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Un autre principe, un axiome plutôt, que je tiens à rappeler tout d'abord, c'est celui-ci: on ne lit bien, on ne savoure convenablement et complètement un livre que s'il vous appartient, qu'à condition d'en être l'unique et absolu propriétaire.

J'ajouterai même volontiers que, pour le bien goûter et le savourer, ce livre, il n'est pas mauvais de l'avoir acheté de ses deniers et payé de sa poche.

Le bon et regretté Léon de la Brière, historien de Mme de Sévigné et commentateur de Montaigne, a même prétendu quelque part[92] que les Français «ne lisent jamais les livres qu'on leur donne», et «lisent rarement ceux qu'ils achètent». Il y a sans doute là un peu d'exagération; mais l'idée, le principe que nous venons d'émettre, se retrouve dans cette boutade.

Donc, pas de livres empruntés, pas de volumes de cabinet de lecture surtout: c'est non seulement la bibliophilie qui s'y oppose, mais l'hygiène: après de nombreuses expériences faites il y a quelques années par MM. les docteurs du Cazal et Catrin, ces deux savants ont nettement démontré que les livres sont de véritables véhicules des germes des maladies contagieuses, de la diphtérie, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde notamment[93].

Que les livres dont vous vous servez soient donc à vous. Évidemment il ne faudrait pas pousser cette règle trop loin, jusqu'à refuser, par exemple, comme Larcher, le traducteur d'Hérodote, de consulter un volume des plus rares, parce que ce volume ne vous appartient pas[94]; je parle ici, non des ouvrages de référence accidentelle et momentanée, mais de ceux qu'on lit entièrement et qui méritent d'être relus.

Et ces livres, vos livres, les prêterez-vous? Cette question du prêt des livres est une de celles qui ont le plus préoccupé les bibliographes, une de celles qui s'imposent et qu'il faut tout d'abord trancher.

On connaît la devise ou l'ex-libris du célèbre amateur Jean (Ioannes) Grolier (1479-1565). D'un côté de ses livres, sur l'un des plats, il faisait graver: Io. Grolierii et amicorum, et sur l'autre: Portio mea, Domine, sit in terra viventium[95]. Un autre bibliophile de la même époque, Thomas Maïoli, inscrivait de même sur ses livres: Tho. Maïoli et amicorum; mais, remarque M. Henri Bouchot[96], il corrigeait parfois «d'une devise sceptique l'élan de son amitié: Ingratis servire nephas[97], ce qui pourrait bien être le cri d'un propriétaire de livres trompé par les emprunteurs». Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale: «Francisci Rabelæsi, medici, καὶ τῶν αὐτοῦ φίλων[98].» D'autres savants ou amateurs, Bathis, de Bruxelles, Marc Laurin, de Bruges, ont, le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis[99]. On cite encore un illustre collectionneur et érudit du XVIIe siècle, Michel Bégon, qui pratiquait la même largesse, et qui, comme son bibliothécaire lui remontrait un jour qu'avec ce système il s'exposait à perdre beaucoup de livres, lui répliqua: «J'aime encore mieux perdre mes livres que de paraître me défier d'un honnête homme[100]».

De nos jours, le sénateur Victor Schoelcher avait adopté cet ex-libris, bien autrement libéral que celui de Grolier: «Pour tous et pour moi[101]». En vrai et magnanime philanthrope, il commençait la charité par autrui, par tout le monde, et se servait le dernier.

Un collectionneur du XVIIIe siècle, Randon de Boisset, désirant concilier sa jalouse passion de bibliophile et ses sentiments d'obligeance, s'avisa de se créer deux bibliothèques: l'une pour lui seul, composée d'éditions princeps et d'exemplaires rares; l'autre, de volumes ordinaires ou de doubles, qu'il prêtait volontiers[102].

Au lieu de deux bibliothèques, le richissime bibliomane anglais Richard Heber (1773-1833) conseille d'en avoir trois, composées des mêmes livres: l'une pour la parade et la montre, l'autre pour son usage personnel, la troisième pour les emprunteurs, «pour prêter à ses amis à ses risques et périls[103]». Mais tout le monde ne possède pas l'emplacement suffisant ni la fortune nécessaire pour s'offrir le luxe de trois, voire de deux bibliothèques, renfermant les mêmes ouvrages en éditions différentes et diversement habillés.

Constantin, dans son petit manuel de Bibliothéconomie, est d'avis[104] qu'il ne faut blâmer ni ceux qui ne prêtent pas leurs livres, ni ceux qui les prêtent, et n'accuser ni les uns d'insouciance, ni les autres d'égoïsme.

D'accord avec le célèbre évêque d'Avranches Huet[105], M. Octave Uzanne soutient, au contraire, l'opinion, plus généralement adoptée, et plus rationnelle aussi et plus naturelle, il faut bien l'avouer, qu'un véritable bibliophile ne doit jamais laisser sortir ses livres de chez lui. Le chapitre qu'il a publié à ce sujet[106] est des plus caractéristiques et tout à fait convaincant: il mériterait d'être intégralement reproduit ici. Nous en donnerons du moins un extrait qui permettra de l'apprécier.

«Le bibliophile qui prête un volume s'en repent toujours; ce sont d'abord des craintes vagues, un sentiment curieux d'inquiétude, qui l'obsèdent, un agacement inconscient qui le tracasse; il sent qu'il lui manque quelque chose, et la place béante laissée par l'absent sur les rayons de sa bibliothèque le fait frémir furtivement. «Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres, dit sentencieusement un moraliste ancien; l'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.» Un livre prêté est en effet à moitié perdu; l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à sa vue, il en remet de jour en jour la restitution, et arrive, sans qu'il y songe, à se faire tacitement une morale à la Bilboquet: «Ce livre pourrait être à moi, il devrait être à moi, il est à moi». Au surplus, on ne se gêne guère avec les livres des autres, on en use sans façon; ce sont les mains humides, les cendres du cigare, la poudre de l'écritoire, que sais-je! Tout contribue à maculer les pages virginales[107]

Comme exemple de l'inqualifiable incurie des emprunteurs de livres, on rapporte l'aventure survenue à André Chénier, aventure bien propre à décourager les bibliophiles prêteurs de leurs trésors.

André Chénier, qui avait une prédilection spéciale pour Malherbe, dont il a d'ailleurs commenté les vers, possédait une bonne édition de ce poète, un petit in-8 publié par Barbou en 1776, avec la notice et les notes de Meunier de Querlon. Un jour, un visiteur emprunta ce volume à Chénier, qui ne sut pas le défendre, n'osa pas refuser, et le livre ne lui revint que tout taché d'encre et dans le plus pitoyable état. Sur une des pages, la page 61, en regard de la plus grosse tache, Chénier écrivit alors (1781) ces lignes:

«J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un homme qui l'avait vu sur ma table, et me l'avait demandé instament (sic). Il vient de me le rendre en me faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne l'a pas lu. Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser son écritoire, peut-être pour me montrer que lui aussi il sait commenter et couvrir les marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardone (sic) et lui ôte à jamais l'envie de me demander des livres[108]

C'est le cas de rappeler le «mirlitonesque»[109] distique dont Charles Nodier, Guilbert de Pixérécourt, d'autres encore, se disputent la paternité[110]:

Tel est le triste sort de tout livre prêté,
Souvent il est perdu, toujours il est gâté;

et le fameux sixain de Guillaume Colletet, que, par une singulière erreur, provenant sans doute et uniquement de l'assonance, on attribue fréquemment à Condorcet[111]:

Chères délices de mon âme,
Gardez-vous bien de me quitter,
Quoiqu'on vienne vous emprunter!
Chacun de vous m'est une femme,
Qui peut se laisser voir sans blâme
Et ne se doit jamais prêter.

Disons donc, pour résumer la question, que les non-prêteurs ont pour eux trois bonnes raisons: le manque de soin et le manque de probité des emprunteurs, qui, lorsqu'ils ne détériorent pas les volumes, les gardent très longtemps, parfois même tout à fait: combien de gens estiment et ne se gênent même pas de déclarer tout haut que «garder un livre, prendre un livre, ce n'est pas voler[112]»!

Le troisième motif, capital et péremptoire, pour ne pas vous séparer de vos livres, c'est que vous en avez sans cesse besoin, et de tous, sans distinction et sans prévision possible. Tel mot entendu, telle bribe de conversation, tel article de journal, un incident ou événement quelconque vous oblige à consulter tel ou tel volume; et, remarquez bien cela, c'est toujours le volume absent qui vous fera défaut, toujours celui-là que vous voudriez feuilleter. Ayez-les donc toujours tous sous la main, prêts à répondre à votre appel.

«Que le diable emporte les emprunteurs de livres!» Voilà, il ne faut pas craindre de le reconnaître, la vraie devise, non seulement de tout amateur, mais de tout travailleur. C'est celle dont le peintre du Moustier, au dire de Tallemant des Réaux, avait décoré le «bas de ses livres», la plinthe de sa bibliothèque[113]. Tout travailleur, tout bon ouvrier a besoin de la totalité de ses outils et ne se sépare d'aucun. Ite ad vendentes! «Allez en acheter!» s'écriait Scaliger[114].

Acceptez donc, si bon vous semble, dirons-nous avec Jules Janin[115], la devise de Grolier et de Maïoli, étalez-la sur les plats de vos volumes, cela peut faire très bel effet et vous valoir de délectables louanges, mais, en pratique, suivez les conseils de Daniel du Moustier et de Scaliger: «N'en prêtez pas!»