Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure: Vous trouverez quelque chape-chute à quoi vous ne vous attendez point. Madame de Sévigné prédit que son fils «trouvera quelque chape-chute, et à force de s'exposer aura son fait.»—Madame de Sévigné pensait alors à l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au lieu de la bonne, de la chape-chute qu'il espérait; elle a confondu et mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre.
Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie: «Chercher chape-chute, trouver chape-chute, signifient aussi chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle aurait dû rectifier l'erreur.
Cette expression, chape-chute, rend témoignage de la bonne coutume où l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un T euphonique. On disait: chut, crut, lut; et au féminin, chute, crute, lute (voy. p. 113 et 114):
«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, et toute autre maniere de fruit cruT en regne de France, aus, oignons, etc.»
«De fruit qui a crû au royaume de France.»
Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée. Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle:
[88] Sans tenir compte de l's caractéristique du nominatif. C'est pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.
Sauf trois ou quatre expressions vieillies, voir pour vrai; en apert, à découvert; de chief en chief, c'est-à-dire, de point en point, d'un bout à l'autre; seel, cachet; ces vers, écrits au XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est l'éloquence. Le roman dou chastelain de Coucy est une des œuvres les plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a point trouvé d'Œdipe89.
[89] Voyez les derniers vers du poëme.
Cette observation se rattache à la règle du t euphonique, dont elle confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple.
Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à Roncevaux, dit que les foudres tombent menu et souvent. Cette expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte:
Et en effet, ce t euphonique est celui de minutus, comme tout à l'heure c'était celui de lectus90.
[90] Il faut tirer le t de chute, du barbarisme cadutus, qui serait le participe régulier de cado, et qui, apparemment, se disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: caduto. Au reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux représentées en français et en italien par cas et chute, caso et caduta.
Remarquez le d intercalé dans chiedent. Ché-oir faisait régulièrement ché-ent; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot, le concours de ces deux e, on glisse entre deux un d: chédent li fuldres. C'est le d du radical: Cadunt fulmina.
J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection, une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans chéent, ne blessait pas dans chéoir, caoir; pourquoi? C'est que l'hiatus peut être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible quand la voyelle rebondit sur elle-même.
L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en explique pas le sens, et donne à penser que ce sens est le même que dans le substantif féminin une dame. Il n'en est rien,
Dame est la traduction primitive de Dominus. Dame Dieu, c'est Dominus Deus. La première orthographe est même Damne. C'est ainsi que ce mot se présente dans la chanson de Roland:
«Ne plaise au Seigneur Dieu,» etc.
Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler en sa faveur le miracle de Josué, pour avoir le temps de compléter sa victoire:
Ce mot est écrit dans d'autres passages, conformément à la prononciation primitive, dane et danne.
Vidame est vice dominus, comme viroy ou visroy, selon l'orthographe du XVIe siècle, est le vice-roi.
Ainsi, quand on dit par exclamation, dame! cela revient à Seigneur!—Ah, dame! Ah, Seigneur!
On a écrit aussi damp, en terminant par une consonne euphonique. Tout le monde connaît damp abbé, du Petit Jehan de Saintré.
Enfin, la langue avançant et se modifiant, dame a été réservé pour la traduction de domina; et pour traduire dominus, on s'est servi de dom. Les bénédictins et les chartreux prenaient le dom: dom Rivet, dom Brial, dom Bouquet.
Le don des Espagnols représente également dominus. Il a cela de particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême: Don Juan, don Pèdre, don Miguel. Ce serait une faute grossière de le mettre devant un nom de famille, et de dire, par exemple, don Cervantes. Il faut dire: Don Miguel de Cervantes.
«Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.»
Les formes de dom et damp se conservent dans plusieurs noms géographiques: Domèvre, Dommartin, Dammartin, Dampierre. C'est-à-dire: dom Èvre, dom Martin, etc.
Dame, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il paraît désormais impossible de l'en chasser.