[14]Prononcez: Guitchi Manitou. (Note de Baudelaire.)


ORDRE DE L'ÉDITION POSTHUME
DITE «DÉFINITIVE» (1868)

PRÉFACE (C'est la pièce intitulée Au lecteur, dans les éditions précédentes.)
SPLEEN ET IDÉAL
I. Bénédiction.
II. L'Albatros.
III. Élévation.
IV. Correspondances.
V. J'aime le souvenir de ces époques nues.
VI. Les Phares.
VII. La Muse malade.
VIII. La Muse vénale.
IX. Le mauvais Moine.
X. L'Ennemi.
XI. Le Guignon.
XII. La Vie antérieure.
XIII. Bohémiens en voyage.
XIV. L'homme et la Mer.
XV. Don Juan aux enfers.
XVI. A Théodore de Banville (1842).
XVII. Châtiment de l'orgueil.
XVIII. La Beauté.
XIX. L'idéal.
XX. La Géante.
XXI. Le Masque.
XXII. Hymne à la Beauté.
XXIII. Parfum exotique.
XXIV. La Chevelure.
XXV. Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne.
XXVI. Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle.
XXVII. Sed non satiata.
XXVIII. Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.
XXIX. Le serpent qui danse.
XXX. Une charogne.
XXXI. De profundis clamavi.
XXXII. Le Vampire.
XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive.
XXXIV. Remords posthume.
XXXV. Le Chat.
XXXVI. Duellum.
XXXVII. Le Balcon.
XXXVIII. Le Possédé.
XXXIX. Un fantôme.
XL. Je te donne ces vers afin que si mon nom.
XLI. Semper eadem.
XLII. Tout entière.
XLIII. Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire.
XLIV. Le Flambeau vivant.
XLV. Réversibilité.
XLVI. Confession.
XLVII. L'Aube spirituelle.
XLVIII. Harmonie du soir.
XLIX. Le Flacon.
L. Le Poison.
LI. Ciel brouillé.
LII. Le Chat.
LIII. Le beau Navire.
LIV. L'Invitation au voyage.
LV. L'Irréparable.
LVI. Causerie.
LVII. Chant d'automne.
LVIII. A une Madone.
LIX. Chanson d'après-midi.
LX. Sisina.
LXI. Vers pour le portrait d'Honoré Daumier.
LXII. Franciscæ meæ laudes.
LXIII. A une dame créole.
LXIV. Mœsta et errabunda.
LXV. Le Revenant.
LXVI. Sonnet d'automne.
LXVII. Tristesses de la lune.
LXVIII. Les Chats.
LXIX. Les Hiboux.
LXX. La Pipe.
LXXI. La Musique.
LXXII. Sépulture d'un poète maudit.
LXXIII. Une Gravure fantastique.
LXXIV. Le Mort joyeux.
LXXV. Le Tonneau de la haine.
LXXVI. La Cloche fêlée.
LXXVII. Spleen.
LXXVIII. Spleen.
LXXIX. Spleen.
LXXX. Spleen.
LXXXI. Obsession.
LXXXII. Le Goût du néant.
LXXXIII. Alchimie de la Douleur.
LXXXIV. Horreur sympathique.
LXXXV. Le Calumet de paix, imité de Longfellow.
LXXXVI. La prière d'un païen.
LXXXVII. Le Couvercle.
LXXXVIII. L'Imprévu.
LXXXIX. L'Examen de minuit.
XC. Madrigal triste.
XCI. L'Avertisseur.
XCII. A une Malabaraise.
XCIII. La Voix.
XCIV. Hymne.
XCV. Le Rebelle.
XCVI. Les Yeux de Berthe.
XCVII. Le Jet d'eau.
XCVIII. La Rançon.
XCIX. Bien loin d'ici.
C. Le Coucher du soleil romantique.
CI. Sur le Tasse en prison d'Eugène Delacroix.
CII. Le Gouffre.
CIII. Les Plaintes d'un Icare.
CIV. Recueillement.
CV. L'Heautontimoroumenos.
CVI. L'Irrémédiable.
CVII. L'Horloge.
TABLEAUX PARISIENS
CVIII. Paysage.
CIX. Le Soleil.
CX. Lola de Valence.
CXI. La lune offensée.
CXII. A une mendiante rousse.
CXIII. Le Cygne.
CXIV. Les sept Vieillards.
CXV. Les petites Vieilles.
CXVI. Les Aveugles.
CXVII. A une passante.
CXVIII. Le Squelette laboureur.
CCIX. Le Crépuscule du soir.
CXX. Le Jeu.
CXXI. Danse macabre.
CXXII. L'Amour du mensonge.
CXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville.
CXXIV. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse.
CXXV. Brumes et pluies.
CXXVI. Rêve parisien.
CXXVII. Le Crépuscule du matin.
LE VIN
CXXVIII. L'âme du vin.
CXXIX. Le Vin des Chiffonniers.
CXXX. Le Vin de l'assassin.
CXXXI. Le Vin du solitaire.
CXXXII. Le Vin des amants.
FLEURS DU MAL
CXXXIII. Épigraphe pour un livre condamné.
CXXXIV. La Destruction.
CXXXV. Une Martyre.
CXXXVI. Femmes damnées.
CXXXVII. Les deux bonnes Sœurs.
CXXXVII. La Fontaine de sang.
CXXXIX. Allégorie.
CXL. La Béatrice.
CXLI. Un Voyage à Cythère.
CXLII. L'Amour et le Crâne.
RÉVOLTE
CXLIII. Le Reniement de saint Pierre.
CXLIV. Abel et Caïn.
CXLV. Les Litanies de Satan.
LA MORT
CVLVI. La Mort des amants.
CXLVII. La Mort des pauvres.
CXLVIII. La Mort des artistes.
CXLIX. La Fin de la journée.
CL. Le Rêve d'un curieux.
CLI. Le Voyage.

PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (1866)
et non insérées dans les "Fleurs du Mal"

GALANTERIES

LES PROMESSES D'UN VISAGE

J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
D'où semblent couler des ténèbres;
Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers
Qui ne sont pas du tout funèbres.

Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux,
Amant de la muse plastique,

Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu'aux fesses;

Tu trouvera au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d'un bronze,

Une riche toison qui, vraiment, est la sœur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui l'égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»


LE MONSTRE
OU
LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE

I

Tu n'es certes pas, ma très chère,
Ce que Veuillot nomme un tendron.
Le jeu, l'amour, la bonne chère
Bouillonnent en toi, vieux chaudron!
Tu n'es plus fraîche, ma très chère,

Ma vieille infante! Et cependant
Tes caravanes insensées
T'ont donné ce lustre abondant
Des choses qui sont très usées,
Mais qui séduisent cependant.

Je ne trouve pas monotone
La verdeur de tes quarante ans;
Je préfère tes fruits, Automne,
Aux fleurs banales du Printemps!
Non, tu n'es jamais monotone!

Ta carcasse a des agréments
Et des grâces particulières;
Je trouve d'étranges piments
Dans le creux de ses deux salières;
Ta carcasse a des agréments!

Nargue des amants ridicules
Du melon et du giraumont!
Je préfère tes clavicules
A celles du roi Salomon,
Et je plains ces gens ridicules!

Tes cheveux, comme un casque bleu,
Ombragent ton front de guerrière,
Qui ne pense et rougit que peu,
Et puis se sauvent par derrière,
Comme les crins d'un casque bleu.

Tes yeux qui semblent de la boue
Où scintille quelque fanal,
Ravivés au fard de ta joue,
Lancent un éclair infernal!
Tes yeux sont noirs comme la boue!

Par sa luxure et son dédain
Ta lèvre amère nous provoque;
Cette lèvre, c'est un Éden
Qui nous attire et qui nous choque,
Quelle luxure! et quel dédain!

Ta jambe musculeuse et sèche
Sait gravir au haut des volcans,
Et malgré la neige et la dèche
Danser les plus fougueux cancans.
Ta jambe est musculeuse et sèche.

Ta peau brûlante et sans douceur,
Comme celle des vieux gendarmes,
Ne connaît pas plus la sueur
Que ton œil ne connaît les larmes,
Et pourtant elle a sa douceur!

II

Sotte, tu t'en vas droit au Diable!
Volontiers j'irais avec toi,
Si cette vitesse effroyable
Ne me causait pas quelque émoi.
Va-t'en donc, toute seule, au Diable!

Mon rein, mon poumon, mon jarret
Ne me laissent plus rendre hommage
A ce seigneur, comme il faudrait:
«Hélas! c'est vraiment bien dommage!»
Disent mon rein et mon jarret.

Oh! très sincèrement je souffre
De ne pas aller aux sabbats,
Pour voir, quand il pète du soufre,
Comment tu lui baises son cas!
Oh! très sincèrement je souffre.

Je suis diablement affligé
De ne pas être ta torchère,
Et de te demander congé,
Flambeau d'enfer! Juge, ma chère,
Combien je dois être affligé,

Puisque depuis longtemps je t'aime,
Étant très logique! En effet,
Voulant du Mal chercher la crème
Et n'aimer qu'un monstre parfait,
Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!


BOUFFONNERIES

SUR LES DÉBUTS D'AMINA BOSCHETTI

au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles[15].

Amina bondit,—fuit, puis voltige et sourit;
Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit;
Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,
Que celles de Montagne-aux-Herbes-Potagères.»

Du bout de son pied fin et de son œil qui rit,
Amina verse à flots le délire et l'esprit;
Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères!
Mon épouse n'a pas ces allures légères.»

Vous ignorez, sylphide au regard triomphant,
Qui voulez enseigner la walse à l'éléphant,
Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne,

Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!»
Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»


A M. EUGÈNE FROMENTIN

A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI

Il me dit qu'il était très riche,
Mais qu'il craignait le choléra;
—Que de son or il était chiche,
Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;

—Qu'il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur Corot;
—Qu'il n'avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientôt;

—Qu'il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dorés;
—Qu'il possédait dans sa fabrique
Trois contre-maîtres décorés;

—Qu'il avait, sans compter le reste.
Vingt mille actions sur le Nord;
—Qu'il avait trouvé, pour un zeste.
Des encadrements d'Oppenord;

—Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches)
Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,
Et qu'au Marché des Patriarches
Il avait fait plus d'un bon coup;

—Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mère;—mais qu'il croyait
A l'immortalité de l'âme
Et qu'il avait lu Niboyet!

—Qu'il penchait pour l'amour physique,
Et qu'à Rome, séjour d'ennui,
Une femme, d'ailleurs phtisique,
Était morte d'amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de Tournai,
M'a dégoisé toute sa vie;
J'en ai le cerveau consterné.

S'il fallait décrire ma peine,
Ce serait à n'en plus finir;
Je me disais, domptant ma haine:
«Au moins, si je pouvais dormir!»

Comme un qui n'est pas à son aise,
Et qui n'ose pas s'en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rêvant de me faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne;
Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne,
Ou j'irai me jeter à l'eau,

Si, dans ce Paris, qu'il redoute,
Quand chacun sera retourné,
Je trouve encore sur ma route,
Ce fléau, natif de Tournai!

Bruxelles, 1865.


UN CABARET FOLATRE

SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE

Vous qui raffolez des squelettes
Et des emblèmes détestés,
Pour épicer les voluptés
(Fût-ce de simples omelettes!)

Vieux Pharaon, ô Monselet!
Devant cette enseigne imprévue.
J'ai rêvé de vous: A la vue
Du Cimetière, Estaminet!


[15]1864 et inséré d'abord dans La Petite Revue, 13 mai 1865, dans la deuxième partie d'un article intitulé M. Baudelaire, poète de circonstance.

Le texte ici conservé est celui des Épaves.


AUTRES POÉSIES
publiées du vivant de l'auteur

 *
*  *

N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes[16]
Fatigués et flétris comme les autres hommes,
De chercher quelquefois à l'Orient lointain
Si nous voyons encor les rougeurs du matin,
Et, quand nous avançons dans la rude carrière,
D'écouter les échos qui chantent en arrière
Et les chuchotements de ces jeunes amours
Que le Seigneur a mis au début de nos jours?...

 *
*  *

Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches[17],
Courir tout au travers du feuillage et des branches,
Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait
Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait...


HYMNE SENTIMENTAL[18]

C'est l'heure favorable aux baisers; la tempête,
Qui blasphème le ciel et fait trembler le faîte,
Invite les bons vins du fond de leur grenier
A descendre en cadence au conjugal foyer.
Car l'intime chaleur de l'âtre qui pétille
Sert à rendre meilleurs les pères de famille,
Et la foudre fera, complice de l'amour,
L'épouse au cœur tremblant docile jusqu'au jour.


SONNET BURLESQUE[19]

Vacquerie
A son Py—
Lade épi—
Que: «Qu'on rie

Ou qu'on crie,
Notre épi
Brave pi—
Aillerie.

O Meuri—
Ce! il mûri—
Ra, momie.

Ce truc-là
Mène à l'A—
Cadémie.»


SAPHO[20]

Fragments littéraires

«Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie de Sapho dans sa Bibliothèque choisie, nous livrons à l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre remarquable, où rayonnent l'éclat et la vigueur de l'école moderne, unies (sic) aux grâces coquettes et charmantes de Marivaux et de Crébillon fils.

Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre Phaon et la célèbre Lesbienne:

Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois,
Je perds le sentiment et la force et la voix.
Je souffre tout le jour le mal de votre absence,
Mal qui n'égale pas l'heur de votre présence;
Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir,
La cause de ma joie et de mon désespoir,
Mon âme les compense, et sous les lauriers roses
Étouffe l'ellébore et les soucis moroses.

Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.

Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore,
Respiré les ardeurs de notre tiède aurore.
En chatouillant l'orgueil d'un berger tel que moi.
Son amour n'est pas sans me donner de l'effroi.

A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement la facture de Lucrèce. Mais, continue Phaon,

Comme de ses chansons chaudement amoureuses
Émane un fort parfum de riches tubéreuses,
Je redoute—moi dont le cœur est neuf encor.
De ne la pouvoir suivre en son sublime essor;
Je baisse pavillon,—pauvre âme adolescente,
Au feu de cette amour terrible et menaçante.

Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits éloquents, ses doutes et ses alarmes:

Pour aimer les bergers, faut-il être bergère?
Pour avoir respiré la perfide atmosphère
De tes tristes cités, corruptrice Lesbos,
Faut-il donc renoncer aux faveurs d'Antéros?
Et suis-je désormais une conquête indigne
De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?

L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations, qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle l'attention et la faveur publiques.»


CHANSON[21]

—Combien dureront nos amours?
Dit la pucelle au clair de lune.
L'amoureux répond:—O ma brune.
Toujours! toujours!

Quand tout sommeille aux alentours,
Hortense, se tortillant d'aise,
Dit qu'elle veut que je la baise
Toujours! toujours!

Moi, je dis:—Pour charmer mes jours
Et le souvenir de mes peines:
Bouteilles, que n'êtes-vous pleines
Toujours! toujours!

Car le plus chaste des amours,
Le galant le plus intrépide,
Comme un flacon s'use et se vide
Toujours! toujours!

(1848.)


ÉPILOGUE[22]

Le cœur content, je suis monté sur la montagne
D'où l'on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n'allais pas là pour répandre un vain pleur;

Mais comme un vieux paillard d'une vieille maîtresse
Je voulais m'enivrer de l'énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d'or fin,

Je t'aime, ô capitale infâme! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.


VERS LAISSÉS CHEZ UN AMI ABSENT[23]

[Sur l'enveloppe:]

Monsieur Auguste Malassis,
Rue de Mercélis,
Numéro trente-cinq bis,
Dans le faubourg d'Ixelles,
Bruxelles.
(Recommandé à l'Arioste
De la poste,
C'est-à-dire à quelque facteur
Versificateur.)

5 heures, à l'Hermitage.

Mon cher, je suis venu chez vous
Pour entendre une langue humaine,
Comme un qui, parmi les Papous,
Chercherait son ancienne Athène.

Puisque chez les Topinambous
Dieu me fait faire quarantaine,
Aux sots je préfère les fous,
Dont je suis, chose, hélas! certaine.

Offrez à Mam'selle Fanny
(Qui ne répondra pas: nenny,
La salut n'étant pas d'un âne)

L'hommage d'un bon écrivain.
Ainsi qu'à l'ami Lécrivain
Et qu'à Mam'selle Jeanne.


SONNET POUR S'EXCUSER DE NE PAS ACCOMPAGNER UN AMI A NAMUR[24]

Puisque vous allez vers la ville
Qui, bien qu'un fort mur l'encastrât,
Défraya la verve servile
Du fameux poète Castrat;

Puisque vous allez en vacances
Goûter un plaisir recherché,
Usez toutes vos éloquences,
Mon bien cher Coco-Malperché[25],

(Comme je le ferais moi-même)
A dire là-bas combien j'aime
Ce tant folâtre Monsieur Rops,

Qui n'est pas un grand prix de Rome,
Mais dont le talent est haut comme
La pyramide de Chéops!


[16]Vers de jeunesse, cités dans les Débats du 15 octobre 1864 par M. Emile Deschanel, qui fut un condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand.

[17]Cf. note précédente.

[18]Ce huitain, que l'auteur qualifie «Hymne sentimental de l'excellent poète latin», a paru dans le Jeune enchanteur, Histoire tirée d'un palimpseste de Pompéia.

[19]Ce sonnet, qui parodie le fameux sonnet d'Auguste Vacquerie à Paul Garnier (les Demi-teintes), avait paru dans la Silhouette du 1er juin 1845, intercalé dans la lettre suivante:

«Vous n'êtes pas, monsieur, sans ignorer que le théâtre de l'Odéon est en pleine démolition. Un antiquaire de nos amis, qui a la manie de chercher proie jusque dans les endroits les plus secrets et les moins praticables, est parvenu à arracher cette curieuse pièce à la fureur des maçons acharnés sur le monument-cadavre.

«P.-S.—Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien, dans l'intérêt du jeune auteur des Demi-Teintes en particulier et de la littérature académique en général, donner connaissance de ce fragment aux nombreux abonnés de votre spirituelle feuille.

«Agréez, etc., etc.

«ANTONIUS PINGOUIN,

«Attaché aux dépouillements et embaumements.» (Jardin du Roi. Section des Volatiles.)

Retrouvé par la Petite Revue (24 juin 1865), il fut par elle attribué à Charles Baudelaire, et les bibliographes baudelairiens ont généralement admis pour exacte cette attribution. Cependant, M. Auguste Vitu en a contesté le bien-fondé dans une lettre citée par M. Jacques Crépet op. cit., p. 304. Selon lui, cette parodie serait de Théodore de Banville. (Note du collecteur des Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMV.)

[20]Charles Baudelaire, par MM. A. de la Fizelière et Georges Decaux (Paris, à la librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868); «Sapho, tragédie attribuée à Arsène Houssaye pour Rachel. Mystification littéraire, organisée par Aug. Vitu. Un fait-théâtre de l'Époque lance la nouvelle. L'Entr'acte la reproduit, et le Corsaire-Satan du 25 novembre 1845 donne un fragment de cette tragédie composée en commun par Baudelaire, Banville, P. Dupont et Vitu.»

Pour compléter cette note de MM. de la Fizelière et Decaux, ajoutons que le Corsaire-Satan, plusieurs mois après en avoir publié un fragment, continuait à entretenir ses lecteurs de cette fameuse tragédie. C'est ainsi que nous y lisons, en date du 17 janvier 1846: «Lundi prochain, M. Arsène Houssaye lira sa tragédie de Sapho au comité de lecture du second théâtre français. M. Bocage est, dit-on, enchanté de cet ouvrage, et se réserve le rôle de Phaon.»

Et encore: «Plusieurs parties de la tragédie de Sapho sont exécutées selon les lois de l'épopée panthéiste. C'est ainsi que le Saut de Leucate est personnifié et prend une certaine part à l'action. On cite avec éloge un dialogue entre le Saut et la célèbre Lesbienne.» (Note du collecteur des Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMV.)

[21]Chanson insérée dans la Closerie des Lilas, de Privât d'Anglemont (Paris, in-32, 1848), avec la variante erronée au troisième vers de la deuxième strophe: que je lui plaise. Le texte authentique se trouve dans le Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle, Bruxelles, 1846, t. I, p. 239, avec l'indication du plagiat de Privât d'Anglemont et l'indication qu'il s'agit d'Élise Sergent, dite Pomaré.

[22]A la fin des Petits Poèmes en prose.

[23]Lettre et enveloppe communiquées à l'éditeur du Tombeau, de Charles Baudelaire, Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896, par M. Deman.

Les deux premières strophes de cette fantaisie rimée avaient été publiées par la Petite Revue du 29 avril 1865, avec des commentaires, dans l'article intitulé Baudelaire, poète de circonstance.

[24]La Petite Revue, 29 avril 1865. (Cf. note précédente.)

[25]Surnom transparent et fameux de l'éditeur Poulet-Malassis.


POÉSIES
publiées après la mort de l'auteur

INCOMPATIBILITÉ[26]

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
Par delà les forêts, les tapis de verdure,
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux.

On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme
Que forment quelques pics désolés et neigeux;
L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime
Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine
Arrivent par moments des bruits faibles et longs
Et des échos plus morts que la cloche lointaine
D'une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil,
Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence,
Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver,
Le silence éternel et la montagne immense,
Car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude,
Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas,
Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
Un mystère divin que l'homme n'entends pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante
Assombrit dans son vol le lac silencieux,
On croirait voir la robe ou l'ombre transparente
D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

[1837-1838.]


[A M. H. Hignard[27].]

Tout à l'heure, je viens d'entendre
Dehors résonner doucement
Un air monotone et si tendre
Qu'il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives,
Muses des pauvres Auvergnats,
Qui jadis aux heures oisives
Nous charmaient si souvent, hélas!

Et, son espérance détruite,
Le pauvre s'en fut tristement;
Et moi, je pensai tout de suite
A mon ami que j'aime tant,

Qui me disait en promenade
Que pour lui c'était un plaisir
Qu'une semblable sérénade
Dans un long et morne loisir.

Nous aimions cette humble musique
Si douce à nos esprits lassés
Quand elle vint, mélancolique,
Répondre à de tristes pensers.

—Et j'ai laissé les vitres closes,
Ingrat, pour qui m'a fait ainsi
Rêver de si charmantes choses
Et penser à mon cher Henri!

[1839.]


[A M. Antony Bruno[28].]

Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète,
Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
Un dimanche éclairé par un joyeux soleil;

Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-tête,
Et tient dès le matin le village en éveil,
Quand tous pour entonner l'office qui s'apprête,
S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil;

Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine,
Des tons d'orgue mourant et de cloche lointaine
Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?

[1840.]

 *
*  *

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre[29].
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre
Insensible aux regards de l'univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme,
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque,
Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux
De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange,
Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,
Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné
Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans; la gorge déjà basse,
Pend de chaque côté, comme une calebasse,
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords.

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole
Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,
Je la lèche en silence, avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu les deux: pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine, au bruit de son souffle brutal,
Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres
Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant au coin d'une rue égarée,
Et la tête et l'œil bas, comme un pigeon blessé.
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a, par un soir d'hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.


[Épitaphe pour lui-même[30].]

Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,
Descendit jeune encore au royaume des taupes.

[1841-1842.]


CHANSON DU SCIEUR DE LONG[31]

Rien n'est aussi-z-aimable,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Rien n'est aussi-z-aimable
Que les scieurs de long (bis.)

Ia pas des gens plus aise,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Ia pas des gens plus aise
Que les scieurs de long. (bis.)

Tant qu'ils sont sur la bille,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Tant qu'ils sont sur la bille
Sciant des cheverons, (bis.)

Aussi de la membrure,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Aussi de la membrure
De tout échantillon (bis.)

—La maître vient les voir,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Le maître vient les voir:
Courage, compagnons, (bis.)

V'ià la Saint-Jean qu'arrive,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
V'ià la Saint-Jean qu'arrive:
Les écus rouleront! (bis.)

—Nous irons voir nos femmes,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Nous irons voir nos femmes,
Les ceux qui en auront; (bis.)

Ia plus que le p'tit Pierre,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Ia plus que le p'tit Pierre,
Mais nous le marierons (bis.)

Avec la fille du maître,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Avec la fille du maître
Qui-z-est ici présent. (bis.)

Nous irons à la noce,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Nous irons à la noce,
Comme tous les parents. (bis.)

L'an d'après, sur la bille,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
L'an d'après sur la bille,
Jouerons les p'tits enfants. (bis.)

Car rien n'est si-z-aimable,
Fanfru-cancru-lon-la-lahira,
Car rien n'est si-z-aimable
Que les scieurs de long. (bis.)


[A Sainte-Beuve.]

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne[32].
Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
Où l'enfant boit, dix ans, l'âpre lait des études.
C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
Où, forcés d'élargir le classique carcan,
Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes
Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin,
Faire à l'aise hurler Triboulet en latin.—
Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles,
N'a connu la torpeur des fatigues claustrales,
—L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été,
Ou l'éblouissement de la neige,—guetté,
L'oreille avide et droite,—et bu, comme une meute,
L'écho lointain d'un livre ou le cri d'une émeute?

C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient,
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
Irradiait les cieux de son feu monotone,
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons;
Saison de rêverie, où la Muse s'accroche
Pendant un jour entier au battant d'une cloche;
Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
Le menton dans la main, au fond du corridor,—
L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse,
Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse,
—Traîne un pied alourdi de précoces ennuis.
Et son front moite encor des longueurs[33] de ses nuits.
—Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
Qui rendent de leur corps les filles amoureuses
Et les font, aux miroirs,—stérile volupté,—
Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,—
Les soirs italiens, de molle insouciance,
—Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
—Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.—

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances,
Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
J'emportai sur mon cœur l'histoire d'Amaury.
Tout abîme mystique est à deux pas du doute.—
Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,—
En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
Déchiffrais couramment les soupirs de René,
Et que de l'inconnu la soif bizarre altère[34],
—A travaillé le fond de la plus mince artère.—
J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
Les longs enlacements des phrases symboliques,
—Chapelets murmurants de madrigaux mystiques,
—Livre voluptueux, si jamais il en fut.—

Et depuis, soit au fond d'un asile touffu,
Soit que, sous les soleils des zones différentes,
L'éternel bercement des houles enivrantes,
Et l'aspect renaissant des horizons sans fin,
Ramenassent ce cœur vers le songe divin,—
Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire
Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire,—
Sous les flots du tabac qui masque le plafond,—
J'ai partout feuilleté le mystère profond
De ce livre si cher aux âmes engourdies
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
Et, devant le miroir, j'ai perfectionné
L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné,
—De la douleur pour faire une volupté vraie,—
D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure ou bien un compliment?
Car, je suis vis-à-vis de vous comme un amant,
En face du fantôme, au geste plein d'amorces,
Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces,
Des charmes inconnus.—Tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés,
Et le cœur transpercé, que la douleur allèche,
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

[1844.]

 *
*  *

Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours[35],
Sans penser bien ni mal, dors ou rêves toujours
Fièrement troussée à l'antique.
Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents
Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
Choya d'un amour monastique.

Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir,
Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
Un homme en tes cavités saintes.
Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant
Que la vertu creusa de son soc infamant
An flanc des matrones enceintes.


[Élégie refusée aux jeux floraux.][36]

Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées,
Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées,
Veuves des soins du décrotteur.
Les jours étaient passés où mon âme ravie
Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie
Sous le pinceau réparateur.

Et moi, je contemplais avec sollicitude
Le spectacle émouvant de leur décrépitude!
Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer
S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée,
Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée,
Se mit à les apostropher.

O bottes! leur disais-je, ô bottes infidèles,
Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles,
Des oiseaux légers, inconstants!
Vous aimez le ciel pur et les brises amies;
Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies
Quand est venu le mauvais temps.

Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre,
Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre,
Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois,
Car la dent des pavés en grosses cicatrices
A gravé sur vos fronts vos états de services,
Et vous n'entendez plus ma voix.

Le ciel, dont la bonté s'étend sur la nature,
Refuse ses bienfaits à la littérature.
Peut-être, hélas! l'hiver entier,
Traînant cette existence absurde et malheureuse,
J'attendrai vainement d'une âme généreuse
Un crédit chez quelque bottier.

Oh! si pareil bienfait vient à tomber des nues,
Je jure de marcher au travers de nos rues
Avec un légitime orgueil.
Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire,
O mes bottes! rentrez au fond de cette armoire
Qui va vous servir de cercueil.

[1851.]

 *
*  *

Hélas! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même[37]?
Et qui n'a dit à Dieu: «Pardonnez-moi, Seigneur,
Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur;
Ils m'ont tous corrompu; personne ne vous aime!»

Alors lassé du monde et de ses vains discours,
Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,
Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images
De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.

Alors, alors, il faut s'entourer de mystère,
Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,
Sans dire à vos voisins: «Je n'aime que le ciel»,
Dire à Dieu: «Consolez mon âme de la terre!»

Tel, fermé par son prêtre un pieux monument,
Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
Se remplit de silence et de recueillement.

[1852.]

 *
*  *

Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs sur autrui, sur soi-même[38],
Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage,
J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage,
Dédale s'égarant sous de sombres massifs;

Si j'avais des bosquets, ô rossignols craintifs,
O cygnes, vos bassins; votre sentier sauvage,
Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage;
Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs;

Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées,
Avec qui secouer dans les herbes mouillées
Les perles que la nuit y verse de ses doigts,

Avec qui respirer les odeurs des rivières,
Ou dormir à midi dans les chaudes clairières,
Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.


AUTRE MONSELET PAILLARD[39]

VERS DESTINÉS A SON PORTRAIT