[308] Jerem., XIV, 15.

[309] Ecclesiast., XXVI, 15.

[310] Ps. LXXXIII, 2, 5.

CHAPITRE XXVII.
Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de parvenir au souverain bien.

1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même.

Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du monde.

On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection et de l'amour qu'on a pour elle.

Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave d'aucune chose.

Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir, renoncez à ce qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.

Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du cœur, avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.

2. Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer de soins superflus?

Demeurez soumis à ma volonté, et rien ne pourra vous nuire.

Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gré, vous n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquiétude, parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et partout quelqu'un qui vous contrarie.

3. À quoi sert donc de posséder et d'accumuler beaucoup de choses au dehors? Ce qui sert, c'est de les mépriser, et de les déraciner de son cœur.

Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais encore de la poursuite des honneurs, et du désir des vaines louanges, toutes choses qui passent avec le monde.

Nul lieu n'est un sûr refuge, si l'on manque de l'esprit de ferveur; et cette paix qu'on cherche au dehors ne durera guère, si le cœur est privé de son véritable appui, c'est-à-dire si vous ne vous appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.

Car, entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis encore.

PRIÈRE
POUR OBTENIR LA PURETÉ DU CŒUR ET LA SAGESSE CÉLESTE.

4. Le F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.

Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon cœur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir d'aucune chose ou précieuse ou méprisable; mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce qu'elles sont, je voie qu'elles passent, et que je passerai aussi avec elles.

Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et affliction d'esprit311. Oh! qu'il est sage, celui qui juge ainsi!

[311] Eccl., I, 17.

5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j'apprenne à vous chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre de votre sagesse.

Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour supporter ceux qui s'élèvent contre moi.

Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles, et de ne point prêter l'oreille aux perfides discours des flatteurs. C'est ainsi qu'on avance sûrement dans la voie où l'on est entré.

RÉFLEXION.

Si peu que l'homme se recherche lui-même, il s'éloigne de Dieu: mais à l'instant le trouble naît en lui; car ou il n'atteint pas l'objet de ses désirs, ou il s'en dégoûte aussitôt, toujours tourmenté, soit par ses convoitises, soit par le remords et l'ennui. Il a voulu être riche, puissant, posséder des titres, des honneurs, toutes choses qui ne s'obtiennent guère que par de durs travaux, et qui rarement se rencontrent avec une conscience pure: n'importe, le voilà élevé au faîte des prospérités humaines, rien ne lui manque de ce qu'il enviait; demandez-lui s'il est satisfait: il ne sortira que des plaintes, des cris d'angoisse et de douleur, de la bouche de cet heureux du monde. Et maintenant, selon la forte expression de l'Apôtre, et maintenant, ô riches, pleurez et poussez des hurlements dans les misères qui fondront sur vous. Vous avez vécu sur la terre dans les délices et les voluptés, vous vous êtes engraissés pour le jour du sacrifice312. Ainsi d'un côté, les biens d'ici-bas, ces biens convoités si ardemment, fatiguent l'âme sans la rassasier; et de l'autre, à moins d'une grâce peu commune, comme Jésus-Christ lui-même nous l'apprend313, ils la précipitent dans la perte. Au contraire, celui qui s'est renoncé complétement, celui pour qui Dieu seul est tout, jouit d'une paix inaltérable. La souffrance même lui est douce, parce qu'elle accroît son espérance, purifie son amour, et que l'affliction d'un moment enfantera une joie éternelle. Persévérez donc dans la patience jusqu'à l'avénement du Seigneur. Dans l'espoir de recueillir le fruit précieux de la terre, le laboureur attend patiemment les pluies de la première et de l'arrière-saison. Et vous aussi soyez donc patients, car l'avénement du Seigneur approche314.

[312] Jacob., V, 1, 5.

[313] Matth., XIX, 23, 24.

[314] Jacob., V, 7, 8.

CHAPITRE XXVIII.
Qu'il faut mépriser les jugements humains.

1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de vous, et en disent des choses qu'il vous soit pénible d'entendre.

Vous devez penser encore plus mal de vous-même, et croire que personne n'est plus imparfait que vous.

Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront des paroles qui se dissipent en l'air?

Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps mauvais, et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des jugements humains.

2. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu'ils jugent de vous bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable? n'est-ce pas en moi?

Celui qui ne désire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point de leur déplaire, jouira d'une grande paix.

De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du cœur et la dissipation des sens.

RÉFLEXION.

Quelques-uns s'inquiètent plus des jugements des hommes, que de celui de Dieu. Étrange folie! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que nous importera le blâme ou l'estime des créatures? Nous ne serons ni condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. C'est la vérité qui nous jugera, et sa sentence sera éternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut enivré de louanges, s'en ira expier ses crimes cachés là où sont les pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt point315. Tel autre qui vécut accablé de mépris et d'outrages, entendra cette parole: Venez, vous qui êtes le béni de mon Père; possédez le royaume qui vous est préparé dès le commencement du monde316; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos jugements, ni sa justice comme notre justice: Il sonde l'abîme et le cœur de l'homme317. N'ayez donc que lui seul en vue, et soyez indifférent à tout le reste. À quoi sert ce que nous laissons à l'entrée du tombeau? les éloges recherchés souillent la conscience et tuent le mérite du bien qu'on a fait pour les obtenir. Prenez garde à ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour être vu d'eux: autrement vous n'aurez point de récompense de votre Père qui est dans les cieux. Quand donc vous faites l'aumône, ne sonnez point de la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les carrefours, afin d'être honorés des hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite, afin que votre aumône soit dans le secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous la rendra. Et quand vous priez, ne soyez point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les angles des places publiques, afin d'être vus des hommes; en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le plus reculé, et après avoir fermé la porte, priez votre Père dans le secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra318.

[315] Matth., XXV, 30. Marc, IX, 43.

[316] Matth., XXV. 34.

[317] Ecclesiast., XLII, 18.

[318] Matth., VI, 1–6.

CHAPITRE XXIX.
Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction.

1. Le F. Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu m'éprouver par cette peine et cette tentation.

Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier vers vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile?

Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation, mon cœur malade est tourmenté par la passion qui le presse.

Et maintenant que dirai-je319? Ô Père plein de tendresse! Les angoisses m'ont environné: Délivrez-moi de cette heure320.

[319] Joan., XII, 27.

[320] Ibid.

Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire, en me délivrant après m'avoir humilié profondément.

Daignez, Seigneur, me secourir: car, pauvre créature que je suis, que puis-je faire, et où irai-je sans vous?

Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.

2. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, que votre volonté se fasse321. J'ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation.

[321] Matth., V, 10.

Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec patience, jusqu'à ce que la tempête passe, et que le calme revienne.

Votre main toute-puissante peut éloigner de moi cette tentation, et en modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous l'avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde!

Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu: c'est l'œuvre de la droite du Très-Haut322.

[322] Ps., LXXVI, 10.

RÉFLEXION.

Le premier mouvement de l'âme éprouvée par la tentation doit être de s'humilier, de reconnaître son impuissance; et aussitôt de recourir avec une vive foi à celui qui seul est sa force: Seigneur, sauvez-moi, car je vais périr323: et Dieu se hâtera de venir au secours de cette pauvre âme; il étendra pour la secourir sa main toute-puissante; il commandera aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme324. Ainsi encore, lorsque le cœur est brisé d'affliction, oppressé d'angoisse, que fera-t-il? Il se jettera dans le sein de Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Père de miséricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos épreuves: car de même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en nous, ainsi abonde par Jésus-Christ notre consolation325. Alors, si notre âme, comme celle de Jésus, est triste jusqu'à la mort326, si nous disons comme lui: Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi! comme lui aussi nous ajouterons Non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez327!

[323] Matth., VIII, 25.

[324] Matth., VIII, 26.

[325] II. Cor., I, 3, 4, 5.

[326] Matth., XXVI, 38.

[327] Ibid., 39.

CHAPITRE XXX.
Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce.

1. J.-C. Mon fils, je suis le Seigneur; c'est moi qui fortifie au jour de la tribulation328.

[328] Nah., I, 7.

Venez à moi quand vous souffrirez.

Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que vous recourez trop tard à la prière.

Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du soulagement et une multitude de consolations.

Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que c'est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi329; et que hors de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil utile, point de remède durable.

[329] Ps. XVI, 7.

Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête, ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes: car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et beaucoup plus encore.

2. Y a-t-il rien qui me soit difficile330? ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font pas?

[330] Jér., XXXII, 27.

Où est votre foi? Demeurez ferme et persévérez.

Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son temps.

Attendez-moi, attendez: je viendrai et je vous guérirai331.

[331] Matth., VIII, 7.

Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraie une crainte vaine.

Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse sur tristesse? À chaque jour suffit son mal332.

[332] Ibid., VI, 34.

Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s'affliger de choses futures qui n'arriveront peut-être jamais?

3. C'est une suite de la misère humaine d'être le jouet de ces imaginations, et la marque d'une âme encore faible de céder si aisément aux suggestions de l'ennemi.

Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets réels ou par de fausses images; et de nous vaincre par l'amour des biens présents ou par la crainte des maux à venir.

Que votre cœur donc ne se trouble point et ne craigne point.

Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde333.

[333] Joann., XIV, 1, 27.

Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis le plus près de vous.

Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un plus grand mérite.

Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.

Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent, ni vous abandonner à aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer, comme s'il ne vous restait nulle espérance d'en sortir.

4. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé, lorsque je vous afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations: car c'est ainsi qu'on parvient au royaume des cieux.

Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être exercé par des traverses, que de n'éprouver jamais aucune contrariété.

Je connais le secret de votre cœur, et je sais qu'il est utile pour votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte qu'une ferveur continue ne vous porte à la présomption, et que, par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous n'êtes pas.

Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.

5. Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n'est point à vous: car c'est de moi que découle tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez pas, et que votre cœur ne se laisse point abattre: car je puis, en un moment, vous délivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute louange.

Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant d'excès dans l'adversité, mais plutôt vous en réjouir et m'en rendre grâces.

Et même ce doit être votre unique joie que je vous frappe sans vous épargner334.

[334] Job., VI, 10.

Comme mon Père m'a aimé, et moi aussi je vous aime335, ai-je dit à mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais pour soutenir de grands combats; non pour posséder les honneurs, mais pour souffrir les mépris; non pour vivre dans l'oisiveté, mais dans le travail; non pour se reposer, mais pour porter beaucoup de fruits par la patience336. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

[335] Joann., XV, 9.

[336] Luc., XVIII, 15. Joann., XV, 16.

RÉFLEXION.

Bien que les hommes sachent que la vie présente n'est qu'un état de passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux; mais ils veulent l'être dès ici-bas; ils cherchent sur la terre un bonheur qui n'y est point, qui n'y peut pas être, et en cela ils se trompent misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du monde, et après s'être fatigués à leur poursuite, ils voient que tout est vanité et affliction d'esprit337, et que l'homme n'a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil338. Les autres, convaincus du néant de ces liens, se tournent vers Dieu; mais ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit satisfait dès à présent, toujours prêts à s'inquiéter et à se plaindre, quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu'il les éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas que la nature humaine est malade, et incapable en cet état de tout bonheur réel; que les épreuves dont ils se plaignent sont les remèdes nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté, pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une confiance pleine d'amour. Et voilà pourquoi le roi-prophète revient si souvent a cette prière: Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis malade; guérissez-moi, car le mal a pénétré jusqu'à mes os339; guérissez mon âme340, vous qui guérissez toutes nos infirmités341. Donc, pendant cette vie, la résignation, la patience, une tranquille soumission de la volonté, au milieu des ténèbres de l'esprit et de l'amertume du cœur: et après, et bientôt, dans la véritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la félicité de Dieu même, qu'il vous sera donné de voir tel qu'il est face à face342.

[337] Eccles., I, 14.

[338] Ibid., 3.

[339] Ps. VI, 3.

[340] Ps. XL, 5.

[341] Ps. CII, 3.

[342] I. Cor., XIII, 12.

CHAPITRE XXXI.
Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.

1. Le F. Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.

Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers vous,

Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: Qui me donnera des ailes comme à la colombe? et je volerai, et je me reposerai343.

[343] Ps. LIV, 7.

Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue? et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?

Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là, reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est semblable à vous.

Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper librement des choses de Dieu.

Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.

2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse au-dessus d'elle-même.

Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a, est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.

Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.

Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété éclaire, et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.

La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme, est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit.

3. Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut pour cela, ils ne le veulent point faire.

Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.

Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans aucune distraction, à notre état intérieur.

4. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous hâtons d'en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos œuvres.

Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections, et nous ne gémissons point de ce que tout en nous est impur.

Toute chair avait corrompu sa voie344; et c'est pourquoi le déluge suivit.

[344] Gen., VI, 12.

Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme.

Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un cœur pur.

5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu, c'est à quoi l'on regarde bien moins.

On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux, patient, pieux, intérieur;

La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au dedans.

Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas trompée.

RÉFLEXION.

Jusqu'à ce que notre vie soit, comme parle l'Apôtre, cachée en Dieu avec Jésus-Christ345, nous ne lui appartenons qu'imparfaitement, nous ne sommes pas un avec le Fils et avec le Père346, nous ne sommes pas consommés dans l'unité347; il y a quelque chose entre nous et Dieu: et c'est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux créatures: notre amour est divisé; tantôt il s'élance vers le ciel, et tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous attachent au monde. Alors séparée de tout ce qui passe, enveloppée, pour ainsi dire, de l'être divin, plongée dans sa lumière, l'âme ne voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que de sa vérité et de son amour, qu'il lui communique par des voies inexpliquables et merveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père, Jésus-Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus conforme à lui-même. Ce qu'il a éprouvé, il veut qu'elle l'éprouve aussi, qu'elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers états, avec le même esprit d obéissance parfaite qui le dirigeait dans l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité; plus souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prétoire, sur le Golgotha, où doit se consommer le sacrifice: et soit qu'il l'éclaire et la console, soit qu'il paraisse la délaisser, tout coopère à sa perfection, parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, le Dieu qui l'appelle à la sainteté348. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de ce grand Dieu. Mais l'âme qui ne s'est pas encore complétement dégagée des choses de la terre est toujours agitée, inquiète; elle marche dans l'obscurité, et mille soins la tourmentent. Hâtons-nous donc de briser nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui: à qui irions-nous? Il a les paroles de la vie éternelle349. Quittons tout pour le suivre, et laissons les morts ensevelir leurs morts350.

[345] Coloss., III, 3.

[346] Joann., XVII, 21.

[347] Ibid., 23.

[348] Rom., VIII, 28.

[349] Joann., XXXV, 69.

[350] Luc., IX, 60.

CHAPITRE XXXII.
De l'abnégation de soi-même.

1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une liberté parfaite, si vous ne vous renoncez entièrement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent être à eux-mêmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flatte leurs sens, et non ce qui me plaît, se repaître d'illusions, et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.

Retenez bien cette courte et profonde parole: Quittez tout, et vous trouverez tout. Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.

Méditez ce précepte; et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.

2. Le F. Seigneur, ce n'est pas l'œuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants: cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.

3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage, lorsqu'on vous montre la voie des parfaits; mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.

Ah! s'il en était ainsi de vous! si vous en étiez venu jusqu'à ne plus vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je vous ai donné! Alors j'arrêterais sur vous mes regards avec complaisance, et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la joie.

Il vous reste encore bien des choses à quitter; et à moins que vous n'y renonciez entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous demandez.

Écoutez mes conseils, et pour acquérir de vraies richesses, achetez de moi de l'or éprouvé par le feu351, c'est-à-dire la sagesse céleste, qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.

[351] Apoc., III, 18.

Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui plaît aux hommes, ou nous plaît en nous-mêmes.

4. Je vous le dis, échangez ce qu'il y a de grand et de précieux dans les choses humaines, contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entièrement cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'élève point en elle-même, et qui ne cherche point à être admirée sur la terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche, mais ils s'éloignent d'elle par leur vie. C'est cependant cette perle précieuse352 qui est cachée au plus grand nombre.

[352] Matth., XIII. 46.

RÉFLEXION.

Qu'est-ce que l'homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de règle, à ses désirs, à ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et voilà, ô mon Dieu, l'état de toute créature qui refuse de se soumettre entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite liberté n'est que l'accomplissement parfait des préceptes et des conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se réduisent au renoncement de soi-même: car, en renonçant à sa raison propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité de Dieu; en renonçant à l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la loi353, demeure seul au fond du cœur; en renonçant à sa volonté, l'on n'agit plus que d'après la volonté de Dieu, qui est l'ordre par excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu même, dont il devient la fidèle image; il est libre, car cette abnégation absolue de lui-même l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions. Nous avons été, dit saint Paul, délivrés par Jésus-Christ, et appelés par lui à la liberté354; c'est-à-dire, à la connaissance de la loi évangélique, loi parfaite de liberté355, qui, après avoir délivré ceux qui s'y attachent fidèlement de la servitude de la corruption, les conduit enfin à la liberté de la gloire promise aux enfants de Dieu356.