[191] Marc., IV, 39.

[192] Ps. XXVI, 1.

Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon cœur ne craindrait pas193. Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur194.

[193] Ibid., 3.

[194] Ps. XVIII, 15.

5. Combattez comme un généreux soldat; et si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage plus grand, dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.

C'est ainsi que plusieurs s'égarent, et tombent dans un aveuglement presque incurable.

Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes, vous soit une leçon continuelle de vigilance et d'humilité.

RÉFLEXION.

Tous ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est au ciel, celui-là entrera dans le royaume des cieux195: c'est par les œuvres que se connaît le véritable amour. Toujours prompt à obéir, jamais il ne se relâche, il ne se décourage jamais. Dans l'amertume et dans la joie, dans la consolation et dans la souffrance, il loue, il bénit également celui qui frappe et qui guérit196, selon ses divins conseils, impénétrables à la créature. La tentation vient-elle l'éprouver, il combat, il résiste avec paix, parce qu'il ne compte point sur ses propres forces, et n'attend la victoire que du secours d'en haut. S'il succombe quelquefois, il se relève aussitôt sans trouble, humilié, mais non abattu. Son repentir, quoique profond, est calme, parce qu'il est exempt de l'irritation de l'orgueil. Ses fautes l'affligent, et ne l'étonnent point. Il connaît sa fragilité, et il en gémit, plein de confiance en la grâce qui le soutiendra, s'il lui est fidèle. Détaché de la terre et de ses vanités qu'on appelle des biens, que veut-il? ce que Dieu veut: il n'a point d'autre volonté, ni d'autre désir. Quand le bien-aimé se retire et se dérobe à ses transports, loin de murmurer, et loin de se plaindre, il s'avoue indigne de le posséder, et la privation, qui le purifie, enflamme encore son ardeur. Ô Jésus, qu'elles sont merveilleuses les voies par où vous conduisez les âmes qui vous aiment, qui ont soif de vous197! Tantôt vous les inondez de votre joie, tantôt vous les délaissez dans les larmes: maintenant vous les prévenez, et puis elles semblent vous appeler en vain, comme l'épouse du divin cantique. Épreuves de tendresse et de miséricordes! Ainsi épurées, ces âmes élues peu à peu se dégagent de leurs liens; elles s'élancent vers vous, et un dernier effort d'amour les porte au pied du trône où vous vous montrez sans voile. Alors la jouissance, alors l'allégresse et l'éternel rassasiement: Satiabor cùm apparuerit198!

[195] Matth., VII, 21.

[196] Deuter., XXXII, 39.

[197] Ps. XLI, 3.

[198] Ibid., XVI, 15.

CHAPITRE VII.
Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.

1. J.-C. Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce cachée, de ne vous en point élever, d'en parler peu, et de ne pas vous exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même, et de craindre une faveur dont vous étiez indigne.

Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se changer en on sentiment contraire.

Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et misérable sans la grâce.

Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation, avec humilité, avec abnégation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne aucune de ses pratiques accoutumées.

Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez, selon vos lumières; et ne vous négligez pas entièrement vous-même, à cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre âme.

2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt dans l'impatience ou le découragement.

Cependant la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir199. C'est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut, et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.

[199] Jer., X, 23.

Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur cœur que le jugement de la raison.

Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.

Ils avaient placé leur demeure dans le Ciel, et tout à coup on les a vus pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le dénûment ils apprissent à ne plus tenter de s'élever sur leurs propres ailes, mais à se réfugier sous les miennes.

Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se laissent conduire par des personnes prudentes.

3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à l'expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois ils s'obstinent dans leur propre sens.

Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement conduire par les autres.

Il vaut mieux être humble avec un esprit et des lumières bornées, que de posséder des trésors de science, et de se complaire en soi-même.

Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous enorgueillir.

Celui-là manque de prudence, qui se livre tout entier à la joie, oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur, qui appréhende de perdre la grâce reçue.

C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement excessif, au temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.

4. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent, pendant la guerre, le plus timide et le plus lâche.

Si, ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne tomberiez pas si vite dans le péril et dans le péché.

C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on sera dans la privation de la lumière.

Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir, et que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire, et pour exciter votre vigilance.

Souvent une telle épreuve vous est plus utile, que si tout vous succédait constamment selon vos désirs.

Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;

Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et humilié par eux, que d'en être honoré.

RÉFLEXION.

Reconnaître sa misère et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans réserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obéissant amour: voilà toute la vie spirituelle, dont l'humilité est le premier fondement. Celui qui se dit au fond de son âme: je ne suis rien que la faiblesse et l'indigence même, ne cherche pas d'appui en soi, et met en Jésus sa seule espérance. Il suit avec simplicité les mouvements de la grâce, ne s'élève point dans la ferveur, ne s'abat point dans la sécheresse; toujours satisfait, pourvu que la volonté divine s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le voile de ce qu'il y a de plus saint, ne les séduit pas par le vain désir d'un état eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appelé. Fidèle et tranquille dans sa voie, il dit à Dieu: Donnez-moi la sagesse qui assiste près de votre trône, et ne me rejetez pas du nombre de vos enfants; car je suis votre serviteur et le fils de votre servante, un homme infirme, de peu de durée, et qui n'a point l'intelligence de votre jugement et de vos lois200. Qu'il aille en paix celui dont le cœur prie ainsi, désire ainsi: Dieu le regarde avec complaisance, et sa bénédiction reposera sur lui.

[200] Sapient., IX, 4, 5.

CHAPITRE VIII.
Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.

1. Le F. Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière201. Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi; et mes iniquités rendent un témoignage vrai, et que je ne puis contredire.

[201] Gen., XVIII, 27.

Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, si je me dépouille de toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été formé, votre grâce s'approchera de moi, et votre lumière sera près de mon cœur; alors tout sentiment d'estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi, disparaîtra pour jamais dans l'abîme de mon néant.

Là, vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: car je ne suis rien, et je ne le savais pas202.

[202] Ps. LXXII, 22.

Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? rien qu'infirmité; mais, dès que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort, et je suis rempli d'une joie nouvelle.

Et certes, cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi tout d'un coup, et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre.

2. C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes nécessités, qui me préserve des plus grands périls, et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables.

Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé, et je me suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon néant.

Ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, et plus que je n'oserais espérer ou demander.

3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats, et à ceux qui se sont le plus éloignés de vous.

Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.

RÉFLEXION.

Dieu se montre, dans l'Écriture, plein d'une immense compassion pour les fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans pitié pour l'orgueil, principe de tout mal203, pour l'orgueil, qui est le crime propre de l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au souverain Être. Il a dit: Je suis Jéhova, c'est mon nom; je ne donnerai point ma gloire à un autre204. Or tout orgueil tend, par essence, à s'égaler à Dieu, à se faire Dieu: désordre tel que non-seulement on n'en conçoit pas de plus grand, mais qu'on hésiterait à le croire possible, s'il n'était sans cesse présent sous nos yeux, et si l'on n'en sentait pas le germe en soi-même. Aussi voyez comme Dieu le foudroie: et d'abord cette ironie qui glace l'âme d'un effroi surnaturel: Voilà qu'Adam est devenu comme l'un de nous205; Adam jeté nu avec son péché, sur une terre maudite! Adam qui venait d'entendre cette parole: Tu mourras de mort206! Ses enfants imitent son crime, leur orgueil s'élève sans mesure. Alors l'esprit divin; Comment es-tu tombé, toi qui te levais comme l'astre du matin, qui disais en ton cœur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon trône au-dessus des étoiles et je serai semblable au Très-Haut. Voilà que tu seras traîné aux enfers, dans la profondeur du lac: on se baissera pour te voir207. Lisez, dans l'Évangile, les effroyables malédictions prononcées contre les Pharisiens superbes, tandis que celui qui s'abaisse est à l'instant justifié. Une femme pleure aux pieds de Jésus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose presque en solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur ému la console: Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé208. Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore là un de ses caractères, et comme le type infernal. Il est le père de la haine, de l'envie, de la violence, de la fausse sécurité et de l'endurcissement. Sorti de l'abîme, il s'y replonge: le reste est le mystère de l'éternelle justice. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature! Le front dans la poussière, je m'anéantis devant vous. Je sens, je confesse ma misère, ma corruption profonde, ma désolante impuissance et tout ce qui à jamais me séparerait de vous, si votre grande miséricorde ne venait à mon secours par le don gratuit de la grâce. Daignez, daignez la répandre en mon âme. Ne m'abandonnez pas, Seigneur; sauvez-moi, ou je vais périr209. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature!

[203] Eccli., X, 15.

[204] Is., XLII, 8.

[205] Genes., III, 22.

[206] Ibid., II, 17.

[207] Is., XIV. 12–16.

[208] Luc., VII, 47.

[209] Matth., VIII, 25.

CHAPITRE IX.
Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.

1. Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si véritablement vous désirez être heureux.

Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'à vous et aux créatures.

Car, si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans la langueur et la sécheresse.

Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui vous ai tout donné.

Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien; et songez que, dès lors, ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine.

2. En moi, comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le pauvre et le riche, puisent l'eau vive, et ceux qui me servent volontairement et de cœur recevront grâce sur grâce.

Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son cœur toujours à la gêne, toujours à l'étroit, ne trouvera que des angoisses.

Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa vertu; mais rendez tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.

C'est moi qui vous ai tout donné, et je veux que vous vous donniez à moi tout entier: j'exige avec une extrême rigueur les actions de grâces qui me sont dues.

3. Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire.

Là où pénètre la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus de place pour l'amour-propre, ni pour l'envie qui torture le cœur.

Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'âme.

Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous n'espérerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul, à qui, en tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la bénédiction.

RÉFLEXION.

Tout bien découle de Dieu, qui est le bien suprême, et tout ce qu'il fait est bon210, parce qu'il le tire de lui. Il n'y a dans le monde d'autre mal que le péché; car la peine du péché n'est pas un mal, puisque, supportée patiemment, elle l'expie, et que toujours elle rétablit l'ordre que le péché avait troublé. Ainsi nous tenons de Dieu la vie, l'intelligence, l'amour, qui doit remonter perpétuellement vers sa source, et de nous-mêmes nous ne pouvons rien, pas même dire: Mon Père211! car nous ne savons pas prier, et c'est l'esprit qui demande en nous avec des gémissements ineffables212. L'unique chose qui nous appartienne, c'est le péché; il est le fruit de notre volonté libre, et son salaire est la mort213. Élevons-nous tant que nous voudrons dans notre pensée, voilà ce que nous sommes; nous n'avons rien de plus que ce que Dieu nous donne dans sa bonté et sa miséricorde toute gratuite. Donc à nous le mépris, la confusion, la honte, en nous trouvant si misérables; et à Dieu la bénédiction, l'honneur, la gloire, la puissance214, comme les saints le chantent dans le Ciel, au pied du trône de l'Agneau.

[210] Genes., I, 4 et seq.

[211] Rom., VIII, 15.

[212] Ibid., 26.

[213] Rom., VI, 23.

[214] Apoc., V, 13.

CHAPITRE X.
Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.

1. Le F. Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je dirai à mon Dieu, mon Seigneur et mon roi, assis dans les hauteurs des cieux:

Ô quelle abondance de douceurs vous avez réservée pour ceux qui vous craignent215! Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux qui vous servent de tout leur cœur?

[215] Ps. XXX, 20.

Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui vous aiment, quand leur âme vous contemple.

Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre amour: je n'étais pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de vous, vous m'avez ramené pour vous servir, et vous m'avez commandé de vous aimer.

2. Ô source d'amour éternel, que dirai-je de vous?

Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de moi, lorsque déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort?

Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance; et vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour, bien au-delà de tout ce qu'il pouvait mériter.

Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n'est pas donné à tous de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse.

Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes les créatures?

Cela doit me sembler peu de chose: mais ce qui me paraît grand et merveilleux, c'est que vous daigniez agréer le service d'une créature si pauvre et si misérable, et l'admettre parmi les serviteurs que vous aimez.

3. Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer à votre service, est à vous.

Et néanmoins prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que moi-même je ne vous sers.

Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous leur avez commandé.

C'est peu encore: vous avez préparé pour l'homme le ministère même des Anges.

Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous avez promis de vous donner à lui.

4. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir tous les jours de ma vie! si je pouvais même un seul jour vous servir dignement!

Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement, digne de tout honneur et d'une louange éternelle.

Vous êtes vraiment mon Seigneur, et je suis votre pauvre serviteur, qui dois vous servir de toutes mes forces, et ne me lasser jamais de vous louer.

Je le veux ainsi, je le désire ainsi: daignez suppléer vous-même à tout ce qui me manque.

5. C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir et de mépriser tout à cause de vous.

Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent volontairement sous votre joug très-saint.

Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit saint, ceux qui, pour votre amour, auront rejeté tous les plaisirs des sens.

Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui, pour la gloire de votre nom, seront entrés dans la voie étroite, et auront renoncé à toutes les sollicitudes du monde.

6. Ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve la vraie liberté et la sainteté!

Ô saint assujettissement de la vie religieuse, qui rend l'homme agréable à Dieu, égal aux Anges, terrible aux démons, respectable à tous les fidèles!

Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle!

RÉFLEXION.

Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien comprendre à la félicité des enfants de Dieu. Quelquefois il les plaint, comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de mépris; quelquefois il les contemple avec une sorte d'étonnement stupide. Il n'a nulle idée de ce qui se passe dans l'âme unie à son Créateur, nulle idée des consolations et du calme délicieux dont elle jouit. Saint Paul s'écriant: Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations216, lui est un mystère inexpliquable; jamais il ne concevra cette joie pure, qui est justice et paix dans le Saint-Esprit217. Quel est donc le partage du serviteur du monde? un immense ennui parsemé de quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne l'abandonne pas entièrement, le remords. Creusez dans son cœur, vous n'y trouverez que cela. Le remords est sa justice et l'ennui sa paix. Âmes chrétiennes, âmes détachées, qui avez renoncé au monde et à tout ce qui est du monde, plaignez à votre tour les infortunés chargés encore de ses pesantes chaînes; mais plaignez-les en vous humiliant aux pieds de celui qui vous a délivrés, et dont la grâce, qui ne vous était pas due, vous met en possession des seuls biens véritables. Gardez avec soin ce bon trésor que vous a confié le Père des lumières, de qui découle tout don parfait218, et demandez-lui avec amour qu'après avoir commencé votre joie sur la terre, il la consomme un jour dans les cieux.

[216] II. Cor., VII, 4.

[217] Rom., XIV, 17.

[218] Jacob., I, 17.

CHAPITRE XI.
Qu'il faut examiner et modérer les désirs du cœur.

1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que vous ne savez pas encore assez.

2. Le F. Eh quoi, Seigneur?

3. J.-C. Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me plaît.

Souvent vos désirs s'enflamment, et vous emportent impétueusement: mais considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intérêt propre.

Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au fond de votre cœur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.

4. Prenez donc garde à ne vous pas trop attacher à des désirs sur lesquels vous ne m'avez point consulté, de peur qu'ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous éprouviez du dégoût pour ce qui vous avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.

Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.

Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre esprit; ou qu'en les suivant indiscrètement, vous ne causiez du scandale aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l'abattement.

5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et résister aux convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde à ce que veut la chair, et à ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout à la soumettre à l'esprit malgré elle.

Il faut la châtier et l'asservir, jusqu'à ce que, prête à tout, elle ait appris à se contenter de peu, à aimer les choses les plus simples, et à ne jamais se plaindre de rien.

RÉFLEXION.

Nous avons un grand combat à soutenir: contre notre esprit, qui nous égare, séduit par de fausses lueurs et par une funeste curiosité; contre nos désirs, qui nous troublent; contre nos sens, dont les convoitises souillent l'âme et la courbent vers la terre. Lamentable condition de l'homme déchu! Mais Dieu ne l'a point abandonné: il peut vaincre s'il veut. La foi réprime l'inquiétude maladive de l'esprit, et le fixe dans la vérité. Une entière soumission à la volonté divine produit la paix du cœur, en étouffant les vains désirs et ceux même qui trompent la piété par une apparence de bien. Enfin nous triomphons des sens par la prière, l'humilité, la pénitence, en châtiant le corps rebelle, et le réduisant en servitude219. C'est dans cette guerre de chaque moment que le chrétien se perfectionne, et c'est en combattant avec fidélité qu'il peut dire comme l'Apôtre: Je ne pense point être encore arrivé où j'aspire; mais oubliant ce qui est en arrière, et m'étendant à ce qui est devant, je cours au terme de la carrière pour saisir le prix que Dieu nous a destiné, la félicité céleste à laquelle il nous a appelés par Jésus-Christ220.

[219] I. Cor., IX, 27.

[220] Philipp., III, 13, 14.

CHAPITRE XII.
Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions.

1. Le F. Seigneur, mon Dieu, je vois combien la patience m'est nécessaire; car cette vie est pleine de contradictions.

Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je fasse pour avoir la paix.

2. J.-C. Il en est ainsi, mon fils; mais je ne veux pas que vous cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni tentations à vaincre ni contrariétés à souffrir.

Croyez, au contraire, avoir trouvé la paix, lorsque vous serez exercé par beaucoup de tribulations, et éprouvé par beaucoup de traverses.

Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment supporterez-vous le feu du purgatoire?

Afin donc d'éviter des supplices éternels, efforcez-vous d'endurer pour Dieu, avec patience, les maux présents.

Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de choses à souffrir? C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent environnés de plus de délices.

3. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent toutes leurs volontés; et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.

Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent: combien cela durera-t-il?

Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il ne restera pas même un souvenir de leurs joies passées.

Et, durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans ennui et sans crainte.

Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent dans le désordre.

4. Ô que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels, honteux!

Et cependant ces malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent point; mais, semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme à la mort, pour quelques jouissances misérables dans une vie qui va finir.

Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre cœur demande221.

[221] Eccli., XVIII, 30; Ps. XXXVI, 4.

Si vous voulez goûter une véritable joie, et des consolations abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations.

Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes.

Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d'un travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre âme.

RÉFLEXION.

Toute chair a péché, toute chair doit souffrir: c'est la loi présente de l'humanité; loi de justice, car Dieu ne serait pas Dieu si le désordre restait impuni; loi d'amour, car la souffrance, acceptée et unie aux souffrances du Sauveur, guérit l'âme et la rétablit dans l'état primitif d'innocence. De quoi donc vous plaignez-vous quand cette loi divine s'accomplit à votre égard? Est-ce de ce que la miséricorde prend soin de vous regénérer? Est-ce d'être semblable à Jésus-Christ, qui a voulu, qui a , selon les paroles de l'Évangéliste, souffrir pour vous racheter: Et il commença à leur enseigner comment il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup de douleurs, qu'il fût réprouvé par les anciens, les souverains pontifes et les scribes, et mis à mort222? Voilà la grande expiation; mais, pour qu'elle nous soit appliquée, il est nécessaire que nous nous la rendions propre, en y joignant la nôtre. Le mystère du salut se consomme en chacun de nous sur la Croix; et la Croix est l'unique félicité de la terre, car il n'y en a point d'autre que la parfaite soumission à l'ordre, d'où naît le calme de la conscience et la paix du cœur. Le monde vous éblouit par ses joies apparentes, mais pensez-vous donc que ses sectateurs, même les plus favorisés, n'aient rien à souffrir? Tourmentés de leurs convoitises, qui s'accroissent avec la jouissance, en vîtes-vous jamais un seul content? De nouveaux désirs les dévorent sans cesse. Et n'ont-ils pas, d'ailleurs, autant que les autres, et plus que les autres, à supporter les maux de la vie, les soucis, les peines, les inquiétudes, et la foule innombrable des maladies, filles des vices et des troubles secrets de l'âme? Après arrive la fin; la justice inexorable exige sa dette; ce riche de la terre est jeté nu dans la prison: en vérité, je vous le dis, il n'en sortira pas qu'il n'ait payé jusqu'à la dernière obole223. Réjouissez-vous donc, vous que le Seigneur purifie, délivre dès ici-bas: accomplissez avec amour le sacrifice de justice. Plusieurs disent: Qui nous montrera les biens? Seigneur, la lumière de votre face a été marquée sur nous: vous avez donné la paix à mon cœur. C'est pourquoi je m'endormirai dans la paix, et je reposerai, parce que vous m'avez, ô mon Dieu, affermi dans l'espérance224.

[222] Marc., VIII, 31.

[223] Matth., V, 25, 26.

[224] Ps. IV, 6, 7, 9, 10.

CHAPITRE XIII.
Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de Jésus-Christ.

1. J.-C. Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l'obéissance, se soustrait à la grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose, perd ce qui est à tous.

Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon cœur à son supérieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte.

Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs, si vous désirez dompter votre chair.

Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu, quand l'homme n'a pas la guerre au dedans de soi.

L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même.

Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement, si vous voulez triompher de la chair et du sang.

L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des autres.

2. Est-ce donc cependant un si grand effort, que toi, poussière et néant, tu te soumettes à l'homme à cause de Dieu; lorsque moi, le Tout-Puissant, moi, le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis soumis humblement à l'homme à cause de toi.

Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous, afin que mon humilité t'apprît à vaincre ton orgueil.

Poussière, apprends à obéir: apprends à t'humilier, terre et limon, à t'abaisser sous les pieds de tout le monde.

Apprends à briser ta volonté, et à ne refuser aucune dépendance.

3. Enflamme-toi de zèle contre toi-même, et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit, et mets-toi si bas, que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la boue des places publiques.

Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre? Pécheur couvert d'ignominie, qu'as-tu à répondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l'enfer?

Mais ma bonté t'a épargné, parce que ton âme a été précieuse devant moi: je ne t'ai point délaissé, afin que tu connusses mon amour, et que mes bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton cœur; afin que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à t'humilier, et à souffrir les mépris avec patience.

RÉFLEXION.

Il n'existe qu'une volonté qui ait le droit essentiel et absolu d'être obéie, la volonté de l'Être éternel qui a tout créé et qui conserve tout; et de là l'admirable prière du prophète-roi: Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu225. Cette volonté souveraine a des ministres pour rappeler ses ordonnances et en maintenir l'exécution dans la famille, dans l'État, dans l'Église; et l'obéissance leur est due, parce qu'ils représentent Dieu chacun dans son ordre, selon les degrés d'une sublime hiérarchie, qui remonte du père au roi, du roi au pontife, du pontife à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à celui qui l'a envoyé, et de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom226, c'est-à-dire son autorité. Ainsi le devoir n'est autre chose que le commandement divin, et la vertu n'est que l'obéissance à ce commandement. Tout péché, au contraire, n'est, comme le premier, qu'une désobéissance, une révolte; et l'homme est conçu dans la révolte, puisqu'il est conçu dans le péché227; d'où cette belle et profonde expression du Psalmiste: Le pécheur est rebelle dès le sein de sa mère, et livré au mal dans ses entrailles228. Aussi le sacrifice qui a expié le péché et réparé la nature humaine, consista-t-il essentiellement, suivant la doctrine du grand Apôtre, dans une obéissance infinie. Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix229. Et nous, misérables créatures, rachetées par cette prodigieuse obéissance, nous refuserions d'obéir! Nous opposerions notre volonté à la volonté du Tout-Puissant, par cet épouvantable orgueil qui a créé l'enfer, où, dans les ténèbres, dans le supplice, dans la rage et le désespoir, dans l'ignominie de l'esclavage le plus abject et le plus hideux, l'ange prévaricateur et ses complices répéteront éternellement: Je n'obéirai point, non serviam230! Ô Dieu, préservez-moi d'un orgueil aussi insensé, aussi criminel! Que votre grâce m'apprenne à me soumettre et à vous, et à tous ceux que vous avez préposés sur moi! Je suis étranger sur la terre; ne me cachez point vos commandements. Mon âme, à toute heure, en rappelle le désir231. Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu!