[96] Lettre du 8 décembre 1665.

[97] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 30.—L'édition de Saint-Simon, publiée par M. de Boislisle, contient sur les mœurs de Nicolas de Novion la précision suivante qui ne contredit en rien notre opinion: «Le bruit public lui attribuait la paternité illégitime de cette cousine de Boileau qui épousa le frère de Jean de La Bruyère.» Notice de M. Servois.

Que reste t-il, en somme, des deux versions accusatrices? On peut dire rien... La calomnie n'en subsistera pas moins avec les conséquences cruelles que lui imprime le talent de son auteur. Elle fera son chemin et, plus tard, sera reproduite par les gens de lettres qui, soucieux d'aller vite en besogne, épousent volontiers les opinions toutes faites. Parmi tant de noms qu'on pourrait citer, nous n'en désignerons qu'un: celui de Duclos, dont on connaît les prétentions bourrues à l'indépendance et l'orgueilleuse affectation de sincérité. Duclos copie servilement, sans du reste indiquer la source, les dires de l'ex-vidame de Chartres sur Nicolas de Novion. Moyennant quoi, il libelle cette phrase lapidaire: «On en avait fait pendre de moins coupables, mais ce n'était pas de ceux qui font pendre!»—C'est ainsi qu'au cours de ce grand dix-huitième siècle, qui revendiqua si haut les droits de la libre critique, un philosophe doublé d'un moraliste comprenait les devoirs de l'historien[98].

[98] Vers la même époque, Voisenon et Marmontel eurent aussi la bonne fortune de prendre connaissance des Mémoires. Ils y puisèrent également une foule d'indications, mais, pas plus que Duclos, ils ne songèrent, semble-t-il, à en contrôler l'exactitude.

Est-ce à dire qu'en haut lieu on ne trouvât point que, pour Novion, l'heure de la retraite avait sonné? Si, on le pensait. Et c'est là l'équivoque dont les Mémoires ont si habilement tiré parti. Il se produisit, en effet, une intervention officielle, mais motivée par des raisons qui n'entachaient en rien l'honneur de l'intéressé...

En 1689, l'ancien président des grands jours était parvenu au terme de sa carrière: soixante et onze ans d'âge et cinquante-deux ans de services. La maladie l'avait gravement éprouvé: il était infirme et entendait à peine. Ses facultés intellectuelles s'affaiblissaient également. La preuve en éclata dans une circonstance qui eut un retentissement considérable. Un Te Deum, en l'honneur du rétablissement de Sa Majesté, venait d'être célébré à la Sainte-Chapelle (6 février 1687), en présence du chancelier Boucherat, des représentants de la haute robe et de nombreuses personnes de distinction. Avant de se rendre au repas qu'allait lui offrir le chef de la Compagnie judiciaire, l'assistance se réunit à la Grand'Chambre pour y entendre les harangues d'usage, l'une du Premier Président, l'autre du chancelier. La curiosité était vive. On s'attendait, en effet, à un beau tournoi d'éloquence, chacun des orateurs devant briller par des mérites divers. Mais les suffrages étaient acquis d'avance au Premier Président qu'on savait doué d'un remarquable talent de parole[99]... Que se passa-t-il en lui? Il serait malaisé de le dire. Toujours est-il que, sous le coup d'une éclipse soudaine, son cerveau ne lui fournit aucune idée et sa mémoire aucune parole: il s'arrêta net au début de son discours et ne trouva pas un mot pour sauver la situation. «Ce fut, dit l'abbé Legendre, une scène désagréable pour un homme qui avoit préparé un dîner de plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y avoit de plus distingué dans la robe[100].» Le marquis de Sourches indique que la réputation du Premier Président était si bien établie que cette mésaventure ne pouvait lui causer aucun tort. Elle ne l'en affecta pas moins au delà de toute mesure. Il se regarda comme irrémédiablement amoindri, devint taciturne, tomba dans une affliction profonde, qui le suivit jusqu'au tombeau, et refusa longtemps de prendre possession de son siège[101].

[99] «Il se piquoit, dit Dongois, de parler aisément sur-le-champ et, en effet, il le faisoit avec une facilité extraordinaire.»

[100] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 36.

[101] Souvenirs de Dongois.—Le discours qu'il ne put prononcer n'en fut pas moins publié. Il se terminait par cette phrase sonore, rapportée par Gilbert de Lisle. «Nous avons en lui—c'est de Louis XIV qu'il est question—un libérateur; mais nous n'entreprendrons pas son éloge: l'écho n'a point assez de voix pour rendre le bruit du tonnerre».

Des difficultés d'une autre nature lui rendaient également pénible l'exercice de ses fonctions. Ses rapports avec le procureur général de Harlay étaient extrêmement tendus, bien que celui-ci fût son neveu à la mode de Bretagne. Lorsque, après la mort de Lamoignon, la Première Présidence était devenue vacante, Harlay avait, nous le savons, posé sa candidature. Les compétitions furent, semble-t-il, fort ardentes. D'où une rivalité qui, avec le temps, ne fit que s'accentuer[102].

[102] En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour la place de chancelier.—Journal de Dangeau, t. I, p. 242.

L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.—«Les gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que, désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme, que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté. Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante. Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat public, sinon à un scandale.

[103] Messagiana, t. II, p. 210.

Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit, le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu trop lourd pour ses épaules.

Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût dite[104].

[104] Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en 1702 il parut sous ce titre: Mémoire pour servir à l'histoire du marquis de Fresne, un libelle qui mettait en cause la tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son chef—Nicolas V—les imputations les plus odieuses. Ce libelle, qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans la Revue des Deux Mondes, était l'œuvre d'un criminel condamné pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les Mémoires du comte de Rochefort, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion: c'est dire le cas qu'il mérite.


VI

Le Premier Président de Harlay.—Son portrait.—Ses ancêtres.—Son attitude vis-à-vis des ducs.—Les procès de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.—L'échec de la candidature de Harlay a la charge de chancelier.—Ses causes.—Mort de Harlay (1707).—Le duc du Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.—Vaines tentatives de Saint-Simon.—Découragement des ducs.—Fin de la première période de la querelle du bonnet.

C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite de Novion. Messieurs de la pairie l'accueillirent avec allégresse, tout en ne se défendant pas de quelque inquiétude. C'était sans doute une admirable chose que d'en finir avec le passé; mais qu'allait être l'avenir? Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, où il fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur général Achille III de Harlay, seigneur de Grosbois et de Beaumont-en-Gâtinais, celui-là même dont nous venons de voir passer la silhouette.

Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne rappelait en rien le grand air et l'imposante majesté: un robin dépourvu de prestance, au geste effacé, orné d'une barbiche broussailleuse, semblable à celle d'un bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa personne et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que celle d'un régent de collège. Mais quand l'attention se portait sur la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, tant il s'en dégageait d'intelligence et de vie. Et l'impression première se modifiait et l'on s'expliquait le choix de Louis XIV.

Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à trois portraits, d'un relief saisissant, qu'il est facile de fondre en un seul, car, à quelques détails près, ils ne diffèrent pas sensiblement. «Pour l'extérieur, dit-il, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme honteuses, à droite et à gauche, à Versailles[105]

[105] Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 136.

Les yeux constituaient la marque caractéristique de cette physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même pourvu «d'un œil de vrille», ne tarit pas d'exclamations à ce sujet. Il le fait en termes qui ne permettent guère de concevoir que ce fussent des yeux sournois, «ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en effet, que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient dévorer les objets et percer les murailles». Or des yeux, même de vautour, ne sauraient accomplir de pareils prodiges, sans regarder en face!

«Les sentences, poursuivent les Mémoires, et les maximes étoient son langage ordinaire, même dans les propos communs. Toujours laconique, jamais à son aise, ni personne avec lui; beaucoup d'esprit naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une grande connoissance du monde, surtout des gens avec qui il avoit affaire; beaucoup de belles-lettres, profond dans la science du droit et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du droit public; une grande lecture et une grande mémoire et, avec une lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, une promptitude, une vivacité de réparties surprenante et toujours présente. Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du Palais, et un talent incomparable de gouvernement par lequel il s'étoit tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y avoit aucun de ce corps qui ne fût devant lui un écolier et que la Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étoient que des petits garçons en sa présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit où et comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent, sans oser branler devant lui, sans toutefois avoir jamais donné accès à aucune liberté ni familiarité avec lui à personne, sans exception; magnifique par vanité aux occasions, ordinairement frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et dans son équipage, pour s'approcher des mœurs des anciens grands magistrats...»

Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il faut reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de griffe, les compliments abondent: procédé habituel à Saint-Simon quand il veut accabler son homme,—la scélératesse exigeant, pour être poussée à l'excès, une forte dose de facultés brillantes... Voici, maintenant, le revers de la médaille: «C'est un dommage extrême que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la fortune[106]

[106] Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 166.

Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être excessive. Ce n'est là cependant qu'un simple spécimen: nous en verrons bien d'autres!... En attendant qu'il nous soit permis de remettre les choses au point, ce qu'il importe de retenir, c'est la grande situation occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette situation, il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres, au premier rang desquels figurait Achille Ier, celui-là même dont L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de sa compagnie, le Piso de nostre aage, descrit par Tacite au sixième livre des Annales, qui n'inclinoit jamais à opinion qui sentist son homme lasche[107]». C'est de lui qu'Achille III tenait ces «yeux de vautour» qui faisaient rentrer les méchants en terre et transperçaient le roc. La chronique rapporte,—et cet exemple d'atavisme ne manque pas d'intérêt,—qu'un jour Achille Ier se trouvant à Estains, où il possédait une maison, le village fut envahi par une troupe de lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà les logis étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les tonneaux tirés de la cave, quand le Premier Président apparut sur le seuil de sa porte, n'ayant d'autres armes que son bonnet, sa robe écarlate et son regard... Mais ce regard, dans son éloquence muette, disait tant de choses que, saisie d'une épouvante subite, la bande entière, sans en demander plus long, rechargea ses bagages, se remit en selle et détala à toute bride.

[107] Mémoires de de L'Estoille, édit. Petitot, 49, p. 61.

On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus puissantes de la robe[108].

[108] Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. Mémoires d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 520.

Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité. Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en 1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000 livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»!

[109] Note au journal de Dangeau, t. II, p. 473. Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller d'État, avant de devenir procureur général.

Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit homme possédait,—nous le verrons bientôt,—quelques qualités. Par contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux. Deuxièmement, il avait trop d'esprit,—un esprit amer, piquant, emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur... Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se brouiller avec son meilleur ami[111]

[110] Causes célèbres et intéressantes, Paris, 1752, t. IX, p. 676.

[111] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 31.

On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se borna à en composer un, qui parut sous le titre de Harlæana... J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire, n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant chacun des religieux:—Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec vous que je voudrais vivre...—Et avec vous, mon Père, dit-il à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas davantage[112].

[112] Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le traite de Barbe de chat. Une seconde, la duchesse de La Ferté, le qualifie de vieux singe. Il accompagnait les mécontents jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.

Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle sérieux au succès de sa candidature?

Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président? Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?—Le jour décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs... Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la façon d'un homme qui n'en démordrait pas.—C'était la guerre.

On espérait que, intransigeant sur cette question de principe, il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay. Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs, ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie.

Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations. On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du roi,—ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la robe[113]»!

[113] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 429.

Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès, le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par lui[114].

[114] Ibid., t. V, p. 248.

En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins. Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.

Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage: c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,—au moment où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides, devait être considérée comme inexpugnable!—C'est à quoi, de longue date, avaient tendu les efforts des conjurés.

Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?—A en croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible: cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est dans un motif plus sérieux,—la question religieuse,—qu'il faut, semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier Président.

[115] Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur laissait le soin de la juger «selon les lois».

On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»; indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises nationales,—indépendance d'autant plus irréductible qu'elle prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le pouvoir des papes. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres, et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale, Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la personne du Saint-Père:

[116] Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et le cardinal de Lenoncourt. Histoire du Parlement, par Voltaire, chap. XXXIV.

—Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui lier les mains[117].

[117] Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait condamné in globo la consultation du cas de conscience en faveur des jansénistes.

Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne. Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve range parmi les grands spirituels du dix-septième siècle, et dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel, en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans, avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui, indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se trouvait M. de Fontpertuis:

[118] Port-Royal, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.

[119] Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 277.

[120] Ibid., t. VIII, p. VI.

«—Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Un janséniste! je ne veux point de cela avec vous.

—Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne sais point ce qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être janséniste!... Il ne croit pas en Dieu.

—Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? Si cela est, il n'y a point de mal; vous pouvez le mener[121]

[121] Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 135. Voir également (t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du chirurgien Maréchal à Port-Royal-des-Champs.

C'étaient, chaque jour, des manifestations de même nature, se traduisant par des actes non moins caractéristiques[122]... Quel merveilleux moyen, pour perdre le serviteur dans l'esprit du maître, que cet antagonisme en matière religieuse! Quel puissant appui les ducs n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans l'intimité duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi! Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant laquelle tout cédait. Certaines personnes, affectionnées d'une façon plus spéciale, le dirigeaient sans peine, à condition de ne le point heurter de face et d'attendre qu'un travail patient et assidu eût porté ses fruits. Les voies furent ainsi préparées et, quand sonna l'heure décisive, la meute entière donna à pleine voix. M. de La Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de Sa Majesté, intervint au dernier moment et porta de si furieux coups «d'estramaçon» qu'il obtint gain de cause. C'est Pontchartrain qui fut choisi: Harlay, courbé sous l'affront, put se convaincre de la fragilité des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, du reste, aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, le bulletin de la journée par cette note suggestive: «Aucun de nous ne se cacha de lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire éclater leur joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande place. Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écrioit souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le laisseroit mourir dans la poussière du Palais[123].»—Ailleurs, les Mémoires diront plus franchement «qu'il en creva de rage[124]».

[122] L'une des plus remarquables avait été la substitution, pour les représentations de Saint-Cyr, de la tragédie de Jephté, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième ordre, à l'Athalie, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que réputé janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans la Revue hebdomadaire du 18 janvier 1908.

[123] Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 219.

[124] Ibid., t. X, p. 224.

La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre fois,—accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que spirituelle:

Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.
Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125].

[125] Correspondance de Mme de Sévigné. Lettre du 9 juillet 1695.

Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer qu'ils en firent des gorges chaudes.

C'est au lendemain de cet effort que se termina la première période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694, portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs, afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le tinrent pour dit.