Lettre écrite au Printemps

H

Hier, la neige encor couvrait les plaines mornes:
Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs;
Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs,
Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes,
Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs.

Et ce matin, voici comme une molle haleine
Flottante autour de nous dans les airs attiédis;
L’eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis,
Et la forêt, de vie et de voix toute pleine,
Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis.

C’est un moment rempli d’ineffable surprise.
Nous savions que l’hiver devait s’enfuir un jour,
Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour
De ce baiser d’en haut, de cette chaude brise,
Comme l’émoi causé par un naissant amour.

Pour moi, j’ai mieux encor que cette vague ivresse;
Je vois dans le printemps la fin de votre exil.
Je ne murmure plus: «Hélas! reviendra-t-il?»
Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse,
Je respire l’espoir en son parfum subtil.

Ah! oui, vous reviendrez... Tout l’annonce et le chante.
Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer,
La proue à l’occident, filer un grand steamer.
Il sera, ce retour dont l’image m’enchante,
Doux autant qu’autrefois le départ fut amer.

Venez... Nous reprendrons nos longues causeries;
Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu’au fond.
Au-dessus des humains et du vain bruit qu’il font,
Quelle extase ravit deux âmes attendries
Lorsqu’une intimité sublime les confond!

L’amour nous a conduits par de mystiques voies.
Vous l’accusiez un jour d’avoir trop tard uni
Nos cœurs, où plus d’un rêve,—hélas!—s’était terni;
Mais il nous préparait d’inconcevables joies,
Car il nous mûrissait pour le moment béni.

Il nous fallait d’abord devenir forts et graves,
Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert.
Vu l’abîme des temps sous nos pas entr’ ouvert,
Et dominé le sort tranquillement, en braves,
Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert.

Ce que nous nous dirons par les douces soirées,
Dans le bruit de la ville ou le repos des bois,
Sera tendre et profond, mais austère parfois;
Car nos mains ont touché bien des choses sacrées;
L’angoisse du néant fera trembler nos voix.

Mais un arôme fin monte du sol humide,
Où la neige d’hier a doucement fondu.
C’est le printemps, ami... Vous êtes attendu.
Un petit passereau module un chant timide,
Puis s’étonne, et soudain vole tout éperdu.

Oh! combien je jouis de ces métamorphoses!
Chacune tour à tour va grandir mon espoir.
Des fleurs!... Il va s’ouvrir des fleurs sur le sol noir!
Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses,
Et les arbres m’ont dit que je vais vous revoir.

Le Retour

I

Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve,
Où mon cœur vous suivait bien loin sous d’autres cieux.
Vous êtes près de moi. Mon regard qui se lève
Va rencontrer vos yeux.

Vos jeux... devant lesquels ont passé des merveilles,
Et qui, las de sonder pourtant et de savoir,
Après les jours brûlants, durant les sombres veilles,
Se fermaient pour me voir.

Vos yeux changeants... où j’aime à surprendre votre âme:
Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant,
Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme
Me brûle en m’effleurant.

Votre amour me ravit, comme aussi votre doute:
En vain vous proclamez un fatalisme obscur,
Je saurai malgré vous placer sur votre route
Un bonheur calme et sûr.

Je connais le secret de la détresse affreuse
Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé;
Tout au fond de notre être un abîme se creuse
Qui jamais n’est comblé.

Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense.
Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant...
L’espoir de le remplir me saisit—ô démence!—
Enchanteur et troublant.

Je ne puis qu’apaiser l’âpre mal qui le blesse,
Tromper, jour après jour, son éternel désir,
Puisque le bien suprême est pour notre faiblesse
Impossible à saisir.

Mais j’ai rêvé du moins d’accomplir cette tâche.
Je vous consolerai de l’immortel ennui.
Mon amour à vos yeux voilera sans relâche
Le néant, même en lui.

Vous ne me direz plus qu’il est court et fragile,
Que la satiété mène aux mornes adieux.
Par lui vous garderez, sous votre front d’argile,
L’esprit serein des dieux.

Au bout de ce chemin, rude et plein de vertige,
Que vous suivez, marchant vers un but inouï,
Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige
Toujours épanoui.

Vous n’éprouverez plus l’angoisse des abîmes
Où, tout en frémissant, se plonge la raison,
Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes,
Après chaque saison.

Vous oublierez l’horreur de notre destin sombre
—Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers—
Parce que l’humble fleur dessinera son ombre,
Le soir, sur vos sentiers.

Et comme elle a conçu de folles jalousies.
Son calice profond, dans l’air des hauts sommets,
Changera ses parfums suivant vos fantaisies,
Sans s’épuiser jamais.

Afin que vous goûtiez toute joie auprès d’elle;
Car son âme de fleur a conçu le dessein
De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle,
Mille amours dans son sein.

L’Inde Bouddhique

A

Ami, j’ai vu par vous les régions splendides
Où vous avez erré si longtemps loin de moi;
Votre amour et vos soins, qui m’y servent de guides,
M’en ont ôté l’effroi.

J’ai plongé sans péril en leur puissant mystère;
Vous seul avez porté le poids des lourds travaux;
Vous seul avez bravé, dans votre exil austère,
Mille dangers nouveaux.

Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie.
O voyageur, aux mains pleines d’illusions!
La sphère où je circule est par vous agrandie,
Car j’ai vos visions.

Si vous avez vécu dans les siècles antiques,
Que les temples déserts vous semblaient contenir,
Moi, je hante aujourd’hui tous ces hautains portiques
Dans votre souvenir.

L’Inde s’est tout entière empreinte en vos pensées,
Et, comme j’y sais lire, ainsi je l’entrevois;
Sa présente misère et ses splendeurs passées
Me frappent à la fois.

Comme vous, ce que j’aime en elle, triste esclave,
Ce n’est pas sa beauté, qu’un maître viola,
Ni ses villes d’or fin que l’eau du Gange lave,
Que l’Occident vola.

C’est l’idée immortelle, invincible, insondable.
Qui jadis y fleurit, digne d’un tel décor,
Qui, dans le sein muet du désert formidable,
S’épanouit encor.

Idée où la science, en nos sombres contrées,
Sans poétique flamme, arrive pas à pas,
Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées
Au soleil de là-bas.

C’est l’évolution, l’éternité des choses,
L’Absolu qui se crée, en des efforts constants,
Par les combinaisons et les métamorphoses
Des formes dans le temps.

C’est notre être perdant au tombeau sa substance,
Mais s’immortalisant par tout ce qu’il aima,
Effet qui devient cause après son existence,
Mystérieux Karma[2].

Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère,
Au sein du radieux et vivant tourbillon,
De laisser après nous de notre œuvre éphémère
Un éternel sillon?

Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice
Qu’un mot de notre lèvre, aussitôt oublié,
Pour le bien ou le mal à jamais retentisse,
Fécond, multiplié?

A notre lâche cœur, qui cherche un vain salaire,
Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés?
Et pour nous arrêter aux heures de colère
N’est-ce donc point assez?

L’Inde le proclama pendant trois mille années;
Notre aride science à peine le pressent.
Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées
D’un cadre éblouissant.

Elles apparaissaient pour vous sous les symboles,
Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers,
Des assises du temple aux arceaux des coupoles
Surgissant par milliers.

Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime,
Où la lune, versant sa limpide clarté,
Éclairait pour vous seul, comme au fond d’un abîme,
Une morte cité.[3]

Je revois avec vous ces scènes inouïes,
Les monstrueux chevaux le long des murs dressés,
Les merveilles de l’art partout épanouies
En rêves insensés.

Parlez... Il est meilleur d’aimer que de connaître;
Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis:
L’univers ne m’est rien s’il n’enferme en votre être
Ses secrets infinis.

[2] Le Karma est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l’idée de l’âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l’être humain; il en est la quintessence, ce qu’on pourrait appeler la résultante morale. Mais l’auteur de ces vers a pris le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d’effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole, et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d’immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l’homme une telle grandeur.

D. L.

[3] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l’Inde, dont les monuments sont encore debout, mais qui reste absolument abandonnée et dépeuplée. Voir la lettre d’Octave, page 107.

Silentium

Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.

A

Ami, dans un moment de doute et de détresse,
J’écrivis la boutade amère que voici,
Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse,
Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse:
Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci.

Le verbe—notre orgueil—nous égare et nous leurre;
C’est dans un jour maudit qu’il nous fut révélé.
Le cœur n’a pas de mots: il chante ou bien il pleure,
Il vibre pour jamais d’un soupir qui l’effleure.
Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.

Nous avons gravement prononcé des syllabes
Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu;
En caractères grecs, égyptiens, arabes,
Enfermant l’infini, comme nos astrolabes
En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.

Nous avons profané, dans nos langues vulgaires,
Le secret de notre être, inexpressible et doux;
Ce secret que sans doute on a compris naguères,
Lorsque, innocent encor de ses premières guerres,
L’homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.

Le champ fumait d’amour sous l’aube rose et tendre;
Un désir éperdu de produire gonflait
La lèvre des sillons, et l’on pouvait entendre
Comme un bruit de baisers s’élever et s’étendre
Sur la cime des bois lorsque le vent soufflait.

On sentait palpiter la vie intense et neuve
Dans les veines du sol, les antres et les nids.
Le berger, près de l’onde ou le troupeau s’abreuve,
Songeait à deux jeux clairs plus limpides qu’un fleuve,
Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.

Tout germait, tout croissait dans l’aurore dorée,
Tout aimait. Par l’amour triomphant du néant,
La nature venait de saisir la durée:
La génération, formidable et sacrée,
Livrait au couple humain tout l’avenir béant.

Il nous fallait rester, rudes fils de la terre,
Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins.
De l’univers profond respectant le mystère,
Il nous fallait, plongés dans un silence austère,
Devant l’immensité courber nos fronts hautains.

Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges
Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux;
Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges,
Et mêlé d’espoirs faux, d’erreurs, de sortilèges,
Même l’âpre grandeur des éternels adieux.

Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe,
N’était-il pas de vivre, et, vivant, d’adorer?...
D’adorer le soleil, la femme et le brin d’herbe,
L’enfant, l’étoile d’or, les lis, le flot, la gerbe,
Les cieux—mais sans jamais pourtant les implorer.

Qu’aurions-nous demandé que la bonne nature
Ne nous eût pas déjà donné de ses deux mains?
Quand nos rêves risquaient l’immortelle aventure,
Nous ont-ils peint là-haut, pour l’extase future,
Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?

Non! Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines,
Pendant le jour béni qui nous était prêté,
Nos charnelles amours, fragiles et divines,
Créatrices amours, ou seules nos doctrines,
Malgré l’enfantement, ont mis l’impureté.

Puis nous devions mourir, fermer à la lumière
Si douce des matins nos yeux reconnaissants;
D’un suprême regard, plein de candeur première,
Enveloppant les fils, l’épouse et la chaumière,
Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.

Quel désir, quelle crainte eût ébranlé nos âmes?
Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer?
Nos devoirs—ceux qu’un ordre universel proclame—
Ont, pour l’esprit subtil et pour les sens de flamme,
Des charmes si puissants qu’on n’y saurait manquer.

La nature n’a pas commis à nos morales
Le pouvoir de hâter son auguste action.
Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales
N’ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales:
L’œuvre utile avec soi porte sa sanction.

Ce qui doit être fait est bon et simple à faire;
De quoi serions-nous donc alors récompensés?
Et puisque la douleur suit le mal qu’on préfère,
Et qu’elle est pour nous seuls, par-delà cette sphère
Quel courroux frapperait de pauvres insensés?

O superstitions obscures et sanglantes!
Sacrifices hideux fumant au bord des flots,
Longues processions de victimes dolentes,
Chaînes, croix et carcans, et chastetés brûlantes,
Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!

Comment vous effacer jamais de nos mémoires?
Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits,
Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires,
Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires,
Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.

O nature, nature, oh! dis, tes bras de mère
S’ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés?
Nous voulions t’arracher notre vie éphémère;
Mais nous y renonçons... L’épreuve est trop amère,
Et nous tombons, martyrs de nos divinités!

Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes;
Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons,
Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes;
Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes;
C’est aussi sur ton sein que nous nous endormons.

Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses?
Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau?
Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses,
Plus d’étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses,
Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?

Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre?
N’est-il point de splendeur dans un couchant vermeil?
Tout s’éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre,
Alors que nous fermions nos paupières dans l’ombre,
Nous est-il arrivé de craindre le sommeil?

Apprendrons-nous enfin à garder le silence,
A demeurer muets devant les morts pensifs?
A quoi bon tant de mots? Lorsque, avec violence,
La passion en nous se déchaîne et s’élance,
Nos plus informes cris sont les plus expressifs.

Que valent nos discours? En supposant un être
—Un monstre, un malheureux—qui n’eût jamais aimé,
Et qui, voulant un jour à cette aurore naître,
Dans des livres choisis chercherait à connaître
Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:

Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles,
Monter le frisson fou qui dévore la chair,
Et l’éblouissement qui met des auréoles
Blanches autour du front riant de nos idoles?
Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?

Non: ceci ne s’apprend qu’au fond des yeux sans voiles,
Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis,
Dans les torrents de feu qui parcourent nos moëlles.
Pour savoir ce qu’on doit savoir sous les étoiles,
Fermons le livre obscur, et regardons les nids.

Toujours

N

Nous l’avons prononcé ce mot, ce mot suprême
Que l’austère sagesse interdit à l’amour,
Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu’il aime
Veut redire à son tour.

«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes
Acceptent fièrement l’universel destin,
Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames
D’un Océan lointain.

Nous l’entendons mugir quand nous prêtons l’oreille,
Cet abîme profond aux antres ténébreux,
Et nous avons pu dire une chose pareille,
Et nous sentir heureux!

Oui, car nous méprisons l’âpre mélancolie
Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité.
Notre «toujours» à nous, s’efface et s’humilie
Devant l’éternité.

Mais il n’en est pas moins joyeux lorsqu’il palpite,
Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair.
Nous savons où le Temps entraîne et précipite
Tout ce qui nous est cher.

Si nous la murmurons, la trompeuse parole,
A ceux de qui demain viendra nous séparer,
C’est que l’amour poursuit cette illusion folle
Et veut s’en enivrer.

Car, bien qu’il soit trop vrai que tout meurt et s’oublie,
L’amour déjà n’est plus s’il croit qu’il peut finir.
Nous aurions blasphémé, si l’aveu qui nous lie
N’engageait l’avenir.

Et vous ignoreriez la véritable ivresse
Si, bravant la raison sur son trône usurpé,
De votre cœur le cri d’éternelle tendresse
Ne s’était échappé.

Mais vous m’avez donné cette joie infinie.
Qu’importe que je meure et que les temps soient courts!
A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie,
J’ai fait dire: «Toujours!»

Une Pensée de Pascal

O

O Pascal, tu disais: «Quand l’univers immense
Briserait l’homme, astre humble et qui dans l’ombre a lui,
L’homme encor, méprisant l’univers en démence,
Serait plus grand que lui.»

«Tandis que la matière au hasard s’évertue,
Lui, l’atome pensant, songe avant de périr;
Le monde en l’écrasant ignore qu’il le tue;
Lui, sait qu’il va mourir.»

Et moi, je te réponds: Immortel solitaire,
Penseur sombre et puissant qui refusas d’aimer,
Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère
N’a point su l’exprimer.

Si nous sommes très grands, si l’univers s’incline
Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts,
C’est que nous enlaçons d’une étreinte divine
Ceux que nous adorons.

C’est en les possédant que, dans nos courtes heures,
Nous sommes les rivaux de l’Infini sacré;
Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures,
Morts, ils ont pénétré.

Il les berce à jamais sur son sein formidable,
Comme nous les bercions pendant les nuits d’amour;
Mais il reste jaloux dans le temps insondable
De nos baisers d’un jour.

Car, à nos bien-aimés, en sa longue caresse,
S’il dispense la paix et l’oubli précieux,
Leur rend-il un instant l’ombre de cette ivresse
Que leur versaient nos yeux?

Non, non!... Qu’il vienne alors et saisisse sa proie,
Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux.
Quand un cœur frémissant par nous s’emplit de joie,
Nous devenons des dieux.

Repentir

J

Je suis triste, ô grands bois! j’ai péché contre vous.
Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux,
Qu’assombrissait la nuit divine;
Et nous pouvions errer en nous disant tout bas
Ces choses, que, souvent, l’oreille n’entend pas
Tandis que le cœur les devine.

Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil.
J’ai laissé s’élever la voix de mon orgueil
Dans votre auguste et pur silence,
Et j’ai blessé celui qu’en secret vous charmiez.
Dites, m’écoutiez-vous quand vous vous endormiez
Au vent du soir qui vous balance?

Lui—lui, qui s’irritait—ne souffre déjà plus;
Car j’ai chargé son mal de baumes superflus;
J’ai guéri sans peine sa plaie.
Il sait que je suis fière et qu’il était jaloux,
Et que l’amour parfois, dans ses caprices fous,
Met notre âme ainsi sur la claie.

Mais vous, m’accordez-vous aussi votre pardon?
Vous avez par moments de doux airs d’abandon,
Qu’avec ivresse je contemple;
Vous murmurez des bruits tendres comme des mots,
Et vous arrondissez vos superbes rameaux
Ainsi que les arceaux d’un temple.

Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers,
Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers,
L’azur tend ses immenses toiles;
Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs,
Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs
Pour fruits d’or portent des étoiles.

Si jamais j’ai rêvé de bonheur infini,
Sans cesse j’y mêlais votre charme béni,
O grands bois frissonnants et sombres!
Afin de l’enchanter d’un songe surhumain,
J’avais conduit celui que j’aimais par la main
Dans la profondeur de vos ombres.

Et, puisque je l’ai fait souffrir dans ces beaux lieux,
Puisqu’il a pu, sous votre abri mystérieux,
Douter de mon amour sans bornes,
Je vous croirai toujours irrités contre moi,
Et je verrai toujours en tressaillant d’effroi
Frémir vos hautes cimes mornes.

Mais du moins entendez aujourd’hui mon serment:
Lorsque je marcherai pas à pas, lentement,
Près de lui sous vos voûtes fraîches;
Soit que le gai printemps fasse éclore les nids,
Soit que le vent d’hiver, sur les chemins brunis,
Roule à nos pieds vos feuilles sèches;

Craignant l’âpre regret et l’amer souvenir,
Je ne laisserai point à ma lèvre venir
Des mots moins doux que ma pensée.
De mes torts d’un instant, bien que légers et courts,
Humble, je veux distraire et consoler toujours
Sa chère âme que j’ai blessée.

Et, s’il veut éprouver son pouvoir absolu
—Ce pouvoir sous lequel l’amour a résolu
De plier ma fière nature,—
Docile, il me verra suivre ses volontés,
S’il vous invoque, et s’il m’entraîne à ses côtés
Dans vos abîmes de verdure.

Paroles d’Amour

Q

Quoi vous connaissez votre empire,
Et vous pouvez être jaloux!
Ami, ma lèvre ne respire
Que pour vous.

Quoi! vous éprouvez ma tendresse,
Et vous redoutez l’avenir!
Vous croyez donc que notre ivresse
Peut finir?

Savez-vous que mon cœur frissonne
Quand votre front est soucieux?
Mon bonheur s’efface ou rayonne
Dans vos yeux.

Un mot de vous change mon âme:
Aussi longtemps qu’il vous plaira,
Votre souffle de cette flamme
Se jouera.

Cher tyran qui prenez ma vie,
Vous me la rendez quelquefois,
C’est lorsque j’écoute, ravie,
Votre voix.

Ou bien lorsque mon regard plonge
Dans votre œil au rayon béni,
Et que je m’enivre d’un songe
Infini.

J’aime inventer des rimes folles,
Pour vous les murmurer tout bas;
Vous n’êtes de leurs sons frivoles
Jamais las.

Alors qu’ainsi je vous enchante,
Quand vous vous inclinez vers moi,
Et que le rythme ailé vous chante
Mon émoi:

Nous avons le bonheur suprême,
Et tous nos désirs superflus
Ne demanderaient à Dieu même
Rien de plus.

Les Peaux de Tigre[4]

H

Hier, dans le salon, de votre marche égale,
Vous tourniez lentement, tandis que je songeais;
Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale,
Fauve, pailleté d’or et marqueté de jais.

Vos voyages lointains ont orné cette salle;
Vingt pays ont produit ces merveilleux objets.
Tout en pressant du pied la peau, robe royale,
Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets.

Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle
—Cage où s’épuiserait votre fureur frivole,—
Comment partiriez-vous, étant ainsi captif?

De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme,
Certes je verrai l’un avant vous fugitif!
Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme.

[4] Voir, pour ce sonnet et le suivant, la description du salon
d’Octave, page 36.

La Panoplie

V

Vers l’angle où l’ombre douce attire le regard,
Dans la pourpre enchâssé, l’acier pur étincelle;
On dirait qu’un sang frais en longs filets ruisselle
Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard.

Le courbe yatagan lance un éclair hagard;
Sa gaine s’est usée à battre sur la selle;
Et cette svelte dague, arme charmante, est celle
Où Tolède épuisa son adresse et son art.

Toutes les voici donc, l’atroce avec l’exquise,
Chacune ayant été par vous au loin conquise,
Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs.

Leur lit d’obscur velours les porte inassouvies,
Car des cruels baisers qui leur furent si chers
La soif les brûle encor, ces buveuses de vies.

Suprême Bonheur

R

Rêves de ma jeunesse, ô mes rêves sublimes,
Qui jadis habitiez d’inaccessibles cimes,
Mes beaux oiseaux sacrés!
Vous êtes descendus vivants parmi les hommes,
Dans la réalité triste et sombre où nous sommes,
Purs, vous êtes entrés.

Je vous croyais trop beaux pour ce monde où tout pleure,
Et voici que soudain au toit de ma demeure
Se suspend votre vol;
Quand l’aube luit, j’entends frémir vos douces ailes,
Et, le soir, vos chansons me font oublier celles
Du divin rossignol.

Mes yeux vous ont suivis, pleins de larmes amères,
Lorsque vous sembliez, visions éphémères,
Fuir au sein de l’azur;
Mon cœur de votre adieu se brisait en silence...
Et voici qu’aujourd’hui votre nid se balance
A l’angle de mon mur.

Que vous êtes charmants, fiers et joyeux, mes hôtes!
Je vous ai vus planer dans des sphères très hautes,
Parmi des rayons d’or;
Tremblante, j’admirais votre splendeur farouche;
Mais vous apparaissez, sous ma main qui vous touche,
Plus radieux encor.

L’un de vous est l’Amour, sûr, profond et fidèle,
L’Amour au vaste essor, dont le large coup d’aile
Vibre dans l’infini;
L’autre est l’Intimité, qui fait une deux âmes;
L’autre est la Poésie, à l’aigrette de flammes,
Chantant son chant béni.

Tous vous êtes venus, chers captifs de ma vie.
Un seul eût pu me rendre heureuse à faire envie;
Pourtant j’aurais souffert:
Car mes vœux insensés vous appelaient ensemble;
Mais le sort en un jour à mon seuil vous rassemble,
Et mon ciel s’est ouvert.

Amour!... Culte du beau!... Communion suprême!...
Oh! sentir qu’on s’élève au-dessus de soi-même,
Que le cœur s’agrandit,
Que l’on voit de plus loin la foule et ses mensonges,
Parce qu’un œil aimé plein de merveilleux songes
Doucement resplendit!

Oh! dans un clair esprit lire comme en un livre,
Surprendre sa pensée et la faire revivre
En des rythmes légers;
D’un être grave et fort vaincre l’orgueil austère,
L’entendre murmurer que rien ne vaut sur terre
Nos aveux échangés!

Découvrir à la fois dans la main que l’on presse
La virile énergie et l’exquise tendresse,
Un ferme et cher soutien.
Être deux, se livrer sans jamais se connaître,
Et se trouver nouveaux et plus charmants peut-être
Après chaque entretien.

Aimer tous deux les champs où frissonnent les roses,
Les flots bleus, les parfums, les puériles choses,
Les bois mystérieux,
Accueillir la gaîté qui rit et qui s’éveille,
Et fixer sur la vie, étonnante merveille,
Un regard sérieux.

Tout voir, tout admirer, tout chercher, tout comprendre
Au fond d’un cœur, miroir qui prend tout pour tout rendre,
Cœur à notre âme uni;
Savoir que rien n’est beau ni grand qu’il ne reflète,
Et, comme en s’y peignant l’univers s’y complète,
Y trouver l’infini.

O rêves, rêves d’or que formait ma jeunesse,
Vous êtes devenus, riants et pleins d’ivresse,
Une réalité.
Je ne demande rien que prolonger cette heure:
Dieu même n’en ferait pour moi point de meilleure
Dans son éternité.

La Nature et l’Amour

A

Ainsi donc, ô vallons! ô lacs purs! ô retraites
Où rayonne l’amour sur la bruyère en fleur,
Ils ne vous ont chantés, les orgueilleux poètes,
Qu’au sein de leur douleur.

Ils ne vous ont parlé, par leurs voix immortelles,
Que lorsqu’en vos abris ils sont revenus seuls,
Et qu’ils n’ont plus trouvé sous vos ombres si belles
Que d’horribles linceuls.

Leurs vers ont découlé de leur lèvre tremblante
Lorsqu’ils ont parcouru votre désert sacré,
Y suivant pas à pas la fuite grave et lente
D’un fantôme adoré.

Et ce n’était point vous alors que leur tristesse
Se plaisait à parer d’un charme déchirant:
C’était leur amour mort et c’était leur jeunesse
Qu’ils cherchaient en pleurant.

Ils vous ont accusés de rester impassibles
Lorsqu’ils marchaient pensifs en sanglotant tout bas,
Et que dans vos sentiers leurs rêves impossibles
S’envolaient sous leurs pas.

Bien peu leur importaient vos airs gais ou moroses
Quand leur bonheur semblait ne pas devoir finir,
Mais plus tard ils ont dit que l’éclat de vos roses
Blessait leur souvenir.

Ils se sont étonnés que vos grâces divines
Devant leur désespoir resplendissent toujours,
Et que vous n’eussiez point fait prendre à vos ravines
Le deuil de leurs amours.

Que n’ai-je, ô bois charmants! leur sublime génie,
Puisque je suis heureuse et que vous m’enchantez,
Puisque celui dont l’âme à mon âme est unie
S’avance à mes côtés!

Puisque je vois briller parmi vos frêles herbes
En paillettes de feu les traits d’or du soleil,
Et que sur les sommets de vos arbres superbes
Reluit le jour vermeil.

Puisque tout est chansons, que tout est rire et joie
Sous vos ombrages frais, dans les cieux, dans mon cœur.
Oh! pourquoi donc faut-il que l’écho ne renvoie
Que l’accent du malheur?

Pourquoi n’avons-nous pas des mots pleins de délire
Qui fixent à jamais nos bonheurs fugitifs,
Alors qu’un léger mal arrache à notre lyre
Des accords si plaintifs?

Pour élever vers vous une voix attendrie
Beaux asiles profonds où mon cœur fut bercé,
Non, je n’attendrai point l’heure où la rêverie
S’en va vers le passé.

Non, je n’attendrai point de la trouver déserte
La place où mon ami se reposa souvent,
Et seule, d’écouter dans la forêt inerte
Les longs soupirs du vent.

Voyez, nous sommes deux, nous savons vous comprendre,
Notre aveugle bonheur ne cache point vos cieux,
Votre sereine paix rend notre amour plus tendre
Et plus mystérieux.

Nous revenons à vous toujours, ô solitude!
Votre calme imposant plaît à notre fierté;
Les bois silencieux, dans leur noble attitude,
Ont tant de majesté!

Notre âme, qui remonte aux sources de la vie,
D’un monde étroit et vain fuyant les trahisons,
S’agrandit tout à coup et s’élance ravie
Vers vos purs horizons.

Nos pas en vos chemins errent à l’aventure,
Vos aspects imprévus nous font longtemps rêver,
Et tout autour de nous la tranquille nature
Semble nous approuver.

Qu’il monte donc vers vous l’encens de nos hommages,
Dans nos félicités il doit vous être offert;
Et puissions-nous encor vous bénir, ô bocages!
Quand nous aurons souffert.

Aujourd’hui, l’œil perdu dans vos riants abîmes,
Nous sentons les liens qui nous tiennent unis,
Se serrant doucement au souffle de vos cimes,
Devenir infinis.

Et, songeant que demain les heures envolées,
Blancs spectres, flotteront en ces muets séjours,
Émus, nous voyons naître en vos vertes allées
Les plus beaux de nos jours.

SONNETS PHILOSOPHIQUES

I
A Octave

A

Ami, j’ai dans le champ sans fin de vos pensées,
Tout en rêvant, choisi quelques sauvages fleurs,
Pour leurs ardents parfums et leurs vives couleurs,
Et les ai, dans mes vers, côte à côte enchâssées.

Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées;
Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs,
Elles qui, dispersant leurs souffles enchanteurs,
Ondulaient librement par le vent balancées.

Je vous fais don pourtant de leur bouquet pâli;
Vous y reconnaîtrez le reflet affaibli
Des amples floraisons écloses dans votre âme.

Et vous saurez aussi que mon cœur enivré,
Épuisant dans leur sein leur arôme de flamme,
Bat plus calme et plus fort pour l’avoir aspiré.

II
Le Temps

S

Saisis du vain regret des grands songes antiques,
Parfois nous repeuplons nos Olympes déserts:
Erreur des aïeux morts hantant nos cœurs mystiques!
Le Temps, dernier des dieux, chancelle au sein des airs.

L’atome, obéissant aux forces despotiques,
Dans l’abîme infini n’a point d’âges divers;
L’horloge suspendue aux éternels portiques
Marque une heure immuable à l’immense univers.

Le passé, l’avenir,—inconstantes chimères—
Troublent par leurs aspects des êtres éphémères
Qui naquirent hier et périront demain.

Quel sens auraient ces mots pour la matière sombre,
Qui soumise à jamais aux changements sans nombre,
N’a point eu d’origine et n’aura point de fin?