[487] Ps. L, 18.
Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi: là, le pécheur se réforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au dehors.
Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations célestes, et tombent dans l'abattement dès qu'elles leur sont retirées. Mais ces grâces que Dieu accorde ou comme récompense aux âmes embrasées d'une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement aux âmes faibles encore, pour les aider à supporter le travail de la pénitence, ne nous sont dues en nulle manière; et toujours faut-il porter en nous la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée en nous488. Où serait l'expiation, où serait le mérite, si nous n'avions rien à souffrir, ou si nos souffrances étaient constamment accompagnées de l'onction divine qui les tempère, et quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De nous-mêmes, pécheurs misérables, nous n'avons droit qu'au supplice, et nous voudrions jouir ici-bas de la félicité du ciel! Bénissons plutôt la miséricorde qui, aux peines de l'éternité, substitue les épreuves du temps: bénissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre passage sur la terre, de ce que nous devons à sa justice que pour l'oublier ensuite à jamais; et disons-lui du fond de notre cœur brisé489, mais plein de reconnaissance et d'amour: Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché; car je connais mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours490.
[488] II. Cor., IV, 11.
[489] Ps. L, 29.
[490] Ibid., 4, 5.
1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.
Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se répande en vous.
Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et une conscience pure.
Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que des œuvres extérieures.
Car votre cœur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui passe.
Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre.
C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des étrangers et des voyageurs491.
[491] I. Pet., II, 11.
2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde!
Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le cœur soit ainsi détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de l'homme intérieur.
Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de soi-même.
Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste.
La parfaite victoire est de triompher de soi-même.
Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.
3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.
De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.
Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.
Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.
Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre492. Nous ne pouvons servir à la fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne consiste à s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acquérir la liberté des enfants de Dieu493. Or la grâce combat en nous pour Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde; combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant à soi-même, à ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la mort corporelle, qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint Paul: Qui me délivrera de ce corps de mort494? Exerçons-nous donc à mourir: détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donné de le voir tel qu'il est, face à face495; de nous rassasier de son être, de sa gloire496 infinie! Hâtons de nos vœux ce moment qui fixera notre éternité; et dans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous avec le Prophète: Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé! J'ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux497.
[492] Matth., VI, 24.
[493] Rom., VIII, 21.
[494] Rom., VII, 24.
[495] I. Joann., III, 2.
[496] Ps. XVI, 15.
[497] Ps. CXIX, 5.
1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce: car, quoique très-opposées, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut faire le discernement.
Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions; c'est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien.
2. La nature est pleine d'artifice: elle attire, elle surprend, elle séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.
La grâce, au contraire, agit avec simplicité, et fuit jusqu'à la moindre apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.
3. La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.
Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l'assujettissement, aspire à être vaincue, et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu; et à cause de Dieu, elle est prête à s'abaisser humblement au-dessous de toute créature498.
[498] Pet., II, 13.
4. La nature travaille pour son intérêt propre, et calcule le gain qu'elle peut retirer des autres.
La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs.
5. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.
La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.
6. La nature craint la confusion et le mépris.
La grâce se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus499.
[499] Act., V, 41.
7. La nature aime l'oisiveté et le repos du corps.
La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.
8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.
La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir de haillons.
9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d'un gain terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une légère injure.
La grâce n'aspire qu'aux biens éternels, et ne s'attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans le Ciel, où rien ne périt.
10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier.
La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu, et croit qu'il est plus heureux de donner que de recevoir500.
[500] Ibid., XX, 35.
11. La nature se porte vers les créatures, la chair, les vanités; elle est bien aise de se produire.
La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et rougit de paraître devant les hommes.
12. La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens.
La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'élevant au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le souverain bien.
13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle donne.
La grâce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.
14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches, et applaudit à ceux qui lui ressemblent.
La grâce aime ses ennemis même, et ne s'enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant, recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons à s'efforcer de devenir meilleurs501, afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.
[501] I. Cor., XII, 31.
15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse.
La grâce supporte avec constance la pauvreté.
16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts.
La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle sagesse et au jugement de Dieu.
17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue, et de s'attirer la louange et l'admiration.
La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.
Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses œuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.
18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la terre où son cœur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.
Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois opposées: la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grâce que Jésus-Christ nous a mérité502. Partagés entre ces deux lois, entre la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse503, nous sommes ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le monde, poussés vers l'un par la nature, attirés vers l'autre par la grâce, qui n'abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat? Et c'est pourquoi, dit saint Paul, toute créature gémit, et est comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reçu les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-même, attendant l'adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps504. Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goûterons-nous la délicieuse paix d'un amour immuable? J'ai désiré la dissolution de ma chair, afin d'être avec Jésus-Christ505. Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu506?
[502] Rom., VII, 23.
[503] Galat., V, 17.
[504] Rom., VIII, 22, 23.
[505] Philipp., I, 23.
[506] Ps. XLI, 3.
1. Le F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.
Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de l'esprit507, et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon cœur par l'effusion de votre sainte grâce.
[507] Rom., VII, 23.
2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la nature inclinée au mal dès l'enfance508.
[508] Gen., VIII, 21.
Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.
Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la cendre.
C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.
3. De là vient, mon Dieu, que je me réjouis en votre loi, selon l'homme intérieur509, reconnaissant que vos commandements sont bons, justes et saints510, qui condamnent tout mal, et détournent du péché.
[509] Rom., VII, 22.
[510] Ibid., 12.
Mais, dans ma chair je suis asservi à la loi du péché511, obéissant plutôt aux sens qu'à la raison, voulant le bien, et n'ayant pas la force de l'accomplir512.
[511] Ibid., 25.
[512] Ibid., 18.
C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce, qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et je tombe.
Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je dois faire;
Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de parfait.
4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l'achever!
Car sans elle je ne puis rien faire; mais je puis tout en vous, quand votre grâce me fortifie513.
[513] Philipp., IV, 13.
Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la nature ne sont rien!
Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence, n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.
Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.
Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne doivent être comptés pour quelque chose sans elle.
Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont agréables sans la grâce et la charité.
5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit, et celui qui possède de grands biens humble de cœur!
Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir de lassitude.
J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: car votre grâce me suffit514, quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.
[514] II. Cor., XII, 9.
Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.
Elle est ma force, mon conseil, mon appui.
Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les sages.
6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du cœur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.
Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon qu'à jeter?
Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours; qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes œuvres: je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il515.
[515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.
La religion fait deux choses: elle nous montre notre misère et nous en indique le remède; elle nous enseigne que, de nous-mêmes, nous ne pouvons rien pour le salut, mais que nous pouvons tout en celui qui nous fortifie516. Et de là ce mot de saint Paul, mot aussi profond de vérité qu'étonnant pour l'orgueil humain: Je me glorifierai dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi517. Oui, continue-t-il, je me complais dans mes infirmités: car lorsque je me sens infirme, c'est alors que je suis fort518. Entrons dans la pensée de l'Apôtre, et apprenons à nous humilier, à sentir notre faiblesse, à jouir, pour ainsi parler, de notre néant. Lorsque nous aurons rejeté toute vaine opinion de nous-mêmes, et creusé, en quelque sorte, un lit profond dans notre âme, des flots de grâce s'y précipiteront. La paix nous sera donnée sur la terre: car qui peut troubler la paix de celui qui, s'oubliant et se méprisant soi-même, ne s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu'à Dieu? Paix aux hommes de bonne volonté519, aux humbles de cœur, paix ici-bas: et dans le Ciel le rassasiement de la gloire520.
[516] Philipp., IV, 13.
[517] Cor., XII, 9.
[518] Ibid., 10.
[519] Luc., II, 14.
[520] Ps. XVI, 15.
1. J.-C. Mon Fils, vous n'entrerez en moi, qu'autant que vous sortirez de vous-même.
Comme on possède en soi la paix, lorsqu'on ne désire rien au dehors, ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.
Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement, pour vous soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.
Suivez-moi: Je suis la voie, la vérité et la vie521. Sans la voie on n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer.
[521] Joann., XIV, 6.
Je suis la voie qui n'égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie qui ne finira jamais.
Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie bienheureuse, la vie incréée.
Si vous demeurez dans ma voie, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle522.
[522] Joann., viii, 32.
2. Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements523.
[523] Matth., XIX, 17.
Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.
Si vous voulez être parfait, vendez tout524.
[524] Ibid., 21.
Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même525.
[525] Luc., IX 23.
Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente.
Si vous voulez être élevé dans le Ciel, humiliez-vous sur la terre.
Si vous voulez régner avec moi, portez la croix avec moi.
Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et de la vraie lumière.
3. Le F. Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde la méprisait, donnez-moi de vous imiter, et d'être aussi méprisé du monde.
Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le disciple au-dessus de son maître526.
[526] Matth., X, 24.
Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là est mon salut, et la vraie sainteté.
Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie céleste, ne me console ni ne me satisfait pleinement.
4. Mon Fils, puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses, vous serez heureux si vous les pratiquez527.
[527] Joann., XIII, 17.
Celui-là m'aime, qui connaît et qui observe mes commandements; et je l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir avec moi dans le royaume de mon Père528.
[528] Ibid., XIV, 24.
5. Le F. Seigneur Jésus, qu'il soit fait selon votre parole et votre promesse: rendez-moi digne de ce bonheur immense.
J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la croix: je la porterai, oui, je la porterai, comme vous l'avez voulu, jusqu'à la mort.
Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui conduit à la gloire.
J'ai commencé; il n'est plus permis de retourner en arrière; il n'y a plus à s'arrêter.
6. Allons, mes frères, marchons ensemble: Jésus sera avec nous.
Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la croix; continuons, pour Jésus, de porter la croix.
Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.
Voilà que notre roi marche devant nous; il combattra pour nous.
Suivons avec courage; que rien ne nous effraie; soyons prêts à mourir généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire529 de la honte d'avoir fui la Croix.
[529] I. Mac., IX, 10.
Il est étrange qu'il faille sans cesse redire à l'homme: Pense à ton âme, le temps fuit, l'éternité s'avance; demain, aujourd'hui peut-être elle aura commencé pour toi: et cependant il est vrai que si on ne lui rappelait à chaque heure cette vérité formidable, à chaque heure il l'oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette créature tombée. Réveillez-vous, sortez de votre sommeil, ne différez pas davantage le soin de l'unique chose nécessaire530; hâtez-vous de mettre la main à l'œuvre, tandis que le jour luit encore; la nuit vient pendant laquelle nul ne peut travailler531: nuit terrible, nuit désolante, nuit qui n'aura jamais d'aurore! Quittez, quittez, sans perdre un instant, la voie large de la perdition, pour entrer dans la voie étroite de la vie532. Combattez avec courage les penchants de la nature inclinés au mal, renoncez à vous-même, et portez votre croix: dans la Croix est la force, l'espérance, le salut. Heureux donc celui qui ne sait, comme l'Apôtre, que Jésus, et Jésus crucifié533! il entendra, au dernier jour, cette parole d'éternelle joie: Venez, le béni de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde534. Mais les contempteurs de la Croix, mais ceux qui se seront recherchés eux-mêmes, un autre sort leur est réservé: Dieu a dans sa main une coupe pleine d'un vin mélangé; il la verse ici et là, et la lie ne s'épuise point, et tous les pécheurs de la terre boiront535!
[530] Luc., X. 42.
[531] Joann., IX, 4.
[532] Matth., VII, 13, 14.
[533] I. Cor., II, 2.
[534] Matth., XXV, 34.
[535] Ps. LXXIV, 9.
1. J.-C. Mon fils, la patience et l'humilité dans les traverses me plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prospérité.
Pourquoi vous attrister d'une faute légère qu'on vous attribue? fût-elle plus grave, vous ne devriez pas en être ému.
Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la première fois que vous l'éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si vous vivez longtemps.
Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.
Vous savez même conseiller bien les autres, et les fortifier par vos discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous manquez de conseil et de force.
Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent l'expérience dans les plus petites choses: et toutefois Dieu le permet ainsi pour votre salut.
2. Bannissez de votre cœur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le trouble. A-t-il été surpris, qu'il ne se laisse point abattre, mais qu'il se dégage sur-le-champ.
Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.
Lorsque vous êtes peiné d'entendre certaines choses, et que vous en ressentez de l'indignation, modérez-vous, et veillez à ce qu'il ne vous échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.
Votre émotion s'apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira l'amertume intérieure.
Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance, et si vous m'invoquez avec ferveur.
3. Armez-vous de constance, et préparez-vous à souffrir encore davantage.
Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et tenté violemment.
Vous êtes un homme, et non pas un Dieu; vous êtes de chair, et non pas un ange.
Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de vertu, lorsque cette persévérance a manqué à l'Ange dans le ciel, et au premier homme dans le paradis?
C'est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent; et j'élève jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.
4. Le F. Seigneur, que votre parole soit bénie; elle m'est plus douce que le miel à ma bouche536.