2º En revanche, le mot aile s’est allongé, comme elle après une préposition[220]. Le mot aime aussi, du moins à la rime, mais non pas essaime. Et ces finales n’ont pas d’autres mots.
Les finales -aine et -eine sont au contraire très fréquentes, et celles-là, souvent brèves autrefois, sont aujourd’hui plutôt longues, comme celles de beaucoup de mots en -ène: prochaine rime très exactement avec chêne, comme avec chaîne et Duchesne[221]; de même reine et marraine avec rênes et sirène. Pourtant graine et migraine ont plutôt ai bref ou moyen, et aussi daine (féminin de daim), et bedaine, et peut-être naine[222].
Les finales -air et -aire, -aise et -eize sont longues à fortiori, sans exception, ainsi que le mot glaive[223]. Il n’y a qu’une prononciation pour r, air, ère, hère, erre, aire et haire, et lorsque grammaire avait encore le son nasal, il se confondait avec grand’mère, au moins à partir du XVIIᵉ siècle[224]. De même c’est l’identité de prononciation qui a fait transformer les pantoufles de vair de Cendrillon, qui étaient des pantoufles de fourrure, en absurdes pantoufles de verre.
Il n’y a pas d’avantage de différence possible entre treize, fraise et diérèse, seize, française et diocèse[225].
Les mots faible, aigle et seigle, aigre, vinaigre et maigre ont également la finale longue, plus longue que les mots correspondants en -èble, -ègle et -ègre; toutefois cette quantité ne s’impose ni pour faible ni pour seigle.
Les mots en -aître ont tous l’accent circonflexe[226].
III. AI atone.—Ai tonique long et ouvert garde assez facilement sa quantité, à peu près du moins, en devenant atone: fraîcheur, maigrir, aider, aimer, abaisser, laisser, fraisier, paisible, vous vous tairez, et tous les mots en -airie, rappellent suffisamment fraîche, maigre, aide, etc.; l’orthographe y aide beaucoup, l’r et l’s encore plus peut-être.
Mais les exceptions sont nombreuses. Dans affairé, ai est aussi moyen que dans parfaitement. Même dans gaîté, malgré l’accent circonflexe, ai est à peu près identique à l’e bref, à peine ouvert, de guetter[227]. Ici aussi on peut voir trois degrés différents pour la quantité, par exemple daigne, daigner et dédaigner.
De plus, ai prétonique, comme ê, a une tendance assez marquée à se fermer devant une tonique fermée, mais généralement sans s’abréger; ainsi dans aimer, aisé, laisser, saigner, etc., et même dans plaisir, saisir, épaissir, ou dans aigu, laitue, rainure. Il n’y a lieu ni de lutter contre cette tendance, ni de se croire obligé de s’y conformer; mais elle appartient plutôt à la conversation très familière[228].
Mais voici qui est plus particulier. Aujourd’hui encore, ai se réduit à un simple e muet dans les formes de faire et les mots dérivés où ai atone est suivi d’un s: nous faisons, je faisais, nous faisions, faisant, et aussi bienfaisant et malfaisant, faisable et faiseur, qui doivent se prononcer fesais, fesons, etc., en opposition avec bienfaiteur et malfaiteur, où ai est suivi d’un t.
C’est encore une des bizarreries de notre orthographe; nous écrivons bien je ferai au futur, comme nous prononçons, et non pas fairai, malgré l’identité constante d’orthographe entre le futur et l’infinitif; pourquoi pas aussi bien je fesais? C’est ce que faisait ou fesait Voltaire. Pourquoi l’Académie n’a-t-elle pas suivi son autorité, comme elle s’est décidée à le faire pour les mots en -ais, au lieu de -ois? La conséquence, c’est qu’on se met de plus en plus à prononcer faisais, faisons, et surtout bienfaisant et bienfaisance, comme on écrit, et il y a des chances pour que cette prononciation fautive finisse un jour par prévaloir.
Cette prononciation d’e pour ai a été longtemps aussi la seule correcte pour faisan, faisane, faisandeau, faisander; mais elle tend déjà à disparaître dans ces mots, en attendant qu’elle disparaisse dans les autres.
Le groupe ouai s’est prononcé oi dans certains mots, comme le groupe oue: on disait doirière, comme on disait foiter; mais cette prononciation est aussi surannée aujourd’hui dans douairière que dans souhait et souhaiter, ou dans fouet[229].
IV. Le groupe AIGN.—Il en est du groupe aign comme du groupe oign, non pas partout, mais dans beaucoup de mots; il contenait à l’origine une voyelle simple, a, suivie d’un n mouillé, qui s’écrivait ign[230].
Ceux de ces mots qui ont perdu leur i, ga-(i)gner, monta-(i)gne, a-(i)gneau, compa-(i)gnon, ont sauvé leur prononciation; ceux qui ont gardé leur i, ara-igne, châta-igne se sont altérés, l’i s’étant joint indûment à l’a: arai-gnée, châtai-gne. Tous ces mots se prononcent depuis longtemps comme ils s’écrivent[231].
V. Les mots étrangers.—Nous avons vu les finales anglaises -ay et -ey se prononcer en français comme e ouvert et non fermé; nous ouvrons aussi ai dans bar-maid, cock-tail, mail-coach, daily(-News) ou rocking-chair. Quelques-uns prononcent de même rail ou railway.
Au contraire, bairam se prononce baïram (quelquefois béïram), aï faisant une seule syllabe, comme dans l’allemand kaiser. Mais scheik est francisé en chèc et non en cheïc. Vayvode a été remplacé par voïvode[232].
Le groupe allemand ei est une diphtongue qui se prononce à peu près aï, monosyllabique. On le francise à moitié dans gneiss ou edelweiss, où l’on fait sonner tout au moins une semi-voyelle (eye au lieu de aye). Mais il importe d’articuler nettement et à l’allemande, c’est-à-dire aï ou aye, dans reichstag ou reichsrath, dans vergiss mein nicht, dans leit-motif, zollverein, etc.; et cela vaut mieux également pour edelweiss[233].
Le mot geyser, qui devrait se prononcer comme kaiser (beaucoup, néanmoins, prononcent ka-i-ser, à l’allemande), est un des exemples les plus curieux de l’habitude que nous avons de franciser à demi; le g a gardé le son guttural et la diphtongue ey est restée diphtongue, mais en se francisant par e, et la finale a pris l’e ouvert et long qui est purement français: gheïzèr[234].
Le groupe eu est depuis longtemps une voyelle simple, ouverte et fermée, dont le son se rapproche de celui qu’a l’e muet quand il n’est pas muet[235].
Eu final est fermé partout comme é final, et de plus moyen comme toutes les voyelles finales. Il y a d’ailleurs peu de mots en -eu sans consonne à la suite; une dizaine de mots en -ieu: dieu, lieu, pieu, etc., et une douzaine d’autres en -eu: feu, jeu, etc., avec quelques mots en -eue, où l’e muet ne change rien: lieue, banlieue, queue et les féminins feue et bleue[236].
Avec une consonne non articulée à la suite, il y en a davantage et le son eu y est toujours fermé. Ce sont d’abord et surtout les adjectifs et substantifs en -eux, qui sont fort nombreux, sans compter les pluriels comme dieux et bleus[237]. Il y faut joindre les mots suivants:
1º Le mot nœud, qui devrait naturellement s’écrire et s’est longtemps écrit neu, tout simplement, comme nu.
2º Les pluriels œu(fs) et bœu(fs), et aussi le singulier bœu(f), à Paris du moins, dans l’expression carnavalesque bœu(f) gras, où l’f final est muet devant une consonne, suivant la règle d’autrefois[238].
De plus et surtout, malgré l’affaiblissement de l’accent, l’adjectif numéral neuf devant un pluriel commençant par une consonne: les neu(f) muses, neu(f) cents, neu(f) mille, ainsi que dans neuf heures et neuf ans, où il y a seulement liaison, avec changement de l’f en v; toutefois, dans ces deux expressions, eu tend déjà à s’ouvrir[239].
3º Monsieur, comme messieurs, souvenir de l’époque où l’r avait cessé de se prononcer dans tous les mots en -eur[240].
4º Les formes verbales pleut, meux et meut, peux et peut, veux et veut. Cependant veux et veut tendent parfois à s’ouvrir.
I. EU fermé.—Quand eu est suivi d’une consonne articulée, il est assez généralement ouvert; mais il est encore fermé dans certains cas, et alors il n’est plus moyen, mais long, notamment dans tous les mots en -euse, comme dans les mots en -ase: baigneuse, glaneuse, vareuse, etc.[241]. Ceci est très important, car c’est un des points sur lesquels les prononciations dialectales sont le plus incorrectes, et l’incorrection est bien plus sensible dans -euse que dans -ase.
Outre les mots en -euse, eu tonique avec consonne articulée est encore long et fermé dans les mots suivants:
1º Les onomatopées beugle et meugle; on peut d’ailleurs ouvrir ces mots quand ils riment avec aveugle: cela vaut mieux que de fermer eu dans aveugle.
2º Le mot veule, auquel meule s’est ajouté depuis un siècle, malgré l’étymologie.
3º Le substantif jeûne, que la prononciation aussi bien que l’accent distingue de l’adjectif, jeûne ouvert étant tout à fait incorrect. Mais déjeune, qui n’a plus d’accent, est beaucoup moins fermé, et s’ouvre même un peu trop[242].
4º Les mots en -eute et -eutre, contrairement aux principes ordinaires: meute, bleute, etc., et feutre, calfeutre, neutre, pleutre.
5º Un certain nombre de mots savants ou techniques, à finales uniques ou rares: phaleuce, leude, neume et empyreume[243].
II. EU ouvert.—Partout ailleurs eu tonique est ouvert, avec quelques différences de quantité.
Il est bref, ou tout au plus moyen, quand il est suivi d’une consonne autre que r et v, notamment dans les mots en -euf (sauf les exceptions indiquées plus haut): œuf, neuf, veuf[244]; dans les mots en -eul et -eule (sauf meule et veule): seul, filleul, gueule, veulent[245]; enfin dans l’adjectif jeune. Il n’est guère plus long dans peuple, meuble, esteuble, et même aveugle[246].
Les finales mouillées, -euil et -euille, sont un peu moins brèves: deuil et seuil, feuille et veuille. A cette catégorie appartiennent les mots en -cueil et -gueil, où la présence nécessaire d’un u à côté du c ou du g empêche d’en mettre un second après l’e: accueil, écueil, cercueil, orgueil, et aussi le mot œil, qui s’est longtemps écrit ueil[247].
Les consonnes qui allongent réellement eu ouvert sont seulement r et v, car nous avons vu que les finales en -euse étaient, de plus, fermées[248]. Il ne reste donc plus que les finales suivantes:
1º -eur (avec ou sans s ou t) et -eure ou -eurre: labeur et beurre, cœur et chœur, écœure et liqueur, leurre, leur et leurs, sieur et plusieurs, pleurs et pleure, meurt et meurent, sœur, etc.[249].
Nous avons vu plus haut que monsieu(r) et messieu(rs) faisaient exception, et pourquoi. Cet amuissement de l’r s’est maintenu dans les équipages de chasse à courre, pour le mot piqueu(r), qu’on écrit même quelquefois piqueux; et dans certains milieux de sport aristocratique, ce serait un signe de roture indélébile que de prononcer piqueur comme le vulgaire[250].
2º -euve et surtout -euvre: fleuve et abreuve, œuvre et pieuvre[251].
Nous avons parlé plus haut des prononciations dialectales qui ouvraient eu partout, et notamment dans les finales en -euse. D’autres, au contraire, ferment eu partout, même dans -eur et -euve, et le défaut est tout aussi grave[252].
Remarque.—Il ne faut pas confondre le son eu avec l’u des mots comme gag(e)ure, où un e s’est intercalé dans l’orthographe, entre le g et l’u, pour garder au g le son chuintant du radical[253].
C’est également le son u, et non eu, qu’on a dans le participe (e)u, du verbe avoir, ainsi que dans le prétérit et l’imparfait du subjonctif, j’(e)us, que j’(e)usse: l’e conservé par ces formes faisait diphtongue autrefois dans beaucoup de verbes, comme receu, peu; mais il a disparu partout, depuis que la diphtongue s’est réduite à u, et son maintien dans le seul verbe avoir est assez ridicule[254].
Eu tonique fermé, devenu atone par flexion ou dérivation, se maintient fermé et long dans la plupart des cas: beugler et beuglement, meulière, jeûner, creuser, bleuir et bleuter, deuxième, ameuter, feutrer et calfeutrer, neutralité, lieutenant, et les adverbes en -eusement.
Nous avons vu plus haut eu ouvert suivi d’f se fermer quand f se changeait en v par liaison: neuf ans, neuf heures. Nous retrouvons le même phénomène dans neuvième et neuvaine, où il tend aussi à s’affaiblir. Nous le retrouvons encore, et même plus nettement, dans hareng œuvé et terre-neuvas, malgré l’eu ouvert d’œuf et neuve[255].
Au contraire, bleuet abrège eu, qui même se réduit à u dans bluet. D’autre part, peu s’ouvre sensiblement dans à peu près, encore plus dans peut-être, étant abrégé par le voisinage de la tonique qui est longue. Il devient même si bref et si rapide, qu’il disparaît souvent complètement dans la conversation très familière, comme si c’était un e muet: p(eu)t-êt(re) qu’il est venu[256].
Eu atone est encore fermé en tête des mots, dans eurythmie, où il est suivi d’un r, aussi bien que dans eunuque, euphémisme ou euphonie[257].
Eu est encore fermé dans jeudi, dans meunier, et parfois dans feuillage et feuillée, malgré l’ouverture de feuille; enfin dans des mots techniques ou savants, comme feudiste et feudataire, deutéronome, ichneumon, pneumonie, pseudonyme, teuton et teutonique, et les mots en-eutique et-eumatique[258].
Malgré ces exemples, on peut dire qu’en général eu atone est ouvert, notamment devant un r, mais naturellement plus bref, et par suite moins ouvert, dans abreuver que dans abreuve, dans heureux ou malheureux, fleurdelisé ou effeuiller que dans heur, fleur ou feuille; il reste pourtant ouvert et long, comme la tonique, dans la plupart des verbes en -eurer: beurrer, écœurer, désheurer, leurrer et pleurer, tandis qu’il est bref dans demeurer, fleurer, effleurer.
Signalons, pour terminer, une faute de prononciation qui ne date pas d’aujourd’hui, que des grammairiens même ont cru devoir autoriser: c’est celle qui consiste à prononcer eil au lieu de euil, à cause de l’orthographe, dans orgueilleux ou enorgueillir, qui, évidemment, ne sauraient se prononcer autrement qu’orgueil. Il est vrai qu’orgueil lui-même est parfois assez altéré; mais ceci est plus extraordinaire, et même assez ridicule. Tout de même, on est surpris d’entendre enorghé-yir jusqu’à la Comédie-Française.
L’o final est fermé, comme é et eu, et moyen, comme a, é et eu: adagio, numéro, domino[259].
L’s non articulé ne saurait ouvrir l’o: chaos, repos, gros, des dominos. Nos et vos eux-mêmes, quoique proclitiques, et par suite dénués d’accent, restent fermés, et leurs o sont même plus longs que les autres.
Il n’en est pas tout à fait de même du t non articulé, quoique les mots en -ot se soient progressivement fermés: sans être assurément ni ouverts ni brefs, ils sont cependant un peu moins fermés en moyenne que les précédents. Je dis en moyenne, car il faut distinguer.
Ceux qui ont une voyelle devant l’o ont toujours l’o fermé, ou à peu près: cahot, idiot, chariot, et, par analogie, fayot, caillot, maillot. D’autres encore font comme eux: mégot, margot, sergot, livarot, paletot, pavot; mais c’est la minorité[260].
La plupart des autres sont souvent beaucoup moins fermés, au moins hors de Paris. Le moins qu’on puisse dire est que leur prononciation est un peu flottante: ainsi jabot, calicot, cachot, fagot, gigot, grelot, mot, canot, pot, pierrot, dévot, et aussi bien leurs pluriels[261]. Sans doute, l’o de ces mots n’est jamais proprement ouvert chez les personnes qui prononcent correctement, mais il arrive souvent qu’il n’est pas fermé non plus, même chez ceux qui ont l’habitude de fermer l’o final. La différence est rendue particulièrement sensible par le voisinage immédiat de mots à son fermé:
Beaux est ici fermé, comme partout: quoiqu’il soit moins accentué que mots, ce qui aurait pu contribuer à l’ouvrir un peu, c’est pourtant lui qui est le plus fermé des deux. La différence est moindre assurément que dans beaux hommes; elle est cependant certaine, et la demi-ouverture de mots entraîne celle de sots[262]. Il se pourrait, d’ailleurs, que le mot mot fût précisément celui qui s’ouvre le plus fréquemment ou le plus facilement, sans qu’il y ait lieu de distinguer comme autrefois entre le singulier et le pluriel. Toutefois, celui-là même n’est jamais ouvert qu’à moitié.
Il n’y a qu’un seul mot en -ot dont l’o soit tout à fait ouvert et bref, mais c’est parce que le t se prononce: c’est dot, la prononciation do étant dialectale.
Il va sans dire que cet o, même fermé, s’ouvre dans les composés, où il cesse d’être tonique, et où, très souvent, le t se lie avec le mot suivant: sot-l’y-laisse, mot-à-mot, pot-à-l’eau, pot-au-lait, pot-au-feu, pot-aux-roses, et même, sans liaison, pot à tabac.
Aux mots en -ot se joignent quelques autres mots à consonne non articulée, dont la finale n’est pas non plus tout à fait ou toujours fermée. Ce sont: broc, croc, avec accroc et raccroc, escroc, galop, sirop, et trop[263]. On notera que trop est presque toujours proclitique, et, par suite, a tendance à s’ouvrir tout à fait: c’est trop juste, ou mieux encore avec liaison: vous êtes trop aimable; aussi est-il bien difficile de ne pas l’ouvrir un peu, même quand il est tonique: j’en ai beaucoup trop. De même l’o est ouvert dans le composé croc-en-jambe, où le c sonne.
Malgré ces restrictions, on peut maintenir néanmoins que le son o final est, en général, fermé ou à peu près, surtout à Paris. Et la tendance est si marquée que, dans les mots raccourcis de la fin, qui se créent précisément à Paris, l’o intérieur, qui était au moins à demi ouvert dans le mot complet, se ferme en devenant final: on peut comparer kilogramme et kilo, typographe et typo. De même mélo, chromo, métro, photo, hecto, aristo, Méphisto, et même auto, malgré le son fermé qui précède l’o[264].
Quand l’o est suivi d’une consonne articulée, il est, comme eu, assez généralement ouvert; mais lui aussi est fermé dans certains cas et, de plus, long.
I. O fermé.—L’o est fermé et long, avant tout, dans tous les mots en -ose, comme eu dans la finale -euse: on peut comparer chose et fâcheuse, dose et hideuse, rose et peureuse; et, de même que pour -euse, c’est un des points sur lesquels il importe le plus de corriger certaines prononciations dialectales, qui ouvrent partout o et eu[265].
A part les mots en -ose, o tonique avec consonne articulée n’est plus fermé et long qu’avec l’accent circonflexe, et dans un certain nombre de mots en -ome, -one, -os et -osse, que nous allons voir dans leurs catégories respectives.
Partout ailleurs l’o tonique est ouvert, mais, comme a, e et eu, avec certaines différences de quantité[266].
II. O ouvert bref.—L’o est naturellement bref devant une explosive brusque, c, t, p, ou une spirante sourde, f, ch, s: roc, coke, baroque, loch et même l(o)och, en une syllabe; dot, radote et carotte; stop, stoppe et métope; sous-off, étoffe et philosophe; roche; rosse et féroce[267].
Il n’y a d’exceptions que pour l’s.
D’abord l’o est long et fermé dans adosse et endosse (de dos), dans grosse et engrosse (de gros), dans fosse (on ne sait trop pourquoi), et aussi désosse (du pluriel os).
Mais surtout les mots en -os demandent un examen particulier. En principe, l’o y est ouvert et bref, mais il y a une tendance manifeste à le fermer et à l’allonger, peut-être par analogie avec les mots en -os à s non articulé. On dit, et on doit dire de préférence: un os, avec o ouvert et en faisant sonner l’s, des o(s), avec o fermé, comme do(s) et gro(s); toutefois, on dit de plus en plus des os avec o fermé et s articulé; et cette prononciation réagit parfois sur le singulier: un os, avec o fermé[268]. D’autre part, les avis sont partagés sur rhinocéros, mérinos, albatros, et même albinos; je pense qu’il vaut mieux fermer l’o dans ces quatre mots[269].
A vrai dire, les mois en -os, dont le nombre s’est fort augmenté, sont empruntés au grec le plus souvent, et la plupart sont des noms propres. Ceux qui n’en sont pas, mots savants, comme pathos, tétanos, peplos, cosmos, ou sphynx atropos, devraient tous avoir l’o bref, en vertu de l’étymologie. Mais cette prononciation, qui est de pure érudition, est en contradiction avec la tendance du français pour les mots en -os. Dès lors, une foule de gens fort instruits, et même sachant du grec (il est vrai qu’ils le prononcent fort mal), ferment l’o sans hésitation, par exemple, dans ce vers de Molière:
Il en est de même pour tétanos, et cette prononciation est peut-être destinée à l’emporter sur la bonne. Elle ne peut, d’ailleurs, choquer que les érudits[270].
III. O ouvert moyen.—L’o est un peu moins bref devant une sonore, soit explosive, b, d, g, soit surtout spirante, j, v (et même parfois z), et devant l, m, n, et gn mouillé: ainsi snob et robe, pagode ou rapsode, grog et drogue; puis col, école, décolle, et même alc(o)ol, réduit à deux syllabes[271]; homme et métronome; micron, matrone et patronne; enfin, horloge, innove et ivrogne[272].
Seules les finales -ome, -one et -oz appellent quelques observations.
1º Autrefois on distinguait les finales -omme et -ome: les mots en -omme, mots de la langue commune, qui sont bien huit ou dix, avaient seuls l’o ouvert[273]; les mots en -ome, mots savants, avaient au contraire l’o fermé, au moins à partir du XVIIᵉ siècle. Cette prononciation était justifiée dans beaucoup de cas par l’étymologie, notamment dans symptôme et diplôme, qui ont pris l’accent; dans idiome et axiome, qui ne l’ont pas pris, et aussi dans brome, chrome, amome, gnome et arome. Est-ce par analogie que tant d’autres suivirent? Toujours est-il que prodrome et hippodrome, tome, atome ou épitome (remplacé depuis par épitomé), nome, économe, et même astronome, et aussi majordome, n’avaient aucune raison de fermer leur o[274]. Ils le fermèrent pourtant, sans doute en qualité de mots savants. Que dis-je? On en vit deux, à o également bref d’origine, qui allèrent jusqu’à prendre l’accent circonflexe: dôme et monôme, avec binôme et polynôme[275]. Ceux-là sont altérés pour longtemps par l’orthographe. Pour les autres, on est revenu en arrière, mais on y a mis le temps, et il en reste encore quelque chose.
Quoiqu’il n’y ait plus guère de divergence sur la prononciation de métronome, astronome, autonome, qui ont certainement l’o ouvert, on trouverait sans peine des vieillards qui ferment encore l’o dans économe; et l’on hésite souvent sur les autres[276]. La tendance à ouvrir est cependant très marquée; et même on voit se produire depuis une génération le phénomène inverse: on avait fermé des o légitimement ouverts; on a ouvert des o légitimement fermés. Amome, ou du moins cinnamome, ne se dit plus guère avec o fermé[277]; gnome et arome ouvrent leur o de plus en plus souvent, et polychrome encore davantage. Je ne vois guère, sans accent circonflexe, que idiome et axiome qui résistent avec succès; et encore ils sont certainement touchés[278].
2º C’est une observation toute pareille qu’on peut faire sur les mots en -one, mots savants ou noms propres, qui autrefois avaient l’o long et fermé, par opposition aux mots en -onne, mots de la langue vulgaire, qui l’avaient bref et ouvert. Ici aussi, l’o fermé pouvait se comprendre dans des mots comme carbone, aphone, polygone, anémone, matrone, mots savants où se conservait la quantité étymologique[279]; ou encore dans automne, autrefois nasal, comme damne; il ne s’expliquait ni dans madone ou belladone, de l’italien donna, ni, et moins encore, dans atone ou autochtone, et pas davantage dans prône et trône, qui ont imité dôme et monôme[280]. Aujourd’hui, à part les mots que l’orthographe a altérés, prône et trône, cette prononciation a disparu à peu près, par assimilation de -one à -onne: sans parler d’anémone et matrone, qu’on ne discute pas, atone ne saurait garder l’o fermé à côté de monotone, ni aphone à côté de téléphone ou saxophone. Carbone et les termes mathématiques de la famille de polygone résistent encore, mais pas pour longtemps[281]. Je ne vois plus avec o long fermé d’une façon assez générale que zone et amazone, cyclone et icone; encore ces mots sont-ils atteints, surtout amazone[282].
3º Pour ce qui est de l’s doux, nous avons vu plus haut que les mots en -ose avaient l’o fermé. Comme il n’y a pas de finale féminine en -oze, il ne reste que les mots en -oz, sur lesquels l’accord n’est pas parfait; mais cette finale appartient exclusivement aux noms propres[283].
IV. O ouvert long.—De même que a, e et eu devant r, l’o est allongé dans -or (avec ou sans seconde consonne non articulée) et dans -ore (ou -orre), tout en restant très ouvert sans exception: or et hors, abord et abhorre, cor, corps, recors, accord, encor et encore, porc, port et pore, tord, tords, tort, retors, store et mentor, ne se prononcent pas de deux manières[284].
Dans les groupes à liquides, l’o est également ouvert. Il est plus ou moins bref ou moyen dans les finales en -ocle et -ocre, -ople et -opre, -otre, -ofle et -ofre, où l’o est suivi d’une sourde: socle et médiocre, sinople et propre, notre et votre, girofle et coffre[285]; il est un peu plus long dans les finales en -oble, -obre et -ogre: noble, sobre, ogre[286].
L’o atone est exactement dans le même cas que l’a: tandis que l’o tonique peut être long en restant ouvert, l’o atone ne peut être long qu’autant qu’il est fermé, et ce n’est pas très fréquent. Ainsi l’o de dore ou dévore, n’étant pas fermé, s’abrège dans dorer ou dévorer.
L’o reste long pourtant, d’abord quand il conserve sur la prétonique l’accent circonflexe de la tonique: enjôler, enrôler (ou enrôlement), frôler, chômer, prôner, trôner, aumônier, ôter, côté, hôtel, prévôté, rappellent sensiblement geôle, rôle, prône, trône, etc., quoique l’accent circonflexe ne soit pas toujours justifié[287].
La prononciation de coteau, dérivé de côte, comme côté, a quelque chose d’irrégulier, car l’o de ce mot est tout à fait bref et ouvert; aussi a-t-il perdu son accent. Il est vrai que beaucoup de gens ouvrent aussi celui de côté (cf. accoter); et même il est assez rare qu’on maintienne fermé celui de côtelette, qui n’a pourtant que deux syllabes pour l’oreille.
A plus forte raison, quand l’accent circonflexe est plus éloigné, l’o reste difficilement fermé: il peut l’être dans fantômatique, qui est savant, et d’ailleurs fort peu usité, et aussi dans Hôtel-Dieu, car hôtel ne peut y changer de nature; mais l’accent d’hôpital, qui est le même mot qu’hôtel, ne sert plus absolument à rien[288].
On ouvre aussi assez généralement l’o de rôtir et de ses dérivés.
Même sans accent circonflexe, l’o reste ordinairement fermé et long dans ossements ou désosser[289]; dans dossier, adosser, endosser; dans grosseur, grossir ou grossier; dans fossé[290].
L’o est surtout fermé devant s doux ou z: oseille, groseille, osier, gosier, égosille, rosier, rosée, arrosoir, explosif, corrosif, et tous les verbes en -oser, avec les substantifs en -osion et même -osité, comme arroser, érosion ou générosité[291]. Il est moins fermé dans les mots en -osition, notamment dans préposition. Il est naturellement plus ouvert dans hosanna, mosaïque et prosaïque, et tous les mots qui commencent par pros-, ou même plus généralement par pro-.
L’o prétonique est encore fermé dans momier, momerie et momie, et dans les mots en -otion: lotion, émotion, notion, potion, dévotion[292]. Il est encore à peu près fermé, mais avec tendance à s’ouvrir, dans obus et odeur, et il s’ouvre naturellement dans leurs dérivés, qui sont polysyllabiques. Il est douteux et plutôt ouvert dans toper, dans vomir et ses dérivés, dans à l’orée, dans motus.
Malgré l’étymologie, l’o est tout à fait ouvert et bref dans disponible et poney[293]; de même dans moteur et motrice; il l’est surtout dans les verbes en -orer, et dans les dérivés des mots en -ot, suivant l’analogie des mots en -ote: cahoter, saboter, tricoter, flotter, voter ou votif, et même numéroter; de même abricotier ou idiotisme, tout comme escroquer ou galoper; et encore, peut-être par analogie, malotru ou otage.
Beaucoup de Parisiens ferment l’o dans ovale, mais ceci est purement dialectal, car o est ouvert partout devant v, comme devant r (à part alcôve, bien entendu).
Le souvenir de la quantité latine fera fermer correctement l’o dans variorum ou quorum (en opposition avec décorum ou forum, dont l’o est ouvert et bref); de même dans olim, dans ex voto ou ab ovo, dans le premier o de pro domo, qui est un o final; mais il est ouvert dans factotum et toton, dans soliste, et souvent même dans solo, dans quiproquo, oratorio et sanatorium, et naturellement les polysyllabes qui commencent par dodéca[294].
Remarque.—Par un phénomène d’assimilation que nous avons déjà constaté pour e ou ai, qui se fermaient devant une tonique fermée, la répétition de la même syllabe fait que l’o prétonique est presque aussi fermé que l’o tonique dans bobo, coco, rococo, dodo, gogo et lolo. Même le premier o de rococo, qui est le même que l’o ouvert de rocaille, tend à se fermer comme les deux autres. Ces mots étant uniquement du style familier, il n’y a pas lieu de réagir ici[295].
Devant une voyelle aussi, l’o tend à se fermer à demi: co-alition, co-habiter, co-efficient, bo-a, clo-aque, oa-sis, poème, assourdiraient leur syllabe initiale, si l’on ne veillait à la distinguer de la suivante; et cette tendance, livrée à elle-même, irait jusqu’à changer o en ou consonne, ainsi que cela s’est fait plus d’une fois, notamment dans moelle[296]. On fera bien d’y résister et d’ouvrir l’o. De plus, on doit prononcer les deux o séparément et ouverts dans quelques mots savants où on les trouve: co-opération, épizo-otie, zo-ologie, etc.[297].
L’o est fermé dans l’anglais home, at home, et l’allemand kronprinz (sans nasale), mais l’r l’a ouvert dans folk lore; il est assourdi en ou dans time is money, ou to be or not to be[298].
L’o double anglais se prononce ou dans coolie, qu’on écrivait jadis couli, fort justement; dans book, arrow-root, foot-ball, groom, sloop, schooner, snowboot, waterproof[299].
L’o double flamand n’est qu’un o long, comme dans vooruit[300].
Le groupe au (ou eau) se prononce généralement comme o fermé[301].
I. AU tonique.—Au final est pareil à o final: radeau, landau ou eldorado, panneau et piano, marteau et in-quarto ne se prononcent pas de deux manières.
Il en est de même quand il y a une consonne non articulée: faux, défaut, échafaud, avec cette différence que -aut (ou -aud) est un peu plus long et surtout plus fermé que -ot[302].
Devant une consonne articulée, tandis que les groupes oi ou ai sont toujours ou presque toujours ouverts, et souvent brefs, comme a ou e, au contraire le groupe au est régulièrement et très également fermé et long comme ô: aube, débauche, émeraude, chauffe, gaufre, sauge, saule, baume, faune, taupe, rauque, cause, fausse et sauce, faute et pauvre.
On ouvre quelquefois sauf, qui devient bref, surtout employé comme préposition, et aussi holocauste, en vertu du principe général des deux consonnes[303].
Mais l’exception capitale, c’est la finale -aur ou -aure: au y est toujours long, plus long que jamais, mais il y est ouvert autant et plus que fermé, car c’est le propre de l’r d’ouvrir les voyelles.
Ainsi au est ouvert d’abord dans saur, qui est pour sor (comme Paul pour Pol), et dans taure, qui est aussi pour tore (comme taureau est pour toreau), car au n’est dans ces mots que par réaction étymologique[304].
Et partout le groupe latin aur serait devenu or si on l’avait laissé faire, ce qui veut dire aussi que partout aur se prononcerait or ouvert, si l’érudition ne maintenait parfois le son o fermé. Ainsi l’usage le plus ordinaire ouvre la finale de centaure et Minotaure, proches parents de taure, et que les érudits seuls continuent à fermer, et plus encore celle de restaure, sur qui l’érudition n’a pas de prise. La finale -aure s’ouvre même dans des termes techniques, comme ichtyosaure ou plésiosaure[305].
II. AU atone.—Au atone est généralement fermé aussi, surtout quand il est prétonique, sauf devant un r: aubépine, auberge, audace, autel, etc., cauchois, caution, clabauder, chauffer, chausser, faussaire, mauviette, peaussier, etc., et les finales en -auté: cruauté, loyauté. Il est fermé même dans saurien, tauromachie et centaurée, malgré l’r, parce que ce sont des mots savants, et aussi dans vaurien, où le verbe primitif se reconnaît toujours.
Mais les exceptions sont fort nombreuses.
Au atone est ouvert d’abord devant un r, dans taureau, comme on vient de voir, et sauret; généralement aussi dans les futurs et conditionnels d’avoir et savoir[306]; dans aurore, auréole, aurifère ou aurifier[307]; et tout au plus est-il douteux dans laurier (pour lorier), lauréat, lauréole.
En second lieu il tend naturellement à s’ouvrir devant deux consonnes, non seulement dans augment et augmenter, où le phénomène est général, mais souvent aussi dans des mots comme ausculter ou auxiliaire, où il s’impose beaucoup moins, et même dans des mots où il est prétonique: auspice, austère, austral, cauch(e)mar ou encaustique.
Il s’est même ouvert sensiblement aussi devant une seule consonne, dans autoriser et autorité (mais non dans auteur), et surtout dans mauvais, sans parler de rigaudon, qui s’écrit aussi rigodon. D’une façon générale, il tend à s’ouvrir dans quelques mots très usités, d’abord dans les polysyllabes, authentique, automate, autonome, autopsie, cautériser, et aussi dans aumône, où il se distingue ainsi de l’ô qui suit, dans auguste, automne, épaulette (malgré épaule), paupière, ou même naufrage. Toutefois on prononce encore la plupart de ces mots plus correctement en fermant au, aussi bien que dans aujourd’hui, où il est tout à fait incorrect de l’ouvrir[308].
La diphtongue allemande au se prononce comme o fermé quand elle se francise: blockaus[309].