mettre en scène une partie détachée de l’histoire, un groupe d’événemens dont l’accomplissement puisse avoir lieu dans un temps à peu près déterminé. Or, pour séparer ainsi quelques faits particuliers de la chaîne générale de l’histoire, et les offrir isolés, il faut qu’il soit décidé, dirigé par une raison; il faut que cette raison soit dans les faits eux-mêmes, et que l’esprit du spectateur puisse sans effort, et même avec plaisir, s’arrêter sur cette partie détachée de l’histoire qu’on lui met sous les yeux. Il faut enfin que l’action soit une; mais cette unité existe-t-elle réellement dans la nature des faits historiques? Elle n’y est pas d’une manière absolue, parce que dans le monde moral, comme dans le monde physique, toute existence touche à d’autres, se complique avec d’autres existences; mais elle y est d’une manière approximative, qui suffit à l’intention du poëte, et lui sert de point de direction dans son travail. Que fait donc le poëte? Il choisit, dans l’histoire, des événemens intéressans et dramatiques, qui soient liés si fortement l’un à l’autre, et si faiblement avec ce qui les a précédés et suivis, que l’esprit, vivement frappé du rapport qu’ils ont entre eux, se complaise à s’en former un spectacle unique, et s’applique avidement à saisir toute l’étendue, toute la profondeur de ce rapport qui les unit, à démêler aussi nettement que possible ces lois de cause et d’effet qui les gouvernent. Cette unité est encore plus marquée et plus facile à saisir, lorsqu’entre plusieurs faits liés entre eux il se trouve un événement principal, autour duquel tous les autres viennent se grouper, comme moyens ou comme obstacles; un événement qui se présente quelquefois comme l’accomplissement des desseins des hommes, quelquefois, au contraire, comme un coup de la Providence qui les anéantit; comme un terme signalé ou entrevu de loin, que l’on voulait éviter, et vers lequel on se précipite par le chemin même où l’on s’était jeté pour courir au but opposé. C’est cet événement principal que l’on appelle catastrophe, et que l’on a trop souvent confondu avec l’action, qui est proprement l’ensemble et la progression de tous les faits représentés.
Ces idées sur l’unite d’action me paraissent si indépendantes de tout système particulier, si conformes à la nature de l’art dramatique, a ses principes universellement reconnus, si analogues aux principes même énoncés par vous, que j’ose présumer que vous ne les rejetterez pas. En ce cas, voyez, Monsieur, s’il est possible d’en rien conclure en faveur de la règle qui restreint l’action dramatique à la durée d’un jour et à un lieu invariablement fixé. Que l’on dise que plus une action prend d’espace et de durée, et plus elle risque de perdre ce caractère d’unité si delicat et si important sous le rapport de l’art, et l’on aura raison; mais, de ce qu’il faut à l’action des bornes de temps et de lieu, conclure que l’on peut établir d’avance ces bornes, d’une manière uniforme et précise, pour toutes les actions possibles; aller même jusqu’à les fixer, le compas et la montre à la main, voilà ce qui ne pourra jamais avoir lieu qu’en vertu d’une convention purement arbitraire. Pour tirer la règle des deux unités de l’unité d’action, il faudrait démontrer que les événemens qui arrivent dans un espace plus étendu que la scène, ou, si vous voulez, dans un espace trop vaste pour que l’oeil puisse l’embrasser tout entier, et qui durent au-delà de vingt-quatre heures, ne peuvent avoir ce lien commun, cette indépendance du reste des événemens collatéraux et contemporains, qui en constituent l’unite réelle: et cela ne serait pas aisé. Aussi ceux qui ont fait la règle n’ont-ils songé à rien de tel: c’est pour l’illusion, pour la vraisemblance, qu’ils l’ont imaginée; et il y avait déjà long-temps qu’elle était établie sur cette base quand Voltaire a cherché à lui donner un nouvel appui: car c’est lui qui a voulu, le premier, déduire l’unite de temps et de lieu de l’unite d’action, et cela par un raisonnement dont M. Guillaume Schlegel a fait voir la faiblesse et même la bizarrerie, dans son excellent cours de littérature dramatique.
J’avoue, du reste, que cette manière de considérer l’unité d’action comme existante dans chaque sujet de tragédie, semble ajouter à l’art de grandes difficultés. Il est, certes, plus commode d’imposer et d’adopter des limites arbitraires. Tout le monde y trouve son compte: c’est pour les critiques une occasion d’exercer de l’autorité; pour les poëtes, un moyen sûr d’être en règle, en même temps qu’une source d’excuses; et enfin pour le spectateur, un moyen de juger, qui, sans exiger un grand effort d’esprit, favorise cependant la douce conviction que l’on a jugé en connaissance de cause, et selon les principes de l’art. Mais l’art même, qu’y gagne-t-il sous le rapport de l’unité d’action? Comment lui sera-t-il plus facile de l’atteindre, en adoptant des mesures déterminées de lieu et de temps, qui ne sont données en aucune manière par l’idée que l’esprit se forme de cette unite? Voilà, Monsieur, les raisons qui me font croire, en thèse générale, que l’unité d’action est tout à fait indépendante des deux autres. Je vais à présent vous soumettre quelques réflexions sur les raisonnemens par lesquels vous avez voulu les y associer: je prendrai la liberté de transcrire vos paroles, pour éviter le risque de dénaturer vos idées.
«Pour que cette unité (d’action) existe dans le drame, il faut», dites-vous, «que, dès le premier acte, la position et les desseins de chaque personnage soient déterminés». Quand même on admettrait cette nécessité, il ne s’ensuivrait pas, à mon avis, que la règle des deux unités dût être adoptée. On peut fort bien annoncer tout cela dans l’exposition de la pièce, y mettre tous les germes du développement de l’action, et donner cependant à l’action une durée fictive très considérable, de trois mois par exemple. Ainsi, je ne conteste ici cette nouvelle règle que parce qu’elle me semble arbitraire. Car où est la raison de sa nécessité? Certes, il faut que, pour s’intéresser a l’action, le spectateur connaisse la position de ceux qui y prennent part; mais pourquoi absolument dès le premier acte? Que l’action, en se déroulant, fasse connaître les personnages à mesure qu’ils s’y rallient naturellement, il y aura intérêt, continuité, progression, et pourquoi pas unité? Aussi cette nécessité de les annoncer tous dès le premier acte n’a-t-elle pas été reconnue ni même soupçonnée par plusieurs poëtes dramatiques, qui cependant n’auraient jamais conçu la tragédie sans l’unite d’action. Je ne vous en citerai qu’un exemple, et ce n’est pas dans un théâtre romantique que j’irai le chercher: c’est Sophocle qui me le fournit. Hémon est un personnage très intéressé dans l’action de l’Antigone; il l’est même par une circonstance rare sur le théâtre grec; c’est le héros amoureux de la pièce: et cependant, non seulement il n’est pas annoncé dès le premier acte, si acte il y a, mais c’est après deux choeurs, c’est vers la moitié de la pièce, qu’on trouve la première indication de ce personnage. Sophocle pouvait néanmoins le faire connaître dès l’exposition; il le pouvait d’une manière très naturelle, et dans une occasion qu’un poëte moderne n’aurait sûrement pas négligée. La tragédie s’ouvre par l’invitation qu’Antigone fait à sa soeur Ismène d’aller, avec elle, ensevelir Polynice leur frère, malgré la défense de Créon. Ismène objecte les difficultés insurmontables de l’entreprise, leur commune faiblesse, la force prête à soutenir la loi injuste, et la peine qui en suivra l’infraction. Quelle heureuse occasion Sophocle n’avait-il pas là de mettre dans la bouche d’Antigone les plus beaux discours au sujet d’Hémon, son amant, son futur époux, le fils du tyran! de jeter en avant l’idée du secours que les deux soeurs auraient pu attendre de lui! Le poëte ne trouvait pas seulement, dans ce parti, un moyen commode et simple d’annoncer un personnage, mais bien d’autres avantages plus précieux encore dans un certain système de tragédie. Il nouait fortement, par là, l’intrigue dès la première scène; en signalant des obstacles il faisait entrevoir des ressources, et tempérait, par quelques espérances, le sentiment du péril des personnages vertueux; il annonçait une lutte inévitable entre le tyran jaloux de son pouvoir et le fils chéri de ce tyran; en un mot, il excitait vivement la curiosité. Eh bien! tous ces avantages, Sophocle les a négligés; ou, pour mieux dire, il n’y avait, dans tout cela, rien, non, rien que Sophocle eût regardé comme avantageux, comme digne d’entrer dans son plan.
Vous vous souvenez, Monsieur, de la réponse qu’il fait faire par Antigone à Ismène? «Je n’invoque plus votre secours», dit-elle; «et si vous me l’offriez maintenant, je ne l’agréerais pas. Soyez ce qu’il vous plaît d’être: moi, j’ensevelirai Polynice, et il me sera beau de mourir pour l’avoir enseveli. Punie d’une action sainte, je reposerai avec ce frère chéri, chérie par lui; car nous avons plus long-temps à plaire aux morts qu’aux habitans de la terre». Voyez, Monsieur, comme tout souvenir d’Hémon aurait été déplacé dans une telle situation; comment, a côté d’un tel sentiment, il l’aurait dénaturé, affaibli, profané! C’est un devoir religieux qu’Antigone va remplir: une loi supérieure lui dit de braver la loi imposée par le caprice et par la force. Ismène seule, à ses yeux, a le droit de partager son péril, parce qu’elle est sous le même devoir. Qu’est-ce qu’un amant serait venu faire dans tout cela? et comment les chances d’un secours humain pouvaient-elles entrer dans les motifs d’une telle entreprise?
Ainsi donc, comme toute cette partie de l’action marche naturellement, sans l’intervention d’Hémon, comme sa présence et son souvenir même y seraient inutiles et d’un effet vulgaire, le poëte s’est bien gardé d’y avoir recours. Mais, lorsqu’Hémon commence a être intéressé a l’action, Sophocle le fait annoncer et paraître un moment après. Antigone est condamnée, l’épouse d’Hémon va périr; celui-ci est appelé par l’action même, et il se montre. Sa situation est comprise et sentie aussitôt qu’énoncée, parce qu’elle est on ne peut plus simple. Hémon vient devant son père défendre la vierge qu’il aime, et qui va mourir pour avoir fait une action commandée par la religion et par la nature; c’est alors et alors seulement qu’il doit être question de lui.
Faudra-t-il dire, après cela, que l’Antigone de Sophocle manque d’unité d’action, par la raison que la position et les desseins de tous les personnages ne sont pas établis dès le premier acte? Dans un certain système de tragédie, qui est, a mes yeux, plutôt l’ouvrage successif et laborieux des critiques, que le résultat de la pratique des grands poëtes, on attache une très grande importance à toutes ces préparations de personnages et d’événemens. Mais cette importance même me paraît indiquer le faible du système; elle dérive d’une attention excessive et presque exclusive à la forme, je dirais presque aux dehors du drame. Il semblerait que le plus grand charme d’une tragédie vienne de la connaissance des moyens dont le poëte s’est servi pour la conduire à bout; qu’on est là pour admirer la finesse de son jeu, et son adresse à se tirer des pièges qu’un art hostile a dressés sur son chemin. On le laisse faire ses conditions dans l’exposition; mais on est, pendant tout le reste de la pièce, aux aguets pour voir s’il les tient. Qu’une situation non préparée trouve place, qu’un personnage non annoncé arrive dans le courant de la tragédie, le spectateur, façonné par les critiques, se révoltera contre le poëte; il lui dira: Je vous comprends fort bien; cette situation n’est nullement embrouillée, nullement obscure pour moi; mais je ne veux pas m’y intéresser, parce que j’avais le droit d’y être disposé d’une autre manière. De là encore cette admiration si petite, je dirais presque cette admiration injurieuse pour ce qu’il y a de moins important dans les ouvrages des grands poëtes. Il est pénible de voir les critiques rechercher avec un souci minutieux quelques vers jetés au commencement d’une tragédie, pour faire connaître d’avance un personnage qui jouera un grand rôle, pour annoncer un incident qui amènera la catastrophe: il est triste de les entendre s’émerveiller sur ces petits apprêts et vous commander, dans leur froide extase, d’admirer l’art, le grand art de Racine. Ah! le grand art de Racine ne tient pas à si peu de chose; et ce n’est pas par ces graves écoliers que sont dignement attestées les beautés supérieures de la poésie: c’est bien plutôt par les hommes qu’elles transportent hors d’eux-mêmes, qu’elles jettent dans un état de charme et d’illusion où ils oublient et la critique et la poésie elle-même, pleinement, uniquement dominés par la puissance de ses effets.
Les autres conditions que vous exigez dans une tragédie, pour que l’unité d’action s’y trouve, sont «que les desseins des personnages se renferment toujours dans le plan que l’auteur s’est tracé, qu’il soit rendu compte au spectateur de tous les résultats qu’ils amènent, non seulement dans le cours de chaque acte, mais encore pendant chaque entr’acte, l’action devant toujours marcher, même hors de ses yeux; enfin que cette action soit rapide, dégagée d’accessoires superflus, et conduite à un dénouement analogue à l’attente excitée par l’exposition».
Certes, il n’y a, dans ces conditions, rien que de juste. Mais vous prétendez encore, Monsieur, que, pour obtenir ces effets, les deux unités sont nécessaires. «Si maintenant», ajoutez-vous, «de longs intervalles de temps et de lieux séparent vos actes, et quelquefois même vos scènes, les événemens intermédiaires relâcheront tous les ressorts de l’action; plus ces événemens seront nombreux et importans, plus il sera difficile de les rattacher à ce qui précède et à ce qui suit; et les parties du drame, ainsi disloquées, présenteront, au lieu d’un seul fait, les lambeaux de la vie entière du héros».
Veuillez avant tout observer, Monsieur, que, dans le système qui rejette les deux unités, et que, pour abréger, j’appellerai dorénavant le système historique, dans ce système, dis-je, le poëte ne s’impose nullement l’obligation de créer à plaisir de longs intervalles de temps et de lieux: il les prend dans l’action même, tels qu’ils lui sont donnés par la réalité. Que si une action historique est partout si entrecoupée, si morcelée qu’elle n’admette pas l’unité dramatique, que si les faits sont épars à de trop grandes distances, et trop faiblement liés entre eux, le poëte en conclut que cette action n’est pas propre à devenir un sujet de tragédie, et l’abandonne.
Permettez-moi de vous dire ensuite qu’il est bien de l’essence du système historique de supposer entre les actes des intervalles de temps plus ou moins longs, mais non des intervalles remplis d’événemens nombreux et importans relativement à l’action. C’est au contraire la portion de temps et d’espace que l’on peut franchir, éliminer ou réduire, comme indifférente à l’action, et sans blesser la vérité dramatique.
On peut aussi, on doit même assez souvent rejeter dans les entr’actes quelques faits relatifs à l’action, et en donner connaissance au spectateur par les récits des personnages; mais cela n’est nullement particulier au système de tragédie que je nomme historique: c’est une condition générale du poëme dramatique, également adoptée par le système des deux unités. Dans l’un comme dans l’autre, on présente à la vue un certain nombre d’événemens, on en indique quelques autres, et l’on fait abstraction de tout ce qui, étant étranger à l’action, ne s’y trouve mêlé que par les circonstances fortuites de la contemporanéité. A cet égard, la différence entre les deux systèmes n’est que du plus au moins. Dans celui que je nomme historique, le poëte se fie pleinement à l’aptitude, à la tendance qu’a naturellement notre esprit a rapprocher des faits épars dans l’espace, dès qu’il peut apercevoir entre eux une raison qui les lie, et à traverser rapidement des temps et des lieux en quelque sorte vides pour lui, pour arriver des causes aux effets. Dans le système des deux unités, le poëte demande de même des concessions à l’imagination du spectateur, puisqu’il veut qu’elle donne à trois heures le cours fictif de vingt-quatre. Seulement il suppose qu’elle ne peut se prêter à rien de plus, et que, quelque rapport qu’il y ait entre deux faits, il lui en coûte un effort désagréable et pénible pour les concevoir à la suite l’un de l’autre, s’il y a de l’un à l’autre un intervalle de deux ou trois jours, et de plus d’une centaine de pas.
Cela posé, quel est maintenant celui des deux systèmes qui donne au poëte le plus de facilités pour démêler, dans un sujet dramatique, les élémens de l’action, pour les disposer à la place qui leur appartient, et les développer dans les proportions qui leur conviennent? C’est assurément celui qui, ne l’astreignant à aucune condition arbitraire et prise en dehors de ce sujet même, laisse à son génie le choix raisonné de toutes les données, de tous les moyens qu’il renferme. Que si, malgré ces avantages, le poëte ne sait point discerner les points saillans de son action, ni les mettre en évidence; s’il se borne à indiquer des événemens qui auraient besoin d’être développés; si ces événemens relégués dans les entr’actes, au lieu de former des anneaux qui entrent dans la chaîne de l’action, ne tendent, au contraire, qu’à isoler ceux qui sont mis sous les yeux du spectateur; si, par leur importance ou par leur multiplicité, ils n’aboutissent qu’à produire une distraction importune de ce qui se passe sur la scène; si, en un mot, l’action est disloquée, la faute en est toute au poëte. Quelque graves qu’ils soient, de tels inconvéniens ne peuvent donc jamais être une raison d’adopter la règle en discussion, puisque l’on peut éviter ces inconvéniens sans se soumettre à cette règle: car je me borne, pour le moment, à prouver qu’elle est inutile.
Vous avez trouvé, Monsieur, dans la tragédie de Carmagnola la preuve de ces mauvais effets, que vous avez attribués au système qui exclut les deux unités; et je n’en parle ici que pour rendre justice à votre critique, et pour ne pas laisser tomber sur ce pauvre système le fardeau des erreurs personnelles de ses partisans. «On voit», dites-vous, «qu’il existe entre le troisième et le quatrième acte l’intervalle d’une campagne tout entière: comment suivre à de telles distances la marche et les progrès de l’action?». J’accorde volontiers que c’est un véritable défaut; seulement faut-il voir à qui l’on doit l’imputer. C’est un peu au sujet, beaucoup a l’auteur; mais nullement au système.
Je passe à l’examen de la règle sous le rapport de la fixité des caractères, et je continue à citer: «Ajoutez à ces inconvéniens l’apparition et la disparition fréquentes, dans ce système, de personnages avec lesquels le spectateur a à peine le temps de faire connaissance».
Il est certes, dans tout sujet, un point au-delà duquel l’apparition et la disparition des personnages devient trop fréquente, et dès lors vicieuse, en ce qu’elle fatigue l’attention et la transporte brusquement d’un objet à un autre, sans lui donner le temps de se fixer sur aucun. Mais ce point peut-il être déterminé d’avance, et par une formule également applicable à tous les sujets? Existe-t-il une limite précise au-delà de laquelle l’inconvénient commence? On peut d’abord affirmer que la règle des deux unités n’est pas cette limite; car il est impossible de prouver que ce n’est que dans une action bornée à un jour et à un petit espace que les personnages peuvent se montrer et se dessiner de manière à être compris par le spectateur et à l’intéresser. Où donc chercher cette limite absolue? il ne faut la chercher nulle part, car elle n’existe pas. C’est une singulière disposition que celle que nous avons à nous forger des règles abstraites applicables à tous les cas, pour nous dispenser de chercher dans chaque cas particulier sa raison propre, sa convenance particulière. Que le poëte choisisse toujours une action dans laquelle il n’y ait qu’un nombre de personnages proportionné à l’attention qu’il est possible de leur donner, que ces personnages restent en présence du spectateur assez long-temps pour lui montrer la part qu’ils ont à l’action, et ce qu’il y a de dramatique dans leur caractère; voilà, je crois, tout ce qu’on peut lui prescrire sur ce point. Or, quel système, encore une fois, peut mieux se prêter à ce but que le système où l’action elle-même règle tout, où elle prend les personnages quand elle les trouve, pour ainsi dire, sur sa route, et les abandonne au moment où ils n’ont plus avec elle de relation intéressante? Et que l’on n’objecte pas que ce système, en admettant beaucoup d’événemens, exige naturellement l’intervention trop rapide de trop de personnages: on répondrait qu’il n’admet juste que les événemens dans lesquels le caractère des personnages peut se développer d’une manière attachante.
Du reste, j’observerai et peut-être conviendrez-vous que l’habitude et l’esprit systématique peuvent facilement faire paraître vicieux ce qui ne l’est pas pour des hommes autrement disposés. Des spectateurs ou des lecteurs instruits, éclairés et se croyant impartiaux, peuvent trouver que les personnages d’une action tragique disparaissent trop vite et reviennent trop souvent, par la seule raison qu’ils sont accoutumés à voir, dans des tragédies qu’ils admirent avec justice, les mêmes personnages occuper la scène jusqu’à la fin. Ils regardent ce qui les choque comme un vice réel, comme une opposition aux lois naturelles de leur intelligence; et ce ne sera néanmoins que l’opposition à un type artificiel de tragédie qu’ils ont admis et auquel ils ramènent toute tragédie possible. Car recevoir l’impression pure et franche des ouvrages de l’art, se prêter à ce qu’ils peuvent offrir de vrai et de beau indépendamment de toute théorie, est un effort difficile et bien rare pour ceux qui en ont une fois adopté une.
Si, accoutumés, comme ils le sont, à trouver dans la tragédie une action qui marche toujours sur les mêmes échasses, qui se replie, pour ainsi dire, à chaque instant, et toujours à peu près de la même manière sur elle-même, ils assistent, par hasard, à une tragédie conçue dans un système tout différent, à une tragédie où l’action se déroulera d’une manière plus conforme à la réalité, il est fort à présumer qu’ils ne seront pas dans la disposition la plus favorable pour l’examiner impartialement, pour y voir ce qui y est et n’y voir que cela. Tout leur examen ne sera qu’une comparaison pénible entre la tragédie d’un nouveau genre qu’ils ont sous les yeux, et l’idée abstraite qu’ils se sont faite de la tragédie. Dites-leur que l’habitude a une grande part à leur jugement, ils se révolteront, parce qu’ils savent que l’habitude affaiblit la liberté, et que nous sommes portés à nier tout ce qui asservit notre esprit. Ils ne manqueront pas de déclarer que c’est pour obéir aux lois de l’éternelle raison, à l’inspiration de la nature, qu’ils jugent comme ils jugent, qu’ils sentent comme ils sentent. Mais quoi qu’ils disent, il n’en sera pas moins vrai que toute leur critique à été fondée sur un étroit empirisme, qu’elle à été toute déduite de faits spéciaux; et c’est probablement cela même qui la fait paraître à tant d’hommes une connaissance éminemment philosophique.
Mais, pour revenir au point précis de la discussion, si un personnage se montre lorsqu’il est nécessaire; si, dans le temps long ou court qu’il passe sur la scène, il dit des choses qui caractérisent une époque, une classe d’hommes, une passion individuelle, et qui les caractérisent dans le rapport qu’elles ont avec l’action principale à laquelle elles se rattachent; si l’on voit comment ces choses influent sur la marche des événemens; si elles entrent, pour leur part, dans l’impression totale de l’ouvrage, ce personnage ne se sera-t-il pas fait assez connaître? Qu’il disparaisse ensuite, quand l’action ne le réclame plus, quel inconvénient y a-t-il?
Mais voici, selon vous, Monsieur, un effet bien plus grave de la transgression de la règle: en outrepassant ses limites, il serait impossible de combiner la vraisemblance et l’intérêt dans le caractère des principaux personnages, avec sa fixité. Et quant à ceux (des personnages) sur lesquels vous fixez particulièrement l’attention du spectateur, si vous les montrez toujours animés du même dessein, il en résultera langueur, froideur, invraisemblance, souvent même inconvenance choquante. Comment, par exemple, offrir, sans exciter le dégoût, un meurtre prémédité pendant plusieurs années et en plusieurs pays différens? Si au contraire les desseins des personnages varient, l’unité d’action disparaît et l’intérêt s’affoiblit.
Permettez-moi de remonter à un principe bien commun, mais toujours sûr dans l’application. La vraisemblance et l’intérêt dans les caractères dramatiques, comme dans toutes les parties de la poesie, dérivent de la vérité. Or, cette vérité est justement la base du système historique. Le poëte qui l’a adopté ne crée pas les distances pour le plaisir d’étendre son action; il les prend dans l’histoire même. Pour prouver que la persistance d’un personnage dans un même dessein sort de la vraisemblance lorsqu’elle se prolonge au-delà des limites de la règle, il faudrait prouver qu’il n’arrive jamais aux hommes d’aspirer à un but éloigné de plus de vingt-quatre heures, dans le temps, et de plus de quelques centaines de pas, dans l’espace; et, pour avoir le droit de soutenir que le degré de persistance dont il s’agit produit la langueur et la froideur, il faudrait avoir démontré que l’esprit humain est constitué de manière à se dégoûter et à se fatiguer d’être obligé de suivre les desseins d’un homme au-delà d’un seul jour et d’un seul lieu. Mais l’expérience atteste suffisamment le contraire; il n’y a pas une histoire, pas un conte peut-être qui n’excède de si étroites limites. Il y a plus; et l’on pourrait affirmer que, plus la volonté de l’homme traverse, si l’on peut le dire, de durée et d’étendue, et plus elle excite en nous de curiosité et d’intérêt; que plus les événemens qui sont le produit de sa force se prolongent et se diversifient, pourvu toutefois qu’ils ne perdent pas l’unité, et qu’ils ne se compliquent pas jusqu’à fatiguer l’attention, et plus ils ont de prise sur l’imagination. Loin de se déplaire a voir beaucoup de résultats naître d’une seule résolution humaine, l’esprit ne trouve, dans cette vue, que de la satisfaction et du charme. La langueur et la froideur ne surviennent que dans le cas où cette résolution est mal motivée, ou n’a pas un objet important; ce qui est tout-à-fait indépendant de la durée de ses suites.
Quant au changement de desseins dans les personnages, je ne vois pas comment son effet serait d’affaiblir l’intérêt. Il fournit au contraire un moyen de l’exciter, en donnant lieu de peindre les modifications de l’âme, et la puissance des choses extérieures sur la volonté. Il favorise le développement des caractères, sans obliger à les dénaturer, parce que les desseins ne sont pas le caractère même, mais plutôt des indices, des conséquences du caractère. Je ne vois pas davantage comment le changement dont il s’agit détruirait l’unite dramatique. Cette unité ne consiste pas dans la fixité des vues et des projets des personnages tragiques; elle est dans les idées du spectateur sur l’ensemble de l’action. En voici une preuve de fait, qui me paraît sans réplique: les desseins de personnages importans, souvent principaux, varient dans des tragédies auxquelles assurément vous ne refuserez pas l’unité d’action; et pour n’en chercher d’exemples que dans un seul auteur, Pyrrhus, Néron, Titus, Bajazet, Agamemnon, passent d’une résolution à la résolution opposée. Leur caractère n’en est pas, pour cela, moins constant: il y a plus; ces variations sont nécessaires pour le mettre pleinement à découvert. Celui de Néron, par exemple, se compose d’un certain goût pour la justice et pour la gloire, d’une pudeur qui est le fruit de l’éducation, de l’habitude de céder aux volontés des personnes à qui une haute réputation de vertu, ou une grande force d’âme, les droits de la nature, ou des services signalés, ont donné de l’ascendant: avec cela se combinent la haine de toute supériorité, un grand amour de l’indépendance, le goût de la domination, et la vanité même de paraître dominer. Une passion que Néron ne peut satisfaire sans commettre un crime vient mettre en collision ces élémens contraires, ces deux moitiés, pour ainsi dire, de son âme. Les mauvais penchans triomphent, le crime est résolu, il est commandé: l’admirable discours de Burrhus fait varier les projets de Néron; l’indigne Narcisse, précisément parce qu’il connaît le caractère de son maître, sait trouver, dans ses passions les plus vives et les plus basses, que Burrhus avait en quelque façon étouffées, les motifs d’une nouvelle variation, qui produit le dénouement de l’action. Il en est de même d’Agamemnon; si ses desseins étaient invariablement arrêtés, son caractère ne serait plus ce qu’il est, un mélange d’ambition et de sentimens naturels.
Que la représentation d’un meurtre prémédité pendant plusieurs années, et en plusieurs pays différens, ne soit propre qu’à exciter le dégoût, je suis fort disposé à le croire. Mais le dégoût dérive du sujet même, indépendamment du système suivant lequel on pourrait le traiter. Je crois, par exemple, que tout le monde à peu près s’accorde à trouver l’Atrée de Crébillon un personnage révoltant, et néanmoins le poëte ne fait pas parcourir à son action le temps réel qui s’est écoulé entre le tort et la vengeance; il ne représente que la dernière journée: mais qu’importe? le temps est énoncé dans la pièce, et il n’en faut pas davantage pour motiver le dégoût de l’auditoire. L’idée de tant d’années qui n’ont pas calmé la haine, qui n’ont pas affaibli le souvenir de l’injure, qui n’ont rien changé à des projets d’une atrocité ingénieuse et romanesque, n’en est pas moins présente a la pensée du spectateur, malgré l’abstraction que fait le poëte du temps écoulé; la préméditation du crime n’en est pas moins sentie.
La détermination arrêtée et constante de tuer son semblable suppose nécessairement l’état de l’âme le plus dépravé, j’ajouterais, et le plus dégradé, le moins poétique. Si une telle détermination est en harmonie avec le caractère du personnage; si c’est un intérêt privé, une passion egoiste qui la lui ont inspirée; s’il n’a pas eu de grandes répugnances à vaincre pour se résoudre à l’assassinat, c’est le caractère même qui est misérable, dégoûtant et peut-être incapable de devenir un sujet d’imitation poétique. Si, au contraire ce n’est pas seulement avec de profonde souffrances, mais par la séduction d’une grande pensée, d’un dessein extraordinaire, d’une illusion puissante, qu’un homme a pris cette horrible résolution; si le sentiment du devoir et la voix de l’innocence qui cherche à triompher y ont opposé des obstacles; si cet homme a combattu, pour ainsi dire, sur tous les degrés de l’abîme, c’étaient alors ces pensées, ces illusions, ces combats et la chute par laquelle ils ont fini, qu’il fallait représenter. C’est cela qui était profond, instructif et dramatique. Mais lorsque la lutte morale est terminée, lorsque la conscience est vaincue, et que l’homme n’a plus à surmonter que des résistances hors de lui, il est peut-être impossible d’en faire un spectacle intéressant; et peut-être le meurtre prémédité est-il un de ces sujets que le poëte tragique doit s’interdire.
Je dis peut-être, parce que toutes ces règles exclusives et absolues sont trop sujettes à être démenties par des expériences contraires et que l’on n’avait pu prévoir: on peut bien, sans péril, condamner a priori tout sujet qui n’aurait pas la vérité pour base; mais il me semble trop hardi de décider, pour tous les cas possibles, que tel ou tel genre de vérité est à jamais interdit à l’imitation poétique; car il y a dans la vérité un intérêt si puissant, qu’il peut nous attacher à la considérer malgré une douleur véritable, malgré une certaine horreur voisine du dégoût. Si donc le poëte réussit, à force d’intérêt, à faire supporter au spectateur ces sentimens pénibles, il faudra bien reconnaître qu’il a su mettre en œuvre les moyens de l’art les plus forts et les plus sûrs. Il ne restera plus qu’à juger les effets de cette puissance qu’il aura exercée sur les âmes. Or, si l’impression qu’il a produite est éminemment morale, si le dégoût qu’il a excité est le dégoût du mal; si, en associant au crime des idées révoltantes, il l’a rendu plus odieux; s’il a réveillé dans les cœurs une aversion salutaire pour les passions qui entraînent à le commettre, pourra-t-on raisonnablement lui reprocher de n’avoir pas assez ménagé la délicatesse du spectateur? Je crois qu’on a imposé trop d’égards aux poëtes pour cette susceptibilité du public; qu’on leur a trop fait un devoir d’éviter tout ce qui pouvait déplaire: il y a des douleurs qui perfectionnent l’âme; et c’est une des plus belles facultés de la poésie que celle d’arrêter, à l’aide d’un grand intérêt, l’attention sur des phénomènes moraux que l’on ne peut observer sans répugnance.
Au reste, cela est indifférent à la question des deux unités; car le système historique, se prêtant admirablement à la peinture graduée des événemens et des passions qui peuvent porter au meurtre, donne les moyens d’écarter, dans tous les sujets où le meurtre est représenté, cette longue et dégoûtante préméditation. Je ne sais si le système des deux unités présente à cet égard les mêmes facilités, et s’il ne met pas le poëte dans l’alternative de supposer le meurtre prémédité, ou de l’amener d’une manière invraisemblable et forcée. On pourrait peut-être, pour la solution de ce doute, tirer quelque lumière de l’examen comparatif de deux tragédies traitées dans deux systèmes différens, et dont le sujet est foncièrement à peu près le même: ce sont l’Othello de Shakespeare et la Zaïre de Voltaire. Dans l’une et dans l’autre pièce, c’est un homme qui tue la femme qu’il aime, la croyant infidèle. Shakespeare a pris tout le temps dont il avait besoin; il l’a pris de l’histoire même qui lui a fourni son sujet. On voit, dans Othello, le soupçon conçu, combattu, chassé, revenant sur de nouveaux indices, excité et dirigé, chaque fois qu’il se manifeste, par l’art abominable d’un ami perfide; on voit ce soupçon arriver jusqu’à la certitude par des degrés aussi vraisemblables que terribles. La tâche de Voltaire était bien plus difficile. Il fallait qu’Orosmane, généreux et humain, fût assez difficile sur les preuves de son malheur pour n’être pas d’une crédulité presque comique; que, plein, le matin, de confiance et d’estime pour Zaïre, il fût poussé, le soir du même jour, à la poignarder, avec la conviction d’en être trahi. Il fallait des preuves assez fortes pour produire une telle conviction, pour changer l’amour en fureur, et porter la colère jusqu’au délire. Le poëte ne pouvant, dans un si court intervalle, rassembler les faux indices qui nourrissent lentement les soupçons de la jalousie, ne pouvant conduire par degrés l’âme d’Orosmane à ce point de passion où tout peut tenir lieu de preuve, a été obligé de faire naître l’erreur de son héros d’un fait dont l’interprétation fût suffisante pour produire la certitude de la trahison. Il a fallu, pour cela, régler la marche fortuite des événemens de manière que tout concourût à consommer l’illusion d’Orosmane, et mettre à l’écart tout ce qui aurait pu lui révéler la vérité. Il a fallu qu’on écrivît à Zaïre une lettre équivoque, que cette lettre tombât dans les mains d’Orosmane, et qu’il pût y voir que Zaïre lui préférait un autre amant. Ce moyen, qui n’est ni naturel, ni istructif, ni touchant, ni même sérieux, est cependant une invention très ingénieuse, le système donné, parce qu’il est peut-être le seul qui pût motiver, dans Orosmane, l’horrible résolution dont le poëte avait besoin.
La force croissante d’une passion jalouse dans un caractère violent, l’adresse malheureuse de cette passion à interpréter en sa faveur, si on peut le dire, les incidens les plus naturels, les actions les plus simples, les paroles les plus innocentes, l’habileté épouvantable d’un traître à faire naître et à nourrir le soupçon dans une âme offensée, la puissance infernale qu’un scélérat de sang-froid exerce ainsi sur un naturel ardent et généreux; voilà quelques-unes des terribles leçons qui naissent de la tragédie d’Othello: mais que nous apprend l’action de Zaïre? que les incidens de la vie peuvent se combiner parfois d’une manière si étrange, qu’une expression équivoque, insérée par hasard dans une lettre qui a manqué son adresse, vienne à occasionner les plus grands crimes et les derniers malheurs? A la bonne heure: ce sera là une leçon, si l’on veut; mais une leçon qui n’aura rien de bien impérieux, rien de bien grave. La prévoyance et la morale humaines ont trop à faire aux choses habituelles et réelles pour se mettre en grand souci d’accidens si fortuits, et, pour ainsi dire, si merveilleux. Ce qu’il y a, dans Zaïre, de vrai, de touchant, de poétique, est dû au beau talent de Voltaire; ce qu’il y a dans son plan de forcé et de factice me semble devoir être attribué, en grande partie, à la contrainte de la règle des deux unités.
L’intervention de Jago, que j’ai indiquée rapidement tout à l’heure, mérite une attention plus expresse: elle est en effet, dans la tragédie d’Othello, un grand moyen et peut-être un moyen indispensable pour produire la vraisemblance. Jago est le mauvais génie de la pièce; il arrange une partie des événemens, et les empoisonne tous; il écarte ou dénature toutes les réflexions qui pouvaient amener Othello à reconnaître l’innocence de Desdemona. Voltaire a été obligé de faire naître des accidens pour confirmer les soupçons auxquels tient la catastrophe de sa pièce: il fallait bien qu’Orosmane eût aussi un mauvais conseiller pour l’égarer; et ce mauvais conseiller, c’est le hasard: car, si l’on recherche la cause du meurtre auquel il se laisse emporter, elle est tout entière dans un jeu bizarre de circonstances que l’auteur n’a pas même eu la pensée de rattacher à l’idée de la fatalité, et qui n’ont point en effet le caractère au moyen duquel elles auraient été susceptibles d’y être ramenées. Dans Othello, le crime découle naturellement, et comme par son propre poids, de la source impure d’une volonté perverse; ce qui me paraît aussi poétique que moral. On voudrait exclure de la scène les scélérats subalternes, parce qu’on trouve que la bassesse dans le crime est dégoûtante: soit; mais ne faudrait-il pas en exclure aussi le crime même? Cependant, puisque le crime a une si grande part dans la tragédie, je ne vois pas quel mal y a à le représenter accompagné toujours de quelque chose de bas. Il n’arrive guère, heureusement, que les affaires où ne prennent part que de belles âmes se terminent par un meurtre; et je crois que cette indication de l’expérience est bonne à consacrer dans les compositions poétiques.
Voilà, Monsieur, les observations que j’avais à vous soumettre sur les nouveaux fondemens que vous voudriez donner à la règle des deux unités. Je n’examinerai point ici les autres objections que l’on fait au système historique: il ne serait pas juste de vous ennuyer par la discussion formelle d’opinions qui ne sont peut-être pas les vôtres. Mais, puisque j’ai déjà perdu l’espoir de faire cette lettre courte, permettez-moi d’y joindre encore quelques réflexions sur la manière dont on pose et dont on traite généralement la question des unités dans le drame. Si ces réflexions étaient fondées, elles pourraient faciliter la solution de la question elle-même.
Plusieurs d’entre ceux qui soutiennent la nécessité de la règle emploient souvent, pour qualifier les deux opinions contraires, des mots qui expriment des idées on ne peut plus graves, mais qui, au fond, n’ajoutent rien à la force de leurs argumens. Ce sont, pour eux, d’un côté, la nature, la belle nature, le goût, le bon sens, la raison, la sagesse, et, peu s’en faut, la probité; de l’autre côté, ce sont l’extravagance, la barbarie, la monstruosité, la licence, et que sais-je encore? Certes, si, de tous ces grands mots, les premiers peuvent s’appliquer au système des deux unités, et les autres au système contraire, le procès est jugé. Il est hors de doute que la sagesse vaut mieux que l’extravagance, et même que celle-ci ne vaut rien du tout; et quand Horace ne l’aurait pas formellement prescrit, tout le monde conviendrait de bonne grâce qu’il ne faut pas loger les dauphins dans les bois. Mais lorsque les adversaires de la règle soutiennent que la tragédie, telle qu’ils la conçoivent, n’est pas un bois, et qu’ils n’y transportent pas des dauphins; lorsqu’ils prétendent que c’est pour ne pas blesser la nature et la raison qu’ils récusent la règle; lorsqu’ils veulent prouver que c’est celle-ci qui est bizarre parce qu’elle est arbitraire; c’est là-dessus qu’il faut les attaquer, et les réfuter, si l’on peut. Au reste, on doit le savoir et en prendre son parti, ceux qui défendent des opinions établies ont l’avantage de parler au nom du grand nombre; ils peuvent, sans témérité, employer le langage le plus affirmatif, le plus sentencieux, et c’est un avantage auquel il est rare que l’on veuille renoncer. Jugez, d’après cela, Monsieur, si je me félicite d’avoir trouvé l’occasion de justifier une opinion nouvelle devant un critique qui, au lieu de se prévaloir de la force que le consentement de la majorité et une espèce de prescription peuvent donner à la sienne, ne cherche, au contraire, qu’à l’appuyer sur le raisonnement!
Une autre méthode, à peu près aussi expéditive, aussi usitée et aussi concluante que la précédente, de prouver la nécessité de l’unité de temps et de lieu dans la tragédie, c’est de montrer que, sur certains théâtres où la règle n’est pas admise, on a donné souvent à l’action une étendue excessive; c’est de citer avec un mépris triomphant ces tragédies dans lesquelles un personnage,