L'IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST.

LIVRE TROISIÈME.
DE LA VIE INTÉRIEURE.

CHAPITRE PREMIER.
Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l'âme fidèle.

1. J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi153.

[153] Ps. LXXXIV, 8.

Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui reçoit de sa bouche la parole de consolation!

Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle divin, et sourdes aux bruits du monde!

Heureuses encore une fois les oreilles qui écoutent, non la voix qui retentit au dehors, mais la vérité qui enseigne au dedans!

Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que les intérieures!

Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le cœur recèle, et qui, par des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à comprendre les secrets du Ciel!

Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se dégagent de tous les embarras du siècle!

Considère ces choses, ô mon âme! et ferme la porte de tes sens, afin que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

2. Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et votre vie.

Demeurez près de moi, et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui passe; ne cherchez que ce qui est éternel.

Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines? et de quoi vous serviront toutes les créatures, si vous êtes abandonné du Créateur?

Renoncez donc à tout, et occupez-vous de plaire à votre Créateur, et de lui être fidèle, afin de parvenir à la vraie béatitude.

RÉFLEXION.

Écoutons la sagesse incréée: Mes délices, dit-elle, sont d'être avec les enfants des hommes154. Mais la plupart des hommes ne comprenant pas son langage, ou craignant de l'entendre, s'éloignent d'elle pour s'entretenir avec les créatures. Elle est venue dans le monde, et le monde ne l'a point connue155. C'est pourquoi l'Apôtre nous défend d'aimer le monde, ni rien de ce qui est dans le monde156, parce qu'il appartient tout entier à l'esprit de malice157. Si donc nous voulons attirer en nous l'esprit de Dieu, cet esprit dont l'onction enseigne toutes choses158, séparons-nous du monde; renonçons à ses maximes, à ses plaisirs, à ses sociétés tumultueuses. Jésus ne se trouve qu'au désert; sa voix ne retentit pas dans les lieux publics159, au milieu des assemblées du siècle; mais lorsqu'il a résolu de répandre ses faveurs sur l'âme fidèle, il la conduit dans la solitude, et là il parle à son cœur160. Comment peindre les délices de ce céleste entretien? Qui les a goûtées une fois ne peut plus supporter les entretiens des hommes. Ô Jésus! parlez à mon cœur, je veux désormais n'écouter que votre voix, dans le silence de toutes les créatures.

[154] Prov., VIII, 31.

[155] Joan., I, 10.

[156] I. Joan., II, 15.

[157] Ibid., V. 19.

[158] Ibid., II, 27.

[159] Matth., XII, 19.

[160] Osée, II, 14.

CHAPITRE II.
La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles.

1. Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute.

Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache vos témoignages161.

[161] I. Reg., III, 9; Ps. CXVIII, 125.

Inclinez mon cœur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur lui comme une douce rosée162.

[162] Ps. CXVIII, 36. Deuter., XXXII, 2.

Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse: Parlez-nous, et nous vous écouterons: mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que nous ne mourions163.

[163] Exod., XX, 19.

Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière; mais au contraire, je vous implore, comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant: Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute164.

[164] I Reg., III, 9.

Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes; mais vous plutôt, parlez, Seigneur mon Dieu, vous, la lumière de tous les prophètes, et l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité; et sans vous, ils ne pourraient rien.

2. Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces.

Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'échauffe point le cœur.

Ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens.

Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait l'intelligence.

Ils publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir.

Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.

Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous éclairez et instruisez les cœurs.

Ils arrosent extérieurement; mais vous donnez la fécondité.

Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.

3. Que Moïse donc ne me parle point; mais vous, Seigneur mon Dieu, éternelle vérité! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je n'écoute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma condamnation dans votre parole, entendue sans être accomplie, connue sans être aimée, crue sans être observée.

Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute: vous avez les paroles de la vie éternelle165.

[165] I Reg., III, 9; Joann., VI, 69.

Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer ma vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de votre nom.

RÉFLEXION.

Il y a une voix qui nous parle intérieurement et comme dans le fond de l'âme, lorsque fermant l'oreille au bruit des créatures, nous ne voulons plus écouter que Dieu seul, et que nous l'appelons en nous de toute l'ardeur de nos désirs. C'est cette voix qui, loin des hommes, ravissait au désert les Paul, les Antoine, les Pacôme, et leur révélait sans obscurité les secrets de la science divine. C'est cette voix qui instruit les saints, les enflamme, les console et les enivre, pour ainsi dire, de sa céleste douceur. Moïse et les prophètes étaient voilés pour les disciples d'Emmaüs: Jésus vient, et, à sa voix, les ombres qui offusquaient leur intelligence se dissipent; quelque chose d'inconnu se remue en eux, de sorte qu'ils se disaient l'un à l'antre: Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les Écritures166? Et nous, pauvres infortunés que le tumulte du monde distrait encore, que ferons-nous? Ne voulons-nous point aussi entendre Jésus? Comme les deux disciples, nous sommes en voyage; nous nous en allons vers l'éternité. Jésus, dans son amour, s'approche de nous; il se fait, en quelque sorte, le compagnon de notre route167: mais, nous trouvant si peu attentifs, il se retire, et nous marchons seuls. Effrayante solitude! Ah! prenons garde que la nuit ne nous surprenne près du terme! Hâtons-nous de rappeler le divin guide et disons-lui de toute notre âme: Seigneur demeurez avec nous, car le soir se fait et déjà le jour baisse168.

[166] Luc., XXIV, 32.

[167] Ibid., 15.

[168] Ibid., 29.

CHAPITRE III.
Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient.

1. J.-C. Mon fils, écoutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et qui surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde.

Mes paroles sont esprit et vie169, et l'on n'en doit pas juger par le sens humain.

[169] Joann., VI, 64.

Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en silence, et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent amour.

2. Le F. Et j'ai dit: Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et à qui vous enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et de ne pas le laisser sans consolation sur la terre170.

[170] Ps. XCIII, 12, 13.

3. J.-C. C'est moi qui ai, dès le commencement, instruit les prophètes, dit le Seigneur; et jusqu'à présent même, je ne cesse point de parler à tous; mais plusieurs sont endurcis et sourds à ma voix.

Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu: ils aiment mieux suivre les désirs de la chair que d'obéir à la volonté divine.

Le monde promet peu de chose, et des choses qui passent, et on le sert avec une grande ardeur: je promets des biens immenses, éternels, et le cœur des hommes reste froid.

Qui me sert et m'obéit en toutes choses, avec autant de soin qu'on sert le monde et les maîtres du monde?

Rougis, Sidon, dit la mer171; et si tu en demandes la cause, écoute, voici pourquoi:

[171] Is., XXIII, 4.

Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et, pour la vie éternelle, à peine en trouve-t-on qui veuillent faire un pas.

On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour une pièce de monnaie; sur une légère promesse et pour une chose de rien, on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit.

Mais, ô honte! pour un bien immuable, pour une récompense infinie, pour un honneur suprême et une gloire sans fin, on ne saurait se résoudre à la moindre fatigue.

4. Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y ait des hommes plus ardents à leur perte que tu ne l'es à te sauver, et pour qui la vanité a plus d'attrait que n'en a pour toi la vérité.

Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis que ma promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse à celui qui se confie en moi.

Ce que j'ai promis, je le donnerai: ce que j'ai dit, je l'accomplirai, si toutefois l'on demeure avec fidélité dans mon amour jusqu'à la fin.

C'est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les justes.

5. Gravez mes paroles dans votre cœur, et méditez-les profondément: car, à l'heure de la tentation, elles vous seront très-nécessaires.

Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de ma visite.

J'ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation et par la consolation.

Et tous les jours, je leur donne deux leçons; l'une en les reprenant de leurs défauts, l'autre en les exhortant à avancer dans la vertu.

Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par elle au dernier jour172.

[172] Joann., XII, 48.

PRIÈRE
POUR DEMANDER LA GRÂCE DE LA DÉVOTION.

6. Le F. Seigneur, mon Dieu, vous êtes tout mon bien: et qui suis-je pour oser vous parler?

Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre, beaucoup plus pauvre et plus méprisable que je ne sais et que je n'ose dire.

Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n'ai rien, que je ne puis rien.

Vous êtes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout, vous remplissez tout, hors le pécheur que vous laissez vide.

Souvenez-vous de vos miséricordes173, et remplissez mon cœur de votre grâce, vous qui ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure vide.

[173] Ps. XXIV, 6.

7. Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même, si votre miséricorde et votre grâce ne me fortifient?

Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter; ne me retirez point votre consolation, de peur que, privée de vous, mon âme ne devienne comme une terre sans eau174.

[174] Ps. CXLII, 6.

Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté175; apprenez-moi à vivre d'une vie humble et digne de vous.

[175] Ibid., 10.

Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous m'avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde fût.

RÉFLEXION.

Rien de plus rare qu'un désir sincère du salut; et c'est ce qui doit nous faire trembler, car notre sort à chacun sera ce que nous l'aurons fait: Dieu nous aide, il vient par sa grâce au secours du libre arbitre, mais il ne le contraint pas. Or que voyons-nous? Quel spectacle nous offre le monde? Nous ne parlons point ici de l'impie résolu à se perdre, et déjà marqué du sceau de la réprobation: nous parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de Jésus-Christ. Dans la spéculation, ces chrétiens veulent se sauver; mais ils veulent en même temps, ils veulent surtout posséder les biens et goûter les jouissances de la terre. Ils donneront à Dieu, en passant, quelques prières obligées; ils s'informeront de sa loi pour connaître ce qu'elle commande strictement: puis, tranquilles de ce côté, ils se jetteront à la poursuite des honneurs, des richesses, des plaisirs qu'ils nomment légitimes, ou ils s'endormiront dans une vie de mollesse permise à leurs yeux, parce qu'elle ne viole en apparence aucun précepte formel. Mais dans tout cela, où est la foi qui doit régler toutes nos actions sur la vue de l'éternité? Où est l'amour perpétuellement occupé de son objet, l'amour avide de sacrifices? Où est la pénitence? Où est la Croix? Ô Dieu! et c'est là désirer le salut! N'est-il donc pas écrit que celui qui cherche son âme la perdra176? Que chacun se juge sur cette parole avant le jour terrible où le Seigneur lui-même le jugera.

[176] Luc., XVII, 33.

CHAPITRE IV.
Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité.

1. J.-C. Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi toujours dans la simplicité de votre cœur.

Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque; la vérité le délivrera des calomnies et des séductions des méchants.

Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous importeront les vains discours des hommes.

2. Le F. Seigneur, il est vrai: qu'il me soit fait, de grâce, selon votre parole. Que votre vérité m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle me conserve jusqu'à la fin dans la voie du salut.

Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée; et je marcherai devant vous dans une grande liberté de cœur.

3. J.-C. La vérité, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est bon, ce qui m'est agréable.

Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret; et ne pensez jamais être quelque chose, à cause du bien que vous faites.

Car, dans la vérité, vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de passions et engagé dans leurs liens.

De vous-même, vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage.

Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? et que de motifs, au contraire, pour vous mépriser vous-même! car vous êtes beaucoup plus infirme que vous ne sauriez le comprendre.

4. Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de grand.

Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable, élevé, digne d'être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.

Aimez, par-dessus toutes choses, l'éternelle vérité, et n'ayez jamais que du mépris pour votre extrême bassesse.

N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du monde.

Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un cœur sincère; mais, guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils négligent de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.

Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité, en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je me sépare d'eux.

5. Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colère du Tout-Puissant; ne scrutez point les œuvres du Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez négligé.

Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des images, d'autres en des signes et des marques extérieures.

Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le cœur.

Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent d'aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre, et ne s'assujettissent qu'à regret aux nécessités de la nature. Ceux-là entendent ce que l'Esprit de vérité dit en eux.

Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure éternellement, à oublier le monde, et à désirer le Ciel, le jour et la nuit.

RÉFLEXION.

Je suis le Dieu tout-puissant: marchez en ma présence, et soyez parfait177. Ainsi parlait le Seigneur au Père des croyants, et ce commandement s'adresse avec encore plus de force aux chrétiens, qui ont contemplé, dans le Fils de l'Homme, le modèle de toute perfection. Aussi leur est-il dit: Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait178. Étonnant précepte qui, relevant notre incompréhensible bassesse, nous apprend ce qu'est l'homme racheté, ce qu'est le chrétien aux yeux de Dieu. Mais comment, faibles créatures, courbées sous le poids de la chair, approcherons-nous de cette perfection souveraine, à laquelle il nous est ordonné de tendre sans cesse? Écoutez Jésus-Christ: Je suis la voie, la vérité et la vie179. Il est la voie qui conduit à Dieu, la vérité qui est Dieu même; il est la vie promise à ceux qui marchent dans la vérité180, qui font la vérité181, selon le mot profond de l'Apôtre. Donc, tout en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Unies aux siennes, nos pensées, nos affections, nos œuvres se divinisent: et comme la perfection du Fils est la perfection même du Père, par notre union avec le Fils, qui commence sur la terre et se consommera dans le ciel, nous devenons parfaits comme le Père est parfait. Ainsi s'accomplit la prière du Christ: Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous sommes un! Sanctifiez-les dans la vérité; je me sanctifie pour eux moi-même, afin qu'ils soient sanctifiés dans la vérité182. Mais cette grande union, qui nous élève jusqu'à participer aux mérites infinis du Rédempteur, ne s'effectue, ne l'oublions pas, qu'en proportion du sacrifice que nous faisons de nous-mêmes. Notre humilité en est la mesure: elle est le fruit du renoncement propre, du détachement, de l'abaissement qui nous anéantit devant Dieu. Là où l'amour corrompu de soi, là où la nature vit encore, l'union avec Jésus-Christ n'est pas complète. Il faut mourir à soi-même, à ses désirs, à ses goûts, à sa volonté, à sa raison aveugle, pour être un avec le Fils, comme il est un avec son Père. Pour être sanctifié dans la vérité183. Heureuse mort, qui nous met en possession de la véritable vie, de Dieu même et de sa sainteté, de sa vérité éternelle!

[177] Gen., XVII, 1.

[178] Matth., V, 48.

[179] Joann., XIV, 6.

[180] III. Joann., 4.

[181] Ephes., IV, 15.

[182] Joann., XVII, 11, 17, 19.

[183] II. Cor., I, 3.

CHAPITRE V.
Des merveilleux effets de l'amour divin.

1. Le F. Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.

Ô Père des miséricordes, et Dieu de toute consolation184, je vous rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien cependant quelquefois me consoler!

[184] Ibid.

Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.

Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez dans mon cœur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon cœur.

Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.

2. Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon cœur toutes ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.

3. C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer.

L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de terrestre.

L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.

4. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête.

Il donne tout pour posséder tout; et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens, jusqu'à celui qui donne.

L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.

Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.

Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point.

5. L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point.

Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent; mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le Ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles.

Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.

L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri: Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.

6. Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon cœur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans l'amour.

Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la vivacité de ses transports.

Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire; que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie et d'amour.

Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour vous, et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que l'ordonne la loi de l'amour, que nous découvrons dans votre lumière.

7. L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais: car dès qu'on commence à se rechercher soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.

L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté; il ne s'occupe point de choses vaines; il est sobre, chaste, ferme, tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens.

L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'espérer en lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne vit point sans douleur dans l'amour.

8. Qui n'est pas prêt à tout souffrir et à s'abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le détache de lui.

RÉFLEXION.

Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui185. Mais l'amour a ses temps d'épreuve, comme ses temps de jouissance; et cette vie tout entière ne doit être qu'un continuel exercice d'amour, ou la consommation d'un grand sacrifice, dont une vie éternelle ou un amour immuable sera le prix. Tous les caractères de la charité, détaillés par saint Paul186, nous rappellent l'idée de sacrifice; et l'amour infini lui-même n'a pu se manifester pleinement à nous que par un sacrifice infini. Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son fils unique187; et notre amour pour Dieu ne peut non plus se manifester que par un sacrifice, non pas égal, il est impossible, mais semblable, par le don de tout notre être ou une parfaite obéissance de notre esprit, de notre cœur et de nos sens, à la volonté de celui qui nous a tant aimés. C'est alors que s'accomplit cette union ineffable que Jésus-Christ, à sa dernière heure, conjurait son père d'opérer entre lui et la créature rachetée188. Pendant que la nature vit encore en nous, quelque chose nous sépare de Dieu et de Jésus; et l'amour de Jésus nous presse189 d'achever le sacrifice, et de prononcer cette parole dernière, que le monde ne comprend pas, mais qui réjouit le Ciel: Tout est consommé190.

[185] I. Joann., IV, 16.

[186] I. Cor., XIII.

[187] Joan., III, 16.

[188] Ibid., XVII, 21, 23.

[189] II. Cor., V, 14.

[190] Joann., XIX, 30.

CHAPITRE VI.
De l'épreuve du véritable amour.

1. J.-C. Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez éclairé.

Le F. Pourquoi, Seigneur?

J.-C. Parce qu'à la moindre contrariété vous laissez là l'œuvre commencée, et que vous recherchez trop avidement les consolations.

Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme dans le bon succès, son cœur est également à moi.

2. Celui dont l'amour est éclairé, considère moins le don de celui qui aime, que l'amour de celui qui donne.

L'affection le touche plus que le bienfait, et il préfère son bien-aimé à tout ce qu'il reçoit de lui.

Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons, mais en moi par-dessus tous mes dons.

Ne croyez pas tout perdu cependant, s'il vous arrive de sentir, pour moi ou pour mes Saints, moins d'amour que vous ne voudriez.

Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois, est l'effet de la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est venu.

Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque d'une solide vertu.

3. Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu'ils soient, qui obsèdent votre imagination.

Conservez une résolution ferme, et une intention droite devant Dieu.

Ce n'est point une illusion, si quelquefois vous êtes soudain ravi en extase, et qu'aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui occupent d'ordinaire votre cœur.

Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous déplaisent et que vous y résistez, c'est un mérite et non pas une chute.

4. Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'étouffer vos bons désirs, et de vous éloigner de tout pieux exercice; du culte des Saints, de la méditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos péchés, de l'attention à veiller sur votre cœur, et du ferme propos d'avancer dans la vertu.

Il vous suggère mille pensées mauvaises, pour vous causer du trouble et de l'ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures saintes.

Une humble confession lui déplaît, et s'il pouvait, il vous éloignerait tout à fait de la communion.

Ne le croyez point, et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il vous tende souvent des piéges pour vous surprendre.

Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous inspire. Dites-lui:

Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement pervers pour me tenir un pareil langage.

Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi aucune part: mais Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu demeureras confondu.

J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à ce que tu me proposes.

Tais-toi donc, ne me parle plus191; je ne t'écouterai pas davantage, quoi que tu fasses pour m'inquiéter. Le Seigneur est ma lumière et mon salut: qui craindrai-je192?