Citons encore le livre de Fortunatus, publié à Augsbourg en 1530. Fortunatus, égaré dans un bois, a reçu de dame Fortuna une bourse qui ne se vide jamais, et il a enlevé par ruse au sultan d'Alexandrie un chapeau qui transporte où l'on veut. En mourant, il laisse à ses deux fils, Ampedo et Andalosia, ces objets merveilleux. Andalosia se met à voyager avec la bourse, et se la laisse dérober par Agrippine, fille du roi d'Angleterre, dont il s'est épris. Il retourne dans son pays, prend à son frère le chapeau, et, s'étant introduit dans le palais du roi d'Angleterre, il enlève la princesse et la transporte par le moyen du chapeau dans une solitude d'Hibernie. Là se trouvent des arbres chargés de belles pommes. La princesse en désirant manger, Andalosia lui remet les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre. Cependant Agrippine dit en soupirant: «Ah! si j'étais seulement dans mon palais!» Et aussitôt, par la vertu du chapeau, elle s'y trouve. Andalosia, bien désolé, erre dans ce désert, et, pressé par la faim, il mange deux des pommes qu'il a cueillies: aussitôt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend ses plaintes, et lui indique d'autres pommes qui le débarrassent de ses cornes. Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arrivé à Londres, il vend des premières pommes à la princesse et se présente ensuite comme médecin pour lui enlever les cornes qui lui ont poussé. Il trouve l'occasion de reprendre ses objets merveilleux; puis il transporte la princesse dans un couvent, où il la laisse.

La littérature du moyen âge nous offre un récit analogue. Dans les Gesta Romanorum (ch. CV de la traduction du XVIe siècle intitulée le Violier des histoires romaines), on voit un prince, nommé Jonathas, qui a reçu en legs du roi son père trois précieux joyaux: «un anneau d'or, un fermail ou monile, semblablement un drap précieux.» «L'anneau avait telle grâce que qui en son doigt le portait, il était de tous aimé, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait. Le fermail faisait à celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que son cœur pouvait souhaiter. Et le drap précieux était de telle et semblable complection, qui rendait celui qui dessus se séait au lieu où il voulait être tout soudainement.» Jonathas, qui est tombé dans les pièges d'une «jeune pucelle moult belle», se laisse successivement dérober par elle ses trois objets merveilleux, et finalement il se trouve seul, abandonné dans un désert, où il s'était fait transporter ainsi que la traîtresse. Comme il a faim, il mange du fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son chemin, «et fut ledit Jonathas fait, par la commenstion dudit fruit, adoncques ladre.» Plus loin, il mange du fruit d'un autre arbre, et sa lèpre disparaît. Il arrive dans un pays où il guérit un lépreux et acquiert la réputation de grand médecin. De retour dans sa ville natale, il est appelé auprès de «son amoureuse» malade, qui ne le reconnaît pas. Il lui dit: «Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne santé, il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés qu'avez commis, et que vous rendiez tout de l'autrui, s'il est ainsi que aucune chose vous en ayez; tout autrement jamais ne serez guérie.»[174] Elle raconte alors comment elle a volé Jonathas, et dit au prétendu médecin où sont les trois joyaux. Quand Jonathas est rentré en possession de son bien, il donne à la fille du fruit qui rend lépreux et s'en retourne chez lui.

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En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani, que M. Garcin de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale et publié dans la Revue orientale et américaine (année 1865, p. 149): Un roi, à qui vient l'idée de voyager, confie son royaume à son premier ministre: si, dans un an, il n'est pas revenu, celui-ci doit remettre le gouvernement au second ministre et aller à la recherche de son maître. Le roi, s'étant mis en route, rencontre bientôt quatre voleurs qui, après s'être emparés de quatre objets de grand prix, se disputent pour savoir à qui d'entre eux chacun de ces objets doit appartenir. Le premier de ces objets est une épée qui a la propriété de trancher la tête à un ou plusieurs ennemis, à une grande distance; le second, une tasse de porcelaine de Chine, qui se remplit, au commandement, des mets les plus exquis; le troisième, un tapis qui fournit tout l'argent qu'on peut souhaiter; enfin le quatrième, un trône qui vous transporte partout où vous désirez aller. Le roi, pris pour arbitre, conçoit le dessein d'enlever ces objets aux voleurs. Il les engage à plonger dans un étang voisin, en leur disant que l'objet le plus précieux appartiendra à celui d'entre eux qui restera le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la proposition. Mais à peine ont-ils la tête dans l'eau que le roi prend l'épée, la tasse et le tapis, monte sur le trône et se souhaite dans une ville lointaine, où il est aussitôt transporté[175]. Là, il s'éprend d'une célèbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis magique. La courtisane, étonnée de cette prodigalité, ordonne à une suivante d'épier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle fait si bien que le prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors elle le presse d'aller voir le roi du pays pour faire avec lui une partie de chasse. Dès qu'il est parti, elle place les quatre objets en lieu sûr, puis elle met le feu à sa maison. Le prince aperçoit de loin la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux épars et se roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les objets merveilleux. Elle répond qu'elle l'ignore. Bientôt le prince a dépensé tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait mettre à la porte. Il est tellement fasciné qu'il ne peut quitter le seuil de la maison de cette femme.—Cependant, une année s'étant écoulée, le grand vizir se met en route. Il arrive auprès d'un puits dont l'eau noire bouillonne avec bruit: un chacal s'étant approché pour boire, quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tête, et il est métamorphosé en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau merveilleuse, et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince, lui donne de l'or et lui dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant, lui vizir, comme son serviteur. Au moment de l'ablution, le vizir jette sur la tête de la courtisane un peu de l'eau merveilleuse, et aussitôt elle est changée en singe. Ses femmes supplient le vizir de lui rendre sa première forme. Il répond qu'il lui faut pour cela une tasse chinoise, une épée, un trône et un tapis. On lui apporte les objets du prince. Alors lui et son maître mettent le tapis, l'épée et la tasse sur le trône, s'y placent eux-mêmes, et, en une heure, ils sont de retour dans leur pays.

Dans ce conte hindoustani, on a pu remarquer comme un trait particulier la métamorphose en animal. Ce trait, nous le retrouvons dans un conte romain de la collection Busk (p. 146): Un jeune homme, qui a mangé le cœur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tête une boîte de sequins[176]. En voyageant, il arrive dans une ville où il demande l'hospitalité dans une maison où habitent une femme et sa fille. La jeune fille, qui est très belle, lui a bientôt fait raconter son histoire et révéler le secret de sa richesse. Elle lui donne alors, au souper, du vin où elle a mis de l'émétique, et, quand il a rejeté le cœur de l'oiseau, elle s'en empare et met le jeune homme à la porte. Des fées, prenant pitié de son chagrin, lui donnent successivement divers objets merveilleux, qu'il se laisse dérober par la jeune fille. En dernier lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne où un anneau magique, qu'elle lui vole encore, les a transportés tous les deux. Le jeune homme, mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui croît sur cette montagne. Aussitôt il est changé en âne. Au pied de la montagne, il trouve une autre herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il prend de l'une et de l'autre herbe et va crier sa «belle salade» sous les fenêtres de la jeune fille. Celle-ci en achète, en mange, et la voilà changée en ânesse. Quand elle a restitué les objets merveilleux, le jeune homme, par le moyen de son autre herbe, lui rend sa première forme.

Ce conte italien, dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 14), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91) et des contes allemands (Prœhle, II, no 18; Grimm, no 122), présente de grands rapports avec un conte kalmouk de la collection du Siddhi-Kür, laquelle est, nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte kalmouk (2e récit), deux jeunes gens, un fils de khan et son ami, doivent être livrés en proie à deux grenouilles monstrueuses, sortes de dragons, qui exigent chaque année une victime. Ils surprennent une conversation des deux grenouilles qui, sans le vouloir, leur révèlent la manière de les tuer et leur apprennent que ceux qui les auront mangées cracheront (sic) à volonté de l'or et des pierres précieuses. Ils tuent les deux grenouilles et les mangent[177]. Ensuite ils se mettent en route, et, arrivés au pied d'une montagne, ils se logent chez deux femmes, la mère et la fille, qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux femmes, une fois instruites des dons merveilleux de ces deux étrangers, les enivrent, se fournissent d'or et de pierres précieuses à leurs dépens, puis les mettent à la porte. Plus loin ils rencontrent des enfants qui se disputent un bonnet qui rend invisible. Le fils du khan leur dit que le bonnet appartiendra à celui qui arrivera le plus vite à un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare du bonnet. Il se met de la même façon en possession d'une paire de bottes qui transportent où l'on veut et que se disputaient des démons. Après diverses aventures, l'ami du prince, se trouvant près d'un temple, regarde à travers une fente de la porte; il voit un gardien du temple, qui, après avoir déployé une feuille de papier et s'être roulé dessus, est transformé en âne, et qui ensuite, se roulant une seconde fois sur ce papier, reprend sa première forme. Le jeune homme s'introduit dans le temple, emporte le rouleau de papier et se rend chez les marchandes d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant d'or, c'est qu'il s'est roulé sur le papier. Elles lui demandent la permission de le faire aussi, et aussitôt elles sont changées en ânesses. Après trois ans de châtiment, il leur fait reprendre leur forme naturelle.

Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey (no 9), offre de curieuses ressemblances à la fois avec le conte italien de Rome que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et leurs analogues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le thème, ici quelque peu altéré, de l'oiseau merveilleux. Le jeune garçon, après avoir mangé le gésier de l'oiseau, arrive chez une princesse qui a promis sa main à celui qui la vaincrait à la lutte: celui qui ne la vaincra pas aura la tête tranchée. Il se présente comme prétendant. La victoire étant restée indécise, on donne, le soir, au jeune homme un narcotique; puis les médecins l'examinent et retirent de son estomac le gésier de l'oiseau. Le jeune homme, en se réveillant, sent sa force disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes qui se disputent au sujet du partage de trois objets: tapis qui transporte où l'on se souhaite; écuelle qui se remplit à volonté d'un certain ragoût; meule à bras, d'où tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre les trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui la rapportera prendra la meule. Aussitôt il se souhaite sur la montagne de Kâf (au bout du monde), puis chez la princesse. Il propose à celle-ci de lutter. Quand ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique, il se fait transporter par le tapis avec la princesse sur la montagne de Kâf. La princesse lui promet, s'il veut la ramener chez son père, de l'épouser et de lui rendre le gésier enchanté. Le jeune homme lui montre ses deux autres objets merveilleux. Alors elle lui propose de faire avec elle une promenade. A peine a-t-il mis les pieds hors du tapis, qu'elle se souhaite chez son père.—Le jeune homme s'en va pleurant. Après avoir marché toute une journée, il voit deux dattiers, l'un à dattes jaunes, l'autre à dattes rouges. Il mange une datte jaune: aussitôt il lui pousse une corne. Il mange une datte rouge: la corne disparaît. Il remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend à la ville de la princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en fait acheter, en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les médecins ne peuvent rien faire. Le roi promet sa fille à celui qui la guérira. Le jeune homme donne une datte rouge à la princesse: une corne tombe; chaque jour, il en fait tomber une. Finalement, il épouse la princesse et rentre ainsi en possession des objets merveilleux.

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En examinant de près les contes que nous avons étudiés, on remarquera qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent de la manière la plus symétrique.

Dans le premier type, le héros se laisse dérober par une femme divers objets magiques; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement l'expérience sur lui-même.—Dans le second type, le cœur d'un oiseau merveilleux, ayant une propriété analogue à celle d'un des objets magiques du premier type, est également dérobé au héros par une femme, et le héros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe, qui métamorphose en animal et dont il a appris à ses dépens la vertu.

Ces deux types si voisins se combinent parfois, ainsi qu'on l'a vu; mais, au fond, ils sont distincts, et,—chose importante à constater,—l'un et l'autre existent en Orient. Le conte hindoustani se rattache au premier type, pour sa première partie; au second, pour la dernière. Le conte kalmouk, assez altéré, est tout entier du second type. Enfin, le conte arabe d'Egypte est du premier pour tout le corps du récit, qui pourrait former un conte complet à lui seul; quant à l'introduction, elle est du second type, profondément modifié pour que le gésier de l'oiseau merveilleux,—qui, comme le cœur dans la forme ordinaire, devrait donner de l'or,—ne fasse pas double emploi avec le troisième des objets magiques, la meule d'où tombe de l'argent.

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Dans les remarques de notre no 42, les trois Frères, nous aurons encore divers rapprochements à faire avec des contes orientaux au sujet des objets merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans sa variante.

XII
LE PRINCE & SON CHEVAL

Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: «Mon fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.—Non, mon père,» répondit le prince. Dès que son père eut le dos tourné, il courut droit à la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt; aussitôt son doigt fut tout doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.

Le soir même, le roi revint. «Eh bien! mon fils, avez-vous été dans la chambre?—Non, mon père.—Qu'avez-vous donc au doigt?—Rien, mon père.—Mon fils, vous avez quelque chose.—C'est que je me suis coupé le doigt en taillant la soupe à nos domestiques.—Montrez-moi votre doigt.» Il fallut bien obéir. «A qui me fierai-je,» dit le roi, «si je ne puis me fier à mon fils?» Puis il lui dit: «Je vais repartir en voyage pour quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.—Non, mon père; soyez tranquille.»

A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine d'or; il y plongea ses habits et sa tête; aussitôt ses habits furent tout dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où il y avait deux chevaux, Moreau et Bayard. «Moreau,» dit le prince, «combien fais-tu de lieues d'un pas?—Dix-huit.—Et toi, Bayard?—Moi, je n'en fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de me prendre.» Le prince monta sur Bayard et partit en toute hâte.

Le soir même, le roi revint au château. Ne voyant pas son fils, il courut à l'écurie. «Où est Bayard?» dit-il à Moreau.—«Il est parti avec votre fils.» Le roi prit Moreau et se mit à la poursuite du prince.

Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: «Ah! prince, nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une éponge; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où tomba l'éponge, il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la forêt avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une étrille; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta l'étrille, et aussitôt il se trouva une grande rivière entre eux et le roi. Le roi passa la rivière avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta la pierre, et il se dressa derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent à moitié de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.

Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de quitter son maître et retournait au pays. «Mon ami,» lui dit-il, «veux-tu échanger tes habits contre les miens?—Oh!» répondit le jeune garçon, «vous voulez vous moquer de moi.» Il lui donna pourtant ses habits; le prince les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi équipé, il se rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait besoin d'un marmiton: on lui répondit que oui. Comme il gardait toujours la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le monde au château le nommait le Petit Teigneux.

Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file se présenter devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs pommes d'or, l'une à un bossu, l'autre à un tortu. Le Petit Teigneux s'était glissé au milieu des seigneurs; ce fut à lui que la plus jeune des princesses jeta sa pomme: elle l'avait vu démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles: «Un tortu, un bossu, un teigneux,» s'écria-t-il, «voilà de beaux gendres!»

Quelque temps après, il tomba malade. Pour le guérir, il fallait trois pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en route pour les aller chercher. Le prince dit à sa femme: «Va demander à ton père si je puis aussi me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.—Bonjour, madame la Teigneuse.—Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne.—A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton père?—Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir revenir. Le prince monta donc sur le vieux cheval et se rendit au bois où il avait laissé Bayard. Il trouva auprès de Bayard les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie; il les prit et remonta sur le cheval à trois jambes. En passant près d'une auberge, il y aperçut ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'êtes pas allés chercher l'eau de la reine d'Hongrie?—Oh!» répondirent-ils, «à quoi bon? Est-ce que tu l'aurais trouvée?—Oui.—Veux-tu nous vendre les trois pots?—Vous les aurez, si vous voulez que je vous donne cent coups d'alène dans le derrière.—Bien volontiers.»

Le tortu et le bossu allèrent porter au roi les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie. «Vous n'avez pas vu le Teigneux?» leur demanda le roi.—«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Quelque temps après, il y eut une guerre. Le prince dit à sa femme: «Va demander à ton père si je puis me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.—Bonjour, madame la Teigneuse.—Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne.—A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton père?—Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval à trois jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard et s'en fut combattre les ennemis. Il remporta la victoire. Or, c'était contre le roi son père qu'il avait livré bataille.

Le tortu et le bossu, qui avaient regardé de loin le combat, retournèrent auprès du roi et lui dirent: «Ah! sire, si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la bataille!—Hélas!» dit le roi, «si j'avais encore ma plus jeune fille, je la lui donnerais bien volontiers!... Mais avez-vous vu le Teigneux?—Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme demander pour lui au roi la permission de se mettre en campagne. Puis, s'étant rendu au bois sur le cheval à trois jambes, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard, et partit pour la guerre, encore plus beau que la première fois. Il gagna la bataille, et le tortu et le bossu, qui regardaient de loin, disaient: «Ah! le bel homme! le vaillant homme!—Ah! sire,» dirent-ils au roi, «si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la bataille!—Hélas!» dit le roi, «que n'ai-je encore ma plus jeune fille! je la lui donnerais bien volontiers... Mais avez-vous vu le Teigneux?—Non vraiment, sire. En voilà un beau que votre Teigneux!»

Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour achever la guérison du roi. Le prince fit demander au roi la permission de se mettre en campagne, et s'en alla au bois sur le cheval à trois jambes. Il trouva les deux pots près de Bayard; il les prit, puis il repartit. En passant devant une auberge, il y vit ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'allez pas chercher l'eau de la reine d'Hongrie?—Non,» répondirent-ils; «à quoi bon? En aurais-tu par hasard?—Oui, j'en rapporte deux pots.—Veux-tu nous les vendre?—Je veux bien vous les céder, si vous me donnez vos pommes d'or.—Qu'à cela ne tienne! les voilà.»

Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frères allèrent porter au roi l'eau de la reine d'Hongrie. «Avez-vous vu le Teigneux?» leur demanda le roi.—«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Bientôt après, le roi eut de nouveau à soutenir une guerre. Le prince se rendit au bois, comme les fois précédentes, sur le cheval à trois jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, avec lesquels il avait encore meilleur air qu'auparavant, monta sur Bayard et partit. Il gagna encore la bataille. Comme il s'en retournait au galop, le roi, qui cette fois assistait au combat, lui cassa sa lance dans la cuisse afin de pouvoir le reconnaître plus tard.

De retour dans le bois, Bayard dit à son maître: «Prince, je suis prince aussi bien que vous: je devais rendre cinq services à un prince. Voulez-vous partir avec moi? Mais maintenant où est mon royaume, où est tout ce que je possédais?» Le prince le laissa partir seul, et revint au château sur le cheval à trois jambes.

Le roi fit publier partout que celui qui avait gagné la bataille recevrait une grande récompense. Beaucoup de gens se présentèrent au château après s'être cassé une lance dans la cuisse; mais on n'avait pas de peine à reconnaître que ce n'était pas la lance du roi.

Cependant le prince était arrivé chez lui, et sa femme avait envoyé chercher un médecin pour retirer la lance. Le roi vit entrer le médecin; comme celui-ci restait longtemps, il entra lui-même et reconnut sa lance; il ne savait comment expliquer la chose. Le prince lui dit: «C'est moi qui ai tout fait. La première fois, j'ai trouvé les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie près de mon cheval; je les ai cédés à mes beaux-frères moyennant cent coups d'alène que je leur ai donnés dans le derrière. La seconde fois, ils m'ont donné leurs pommes d'or pour avoir les deux autres pots.»

Le roi fit alors venir le tortu et le bossu: «Eh bien!» leur dit-il, «où sont vos pommes d'or?—Nous ne les avons plus.» On leur donna à chacun un coup de pied et on les mit à la porte. On fit la paix avec le père du prince, et tout le monde fut heureux.

REMARQUES

C'est principalement par leur introduction que diffèrent entre eux les contes de cette famille. On peut, sous ce rapport, les classer en plusieurs groupes. Nous examinerons d'abord les contes dont l'introduction se rapproche le plus de celle du nôtre.

Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 20), un prince, chassé de son royaume, entre au service d'un certain homme. Son maître lui commande de donner de la viande à une jument, du foin à un ours; puis il part en voyage, après avoir défendu au jeune homme d'ouvrir une certaine porte. Le prince, tout au rebours de ses instructions, donne le foin à la jument et la viande à l'ours. Il ouvre la porte de la chambre interdite; il y voit un petit lac, il s'y baigne. Quand il sort, la jument lui dit que ses cheveux sont devenus d'or. Le prince effrayé ne sait que faire. La jument lui dit de prendre un peigne, des ciseaux et un miroir et de s'enfuir avec elle. Quand le maître les poursuit, le peigne, jeté derrière les fugitifs, devient une haute haie; les ciseaux, une épaisse forêt remplie d'épines; le miroir, un grand lac. Le prince couvre ses cheveux d'un bonnet et entre au service d'un roi. (Suit une seconde partie analogue à celle de notre conte.)

Plusieurs contes de cette famille, recueillis dans le Holstein, en Norwège, en Laponie, en Lithuanie, dans le pays basque, en Roumanie, font également entrer le héros au service d'un personnage mystérieux (un diable, dans le conte basque, un géant, dans le conte lapon), ou de trois fées (dans le conte roumain).—Le conte norwégien (Asbjœrnsen, t. I, p. 86), le conte lapon (no 6 des contes lapons, publiés en 1870 dans la revue Germania) et le conte roumain (Roumanian Fairy Tales, p. 27) ont le détail de la chambre défendue. Le héros du conte norwégien plonge le doigt dans un grand chaudron de cuivre qui bout tout seul, et son doigt devient tout doré; il l'enveloppe d'un linge, comme le héros du conte lorrain. Plus tard, le cheval qu'il trouve dans une des chambres où il ne doit point pénétrer, et auquel il donne à manger, lui dit de se baigner dans le chaudron, et il en sort bien plus beau et plus fort qu'auparavant. (Il n'est point parlé de cheveux dorés.)—Dans le conte lapon, le géant défend à son valet d'aller dans l'écurie; le jeune homme y va, et il y trouve un cheval qui lui donne des conseils.—Dans le conte roumain, la chambre défendue contient un bassin où, tous les cent ans, coule une eau qui rend tout d'or les cheveux du premier qui s'y baigne. Sur le conseil de son cheval ailé, don d'un ermite son père adoptif, le jeune homme se baigne dans le bassin, prend dans une armoire un paquet de vêtements et s'enfuit à toute bride.—Dans le conte lithuanien (Leskien, no 9) et dans le conte basque (Webster, p. 111), il n'y a point de chambre défendue: c'est pendant que le jeune homme est dans l'écurie que le cheval l'engage à s'enfuir avec lui. Dans le conte lithuanien, le cheval lui dit de s'oindre auparavant les cheveux d'un certain onguent, et les cheveux du jeune homme deviennent de diamant. Dans le conte basque, le cheval les lui fait devenir tout brillants.—Dans le conte du Holstein (Müllenhoff, p. 420), ce détail manque.

Tous ces contes, excepté le conte roumain, ont l'épisode de la poursuite et des objets jetés (le conte basque est altéré sur ce dernier point). Dans le conte lapon, par exemple, un morceau de soufre devient une grande eau; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt impraticable[178].

Dans un conte grec d'Epire (Hahn, no 45), cette forme d'introduction est un peu modifiée: Un prince, fuyant la maison paternelle, entre dans un château où il est accueilli par un drakos (sorte d'ogre), qui le traite comme son fils. Ici, outre la chambre défendue, nous retrouvons le curieux épisode des deux animaux, que nous avons rencontré dans le conte du Tyrol italien. En pénétrant dans la chambre, le prince y voit un cheval d'or et un chien d'or: devant le cheval, il y a des os; devant le chien, du foin. Il donne le foin au cheval et les os au chien. Les deux animaux l'assurent de leur reconnaissance[179]. (Vient ensuite la fuite du héros sur le cheval et la poursuite, arrêtée par les trois objets que le héros a emportés, d'après le conseil du cheval. Le reste du conte se rapporte à un autre thème.)

Un autre groupe de contes de cette famille ne diffère de ce premier groupe, pour l'introduction, que par un seul trait: le héros a été promis, avant sa naissance, par son père à un magicien qui l'emporte dans son château. Dans plusieurs de ces contes,—conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 198), conte autrichien (Vernaleken, no 8), contes petits-russiens (Leskien, p. 538, 541), conte portugais du Brésil (no 38),—le père a pris envers le magicien un engagement dont il ne comprend qu'ensuite la portée. Dans les autres,—conte tchèque (Leskien, p. 539), conte italien de Sora (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 253), conte italien des Abruzzes (Finamore, no 17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte albanais déjà mentionné (G. Meyer, no 5),—le jeune homme a été promis au magicien, en connaissance de cause, par son père qui, à ce moment, était sans enfants et qui désirait en avoir. Ainsi, dans le conte tchèque, un roi sans enfants promet à un chevalier noir que, si sa femme met au monde des jumeaux avec une étoile d'or et une étoile d'argent sur le front, il lui en donnera un. Dans le conte de Sora, un homme sans enfants rencontre un magicien qui lui dit qu'il aura un fils, à condition qu'il lui amène l'enfant à cette même place, quand l'enfant aura un an et trois mois.

Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, no 9), appartient à ce groupe, mais il a ceci de particulier que l'homme (le diable, en réalité) qui doit venir prendre l'enfant quand celui-ci aura tel âge, a été son parrain.

Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mêmes éléments d'introduction que dans le premier groupe, étudié tout à l'heure: chambre défendue, cheval qui donne des conseils au héros, chevelure devenue d'or, poursuite avec objets jetés. L'un des deux contes petits-russiens (Leskien, p. 541) donne à l'un de ces épisodes une forme assez curieuse. Le héros entre dans une maison où il lui a été défendu d'aller: là est un cheval à crinière de cuivre, attaché à un pilier de cuivre et enfoncé jusqu'aux genoux dans du cuivre. Ce cheval dit au jeune homme de mettre les pieds là où étaient ses pieds, à lui cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds deviennent de cuivre, et il se sent aussitôt une telle force que, d'un coup de poing, il renverse la muraille qui sépare le cheval de cuivre d'un cheval d'argent et celle qui sépare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval d'argent, les mains du jeune homme deviennent d'argent; chez le cheval d'or, sa tête devient toute dorée. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des lanières, pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds, et de se présenter chez le roi, en répondant à toutes les questions: «Je ne sais pas»[180].

Aux deux groupes de contes indiqués ci-dessus nous pouvons rattacher un conte du Tyrol allemand (Zingerle, no 32) et un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 11). Dans le premier, le héros est au service d'une vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain chaudron, sans jamais regarder dedans, non plus que dans un certain coffret. Au bout de deux ou trois ans, il cède à la curiosité; il soulève le couvercle du chaudron, et, n'y voyant rien, il plonge le doigt dedans: aussitôt son doigt devient doré; il se le bande. La vieille, furieuse, le met à la porte en lui lançant le chaudron: les cheveux du jeune homme en deviennent tout dorés; il se les couvre d'une écorce. Un petit livre magique, trouvé dans le coffret, lui procure plus tard, dans l'épisode de la guerre, un bon cheval, une bonne épée et de riches habits.—Dans l'autre conte, le vieillard que sert le héros est bienveillant, ce qui modifie complètement l'introduction.

En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout différents renferment l'épisode de la poursuite et des objets magiques. On peut mentionner un conte allemand (Grimm, no 79), un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 4), un conte roumain de Transylvanie (revue l'Ausland, année 1856, p. 2121), un conte allemand du même pays (Haltrich, no 37), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Mémoires de l'Académie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un conte grec moderne (Hahn, no 1), un conte italien de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), un conte catalan (Rondallayre, I, p. 46), un conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason, p. 521), un conte finnois (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1862, p. 1228), un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 60), etc.

Divers contes, toujours de la même famille que le nôtre, et qui ont été recueillis en Allemagne, dans la région du Mein (Grimm, no 136), en Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, no 28), dans la Flandre française (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque (Webster, p. 22), ont une introduction toute particulière. Voici, par exemple, celle du conte danois: Un roi a pris un «homme des bois» et l'a fait enfermer dans une cage. En partant pour la guerre, il confie la clef de la cage à la reine, en faisant serment que quiconque laisserait l'homme des bois s'échapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant, le fils du roi, âgé de sept ans, envoie sa boule d'or dans la cage. L'homme des bois lui dit qu'il ne la lui rendra que si l'enfant vient lui-même la chercher, et il lui enseigne le moyen de dérober la clef de la cage à la reine. La porte ouverte, l'homme des bois disparaît en donnant au prince un sifflet: si jamais le prince est en danger, il n'aura qu'à siffler, et l'homme des bois accourra à son secours. Le roi étant de retour, le prince se dénonce lui-même, et le roi le fait conduire dans un endroit sauvage, où il devra sûrement périr. Le prince appelle l'homme des bois, qui le conduit dans son château où il l'instruit dans tous les exercices du corps. Au bout de sept ans, il lui dit de plonger sa tête dans une certaine fontaine, et les cheveux du jeune homme deviennent d'or. L'homme des bois l'envoie alors chercher fortune dans le monde. Le prince entre au service d'un roi comme garçon jardinier; selon la recommandation de l'homme des bois, il couvre ses cheveux d'or d'un bonnet et se fait passer pour teigneux[181].—Dans le conte allemand, c'est par inadvertance que le jeune garçon laisse ses longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que l'«homme sauvage» lui a ordonné de garder. (Comparer le conte flamand.)—Dans le conte tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni cheveux dorés[182].

Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes: un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 6), un conte allemand (Wolf, p. 276), un conte hongrois (Gaal-Stier, no 8) et un conte russe (Naakè, p. 117). L'introduction du conte grec étant la plus complète, nous en donnerons le résumé: Une reine sans enfants reçoit d'un juif une pomme qui doit la rendre mère; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'écurie, où une jument les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la jument un poulain. Le roi étant parti pour la guerre, le juif gagne l'amour de la reine, et obtient d'elle qu'elle cherche à empoisonner le petit prince; mais le poulain met celui-ci en garde. Quand le roi est de retour, la reine, sur le conseil du juif, fait la malade, et, comme les médecins ne peuvent la guérir, le juif se présente et dit qu'il faut mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain (dans une variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son père qu'avant de tuer son fidèle poulain, on lui donne, à lui, la permission de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du château, et il s'enfuit sur le poulain.—Dans le conte russe, entre cette introduction et les aventures du héros chez le roi au service duquel il est entré comme jardinier, se trouvent intercalés les épisodes de la chambre défendue et de la poursuite.

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Nous avons dit que les contes de cette famille diffèrent entre eux surtout par leur introduction. Dans le corps du récit, nous retrouvons partout à peu près les mêmes éléments: le héros déguisé, au service d'un roi; l'amour de la princesse pour lui, après qu'elle s'est aperçue qu'il n'était pas ce qu'il voulait paraître; enfin les exploits du jeune homme, qui amènent la découverte de ce qu'il est véritablement.

Pour ne pas nous étendre démesurément, nous n'examinerons guère que certains des contes où, comme dans le nôtre, le roi au service duquel est le héros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 6), le prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout le monde dort encore, il brûle un crin qu'il a arraché de la queue de son cheval, avant de se séparer de lui; aussitôt le cheval apparaît, et le prince caracole tout resplendissant à travers les jardins du roi. La plus jeune des trois filles du roi le voit de sa fenêtre. Quelque temps après, le roi ordonne à tous les hommes de son royaume de défiler sous les fenêtres du château, afin que chaque princesse se choisisse un mari en jetant à celui qu'elle préfère une pomme d'or. Les deux aînées jettent leur pomme d'or à des seigneurs (le tortu et le bossu du conte lorrain sont une altération du thème primitif); la plus jeune jette la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et, pour le guérir, les médecins déclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie. Les maris de ses deux filles aînées s'offrent à aller chercher de cette eau. La plus jeune princesse va demander à son père pour son mari la permission d'y aller aussi. Le jeune homme prend dans l'écurie un cheval boiteux et se met en route avec ses beaux-frères: ceux-ci le laissent embourbé dans le premier marais qu'ils trouvent. Aussitôt qu'il les a perdus de vue, le prince brûle un crin de son fidèle cheval et s'en va, splendidement équipé, à la source de l'eau de la vie. Il remplit de cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses beaux-frères qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur céder la bouteille d'eau s'ils consentent à se laisser marquer au derrière du sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau ordinaire, de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux: il reste aveugle. Alors la plus jeune princesse dit au roi que son mari a, lui aussi, rapporté de l'eau de la vie. Le roi la repousse d'abord, enfin il veut bien faire l'essai et il recouvre la vue. Le prince fait alors connaître ce qu'il est et révèle le signe de servitude dont ses beaux-frères ont été marqués par lui. Le roi les chasse et fait du prince son héritier.

On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte épirote présente avec le nôtre. Une variante, également d'Epire, s'en rapproche encore davantage sur un point: après l'expédition à la recherche de ce qui doit guérir le roi, se trouve l'épisode de la guerre, dans laquelle le héros défait les ennemis du roi. Après la bataille, le roi bande une blessure du jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brodé. C'est ce mouchoir qui ensuite fait reconnaître à celle-ci le vainqueur.—Le conte roumain ressemble, pour ainsi dire, sur tous les points au premier conte épirote, mais il est plus complet en ce qu'il a l'épisode de la bataille et de la blessure bandée par le roi. Au lieu de l'eau de la vie qu'il faut aller chercher pour rendre la vue au roi, c'est ici du lait de chèvres rouges sauvages. Le héros ne consent à en donner à ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, qu'à condition de les marquer dans le dos d'un signe de servitude.

Dans le conte du Tyrol italien no 20 de la collection Schneller, la plus jeune des trois princesses jette sa boule d'or (dans une variante, sa pomme d'or) au prétendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte grec et le conte roumain. Le roi étant tombé malade, les médecins déclarent qu'il ne peut être guéri que par du sang de dragon (dans la variante, par du lait de tigresse). Le héros, qui s'en est procuré, cède sa fiole à ses beaux-frères en échange de leurs boules d'or, comme dans le conte lorrain.—Même chose, à peu près, dans le conte basque (p. 111 de la collection Webster): le jeune homme demande à ses beaux-frères, en échange de l'eau qui rend la vue et rajeunit, les pommes d'or que les princesses, leurs femmes, leur ont données avant leur départ (il y a, comme on voit, sur ce dernier point, une altération). Dans ce même conte basque se trouve aussi l'épisode de la bataille gagnée.

Dans le conte danois de la collection Grundtvig, où cet épisode figure aussi, l'épisode des beaux-frères a une forme différente: les deux seigneurs, fiancés des aînées des trois princesses, vont à la chasse; comme ils n'ont rien tué, le prétendu teigneux leur cède son gibier, la première fois, pour leurs pommes d'or; le jour d'après, pour une lanière qu'il taille dans leur peau. (Comparer deux contes portugais du Brésil, nos 8 et 38 de la collection Roméro.)—Dans le conte hongrois no 8 de la collection Gaal-Stier, le héros cède successivement à ses beaux-frères, qui vont à la chasse et dont il n'est pas reconnu, trois animaux merveilleux: la première fois, il se fait donner leurs alliances; la seconde, il leur imprime un sceau sur le front; la troisième, il les marque au dos. Ce conte renferme aussi l'épisode de la guerre. (Comparer un passage du conte sicilien no 61 de la collection Gonzenbach, dont toute la première partie se rapporte au thème de notre no 1, Jean de l'Ours: Peppe donne à ses frères les oiseaux qu'il a tués, à la condition qu'il leur imprimera sur l'épaule une tache noire.)

Parmi tous les contes de cette famille, celui qui peut-être se rapproche le plus du nôtre, pour le passage où le roi casse sa lance dans la cuisse du héros, est le conte tyrolien no 32 du premier volume de la collection Zingerle: comme le héros veut s'échapper après avoir gagné la bataille, le roi lui lance son épée, qui l'atteint au talon: la pointe se casse dans la plaie. Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le jeune homme envoie chercher un médecin, qui retire la pointe de l'épée, et le roi la reconnaît à son nom, écrit dessus.

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Au siècle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le conte sicilien cité il y a un instant, la combinaison d'une variante de notre no 1, Jean de l'Ours, avec le conte que nous étudions ici. Nous avons donné, dans les remarques de notre no 1 (p. 15), le résumé de la première partie de ce romance espagnol. En voici la fin (no 1264 de l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): La plus jeune des trois princesses a épousé Juanillo, dans lequel elle a reconnu, malgré son humble déguisement, celui qui l'a délivrée, elle et ses sœurs, et qui ensuite a été trahi par ses propres frères. Le roi est tellement affligé de ce mariage, qu'à force de pleurer il perd la vue. Les médecins disent que le seul remède est une certaine eau qui se trouve dans un pays rempli de bêtes sauvages. Les deux frères de Juanillo, qui se sont donnés pour les libérateurs des princesses et ont épousé les deux aînées, s'offrent à aller chercher de cette eau. Juanillo, qui s'en est procuré, grâce à l'aide d'un des trois chevaux dont il a été parlé dans la première partie du conte, leur cède sa fiole contre deux poires dont le roi leur avait fait présent. Plus tard, il faut, pour une autre maladie du roi, du lait de lionne. Juanillo est, cette fois, aidé par le second des trois chevaux; il donne le lait à ses frères, moyennant qu'ils se laissent couper chacun une oreille. Enfin, le troisième cheval fait gagner à Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet les drapeaux dont il s'est emparé à ses frères, mais après avoir marqué ceux-ci au fer rouge sur l'épaule d'un signe de servitude. Au milieu d'un banquet que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vêtu et révèle la vérité.

L'épisode de la bataille et de la lance cassée se retrouve dans une légende du moyen âge, celle de Robert le Diable (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses péchés, se fait passer pour muet et pour idiot, et vit méprisé de tous à la cour de l'empereur de Rome. Celui-ci a un sénéchal qui a demandé en vain la main de sa fille. Pour se venger de ce refus, le sénéchal vient assiéger la ville avec une armée de Sarrazins. L'empereur marche contre lui. Robert, qu'on a laissé au château, trouve dans le jardin, près d'une fontaine, un cheval blanc avec une armure blanche complète; en même temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours de l'empereur. Il part, remporte la victoire et disparaît pour aller reprendre au château son rôle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille; la dernière fois, l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'éloigner à toute bride, lance une pique pour tuer son cheval, mais il le manque et atteint Robert à la jambe. Celui-ci s'échappe néanmoins, emportant dans sa blessure la pointe de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et panse sa blessure avec de l'herbe et de la mousse. La princesse l'aperçoit de sa fenêtre, comme elle l'a déjà vu précédemment revêtir son armure et monter à cheval; mais, étant muette, elle ne peut rien dire. L'empereur fait publier que celui qui lui présentera la pointe de la pique et lui montrera la blessure faite par lui à l'inconnu, aura sa fille en mariage. Le sénéchal parvient à tromper l'empereur, et déjà il est à l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle, recouvre la parole et dévoile tout. Robert veut continuer à faire l'insensé, mais un ermite, qui a eu une révélation à son sujet, lui dit que sa pénitence est terminée, et Robert épouse la princesse.

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En Orient, les rapprochements à faire sont très nombreux.

Nous avons d'abord à citer un épisode d'un poème des Kirghiz de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 261): Kosy Kœrpœsch, parti à la recherche de Bajan, sa fiancée, arrive auprès d'une «fontaine d'or»; il y trempe sa chevelure, qui devient toute dorée. Une vieille femme, qui lui apprend où est Bajan, lui conseille de se déguiser en teigneux. Il arrive pendant la nuit à la yourte de Bajan et se couche par terre. La jeune fille, s'étant réveillée, voit la yourte tout éclairée. Ce sont les cheveux de Kosy qui sont sortis de dessous sa coiffure et qui brillent. Elle reconnaît que Kosy est là[183].

Mais ce qui se rapproche d'une façon bien plus frappante de l'introduction du conte lorrain et surtout des contes européens du second groupe, c'est un conte qui a été recueilli dans l'île de Zanzibar, chez les Swahili, population issue d'un mélange de nègres et d'Arabes (E. Steere, p. 381): Un sultan n'a point d'enfants. Un jour, il se présente devant lui un démon sous forme humaine, qui lui offre de lui en faire avoir, à condition que, sur deux, le sultan lui en donnera un. Le sultan accepte la proposition; sa femme mange une certaine substance que le démon a apportée, et elle a trois enfants. Quand ces enfants sont devenus grands, le démon en prend un et l'emmène dans sa maison.—Au bout de quelque temps, il donne au jeune garçon toutes ses clefs et part pour un mois en voyage. Un jour, le jeune garçon ouvre la porte d'une chambre: il voit de l'or fondu; il y met le doigt et le retire tout doré. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas; alors il s'enveloppe le doigt d'un chiffon de linge. Le démon, étant revenu, lui demande: «Qu'avez-vous au doigt?—Je me suis coupé,» dit le jeune garçon. Pendant une autre absence du démon, le jeune garçon ouvre toutes les chambres. Il trouve dans les cinq premières des os de divers animaux, dans la sixième des crânes humains, dans la septième un cheval vivant. «O fils d'Adam!» lui dit le cheval, «d'où venez-vous?» Et il lui explique que le démon ne fait autre chose que dévorer des hommes et toutes sortes d'animaux. Il lui donne ensuite le moyen de faire périr le démon, en le poussant dans la chaudière même où le jeune garçon devait être bouilli. Ce dernier suit ces conseils, et, débarrassés du démon, le cheval et lui vont s'établir dans une ville, où ils bâtissent une maison, et le jeune homme épouse la fille du sultan du pays.

Dans un conte syriaque de la Mésopotamie septentrionale (Prym et Socin, no 58), un démon, sous la forme d'un Egyptien, promet à un marchand sans enfants de lui en faire avoir plusieurs, si le marchand s'engage à lui donner le premier fils qui naîtra. L'enfant est emmené par le démon. L'épisode altéré qui vient ensuite est en réalité celui de la chambre défendue. Il s'y trouve un trait dont nous avons parlé dans la seconde note de ces remarques.—Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes que nous étudions ici.

Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte, c'est presque tout l'ensemble du récit que nous retrouvons dans un livre cambodgien (Bastian, die Vœlker des œstlichen Asiens, t. IV, 1868, p. 350). En voici le résumé d'après l'analyse de M. Bastian: Après diverses aventures, Chao Gnoh, enfant extraordinaire, est recueilli par la reine des Yakhs (sorte d'ogres ou de mauvais génies), laquelle l'adopte pour fils. Elle le laisse libre de se promener à son gré dans les jardins du palais; mais il ne doit pas s'approcher de l'étang d'argent ni de l'étang d'or. Poussé par la curiosité, Chao Gnoh va voir l'étang d'or, y plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son doigt est resté couvert, il se voit obligé de le bander et de dire à la reine qu'il s'est blessé. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des monceaux d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec lesquelles on peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence d'un sauvage (sic) et une baguette magique. Il prend ces objets et s'élève en l'air par la vertu des pantoufles. Comme il se repose sur un arbre, la reine des Yakhs l'aperçoit et lui crie de revenir; mais il ne l'écoute pas. Alors elle met par écrit toute sa science magique, appelle autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin. Son fils adoptif, étant venu aux funérailles, lit les formules que la reine a écrites et les apprend par cœur. Puis, prenant son vol, il arrive dans un pays où justement un roi célèbre les noces de ses filles, à l'exception de la plus jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi fait venir tous les jeunes gens de son royaume, mais aucun ne plaît à la princesse; puis tous les hommes d'âge, sans plus de résultat. Alors il demande s'il est encore resté quelqu'un. On lui répond qu'il n'y a plus que le sauvage (Chao Gnoh), qui joue là-bas avec les enfants de la campagne. Quand la princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se déclare aussitôt disposée à l'épouser, malgré le mécontentement de son père, qui la bannit avec son mari dans un désert. Quelque temps après, le roi exprime le désir d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en chercher; mais ceux-ci ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grâce à son art magique, a rassemblé tous les poissons autour de lui après avoir lui-même changé de forme. Enfin, après bien des supplications de la part de ses beaux-frères, il consent à leur en céder, mais seulement à condition qu'il leur coupera le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier; mais ses gendres ont beau chasser: Chao Gnoh a rassemblé autour de lui tous les animaux de la forêt, et il ne leur en cède que contre le bout d'une de leurs oreilles[184]. Mais bientôt, poussés par les génies qui sont indignés de voir mépriser leur ami (Chao Gnoh), des ennemis fondent en grand nombre sur le pays du roi, et ses gendres sont battus. Comme le roi demande s'il ne reste plus personne, on lui parle de Chao Gnoh, et celui-ci, muni par les génies d'armes magiques et d'un cheval ailé, a bientôt fait de mettre l'ennemi en déroute. A son retour, le roi, rempli de joie, le fait monter sur son trône.

Dans un conte arabe recueilli en Egypte (Spitta-Bey, no 12), nous allons rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction particulière au dernier groupe étudié ci-dessus (p. 142): Un sultan a un fils, Mohammed l'Avisé, qui est né en même temps que le poulain d'une jument de race. Le jeune garçon aime beaucoup son poulain. Sa marâtre, une esclave que le sultan a épousée après la mort de la mère de l'enfant, a un amant, un juif[185]. Craignant d'être trahis par Mohammed, ils complotent de l'empoisonner. Le jeune garçon est instruit de ce qui se prépare par son ami le cheval; quand sa marâtre lui sert à manger, il met le plat devant un chat qui y goûte et meurt[186]. La marâtre et le juif veulent alors se débarrasser du cheval. La marâtre fait la malade, et le juif, se donnant pour médecin, dit que le seul remède est le cœur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son cheval, Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A peine est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparaît.—Arrivé dans un royaume voisin, le jeune homme met pied à terre, achète à un pauvre des vêtements tout déchirés qu'il endosse, et prend congé de son cheval, après que ce dernier lui a donné un de ses crins en lui disant de le brûler si jamais il a besoin de son aide. Mohammed entre au service du chef jardinier du roi. Un jour, il désire voir son cheval; il brûle le crin, le cheval paraît, et Mohammed galope, magnifiquement vêtu, à travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperçoit et s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses sœurs de demander au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la ville doivent défiler devant le château des dames. Les six aînées des princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent; la plus jeune ne jette le sien à personne. Le roi demande s'il ne reste personne dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon qui tourne la roue à eau dans le jardin. On l'amène, et la princesse lui jette son mouchoir. Le roi, très affligé de ce choix, ne tarde pas à tomber malade; les médecins lui ordonnent du lait de jeune ourse. Les six gendres montent à cheval pour en aller chercher; Mohammed se met, lui aussi, en campagne sur une jument boiteuse. Sorti de la ville, il appelle son cheval et lui ordonne de dresser un camp, tout rempli d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed se trouve dans une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par là et demandent à Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse. Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent à ce qu'il brûle sur le derrière de chacun d'eux un cercle et une baguette (sic). Ils y consentent, et Mohammed leur donne du lait de vieille ourse. Lui-même prend du lait de jeune ourse et revient de son côté. C'est son lait seul qui guérit le roi.—Une guerre survient. Au moment où l'armée du roi commence à plier, arrive Mohammed sur son cheval, qui fait jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le tiers des ennemis; le lendemain, le second tiers; le roi le rencontre et lui met sa bague au doigt, et Mohammed disparaît. Le troisième jour, il tue le reste des ennemis. Tandis qu'il revient, il est blessé au bras; le roi bande la plaie avec son mouchoir, et Mohammed disparaît encore. De retour chez lui, il s'endort; le roi entre et reconnaît sa bague et son mouchoir. Mohammed alors révèle ce qu'il est.

L'épisode des beaux-frères se retrouve encore dans un poème des Tartares de la Sibérie méridionale, très voisin de notre conte (Radloff, II, p. 607 et suiv.): Sudæi Mærgæn, trahi par sa femme qui veut le faire tuer, abandonne son pays. Près de mourir de faim dans une forêt, il dit à un ours qu'il rencontre de le dévorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit. Sudæi Mærgæn le rattrape, le saisit et le lance par terre: la peau lui reste dans la main. Il s'en revêt et arrive dans un pays où il effraie les gens. Il entre dans une maison, dit qu'il est un homme et demande à une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassemblé. Elle répond que c'est le mariage de ses deux sœurs. Son père, un prince, veut lui faire épouser un certain individu; elle refuse. Le père se fâche: «Alors,» dit-il en se moquant, «veux-tu prendre l'ours que voilà?» La jeune fille répond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se loger dans une vieille écurie[187].—Un jour, les beaux-frères de Sudæi Mærgæn reçoivent du prince l'invitation d'aller veiller sur certaine jument, dont le poulain disparaît chaque année. La femme du prétendu ours a entendu, et elle va rapporter la chose à son mari. Sudæi Mærgæn lui dit d'aller demander pour lui un cheval au prince. Celui-ci lui donne un mauvais cheval, et voilà Sudæi Mærgæn en campagne; mais en chemin il lui arrive un autre cheval, celui avec lequel il s'était enfui de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique équipement. Il trouve, près de la prairie où est la jument, ses beaux-frères endormis sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain, Sudæi Mærgæn voit un énorme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et abat l'oiseau. Pour avoir cet oiseau, ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, lui donnent, sur sa demande, une phalange de leur petit doigt. Quelque temps après, le prince dit à ses deux gendres d'aller tuer un tigre qui lui mange son peuple. C'est encore Sudæi Mærgæn qui le tue, et il le cède à ses beaux-frères à condition de leur tailler des lanières dans le dos[188]. Après diverses aventures, il dévoile devant le prince la conduite de ses beaux-frères.

L'existence de ce type de conte dans la littérature cambodgienne devait, à elle seule, faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans des récits indiens; les Cambodgiens ont, en effet, reçu de l'Inde leur littérature avec le bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous allons, pour ainsi dire, reconstituer tout notre conte lorrain au moyen de contes populaires recueillis dans l'Inde. On remarquera que, dans ces contes, l'idée première, sur certains points mieux conservée, est sur d'autres points plus altérée que dans les récits orientaux déjà cités,—cambodgien, swahili, arabe, sibérien,—dérivés évidemment, à une époque déjà éloignée sans doute, de sources indiennes plus pures.

Nous avons rapproché de la première partie de notre conte (l'histoire de la chambre défendue) le récit cambodgien et le conte swahili. La collection de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (no 46) qui offre les plus grandes ressemblances avec le conte swahili: Un roi avait sept femmes, mais point d'enfants. Un jour, il rencontra un yogî (religieux mendiant, souvent magicien), à qui il fit part de sa tristesse. «Chacune de tes femmes aura un fils, dit le yogî, pourvu que l'un d'eux soit à moi.» Et il lui donna un certain fruit. Le roi en fit manger à six de ses femmes qu'il aimait; il laissa la septième de côté. Celle-ci, ayant trouvé l'écorce du fruit, la mangea. Et les sept princesses eurent chacune un fils. Douze ans après, le yogî vint trouver le roi et lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait été promis. Aucune des princesses ne voulant donner son fils, celui de la septième s'offrit, et son père le donna au yogî. Ce dernier l'emmena avec lui et lui fit voir toutes ses richesses, sauf une chambre. Un jour que le yogî était sorti, le jeune prince ouvrit la chambre défendue, et il la vit remplie d'ossements: il comprit que le yogî était un ogre[189]. Et les ossements, en le voyant, se mirent d'abord à rire, puis à pleurer. Le prince leur ayant demandé pourquoi, ils répondirent: «Tu auras le même sort que nous.—Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver?—Oui,» dirent les ossements; «il y en a un. Lorsque le yogî apportera du bois et fera un grand feu, qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile, et qu'il te dira: Marche autour, tu lui répondras: Je ne sais pas marcher ainsi; montre-moi comment il faut faire. Et, quand il commencera à marcher autour du chaudron, tu lui casseras la tête et tu le jetteras dans le chaudron plein d'huile[190]. Il en sortira deux abeilles, l'une rouge et l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu jetteras la noire dans le chaudron.» C'est ce que fit le prince. En s'en retournant à la maison, il trouva sur la route une calebasse remplie d'amrta (eau d'immortalité). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent à la vie et formèrent une armée. Quand le père du prince vit celui-ci arriver à la tête de cette armée, il lui demanda tout effrayé s'il voulait lui enlever sa couronne. Le prince lui répondit: «Je suis ton fils, celui que tu as donné au yogî.» Le roi lui donna son trône; quant à lui-même, il s'en alla par le monde et envoya ses six autres fils dans la forêt.

Voici maintenant un second conte indien, qui a été recueilli à Calcutta et qui vient probablement de Bénarès (miss Stokes, no 10). On y remarquera une certaine fusion avec le thème de notre no 43, le Petit Berger, fusion que l'on peut constater, du reste, dans des contes européens: Un prince, qui est né sous la forme d'un singe[191], s'en va avec ses six frères, nés d'autres mères, dans le pays d'une belle princesse aux cheveux d'or dont la main est offerte par son père à quiconque remplira certaines conditions: il s'agit de lancer une grosse et pesante boule de fer de façon à atteindre la princesse qui se tient dans la vérandah, à l'étage supérieur du palais. Arrivés au but de leur voyage, les six princes disent au prétendu singe de leur préparer à dîner pour leur retour; sinon ils le battront; puis ils se rendent dans la cour du palais. Alors le jeune prince se dépouille de sa peau de singe, et Khuda (Dieu) lui envoie du ciel un beau cheval et de magnifiques habits. Il entre dans la cour du palais, tout resplendissant avec ses beaux cheveux d'or, et il se montre très aimable à l'égard de ses frères, qui naturellement ne le reconnaissent pas. La princesse, en le voyant, se dit que, quoi qu'il arrive, ce prince sera son mari. Plusieurs soirs de suite le prince reparaît, et chaque fois sous un costume différent. Enfin il demande que l'on procède à l'épreuve. Il lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre que la balustrade de la vérandah; après quoi il pique des deux et s'enfuit. Le lendemain, il atteint les vêtements de la princesse; le soir d'après, il lui lance la boule sur l'ongle du petit doigt d'un de ses pieds, et chaque fois il s'enfuit aussitôt à toute bride. La princesse, pour avoir un moyen de le retrouver, se fait donner un arc et des flèches, et, le lendemain, quand le prince lui lance la boule sur l'orteil de l'autre pied, elle lui décoche une flèche dans la jambe. Le prince s'enfuit comme à l'ordinaire; alors la princesse ordonne à ses serviteurs de parcourir la ville: s'ils entendent quelqu'un se plaindre et pousser des gémissements de douleur, ils devront le lui amener, homme ou bête. En passant près des tentes des sept frères, les serviteurs entendent gémir le singe, que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils l'amènent à la princesse, qui déclare au roi son père qu'elle veut épouser le singe. Elle l'épouse; puis, après divers incidents, elle brûle la peau du singe, et le charme est rompu[192].

On remarquera que le moyen employé par la princesse pour retrouver le bel inconnu est celui que prend le roi, dans notre conte, pour retrouver le vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties principales de notre conte (le déguisement du prince et le choix que la princesse fait de lui, malgré son apparence méprisable) et l'un de ses épisodes les plus caractéristiques (l'épisode des beaux-frères) dans un autre conte indien du Bengale (miss Stokes, no 20), où tout est encadré dans le thème de notre no 17, l'Oiseau de vérité: Il était une fois une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai, j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui disent de faire disparaître le nouveau-né; elles annoncent à la fille du jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais.—La sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un trou, au milieu de la forêt. Le chien du roi l'a suivie; il ouvre la boîte et il est charmé de la beauté de l'enfant. Pour le cacher, il l'avale; au bout de six mois, il le rend à la lumière pour quelques instants, ce qu'il fait encore au bout de six autres mois. Cette fois, un serviteur du palais l'a vu, et il va tout raconter aux quatre femmes du roi, qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tué. Le chien, ayant entendu donner l'ordre, confie l'enfant à la vache du roi, qui, elle aussi, l'avale. La même histoire se reproduit avec la vache, puis enfin avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donné de tuer ce cheval, nommé Katar, il dit à l'enfant de le seller et de le brider et de prendre dans une petite chambre auprès de l'écurie des vêtements de prince qu'il endossera, et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au même endroit. Puis Katar s'échappe, avec le prince sur son dos. Il s'arrête dans le pays d'un autre roi, dans une forêt; il dit au prince de lui tordre l'oreille droite, et il devient un âne; il dit au prince de se tordre à lui-même l'oreille gauche, et le prince devient un pauvre homme, fort laid et à l'air vulgaire. Il devra chercher un maître à servir; s'il a besoin du cheval, il le trouvera dans la forêt.—Le prince entre au service d'un marchand, voisin du roi (dans une variante, au service du roi lui-même). La septième fille du roi, qui l'a entendu plusieurs fois chanter délicieusement pendant la nuit, dit à son père qu'elle désirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari elle-même[193]. Le roi invite tous les rois et les princes des environs à se rassembler dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du jardin, et, dès qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosité à la fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or[194]. Tout le monde s'étonne, et l'on arrache le collier au pauvre garçon; mais, une seconde fois, la princesse le lui jette autour du cou, et elle déclare que c'est lui qu'elle veut épouser. Le roi y consent.—Les six sœurs de la princesse étaient mariées à de riches princes qui tous les jours allaient à la chasse. La jeune princesse dit à son mari d'y aller aussi. Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle; il lui tord l'oreille droite, et Katar redevient un superbe cheval; il se tord à lui-même l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune au front et une étoile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend son sabre et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier et s'arrête sous un arbre pour se reposer et manger. Ses six beaux-frères, ce jour-là, n'ont rien tué, et ils ont grand'soif et grand'faim. Ils arrivent auprès du jeune prince, qu'ils ne reconnaissent pas, et, pour avoir à boire et à manger, ils consentent à se laisser marquer par lui sur le dos d'une pièce de monnaie rougie au feu[195]. Puis le prince se rend au palais dans son splendide équipage, et se fait reconnaître de la princesse et du roi. Quelque temps après, il dit au roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en même temps il montre ses beaux-frères. «Faites-leur ôter leurs habits,» dit-il, «et vous verrez sur leur dos la marque des voleurs.» On leur enlève leurs habits, et l'on voit en effet sur leur dos la marque de la pièce de monnaie rougie au feu. Les six princes sont ainsi punis du mépris qu'ils avaient témoigné à leur beau-frère.—Bientôt, sur le conseil de son cheval, le prince se met en route avec une nombreuse suite vers le pays de son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le prince, ne voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar raconte toute l'histoire.

Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction, au thème de notre no 17, l'Oiseau de Vérité.

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L'épisode de la poursuite et des objets jetés se retrouve dans divers pays d'Orient.

Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 383): Poursuivie par une méchante vieille, une jeune femme jette derrière elle d'abord un peigne, qui devient une épaisse forêt, puis un miroir, qui devient un grand lac.—Dans un conte samoyède (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1862, p. 1228), une pierre à aiguiser, jetée par une jeune fille poursuivie, devient une rivière; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt.