Une question se pose tout d'abord: sans nous occuper de l'aspect du livre et de sa décoration, en nous plaçant uniquement au point de vue pratique, faut-il faire relier les livres? S'il ne s'agit que de leur conservation et de la commodité et stabilité de leur rangement, l'affirmative n'est pas douteuse; mais si vous envisagez leur maniement, le degré de facilité qu'ils peuvent présenter pour la lecture ou les recherches, l'hésitation est très permise, pour les volumes du moins qui n'excèdent pas l'in-8.
En raison de leur taille et de leur poids, les ouvrages de grand format non reliés et placés debout sur les rayons d'une bibliothèque se déjettent et se tassent, se déforment. S'ils ont une certaine épaisseur et sont destinés à être maniés fréquemment, si ce sont des dictionnaires, par exemple, il est indispensable qu'ils soient revêtus d'un solide cartonnage: brochés, avec simple couverture de papier mince, ils n'offriraient aucune résistance, le dos notamment ne tarderait pas à se décoller ou à se fendre, à se casser.
Mais pour les in-12, in-16, in-18, etc., d'une épaisseur moyenne, si la couture était faite solidement, si cette couture, au lieu d'être une couture de brochure (où le fil ne passe que par deux trous dans chaque cahier), était une couture de reliure (où le fil passe par plus de deux trous, et s'appuie ou s'enroule autour de ficelles ou nerfs appliqués ou embrochés verticalement sur le dos des cahiers), il est certain que les lecteurs et travailleurs, trouvant ces exemplaires brochés moins lourds à la main et plus faciles à ouvrir et à feuilleter, les préféreraient aux exemplaires reliés, la question d'élégance et de luxe encore une fois mise à part.
Le grand inconvénient des livres reliés, surtout lorsqu'ils sont de petit format et imprimés sur fort papier, c'est, comme nous l'avons vu[243], de s'ouvrir mal et de se refermer d'eux-mêmes, dès que la main ou un poids suffisant n'exerce plus sa pression sur eux, sur leurs pages horizontalement étalées. Il n'est personne qui ne le connaisse, cet agaçant et inévitable défaut, qui rend parfois si difficile l'emploi d'un livre, lorsqu'on n'a pas, par exemple, l'entière disposition de ses deux mains, qu'on a besoin de copier un passage de ce livre, ou d'en conférer des sections avec des chapitres d'autres volumes.
C'est au point qu'un écrivain du XVIIIe siècle, le polygraphe Sébastien Mercier, avait pris l'habitude de casser le dos de tous les livres reliés qu'il achetait: il préférait des volumes décousus et disloqués à des volumes «qui ne veulent pas rester ouverts». Il avait d'ailleurs la haine des «artistes relieurs», et voici ce qu'il écrivait à leur sujet:
«Les livres sont des amis qu'il faut pouvoir traiter familièrement. J'aime fort la lecture, et je trouve que la reliure, du moins la reliure trop recherchée, est sa plus grande ennemie. S'il y a une profession inutile, c'est assurément celle des grands artistes relieurs. Elle ajoute à la cherté des livres, et nuit à leur usage. Avec ce que coûtent les belles reliures, on aurait une autre bibliothèque. Mais on achète des livres comme des biscuits de Sèvres ou des magots de Chine. Cependant, les livres sont faits, me semble-t-il, pour être lus, relus, maniés et remaniés. Un Horace tout neuf n'appartient qu'à un sot. On pourrait, selon moi, dire des livres ce qu'on dit des olives: les pochetées sont les meilleures[244].»
L'extrême et bruyante aversion que Sébastien Mercier manifestait pour le livre relié finit même par lui attirer ce féroce quatrain:
Le savant Gabriel Naudé, qui vivait à une époque où le livre broché n'existait pour ainsi dire pas, combat, en plusieurs endroits de son très instructif Advis pour dresser une bibliothèque, l'abus de la reliure, et peu s'en faut qu'il ne la condamne tout à fait, lui aussi.
«… Le quatriesme (précepte) est de retrancher la despense superflue que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l'ornement de leurs volumes, pour l'employer à l'achapt de ceux qui manquent, afin de n'estre point sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique; et ce, d'autant plus volontiers que la relieure n'est rien qu'un accident et manière de paroistre, sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les livres ne laissent pas d'estre utiles, commodes et recherchez, n'estant jamais arrivé qu'à des ignorans de faire cas d'un livre à cause de sa couverture, parce qu'il n'est pas des volumes comme des hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et vestement[246].»
Et ailleurs:
«Je dis, premièrement, qu'il n'est point besoin pour ce qui est des livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus à propos de réserver l'argent qu'on y despenseroit pour les avoir tous du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver[247]…»
D'une façon générale, on ne lit commodément et bien que les livres brochés. Le chroniqueur Edmond Texier, si goûté des lecteurs du Siècle sous le second empire, nous conte, à ce sujet, une bien typique anecdote.
«Un millionnaire de fraîche date se présente chez un libraire: «Il me faut des livres, lui dit-il, pour meubler ma bibliothèque en chêne sculpté… Pour le choix, je m'en rapporte à vous; vous ferez relier le tout très convenablement.» Là-dessus il sort; mais revenant sur ses pas: «Ah! j'oubliais de vous dire… Vous mettrez dans le ballot quelques romans amusants; mais il ne faut pas faire relier ceux-là, parce que je veux les lire[248].»
C'est bien cela, et l'on ne peut que sourire de la naïveté du brave Lesné, qui, dans les notes de son poème sur la Reliure, peste, gronde et fulmine de si bon cœur contre les amateurs qui «ne veulent pas prendre la peine de tenir leur livre en lisant», à qui il faut «des livres qui se tiennent ouverts sur la table[249]» tout seuls. Quelle exigence! Conçoit-on pareille prétention!
Il est vrai qu'un fervent érudit dont l'opinion est à considérer, Charles Asselineau, a déclaré qu'«un livre qui n'est pas relié n'est pas un livre[250]»; mais, en émettant cette sentence, il se plaçait à un tout autre point de vue que le nôtre, au point de vue du mérite et du succès d'une œuvre: il entendait par là que «la reliure est devenue pour les auteurs ce qu'était autrefois l'impression, une épreuve décisive[251],» que la reliure est aujourd'hui la sanction de la renommée, le criterium de la valeur d'un livre et de la célébrité d'un écrivain.
Sans tomber dans les partis pris et les exagérations de Sébastien Mercier, nous estimons que le meilleur système à appliquer, pour une bibliothèque particulière, dont les livres ne sont pas destinés à circuler en de nombreuses mains et à se fatiguer, c'est l'emploi de la reliure, ou, plus exactement, de la demi-reliure, pour les volumes de format supérieur à l'in-8, et du cartonnage bradel pour les in-8 et leurs inférieurs.
Si l'on juge le cartonnage bradel trop faible et trop inconsistant pour les volumes in-8,—ce qui peut advenir, surtout si ces volumes sont de forte épaisseur,—on classera les in-8 parmi les volumes à relier; quant aux in-12, in-16, in-18, etc., le bradel offre à leur endroit de multiples avantages: économie, souplesse, légèreté, etc. Exception faite, je le répète, pour les ouvrages destinés à être fréquemment maniés: dans ce cas, la reliure s'impose.
Comme on le voit, nous nous efforçons de concilier ces deux choses: solidité et commodité; nous cherchons toujours à nous rapprocher le plus possible du desideratum exposé tout à l'heure, à prendre à la reliure ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire sa couture, tout en conservant au livre la légèreté et la flexibilité, la complaisance de la brochure, qui permet si bien au livre de rester ouvert, et c'est par le cartonnage bradel que nous avons le plus de chance d'atteindre notre double but.
Examinons maintenant ce qu'il faut entendre par ces mots de reliure et demi-reliure, bradel, cartonnage, etc., et tout d'abord définissons les termes que nous aurons à employer dans nos explications, c'est-à-dire les termes les plus usuels du vocabulaire technique de la reliure.
On nomme plats les deux surfaces planes du carton servant de couverture au livre. Le plat de dessus porte les noms de plat supérieur, plat recto ou premier plat; le plat de dessous, ceux de plat inférieur, plat verso ou deuxième plat. Chaque plat ayant deux faces, l'une en dehors du livre, l'autre en dedans, la première de ces faces est le plat extérieur, la seconde le plat intérieur.
Jadis, au lieu d'être en carton, les plats étaient en bois plus ou moins épais, recouvert de peau ou d'étoffe, avec plaques et clous d'or, d'argent ou de cuivre, pierres précieuses, etc. Le bois avait l'inconvénient, non seulement d'accroître de beaucoup le poids du volume, mais encore de servir de réceptacle aux vers, en sorte que «le livre portait dans sa couverture même les germes de sa destruction[252]».
Le dos est la partie arrondie du livre où se trouve la couture et où s'inscrivent aujourd'hui le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage, inscriptions qu'on mettait à l'origine sur le plat supérieur. La reliure est dite à dos plein quand les cahiers qui composent le livre sont collés directement ou indirectement sur l'intérieur de ce dos, de manière à former corps avec lui. Quand le dos des cahiers n'adhère pas à la peau du dos de la couverture et s'en sépare lorsqu'on ouvre le volume, en sorte qu'un vide se forme entre ces deux dos, la reliure est dite à dos brisé. Certains bibliographes prétendent que ce dernier mode de reliure, qui est aujourd'hui le plus fréquent,—on ne relie guère maintenant à dos plein,—permet au volume de s'ouvrir plus facilement et de ne pas se refermer de lui-même[253]. «C'est une erreur», répliquent très nettement et avec raison MM. Sébastien Lenormand et Maigne, ainsi que le docteur Graesel[254], et l'on fabrique des reliures à dos plein qui s'ouvrent tout aussi bien—ou tout aussi mal—que les reliures à dos brisé. C'est: 1o le peu d'épaisseur de la peau ou garniture du dos; 2o la largeur du format[255]; 3o la minceur du papier; 4o et enfin la couture faite sur nerfs ou rubans et non à la grecque (nous verrons dans un moment ce que signifient ces locutions), qui, seuls, peuvent faciliter l'ouverture d'un livre et lui permettre de demeurer de lui-même et à toutes pages complètement ouvert.
On appelle tranches «les trois surfaces du livre par où il a été rogné[256]». La tranche horizontale supérieure porte le nom de tête; la tranche horizontale inférieure, celui de queue; la tranche verticale (qui affecte toujours la forme concave, tandis que le dos, auquel elle est opposée, est convexe), celui de gouttière. Les tranches, surtout celle de queue et celle de la gouttière, peuvent n'être qu'ébarbées: on ébarbe un livre en enlevant légèrement, avec des ciseaux, l'excédent de chaque feuillet, «ce qui dépasse trop». Il est important, comme nous le constaterons, de laisser aux marges le plus d'ampleur possible, voire toute leur intégralité. Les tranches, surtout celle de tête, peuvent être dorées, peintes en une seule couleur, brunies par le frottement d'une agate, marbrées ou jaspées, c'est-à-dire recouvertes, à l'aide d'une brosse, qu'on passe sur un grillage ou tamis placé au-dessus et à proximité d'elles, d'une multitude de menus points de couleur, qui rendent ces tranches tachetées comme le jaspe. Lorsque la tranche, particulièrement la tranche dorée, est, ainsi qu'on le pratiquait fréquemment autrefois, ornée de dessins de fantaisie, feuillages, etc., effectués avec de petits fers qu'on appuie sur la dorure, on dit que le livre est antiqué sur tranches.
Endosser un livre, c'est donner au dos du livre cette forme arrondie, convexe, qui entraîne pour la gouttière la forme creuse ou concave.
Dès que la peau est adaptée et collée sur le dos et les plats, on met le livre entre des ais ou planchettes de bois, appelées membrures, que l'on maintient fortement serrées au moyen de ficelles ou fouets, afin de l'empêcher de gondoler: cette opération, ce serrage, qui s'effectue aujourd'hui à la presse, se désigne sous le nom de fouettage: fouetter un volume.
«Pour protéger le livre, il est nécessaire que le carton déborde la tranche. Cet excédent constitue les chasses du livre. Je vous ferai observer en passant, écrit Charles Blanc[257], combien sont justes les expressions du relieur: la tranche de devant s'appelle gouttière, parce qu'elle est, en effet, comme une gouttière, creusée en cannelure. Les chasses du livre sont bien nommées, parce qu'avant de rogner le livre, on a dû donner la chasse, c'est-à-dire du jeu, au carton… Vous remarquerez que le dos forme une petite saillie en se retournant sur chaque côté du plat: ces saillies sont les mors du livre. Elles sont nécessaires pour loger les cartons, qui ont été tout exprès coupés légèrement en biseau du côté de la saillie dont je parle; comme c'est le long de cette saillie que le carton est attaché à la couverture du dos par une bande de veau ou de maroquin sur laquelle il se meut, les mors s'appellent très souvent charnières… Enfin, aux deux extrémités du dos, vous voyez un petit rouleau couvert de fil de couleurs alternées: cet ornement, qui est la tranche-file, répond à un but d'utilité, car il sert à bien assujettir les cahiers et à donner plus de consistance à la couverture, lorsque le livre, serré dans les rayons de la bibliothèque, en sera tiré avec effort.»
Malgré ces bonnes raisons, nombre de relieurs d'à présent ne tranchefilent plus leurs livres, si ce n'est pour les reliures de luxe: les tranchefiles, toutes différentes de ce qu'elles étaient jadis, ne sont d'ailleurs plus aujourd'hui que de menus et insignifiants ornements, préparés d'avance, qu'on colle pour la forme en tête et en queue des livres. On donne particulièrement le nom de comètes à ces tranchefiles artificielles lorsqu'elles sont en coton, au lieu d'être en soie. C'est sous la tranchefile de tête que s'adaptent les minces rubans de soie ou de coton appelés signets et destinés à servir de marques au livre. Jadis ces rubans, lorsqu'ils étaient nombreux, étaient adaptés à une tige ou tringlette de métal nommée pipe.
On appelle coiffe le rebord ou repli que forme l'extrémité de la peau du dos des livres, en tête et en queue.
Les gardes sont des feuilles de papier placées au commencement et à la fin des livres pour en garantir, en garder les premiers et les derniers feuillets. Elles se composent de feuilles de papier blanc, souvent aussi de feuilles de papier de couleur, désignées, d'après leurs teintes et leurs dessins, sous les noms de peigne, escargot, queue de paon, etc. Un de ces feuillets de garde est appliqué et collé sur chaque plat intérieur du livre.
Les livres reliés sont cousus avec du fil de lin, sur des ficelles, appelées nerfs ou nervures, qui font, ou plutôt sont supposées faire saillie sur le dos des volumes. Ces ficelles, en effet, n'émergent plus, grâce au grecquage: opération très usitée, qui consiste à tracer, au moyen d'une scie à main dite grecque, sur le dos des cahiers d'un livre assemblés et serrés dans un étau, de petites rainures ou encoches nommées grecques, elles aussi, destinées à loger les ficelles autour desquelles le livre sera cousu. Les saillies, appelées également nerfs ou nervures, qu'on remarque sur le dos des volumes reliés, ces minces saillies transversales qui semblent correspondre aux ficelles, sont donc le plus souvent simulées. Les espaces compris entre elles et où l'on inscrit, où l'on pousse le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage et le chiffre de tomaison, sont les entre-nerfs ou compartiments.
Hâtons-nous de dire que, depuis quelques années, depuis l'invention des machines à coudre les livres, le mauvais et déplorable procédé du grecquage, qui permettait aux ouvriers, d'accord avec leurs patrons, de ne pas coudre chaque cahier dans toute sa longueur, de répartir sur deux ou trois cahiers, en sautant tantôt le milieu, tantôt les extrémités, la couture de la longueur ou hauteur totale du livre,—ce qu'on appelle coudre à l'échelle,—n'a plus de raison d'être. Aujourd'hui, avec ces nouvelles machines, comme nous le verrons plus loin en traitant de la couture, la besogne se fait à la fois plus rapidement, incomparablement mieux et à bien meilleur compte.
Il y a deux catégories principales de reliures: la reliure pleine, la demi-reliure.
Un livre est en reliure pleine lorsqu'il est tout entier recouvert de la même peau: veau, truie, basane, chagrin, maroquin, etc.
La basane est de la peau de mouton simplement tannée. Souple, légère, poreuse et spongieuse, la basane se ressent facilement de l'influence de la chaleur ou de l'humidité. Par suite de son bon marché, elle s'emploie pour les reliures communes et peu coûteuses.
Le chagrin provient de la chèvre, quelquefois du chameau ou du cheval[258]. Il offre beaucoup de solidité et de résistance et convient aux livres de fatigue. On fabrique des chagrins inférieurs avec de la peau de mouton.
Le maroquin est de la peau de chèvre tannée avec du sumac, et dont le grain est très apparent. Le maroquin le plus apprécié est celui du Levant, précisément parce que le grain de la peau y est plus saillant. Le véritable maroquin, utilisé pour les reliures de luxe, coûte cher: environ 180 francs les 12 peaux de 1 mètre à 1 m. 50, tandis que la même quantité de chagrin se paye 80 francs; aussi s'ingénie-t-on à falsifier le maroquin de maintes façons, à en fabriquer avec des peaux de veau, de mouton, etc.[259]
Le cuir de Russie, qu'on emploie aussi pour les belles reliures, est remarquable par son odeur particulière, due à la bétuline, principe actif de l'écorce de bouleau, dans une décoction de laquelle on a laissé tremper ce cuir pendant une vingtaine de jours. Grâce à cette odeur, le cuir de Russie est, assure-t-on, à l'abri de la moisissure et des attaques des insectes[260].
Le parchemin provient de la peau non tannée—simplement macérée dans de la chaux, puis écharnée, raclée ou raturée, et enfin adoucie à la pierre ponce[261]—de divers animaux: agneaux, moutons, chèvres, veaux. Dans ce dernier cas, il portait jadis spécialement le nom de vélin[262]. Comme nous l'avons vu en parlant des papiers[263], on imite le parchemin avec du papier sans colle trempé quelques instants dans une solution d'acide sulfurique.
On couvre aussi les livres avec du velours, de la soie, de la toile, etc. A propos des reliures en toile, nous remarquerons que la toile noire, dite toile à tablier, fréquemment employée, notamment pour couvrir les livres de certaines bibliothèques publiques (bibliothèques municipales, régimentaires, etc.), ne produit pas d'ordinaire l'économie qu'on en attend et donne des résultats peu satisfaisants. Sans fatigue exagérée et au bout d'un laps de temps parfois très court, cette toile se fend, particulièrement le long de la charnière des plats: ce défaut provient de la couleur noire, en général de mauvaise qualité, qui ronge et brûle la toile.
Les reliures d'art, qui se font toujours en reliures pleines, sont celles où le dos et les plats extérieurs sont revêtus d'ornements, filets, fleurons, armoiries, etc., appliqués avec des fers à dorer: d'où le nom de fers donné à ces empreintes. Quand cette impression est faite sans dorure, avec des fers simplement chauffés, on dit que le livre est gaufré ou estampé. Souvent aussi les plats intérieurs sont ornés de dessins poussés sur or ou à froid (on devrait plutôt dire: à chaud[264]) sur le pourtour des gardes: la grande finesse, le genre et l'aspect de ces dessins leur ont valu le nom de dentelles.
Les reliures d'art et de luxe sont en dehors de notre cadre. Nous nous bornerons à rappeler que le vrai berceau de la reliure a été l'Italie, Venise principalement[265]; que, dans la reliure d'art et de luxe, la France occupe, depuis plusieurs siècles, le premier rang[266]; et à citer les noms de Jean Grolier[267], des Ève, de Le Gascon, des Padeloup, des de Rome[268], de Thouvenin, du Seuil, Bauzonnet, Trautz-Bauzonnet, Capé, Chambolle, Cuzin, Léon Gruel, etc., parmi les plus illustres relieurs[269].
C'est surtout en fait de reliures que l'imagination et le caprice des bibliophiles se sont donné carrière.
Il n'est guère d'animal dont la peau n'ait servi à habiller plus ou moins de volumes, et l'on a vu des reliures en peau de panthère, de tigre, de crocodile, de serpent, de sole, de morue[270], de phoque, d'ours blanc, de cheval, de chat, de loup, de renard, de taupe, etc., etc.[271]
Qui n'a entendu parler des reliures en peau humaine? Il existe de nombreux spécimens de ces reliures, et la peau humaine fournit, paraît-il, un excellent cuir, «un cuir très solide, épais et grené[272]». Parmi les livres ainsi recouverts avec le derme humain, nous mentionnerons:
En Angleterre, un traité d'anatomie, que le docteur Antoine Askew, mort en 1773, fit revêtir de peau humaine, afin sans doute que l'extérieur de l'ouvrage fût en rapport avec l'intérieur[273]; et deux volumes dont les couvertures proviennent de la peau d'une sorcière du Yorkshire, Mary Ratman, exécutée pour assassinat dans les premières années du XIXe siècle[274].
Un des numéros du Catalogue de la bibliothèque de M. L. Veydt, ancien ministre des finances de Belgique (Bruxelles, Olivier, 1879, No 2414), est ainsi conçu: «Opuscules philosophiques et littéraires, par MM. Suard et Bourlet de Vauxcelles (Paris, Chevet, in-8). Exemplaire relié en peau humaine, comme l'affirme une note collée contre la garde de ce livre. Cette note porte les mentions de la provenance, du prix de la reliure et du nom du relieur.—Vingt francs, Deromme, 1796.—Provenant de la bibliothèque de M. de Musset. Acheté le 15 septembre 1832.» La Chronique médicale croit qu'il s'agit ici du père du poète Alfred de Musset[275].
La Bibliothèque royale de Dresde «conserverait» un calendrier mexicain écrit sur peau humaine[276].
En Amérique, un des plus riches négociants de Cincinnati, M. William G…, possède deux livres reliés en peau de femme: l'un est le Voyage sentimental de Sterne, habillé d'une peau de négresse; l'autre, de Sterne également, Tristram Shandy, est revêtu du derme d'une jeune Chinoise[277].
En France: «Il existait autrefois à la Bibliothèque impériale (fonds Sorbonne, no 1297) une Bible du XIIIe siècle, que l'abbé Rive affirmait être entièrement (reliée) en peau de femme.» Un ancien bibliothécaire de la Sorbonne, le digne Gayet de Sansale, «a contesté le fait, mais il l'admettait pour deux autres ouvrages: une Bible du XIIIe siècle également (fonds Sorbonne, 1357), et un texte des Décrétales (fonds Sorbonne, 1625)[278]».
L'éditeur Isidore Liseux disait avoir vu un exemplaire de Justine, du marquis de Sade, relié en peau de femme[279].
Un catalogue de livres d'occasion, distribué il y a quelques années, porte cette indication: «Reliure en peau humaine.—Sue (Eugène), les Mystères de Paris. Paris, 1854, 2 tomes rel. en 1 vol. pet. in-4, pleine peau humaine, larges dent. sur les plats, dent. intérieure: 200 francs. Fort belle reliure exécutée avec un morceau de peau humaine. Une plaque à l'intérieur, sur la garde de la reliure, ainsi conçue: «Cette reliure provient de la peau d'une femme et a été travaillée par M. Albéric Boutoille, 1874, qui atteste que cette reliure est bien en peau humaine[280].»
La Revue encyclopédique, à qui j'emprunte la plupart de ces détails, raconte encore le curieux fait suivant:
«M. Camille Flammarion ayant reçu d'une comtesse, dont, par un beau soir étoilé, il avait admiré les épaules, et qui mourut peu après, l'étrange présent de la peau de ces mêmes admirables épaules, chargea un tanneur de la travailler avec soin. Elle était «d'un grain superbe, inaltérable»: l'astronome en fit relier un exemplaire de Terre et Ciel. Les tranches du livre sont de couleur rouge, parsemées d'étoiles d'or, et sur les plats sont gravés en lettres d'or ces mots: Souvenir d'une morte[281].»
Mais la plus étrange reliure qui ait jamais été faite dans ce genre macabre, c'est sûrement celle qu'imagina en 1813 un avocat de Valenciennes: faire relier une œuvre d'un écrivain avec la propre peau de cet écrivain, certes, la chose n'est point banale, et c'est ce que ledit avocat, nommé Edmond Leroy, put réaliser. Ayant assisté à l'embaumement de Delille, le célèbre traducteur des Géorgiques, il obtint du praticien chargé de l'opération «deux fragments de l'épiderme» du poète, et ces deux fragments lui servirent à faire relier un exemplaire des Géorgiques, traduction de Delille, qui se trouve actuellement, paraît-il, à la bibliothèque municipale de Valenciennes[282].
D'autres bibliophiles, nullement funèbres comme les précédents, tout à fait, au contraire, plaisants et facétieux, cherchent à mettre l'enveloppe du livre en harmonie avec son contenu, et jouent sur le titre de l'ouvrage. Tel, par exemple, cet amateur d'outre-Manche qui avait fait relier en peau de cerf un Traité sur la chasse; et cet autre qui, parce que le mot anglais fox signifie renard, s'avisa de faire couvrir de peau de renard l'Histoire de Jacques II par Fox[283]; et cet autre, encore, qui crut devoir faire revêtir de maroquin noir une Histoire de la Forêt Noire[284]. Un relieur anglais—ce sont décidément les fils d'Albion qui paraissent tenir le plus à ces singularités—a exhibé naguère une Histoire de Napoléon à reliure tricolore, c'est-à-dire dont les plats étaient, comme le drapeau français, également divisés en trois couleurs: bleu, blanc, rouge[285].
Et cet exemplaire des Châtiments de Victor Hugo, de la bibliothèque de Philippe Burty, «où s'étale une immense abeille d'or enlevée au trône impérial des Tuileries[286]»? Et cette Histoire de la Révolution de Thiers, dont la couverture imite «un manteau princier bleu brodé d'or», et dont le plat supérieur porte, encastrées en son milieu, «les lunettes authentiques de l'auteur, privées de leurs verres, et escortées de quatre boutons de sa redingote préférée»? «L'effet en est insensé», ajoute M. Blanchon[287]. Nous le croyons sans peine.
Que dire encore des reliures à musique? Car «il y a des reliures à musique, de même qu'il y a des tableaux-pendules! Vous ouvrez un album dont la couverture contient dans un épais biseau une boîte à musique: à l'instant même, le cylindre s'échappe, les lames du peigne métallique reçoivent le frottement voulu, et vous entendez une valse ou une cavatine dont les sons paraissent sortir de la muraille. Aux quatre angles du plat extérieur se trouvent des clous qui semblent placés là pour protéger la couverture par leur saillie, et qui en réalité dissimulent l'entrée des clefs par où se remonte l'appareil quand le cylindre est à bout de course[288].»
Certains amateurs adoptent une seule couleur pour tous leurs livres sans distinction: c'est ainsi que les filles de Louis XV avaient fait choix, pour leurs reliures: Mme Adélaïde, du maroquin rouge; Mme Sophie, du maroquin citron; et Mme Victoire, du maroquin vert ou olive[289].
Ce système de reliure uniforme «est un bon et beau système, remarque Jules Richard[290]; mais, s'ils sont logiques (les amateurs), ils doivent faire casser les volumes anciens qu'ils achètent reliés, afin de les réhabiller (sic) après à leur mode particulière. Quant à moi, si j'admire ces enfilades majestueuses de livres semblables, je suis loin de dédaigner la bibliothèque variée de couleurs, d'époques et de modes. C'est plus gai;—d'ailleurs j'aime beaucoup le livre vêtu selon le goût de son temps, même quand ce goût est devenu quelque peu ridicule. Je ne dis pas cela, bien entendu, pour les fleurons et les compartiments du XVIe siècle, ni pour les petits fers du XVIIe, ni pour les exquises dentelles du XVIIIe. Mais le triangle révolutionnaire ne me déplaira pas plus sur le dos d'un Marat que la lyre timbrée sur le dos de Lamartine. Rien ne m'égaie comme les trèfles prétendus gothiques des troubadours de 1820. Je suis enfin de ceux qui trouvent bon air au Mémorial de Sainte-Hélène illustré par Charlet, aux histoires de Napoléon illustrées par Raffet et H. Vernet, dans ces reliures de 1840, à dos plats et à emblèmes bonapartistes dorés largement.»
D'autres amateurs veulent une couleur différente pour chaque genre. A ce propos, voici les sagaces considérations émises par Ambroise-Firmin Didot dans son rapport sur la reliure:
«Comme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres, plus ou moins claires (pour les reliures), devrait toujours être approprié à la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine, ainsi que le faisait l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes vêtus en pourpre chantaient l'Iliade, et ceux vêtus en bleu chantaient l'Odyssée? Je me rappelle avoir vu dans la belle bibliothèque de mon père un magnifique exemplaire de l'Homère de Barnès, dont le volume de l'Iliade était relié en maroquin rouge, tandis que l'Odyssée l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres des grands dignitaires de l'Église, le noir à celles des philosophes, le rose aux poésies légères, etc., etc. Ce système offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. On pourrait aussi désirer que certains ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur l'Égypte, par exemple, concerne l'époque pharaonique, arabe, française ou turque; qu'il en fût de même pour la Grèce antique, la Grèce byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des papes[291].»
On ne lira pas non plus sans profit les très judicieuses réflexions suivantes de Charles Blanc, extraites de sa Grammaire des arts décoratifs[292]:
«Plus le livre est sérieux, plus il est séant de lui faire un vêtement simple en sa dignité. Les coquetteries de la dorure, les entrelacs, les mosaïques, les tranches gaufrées ou ciselées ne conviennent pas, ce me semble, à un Montaigne, à un Pascal, à un Bossuet. Les philosophes, les moralistes, les docteurs en théologie ou en droit seraient surpris de voir leurs œuvres habillées de tons voyants, enjolivées de dentelles, ornées de fleurs à la Grolier… Quelle étrange anomalie que de prodiguer les parures mondaines sur la couverture d'une Imitation de Jésus-Christ, comme pour faire jurer la somptuosité extérieure du livre avec l'humilité chrétienne du moine qui l'écrivit, et avec la simplicité évangélique de ses pensées!»
Il est bon de se méfier, pour les reliures, des couleurs claires: vert-pomme, mauve, bleu tendre, etc., que la lumière altère très rapidement[293].
Ne pas oublier non plus qu'il en est des gros volumes comme des grosses femmes: les couleurs claires ne les avantagent pas: un dictionnaire de Larousse ou de Littré habillé de jaune-paille ou de rose-chair aurait un aspect étrange et grotesque; tandis que ces couleurs siéent à merveille aux sylphides et aux plaquettes.
Parmi les reliures d'art, on remarque les reliures dites, par allusion aux solitaires de Port-Royal, jansénistes ou à la janséniste: elles ont pour caractères distinctifs la sobriété et la sévérité, et sont faites d'un maroquin mat, «rappelant les teintes sombres de la bure», encadré tout au plus par «un simple filet, mat» également[294];—les reliures à la fanfare, composées de rinceaux de feuillages et de compartiments dorés: ce nom de «fanfare» leur vient d'un livre imprimé à Chambéry en 1613 et intitulé les Fanfares et Courvées…, que le relieur Thouvenin, contemporain de la Restauration, habilla, «dans le goût des Ève», d'un maroquin ainsi richement orné[295];—les reliures à l'oiseau, «où Derome imprimait sur le dos, entre les nervures, son joli fer de l'oiseau aux ailes déployées[296]»;—à l'S barré[297];—etc.
Encore un sage conseil, et nous quitterons la reliure d'art, les reliures pleines, pour passer aux demi-reliures et aux cartonnages:
«La reliure est un écrin; que l'écrin soit digne du joyau, mais qu'il reste un écrin protecteur et dont le prix ne fasse point oublier l'objet qu'il renferme; n'enchâssez pas une perle dans une monture de plomb, mais n'allez pas, de grâce, confier un caillou à l'or et au burin du ciseleur[298].»
Un livre est en demi-reliure lorsque le dos seul est revêtu de peau, et que les plats sont garnis de papier ou de toile. Lorsque les coins sont aussi garnis de peau, que la tête est dorée et les autres tranches ébarbées, cette demi-reliure prend le nom de demi-reliure amateur.
Les cartonnages et les emboîtages sont des reliures légères, à dos de toile, de carton ou de papier. Malgré leur ressemblance apparente, il y a[299] entre ces deux procédés d'habillage des livres une différence essentielle: dans les cartonnages, la couverture est fixée au volume selon la méthode ordinaire, c'est-à-dire par les ficelles qui ont servi à le coudre et qui, après avoir traversé le carton des plats de dehors en dedans, viennent s'appliquer sur les plats intérieurs, et y sont collées épointées, en d'autres termes, les pointes ou extrémités effilochées et étalées pour offrir plus de surface, mieux s'imbiber de colle, et mieux adhérer par suite au carton sous la feuille de garde;—dans les emboîtages, les ficelles ne traversent pas les plats et viennent simplement s'appliquer sur eux à l'intérieur, épointées comme précédemment, puis collées et dissimulées, comme tout à l'heure aussi, sous une feuille de garde blanche ou de couleur.
Le cartonnage dit bradel ou à la Bradel (nom d'un relieur français vivant au commencement du XIXe siècle, qui mit à la mode ce procédé de reliure) est une véritable demi-reliure à dos brisé, où la peau est remplacée par la toile ou le papier[300]. Deux des tranches, gouttière et queue, sont souvent intactes ou légèrement ébarbées, et la tête est jaspée. Économique, commode et excellent pour une bibliothèque particulière, ainsi que nous l'avons dit plus haut, mais trop peu résistant pour une bibliothèque publique, «le cartonnage à la Bradel est très élégant et présente, en outre, cet avantage, que l'on peut, comme dans l'emboîtage, ouvrir complètement le volume, et à plat, ce qui ne peut se faire avec les livres reliés[301]».
Déjà en 1820 l'auteur du poème la Reliure proclamait les avantages des «cartonnages bien faits[302]», des bons bradels; et, à peu près vers le même temps, le déluré chansonnier Debraux, qui s'y entendait, disait que, tout comme Malherbe,
Le cartonnage bradel est fréquemment employé comme moyen de conservation temporaire et vêtement provisoire des livres: aussi l'ingénieux bibliophile Octave Uzanne l'a-t-il très justement baptisé de ce nom, qui a fait fortune, «la robe de chambre du livre[304]».
On peut rattacher au cartonnage bradel la reliure dite anglaise. Elle se compose d'un cartonnage plus souple encore que le bradel, et dont les plats et le dos sont recouverts d'une peau fine ou de toile, et les trois tranches d'ordinaire en couleur.