| Locut. vic. | Son fils est dans la troupe. |
| Locut. corr. | Son fils est dans les troupes. |
Il ne faut pas dire la troupe pour désigner les soldats d’un pays. Ce mot ne s’emploie au singulier, en parlant de gens de guerre, que pour signifier un corps détaché. Cet officier va partir pour l’armée avec sa troupe.
| Locut. vic. | Pêchez avec cette truble. |
| Locut. corr. | Pêchez avec cette trouble. |
La plupart des dictionnaires, celui de M. Boiste, entre autres, laissent le choix entre truble et trouble, filet de pêche. Cet instrument étant destiné particulièrement à pêcher en eau trouble, trouble nous paraît mieux convertir sous le rapport de l’analogie. Mais d’un autre côté, tous les compilateurs de cacologies ayant crié haro sur ce pauvre mot, c’est peut-être faire preuve de témérité que de chercher à le faire prévaloir. N’importe! cette témérité, nous l’aurons, et comme elle est basée sur la raison, nous comptons même sur des approbateurs.
| Locut. vic. | Aimez-vous les truffles? |
| Locut. corr. | Aimez-vous les truffes? |
Ménage donne les deux orthographes (Origines de la langue française) et ne met qu’un f. Mais Ménage écrivait il y a près de deux siècles.
| Locut. vic. | Avez-vous tué la chandelle? |
| Locut. corr. | Avez-vous éteint la chandelle? |
Tuer le feu est aussi une mauvaise manière de parler. «On dit à Paris: éteindre un flambeau. Tuer un flambeau, une chandelle, est de province.» (Ménage, Obs. sur la langue française, ch. 188.)
| Locut. vic. | Vous vous tutayez donc? |
| Locut. corr. | Vous vous tutoyez donc? |
«Il est encore assez commun de dire tutayer», dit M. Ch. Nodier, dans son savant et spirituel ouvrage intitulé Notions de linguistique; «et Dieu garde de mal les honnêtes lexicographes qui écrivent ce barbarisme comme je viens de l’écrire.» (Chap. IX, p. 162.)
«De tu, toi, on a fait tutoyer. L’orthographe qui écrit tutayer est donc souverainement ridicule.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)
| Locut. vic. | Il a une ulcère à la jambe. |
| Locut. corr. | Il a un ulcère à la jambe. |
«On le faisait autrefois féminin, et quelques-uns lui donnent encore ce genre; mais ce ne devrait pas être des médecins. Ces ulcères ne furent point si rebelles que les premières.» (Féraud, Dict. crit.)
| Locut. vic. | C’est un des hommes qui a le mieux servi la patrie. |
| Locut. corr. | C’est un des hommes qui ont le mieux servi la patrie. |
Le bon sens devrait suffire pour indiquer comment les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous venons de citer, doivent s’écrire; et cependant cette faute est très fréquente. N’est-il pas évident ici que l’homme dont il est question, n’est pas le seul qui ait le mieux servi la patrie, mais bien un de ceux qui ont le mieux servi la patrie.
Supposons que plusieurs déserteurs, passant par un village, aient été vus par un paysan. Ce paysan, interrogé sur cette circonstance, en présence de l’un d’eux, ne doit-il pas dire: Voilà un des déserteurs qui ont passé par tel village. Mais si, parmi les déserteurs qu’il voit juger, il ne s’en trouve qu’un seul qui ait passé par son village, il devra dire alors: Voilà un des déserteurs qui a passé par mon village. Qui ne voit, par cet exemple, la différence qui existe dans l’emploi du singulier ou du pluriel après le pronom relatif qui, précédé de la locution un de, un des. Ainsi, dans cet autre exemple, tiré d’un journal: Leur pays (le grand-duché de Nassau) est un de ceux qui a refusé de recevoir le tarif prussien, il fallait le verbe avoir au pluriel. Si plusieurs pays ont refusé, etc., et que le duché de Nassau soit un de ces pays, pourquoi ne pas dire: Ce pays est un de ceux qui ont refusé, etc. Si ce pays est le seul qui ait refusé, etc., pourquoi ne pas dire: Ce pays a refusé, etc. Il n’y a là qu’une exactitude de langage tout-à-fait indispensable pour être compris, et pas du tout de purisme.
«Ce fut une des choses qui contribua davantage à les lier étroitement avec elle. (Restaut.) Dans cette phrase, le singulier, dit M. Chapsal, serait regardé aujourd’hui comme une hérésie grammaticale; aussi tous nos modernes auteurs n’emploient-ils que le pluriel: L’empereur Antoine est regardé comme un des plus grands princes qui aient régné.» (Rollin.)
«Il paraîtra bientôt une nouvelle vie de Charles VII; elle a été composée par un des hommes qui possèdent le mieux l’histoire générale de notre monarchie.» (Fréron.)
«Quintilien, un des hommes de l’antiquité qui ont le plus de sens et de goût, examine si l’éducation publique doit être préférée à l’éducation privée.» (D’Alembert.)
(Nouv. Dict. gramm.)
| Locut. vic. | J’irai chez vous vers les une heure. |
| Locut. corr. | J’irai chez vous vers une heure. |
L’usage (et l’on doit par là, nous présumons, entendre celui des bons auteurs) n’a jamais, comme le prétend le Dictionnaire de M. Raymond, autorisé le solécisme: vers les une heure.
| Locut. vic. | Un chacun le fera à son tour. |
| Locut. corr. | Chacun le fera à son tour. |
«Il n’y a plus que les vieillards qui aient droit de se servir de cette expression jadis fort en usage.» (M. Marle, Omnibus du langage.)
La même remarque peut s’appliquer à un quelqu’un.
| Locut. vic. | L’un et l’autre vous a offensé. | |
| Ni l’un ni l’autre n’y manquera. | ||
| Locut. corr. | L’un et l’autre vous ont offensé. | |
| Ni l’un ni l’autre n’y manqueront. | ||
Doit-on mettre le verbe au singulier ou au pluriel après l’un et l’autre? C’est une question controversée depuis fort long-temps par nos grammairiens, et non résolue par nos meilleurs écrivains.
«Comme presque tous les grammairiens se sont prononcés pour le pluriel, nous pensons, dit M. Girault-Duvivier (Gramm. des Gramm.), qu’on doit employer ce nombre plutôt que le singulier.»
Quand nous voyons l’expression l’un et l’autre, qui exprime nécessairement un pluriel, suivie d’un verbe au singulier, il nous semble réellement entendre quelque cuisinière, ou quelque maître d’école de village, faisant une addition, et disant fort correctement: Un et un fait deux.
—«Dans cette phrase: ni l’un ni l’autre n’ont fait leur devoir, il y a deux sujets; aucun des deux n’a fait son devoir, c’est ce que cette phrase signifie; l’exclusion est commune à l’un et à l’autre, et cette exclusion ne peut être marquée que par le pluriel.
«Les deux sujets concourent-ils à l’action? il y a pluralité dans l’idée, il doit y avoir pluralité dans les mots, et, par conséquent, il faut donner au verbe la forme plurielle. Ainsi, je dirai: ni l’un ni l’autre n’ont fait leur devoir; ni la douceur, ni la force ne peuvent rien. Si, au contraire, un des deux sujets seulement fait l’action, il y a unité, et dès-lors le verbe doit être mis au singulier: ni l’un ni l’autre n’est mon père, parce qu’on n’a qu’un père.» (Gramm. des Gramm.)
| Locut. vic. | J’ai uni mes destinées avec les vôtres. |
| Locut. corr. | J’ai uni mes destinées aux vôtres. |
On lit dans Féraud (Dict. crit., art. Aise): «Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’unit qu’avec des pronoms.» Il fallait: qu’à des pronoms.
Avec, après le verbe unir, est évidemment battologique, puisqu’il exprime particulièrement l’union; à convient beaucoup mieux, parce qu’il n’exprime guère que la tendance pure et simple.
| Locut. vic. | Unissez-vous ensemble contre eux. |
| Locut. corr. | Unissez-vous contre eux. |
«Vaugelas, dans ses Remarques (160e) sur la langue française, trouve cette locution correcte, et cite à l’appui cette phrase tirée de la vie d’Auguste: Antoine et Lépidus s’étaient unis ensemble d’une façon assez étrange.
«Aujourd’hui l’usage a fait raison de cette remarque de Vaugelas; on dirait: Antoine et Lépidus s’étaient unis d’une façon assez étrange.
«Unir ensemble est une véritable périssologie, puisque le mot ensemble n’ajoute rien à l’idée exprimée par unir.» (M. Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)
| Locut. vic. | Cette étoffe est d’un bon usage. |
| Locut. corr. | Cette étoffe est d’un bon user. |
«Usage pour user, substantif, est mis, par M. Desgrouais, au nombre des gasconismes.» (Féraud, Dict. crit.)
| Locut. vic. | J’accepte ce que vous me proposez; cela me va. | |
| Comment ça va-t-il aujourd’hui? | ||
| Locut. corr. | J’accepte ce que vous me proposez; cela me convient. | |
| Comment vous portez-vous aujourd’hui? | ||
Il ne faut qu’un peu de raisonnement pour voir combien sont défectueuses les expressions que nous signalons ici.—Elles appartiennent au langage familier, nous dira-t-on.—Eh! bon Dieu! tâchons donc de laisser de côté cette distinction de langage familier et de langage relevé. Avons-nous réellement aujourd’hui ces deux espèces de langage? N’en fait-on pas tous les jours et partout un continuel mélange? Le parleur le plus illettré ne manque jamais maintenant de placer dans le discours le plus prosaïque, et à côté des expressions les plus triviales, tous les mots les plus ronflans que peut lui fournir sa mémoire. Au tribunal de commerce, en demandant le paiement d’un effet, on évoque tout-à-coup l’élégant et poétique mot alors que; au théâtre, vous entendez dans une tragédie moderne, ou un drame, si vous voulez, l’humble mot guignon. Tous les rangs sont confondus parmi les mots comme parmi les hommes. Les mots bien nés courent les rues comme les mots roturiers, et ceux-ci même supplantent quelquefois les premiers. Voulez-vous, par exemple, savoir des nouvelles du charmant mot épouse? Allez en chercher au faubourg Saint-Marceau, et gardez-vous d’aller aux Tuileries; ce serait le froid et positif mot femme que vous y trouveriez à sa place. Souvenez-vous que le roi maintenant a une femme, le chiffonnier n’a qu’une épouse.
Il nous semble résulter de ce chaos que nous devons nous efforcer de nous faire un seul et unique langage, élégant, si nous le pouvons, et rationnel surtout; cela vaudra infiniment mieux que d’avoir une langue vulgaire et une langue sacrée; car, avec ces deux langues-là, nous ressemblons passablement à des gens qui s’affublent en même temps de beaux habits et de guenilles, et ces gens-là ne peuvent être, ne nous en déplaise, que des fous.
| Prononc. vic. | Son courage est vaccillant. |
| Prononc. corr. | Son courage est vacillant. |
Vaciller, vacillant, vacillation, se prononcent sans mouiller les deux ll, et en donnant au c le son de deux ss.
| Locut. vic. | Ouvrez le vagistas. |
| Locut. corr. | Ouvrez le vasistas. |
«Le vasistas est une petite partie d’une porte ou d’une fenêtre, laquelle partie s’ouvre et se ferme à volonté. Ce mot vient des trois mots allemands Was ist das? (Quoi est cela?) que l’on a estropiés comme la plupart des mots qui nous viennent des langues étrangères.
«Vagistas, qui est dans la bouche d’une infinité de personnes, se trouve, on ne sait pourquoi, dans le Dictionnaire de Gattel; mais il ne se trouve que là.» (Gramm. des gramm.)
M. Laveaux, dans son Dictionnaire des difficultés, a aussi écrit vagistas, quoiqu’il assigne à ce mot l’étymologie que nous venons de rapporter, qui nous paraît d’autant plus plausible que la phrase allemande: Was ist das? dans la bouche d’un Allemand, se prononce exactement comme notre mot vasistas, au moyen de l’assimilation du son du double w au son du v simple, et de la rudesse du t transportée au d.
| Locut. vic. | Je l’accepte, vaille qui vaille. |
| Locut. corr. | Je l’accepte, vaille que vaille. |
Vaille que vaille signifie (qu’il) vaille (ce) que (il) vaille, c’est-à-dire n’importe quoi.
| Locut. vic. | Je vas lui parler. |
| Locut. corr. | Je vais lui parler. |
«Tous les deux se disent, comme l’atteste le mot connu du père Bouhours agonisant.
«Du temps de Vaugelas, la cour disait: je vas, et la ville: je vais. L’avis du peuple a prévalu sur celui de la cour, ce qui arrive souvent en matière de goût.
«On ne dirait plus: je vas, comme dans ces vers de Lafontaine:
«Mais, je m’en vas se dit toujours, et Girard le trouve même préférable à: je m’en vais. Je partage là-dessus l’opinion du père Bouhours, qui était très indifférent sur le choix.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.) Voyez Aller.
| Locut. vic. | Ne touchez pas cette bête; elle est vénéneuse. | |
| Prenez garde à cette plante venimeuse. | ||
| Locut. corr. | Ne touchez pas cette bête; elle est venimeuse. | |
| Prenez garde à cette plante vénéneuse. | ||
Vénéneux vient directement de venenum, et se dit des plantes, des herbes, etc. Venimeux vient de venin, autrefois venim, qui lui-même vient aussi de venenum, et se dit des êtres animés. «On prétend même qu’ils (les crapauds de Carthagène et de Porto-Bello) y font des morsures d’autant plus dangereuses, qu’indépendamment de leur grosseur, ils sont, dit-on, très venimeux.» (Lacépède, Hist. nat., tome 3.)
«Les crapauds sont beaucoup plus venimeux, à mesure qu’ils habitent des pays plus chauds et plus convenables à leur nature.» (Lacépède, Hist. nat., tom. 3.)
«Le suc de la ciguë est vénéneux.» (Dict. de l’Acad.)
Il n’y a pas fort long-temps que l’usage a fixé l’emploi particulier de chacun de ces adjectifs. Du temps du P. Bouhours on disait également: «Les scorpions et les vipères sont des bêtes vénéneuses ou venimeuses.» (Rem. nouv. pag. 264, 1692.)
| Locut. vic. | Viens nous en. |
| Locut. corr. | Allons nous en. |
Viens nous en n’est pas plus régulier que ne le serait: Va nous en. Le verbe ne peut pas être au singulier, quand il a un sujet pluriel.
| Locut. vic. | Irez-vous aujourd’hui à vêpres? |
| Locut. corr. | Irez-vous aujourd’hui aux vêpres? |
On doit dire: aller aux vêpres, comme on dit: aller à la messe. Vêpres, au nominatif, au génitif et à l’accusatif, ne s’emploie presque jamais sans article: les vêpres sont sonnées, la fin des vêpres, sonner les vêpres (Acad.), pourquoi n’en serait-il pas de même au datif? Remarquons bien que si l’on dit: aller à prime, à tierce, à sexte, à none, c’est parce que ces mots s’emploient toujours sans article, l’office de prime, de tierce, de sexte, de none[3], est commencé. Matines et complies doivent s’employer aussi sans article; chanter matines, aller à matines, réciter complies, aller à complies.—Vêpres est féminin: Les vêpres siciliennes.
[3] Un grammairien prétend que le mot nones n’a pas de singulier. Nous pensons au contraire que c’est le pluriel qui manque, et que l’on doit toujours écrire none. None est une francisation du latin nona (sous-entendu horá), comme tierce l’est de tertia, sexte de sexta, etc.
| Prononc. vic. | Vermichelle, violonchelle. |
| Prononc. corr. | Vermicelle, violoncelle. |
Plusieurs grammairiens veulent que l’on prononce vermichelle, violonchelle, parce que les mots vermicelle, violoncelle, viennent de l’italien, et que, dans cette langue, le c devant une voyelle liquide se prononce comme notre ch. Pour réfuter victorieusement, il nous semble, cette opinion, il suffit de faire remarquer que ces mots, en passant dans notre langue, ont perdu la terminaison italienne, qu’ils sont actuellement tout-à-fait français, et qu’il serait par conséquent absurde de vouloir leur appliquer une prononciation étrangère. Le naturalisé ne perd-il pas ses droits aux privilèges de sa première patrie? Si ces mots avaient conservé toute leur physionomie italienne comme Mezzo-termine, par exemple, il serait fort raisonnable de les prononcer comme en italien. Mezzo-termine n’est qu’un étranger qui voyage en France, et n’est pas, Dieu merci, encore naturalisé. Mais vermicelle et violoncelle ne sont pas dans le même cas que Mezzo-termine, et l’on ne doit pas plus prononcer vermichelle, violonchelle à l’italienne, que Mézotermine à la française. Et pour revenir à cette dernière expression, comment le Dictionnaire de l’Académie de 1802 a-t-il pu croire enrichir notre langue en lui faisant ce cadeau, quand nous avons déjà celle de terme-moyen qui traduit exactement la première, et que nous devrions préférer, quand ce ne serait que par esprit national. Mais parlez de cela à certaines gens! ils ne vous écouteront pas. Ils aiment infiniment mieux faire étalage d’un mauvais lambeau d’érudition, que de se rendre aux conseils du bon sens.
| Prononc. vic. | Votre ami fait des ver se. |
| Prononc. corr. | Votre ami fait des ver. |
Les méridionaux prononcent le mot vers conformément à l’axiôme suivant qui jouit d’une grande autorité parmi eux: Toutes les lettres sont faites pour être prononcées, axiôme fort raisonnable au fond, mais qui est cependant encore fort hétérodoxe en France. En attendant qu’il triomphe, nous engageons nos compatriotes les méridionaux à le mettre un peu moins en pratique; ils n’en paraîtront que plus Français.
| Locut. vic. | On lui appliquera un vessicatoire. |
| Locut. corr. | On lui appliquera un vésicatoire. |
Le vésicatoire fait venir des vessies; de là l’erreur des gens fort nombreux qui prononcent ce mot comme s’il était écrit par un double ss.
Vésicatoire vient du latin vesica, et l’on a dit autrefois vésie pour vessie.
| Locut. vic. | Elle se vêtit à la hâte, et sort. |
| Locut. corr. | Elle se vêt à la hâte, et sort. |
| Locut. vic. | La cour le condamne à vider les lieux. |
| Locut. corr. | La cour le condamne à évacuer les lieux, le local qu’il occupe. |
Nos codes n’ont certainement pas le pouvoir de forcer personne à remplir les fonctions de vidangeur. On conviendra cependant que, sans tourmenter en aucune façon le sens des mots, c’est exactement ce qu’on pourrait inférer de l’arrêt que nous venons de citer, en le prenant à la lettre. Aussi sommes-nous persuadé que cette dégoûtante expression de vider les lieux disparaîtra quelque jour du style judiciaire.
«La langue française, a dit fort judicieusement Andry de Boisregard (Réfl. sur l’usage prés. de la langue française), est, à proprement parler, la plus modeste de toutes les langues; elle rejette non seulement toutes les expressions qui blessent la pudeur, mais encore celles qui peuvent recevoir un mauvais sens. Nos écrivains les plus polis vont en cela jusqu’au scrupule, et un mot devient insupportable parmi nous dès qu’il peut être interprété en mal.
| Locut. vic. | C’est défendu sous peine de vie, sous peine de la vie. |
| Locut. corr. | C’est défendu sous peine de mort. |
La mort est une peine qu’on peut infliger; la vie n’en est pas une. C’est donc sous peine de mort que l’on doit dire.
L’Académie regarde l’expression sous peine de la vie comme elliptique, et elle a raison: cela signifie sous peine de perdre la vie. Mais pourquoi préférer une construction elliptique à une construction pleine? La peine de la perte de la vie n’est-elle pas la peine de mort?
L’abbé Delille questionnait un jour l’abbé Cosson sur la manière dont il s’était comporté dans un grand dîner auquel il avait assisté chez l’abbé de Radonvilliers. Le premier de ces abbés était, comme on sait, un homme de cour; le second un simple professeur, peu au fait des usages du grand monde. Aussi l’abbé Delille trouva-t-il dans les réponses de son ami un ample sujet de critique. Après maintes questions: «Vous ne dites rien de votre manière de demander à boire», ajouta-t-il. «J’ai, comme tout le monde, demandé du Champagne, du Bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles.—Sachez donc qu’on demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux.» (Berchoux, la Gastronomie, poëme, ch. II, notes.)
Madame de Genlis blâme aussi l’emploi de cette manière de parler, qu’elle attribue bien gratuitement au langage révolutionnaire. (Mém., t. V, p. 92.) Il y a ici parachronisme. Mille exemples pourraient servir à prouver qu’avant la révolution nos bons auteurs ont fait usage de ces locutions elliptiques, et nous pensons que ces autorités peuvent bien balancer avec quelque avantage celle d’un sot purisme qui repose uniquement sur un caprice de grand monde.
| Locut. vic. | Je demeure vis-à-vis son hôtel. | |
| Il a été ingrat vis-à-vis de moi. | ||
| Locut. corr. | Je demeure vis-à-vis de son hôtel. | |
| Il a été ingrat envers moi. | ||
Vis-à-vis doit toujours être suivi de la préposition de, et ne peut jamais se placer devant un nom de personne, avec la signification de envers, à l’égard de.
Dans les vers suivans:
Vis-à-vis est bien placé, parce qu’il signifie: en face de; mais il fallait vis-à-vis de.
«Y a-t-il, dit Voltaire, un seul des écrivains du grand siècle de Louis XIV qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi, au lieu de, ingrat envers moi; il se ménageait vis-à-vis ses rivaux, au lieu de dire, avec ses rivaux; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc.? Dès qu’une expression vicieuse s’introduit, la foule s’en empare.» (Lettre à M. d’Olivet.)
«D’Arnaud vient de tenir vis-à-vis de moi la même conduite que Cotin, son devancier, a tenue vis-à-vis de Boileau.» (Ecouchard Le Brun.) Lisez envers dans ces deux endroits.
| Orth. vic. | Vive les gens d’esprit! |
| Orth. corr. | Vivent les gens d’esprit! |
Presque tous nos dictionnaires, excepté celui de l’Académie, donnent au mot vive le nom d’interjection! Cette désignation est tout-à-fait inexacte, car on écrit vivent au pluriel, et une chose bien connue du plus petit écolier, c’est que l’interjection est une des quatre parties du discours qui ne changent jamais. Dans cette phrase: Meure le tyran, ce mot meure, qui ferait meurent au pluriel, meurent les tyrans, est donc un verbe. Périssent les colonies plutôt qu’un principe, périssent est encore un verbe. En voilà assez, nous croyons, pour démontrer que le mot vive est un véritable verbe au subjonctif. Cette phrase: Vivent les gens d’esprit, n’est autre chose qu’une ellipse de cette autre phrase: Je désire que les gens d’esprit vivent. L’usage est d’ailleurs en faveur de l’orthographe que nous défendons; il paraît même avoir en cette circonstance un caractère qu’il revêt assez rarement, celui de l’unanimité. On lit dans Ronsard:
Dans Palissot: Il est charmant, ma foi; vivent les gens d’esprit!
Dans Peluche: Vivent les gens qui ont de l’industrie!
Dans le Dictionnaire de l’Académie: Vivent la Champagne et la Bourgogne pour les bons vins!
Les Latins en faisaient un verbe: Vivant qui pro nobis favent. Les Espagnols ont suivi cet exemple.
M. Thiers a fait une faute dans le passage suivant: Ils se précipitent alors sur les groupes où l’on criait: Vive les Jacobins! (Hist. de la Rév., t. VII, p. 281.)
| Locut. vic. | Voyons voir, regardons voir si c’est lui. |
| Locut. corr. | Voyons, regardons si c’est lui. |
Voir est si ridiculement employé dans ces phrases, qu’il est très rare de le trouver ailleurs que dans la bouche de gens complètement dépourvus d’instruction. Le pléonasme est un peu trop grossier.
| Prononc. vic. | Vouésin, vouéture. |
| Prononc. corr. | Voasin, voature. |
| Locut. vic. | Avez-vous fait la volte? |
| Locut. corr. | Avez-vous fait la vole? |