[274] Ps. LXVIII, 15.

Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de tomber si aisément, et d'être si faible contre mes passions.

Bien qu'elles ne parviennent pas à m'arracher un plein consentement, leurs sollicitations me fatiguent et me pèsent, et ce m'est un grand ennui de vivre ainsi toujours en guerre.

Je connais surtout en ceci mon infirmité, que les plus horribles imaginations s'emparent de mon esprit, bien plus facilement qu'elles n'en sortent.

3. Puissant Dieu d'Israël, défenseur des âmes fidèles, daignez jeter un regard sur votre serviteur affligé et dans le travail, et soyez près de lui pour l'aider en tout ce qu'il entreprendra.

Remplissez-moi d'une force toute céleste, de peur que le vieil homme, et cette chair de péché qui n'est pas encore entièrement soumise à l'esprit, ne prévale et ne domine; elle, contre qui nous devons combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie chargée de tant de misères.

Hélas! qu'est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de tribulations et de peines, environnée de piéges et d'ennemis?

Est-on délivré d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui succède; et l'on combat même encore la première, que d'autres surviennent inopinément.

4. Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d'amertumes, sujette à tant de maux et de calamités?

Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et tant de morts?

Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur félicité.

On reproche souvent au monde d'être trompeur et vain; et toutefois on le quitte difficilement, parce qu'on est encore dominé par les convoitises de la chair.

Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d'autres à le mépriser.

Le désir de la chair, le désir des yeux, et l'orgueil de la vie275, inspirent l'amour du monde; mais les peines et les misères qui les suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde.

[275] I. Joann., II, 16.

5. Mais, hélas! le plaisir mauvais triomphe de l'âme livrée au monde: elle se repose avec délices dans l'esclavage des sens, parce qu'elle ne connaît pas et n'a point goûté les suavités célestes, ni le charme intérieur de la vertu.

Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre pour Dieu sous une sainte discipline, n'ignorent point les divines douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clarté combien le monde, abusé par des illusions diverses, s'égare dangereusement.

RÉFLEXION.

Que sont les épreuves qui nous viennent du dehors, comparées à celles que nous trouvons au dedans de nous-mêmes? On résiste aux premières avec toutes ses forces; elles sont divisées dans les secondes, et les puissances de l'âme se combattent mutuellement: combat terrible que saint Paul a peint en quelques traits. «Je ne fais pas le bien que je veux, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Je me réjouis dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur, et je vois dans mes membres une autre loi, qui répugne à la loi de mon esprit et me captive sous la loi du péché, qui est dans mes membres276.» Voilà ce qui désole les âmes fidèles, humiliées de cette guerre honteuse; et sans cesse tremblant de succomber; voilà ce qui faisait dire à l'Apôtre: Qui me délivrera du corps de cette mort? et aussitôt il ajoute: La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur277. Jetons-nous donc entre ses bras divins, qu'avec un amour inexprimable il étend pour nous recevoir; approchons-nous de son cœur sacré, d'où émane perpétuellement une vertu redoutable aux puissances du mal; ne comptons que sur lui, n'espérons qu'en lui; écrions-nous du fond de nos entrailles: Délivrez-moi, Seigneur; placez-moi près de vous, et qu'ensuite la main de qui que ce soit se lève contre moi278. Le Seigneur est mon appui, mon refuge, mon libérateur; il est mon Dieu et mon aide, et j'espérerai en lui; il est mon protecteur, il est la force qui fait mon salut. Je l'invoquerai dans mes louanges, et je serai délivré de mes ennemis279.

[276] Rom., VII, 19, 22, 23.

[277] Rom., VII, 24, 25.

[278] Job, XVII, 2.

[279] Ps. VII, 3, 4.

CHAPITRE XXI.
Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres biens.

1. Le F. En tout, et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme, parce qu'il est le repos éternel des Saints.

Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en toutes les créatures; plus que dans la santé, la beauté, les honneurs et la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute dignité; plus que dans la science, l'esprit, les richesses, les arts; plus que dans les plaisirs et la joie, la renommée et la louange, les consolations et les douceurs, l'espérance et les promesses; plus qu'en tout mérite et en tout désir; plus même que dans vos dons et toutes les récompenses que vous pouvez nous prodiguer; plus que dans l'allégresse et tous les transports que l'âme peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les Anges et dans les Archanges, et dans toute l'armée des cieux; plus qu'en toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui n'est pas vous, ô mon Dieu!

2. Car vous êtes seul infiniment bon, seul très-haut, très-puissant; vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout; vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul vous êtes toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera toujours.

Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement.

Car mon cœur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié, jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en vous.

3. Tendre époux de mon âme, pur objet de son amour, ô mon Jésus, Roi de toutes les créatures! qui me délivrera de mes liens, qui me donnera des ailes280 pour voler vers vous et me reposer en vous!

[280] Ps. LIV, 7.

Ô quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu, et pour goûter combien vous êtes doux281!

[281] Ps. XXXIII, 9.

Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre amour, que je ne me sente plus moi-même, et que je ne vive plus que de vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous ne connaissent pas!

Maintenant je ne sais que gémir, et je porte avec douleur ma misère.

Car, en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux qui me troublent, m'affligent, et couvrent mon âme comme d'un nuage. Souvent ils me fatiguent et me retardent: ils s'emparent de moi; ils m'arrêtent, et m'ôtant près de vous un libre accès, ils me privent de ces délicieux embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les célestes esprits.

Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre!

4. Ô Jésus! splendeur de l'éternelle gloire282, consolateur de l'âme exilée! ma bouche est muette devant vous, et mon silence vous parle.

[282] Heb., I, 3.

Jusqu'à quand mon Seigneur tardera-t-il de venir?

Qu'il vienne à ce pauvre qui est à lui, et qu'il lui rende la joie. Qu'il étende la main pour relever un malheureux plongé dans l'angoisse.

Venez, venez: car, sans vous, tous les jours, toutes les heures s'écoulent dans la tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et que vous pouvez seul remplir le vide de mon cœur.

Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers, jusqu'à ce que, me ranimant par la lumière de votre présence, vous me rendiez la liberté, et jetiez sur moi un regard d'amour,

5. Que d'autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu'ils voudront; pour moi, rien ne me plaît, ni ne me plaira jamais, que vous, ô mon Dieu, mon espérance, mon salut éternel!

Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu'à ce que votre grâce revienne, et que vous me parliez intérieurement.

6. J.-C. Me voici: je viens à vous, parce que vous m'avez invoqué. Vos larmes et le désir de votre âme, le brisement de votre cœur humilié, m'ont fléchi et ramené à vous.

7. Le F. Et j'ai dit: Seigneur, je vous ai appelé, et j'ai désiré jouir de vous, prêt à rejeter pour vous tout le reste.

Et c'est vous qui m'avez excité le premier à vous chercher.

Soyez donc béni, Seigneur, d'avoir usé de cette bonté envers votre serviteur, selon votre infinie miséricorde.

Que peut-il vous dire encore? et que lui reste-t-il qu'à s'humilier profondément en votre présence, plein du souvenir de son néant et de son iniquité.

Car il n'est rien de semblable à vous dans tout ce que le ciel et la terre renferment de plus merveilleux.

Vos œuvres sont parfaites, vos jugements véritables, et l'univers est régi par votre providence283.

[283] Ps. XVIII, 10. Sap., XIV, 3.

Louange donc et gloire à vous, ô Sagesse du Père! Que mon âme, que ma bouche, que toutes les créatures ensemble vous louent et vous bénissent à jamais!

RÉFLEXION.

À mesure que l'âme fidèle se dégage de la terre et d'elle-même, toutes ses pensées, tous ses désirs s'élèvent et viennent se confondre en celui qu'elle aime uniquement. Alors elle gémit des liens qui l'appesantissent et la retiennent encore ici-bas. Pressée d'un amour qui croît sans cesse, elle voudrait briser son enveloppe mortelle, et s'élancer dans le sein de l'Être infini auquel elle aspire, et s'y plonger, et s'y perdre éternellement. Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai et je me reposerai284! Nul repos en effet pour elle, jusqu'à ce qu'elle soit pleinement unie à l'objet de ses ardeurs, jusqu'à ce qu'elle puisse dire dans les transports, dans l'ivresse divine de sa joie, dans la jouissance, la possession à jamais immuable du céleste époux: Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui285. Oh! quand luira cet heureux jour, jour de la délivrance et de l'allégresse sans fin? Quand cessera le temps de l'exil, le temps de l'espérance et des larmes? Quand verrons-nous décliner les ombres qui dérobent à nos regards le bien-aimé? Comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines, ainsi mon âme vous désire, ô mon Dieu! Mon âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant: oh! quand viendrai-je et paraîtrai-je en présence de mon Dieu286?

[284] Ps. LIV, 7.

[285] Cantic., II, 16.

[286] Ps. XLI, 2, 3.

CHAPITRE XXII.
Du souvenir des bienfaits de Dieu.

1. Le F. Seigneur, ouvrez mon cœur à votre loi; et enseignez-moi à marcher dans la voie de vos commandements287.

[287] II. Mach., I, 4.

Faites que je connaisse votre volonté, et que je rappelle dans mon souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces.

Je sais cependant, et je confesse que je ne puis reconnaître dignement la moindre de vos faveurs.

Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accordés; et quand je considère votre élévation infinie, mon esprit s'abîme dans votre grandeur.

2. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme, tout ce que nous possédons et au dedans et au dehors, dans l'ordre de la grâce ou de la nature, c'est vous qui nous l'avez donné; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre tendresse, l'immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui nous viennent tous les biens.

Car tout vient de vous, quoique l'un reçoive plus, l'autre moins; et sans vous nous serions à jamais privés de tout bien.

Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni s'élever au-dessus des autres, ni insulter à celui qui a moins reçu; car celui-là est le meilleur et le plus grand, qui s'attribue le moins, et qui rend grâces avec le plus de ferveur et d'humilité.

Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous, est le plus propre à recevoir de grands dons.

3. Celui qui a moins reçu, ne doit ni s'affliger, ni se plaindre, ni concevoir de l'envie contre ceux qui ont reçu davantage; mais plutôt ne regarder que vous, et louer de toute son âme votre bonté toujours prête à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de personne.

Tout vient de vous, et ainsi vous devez être loué de tout.

Vous savez ce qu'il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci reçoit plus, cet autre moins; ce c'est pas à nous qu'appartient ce discernement, mais à vous, qui pesez tous les mérites.

4. C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce singulière que vous m'ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au dehors, et qui attirent les louanges et l'admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d'en être abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs, les pauvres, les humbles, ceux que le monde méprise.

Tels étaient vos apôtres mêmes, que vous avez établis princes sur toute la terre288.

[288] Ps. XLIV, 17.

Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et de la pensée même du mal, si simples et si humbles, qu'ils se réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom289, et qu'ils embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.

[289] Act., V, 41.

Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le prix de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté et de vos desseins éternels sur lui.

Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il consente aussi volontiers d'être le plus petit, que d'autres désirent avec ardeur être le plus grand; qu'il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la dernière place que dans la première; et que toujours prêt à souffrir le mépris, les rebuts, il s'estime aussi heureux d'être sans nom, sans réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du monde.

Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.

RÉFLEXION.

Profitons de la grâce qui nous est donnée, sans rechercher si les autres en ont reçu une mesure plus grande. Dieu se communique comme il lui plaît, il est le maître de ses dons, et que sommes-nous pour lui en demander compte? Bénissons-le de ceux qu'il nous accorde dans sa bonté toute gratuite, et bénissons-le encore de ceux qu'il nous refuse, nous reconnaissant indignes du moindre de ses bienfaits. Si vous êtes humble, vous n'aspirerez point à des faveurs extraordinaires; et si vous manquez d'humilité, ces faveurs, loin de vous être utiles, ne serviraient peut-être qu'à vous perdre, en nourrissant en vous la vaine complaisance et l'orgueil. Une vive gratitude envers le Seigneur, une soumission parfaite à ses volontés, la fidélité dans la voie où il vous conduit, voilà ce que vous devez désirer. Avec cela vous reposerez en paix, parce que vous reposerez en Dieu, et qu'en lui vous trouverez le secours contre les tentations, la paix dans les souffrances, la consolation dans les misères et les peines de la vie, et enfin l'amour qui rend tout léger. Oh! que nous penserions peu à souhaiter un état plus élevé, ou plus doux, si nous aimions véritablement! Mais nous ne savons point aimer. Gémissons au moins de notre tiédeur et supplions le divin Maître d'échauffer, d'embraser notre cœur languissant, afin que nous puissions dire avec l'Apôtre: Qui me séparera de l'amour du Christ? la tribulation? l'angoisse? la faim? la nudité? le péril? la persécution? le glaive? Mais nous triomphons de toutes ces choses à cause de celui qui nous a aimés. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni les principautés, ni les vertus, ni le présent, ni l'avenir, ni la force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra me séparer de la charité de Dieu, laquelle est dans le Christ Jésus notre Seigneur290.

[290] Rom., VIII, 35, 37–39.

CHAPITRE XXIII.
De quatre choses importantes pour conserver la paix.

1. J.-C. Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté.

2. Le F. Faites, Seigneur, ce que vous dites: car il m'est doux de vous entendre.

3. Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d'autrui que la vôtre.

Choisissez toujours plutôt d'avoir moins que plus.

Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.

Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse parfaitement en vous.

Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

4. Le F. Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande perfection.

Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et abondantes en fruits.

Si j'étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans le trouble.

Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je reconnais que je me suis écarté de ces maximes.

Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes, augmentez en moi votre grâce, afin qu'en obéissant à ce que vous commandez, je puisse accomplir mon salut.

PRIÈRE
POUR OBTENIR D'ÊTRE DÉLIVRÉ DES MAUVAISES PENSÉES.

5. Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu, hâtez-vous de me secourir291: car une foule de pensées diverses m'ont assailli, et de grandes terreurs agitent mon âme.

[291] Ps. LXX, 12.

Comment traverserai-je tant d'ennemis, sans recevoir de blessures? comment les renverserai-je?

Je marcherai devant vous, dit le Seigneur, et j'abattrai les puissants de la terre292. J'ouvrirai les portes de la prison, et je vous montrerai les issues les plus secrètes.

[292] Is., XLV, 2.

Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les pensées mauvaises fuient devant vous.

Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me pressent, est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous invoquer du fond de mon cœur et d'attendre avec patience votre secours.

PRIÈRE
POUR DEMANDER À DIEU LA LUMIÈRE.

6. Éclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus! Faites luire votre lumière dans mon cœur, et dissipez toutes ses ténèbres.

Arrêtez mon esprit qui s'égare, et brisez la violence des tentations qui me pressent.

Déployez pour moi votre bras, et domptez ces bêtes furieuses, ces convoitises dévorantes afin que je trouve la paix dans votre force293, et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre sanctuaire, dans une conscience pure.

[293] Ps. CXXI, 7.

Commandez aux vents et aux tempêtes; dites à la mer: Apaise-toi; à l'aquilon: Ne souffle point: et il se fera un grand calme294.

[294] Marc., IV, 39.

7. Envoyez votre lumière et votre vérité295, pour qu'elles luisent sur la terre: car je ne suis qu'une terre stérile et ténébreuse, jusqu'à ce que vous m'éclairiez.

[295] Ps. XLII, 3.

Répandez votre grâce d'en haut; versez sur mon cœur la rosée céleste; épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin qu'elle produise des fruits bons et salutaires.

Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés; transportez tous mes désirs au Ciel, afin qu'ayant trempé mes lèvres à la source des biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses de la terre.

8. Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des créatures, car nul objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement mon cœur.

Unissez-moi à vous par l'indissoluble lien de l'amour: car vous suffisez seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n'est rien.

RÉFLEXION.

Des prophètes se sont levés en Israël, qui prophétisent à Jérusalem des visions de paix; et il n'y a point de paix, dit le Seigneur Dieu296. Et le monde aussi prophétise des visions de paix à ses sectateurs; mais cette paix qu'il met dans les plaisirs, dans le contentement de l'orgueil et de toutes les passions, ne se montre de loin que pour tromper ceux qui la poursuivent, et quand ils se croient près de la saisir, tout à coup elle s'évanouit comme le songe d'un homme qui s'éveille297. La paix véritable n'est, au contraire, que le calme d'une conscience pure: elle consiste à retrancher les désirs, et non pas à les satisfaire. Est-il un lieu caché, un emploi obscur, une place, un rang méprisable aux yeux du monde, elle est là surtout. Plus le cœur s'humilie, plus elle est douce et profonde. Qu'est-ce, en effet, qui pourrait troubler celui qui ne souhaite rien, et ne s'attribue rien? Il n'a guère à craindre qu'on lui envie l'abaissement où il se complaît. Mais que de grandeur dans cet abaissement cherché, voulu de toute l'âme! Les anges le contemplent avec respect, et Dieu le bénit du sein de sa gloire. Seigneur, venez à mon aide; terrassez en moi l'orgueil, et j'aurai la paix; faites que, pénétré des sentiments qui animaient le roi-prophète, il me soit donné de dire comme lui: J'ai choisi d'être abject dans la maison de mon Dieu, plutôt que d'habiter tous les tentes des pécheurs: elegi abjectus esse298!

[296] Ezech., XIII, 16.

[297] Ps. LXXII, 20.

[298] Ps. LXXXIII, 11.

CHAPITRE XXIV.
Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la conduite des autres.

1. J.-C. Mon fils, réprimez en vous la curiosité, et ne vous troublez point de vaines sollicitudes.

Que vous importe ceci ou cela? suivez-moi299.

[299] Joan., XXI, 22.

Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là?

Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour vous-même: de quoi donc vous inquiétez-vous?

Voilà que je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il veut, et où tendent ses vues.

C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en paix, et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.

Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront, viendra sur eux; car ils ne peuvent me tromper.

2. Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.

Car tout cela dissipe l'esprit, et obscurcit étrangement le cœur.

Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m'ouvrir la porte de votre cœur.

Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes choses.

RÉFLEXION.

Pourquoi ouvrez-vous un œil envieux sur les actions de vos frères? Qui vous a chargé de scruter leur conscience et leurs œuvres? Laissez, laissez à Dieu un soin qu'il se réserve, et songez à répondre pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et l'on se prépare à soi-même un jugement plus sévère, en usurpant un droit qu'on n'a pas, et en blessant, par des soupçons malins et téméraires, l'amour dû au prochain. La charité est indulgente, elle ne pense point le mal300. Présumez d'autrui tout ce qui est bon, pardonnez pour qu'on vous pardonne, et ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugé301.

[300] I. Cor., XIII, 4, 5.

[301] Matth., VII, 1.

CHAPITRE XXV.
En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme.

1. J.-C. Mon fils, j'ai dit: Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne302.

[302] Joann., XIV, 27.

Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une paix véritable.

Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de cœur.

Votre paix sera dans une grande patience.

Si vous m'écoutez, et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d'une profonde paix.

2. Le F. Seigneur, que ferai-je donc?

3. J.-C. En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites. N'ayez d'autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez rien hors de moi.

Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres: ne vous ingérez point de ce qui n'est point commis à votre charge; alors vous serez peu ou rarement troublé.

Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine du cœur, aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie présente; c'est l'état de l'éternel repos.

Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs.

Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même, et d'imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre cœur rempli d'une piété tendre et douce: car ce n'est pas en cela qu'on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le progrès de l'homme et sa perfection.

4. Le F. En quoi donc, Seigneur?

5. J.-C. À vous offrir de tout votre cœur à la volonté divine; à ne vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps, ni dans l'éternité: de sorte que, regardant du même œil et pesant dans la même balance les biens et les maux, vous m'en rendiez également grâces.

Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si constant dans l'espérance, que, privé intérieurement de toute consolation, vous prépariez votre cœur à de plus dures épreuves, sans jamais vous justifier vous-même, comme si vous ne méritiez pas de tant souffrir; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma sainteté dans tout ce que j'ordonne. Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de la paix; et vous pourrez avec assurance espérer de revoir mon visage dans l'allégresse303.

[303] Job, XXXIII, 26.

Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis, vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie d'exil.

RÉFLEXION.

On ne saurait trop répéter à l'homme que sa grandeur, sa sécurité, sa paix consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s'anéantir devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que l'accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d'intérêt propre, dans un abandon sans réserve à ce qu'il lui plaît d'ordonner de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s'unir à lui d'une manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont données et nous sont retirées selon des desseins que nous ignorons; elles passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache. Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul; aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans l'amertume comme dans la jouissance. Oui, je vous aimerai, Seigneur304, je vous bénirai en tout temps305: vous êtes vous-même notre paix306, et dans cette paix, je dormirai et je me reposerai307.

[304] Ps. XVII, 2.

[305] Ps. XXXIII, 2.

[306] Ephes., II, 14.

[307] Ps. IV, 9.

CHAPITRE XXVI.
De la liberté du cœur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la lecture.

1. Le F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de son cœur, de passer au milieu des soins du monde, sans se préoccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par le privilége d'une âme libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à la créature.

2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.

Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d'ardeur; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'âme de votre serviteur, et l'empêchent de jouir, autant qu'il voudrait, de la liberté de l'esprit.

3. Ô mon Dieu, douceur ineffable! changez pour moi en amertume toute consolation de la chair, qui me détourne de l'amour des biens éternels, et m'attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir présent.

Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du démon.

Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer.

Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse onction de votre esprit; et au lieu de l'amour terrestre, pénétrez-moi de l'amour de votre nom.

4. Le boire, le manger, le vêtement, et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente.

Faites que j'use de ces soulagements avec modération, et que je ne les recherche point avec trop de désir.

Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la nature: mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les sens; autrement la chair se révolterait contre l'esprit.

Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin qu'instruit par vous, je me préserve de tout excès.

RÉFLEXION.

En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente, l'importance qu'ils attachent à tout ce qui s'y rapporte, le désir qui les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuadés que cette vie doive finir, et finir si tôt? Dans leurs longues prévoyances, ils n'oublient rien que l'éternité: elle seule ne les touche en aucune manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songent-ils de loin en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des affaires. Profonde pitié! et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur est différent! Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme un voyageur qui se détourne pour reposer un peu308. Voilà notre modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous devons n'user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne voir dans ce qui est au-delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? Le voyageur altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l'eau la plus proche; il s'assied contre le premier arbre309 qu'il rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il recommence à marcher. Une seule pensée l'occupe, celle d'achever promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur. Que m'importe la terre, ô mon Dieu! Que m'importe ce lieu étranger d'où je sortirai dans un moment! Je vais à la maison de mon Père: le reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela, pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes vœux? Mon âme a défailli de désir, mon cœur et ma chair ont tressailli de joie dans l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon Dieu! vos autels!… Heureux ceux qui habitent dans la maison du Seigneur310!