[Image pas disponible.]

... Une jeune femme prit place dans la loge... (Page 262.)

voir tous deux, elle, svelte et légère, lui, pesant et refrogné, Diane menant en laisse un vieux lion demi-privé qui eût aimé mieux dormir en son antre qu’être ainsi promené de par le monde, mais qui cependant s’y résigne.

Le costume de la jeune fille prouvait par son élégance la richesse et le rang de celle qui le portait. Une robe de vert glauque, de cette nuance que les blondes les plus sûres de leur teint peuvent seules affronter, faisait valoir la blancheur neigeuse d’une poitrine chastement découverte, et le col d’une transparence alabastrine jaillissait comme le pistil de la corolle d’une fleur, d’une collerette empesée et découpée à jour. La jupe, en toile d’argent, se glaçait de lumière, et des points brillants marquaient l’orient des perles qui bordaient la robe et le corsage. Les cheveux, imprégnés de rayons et tournés en petites boucles sur le front et les tempes, ressemblaient à de l’or vivant; pour les blasonner ce n’eût pas été trop d’une vingtaine de sonnets avec tous les concetti italiens et les agudezzas espagnoles. Déjà la salle entière était éblouie de cette beauté, bien qu’elle n’eût pas encore ôté son masque, mais ce qu’on en voyait répondait du reste; le menton délicat et pur, la coupe parfaite de la bouche dont les rougeurs de framboise gagnaient au voisinage du velours noir, l’ovale allongé, gracieux et fin de la figure, la perfection idéale d’une mignonne oreille qu’on eût pu croire ciselée dans l’agate par Benvenuto Cellini, attestaient assez des charmes enviables des déesses mêmes.

Bientôt, incommodée sans doute par la chaleur de la salle ou peut-être voulant faire aux mortels une générosité dont ils ne sont guère dignes, la jeune déité ôta l’odieux morceau de carton qui éclipsait la moitié de sa splendeur. On vit alors ses yeux charmants dont les prunelles translucides brillaient comme des pierres de lazulite entre de longs cils d’or bruni, son nez, demi-grec, demi-aquilin, et ses joues nuancées d’un imperceptible carmin qui eût fait paraître terreux le teint de la plus fraîche rose. C’était Yolande de Foix. La jalousie des femmes se sentant menacées dans leur succès et réduites à l’état de laiderons ou d’antiquailles l’avait bien reconnue avant quelle ne se fût démasquée.

Promenant un regard tranquille sur la salle émue, Yolande s’accouda au rebord de la loge, la main appuyée contre la joue dans une pose qui eût fait la réputation d’un sculpteur et tailleur d’images, si un ouvrier, fût-il grégeois ou romain, pouvait inventer une attitude de cette grâce distraite et de cette élégance naturelle.

«Surtout, mon oncle, n’allez pas dormir, dit-elle à demi-voix au vieux seigneur qui aussitôt écarquilla les yeux et se redressa sur son siége, cela ne serait pas aimable pour moi, et contraire aux lois de l’ancienne galanterie que vous vantez toujours.

—Soyez tranquille, ma nièce, quand les fadaises et billevesées que débitent ces baladins dont les affaires m’intéressent fort peu, m’ennuieront par trop grièvement, je vous regarderai et soudain j’ouvrirai l’œil clair comme basilic.»

Pendant ces propos d’Yolande et de son oncle, le capitaine Fracasse, marchant comme une paire de ciseaux forcée, s’avançait jusque près des chandelles, roulant des yeux furibonds et faisant la mine la plus outrageuse et la plus outrecuidante du monde.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent de toutes parts à l’entrée de l’acteur favori, et l’attention se détourna un moment d’Yolande. A coup sûr, Sigognac n’était point vaniteux et son orgueil de gentilhomme méprisait ce métier de baladin à quoi la nécessité l’obligeait. Cependant nous ne voudrions pas affirmer que son amour-propre ne fût quelque peu chatouillé de cette approbation chaude et bruyante. La gloire des histrions, gladiateurs, pantomimes, a parfois rendu jaloux des personnages haut situés, des empereurs romains et Césars, maîtres du monde qui ne dédaignèrent point de disputer, dans le cirque ou sur le théâtre, des couronnes de chanteurs, mimes, lutteurs et cochers, quand ils en avaient déjà tant d’autres sur le chef, témoin Ænobarbus Néro, pour ne parler que du plus célèbre.

Quand les battements de mains eurent cessé, le capitaine Fracasse promena dans la salle ce regard que ne manque pas d’y jeter l’acteur pour s’assurer que les banquettes sont bien garnies et deviner l’humeur joyeuse ou farouche du public sur quoi il modèle son jeu, se donnant ou se refusant des libertés.

Tout à coup le Baron eut un éblouissement; les lumières s’élargirent comme des soleils, puis lui semblèrent devenues noires sur un fond lumineux. Les têtes des spectateurs qu’il démêlait confusément à ses pieds se fondirent en une espèce de brouillard informe. Une sueur brûlante, aussitôt glacée, le mouilla de la racine des cheveux au talon. Ses jambes plus molles que coton ployèrent sous lui, et il crut que le plancher du théâtre lui montait à la ceinture. Sa bouche desséchée, aride, n’avait plus de salive; un carcan de fer étreignait sa gorge comme le garote espagnol fait d’un criminel, et de sa cervelle les mots qu’il devait prononcer s’envolaient effarés, tumultueux, se heurtant et s’enchevêtrant comme des oiseaux qui fuient de leur cage ouverte. Sang-froid, contenance, mémoire, tout était parti à la fois. On eût dit qu’un foudre invisible l’avait frappé, et peu s’en fallût qu’il ne tombât mort, le nez sur les chandelles. Il venait d’apercevoir Yolande de Foix, tranquille et radieuse en sa loge qui fixait sur lui ses beaux yeux pers!

O honte! ô rage! ô mauvais tour du sort! ô contre-temps par trop fâcheux pour une âme noble! être vu, sous un accoutrement grotesque en cette fonction indigne et basse de divertir la canaille avec des grimaces, par une dame si hautaine, si arrogante, si dédaigneuse, devant qui, pour l’humilier et lui rabattre la superbe, on n’eût voulu faire qu’actions magnanimes, héroïques, surhumaines! Et ne pouvoir se dérober, disparaître, s’engloutir dans les entrailles de la terre! Sigognac eut un instant l’idée de s’enfuir, de s’élancer par la toile du fond en y faisant un trou avec sa tête comme une baliste; mais il avait aux pieds ces semelles de plomb dont on prétend qu’usent certains coureurs en leurs exercices pour être plus légers ensuite; il ne pouvait se détacher du plancher et il restait là éperdu, béant, stupide, au grand étonnement de Scapin, qui, s’imaginant que le capitaine Fracasse manquait de mémoire, lui soufflait, à voix basse, les premiers mots de la tirade.

Le public crut que l’acteur, avant de commencer, désirait une seconde salve d’applaudissements, et il se mit à battre des mains, à trépigner, à faire le plus triomphant vacarme qu’on ait jamais ouï en un théâtre. Cela donna le temps à Sigognac de reprendre ses esprits. Il fit un suprême effort de volonté et rentra violemment dans la possession de ses moyens: «Ayons au moins la gloire de notre infamie, se dit-il en se raffermissant sur ses jambes; il ne manquerait plus que d’être sifflé devant elle et de recevoir en sa présence une grêle de pommes crues et d’œufs durs. Peut-être ne m’a-t-elle point reconnu derrière cet ignoble masque. Qui supposerait un Sigognac sous cet habit de singe savant, bariolé de rouge et de jaune! Allons, du courage, à la rescousse! Faisons feu des quatre pieds. Si je joue bien, elle m’applaudira. Ce sera, certes, un beau triomphe, car elle est outrageuse assez.»

Ces réflexions, Sigognac les fit en moins de temps que nous n’en mettons à les écrire, la plume ne pouvant suivre les rapidités de la pensée, tandis qu’il débitait sa grande tirade avec des éclats de voix si singuliers, des intonations si inattendues, une furie comique si endiablée, que le public éclata en bravi, et qu’Yolande elle-même, bien qu’elle témoignât ne prendre point de goût à ces farces, ne put s’empêcher de sourire. Son oncle, le gros commandeur était parfaitement éveillé et heurtait les paumes de ses mains goutteuses en signe de satisfaction. Le malheureux Sigognac au désespoir, par l’exagération de son jeu, l’outrance de ses bouffonneries, la folie de ses rodomontades, semblait vouloir se bafouer lui-même et pousser la dérision de son sort jusques à la limite extrême où elle pouvait aller; il jetait à ses pieds dignité, noblesse, respect de soi, souvenir des ancêtres; et il trépignait dessus avec une joie délirante et féroce! «Tu dois être contente, Fortune adverse, je suis assez humilié, assez profondément enfoncé dans l’abjection, pensait-il tout en recevant les nasardes, croquignoles et coups de pied, tu m’avais fait misérable! tu me rends ridicule! tu me forces par un lâche tour à me déshonorer devant cette fière personne! Que te faut-il de plus?»

Parfois la colère le prenait et il se redressait sous le bâton de Léandre d’un air si formidable et dangereux que celui-ci reculait de peur; mais, revenant par un brusque soubresaut à l’esprit de son rôle, il tremblait de tout son corps, claquait des dents, flageolait sur ses jambes, bégayait et donnait, au grand plaisir des spectateurs, tous les signes de la plus lâche poltronnerie.

Ces extravagances, qui eussent paru ridicules dans un rôle moins chargé que celui de Matamore, étaient attribuées par le public à la verve de l’acteur tout à fait entré dans la peau du personnage, et ne laissaient pas que de produire un bon effet. Isabelle seule avait deviné ce qui causait le trouble du Baron: la présence dans la salle de cette insolente chasseresse dont les traits ne lui étaient que trop restés dans la mémoire. Tout en jouant son rôle, elle tournait à la dérobade les yeux vers la loge où trônait, avec l’orgueil dédaigneux et tranquille d’une perfection sûre d’elle-même, l’altière beauté que, dans son humilité, elle n’osait appeler sa rivale. Elle trouvait une amère douceur à constater intérieurement cette supériorité inéluctable, et se disait que nulle femme n’eût pu lutter d’appas contre une telle déesse. Ces charmes souverains lui firent comprendre les amours insensés qu’excitent parfois chez des marauds du peuple la grâce nonpareille de quelque jeune reine apparue en un triomphe ou cérémonie publique, amours suivis de folie, prisons et supplices.

Quant à Sigognac, il s’était promis de ne pas regarder Yolande de peur d’être saisi par un transport soudain, et la raison perdue, de faire publiquement quelque incartade bizarre qui le déshonorât. Il tâchait, au contraire, de se calmer en tenant sa vue attachée, lorsque le rôle le permettait, sur cette douce et bonne Isabelle. Ce charmant visage, empreint d’une légère tristesse qu’expliquait la fâcheuse tyrannie d’un père qui, dans la comédie, la voulait marier contre son gré, redonnait à son âme un peu de repos; l’amour de l’une le consolait du mépris de l’autre. Il reprenait de l’estime pour lui-même et trouvait la force de continuer son jeu.

Ce supplice eut un terme enfin. La pièce s’acheva, et lorsque, rentré dans la coulisse, Sigognac, qui étouffait, défit son masque, ses camarades furent frappés de l’altération étrange de ses traits. Il était livide et se laissa tomber comme un corps sans vie sur un banc qui se trouvait là. Le voyant près de pâmer, Blazius lui apporta un flacon de vin, disant que rien n’était efficace en ces occurrences comme une lampée ou deux du meilleur. Sigognac fit signe qu’il ne voulait que de l’eau.

«Condamnable régime, dit le Pédant, grave erreur diététique; l’eau ne convient qu’aux grenouilles, poissons et sarcelles, nullement aux humains; en bonne pharmacie, on devrait écrire sur les carafes: «Remède pour usage externe.» Je mourrais subitement tout vif si j’avalais une goutte de cette humidité fade.»

Le raisonnement de Blazius n’empêcha point le Baron d’avaler un pot d’eau tout entier. La fraîcheur du breuvage le remit tout à fait, et il commença à promener autour de lui des regards moins effarés.

«Vous avez joué d’une façon admirable et fantasque, dit Hérode en s’approchant du Capitaine, mais il ne faut point se livrer de la sorte. Un tel feu vous consumerait bientôt. L’art du comédien est de se ménager et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes furies. Jamais acteur n’a représenté si au vif l’emphase, l’impertinence et la folie du Matamore, et si vous pouviez retrouver ces effets d’improvisation, vous emporteriez dessus tous autres la palme comique.

—N’est-ce point, répondit amèrement le Baron, que j’ai bien rempli mon personnage? Je me sentais moi-même fort burlesque et fort bouffon dans la scène où ma tête passe à travers la guitare que Léandre me casse sur le crâne.

—De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer. Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble, si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.

—Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.

—Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des applaudissements, même illustres.

—Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»

Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.

Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.

«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»

Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.

Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine, Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il lut les lignes suivantes:

«Cher Léandre, je crains bien que mon mari ne m’ait reconnue à la comédie, malgré mon masque; il fixait les yeux avec une telle insistance sur ma loge, que je me suis retirée en toute hâte pour ne pas être surprise. La prudence, si contraire à l’amour, nous prescrit de ne pas nous voir, cette nuit, au pavillon. Vous pourriez être épié, suivi, tué peut-être, sans parler des dangers que moi-même je puis courir. En attendant des occasions plus heureuses et plus commodes, veuillez bien porter cette chaîne d’or à trois tours que mon page vous remettra. Puisse-t-elle, toutes les fois que vous la mettrez à votre col, vous faire souvenir de celle qui ne vous oubliera jamais et vous aimera toujours.

«Celle qui, pour vous, n’est que Marie.»

«Hélas! voilà mon beau roman fini, se disait Léandre en donnant quelque monnaie au laquais dont il avait emprunté le falot; c’est dommage! Ah! charmante marquise, comme je vous eusse aimée longtemps! continua-t-il quand le valet fut éloigné, mais les destins jaloux de mon bonheur ne l’ont point permis; soyez tranquille, madame, je ne vous compromettrai point par des flammes indiscrètes. Ce brutal de mari me navrerait sans pitié et plongerait le fer en votre blanche poitrine. Non, non, point de ces tueries sauvages, mieux faites pour les tragédies que pour la vie commune. Dût mon cœur en saigner, je ne chercherai point à vous revoir, et me contenterai de baiser cette chaîne moins fragile et plus pesante que celle qui nous a un instant unis. Combien peut-elle valoir? Mille ducats pour le moins, à en juger par sa lourdeur! Comme j’ai raison d’aimer les grandes dames! elles n’ont d’inconvénients que les coups de bâton et les coups d’épée qu’on risque à leur service. En somme, l’aventure s’arrête au bel endroit, ne nous plaignons pas.» Et curieux de voir à la lumière briller et chatoyer sa chaîne d’or, il se rendit à l’hôtel

[Image pas disponible.]

DAME LÉONARDE. (Page 271.)

des Armes de France d’un pas assez délibéré pour un amant qui vient de recevoir son congé.

En rentrant dans sa chambre, Isabelle trouva au milieu de la table une cassette placée de manière à forcer le regard le plus distrait de la voir. Un papier plié était posé sous un des angles de la boîte qui devait contenir des choses fort précieuses, car elle était déjà un joyau elle-même. Le papier n’était point scellé et contenait ces mots d’une écriture tremblée et péniblement formée comme celle d’une main dont l’usage n’est pas libre: «Pour Isabelle.»

Une rougeur d’indignation monta aux joues de la comédienne à l’aspect de ces présents dont plus d’une vertu eût été ébranlée. Sans même ouvrir la cassette par curiosité féminine, elle appela maître Bilot qui n’était point couché encore, préparant un souper pour quelques seigneurs, et lui dit d’emporter cette boîte pour la remettre à qui de droit, car elle ne la voulait pas souffrir une minute de plus en sa possession.

L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle. Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer, présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui n’agit que sur les âmes viles.

«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma réputation.»

Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux, celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.

Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas encore couchée.»

Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième fantôme qui paraissait faire le guet.

Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien. Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait. En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?

Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée, elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables terreurs.

Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon, la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait l’air suspect ou surnaturel.

[Image pas disponible.]

... et se laissa tomber sur le plancher... (Page 273.)

Dans le haut d’une des murailles était pratiqué un œil-de-bœuf destiné sans doute à donner du jour à quelque cabinet obscur. Cet œil-de-bœuf s’arrondissait sur la paroi grisâtre, aux faibles reflets de la lumière, comme l’énorme prunelle noire d’un œil cyclopéen, et semblait espionner les actions de la jeune femme. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de regarder fixement ce trou profond et sombre, grillé, au reste, de deux barreaux de fer en croix. Il n’y avait donc rien à craindre de ce côté; pourtant, à un certain moment, Isabelle crut voir au fond de cette ombre briller deux yeux humains.

Bientôt une tête basanée, à longs cheveux noirs, ébouriffés, s’engagea dans un des étroits compartiments dessinés par l’intersection des barreaux; un bras maigre suivit, puis les épaules passèrent, se froissant au rude contact du fer, et une petite fille de huit à dix ans, se cramponnant de la main au rebord de l’ouverture, allongea tant qu’elle put son corps chétif le long de la muraille et se laissa tomber sur le plancher sans faire plus de bruit qu’une plume ou qu’un flocon de neige qui descendent à terre.

A l’immobilité d’Isabelle, pétrifiée et médusée de terreur, l’enfant l’avait crue endormie, et quand elle s’approcha du lit, pour s’assurer si ce sommeil était profond, une surprise extrême se peignit sur son visage couleur de bistre.

«La dame au collier! dit-elle en touchant les perles qui bruissaient à son col maigre et brun, la dame au collier!»

De son côté, Isabelle, à demi morte de peur, avait reconnu la petite fille rencontrée à l’auberge du Soleil bleu et sur la route de Bruyères en compagnie d’Agostin. Elle essaya d’appeler au secours, mais l’enfant lui mit la main sur la bouche.

«Ne crie pas, tu ne cours aucun danger; Chiquita a dit qu’elle ne couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle avait envie de voler.

—Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? fit Isabelle, reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.

—Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son action; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.

—Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou? Pour me voler?

—Oh non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux; c’était pour que les hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.

—Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant les mains.

—Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on les prendrait; pas si bêtes!

—Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait entendue.

—Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.

—Qui a tramé cette machination odieuse? dit la pauvre comédienne, tout effarée du péril qu’elle avait couru.

—C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh! beaucoup d’argent! comme ça, plein les mains! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent d’un éclat cupide et farouche; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des perles; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront. Laisse-moi te regarder; tu es belle, et je t’aime, oui, beaucoup, presque autant qu’Agostin. Tiens! fit-elle en avisant sur la table le couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.

Quand cette vipère vous pique,
Pas de remède en la boutique.

Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela; de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand les méchants te voudront contrarier, paf! tu leur fendras le ventre.» Et la petite commentait ses paroles de gestes assortis.

Cette leçon du couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.

«Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts serrés. On ne te fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita!»

La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une sorte de vague chanson en prose: «Chiquita passe par les trous de serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille sans se faire mal. Bien malin qui la prendra!»

Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil tant cet événement bizarre l’avait agitée; mais le reste de la nuit fut tranquille.

Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette tentative scélérate.

«M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations, et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les choses se gâtent.»

Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé pour le lendemain.

XI.

LE PONT-NEUF.

Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique jusqu’à Paris, la grand’ville; il n’arriva point pendant la route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et faire de bonnes traites. A Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode plus sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse. Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route quelques buissons, taillis, pans de murs ou chaumines ruinées, pouvaient servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin, Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme un lièvre. D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt le courage.

Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.

Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent, derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants semblables à des côtes de poissons gigantesques, ses deux tours carrées et sa flèche aiguë plantée sur l’intersection des nefs. D’autres clochetons plus humbles trahissant au-dessus des toits des églises ou des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris, et que la grandeur de ce monument étonnait.

Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de feu dans ses eaux noires.

Bientôt se dessina dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une statue équestre, celle du bon roi Henri IV; mais le chariot tournant l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.

Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom, une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la caisse permettait ce luxe; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’Illusion comique.

La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait rouge et flamboyante, comme la gueule représentant

[Image pas disponible.]

L’HOTELLERIE DE LA RUE DAUPHINE. (Page 278.)

l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout entiers. A plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le contenu: vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait toujours.

Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation, s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées, épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton: chaudrons, casseroles de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court bouillon, moules de pâtisseries façonnés en donjons, dômes, petits temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.

A chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines de provisions.

«Passez-moi la muscade, disait l’un! un peu de cannelle, s’écriait l’autre! Par ici les quatre épices! remettez du sel dans la boîte! les clous de girofle! du laurier! une barde de lard, s’il vous plaît, bien mince! soufflez ce fourneau; il ne va pas! éteignez cet autre, il va trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle! versez du jus dans ce coulis! allongez-moi ce roux, car il épaissit! battez-moi ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas! saupoudrez-moi ce jambonneau de chapelure! tirez de la broche cet oison, il est à point! encore cinq ou six tours pour cette poularde! Vite, vite, enlevez le bœuf! il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les poulets:

Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.

Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles au gratin? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué!» Ainsi se croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à quelque mets, condiment ou friandise.

Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne contiennent aucun suc médullaire. «Il me prend des envies, dit Blazius, de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu!»

Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la cheminée, c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en drap gris-de-fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore, annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon. Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa fortune.

Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point, regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel endroit, ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se chauffer les mains de plus près.

Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés. Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte solitaire; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même; le Tyran et Scapin lui rendaient raison; Léandre craignait, en s’adonnant à de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.

Le repas était gai: animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour, commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets. Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la vieille acceptait de bonne grâce.

Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac,