[353] Ibid., XXII, 40.

[354] Galat., IV, 31; v, 13.

[355] Jacob., I, 25.

[356] Rom., VIII, 21.

CHAPITRE XXXIII.
De l'inconstance du cœur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin.

1. J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous: maintenant vous êtes affecté d'une certaine manière, vous le serez d'une autre le moment d'après.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous: tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.

Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il éprouve en soi, ni de quel côté l'incline le vent de l'inconstance; mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre.

C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.

Plus l'œil de l'âme est pur et son intention droite, moins on est agité par les tempêtes.

Mais cet œil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers chaque objet agréable qui se présente.

Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la honteuse recherche de soi-même.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, non pour Jésus seul, mais pour voir Lazare357.

[357] Joann., XII, 9.

Il faut donc purifier l'intention, afin que, simple et droite, elle se dirige constamment vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets inférieurs.

RÉFLEXION.

L'esprit de l'homme va et vient sans se reposer jamais, et le cœur est emporté par la même inconstance. Or ces changements qui surviennent en nous, quelquefois malgré nous, sont ou des tentations que l'on doit combattre, ou des misères qu'il faut supporter, ou des épreuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c'est pourquoi il est nécessaire de travailler sans relâche à purifier notre volonté, qui seule dépend de nous; autrement nous tomberons bien vite ou dans le péché, ou dans le trouble, ou dans les deux à la fois. Celui qui veut sincèrement être à Dieu et n'être qu'à lui, ne craint pas les attaques de l'enfer, parce qu'il sait qu'il est invincible en celui qui le fortifie. Il ne s'irrite point contre lui-même, il voit en paix ses infirmités, il s'en glorifie comme l'Apôtre358, parce qu'elles perfectionnent la vertu359, et ajoutent au prix de la victoire. Que si Dieu l'éprouve, il s'humilie, il se reconnaît indigne de ses consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est présentée. Tranquille sur cette croix, dans la tristesse, dans la souffrance et l'abandonnement, il n'a que cette parole, et elle lui suffit: J'ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu éternellement360.

[358] II. Corinth., XI, 30.

[359] Ibid., XII, 9.

[360] Ps. LXX, 1.

CHAPITRE XXXIV.
Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement.

1. Le F. Voilà mon Dieu et mon tout! Que voudrais-je de plus? et quelle plus grande félicité puis-je désirer?

Ô ravissante parole! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le monde, ni rien de ce qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire sans cesse est doux à celui qui aime.

Vous présent, tout est délectable: en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au cœur le repos, et une profonde paix, et une joie inénarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire, rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de douceur sans l'impression de votre grâce et l'onction de votre sagesse.

2. Que ne goûtera point celui qui vous goûte? et que trouvera d'agréable celui qui ne vous goûte point?

Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la chair, s'évanouissent dans leur sagesse: car on ne trouve là qu'un vide immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la chair, se montrent vraiment sages: car ils quittent le mensonge pour la vérité, et la chair pour l'esprit.

Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de la créature, du temps et de l'éternité, de la lumière incréée et de celle qui n'en est qu'un faible reflet.

3. Ô lumière éternelle, infiniment élevée au-dessus de toute lumière créée, qu'un de vos rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et pénètre jusqu'au fond le plus intime de mon cœur!

Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances, pour qu'elle s'unisse à vous dans des transports de joie.

Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses!

Jusque là je n'aurai point de joie parfaite.

Hélas! le vieil homme vit encore en moi; il n'est pas tout crucifié, il n'est pas mort entièrement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l'âme règne en paix.

Mais vous qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots, levez-vous, secourez-moi361.

[361] Ps. LXXXVIII, 10; XLIII, 26.

Dissipez les nations qui veulent la guerre362, et brisez-les dans votre puissance.

[362] Ps. LXVII, 32.

Faites, je vous conjure, éclater vos merveilles, et signalez la gloire de votre bras363: car je n'ai point d'autre espérance ni d'autre refuge que vous, ô mon Dieu!

[363] Judith, IX, 11; Eccl., XXXVI, 7.

RÉFLEXION.

Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas absorbée dans son amour; qu'elle s'arrête encore aux créatures, au lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien. Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'amour? et qu'est-ce que le bonheur infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc à notre cœur un objet infini, il faut Dieu: rien de créé ne saurait le satisfaire jamais. Que me veut le monde? Qu'ai-je besoin de lui? Que peut-il me donner? Mon cœur est plus grand que tous ses biens, et Dieu seul est plus grand que mon cœur364. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant et toujours: éternellement Dieu seul!

[364] Joann., III, 20.

CHAPITRE XXXV.
Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation.

1. J.-C. Mon fils, vous n'aurez jamais de sécurité dans cette vie; mais, tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours nécessaires.

Vous êtes environné d'ennemis; ils vous attaquent à droite et à gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience, vous ne serez pas longtemps sans blessure.

Si, de plus, votre cœur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez jamais la violence de ce combat et vous n'obtiendrez point la palme des bienheureux.

Il faut donc passer courageusement à travers tous les obstacles, et lever un bras puissant contre tout ce qui s'oppose à vous.

Car la manne est donnée aux victorieux365, et une grande misère est le partage du lâche.

[365] Apoc., II, 17.

2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au repos éternel!

Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.

Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu, les travaux, les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, les mépris.

C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.

Pour un court travail je donnerai une récompense éternelle, et une gloire infinie pour une humiliation passagère.

3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les consolations spirituelles?

Mes Saints n'en ont pas joui constamment; mais ils ont eu beaucoup de peines, des tentations diverses, de grandes désolations.

Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que les souffrances du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être le prix366.

[366] Rom., VIII, 18.

Voulez-vous avoir, dès le premier moment, ce que tant d'autres ont à peine obtenu après beaucoup de larmes et d'immenses travaux!

Attendez le Seigneur, combattez avec courage367, soyez ferme, ne craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie pour la gloire de Dieu.

[367] Ps. XXVI, 14.

Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos tribulations368.

[368] Ps. XC, 15.

RÉFLEXION.

Gardez-vous d'attendre ici-bas un repos qui n'y est point; on ne peut gagner le Ciel qu'avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez sur la terre, vous aurez toujours à combattre. Ne vous lassez donc point; renouvelez en vous l'esprit intérieur369; recourez à Dieu qui seul vous soutient; humiliez-vous en sa présence; veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation370, je vous le répète, veillez et priez continuellement371; demeurez ferme dans la foi, agissez avec courage et soyez forts372. Il y en a qui, après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans l'abattement, et abandonnent lâchement la victoire: et c'est qu'ayant compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil. Il ne suffit pas de résister un jour, deux jours; il faut combattre sans relâche jusqu'au bout. Qui persévèrera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé373. Et ne dites point: Cette guerre est bien longue! Rien n'est long de ce qui finit: vous touchez au terme; car le temps est court, et la figure de ce monde passe374. Encore un moment, dit le Sauveur, et le monde ne me verra plus; mais vous me verrez parce que je vis, et que vous vivez en moi375. Et l'esprit et l'époux disent: Venez. Et que celui qui entend dise: Venez. Voilà que je viens. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jésus376.

[369] Ephes., IV, 23.

[370] Matth., XIV, 38.

[371] Luc., XXI. 36.

[372] I. Cor., XVI, 13.

[373] Matth., XXIV, 13.

[374] I. Cor., VII, 29–31.

[375] Joan., XIV, 19.

[376] Apoc., XXII. 17, 20.

CHAPITRE XXXVI.
Contre les vains jugements des hommes.

1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre cœur, et ne craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point une chose pénible pour le cœur humble qui se confie en Dieu plus qu'en lui-même.

On parle tant, qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut.

Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il se fît tout à tous377, il ne laissait pas d'être fort indifférent aux jugements des hommes378.

[377] I. Cor., IX. 22.

[378] Ibid., IV, 3.

2. Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des autres; mais il n'a pas pu empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois condamné ou méprisé.

C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout; et il n'a opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours, à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale aux faibles.

3. Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel379? Il est aujourd'hui, et demain il aura disparu.

[379] Is., LI. 12.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages? Il se nuit plus qu'à vous, et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent, et laissez là les contestations et les plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi, qui suis assez puissant pour vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et pour rendre à chacun selon ses œuvres380.

[380] Rom., II, 6.

RÉFLEXION.

Pourquoi vous inquiéter des jugements des hommes, et que vous font leurs vaines pensées? Ils ne voient tout au plus que les dehors: leur œil ne pénètre point au fond de l'âme, là où sont cachés le bien et le mal. Ne vous affligez donc point s'ils vous condamnent, et ne vous élevez point s'ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et dites-lui: Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquités, qui soutiendra votre regard381? Quelques-uns s'exagèrent l'importance de ce qu'ils appellent leur réputation, et dans l'excessive chaleur avec laquelle ils la défendent, il y a souvent plus d'amour-propre que de zèle véritable. Jésus-Christ chargé d'outrages nous a donné un autre exemple: il s'est tu et n'a point ouvert la bouche382. Tous les saints ont été comme lui persécutés et calomniés. Quand on a fait ce qui dépendait de soi pour ne pas scandaliser ses frères, la conscience doit être tranquille: il ne reste plus qu'à demeurer en paix dans l'humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. J'estime, écrivait saint Paul aux Corinthiens, j'estime que ce m'est peu de chose d'être jugé par vous, ou par aucun tribunal humain; je ne me juge pas moi-même; celui qui me juge, c'est le Seigneur. Ne jugez donc point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne: il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, il manifestera les conseils des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite383.

[381] Ps. CXXIX, 3.

[382] Ps. XXXVIII, 10.

[383] Cor., IV, 3–5.

CHAPITRE XXXVII.
Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur.

1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez.

N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour.

2. Le F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois?

3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n'excepte rien, et j'exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pourrez-vous être à moi, et comment pourrai-je être à vous, si vous n'êtes libre au dedans et au dehors de toute volonté propre?

Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable, et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve; et parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord, mais la tentation survenant, ils reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un cœur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu'après un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi ni s'unir à moi.

5. Je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le redis encore: Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d'une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne redemandez rien: demeurez fermement attaché à moi seul, et vous me posséderez.

Votre cœur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet: d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.

RÉFLEXION.

Vous l'avez dit, ô mon Jésus: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive384; et encore: Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple385. Il n'y a donc point à hésiter; il faut choisir entre le monde et vous: on ne saurait servir deux maîtres386, et vous ne voulez point de partage. Se rechercher, c'est s'éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance. Hélas! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union, refuser de s'unir plus intimement à vous? Ô faiblesse et folie incompréhensible du cœur humain! Est-il donc, ô mon Dieu, si difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n'est pas vous, l'inconstance de notre volonté, l'incertitude de nos projets, la vanité de nos désirs, et délaisser là je ne sais quels biens stériles et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans retour? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions s'évanouissent? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps finira pour nous? C'en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir. Qu'on ne me parle plus du monde ni de moi-même: j'ai rompu mes derniers liens; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de Jésus-Christ en moi: ce corps est comme le suaire qui m'enveloppe; me voilà étendu dans le tombeau, enseveli avec Jésus-Christ en Dieu387. Amen, qu'il soit ainsi!

[384] Matth., XVI, 24.

[385] Luc., XIV, 33.

[386] Matth., VI, 24.

[387] Rom., VI, 4.

CHAPITRE XXXIII.
Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls.

1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement, et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti, et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître, et non pas l'esclave.

Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la liberté des enfants de Dieu, qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l'éternité; qui donnent à peine un regard à ce qui passe, et ne détachent jamais leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point à leur attrait, mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de désordonné dans ses œuvres.

2. Si, dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux apparences, et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa divine réponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le présent et l'avenir.

Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière était son unique recours contre la malice et les piéges des hommes.

Ainsi, vous devez vous réfugier dans le secret de votre cœur, pour implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les Gabaonites, parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le Seigneur388, et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse pitié.

RÉFLEXION.

La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre une faiblesse si déplorable, en s'efforçant de résister aux mouvements soudains qui s'élèvent en nous. Celui qui n'est pas maître de soi court un grand péril; il est à chaque instant près de tomber. Il faut s'exercer à vouloir, à dompter l'imagination qui emporte l'âme, à soumettre le cœur et ses désirs à une règle inflexible. Mais que ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aidés, secourus? De nous-mêmes nous ne pouvons rien. Le Seigneur est notre seule force389: implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans cesse: la prière de l'humble pénètre le Ciel390. Levons les yeux sur la montagne d'où nous viendra le secours391. Seigneur, Dieu de mon salut, j'ai crié devant vous le jour et la nuit392: ce pauvre a crié, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a sauvé de toutes ses tribulations393. Béni soit le Seigneur parce qu'il a entendu la voix de ma prière! le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon cœur a espéré en lui, et il m'a secouru, et ma chair a refleuri, et du fond de ma volonté je le louerai394. Tous mes os diront: Seigneur, qui est semblable à vous395?

[388] Josué, IX, 14.

[389] Ps. XVII, 2.

[390] Eccl., XXXV, 21.

[391] Ps. CXX, 1.

[392] Ps. LXXX, 7, 2.

[393] Ps. XXXIII, 7.

[394] Ps. XXVII, 6–7.

[395] Ps. XXXIV, 10.

CHAPITRE XXXIX.
Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.

1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.

2. Le F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie: car j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumières.

Oh! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner, dès ce moment, sans réserve à votre volonté souveraine!

3. J.-C. Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire; l'a-t-il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent incessamment d'un objet à un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses.

4. Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le surprendre pour le faire tomber dans ses piéges.

Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n'entriez point en tentation396.

RÉFLEXION.

Il y a dans les affaires un danger terrible pour l'âme, lorsqu'elle ne veille pas sur elle-même attentivement. Nous ne parlons point des tentations de l'intérêt, si vives pourtant, si multipliées, et qui finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors même qu'elles ne produisent pas ce triste effet, elles dessèchent le cœur, préoccupent l'esprit, le détournent de Dieu et de la grande pensée du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu'on ne peut laisser en retard; et sous ce prétexte, sans dessein formé, par le seul entraînement des occupations qu'on s'est faites, on abandonne peu à peu les exercices qui nourrissent la piété, les lectures saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et ainsi la vie s'écoule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans l'oubli de la seule chose nécessaire397. Les maladies même ne réveillent pas; aucun avertissement n'est écouté. Enfin la mort vient, saisit cet homme, le présente au juge qui l'interroge: Qu'as-tu fait du temps que je t'ai accordé? L'infortuné voit d'un coup d'œil trente, quarante, soixante années consumées tout entières dans les soins de la terre, et il ne voit que cela. Son âme, il n'y a point songé. Il est tard en ce moment pour commencer à s'occuper d'elle, et son sort est fixé irrévocablement. Ah! pensez avant tout à ce qui ne doit jamais finir. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît398. Éteindre en soi le désir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir que ce qu'elle veut, comme elle le veut, et quand elle le veut, c'est la voie de la paix et le seul fondement solide d'espérance à la dernière heure.

[396] Matth., XXVI, 41.

[397] Luc., X, 42.

[398] Ibid., XII, 31.

CHAPITRE XL.
Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien.

1. Le F. Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez de lui? Et qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous le visitiez399.

[399] Ps. VIII, 5.

Par où l'homme a-t-il pu mériter votre grâce?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me délaissez? Et qu'ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande?

Je ne puis, certes, penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien, de moi-même je n'ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et le relâchement.

2. Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même400, et vous demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.

[400] Ps. CI, 27.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une main secourable: car vous pouvez seul, sans l'aide de personne, me secourir et m'affermir de telle sorte, que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon cœur se tourne vers vous seul, et s'y repose à jamais.

3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir la ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d'homme qui me console; alors je pourrais tout espérer de votre grâce, et me réjouir de nouveau dans les consolations que je recevrais de vous.

4. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je désirer qu'on m'estime?

Serait-ce à cause de mon néant? mais quoi de plus insensé!

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu.

5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en nulle créature qu'à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos œuvres et non les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon cœur.

En vous je me glorifierai, je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, si ce n'est dans mes infirmités401.

6. Que les Juifs recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des autres402: pour moi, je ne rechercherai que celle qui vient de Dieu seul403.

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu! Trinité bienheureuse! à vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles.

RÉFLEXION.

Si je descends en moi-même et que je m'interroge sur ce que je suis, que trouvé-je, ô mon Dieu! Une raison incertaine toujours près de s'égarer, d'inconstantes affections, un mélange inexplicable d'espérances et de craintes vaines, des inclinations viciées, une foule innombrable de désirs qui sans cesse m'agitent et me tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la terre, une volonté infirme qui tout ensemble veut et ne veut pas, un grand orgueil dans une grande misère: voilà mon état tel que le péché l'a fait, et je sens de plus en moi l'impuissance de relever une nature si profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt soulever ce poids immense de dégradation: sans un Rédempteur divin, l'éternité entière aurait passé sur les ruines de l'homme. Il a paru ce Rédempteur, il a dit: Me voici404! et son sang a satisfait à la suprême justice, et sa grâce a réparé le désordre de l'intelligence et le désordre du cœur: elle a rétabli l'image de Dieu dans sa créature tombée. Incompréhensible mystère d'amour! et comment répondre à un tel bienfait? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence; ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donnés gratuitement; rendons la gloire à qui elle appartient, et entrons de toutes les puissances de notre être dans les sentiments du Prophète: Seigneur mon Dieu, je vous ai invoqué, et vous m'avez guéri. Vous avez retiré mon âme de l'enfer, et vous m'avez séparé de ceux qui descendent dans le lac. Chantez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, et célébrez la mémoire de sa sainteté405!