[441] II. Cor., IV, 16.

[442] Ibid., 17.

[443] Hebr., XIII, 14.

[444] Joann., XIV, 2, 3.

[445] Ps. XLI, 2.

[446] Luc., I, 79.

[447] Ps. CXXXVI, 1.

[448] Joann., XVI, 19.

CHAPITRE XLVIII.
De l'éternité bienheureuse, et des misères de cette vie.

1. Le F. Ô bienheureuse demeure de la cité céleste! jour éclatant de l'éternité, que la nuit n'obscurcit jamais, et que la vérité souveraine éclaire perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de repos, que nulle vicissitude ne trouble!

Oh! que ce jour n'a-t-il lui déjà sur les ruines du temps, et de tout ce qui passe avec le temps!

Il luit pour les Saints dans son éternelle splendeur: mais nous, voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers un voile.

2. Les citoyens du ciel en connaissent les délices: mais les fils d'Ève, encore exilés, gémissent sur l'amertume et l'ennui de la vie présente.

Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais449, pleins de douleurs et d'angoisses.

[449] Genes., XLVII, 9.

L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices, tourmenté par la pauvreté.

3. Oh! quand viendra la fin de ces maux? quand serai-je délivré de la misérable servitude des vices? quand me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul? quand goûterai-je en vous une pleine joie?

Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté, désormais exempt de toute peine et du corps et de l'esprit?

Quand posséderai-je une paix solide, assurée, inaltérable, paix au dedans et au dehors, paix affermie de toutes parts?

Ô bon Jésus! quand me sera-t-il donné de vous voir, de contempler la gloire de votre règne? quand me serez-vous tout en toute chose?

Quand serai-je avec vous dans le royaume que vous avez préparé de toute éternité à vos élus450?

[450] Matth., XXV, 34.

J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.

4. Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon cœur: car il soupire après vous de toute l'ardeur de ses désirs.

Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler, me pèse.

Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union.

Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées me replongent dans celles de la terre.

Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré mes efforts.

Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et je me suis à charge à moi-même451, l'esprit voulant s'élever toujours, et la chair toujours descendre.

[451] Job, VII, 10.

5. Oh! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière! Mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi, et n'abandonnez point votre serviteur dans votre colère452.

[452] Ps. LXX, 13; XXVI, 14.

Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair: lancez vos flèches453, et mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.

[453] Ps. CXLIII, 6.

Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du monde, et que je rejette promptement, avec mépris, ces criminelles images.

Éternelle vérité, prêtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine ne me touche.

Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur s'évanouisse devant vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que, dans la prière, je m'occupe d'autre chose que de vous.

Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m'emporte.

Je suis là où est ma pensée, et ma pensée est d'ordinaire où est ce que j'aime.

Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se présente à elle.

6. Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: Où est votre trésor, là est aussi votre cœur454.

[454] Matth., VI, 21.

Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde, et je m'attriste de ses adversités.

Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.

Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il m'est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime, et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l'homme, ô mon Dieu, qui, à cause de vous, bannit de son cœur toutes les créatures; qui fait violence à la nature, et crucifie, par la ferveur de l'esprit, les convoitises de la chair, afin de vous offrir, du fond d'une conscience où règne la paix, une prière pure; et que, dégagé au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il puisse se mêler aux chœurs des Anges!

RÉFLEXION.

Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations, l'invincible désir d'une félicité que rien ne nous offre ici-bas, tout nous rappelle sans cesse à cette grande éternité où la foi nous promet, dans la possession de Dieu même, le repos, la paix, le bien parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de notre âme. Et voilà pourquoi les saints gémissent si amèrement sous le poids des liens qui les retiennent encore sur la terre; voilà pourquoi l'Apôtre s'écriait: Je désire que mon corps se dissolve, afin d'être avec Jésus-Christ455. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus de combat, mais un éternel triomphe et une joie éternelle. Si un faible reflet456 de la vérité souveraine ravit déjà notre intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein éclat! et si, dès à présent, il est si doux d'aimer, que sera-ce quand nous nous abreuverons à la source même de l'amour! Oh! oui, Seigneur, je désire la dissolution de mon corps, afin d'être avec vous! Cette espérance seule me console; elle est toute ma vie. Qu'est-ce pour moi que le monde, et que peut-il me donner? J'ai séjourné parmi les habitants de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux457. Votre royaume, mon Dieu, votre royaume, je n'ai point d'autre patrie. Daignez y rappeler ce pauvre exilé, et il célébrera éternellement vos miséricordes458.

[455] Philipp., I, 23.

[456] I. Cor., XIII, 12.

[457] Ps. CXIX, 5.

[458] Ps. LXXXVIII, 2.

CHAPITRE XLIX.
Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement.

1. J.-C. Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est donné d'en haut, et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre cœur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.

Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais une grâce de Dieu qui a daigné jeter sur vous un regard, afin que, croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez à de nouveaux combats, et que tout votre cœur s'attache à moi avec la volonté ferme de me servir.

2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte point sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce qu'ils demandent avec tant d'instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si pur.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.

3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque avantage, mais ce qui m'honore et me plaît: car, si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu'on peut désirer.

Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et d'épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien; mais cela ne se peut maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprême: attendez-moi, dit le Seigneur, jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu459.

[459] Luc., XXII, 18.

4. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre, et exercé de bien des manières.

De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais assez abondantes pour rassasier vos désirs.

Ranimez donc votre force et votre courage460, pour accomplir et pour souffrir ce qui répugne à la nature.

[460] Josué, I, 6.

Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau461, que vous vous changiez en un autre homme.

[461] Eph., IV, 24. I. Reg., X. 6, 9.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous renonciez à ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent, réussira: mille obstacles s'opposeront à ce que vous souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres: ce que vous direz sera compté pour rien.

Ils demanderont, et ils obtiendront: vous demanderez, et on vous refusera.

5. On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi; et l'on ne vous jugera propre à rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence.

C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables, que, d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté; surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.

Et, parce qu'assujetti à un supérieur vous n'osez résister à son autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre, et de n'agir jamais selon votre propre sens.

6. Mais pensez, mon fils, au fruit de ces travaux, à leur prompte fin, à leur récompense trop grande462; et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante consolation.

[462] Genes., XV, 1.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel.

Là, tous vos vœux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là, tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de les perdre.

Là, votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là, personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous, personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.

Là, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là, éclateront les fruits de l'obéissance; la pénitence se réjouira de ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.

7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous, et ne regardez point qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une affection sincère.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d'une chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la mort, Dieu soit toujours glorifié en vous463.

[463] Philipp., I, 20.

RÉFLEXION.

On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier précepte, celui qui les comprend tous, est l'entier renoncement de soi-même et la conformité parfaite de notre volonté à celle de Dieu. Ainsi, bien qu'il nous soit permis et même commandé d'aspirer à la béatitude céleste, et de gémir sur la longueur de notre exil464, néanmoins nous devons le supporter avec une grande patience, et nous complaire dans les épreuves que la Providence nous envoie, parce qu'elles sont tout ensemble utiles à notre salut, et l'un des moyens que Dieu a choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en nous sa miséricorde et sa gloire. Pécheurs, nous devons participer aux souffrances de celui qui nous a rachetés; disciples de Jésus, nous devons marcher à la suite de notre maître et de notre modèle en portant la Croix, et, comme lui, épuiser le calice d'amertume. Nul n'est couronné, s'il n'a combattu465. Heureux donc l'homme qui endure la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment466. Attendons le moment qu'il a marqué, et poursuivons en paix notre pèlerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n'est pénible à celui qui espère. Que cette pensée ranime notre langueur, quand nous nous sentons abattus. «Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint Chrysostome, une main propice nous jette d'en haut le câble de l'espérance, qui peu à peu retire des flots des misères humaines et soulève jusqu'au Ciel ceux qui s'y attachent fortement467

[464] Ps. CXIX, 5.

[465] I. Cor., IX, 25.

[466] Jacob., I, 12.

[467] Ad Theod. Laps. oper., t. I, p. 3.

CHAPITRE L.
Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de Dieu.

1. Le F. Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute l'éternité; parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon.

Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie; vous êtes, Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.

Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous468, et sans l'avoir mérité?

[468] I. Cor., IV, 7.

Tout est à vous; vous avez tout fait, tout donné.

Je suis pauvre dans les travaux, dès mon enfance469. Quelquefois mon âme est triste jusqu'aux larmes; et quelquefois elle se trouble en elle-même, à cause des passions qui la pressent.

[469] Ps. LXXXVII, 16.

2. Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie; et ravi d'amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans la voie de vos commandements470; alors il ne lui reste qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre lumière resplendissait sur sa tête471, et qu'à l'ombre de vos ailes, il trouvait un abri contre les tentations472.

[470] Ps. CXVIII, 32.

[471] Job, XXIX, 3.

[472] Ps. XVI, 10.

3. Père juste et toujours digne de louange, l'heure est venue où votre serviteur doit être éprouvé.

Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour vous.

Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.

Il faut que, pour un peu de temps, il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être environné de splendeur dans le ciel.

Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu; et ce que vous avez commandé s'est accompli.

4. Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour votre amour, et d'être affligé autant de fois et par qui que ce soit que vous le permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein, et sans l'ordre de votre Providence.

Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je m'instruise de votre justice473, et que je bannisse de mon cœur tout orgueil et toute présomption.

[473] Ps. CXVIII, 71.

Il m'est utile d'avoir été couvert de confusion474, afin que je cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.

[474] Ps. LXVIII, 11.

Par là, j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité et avec justice.

5. Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné les maux, et de ce qu'au contraire vous m'avez sévèrement frappé, me chargeant de douleurs, et m'accablant d'angoisses au dedans et au dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je n'espère qu'en vous, ô mon Dieu, céleste médecin des âmes, qui blessez et qui guérissez, qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en ramenez475.

[475] I. Reg., II, 6; Tob., XIII, 2.

Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m'instruira476.

[476] Ps. XVII, 36.

6. Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline sous la verge qui me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je réforme, selon votre gré, tout ce qu'il y a d'imparfait en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.

Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.

Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la conscience de l'homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent, et il n'est pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile à mon avancement, et combien la tribulation sert à consumer la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, et ne me délaissez point à cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.

7. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos regards.

Ne permettez pas que je juge d'après ce que l'œil aperçoit au dehors, ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des hommes477; mais faites que je porte un jugement vrai des choses sensibles et des spirituelles, et surtout que je cherche à connaître votre volonté.

[477] Is., XI, 3.

8. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage des sens. Les amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand?

Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit.

Car, ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est réellement, et rien de plus, dit l'humble saint François.

RÉFLEXION.

Dieu permet que notre âme soit quelquefois comme abandonnée. Nulle consolation, nulle lumière; mais de toutes parts des épreuves, des tentations, des angoisses: elle se croit près d'y succomber, parce qu'elle n'aperçoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors? dire comme Jésus: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé478? Et cependant demeurer en paix dans la souffrance et dans les ténèbres, jusqu'à ce que les ombres déclinent, et que nous découvrions l'aurore d'un nouveau jour479. Cet état est le plus grand exercice de la foi; c'est pour l'âme une image de la mort: froide, sans mouvement, insensible en apparence, elle est comme enfermée dans le tombeau, et ne tient plus, ce semble, à Dieu, que par une volonté languissante, dont elle n'est pas même assurée. Oh! que de grâces sont le fruit de cette agonie supportée avec une humble patience! Oh! que de péchés rachètent cette passion! C'est alors que s'achève en nous le mystère du salut, et que nous devenons véritablement conformes à Jésus, pourvu qu'avec une foi sincère, inébranlable, nous ne cessions de répéter cette parole de résignation: Oui, mon Père, j'accepte ce calice: je veux l'épuiser jusqu'à la lie; oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi480.

[478] Matth., XXVI, 46.

[479] Cant., II, 17.

[480] Matth., XI, 26.

CHAPITRE LI.
Qu'il faut s'occuper d'œuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des exercices spirituels.

1. J.-C. Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation; mais il est nécessaire, à cause du vice de votre origine, que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses, et que vous portiez, malgré vous, et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.

Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût et l'angoisse du cœur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer aux exercices spirituels et à la contemplation divine.

2. Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extérieures, et dans les bonnes œuvres une distraction qui vous ranime: attendez avec une ferme confiance mon retour et la grâce d'en haut: souffrez patiemment votre exil et la sécheresse du cœur, jusqu'à ce que je vous visite de nouveau, et que je vous délivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai, et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du repos intérieur.

J'ouvrirai devant vous le champ des Écritures, afin que votre cœur, dilaté d'amour, vous presse de courir dans la voie de mes commandements481.

[481] Ps. CXVIII, 32.

Et vous direz: Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec la gloire future qui sera manifestée en nous482.

[482] Rom., VIII, 18.

RÉFLEXION.

Contempler Dieu et l'aimer, le contempler et l'aimer encore, voilà le Ciel. L'âme, ici-bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors, élevée au-dessus d'elle-même, elle se sent pleine d'ardeur, et enivrée de joie, elle dit: Il nous est bon d'être ici483. Mais bientôt arrive le temps de l'épreuve: il faut descendre du Thabor, et marcher dans le chemin de la Croix. Heureuse l'âme qui, dans le dénûment, l'aridité, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre et sans murmurer; qui, fidèle à Jésus mourant, le suit avec courage sur le Calvaire; et après avoir partagé le banquet de l'époux, prête à partager son sacrifice, s'écrie comme un des Apôtres: Et nous aussi, allons et mourons avec lui484!

[483] Matth., XVII, 4.

[484] Joann., XI, 16.

CHAPITRE LII.
Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment.

1. Le F. Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez: ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment: car je vous ai souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément, qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent, pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde485, vous daignez consoler votre serviteur au delà de ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.

[485] Rom., IX, 23.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.

2. Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du ciel?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi, et personne ne me défendrait.

Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel?

Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m'accuserai de mes péchés, afin d'obtenir de vous plus aisément miséricorde.

3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion?

Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur, j'ai péché; ayez pitié de moi, pardonnez-moi.

Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en aille dans la terre de ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort486.

[486] Job, X, 20, 22.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés.

La véritable contrition et l'humiliation du cœur produisent l'espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l'âme pénitente.

4. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.

C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds sacrés: car vous ne méprisez jamais un cœur contrit et humilié487.