Title: La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3)
Author: Ann Ward Radcliffe
Translator: François Soulés
Release date: August 22, 2018 [eBook #57747]
Most recently updated: January 24, 2021
Language: French
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ŒUVRES
D’ANNE RADCLIFFE.
TOME III.
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Poitiers.—Imp. de F.-A. Saurin.
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Par Anne Radcliffe.
TRADUIT DE L’ANGLAIS SUR LA SECONDE EDITION.
TOME TROISIÈME.
PARIS,
LECOINTE ET POUGIN, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, Nº 49.
——
1831.
| CHAPITRE PREMIER., II., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX., X., XI. |
Cependant Adeline et Pierre continuèrent leur voyage sans éprouver d’accident, et débarquèrent en Savoie, où Pierre la mit sur le cheval, et marcha à côté d’elle. Quand il aperçut les montagnes de son pays, sa joie immodérée lui fit faire de fréquentes exclamations, et il demandait souvent à Adeline si elle avait vu de pareilles montagnes en France. «Non, non, ajoutait-il, les montagnes de ce pays-là sont assez bonnes pour des montagnes françaises; mais elles n’ont rien à faire avec les nôtres.» Adeline, pleine d’admiration pour la scène majestueuse dont elle était environnée, convint de la vérité de l’assertion de Pierre, ce qui l’encouragea à s’étendre encore plus sur les avantages de son pays, dont il oubliait entièrement les désavantages; et, quoiqu’il donnât les derniers sous qu’il possédait aux petits paysans qui couraient nu-pieds à côté du cheval, il ne parlait que du bonheur et du contentement de ses compatriotes.
Le village où il était né faisait à la vérité exception au reste du pays et aux effets ordinaires d’un gouvernement arbitraire. Il paraissait florissant, sain et heureux; il était principalement redevable de ces avantages à l’activité et à l’attention du bon prêtre qui en était le curé.
Adeline, qui commençait à sentir les effets d’une longue inquiétude et de la fatigue, désirait ardemment arriver à la fin de son voyage; et son impatience lui faisait faire de fréquentes questions à Pierre. Ainsi harassée, la sombre grandeur des scènes qui avaient depuis peu excité en elle des émotions sublimes, lui inspira de l’épouvante; elle tremblait au bruit des torrens qui se précipitaient à travers les rochers, et dont la chute faisait retentir la vallée; elle tressaillait d’effroi à la vue des précipices, quelquefois suspendus sur la route, et quelquefois à côté du chemin. Toute fatiguée qu’elle était, elle descendait souvent pour monter à pied les endroits escarpés qu’elle craignait de passer à cheval.
Le jour tirait vers sa fin, lorsqu’ils s’approchèrent d’un petit village au pied des Alpes; et le soleil, en descendant dans toute sa splendeur du soir derrière leur sommet, dardait à travers la perspective un rayon si tendre et si attrayant, qu’Adeline, quelque languissante qu’elle fût, exprima son admiration par une exclamation.
La situation romantique du village attira ensuite ses regards. Il était au pied de plusieurs hautes montagnes qui environnaient un lac à quelque distance de là, et les arbres qui couvraient leur sommet étaient pour ainsi dire suspendus sur le village. Le lac, uni comme une glace, réfléchissait les couleurs vermeilles de l’horizon; et la scène sublime qui était sur ses bords s’obscurcissait graduellement avec le crépuscule.
Quand Pierre aperçut le village, il fit un cri de joie. «Dieu soit béni! s’écria-t-il, nous sommes près de chez nous; voilà mon cher pays natal. Il a toujours la même apparence qu’il y a vingt ans; et voici les mêmes vieux arbres qui verdissent autour de notre chaumière là-bas, et ce gros rocher qui s’élève tout au-dessus. C’est là qu’est mort mon pauvre père, mademoiselle. Plaise à Dieu que ma sœur soit encore en vie! il y a long-temps que je ne l’ai vue.» Adeline écoutait avec une satisfaction mélancolique les expressions sans art de Pierre, qui, en retraçant les scènes de son enfance, paraissait de nouveau en savourer le plaisir. A mesure qu’ils s’approchaient du village, il continuait à désigner divers objets qu’il se rappelait. «Et c’est aussi là le château du bon pasteur; regardez, mademoiselle, cette maison blanche, avec la fumée qui sort en tournant sur le bord du lac là-bas. J’ignore s’il vit encore. Il n’était pas vieux quand je quittai le pays, et il était autant aimé qu’un homme peut l’être; mais la mort n’épargne personne.»
Ils arrivèrent pendant ce temps-là au village, qui était extrêmement joli, quoiqu’il ne promît pas beaucoup de commodités. Pierre eut à peine fait dix pas, qu’il fut accosté par quelques-uns de ses anciens amis, qui lui prirent la main, et qui ne pouvaient le quitter. Il demanda des nouvelles de sa sœur, et on lui répondit qu’elle était en bonne santé. En allant chez elle il fut environné d’un si grand nombre de connaissances, qu’Adeline était fatiguée du délai occasionné par la foule. Plusieurs personnes qu’il avait laissées dans la vigueur de l’âge étaient maintenant accablées des infirmités de la vieillesse, tandis que leurs fils et filles, qu’il avait vus dans l’enfance, étaient parvenus à l’état d’adolescence, et n’étaient plus reconnaissables. A la fin, ils arrivèrent à la chaumière, et furent reçus par sa sœur, qui, ayant appris son arrivée, était venue à sa rencontre avec un plaisir sincère.
En voyant Adeline, elle parut surprise, mais l’aida à descendre; et, la conduisant dans la petite chaumière, qui était cependant bien propre, elle l’accueillit avec une politesse et une chaleur qui auraient fait honneur à un rang plus élevé. Adeline désira lui parler en particulier; car la maison était alors pleine des amis de Pierre; et l’ayant informée des particularités de sa situation qu’il était nécessaire de lui communiquer, elle lui demanda si elle pouvait lui donner un appartement dans la maison. «Oui, mademoiselle, dit la bonne femme; tel qu’il est, il est fort à votre service; je suis seulement fâchée de ne pas en avoir de meilleur. Mais vous avez l’air malade, mademoiselle; que puis-je vous offrir?»
Adeline, qui avait combattu depuis long-temps contre la fatigue et l’indisposition, succombait alors sous leur poids. Elle lui dit qu’effectivement elle était malade; mais qu’elle espérait que le repos la soulagerait, et elle la pria de lui préparer un lit. La bonne femme sortit pour lui obéir, revint bientôt après, et lui montra une petite chambre dont la propreté faisait toute la recommandation.
Mais, malgré sa fatigue, elle ne put dormir. Son esprit se reportait toujours aux scènes passées, ou lui offrait un tableau triste et imparfait de l’avenir.
La différence entre sa situation et celle des autres femmes qui avaient reçu une éducation semblable à la sienne, la frappa sensiblement, et elle fondit en larmes. «Elles ont, dit-elle, des amies et des parens qui font tous leurs efforts pour prévenir non-seulement tout ce qui peut leur être nuisible, mais même ce qui pourrait leur déplaire; qui veillent pour leur sûreté actuelle et pour leurs avantages futurs, et qui les empêchent aussi de se nuire à elles-mêmes; mais dans toute ma vie je n’ai jamais connu une amie, et j’ai rarement été exempte de quelque circonstance de danger ou de malheur. Cependant il n’est pas possible que je sois née pour être continuellement malheureuse; il viendra un temps où....» Elle commençait à penser qu’elle pourrait un jour être heureuse; mais se rappelant l’état désespéré de Théodore: «Non, ajouta-t-elle, je ne puis même jamais espérer de tranquillité.»
Le lendemain, de grand matin, la bonne femme de la maison vint s’informer de sa santé, et trouva qu’elle avait très-peu dormi, qu’elle était beaucoup plus mal que la veille. L’état inquiet de son esprit contribuait à augmenter les symptômes de fièvre qu’elle avait; et, dans le cours de la journée, sa maladie parut prendre une tournure sérieuse. Elle en observa les progrès avec sang-froid, se résignant à la volonté de Dieu, et sentant peu de regret pour la vie. Sa tendre hôtesse fit tout ce qui était en son pouvoir pour la soulager; et comme il n’y avait ni médecin, ni apothicaire dans le village, la nature ne fut privée d’aucun de ses avantages. Malgré cela, sa maladie fit des progrès rapides, et le troisième jour elle eut le transport; après quoi elle tomba dans une espèce d’assoupissement.
Elle ne sut pas combien de temps elle resta dans ce triste état; mais en recouvrant l’usage de ses sens, elle se trouva dans un appartement bien différent de ceux qu’elle avait encore vus. Il était vaste, et avait un air de beauté; le lit et tout ce qui l’environnait était d’un genre simple et élégant. Elle demeura pendant quelques minutes dans une extase de surprise, s’efforçant de rassembler toutes ses idées du passé, et craignant pour ainsi dire de bouger, de peur que cette vision agréable ne s’évanouît.
A la fin, elle hasarda de se lever; elle entendit aussitôt une tendre voix auprès d’elle, et une fille charmante tira doucement le rideau d’un côté: elle se pencha sur le lit; et, avec un sourire mêlé de tendresse et de joie, s’informa de la santé de la malade. Cependant Adeline contemplait avec la dernière surprise le visage le plus intéressant qu’elle eût encore rencontré, sur lequel on voyait l’expression de la douceur, du sentiment et de la délicatesse réunie à l’aimable naïveté.
Elle se remit néanmoins assez pour remercier cette charmante personne, et pour lui demander à qui elle était redevable de ces soins, et où elle était. Cette aimable fille lui pressa la main: «C’est nous qui vous sommes redevables, dit-elle. Oh! que je suis enchantée que vous ayez recouvré l’usage de votre mémoire.» Elle n’en dit pas davantage, mais vola vers la porte de l’appartement et disparut.
Quelques minutes après, elle revint avec une dame d’un certain âge, qui, s’approchant du lit avec un air d’intérêt et de tendresse, s’informa de la santé d’Adeline. Cette dernière répondit aussi bien que l’agitation de ses esprits le lui permit, et témoigna de nouveau son désir de savoir à qui elle avait de si grandes obligations. «Vous saurez cela par la suite, dit la dame; maintenant qu’il vous suffise de savoir que vous êtes avec des personnes qui se croiront trop payées par votre retour à la santé: c’est pourquoi soumettez-vous à tout ce qui peut y conduire, et consentez à ce que l’on vous tienne aussi tranquille qu’il est possible.
Adeline exprima sa reconnaissance par un sourire, et baissa la tête en silence, pour marquer son consentement. La dame quitta alors la chambre pour aller chercher une médecine; et, lorsqu’elle l’eut donnée à Adeline, on la laissa reposer; mais sa tête travaillait trop pour qu’elle pût profiter de l’occasion. Elle contemplait le passé et le présent; et, lorsqu’elle en faisait la comparaison, le contraste la mettait dans le dernier étonnement. Toute la scène lui paraissait comme une de ces soudaines transitions si communes dans les songes, où l’on passe, sans savoir comment, d’un état de douleur et de désespoir, à une situation agréable et délicieuse.
Elle regardait néanmoins l’avenir avec la plus grande anxiété, ce qui menaçait de retarder sa guérison; et, lorsqu’elle se rappelait les paroles de sa généreuse bienfaitrice, elle s’efforçait de se distraire. Si elle avait mieux connu le caractère des personnes dans la maison desquelles elle se trouvait, son inquiétude, par rapport à elle-même, n’aurait pas été de longue durée; car Laluc, à qui elle appartenait, était un de ces hommes rares auxquels l’infortune ne s’adresse jamais en vain, et dont la bonté naturelle, confirmée par les principes, est toujours uniforme et sans affectation.
LA FAMILLE DE LALUC.
Dans le village de Leloncourt, célèbre par sa situation pittoresque au pied des Alpes de Savoie, vivait Arnaud Laluc, ecclésiastique, descendu d’une ancienne famille de France, qui, à cause de la décadence de sa fortune, avait été obligé de chercher une retraite en Suisse, dans un siècle où la violence des guerres civiles pardonnait rarement au vaincu. Il était curé du village, et autant aimé pour la piété et la bienveillance du chrétien, que respecté pour la dignité et l’élévation du philosophe. Sa philosophie était celle de la nature, dirigée par le bon sens. Il méprisait le jargon des écoles modernes et les absurdités pompeuses des systèmes qui ont ébloui leurs disciples sans les éclairer, et les ont dirigés sans les convaincre.
Il avait un esprit pénétrant, des vues étendues; et ses systèmes, semblables à sa religion, étaient simples, raisonnables et sublimes. Les habitans de sa paroisse le regardaient comme un père, parce que, tandis que ses préceptes éclairaient leur esprit, son exemple leur pénétrait le cœur.
Dans sa jeunesse, Laluc avait perdu une femme qu’il aimait tendrement. Cet événement avait répandu une teinte douce et intéressante de mélancolie sur son caractère, qui était restée lorsque le temps eut adouci le souvenir qui en avait été la cause. La philosophie lui avait fortifié l’âme sans lui endurcir le cœur; elle l’avait rendu capable de résister aux rigueurs de l’affliction, plutôt que de les surmonter.
Le malheur lui avait appris, par une espèce de sympathie, à être sensible aux malheurs des autres. Le revenu de sa cure était médiocre; et ce qui lui restait des biens divisés et réduits de ses ancêtres, n’était guère susceptible de l’augmenter. Quoiqu’il ne fût pas toujours en son pouvoir de fournir aux besoins de l’indigent, sa tendre compassion et sa sainte conversation ne manquaient jamais de donner quelque consolation à l’affligé. Dans ces occasions, les tendres et délicates émotions de son âme lui ont souvent fait dire que, si le voluptueux avait une fois éprouvé ces sensations, il ne pourrait jamais renoncer au plaisir de faire du bien.—«L’ignorance des vrais plaisirs, disait-il, conduit plus souvent au vice que la tentation des faux.»
Laluc avait un fils et une fille qui étaient trop jeunes quand leur mère mourut, pour regretter sa perte. Il les aimait avec une tendresse particulière, comme les enfans d’une femme dont il ne cessait jamais de déplorer la mort; et, pendant quelque temps, son seul amusement fut d’observer le développement graduel de leur esprit enfantin et de les plier à la vertu. Il renfermait sa douleur profonde au fond de son cœur; il ne troublait jamais les autres de ses lamentations, et il ne faisait même que très-rarement mention de sa femme. Son chagrin était trop pur pour l’œil vulgaire. Il se retirait souvent dans la vaste solitude des montagnes; et, au milieu de cette scène formidable et majestueuse, il se rappelait la mémoire du passé, et s’abandonnait au plaisir de la douleur. Après ses petites excursions, il était toujours plus paisible et plus satisfait. Une douce tranquillité, qui approchait même du bonheur, se répandait dans toute son âme, et ses manières se ressentaient d’une plus grande portion de bienveillance. En contemplant ses enfans, et en les baisant tendrement, il laissait quelquefois échapper une larme; mais c’était une larme de tendre regret, qui n’avait aucune teinte des noires qualités de la douleur et qui était précieuse pour son cœur.
Après la mort de sa femme, il avait pris chez lui une sœur non mariée, fille honnête et sensée, qui s’intéressait beaucoup au bonheur de son frère. Ses attentions pleines de tendresse et sa conduite judicieuse avaient prévenu l’effet du temps, pour apaiser sa douleur, et les soins assidus qu’elle prodiguait à ses enfans, en prouvant la bonté de son âme, la rendaient encore plus chère à son frère.
Ce fut avec un plaisir inexprimable que ce dernier crut apercevoir dans les traits naissans de Clare la ressemblance de sa mère. Elle ne tarda pas à développer la même délicatesse dans ses manières et la même douceur de caractère; et, à mesure qu’elle avança en âge, ses actions lui rappelaient si vivement son épouse, qu’elles le plongeaient dans des rêveries qui absorbaient toute son âme.
Il passait sa vie dans la tranquillité, occupé des devoirs de sa paroisse, de l’éducation de ses enfans et de recherches philosophiques. La tendre mélancolie, dont l’affliction avait empreint son âme, lui était devenue chère par une longue habitude, et il ne l’aurait pas échangée pour le rêve le plus brillant d’un bonheur chimérique. Quand il était vexé par quelque incident momentané, il trouvait sa consolation en reportant ses pensées vers celle qu’il avait si tendrement aimée; et, cédant à une douce tristesse que le vulgaire appelle romanesque, il recouvrait graduellement sa tranquillité. C’était là le plaisir secret auquel il avait recours, la jouissance solitaire qui dissipait les chagrins et les vexations du moment, qui élevait son âme au-dessus de ce monde trompeur, pour lui offrir la perspective d’un monde plus sublime.
Son château était situé sur les bords d’un petit lac presque environné de montagnes d’une hauteur prodigieuse, dont les bizarres saillies formaient une vue singulièrement sublime et majestueuse.
A côté du lac, presque vis-à-vis le château, les montagnes semblaient se reculer, et laissaient apercevoir une longue chaîne des Alpes variées, et les ombres innombrables qu’offraient ces dernières. Les unes couvertes de brouillards couleur de ciel, les autres ayant une teinte de beau pourpre, et d’autres ne présentant qu’un jour partiel, donnaient un coloris enchanteur au reste de la scène.
Le bonheur de Laluc était de voir ses enfans heureux; et, dans une de ses excursions à Genève, où il était allé visiter des parens de feu sa femme, il acheta un luth pour Clare. Elle le reçut avec une reconnaissance au-delà de toute expression; et, ayant appris un air, elle vola vers ses chers acacias, et le joua tant de fois, qu’elle oublia toute autre chose, ses petits devoirs domestiques, ses livres, le dessin: l’heure même que son père dévouait à son instruction, et où elle se rendait, avec son frère, dans la bibliothèque, afin d’y partager ses leçons; cette heure-là, dis-je, fut également oubliée. Laluc ne disait rien. Mademoiselle Laluc n’était pas contente que sa nièce négligeât ses devoirs domestiques, et voulait la réprimander; mais Laluc la pria de n’en rien faire. «Souffrez, dit-il, que l’expérience lui fasse connaître son erreur; les préceptes ne convainquent guère les jeunes gens.»
Mademoiselle répondit que l’expérience était un précepteur bien lent. «Mais aussi il est sûr! répliqua Laluc; et c’est souvent le plus prompt de tous. Au reste, quand l’expérience ne peut pas nous causer de maux sérieux, il vaut mieux se fier à elle.»
Clare passa le second jour comme le premier, et le troisième comme le second. Elle savait alors jouer plusieurs airs; elle vint trouver son père, et lui répéta ce qu’elle avait appris.
A souper, la crème n’était pas faite, et il n’y avait pas de fruits sur la table. Laluc en demanda la raison. Clare s’en ressouvint et rougit. Elle remarqua que son frère était absent, mais elle ne dit rien. Vers la fin du repas, il parut. Son visage exprimait une satisfaction extraordinaire; mais il s’assit sans rien dire. Clare lui demanda ce qui l’avait empêché de venir souper, et apprit qu’il avait été chez une pauvre famille du voisinage, pour lui porter les secours que son père lui accordait par semaine. Laluc avait confié le soin de cette famille à sa fille, et elle devait leur porter leur petit nécessaire la veille; mais elle n’avait pensé qu’à la musique.
«Comment avez-vous trouvé la femme, dit Laluc y son fils? Plus mal, répondit-il; car elle n’avait pas reçu ses médecines régulièrement, et les enfans n’avaient rien ou presque rien à manger aujourd’hui.»
Clare fut fâchée. «Rien à manger! se dit-elle. J’ai été pendant toute la journée à jouer du luth sous les acacias, sur les bords du lac.» Son père fit semblant de ne point observer son émotion, mais se tourna vers son fils. «Quand je l’ai quittée, elle allait beaucoup mieux, dit ce dernier; les médecines que je lui ai portées l’ont soulagée, et j’sai eu le plaisir de voir faire un bon souper à ses enfans.»
Clare, peut-être pour la première fois, envia son plaisir; elle avait le cœur gros, et elle garda le silence. «Rien à manger aujourd’hui! pensait-elle.»
Elle se retira tristement dans sa chambre. La douce sérénité avec laquelle elle avait coutume d’aller se coucher était évanouie; car elle ne pouvait plus se rappeler le jour passé, avec satisfaction.
«Quel dommage, dit-elle, qu’une chose qui m’est si agréable me cause tant de peine! Ce luth fait mes délices et mon tourment!» Cette réflexion excita bien des mouvemens dans son sein; mais elle s’endormit avant de prendre aucun parti.
Elle s’éveilla le lendemain de grand matin, et attendit avec impatience les progrès du jour. Le soleil paraissant enfin, elle se leva; et, résolue d’expier sa première négligence par tous les moyens possibles, elle vola vers la chaumière.
Elle y resta pendant un temps considérable; et, quand elle revint au château, son visage avait recouvré sa sérénité accoutumée. Elle prit néanmoins la résolution de ne point toucher son luth de la journée.
En attendant le déjeuner, elle s’occupa à lier les fleurs et à élaguer les branches redondantes; elle se trouva, sans s’en apercevoir, au-dessous de ses chers acacias, sur le bord du lac. «Ah! dit-elle en soupirant, que l’air que j’appris hier ferait un bon effet sur l’eau!» Mais elle se rappela sa résolution, et arrêta les pas qu’elle avait involontairement faits vers le château. Elle se rendit auprès de son père à la bibliothèque, à l’heure ordinaire, et vit, par le discours qu’il tint à son frère sur les lectures des deux jours précédens, qu’elle avait perdu des leçons bien intéressantes. Elle pria son père de lui dire de quoi il était question; mais il répliqua avec calme qu’elle avait préféré un autre amusement pendant la discussion du sujet, et qu’il fallait qu’elle se résignât à l’ignorer. «Vous voudriez, dit-il, recueillir la récompense de l’étude dans les amusemens de l’oisiveté; apprenez à être raisonnable...., et n’espérez point pouvoir réunir les contraires.»
Clare sentit la justesse de ce reproche, et se ressouvint de son luth. «Qu’il a été cause de bien du mal! dit-elle en soupirant. Oui, je suis déterminée à ne pas le toucher aujourd’hui; je prouverai que je suis en état de résister à une inclination, quand je vois que cela est nécessaire.» Ainsi résolue, elle s’appliqua à l’étude avec plus d’assiduité qu’à l’ordinaire.
Elle tint ferme dans sa résolution, et, vers la fin du jour, alla dans le jardin pour se délasser. La soirée était calme et extraordinairement belle; l’on n’entendait, par intervalle, que le faible bruit des feuilles (ce qui rendait le silence plus majestueux), et les murmures éloignés des torrens qui roulaient à travers les rochers. En regardant des bords du lac le soleil s’éclipser derrière les Alpes, dont le sommet avait une teinte d’or et de pourpre; en considérant les derniers rayons de la lumière, réfléchis sur la surface des eaux qui n’étaient pas agitées par le moindre souffle, elle poussa un soupir. «Oh! que le son de mon luth, dit-elle, serait actuellement agréable dans cet endroit, et tandis que tout est si tranquille autour de moi!»
La tentation fut trop grande pour Clare; elle courut au château, revint avec l’instrument vers les acacias. Elle joua à l’ombre de leurs feuillages, jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit eût fait disparaître les environs; mais la lune parut, et, répandant une lueur tremblante sur le lac, rendit la scène plus intéressante.
Il fut impossible de quitter un endroit si enchanteur; Clare répéta plusieurs fois ses airs favoris. La beauté de la nature excita tout son génie; elle n’avait jamais auparavant joué avec tant d’expression; et elle écoutait avec ravissement les notes qui languissaient sur la surface des eaux, et se perdaient ensuite dans le lointain. Elle était enchantée. «Non, il n’y avait rien de plus délicieux que de jouer du luth sous ces acacias, sur le bord du lac et au clair de la lune!»
Quand elle revint au château, le souper était fini. Laluc avait remarqué Clare, et n’avait pas voulu qu’on l’interrompît.
Quand l’enthousiasme fut passé, elle se souvint qu’elle avait manqué à sa résolution, et cette réflexion lui fit de la peine. «Je me vantais, dit-elle, de pouvoir résister à mes penchans, et j’ai eu la faiblesse de céder à leur impulsion. Mais quel mal ai-je fait ce soir en y cédant? Je n’ai négligé aucun devoir, puisque je n’en avais aucun à remplir. De quoi donc puis-je m’accuser? Il aurait été ridicule de tenir ma résolution et de me refuser un plaisir, tandis qu’il n’y avait aucune raison pour cette privation.»
Elle s’arrêta un instant, peu satisfaite de ce raisonnement. Reprenant ensuite le fil de ses réflexions: «Mais comment! ajouta-t-elle, suis-je sûre que j’aurais résisté à mes penchans, s’il y avait eu quelque raison pour cela? Si la pauvre famille que je négligeai hier n’avait point été pourvue aujourd’hui, je pense que je l’aurais encore oubliée, tandis que je jouais du luth sur le bord du lac.»
Elle rappela ensuite à son esprit tout ce que son père avait dit dans différentes occasions, sur la nécessité de maîtriser ses passions, et elle ressentit quelques peines.
«Non, dit-elle, si je ne regarde pas l’observation d’une résolution que j’ai solennellement formée, comme une raison suffisante de résister à mes inclinations, je crains bien qu’aucun autre motif ne puisse me retenir. J’avais fermement résolu de ne point toucher mon luth d’aujourd’hui, et j’ai manqué de fermeté. Demain, je serai peut-être tentée de négliger quelque devoir; car j’ai découvert que je ne pouvais compter sur ma propre prudence. Puisque je ne puis vaincre la tentation, je veux l’éviter.»
Le lendemain matin, elle apporta son luth à Laluc, et le pria de le reprendre, ou au moins de le garder, jusqu’à ce qu’elle eût appris à maîtriser ses passions.
Ses paroles touchèrent vivement Laluc. «Non, Clare, dit-il, il n’est pas nécessaire que je reprenne votre luth; le sacrifice que vous voulez bien faire prouve que vous méritez ma confiance. Gardez cet instrument; puisque vous avez assez de résolution pour l’abandonner, quand il vous détourne de vos devoirs, je suis persuadé que vous en aurez assez pour résister à son influence, maintenant qu’il vous est rendu.»
Ces paroles firent à Gare un plaisir qu’elle n’avait jamais éprouvé; mais elle crut que, pour mériter ces louanges, il était nécessaire de consommer le sacrifice qu’elle avait commencé. Dans le vertueux enthousiasme du moment, les plaisirs de la musique furent absorbés par celui d’obtenir un éloge bien mérité; et, en refusant le luth qui lui était offert, elle éprouvait des sensations exquises. «Mon cher papa, dit-elle les yeux remplis de larmes, permettez que je me rende digne des louanges que vous voulez bien m’accorder, et pour lors je serai vraiment heureuse.»
Laluc ne la vit jamais si semblable à sa mère que dans cet instant; et l’embrassant tendrement, il pleura quelque temps en silence. Quand il fut en état de parler: «Vous méritez déjà mes éloges, dit-il; et je vous rends votre luth pour récompense de la conduite qui y a donné lieu.» Cette scène rappela à Laluc des choses trop tendres pour son cœur; et, rendant l’instrument à Clare, il quitta subitement la chambre.
Le fils de Laluc, jeune homme qui promettait beaucoup, était destiné par son père à l’état ecclésiastique, et avait reçu de lui une excellente éducation, qu’il fut cependant jugé nécessaire de finir dans une université. Laluc avait choisi celle de Genève. Son dessein était non-seulement de rendre son fils savant, mais de lui donner aussi toutes les qualités qui rendent l’homme estimable. Il l’avait encore accoutumé, dès son enfance, au travail et à la peine; à mesure qu’il avançait en âge, il lui fit prendre des exercices virils, l’instruisit des arts utiles, ainsi que des sciences abstraites.
Il était d’un caractère fier et ardent; mais il avait le cœur généreux. Il attendait le temps où il allait voir Genève, et le nouveau monde qu’il devait y rencontrer, avec toute l’impatience de la jeunesse; et le plaisir que lui causait cette attente, l’empêchait de penser aux regrets qu’il aurait sans cela éprouvés en se séparant de sa famille.
Un frère de feue madame Laluc, qui était née Anglaise, résidait à Genève. Il suffisait d’être parent de sa femme, pour avoir des droits sur le cœur de Laluc; c’est pourquoi il avait toujours entretenu une correspondance avec M. Andeley, quoique la différence de leurs caractères et de leur façon de penser n’eût jamais fait naître entre eux une grande amitié. Laluc lui écrivit alors pour lui faire connaître ses intentions d’envoyer son fils à Genève, et de le confier à ses soins. M. Andeley avait fait une réponse amicale à cette lettre; et peu de temps après, une des connaissances de Laluc ayant des affaires à Genève, il résolut de faire partir son fils avec elle. La séparation fut pénible pour le père, et presque insupportable à Clare. Mademoiselle Laluc fut affligée, et eut soin de lui mettre une quantité suffisante de remèdes dans sa malle; elle se donna aussi beaucoup de peine pour lui expliquer leurs vertus et les différentes maladies où ils pouvaient être utiles; mais elle prit soin de donner ces instructions en l’absence de son père.
Laluc et sa fille accompagnèrent le jeune homme à cheval jusqu’à la ville voisine, qui était à environ huit milles de Leloncourt; et là, répétant tous les avis qu’il lui avait déjà donnés pour sa conduite future, et cédant de nouveau à la tendresse paternelle, Laluc lui dit adieu. Clare pleura, et ressentit plus de chagrin de cette séparation qu’elle n’aurait dû lui en occasioner; mais c’était presque la première fois qu’elle éprouvait la douleur, et elle s’abandonnait naturellement à son influence.
Laluc et Clare revinrent en gardant un morne silence; le jour était prêt à finir, quand ils aperçurent le lac et ensuite le château. Il n’avait jamais paru sombre auparavant; mais maintenant Clare parcourait seule chaque appartement où elle avait été accoutumée de voir son frère, et se rappelait une infinité de petites circonstances qu’elle aurait regardées comme peu de chose s’il avait été présent, mais auxquelles son imagination mettait actuellement une valeur. Le jardin, les paysages qui l’environnaient, tout avait un aspect mélancolique; ils furent long-temps à reprendre leurs caractères naturels, et Clare à recouvrer sa vivacité.
Près de quatre ans s’étaient écoulés depuis cette séparation, lorsqu’un soir, tandis que mademoiselle Laluc et sa nièce étaient à travailler dans la salle, une bonne femme du voisinage désira leur parler. Elle venait demander quelques médecines, et consulter mademoiselle Laluc. «Il est arrivé un triste accident dans notre maison, mademoiselle, dit-elle; en vérité la pauvre fille me fait pitié!»—Mademoiselle Laluc lui dit de s’expliquer, et la bonne femme ajouta que son frère Pierre, qu’elle n’avait point vu depuis plusieurs années, était arrivé, et qu’il avait amené avec lui une jeune demoiselle qui, à ce qu’elle croyait, était à l’article de la mort. Elle fit la description de sa maladie, et l’informa des particularités de son histoire, que Pierre lui avait racontée, ne manquant pas de les exagérer, selon qu’elle y était excitée par sa compassion pour la malheureuse étrangère, ou par son amour pour le merveilleux.
Ce récit parut fort extraordinaire à mademoiselle Laluc; mais la pitié que lui inspirait la triste situation de la jeune malade, lui fit prendre de plus amples renseignemens sur cette affaire. «Voulez-vous que j’y aille, mademoiselle? dit Clare, qui avait écouté avec une tendre compassion ce qu’avait dit la pauvre femme. Permettez-moi d’y aller; elle doit avoir besoin de secours, et je souhaiterais voir comment elle va.» Mademoiselle fit encore quelques questions touchant sa maladie; après quoi, ôtant ses lunettes, elle se leva, et dit qu’elle irait elle-même. Clare voulut l’accompagner. Elles mirent leurs chapeaux, et suivirent la bonne femme à la chaumière où était Adeline, dans une très-petite chambre, sur un misérable lit, pâle, décharnée, et insensible à tout ce qui l’environnait. Mademoiselle Laluc se tourna vers la femme, et lui demanda combien il y avait qu’elle était dans cet état: en même temps Clare s’approcha du lit; et prenant sa main presque morte qui reposait sur la couverture, regarda fixement son visage. «Elle ne sent rien, dit-elle; pauvre créature! je voudrais qu’elle fût au château; elle y serait plus commodément, et je pourrais la soigner.» La femme répondit à mademoiselle Laluc qu’il y avait plusieurs heures que la jeune dame était dans cet état. Mademoiselle lui tâta le pouls, et secoua la tête. «Cette chambre est bien petite, dit-elle.—Bien petite, vraiment! s’écria Clare avec chaleur: elle serait sûrement beaucoup mieux au château, si on pouvait l’y transporter.»
«Nous verrons, dit sa tante. En attendant, laissez-moi parler à Pierre; il y a bien des années que je ne l’ai vu.» Elle passa dans la chambre d’entrée, et la femme sortit pour l’appeler. Quand elle fut partie: «C’est une triste habitation que celle-ci pour cette pauvre étrangère, dit Clare; elle ne guérira jamais dans cet endroit: je vous en supplie, ma tante, faites-la transporter chez nous; je suis sûre que mon père n’en sera pas fâché. D’ailleurs, il y a quelque chose dans sa figure, quelque insensible qu’elle soit, qui me prévient en sa faveur.»
«Ne parviendrai-je jamais, dit la tante, à détruire en vous cette disposition romanesque à juger les gens sur leur physionomie? Il est peu important de savoir quelle est sa figure; il suffit qu’elle soit dans un état déplorable, pour que je veuille lui donner des secours; mais je désirerais auparavant faire quelques questions à Pierre à son sujet.»
«Je vous remercie, ma chère tante, dit Clare; on la fera donc transporter?» Mademoiselle Laluc allait répliquer; mais Pierre entra, et, témoignant le plaisir qu’il ressentait de la voir, demanda comment M. Laluc et Clare se portaient. Clare félicita cet honnête garçon sur son retour dans son pays natal: il répondit à ses félicitations, en exprimant plusieurs fois sa surprise de la voir si grande. «Quoique je vous aie tant de fois portée dans mes bras, je ne vous aurais jamais reconnue. Les jeunes branches croissent si vite, comme nous disions!»
Mademoiselle Laluc s’informa alors des particularités de l’histoire d’Adeline, et Pierre lui dit tout ce qu’il en savait; savoir, que son ancien maître l’avait trouvée dans un état de détresse, et qu’il l’avait lui-même emmenée de l’abbaye, pour la soustraire aux poursuites d’un marquis français.
La simplicité du discours de Pierre ne lui permit pas de soupçonner sa véracité, quoique plusieurs fois des circonstances qu’il raconta excitassent toute sa surprise et sa pitié. Clare eut souvent les larmes aux yeux pendant le cours de ce récit; et, quand il fut terminé, elle dit: «Ma chère tante, je suis persuadée que, lorsque mon père connaîtra l’histoire de cette infortunée, il ne refusera pas de lui servir de père, et moi, je serai sa sœur.»
«Elle le mérite bien, dit Pierre, car vraiment c’est une bonne fille.» Il s’étendit alors beaucoup sur ses louanges, chose extraordinaire pour lui. «Je vais consulter mon frère sur son compte, dit mademoiselle Laluc en se levant; il faudrait certainement la mettre dans une chambre plus aérée. Le château est si près d’ici, qu’on peut la transporter sans courir de grands risques.»
«Dieu vous accorde sa bénédiction, mademoiselle, dit Pierre en se frottant les mains, à cause des bontés que vous voulez bien avoir pour ma pauvre jeune demoiselle.»
Laluc venait de retourner de sa promenade du soir, quand elles arrivèrent au château. Sa sœur lui dit où elle avait été, et lui raconta l’histoire d’Adeline et sa situation présente. «Sans doute, faites-la transporter ici, dit Laluc, dont les yeux témoignaient la sensibilité de son cœur: elle sera mieux soignée ici que dans la chaumière de Suzanne.»
«Je savais bien que vous diriez cela, mon cher papa, dit Clare; je vais lui préparer le lit vert.»
«Un peu de patience, ma nièce, dit mademoiselle Laluc; il n’est pas nécessaire de se presser si fort; il y a quelque chose à considérer auparavant; mais vous êtes jeune et romanesque.» Laluc sourit. «La nuit est déjà commencée, reprit mademoiselle, c’est pourquoi il serait dangereux de la transporter ce soir. Nous lui préparerons demain matin une chambre et la ferons transporter ici. En attendant, je vais composer une médecine qui, à ce que je crois, lui fera du bien.» Clare consentit à regret à ce délai, et mademoiselle Laluc se retira dans son cabinet.
Le lendemain matin, Adeline, bien enveloppée dans des couvertures, fut transportée au château, où le bon Laluc ordonna qu’on en prît tout le soin possible, et où Clare la soigna avec une tendresse et une assiduité sans exemple. Elle resta dans un état de léthargie durant la plus grande partie du jour; mais vers le soir elle respira plus librement; et Clare, qui la veillait à côté de son lit, eut à la fin le plaisir de voir qu’elle avait recouvré l’usage de ses sens. C’était l’état dans lequel nous l’avons laissée, pour donner cette relation du vénérable Laluc et de sa famille. Le lecteur verra par la suite que ses vertus, et son amitié pour Adeline, étaient bien dignes d’une pareille digression en sa faveur.
Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées, supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.
Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour cacher son émotion, il sortit de la chambre.
Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude, ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit, accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et l’éveillait en sursaut.
Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour elle une autre ressource contre le chagrin.
Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.
Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement, en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.
La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille pour l’amuser et l’égayer.
L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays, rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue, servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes. Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction pareille, en était la cause.
Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et, jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière conjecture était assez juste.
En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers des objets qui lui offraient tant de charmes.