De tout temps on a dit, en bon français, de la fleur d'orange.
Malherbe écrit à son ami Peiresc:
«Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien de m'envoyer une bouteille d'huile de fleur d'orange.»
«Et, à propos de cela, souvenez-vous de la fleur d'orange, je vous en supplie, monsieur.»
Cette expression revient encore cinq ou six fois.
La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le français, disait de la fleur d'orange.
«J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre fleur d'orange ne cache pas de si bons cœurs.»
Voltaire dit fleur d'orange:—«Je crois, ma foi, être dans la boutique d'un parfumeur; je suis empuanté d'odeur d'eau de fleur d'orange.»
C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de raffiner sur cette expression, et d'y vouloir substituer fleur d'oranger. Fleur d'orange, sans égard pour les autorités qui le protégeaient, a été déclaré ridicule, absurde, à l'usage des sots. «Quiconque, dit spirituellement l'auteur des Nouvelles remarques sur la langue française, quiconque a trouvé des fleurs sur une orange, a le droit de parler de fleur d'orange. Mais on ne rencontre guère de pareilles fleurs qu'au jardin des Olives. On rencontre probablement aussi en ce lieu des fleurs de poires, des fleurs d'abricots; mais partout ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui portent des fleurs.»
La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sûr de son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne.
Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne laisserai pas de continuer à dire de la fleur d'orange, et même j'essayerai de défendre cette expression. Je n'hésite point à me ranger du parti le plus faible contre le plus fort, c'est-à-dire, avec les anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de Sévigné, contre M. Francis Wey.
Avant tout, je prendrai la liberté de faire observer à nos savants critiques que, dans cette locution fleur d'orange, il ne s'agit pas de la fleur, mais du fleur; que fleur ici ne traduit pas florem, mais odorem.
«Les loups reconnoissant au fleur celui qui les a supplantez, tous d'un commun accord le devorent.»
Flairer, c'est aspirer une odeur; fleurer, c'est au contraire l'exhaler: témoin, dans le Malade, M. Fleurant, apothicaire.
L'article féminin la ne s'unit pas à fleur; il représente le mot eau, supprimé par ellipse. De la fleur d'orange, c'est de l'eau de fleur ou de senteur d'orange.
Voilà nos motifs pour maintenir la fleur d'orange. A quoi j'ose ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle.
On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que fleur d'oranger est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort.
Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des mots; ils savaient très-bien dire fleur d'oranger où cela était nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en leur gesine, ne sont nourries que de fleurs d'orangiers.»
Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!
L'Académie ne donne point le substantif masculin fleur. Elle autorise de la fleur d'orange, et même bouquet de fleur d'orange; en quoi elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici fleur signifie nécessairement florem. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est apparemment cet endroit de Corneille:
Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet d'orange, comme un bouquet de grenade, et non de grenadier; de jasmin, et non de jasminier. En effet, l'analogie l'excuse.
Je ne vois pas ce qu'a de choquant jardin des Olives. Il paraît aussi loisible de désigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que par celui des arbres à fleurs ou fruits. Jardin des roses est aussi bien et même mieux dit que jardin des rosiers.
Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot olivier est récent, et qu'autrefois olive était le nom commun à l'arbre et à son fruit:
«Le roi Marsile le brave est à Saragosse; il est assis sous un olivier pour se rafraîchir.»
Blancandrin lui conseille d'envoyer à Charlemagne, au siége de Cordes, des ambassadeurs portant des branches d'olivier:
Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux qu'alarmerait la censure de M. F. W. Jardin des Olives est aussi bon que fleur d'orange. Il est possible même qu'oranger soit moderne comme olivier, et qu'orange ait servi, comme olive, à nommer l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux bouquets d'orange de Corneille et de l'Académie.
Enfin, l'auteur des Observations blâme l'Académie d'avoir expliqué fleurer par répandre une odeur; M. F. W. trouve la définition incomplète, et veut répandre une bonne odeur. Il oublie que s'il y a des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est pas rose, violette ou tubéreuse, témoin la couronne impériale, l'assa fœtida et le géranium puant.
La réserve de l'Académie est donc tout à fait louable; M. W. a contre son opinion Molière et Regnier: Molière, dans le nom de ce M. Fleurant; Regnier, dans le portrait du pédant, si admiré de Boileau:
Il ne faut pas imputer à l'Académie des torts imaginaires.
C'est l'ancienne prononciation du mot fleur, qu'on écrivait flur.
Ad or et a flou,—orné d'or et de fleurs ciselées.
L'r final se réservait à sonner devant une voyelle, par exemple, dans le diminutif flourette et dans le verbe flourir.
Un tableau flou, peindre flou ou à flou, un pinceau flou; dans toutes ces locutions techniques, flou signifie fleur, pris en manière d'adverbe. C'est peindre tendre et délicat comme une fleur, un pinceau-fleur, etc…
Saint Flou, évêque d'Orléans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous le nom de sanctus Flosculus; c'est saint Flour, comme celui d'Auvergne.
De flou est venu flouet, toujours en suivant la même métaphore:
«Voilà de mes damoiseaux flouets!» s'écrie Harpagon. Flouet est la bonne prononciation, et non fluet, comme l'on dit à présent. Trévoux dérive cet adjectif de fluxæ et non firmæ sanitatis, ridiculement. C'est chercher midi à quatorze heures.
Le flou d'une médaille ou la fleur de coin, c'est la même chose. On entend par ce mot une conservation si parfaite de la médaille, que le poli du coin s'y fait encore apercevoir. Fruste, au contraire, signifie effacé.
«Diognète sait d'une médaille le fruste, le flou et la fleur de coin.» (La Bruyère, de la Mode.) Les deux dernières expressions font double emploi. Quelques éditions écrivent mal à propos le feloux.
L'Académie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif féminin, et il a un singulier.
Font est l'abrégé de fontaine. Pour réfuter l'Académie, il suffit de rappeler les noms propres d'homme et de lieu:
De Bellefonds, la Font, de Lafont, Fontenelle.—La Chaude-Font, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les dictionnaires géographiques écrivent la Chaux-de-Font, ce qui n'offre aucun sens.
«Eve de Funtaine i aparut… si la levad (l'église) de Funz et de baptisterie.»
Mais pourquoi dit-on fonts baptismaux? C'est ce qui a trompé l'Académie. En voici la raison: baptismal, comme venant d'un adjectif latin en is, baptismalis, n'a qu'une terminaison pour les deux genres. Fonts baptismaux est aussi bien du féminin que lettres royaux, marchandises loyaulx, vierge royau. (Voyez p. 226-228.)
Du pronom latin ille, nos pères se firent, en le partageant, un pronom, il, et un article, le, ou plutôt li, par la règle qui changeait l'e du latin en i français.
Li, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres, au singulier; on fit pour le pluriel les, dans les mêmes conditions. Les est la dernière syllabe d'illas. L'a final se changeait régulièrement en e.
On a prétendu établir aussi des déclinaisons mobiles de l'article: Fallot en assigne jusqu'à vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de ces déclinaisons pour l'article que pour les substantifs.
LI au masculin est assez connu:
LI au féminin.
Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que j'y sois fatigué: rien que de penser à elle (d'elle) rafraîchira toujours mes forces:
«Urraque dormait toujours après dîner, et Persewis avec elle.»
Une dame, éprise du sire de Coucy, révèle à Fayel toute l'intrigue de sa femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:
Les composés étaient aussi féminins, comme celui.
Fayel ayant de ses yeux vu l'infidélité de sa femme, finit par en être convaincu. Coucy, pour venger sa maîtresse, attire dans un rendez-vous la perfide dénonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveuglée de passion, se rend à discrétion, Coucy la rebute avec mépris, et lui fait cette harangue un peu rude:
«Regardez, madame: il ne tient pas à vous que votre mari ne soit cocu. Vous lui êtes de laide foi; que ceci vous apprenne à ne jamais médire de celle en qui il y a moins à dire qu'en vous, folle, musarde!»
Au quatrième vers, li est pour à lui, masculin; et au septième, celui désigne la dame de Fayel.
LES est demeuré commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce point dispensés de toute démonstration. Mais de ce fait il y a une induction à tirer: pourquoi aurait-on établi les invariable, et li variable? Quelle nécessité d'avoir des terminaisons mobiles au singulier, quand on s'en passait au pluriel?
Cependant, on rencontre pour le singulier les formes la, lo, le. D'où viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?
Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un système constitué pour la déclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le système dont MM. Raynouard, Ampère, Fallot, et leurs élèves, nous présentent un tableau vaste et régulier? Nullement; et mon argument est bien simple: c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la théorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres. La doctrine est continuellement démentie par l'application: le est aussi féminin que li ou la:
Voici maintenant les deux formes ensemble:
«Lors lui sembla et fut avis, quand il découvrit la forteresse et la vit si bien gardée, que ce fut un château de guerre.»
Lo est aussi masculin que li, qui est aussi féminin que le, qui est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au pluriel li et les; le génitif del est commun aux deux genres pour le singulier, parce qu'il représente aussi bien de li ou de la que de lo ou de le, la dernière élidée. Le datif singulier est al, qui, sur une consonne, sonnait au, et, sur une voyelle, supposait l'élision de a la, a le, a li, a lo, comme l'on voulait. Del ost, al ost, ne sont d'aucun genre99. Aussi qu'est-il arrivé? que le mot ost, par exemple, qui est partout du féminin dans Roland et dans le livre des Rois, est passé plus tard au genre masculin, ensuite de l'équivoque de l'article100.
[99] Dans le fait, ils sont pour de la ost, à la ost. C'est encore ici l'écriture qui s'est trompée et a trompé.
[100] «S'en ala li reis e tute sa ost a Jerusalem.»
—«Lores se apruchad Joab od tute s'ost as Syriens.»
—«E Absalon fist maistres cunestables de sa ost Amasa.»
Ce mélange de formes, loin de prouver une déclinaison savamment organisée à la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la faculté dont jouissait chaque écrivain, selon son érudition, de se reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait la meilleure. Cette liberté n'avait pas l'inconvénient qu'on pourrait croire, en un temps où le latin régnait encore à côté du français, non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On était toujours compris.
Je n'ai trouvé qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif était li, l'accusatif les.
«Li fals prophete requistrent Baal101 des le matin jesque au midi, e Helyes li cumenchad a rampodner.»—Illudebat illis Helias.
«Li caldeu fierent les enfans ki garde sont des chamoz… Si ravissent li caldeu les chamoz…»
«Si comme dit le poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses trop haultes.»
«Se nous demenomes ainsi li uns les altres…»—alii, alios.
Hormis ce point, la déclinaison mobile de l'article est une invention aussi savante, aussi embrouillée et aussi chimérique que celle des noms. Je ne conseille à personne de travailler pour la comprendre, la retenir, et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine perdus.
IL est le pronom de la troisième personne. Jamais il ne changeait de forme:
Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait à il, lui:—Lui et ses compagnons… Lui et la belle Aude, etc.
Pourquoi? Ce n'est pas assurément par considération pour la logique ou la clarté, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif d'un pronom avec son datif; ni par égard pour l'euphonie ou les besoins de la versification, puisque lui et forme un hiatus inadmissible en vers.
Voilà donc une forme de langage supprimée, une des plus nécessaires. Le poëte moderne sera obligé de faire un long circuit pour dire, ou plutôt il ne pourra jamais dire:
Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantôt il, tantôt lui? Qui le sait le dise.
La Fontaine, qui a sauvé tant de vieux mots, a souvent employé illec:
Là est sec, difficile à employer à cause de l'hiatus; illec est harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquité dont le poëte peut tirer un excellent parti.
Illec est l'adverbe illuc transporté en français presque sans modification, car la première forme fut illuecques, qui se prononçait illeuc. Ce mot a passé par toutes les vicissitudes d'avecques: on a dit illuecques, illuecque, iluec, illecque, illec, et ce dernier même a disparu. C'est dommage!
Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne remplace.
Léans est pour là ens, là dedans;
Céans, pour ci ens, ici dedans. L'euphonie a légèrement modifié leurs racines.
Léans se rapporte à un lieu qu'on désigne; céans marque le lieu où l'on est dans le moment où l'on parle.
Aubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa femme:
Orgon rentrant chez lui après une absence:
La Fontaine emploie souvent léans et céans. Molière n'emploie que le second, l'autre était déjà trop vieux; mais céans avait toujours cours parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde.
Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'ici et là suffisaient à tout.
On devrait dire alesine, l'alesine; la lésine est la même faute que la Guyane, la Natolie. (Voy. p. 150 et 397.)
Alesina est, en italien, une alêne de cordonnier. A la fin du XVIe siècle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares, intitulée la Compagnie de l'Alène, la Compagnia dell' Alesina. Ce livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en 1604, et fit éclore une foule d'imitations: les Noces de la Lésine, la Contre-Lésine, etc. Le mot lésine ne remonte donc pas plus haut que le XVIe siècle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas:
C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers. L'étymologie commandait de mettre:
Évidemment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore été francisé en lésine. On aurait dû dire alesine, comme on avait fait par syncope alesne. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du Mauro et d'autres.
Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet dit que l'on était reçu dans la compagnie de l'alesina quand on savait bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre dans un ragoût: On y a mis du beurre avec une alêne.
Vialardi n'a point d'article dans la Biographie universelle; Ginguené n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui et de son livre. (Anti, in-4o, p. 368, et Biblioth. française, VIII, 134.)
De quelques finesses de versification que l'on croit modernes.
Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on cite toujours les Mystères du moyen âge. On ne les a pas lus, mais n'importe: on les méprise de confiance. Ce sont des œuvres très-irrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en battant les broussailles, trouverait des pièces d'or.
S'attendrait-on, par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit du XVIIIe siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion, joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque:
On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée. Saint Pierre, pendant la nuit qui précède la Passion, vient frapper à la porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid:
Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être de Pierre Gringoire102.
[102] Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel, «poëte très-éloquent et scientifique docteur.» Mais Jean Michel florissait en 1486, et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion se le transmettaient de main en main, sauf à le faire embellir par les poëtes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507, époque où il fut imprimé à Paris. Il est hors de doute que Gringoire a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le réimprimât.
Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne comédie:
Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du Glorieux; c'est la même verve et la même franchise de coquetterie.
Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le sentiment des rhythmes, les procédés de la versification, l'art d'agencer les rimes, la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc… Je ne lui contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour celui de l'invention, c'est une autre affaire.
Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, jetez les yeux sur cet autre couplet que le poëte met dans la bouche de Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile: «Martha autem satagebat circa frequens ministerium.»
[103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol cara, visage.
[104] «Harer les chiens,—Attizare i cani a la caccia,—Echar los perros tras la caça.» (Trésor des trois langues.)
Ce mot manque dans Furetière.
Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre Notre-Dame de Paris. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec emphase l'art, les artistes, leur sacerdoce, leur mission; ni vanter leurs propres vers ciselés, profondément fouillés; ni les arabesques de leur style, ni leurs âmes saintes; ni la gloire des gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!
Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier, né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois (r muette, en sonnant an).
De l'Adanois on fit le Danois.
Nous avons le poëme d'Ogier l'Ardenois, par Raimbert, de Paris, qui écrivait au XIIe siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque instant appelé le Danois, le bon Danois, et nulle part on n'y raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé dans le titre l'Ardenois, et dans le texte le Danois. Voici comment cela peut s'expliquer: La composition du poëme remonte en effet au XIIe siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les romans des Douze Pairs sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y retouchait continuellement.
Nous voyons de même la rue de l'Ajussiane, ou de l'Egyzziane (sainte Marie l'Égytienne), transformée en rue de la Jussienne;
L'Anatolie (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques écrivains, la Natolie;
L'endemain (le jour en demain) est aujourd'hui le lendemain, avec l'article redoublé, dont personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne portent jamais que l'endemain:—«L'endemain, Saül partit l'ost en treis.»
On trouve aussi Ogier de Danemarche. Le ch ayant le son dur du k (voy. p. 52), marche sonnait marke; et voilà comment l'Adane-Marche devint le Danemarck. Danemarche (Danemarke) était le cri de guerre d'Ogier:
On ne peut douter de la confusion de ces épithètes, l'Ardenois, le Danois. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle d'Ardenois, porte presque partout dans les vers celle de Danois. Il y a pourtant quelques exceptions, par exemple au vers 1345:
Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit, comme son neveu, tantôt l'épithète d'Ardenois, tantôt celle de Danois:
Une hache danoise est une hache ardenoise. Liége fut de tout temps célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vêtus de serge, et portent chacun une hache danoise:
Ogier est surnommé aussi d'outre-mer.
Cela signifie l'Adanois d'outre-Meuse. Le Danemark n'est pas plus outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la géographie des poëtes du moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près.
On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois pour expliquer comment l'Ardenois avait pu devenir le Danois: «ARDEN était l'équivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se servaient pour désigner une forêt: les Anglais traduisent en latin deane-forest et Arden-forest par Silva danica; ainsi, l'on disait Deanois, Danois, pour Ardenois105.» Cela est bien savant! Je crois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la prononciation: Ardene, Adane;—l'Adanemarke, le Danemark;—l'Ardenois, l'Adanois, le Danois.
[105] Préface d'Ogier le Danois, par M. Barrois, p. 3.
Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est un des plus belles orgues que j'aie vues. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous régler cette impertinente irrégularité.
Le mot orgues se rencontre dans un curieux passage de la version du livre des Rois. Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S. Jérôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte, ou tout simplement le mot auctoritas. C'est ce mot qui accompagne le passage en question.
David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses forces, vêtu d'un éphod de lin.
Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que David jouât en même temps de l'orgue, et même de l'orgue de Barbarie. L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le méconnaître:—«David sunout une maniere de orgenes ki esteient si aturné ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit e juout devant Nostre Seigneur.»