Title: Les Industriels: Métiers et professions en France
Author: Emile de La Bédollière
Illustrator: Henry Monnier
Release date: August 27, 2020 [eBook #63063]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
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LES
INDUSTRIELS
MÉTIERS ET PROFESSIONS
EN FRANCE.
Paris.—Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
Le Marchand de Statuettes.
PAR
ÉMILE DE LA BÉDOLLIERRE,
AVEC CENT DESSINS
PAR HENRY MONNIER.
PARIS.
LIBRAIRIE DE Mme Vve LOUIS JANET,
ÉDITEUR.
RUE SAINT-JACQUES, 59.
1842.
Cet ouvrage a pour objet de peindre les mœurs populaires, de mettre la classe aisée en rapport avec la classe pauvre, d’initier le public à l’existence d’artisans trop méprisés et trop inconnus.
Ce n’est guère que depuis un demi-siècle que cette masse laborieuse qu’on appelle le peuple est comptée pour quelque chose. De la foule obscure et dédaignée, de la gent taillable et corvéable à merci, on a vu sortir des capitaines, des poëtes, des savants, des artistes, des jurisconsultes, des mécaniciens, des commerçants, des hommes qui ont remué le monde avec la pensée ou l’action; et pendant que de brillantes individualités surgissaient, la multitude elle-même, longtemps comprimée, étendait ses membres robustes, redressait la tête, rêvait la gloire, la science, le bien-être, devenait si grande, si forte, si puissante, qu’il faudra tôt ou tard remanier pour elle la législation et la société. Comment y réussir? quelles théories réformatrices méritent d’être prises en considération? C’est ce qu’ont à débattre les économistes et les hommes politiques. Quant à nous, nous nous sommes bornés à étudier des types, à nous rapprocher des ouvriers, pour en tracer le portrait d’après nature. Deux amis ont voyagé de conserve; ils ont exploré les villes et les campagnes; ils ont cherché des modèles dans les ateliers, dans les chaumières, sur les grandes routes, sur les places publiques; ils ont constaté les nuances distinctives que crée entre les travailleurs l’influence transformatrice des occupations habituelles; et ils offrent au public le fruit de plusieurs années de patientes investigations[1].
[1] Les industriels sont en préparation depuis 1837.
Les moralistes d’autrefois ne pensaient guère au peuple; au delà du grande monde il n’y avait pour eux que le néant. «Ariston est d’une haute naissance; il a de l’esprit et du mérite, mais il se souvient trop qu’un de ses ancêtres est mort à la première croisade. Ceux qui n’ont que dix quartiers sont à ses yeux de petites gens; son blason est sculpté sur toutes les murailles de son hôtel; les panneaux de son carrosse sont décorés de ses armoiries; il voudrait faire savoir à toute la terre qu’il est noble comme un Bourbon, et qu’il monte dans les carrosses du roi. On assure qu’il est assidu près de Bélise; elle est jolie; mais pourquoi tant de mouches et de rouge? D’où vient qu’elle persiste à se défigurer en essayant de s’embellir? Mondor et Cléobule sont les rivaux d’Ariston; que dirai-je de Mondor, si ce n’est qu’il doit son crédit à ses richesses, et que ses vertus sont dans ses coffres-forts? Vous regardez Cléobule comme un bel esprit, parce qu’il babille avec suffisance, élève la voix, ouvre bruyamment sa tabatière d’or, rit, plaisante, fredonne l’ariette à la mode, et possède le jargon des ruelles; mais Cléobule n’est qu’un fat impertinent.»
Voilà les physionomies que les observateurs saisissaient jadis, au milieu d’une société guindée, roide, conventionnelle. Ils ne descendaient jamais dans la rue; aucuns même établissaient une distinction injuste entre le peuple et les honnêtes gens. Le théâtre seul osait placer sur le second plan des valets, des jardiniers, des laboureurs, Lisette, Frontin, Pierrot, Mathurin; mais les premiers rôles étaient généralement réservés à la classe supérieure, à Damis, Clitandre, Orgon, Florval, Melcour ou Dormeuil. La manie de mettre en scène des gens riches n’a jamais été poussée plus loin que dans les vaudevilles représentés sous la Restauration; on n’y voit que des millionnaires; on y traite en bagatelles les sommes les plus considérables. Frédéric de Luzy manque provisoirement de fonds pour offrir une corbeille de mariage à Cécile Dormeuil, la somnambule. «Comment, morbleu! lui dit aussitôt Gustave de Mauléon, ne suis-je pas là? et si une vingtaine de mille francs peuvent d’abord te suffire...» puis, après le couplet obligé (tirant son porte-feuille): «Tiens, voilà toute ta somme.»
Au lieu de nous transporter au sein d’un monde doré, chimérique, invisible à l’œil nu de la majorité des mortels, pourquoi n’avoir pas observé la classe ouvrière? N’est-ce pas la seule qui, n’étant pas nivelée par l’instruction universitaire, n’étant pas soumise à certaines convenances invariables, ait conservé toute la verdeur de son originalité primitive? N’est-ce pas chez elle que l’on trouve variété de costumes, variété de mœurs, variété de caractères, tandis que les rangs plus élevés ne présentent qu’une monotone uniformité? Quand on contemple les travailleurs, ne leur applique-t-on pas involontairement ce que Virgile dit des abeilles laborieuses:
«Dans ces petits objets que de grandes merveilles!»
En dessinant des tableaux populaires, nous croyons avoir été mieux inspirés que si nous nous étions traînés sur les traces de nos devanciers, que si nous avions ressassé, pour la centième fois, les qualités et les travers de la bourgeoisie.
Notre cadre restreint ne nous permettait pas de vous entretenir de tous les industriels. Considérez, en effet, qu’il faut distinguer parmi eux ceux qui produisent ou transforment la matière première, et ceux qui vendent les articles fabriqués; que les métiers, correspondant à tous les besoins de la vie, se divisent en métiers d’aliment, d’habillement, de logement, d’ameublement, de transport, etc., et qu’à chacune de ces classes appartient, directement ou par analogie, un très-grand nombre de corps d’états; il a fallu nécessairement choisir les figures les plus tranchées, les plus excentriques: c’est ce que nous avons tenté de faire.
L’on trouvera peut-être le ton de ce livre trop sérieux; il n’est pas, en effet, de nature à plaire à ceux qui veulent s’amuser de toutes choses et à tout prix. Certes, un écrivain ne doit point repousser la saillie qui naît du sujet même; mais sacrifier constamment le côté grave au côté plaisant, grimacer, gambader, pirouetter, pour arracher un sourire aux lecteurs; amonceler les bouffonneries les plus grotesques, les pointes les plus bizarres, au détriment de la vérité, c’est un rôle qu’il faut laisser aux acteurs des parades. Dans beaucoup de livres publiés récemment, sous prétexte de peindre les mœurs, les auteurs n’ont qu’une intention, celle de faire rire. Ils n’hésitent jamais entre l’incertitude et un bon mot; il semble, à les voir secouer leurs grelots, que les gens de lettres ne soient que les fous en titre d’office du public souverain.
Tel n’est pas sans doute le but de la littérature; sa mission est d’instruire, d’éclairer, de moraliser. Si l’on peut glaner dans les Industriels quelques enseignements utiles, si nos esquisses ouvrent aux lecteurs une source de fructueuses méditations, nous serons amplement dédommagés de nos travaux.
E. de la Bédollierre.
Le Suisse d'Eglise.
Sommaire: Le Suisse dans les petites villes et les villages.—Ses occupations à Paris.—Règlement à son usage.—Qualités qu’on exige de lui.—Ancienne profession qu’il exerçait.—Sa patrie.—Ses prétentions à la beauté physique.—Son rôle dans les processions.—Ses appointements.—Son casuel.—Autres serviteurs de l’église.—Bedeau.—Sacristain.—Sonneur.—Donneur d’eau bénite.—Enfant de chœur et Chantre.
Puisque nous allons faire défiler devant vous une procession d’industriels, trouvez bon que nous commencions par le Suisse, auquel la nature de ses fonctions donne le privilége d’ouvrir la marche. Il va donc s’armer de son étincelante hallebarde, pencher sur l’oreille son bicorne galonné, et poser majestueusement devant nous.
Le Suisse, à l’état de fonctionnaire permanent, ne se trouve qu’à Paris et dans les grandes cités. Pour faire un Suisse de petite ville, on recrute dans sa boutique un cordonnier ou un tisserand, on l’accoutre le dimanche d’un habit rouge d’arracheur de dents, et, déguisé de la sorte, on l’expose à l’admiration ou aux inconvenantes railleries des fidèles. Nous signalons aux adversaires du cumul le Suisse de campagne, tout à la fois bedeau, sacristain, sonneur et fossoyeur, maître Jacques des paroisses rurales. A Paris, la multiplicité des occupations nécessite la division du travail, et le Suisse préside seul à la police intérieure du temple. Il y entre le premier et en sort le dernier. Habitant de quelque recoin des bâtiments ecclésiastiques, à cinq heures et demie en été, à six heures et demie en hiver, il pénètre dans l’église par une porte latérale. Il parcourt la nef, le chœur, les bas-côtés, examine si tout est en ordre, si des voleurs sacriléges ne se sont pas introduits dans l’enceinte confiée à sa garde; puis il ouvre les portes, et commence dans l’église sa promenade quotidienne. Par intervalles, le fer de sa canne à pomme d’argent, la lance de sa hallebarde, retentissent sur les dalles sonores. Il poursuit avec une sainte colère les chiens intrus dont les aboiements troublent l’office divin, expulse les perturbateurs, précède les familles, joyeuses ou éplorées, aux baptêmes, aux mariages, aux convois; et le soir, vers sept heures et demie, ayant dûment visité l’église, il en referme les portes, et retourne dans ses foyers. Alors
Pour que le Suisse ne perde jamais de vue ses devoirs, ce à quoi la faiblesse humaine est malheureusement exposée, ils sont énumérés sur un tableau appendu aux parois de la sacristie. Cette monographie ne serait point complète, si nous ne donnions un spécimen de ce code de notre fonctionnaire. Voici donc les principales dispositions du règlement affiché dans la sacristie de la paroisse Saint-Eustache:
Art. 1. Les Suisses sont au nombre de deux.
2. La fonction des Suisses est d’ouvrir et de fermer les portes de l’église, de veiller à y maintenir le bon ordre et la décence, soin qui leur est particulièrement confié; de marcher à la tête des processions et autres cérémonies; de précéder M. le curé dans toutes ses fonctions curiales; d’ouvrir le passage à l’ecclésiastique qui fait la quête les dimanches et les jours de fêtes; d’amener Messieurs les membres de la Fabrique à l’offrande, et de les reconduire à leur place; d’aller chercher M. le prédicateur, et de le ramener à sa chambre après le sermon; d’introduire messieurs les Marguilliers et les membres des sociétés de charité lors des assemblées, etc.
3. Il leur est enjoint de réprimer ceux qui causent du tumulte dans l’église; d’empêcher qu’on y entre avec des paquets ou des provisions; de ne pas y souffrir des personnes portant des papillotes, qu’ils doivent avertir doucement de sortir quelques minutes pour se présenter avec plus de décence.
4. Les Suisses ne se tiennent jamais à la sacristie, mais dans l’église.
5. Les portes de l’église doivent être ouvertes une demi-heure avant la première messe, et fermées une demi-heure après la prière du soir, excepté le samedi et la veille des grandes fêtes, à cause des confessions, etc., etc.
Il est facile de voir, par les prescriptions ci-dessus, que l’emploi de Suisse est un poste de confiance. Aussi ne l’accorde-t-on qu’à un brave et honnête homme, sur la moralité duquel le soupçon n’a jamais mordu. Les renseignements les plus minutieux sont pris sur sa vie publique et privée. On veut qu’il ait dépassé l’âge de l’inexpérience et des escapades; quelques cheveux gris ne le déparent point. Si l’on apprenait qu’il est enclin à boire comme un Suisse, on lui en refuserait inévitablement l’emploi; et quand il se laisse aller à vider quelque bouteille, c’est le soir, clandestinement, afin que, le lendemain, rien dans son allure ne trahisse une débauche inaccoutumée.
Le clergé, qui a horreur du sang, et dont le blason portait le mot Pax pour devise, le clergé tire habituellement le Suisse des rangs de l’armée. Le Suisse de la Restauration sortait de la vieille garde impériale; celui de 1841 a également appartenu à un corps d’élite, à la garde royale, ou à la maison militaire de S. M. Charles X. Il passe brusquement de la vie mondaine, tumultueuse et déréglée d’un soldat, à l’existence paisible, dévote et presque contemplative d’un clerc. Par intervalles, en voyant sur ses omoplates les riches épaulettes de colonel, il peut s’imaginer qu’il est resté au service, et qu’il a fait son chemin. Frivole illusion! Victime des bouleversements politiques, il a failli perdre la vie le 28 juillet 1830. Blessé et demi-mort d’inanition, il a été secouru par un bourgeois compatissant; quelques jours après, on lui a fait savoir que son régiment était licencié. Sans ressources, éloigné de son pays natal, il est venu demander l’hospitalité à la porte d’une église, et on l’a accueilli, le pauvre soldat, en considération de ses bonnes mœurs et de ses cinq pieds six pouces.
Notre héros ne ressemble pas au factotum du magister Perrin-Dandin, à ce Petit-Jean
Qu’on avait fait venir d’Amiens pour être Suisse.
Presque toujours le Suisse de paroisse est un véritable enfant de l’Helvétie, ou des contrées voisines. S’il était appelé à prendre la parole, on entendrait sortir de sa bouche des locutions qui dévoileraient son origine tudesque; heureusement pour nos oreilles, le Suisse est un personnage muet. On n’exige de lui ni éloquence, ni brillantes capacités. Il lui suffit de pouvoir rivaliser, par la stature, avec les tambours-majors de la ligne et les géants élevés de six pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est un Hercule converti, un demi-dieu païen soumis à la loi chrétienne. Aussi comme il est orgueilleux de sa beauté! comme il se pavane, comme il s’admire! Chaque jour il cherche à rehausser ses charmes naturels en ajoutant de l’or, des galons, des broderies à son costume. Il fatigue le tailleur, il harcèle le passementier d’indications minutieuses. Il essaie tour à tour de la culotte courte et du pantalon collant, et ne se croit jamais assez élégamment harnaché.
Pourtant, que sa prestance est imposante! que de chuchotements élogieux sa tournure martiale lui obtient! Quel effet il produit à la tête des processions! Qu’est devenu le temps où elles se déroulaient solennellement dans les rues, entre deux haies de draps blancs et de bouquets, sur un sol jonché de fleurs? Alors la foule ondulait à l’approche du Suisse. Les pères, prenant leurs enfants dans leurs bras, le leur désignaient du doigt; les gamins du quartier s’échelonnaient sur les bornes pour l’apercevoir, ou perçaient les groupes pour toucher son baudrier. Les plus familiers le saluaient par son nom, ravis de prouver publiquement qu’ils connaissaient le superbe dignitaire....
Si le Suisse est fier de sa personne, chaque paroisse est fière de son Suisse, tâche d’éclipser ses compagnes en le choisissant de carrure irréprochable, et prodigue les oripeaux et les dentelles pour lui assurer la supériorité. Dans les occasions importantes, on emprunte un Suisse comme un meuble!
Un pasteur écrit à un autre:
«M. le duc de C*** et Mlle la vicomtesse de X*** se marient; ils recevront demain la bénédiction nuptiale en notre paroisse. Ayez la bonté de me prêter votre Suisse; le nôtre a beaucoup maigri depuis sa dernière maladie, et il a deux pouces de moins que le vôtre.»
Lors des funérailles des victimes de Fieschi, il y eut une espèce de concours entre les Suisses de toutes les paroisses de Paris. L’honneur de figurer à la cérémonie funèbre échut à celui de Saint-Leu, homme remarquable entre tous par l’élévation de sa taille, la régularité de ses traits et la noblesse de son maintien. Il a reparu avec avantage au service du maréchal Lobau.
Les appointements fixes du Suisse ne montent pas à plus d’une quarantaine de francs par mois; mais le casuel qu’il perçoit aux mariages, aux funérailles, et surtout aux baptêmes, porte ses émoluments à douze cents francs par an. Dans les villes où nos pères ont bâti quelque admirable cathédrale, riche de sculptures naïves et de délicates dentelles, à Rouen, à Bourges, à Chartres, à Amiens, le Suisse augmente ses revenus en servant de cicerone aux voyageurs. De peur d’être éconduit, aussitôt après l’office il ferme le chœur et les chapelles principales. Les étrangers arrivent, avides de voir le tombeau de Georges d’Amboise ou de Louis de Brézé; malheureusement une balustrade les en sépare. Le Suisse se présente, complaisant mais avide, poli mais peu désintéressé, s’imposant comme un garnisaire, comme une condition sine qua non; il guide les curieux, et, sa tâche accomplie, il se place à la porte, comme un tronc vivant, de sorte que les voyageurs passent tour à tour par les fourches Caudines du pour-boire.
Le Suisse de ce genre n’est pas Suisse. Français de naissance et de cœur, il rançonne surtout les gentlemen, en se disant: «C’est autant de pris sur l’ennemi.»
Le Suisse est le plus brillant, le plus éblouissant, le plus voyant des serviteurs de l’Église. Il surpasse en éclat ses collègues, le Bedeau, le Sacristain, le Sonneur, le Donneur d’eau bénite, l’Enfant de chœur et le Chantre. En vain ils prétendent marcher de pair avec lui; le public, juste appréciateur du mérite, reconnaît la qualité supérieure du Suisse. Le Bedeau seul pourrait l’égaler, s’il n’avait dans ses attributions la tâche humiliante de balayer l’église, et d’être envoyé en courses comme un simple commissionnaire.
Dans les paroisses parisiennes, le Bedeau portait autrefois une règle en baleine, et une robe dont la couleur variait suivant que l’église était sous l’invocation d’un martyr, d’une vierge, ou d’un saint roi. Il est vêtu aujourd’hui d’un habit noir à la française, d’un gilet-veste, d’une cravate blanche, d’une culotte courte, et de bas de soie noire. Il a au côté une épée à poignée d’acier, et à la main un petit bâton d’ébène garni d’argent. C’est sous ce costume de gentilhomme que le Bedeau suit les processions, pour les empêcher d’être coupées, accompagne le prêtre qui quête, et crie d’une voix cadencée: «Pour les besoins de l’Église, s’il vous plaît.»
Le Sacristain prend soin du luminaire, des ornements, du vestiaire, pare ou dégarnit les autels. Le Sonneur gagne quatre cents francs par an à sonner l’Angelus et le salut, et à carillonner les grandes fêtes. On l’accuse d’aimer le vin; mais soyez convaincus qu’il en consomme autant par nécessité que par inclination. Que le Muezzin boive de l’eau, après avoir jeté quelques syllabes du haut d’un minaret; mais il faut du vin au Sonneur. Chaque secousse qu’il imprime à la masse métallique lui coûtant plus d’une goutte de sueur, ne serait-il pas bientôt réduit à la sécheresse d’une momie, s’il ne réparait cette effrayante déperdition de fluide? La quantité de liquide qu’il absorbe est toujours en raison directe du volume de la cloche. Si les hommes qui mettaient en branle la Rigaud ont donné lieu au proverbe: Boire à tire-la-Rigaud, c’est que cette cloche de la cathédrale de Rouen était de dimensions extraordinaires.
Le Quasimodo parisien ne partage point les préjugés de celui de province; il ne s’aviserait jamais de sonner les cloches pendant l’orage, sous prétexte de le dissiper; pratique superstitieuse qui a été la cause de nombreux accidents. Aussi, le 8 juillet 1841, à Carlucet, près de Cahors, le bourdonnement de la cloche s’unissait au roulement du tonnerre, quand la foudre tomba sur le clocher, renversa les meubles du presbytère, et mit en pièces les boiseries.
Vieillard infirme, parfois contrefait, le Donneur d’eau bénite ne reçoit d’émoluments que les aumônes du curé et des fidèles. La mort ne sera qu’un changement de cercueil pour ce pauvre homme claquemuré entre quatre planches, attaché à sa place comme un polype à un écueil, et ne bougeant que pour avancer un maigre bras armé d’un goupillon.
L’Enfant de chœur, au contraire, est plein de sève juvénile. On a peine à contenir sa pétulance, à l’empêcher d’aller jouer à la tapette, au lieu de solfier avec le maître de musique et de répéter son catéchisme. La Fabrique paie ses mois d’école, et lui accorde, en outre, une gratification proportionnée à son mérite. Si ses dispositions musicales se développent, l’ingrat abandonne brusquement l’Église pour l’Opéra. Il est vrai que, reconnaissant envers la paroisse, il y reste souvent attaché en qualité de Chantre, psalmodiant au lutrin pendant la journée, et chantant le soir le vin, le jeu, les belles. Presque tous les Chantres de Paris sont Choristes en divers théâtres.
On a vu des enfants de chœur devenir menuisiers, mais d’autres aussi se sont acquis un renom dans les arts. On assure que Duprez a fait ses premiers débuts à Saint-Eustache. Un célèbre compositeur de musique sacrée, Nicolas Rose, entra comme enfant de chœur à la collégiale de Beaune à l’âge de sept ans, en 1752, et étudia avec tant d’ardeur, qu’à dix ans il fit exécuter un motet à grand orchestre qu’il avait composé. Ce bel exemple devrait être écrit en lettres majuscules dans la salle d’étude des enfants de chœur.
Si quelque critique vétilleux nous accusait d’avoir placé à tort les serviteurs de l’église au rang des industriels, nous lui objecterions qu’indépendamment de leurs fonctions cléricales, tous exercent des métiers; les uns sont concierges, et confient à leurs femmes la garde de la porte pendant qu’eux-mêmes s’acquittent de leurs devoirs à l’ombre des gothiques arceaux; d’autres sont tailleurs, cordonniers en vieux, fabricants de paillassons, marchands d’allumettes, etc. Les personnages ci-dessus décrits ayant deux cordes à leur arc, nous avions donc doublement le droit de les incorporer dans notre collection physiologique.
Le Pêcheur des Côtes.
Sommaire: Mœurs générales.—Esprit religieux des pêcheurs.—Leurs journées.—Femmes de pêcheurs.—Pierre Coulon.—Humanité des pêcheurs.—Amour des pêcheurs pour le sol natal.—Pierre Vass.—Le trou à Romain Bizon.
Ce serait un curieux et pittoresque voyage: s’embarquer sur un caboteur, et, de port en port, de village en village, visiter tout le littoral de la France; aller de Dunkerque à Bayonne dans l’Océan, de Port-Vendre à Cannes dans la Méditerranée; voir tour à tour défiler les dunes onduleuses du Nord, les blanches falaises de Normandie, les âpres rochers du Finistère, les riants bocages de la Vendée, les landes boisées de la Gironde; et, se mêlant à la population amphibie des côtes, étudier de près matelots, pêcheurs, douaniers, maréyeurs, paludiers; tous ceux qui vivent de la mer, en sillonnent l’étendue, en sondent les abîmes, en affrontent les redoutables caprices!
Les pêcheurs surtout forment une race à part, d’autant plus digne d’être observée, que, par son genre de vie et ses habitudes, elle contraste complétement avec les ouvriers de l’intérieur. Partout elle offre des traits de caractère communs, quoiqu’elle soit échelonnée sur un littoral dont le développement est de plus de 390 lieues marines. L’espèce des poissons qu’elle enlève à leurs liquides retraites varie suivant les parages; les agrès employés se modifient selon les localités et la nature de la proie que l’on poursuit; mais, au midi comme au nord, on retrouve chez les pêcheurs un esprit et des mœurs analogues. Celui qui harponne le thon, près de Marseille, diffère peu du Normand qui approvisionne la halle de Paris, ou du Breton qui tente, par l’appât de la rogue, les bancs de sardines voyageuses. Sur tous les points ce sont les mêmes cabanes tapissées de filets, à demi enterrées dans les sables, ou perchées comme des nids sur la cime des rochers. Ce sont les mêmes hommes à la figure mâle, aux jambes nerveuses, au teint hâlé; actifs, agiles, infatigables, sobres autant par tempérance que par nécessité, affranchis des vices et de la corruption par l’isolement et le travail.
L’entraînement des plaisirs, les objections des sceptiques, les mille soins des affaires mondaines ont étiolé la foi dans le cœur des citadins. Chez les pêcheurs, elle survit profonde comme la mer, inébranlable comme le rocher. Ignorant toute science humaine, ils n’analysent ni ne raisonnent; mais la majesté de l’Océan les impressionne invinciblement. Le mouvement régulier ou tumultueux de la masse liquide leur atteste la présence de l’intelligence suprême; il y a dans les marées et les orages, dans le calme et la rafale, dans l’harmonie et le désordre, une voix mystérieuse qui parle de Dieu.
Aussi la religion préside à tous les actes importants de l’existence des pêcheurs. Lancent-ils une chaloupe, ils la font bénir et baptiser par leur pasteur; vont-ils pêcher le hareng en vue de Yarmouth, la morue à Saint-Pierre Miquelon, ils entendent avant leur départ une messe solennelle; ont-ils échappé à quelque formidable grain de vent, ils montent à la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, s’agenouillent avec recueillement, psalmodient de simples cantiques, et implorent le Maître qui choisit parmi les pêcheurs ses premiers apôtres et le chef de son Église.
Tout enfants, les habitants des côtes sont exercés à recueillir sur les grèves les salicoques, les palourdes et autres coquillages; et aussitôt après leur première communion, ils accompagnent leur père à la pêche. On part à la marée montante, et l’on profite du nouveau flux pour revenir; ainsi douze heures sur vingt-quatre, la moitié de la vie des pêcheurs, se passent en mer. Leur chaloupe est à la fois leur atelier, leur réfectoire, leur dortoir et leur magasin.
Non moins laborieuses que leurs maris, les femmes des pêcheurs tendent des lignes le long du rivage, raccommodent les filets, ramassent les huîtres sur les rochers, portent le poisson au marché, sans négliger, toutefois, les soins du ménage et l’éducation d’une postérité toujours nombreuse. Elles épient le retour de leurs époux, et, quand ils rentrent au port, aident à décharger les chaloupes sur lesquelles le produit de la pêche étincelle en monceaux argentés. Souvent, hélas! elles attendent en vain; souvent il ne revient au rivage que des agrès rompus et des cadavres défigurés! Récemment encore, dans les premiers jours de juillet 1841, une foule nombreuse était rassemblée sur le rivage de Saint-Valery-sur-Somme, une violente rafale refoulait les eaux du fleuve, et l’on apercevait au loin un homme cramponné à la quille d’une barque chavirée. Sur ses épaules était un enfant, dont les faibles bras serraient convulsivement le cou de son père, et le triste couple flottait ballotté par les vagues.
Un pêcheur avait mis son canot à la mer, et, parvenu après de longs efforts à peu de distance des naufragés, il leur tendait une gaffe, que le père essayait de saisir d’une main, sans quitter la quille à laquelle il était suspendu. En ce moment une femme, portant dans un panier du pain et des légumes cuits à l’eau, rejoignit les spectateurs de cette scène de désolation. «Qu’est-ce qu’il y a donc?» demanda-t-elle.—Regardez!» lui dit un ouvrier du port; «c’est Pierre Coulon qui se noie avec son fils.»
C’était la femme du pêcheur; avant le soir, c’était sa veuve.
Les pêcheurs, qui hasardent leur vie par métier, savent l’exposer au besoin pour le salut des marins en péril. Ils ont jeté la corde de sauvetage à bien des matelots échoués; ils ont halé hors des flots bien des victimes, recueilli sur les récifs bien des malheureux demi-noyés, obtenu bien des récompenses publiques. Le Dieppois Boussard, qu’on avait surnommé le Brave Homme, a trouvé plus d’un successeur parmi ses compatriotes. Une seule de nos côtes, celle du Finistère, a longtemps été redoutable aux navires en détresse. Les habitants plaçaient une lanterne entre les cornes d’une vache, dont ils attachaient la tête à la jambe droite avec une corde. L’animal, en pliant le genou pour marcher, baissait et relevait alternativement le front, et les mouvements qu’il communiquait à la lanterne imitaient ceux d’un fanal. Les matelots errants croyaient voir en ces lueurs vacillantes un guide fidèle vers une plage hospitalière; mais trompés par une fraude infâme, ils se précipitaient d’eux-mêmes sur les écueils, et à leurs derniers cris répondaient les sauvages clameurs des pirates. Ces actes de barbarie ont heureusement cessé; le pêcheur breton est, comme autrefois, avide d’épaves, mais l’amour du pillage n’étouffe point en lui tout sentiment d’humanité.
Aucune classe d’hommes ne pousse plus loin l’affection pour le sol natal. On tenterait en vain de les naturaliser ailleurs qu’aux bords de la mer, où ils sont nés, où ils veulent mourir. Leurs précaires et chétives cahutes leur sont plus chères que des palais. Quelquefois les sables mouvants, que le vent pousse en monticules immenses, engloutissent des hameaux entiers. Un beau matin les habitants, tout stupéfaits de ne pas voir lever l’aurore, s’aperçoivent qu’ils ont été ensevelis à domicile, mettent le nez à la cheminée, sortent par le tuyau, et déblaient patiemment le terrain. En d’autres parages, la côte est bordée de falaises, dont les pêcheurs occupent les plates-formes, tandis que la mer en ronge lentement le pied. Voilà pourtant quelles demeures plaisent à ces hommes familiarisés avec tous les dangers des flots, des vents et des récifs.
Pierre Vass s’était établi sur la côte du Calvados, entre le bourg d’Armanges et le fort de Maisy, à peu de distance de Grandchamp. Pierre Vass avait perdu sa femme; le dernier de ses fils était mort à Trafalgar, et il ne lui restait qu’une fille de douze ans. Quoique ayant dépassé l’âge mûr, il était encore assez robuste pour pêcher, avec le concours de sa fille. Logé dans une cabane, en haut d’une falaise escarpée, il descendait à la mer par des degrés pratiqués dans le sol crayeux. Il jalonnait dans le sable des pieux auxquels la petite Louise attachait de longs filets, et, à la marée basse, les soles, les merlans, les cabillauds, les carrelets, étaient pris au passage en remontant vers la pleine mer.
Les voisins de Pierre Vass lui adressaient parfois des observations sur le peu de sûreté de son domicile. Les lames minaient la falaise, qui s’en allait lambeaux par lambeaux. «Ma maison n’est peut-être pas bien solide,» disait Pierre Vass, «mais j’y demeure depuis trente ans; tous mes enfants y sont nés; ma pauvre femme y a vécu... que Dieu me rapproche d’elle quand il le jugera à propos! je veux mourir entouré de mes vieux souvenirs.»
Un jour, une tempête horrible éclata; les lames battaient la falaise avec furie; le vent courbait la maison de Pierre Vass, et les rochers se lézardaient en craquant. Le vieux pêcheur, d’humeur habituellement mélancolique, était plus rêveur qu’à l’ordinaire. De temps en temps il entr’ouvrait la fenêtre pour regarder au dehors, puis venait se rasseoir, et demeurait la tête appuyée sur ses mains, comme en proie à une étrange hallucination.
«Louise,» dit-il à sa fille, «prends ce panier de poissons, et va le porter à ton oncle de Grandchamp.
—Par le temps qu’il fait, mon père!
—Il régale des amis demain, et il a besoin de provisions. Allons, dépêche-toi,» ajouta le vieux pêcheur, avec une brusquerie mêlée d’une indéfinissable expression de tendresse.
Louise était accoutumée à l’obéissance passive, et elle fut bientôt prête. «Adieu, mon père; je reviendrai ce soir.—Non; couche chez ton oncle; tu rentreras demain. Adieu, mon enfant, adieu; le ciel te garde!»
Il l’embrassa avec effusion, s’arracha de son étreinte, et la laissa s’éloigner en la suivant longtemps d’un œil humide. La maison de Pierre Vass et cinq vergers voisins disparurent pendant la nuit!
Cet attachement du pêcheur pour les rochers de son pays, pour les flots nourriciers, pour les avantages et les dangers même de sa profession, fait qu’il se soumet au service militaire avec une insurmontable répugnance. Ce n’est pas qu’il soit lâche; il montre au contraire une bravoure éprouvée. Séparé de la mort par quelques planches fragiles, il se lance en pleine mer, et se laisse bercer insoucieusement au gré des lames orageuses. Des pêcheurs de Portsmouth ou de Jersey lui cherchent-ils querelle, il ne recule point devant une lutte qui lui procure l’occasion de venger son empereur. Mettez-le en réquisition pour la marine, installez-le sur un vaisseau de guerre, et il ne bronchera point devant les bordées tonnantes. Mais ne lui embarrassez pas la tête d’un schako, les mains d’un fusil, les reins d’une giberne; il serait à la caserne comme un goëland en cage, pauvre oiseau dont les ailes, accoutumées à se déployer entre le ciel et l’eau, sont meurtries par d’étroits barreaux. On ne parviendrait point à transformer le pêcheur en soldat; il succomberait à l’ennui de l’apprentissage; l’air des chambrées le tuerait avant les balles étrangères.
Un pêcheur d’Étretat, nommé Romain Bizon, faisait partie de la classe de 1810. Les autres conscrits quittèrent leurs foyers, mais Romain Bizon ne répondit point à l’appel. Sa mère déclara qu’il était parti nuitamment sans lui faire ses adieux. Sa fiancée le pleura comme à jamais perdu pour elle, et se montra ouvertement sensible aux vœux d’un second prétendant. Le signalement du réfractaire fut envoyé à toutes les brigades; les gendarmes fouillèrent le village et les environs; mais Romain Bizon avait disparu.
A une demi-lieue d’Étretat est une falaise d’une hauteur démesurée; le côté qui fait face à la pleine mer s’élève à pic, et l’on ne saurait en donner une idée plus exacte qu’en le comparant à une gigantesque tranche de biscuit de Savoie. Vers le milieu de cette immense façade est une grotte, qu’on appelle aujourd’hui dans le pays le trou à Romain Bizon. C’était là, en effet, qu’il s’était réfugié. Il était monté au sommet de la falaise, y avait solidement attaché une corde, et s’était laissé glisser perpendiculairement jusqu’à l’ouverture de la grotte, située à cent cinquante pieds plus bas. De là, au moyen d’une autre corde, il descendait la nuit sur la plage, pêchait entre les fentes des rochers, recevait les visites de sa mère et de sa fiancée, qui lui apportaient des vivres, et remontait avant le point du jour dans son inaccessible retraite. Déjà plusieurs mois s’étaient écoulés, quand l’audacieux réfractaire fut trahi par les clartés du feu qu’il eut l’imprudence d’allumer pendant la nuit. Le maire avertit le lieutenant de gendarmerie, et tous deux jurèrent de prendre mort ou vif le rebelle Romain Bizon. Mais comment arriver jusqu’à lui? On ignorait la route qu’il avait prise; son asile était à plus de cent pieds au-dessus de la plage, et le bas de la falaise était baigné par la marée montante.
A l’heure du reflux, le maire, ceint de son écharpe, le lieutenant à la tête de son détachement, s’avancèrent sur la grève et hélèrent Romain Bizon, qui ne donna point signe de vie. «Ce drôle-là veut un siége en règle!» s’écria le maire; «allons, lieutenant, faites votre devoir.—Apprêtez... armes!» commanda d’une voix formidable le lieutenant de gendarmerie.
Bientôt un feu de peloton fut dirigé contre la grotte, pendant qu’armés de perches, de crampons, d’échelles, de cordages, des ouvriers faisaient les préparatifs d’une périlleuse ascension. Romain Bizon était toujours invisible; mais, au moment où l’on allait tenter l’assaut, il se montra tout à coup et détacha à coups de hache des quartiers de roche qu’il fit pleuvoir sur les ennemis. Il y eut dans la troupe un mouvement rétrograde, et le flux qui montait décida la victoire en faveur du réfractaire.
Le lendemain, le cordage qui lui servait d’échelle pendait de la caverne sur la grève; mais Romain Bizon n’était plus là. Ce ne fut que huit ans après qu’il revint à Étretat. Il y arriva vers neuf heures, par un brumeux soir d’automne. Il n’y avait d’ouverte qu’une seule porte, au-dessus de laquelle on lisait: Bon cidre à dépotéyer. Romain Bizon entra, s’assit, et invita le cabaretier, qui se trouvait seul, à partager avec lui un pot de cidre.
L’hôte, surpris de la visite d’un étranger à cette heure indue, entama le premier la conversation. «Vous n’êtes pas de ce pays?
—Non; mais j’y ai passé il y a longtemps, sous l’autre. C’était à l’époque où un certain Romain Bizon faisait beaucoup parler de lui. Avez-vous idée de ça?»
Malgré l’indifférence affectée de l’inconnu, il tremblait en prononçant ces mots.
«Parbleu! dit l’hôte, qui est-ce qui n’a pas su cette histoire? on l’a cherché assez longtemps; mais il paraîtrait qu’il s’est embarqué sous un faux nom sur un corsaire du Havre, et qu’il est mort prisonnier en Angleterre. Il n’y a pas plus de six mois que sa mère est enterrée, la pauvre femme! elle était diablement âgée.»
L’étranger garda le silence; mais, sans ôter ses coudes de dessus la table, il fit claquer ses mains l’une contre l’autre, et les joignit avec violence en poussant un profond soupir.
«Tiens, reprit le cabaretier, ça paraît vous faire de l’effet; est-ce que vous connaissiez cette famille?—Un peu, balbutia l’inconnu. Romain ne devait-il pas épouser une nommée Madeleine Lebreton?... Qu’est-elle devenue?—Madeleine!... c’est ma femme.—Bah!...»
Cette exclamation révélait un amer désappointement, une vive douleur, une stupéfaction profonde.
«Ça n’a rien d’étonnant,» dit l’hôte sans s’émouvoir; «elle ne pouvait pas toujours rester fille, parce qu’il avait plu à son futur de décamper.» L’étranger avait le front entre ses mains et ne répondait pas.
«Barnabé,» cria en cet instant une voix, «est-ce que tu ne fermes pas? Il est tard, et nous serons mis à l’amende.
—Une minute, Madeleine, répliqua le cabaretier; je cause avec un monsieur. Couche les enfants; je suis à toi.»
Poussée par sa curiosité féminine, Madeleine descendit dans la boutique. En l’entendant venir, l’étranger s’était levé, avait jeté sur la table une pièce de monnaie, et il tenait la clef de la porte au moment où Madeleine se présenta. Il ne put s’empêcher de tourner la tête pour regarder celle qu’il avait tant aimée. Elle le reconnut aussitôt: «Ah! mon Dieu! c’est Romain! s’écria-t-elle.
—Adieu, Madeleine! adieu! Voici l’alliance que vous m’avez donnée il y a huit ans. Vous ne me verrez plus.»
Il jeta la bague à ses pieds, et sortit en courant du côté de la mer. L’hôte s’élança sur ses traces, et lorsqu’il arriva sur la grève, il entendit un cri d’agonie se mêler au mugissement des flots.
Le Maraîcher.
Sommaire.—Définition du mot marais.—Erreur des rédacteurs du Dictionnaire de l’Académie.—Aspect d’un marais.—Maison du maraîcher.—Vente des légumes.—Arrosement.—Cloches et châssis.—Culture.—Activité du maraîcher.—Maraudeurs.—Ignorance du maraîcher.—Ancienne corporation des maraîchers.—Le maraîcher et le général en chef.
La dénomination de marais offre naturellement à l’esprit l’image d’une espèce de lac verdâtre, fangeux, peu odoriférant, émaillé de nénufars jaunes, de joncs aigus, de grenouilles en été, de bécassines en hiver. Telle n’est point la localité appelée Marais aux environs de Paris; elle a pu jadis être couverte ou abreuvée par des eaux qui n’avaient point d’écoulement, mais elle a été depuis transformée en jardin potager.
«Marais,» dit l’Académie, cette Cour de Cassation littéraire, «signifie aussi à Paris un terrain où l’on fait venir des herbages, des légumes.»
On pourrait s’imaginer, en lisant cette définition, que ce terrain est un entrepôt de végétaux comestibles. En effet, que dit encore le Grand Dictionnaire?
Faire venir, donner ordre ou commission pour qu’une chose soit envoyée d’un lieu quelconque au lieu où l’on est. «Faire venir des truffes du Périgord, faire venir une voiture, faire venir un fiacre.»
Le terrain où l’on fait venir des légumes serait-il donc celui où l’on donne l’ordre d’en envoyer? En aucune façon, et l’Académie a prouvé en cette circonstance que les maîtres absolus de la grammaire, comme ceux des empires, s’affranchissaient parfois des lois qu’ils imposaient à leurs sujets.
Les jardins qu’on nomme marais, destinés à la culture des légumes, sont disséminés autour de la capitale, tant au delà qu’en deçà du mur d’enceinte. Par quelque barrière que vous sortiez, que vous suiviez la route poudreuse du fort de Vincennes ou l’imposante avenue de Neuilly, que vous alliez visiter les ombrages funèbres du Père-Lachaise ou la plaine sablonneuse de Grenelle, vous apercevez de distance en distance de longs parallélogrammes plantés de salades, d’épinards, de carottes, de radis et de haricots verts. Pas un pouce de terre n’est perdu dans ces enclos. Les sentiers ménagés entre les carrés sont à peine assez larges pour donner passage à un homme; les châssis vitrés qui protégent les melons étincellent au soleil comme des plaques d’argent. La propreté qui règne dans ces potagers, la vigueur de la végétation, le bon entretien des couches et des plates-bandes, tout annonce que l’art de la culture y est porté à un haut point de développement.
Dans un coin de l’enclos s’élève, à quelques pieds au-dessus du sol, une cabane couverte en chaume. Au goût qui a présidé à cette construction, à son délabrement mal dissimulé par les bras onduleux de la vigne, à son aspect misérable, on pourrait croire qu’elle est bâtie à cent lieues de tout pays civilisé, et cependant nous sommes aux portes de Paris. L’intérieur est dénué de carrelage, de tenture et presque d’ameublement. Au-dessus du manteau de la haute cheminée est horizontalement accroché un fusil à pierre, à la crosse pesante, au canon marqueté de rouille; çà et là des images cachent les murs sans les embellir; près de ce triste domicile on remarque un appentis informe, qui sert d’écurie, de remise et de magasin, et un petit jardin d’agrément, réservé comme à regret, où croissent, au pied d’un abricotier, l’œillet, la rose, la clématite et le basilic.
Nous avons décrit la carapace; voyons maintenant la tortue.
La tortue! quelle assimilation inexacte! Les animaux qu’on peut considérer comme le symbole du travail, le castor qui se bâtit des cabanes, la fourmi qui creuse sous l’herbe des greniers sinueux, l’abeille qui butine de l’aurore au coucher du soleil, le pivert, dont le bec patient perce l’écorce des chênes, sont des êtres inactifs, indolents, torpides, comparativement au maraîcher[2].
[2] On disait autrefois maréchais.
Il est à peine deux heures du matin quand il se lève. Les légumes, triés et mis en bottes dès la veille, sont méthodiquement classés sur la charrette accoutumée. Le cultivateur s’achemine vers la halle, et, transformé en marchand jusqu’à sept heures du matin, répartit ses denrées entre les fruitiers, marchands des quatre saisons, et restaurateurs de la capitale. Quelquefois il vend des carrés entiers à forfait, mais il n’en porte pas moins à la halle la plus grande partie de ses produits. De retour dans son domicile, il se jette sur son grabat, qu’il quitte bientôt pour sarcler, planter, cueillir, et surtout arroser.
La méthode d’arrosement du maraîcher est d’une ingénieuse simplicité. Le puits est situé au centre du marais, et surmonté d’un treuil autour duquel la corde s’enroule; deux vieilles roues de charrette, superposées horizontalement à un mètre l’une de l’autre, et réunies par des lattes, composent ordinairement le treuil. Un vivant squelette de cheval fait monter et descendre alternativement les seaux, selon qu’il se dirige à droite ou à gauche. Pour obtenir du chétif animal cette docilité machinale, on lui a couvert les yeux d’un capuchon; on l’a aveuglé pour qu’il marchât plus droit, pour qu’il accomplît plus sûrement sa révolution monotone; et l’on voit, hélas! à sa maigre encolure, qu’il sent que le manége du marais est pour lui l’antichambre de Montfaucon.
Le maître est là, pieds nus, car l’humidité mettrait bientôt toute espèce de chaussure hors de service; il verse le contenu des seaux dans un tonneau qui, semblable de prime abord à celui des Danaïdes, se vide à mesure qu’on le remplit; c’est qu’il communique, par des tuyaux souterrains, à plusieurs autres tonneaux à demi enterrés çà et là dans le marais; de sorte que le maraîcher, en quelque partie du potager qu’il veuille arroser, trouve toujours de l’eau à sa portée.
L’habileté avec laquelle le maraîcher manie ses deux arrosoirs surpasse celle du bâtoniste qui joue avec une canne plombée, du jongleur qui fait voltiger des épées et des assiettes. Il prend ses arrosoirs près de la pomme, les plonge dans un tonneau, et tout à coup, sans qu’une goutte d’eau s’échappe, il les retourne, les saisit au vol par la poignée, et distribue à chaque plante sa ration liquide.
Le maraîcher sème et recueille toute l’année. L’hiver, il rebine, étend le fumier, prépare des couches pour les primeurs, arrose si la température est douce. Il est aussi utilitaire que ces membres de la Commune de Paris qui faisaient planter des pommes de terre dans les carrés des Tuileries. A peine s’il consent à tolérer des fleurs à l’une des extrémités de son clos. Il tire de la terre tout ce qu’elle est susceptible de produire, et fait jusqu’à trois saisons, c’est-à-dire trois récoltes; mais aussi que d’engrais! Pour deux arpents sur lesquels sont établis dix panneaux de châssis et quinze cents cloches, on emploie le fumier de trente chevaux. C’est encore une des occupations du maraîcher que d’aller d’hôtel en hôtel pour enlever les litières, que les plus grands seigneurs ne dédaignent pas de lui vendre le plus cher possible.
Tous les légumes ne sont pas indistinctement cultivés par le maraîcher. Il méprise la pomme de terre comme trop vulgaire, et les petits pois comme peu productifs; c’est aux melons qu’il accorde le plus de soins, et il sait leur communiquer une saveur qu’ils n’acquièrent pas même en des régions plus méridionales. Il n’en laisse que deux par châssis, afin qu’ils grossissent à l’aise; il les abreuve à discrétion, et les protége contre les intempéries des saisons avec une sollicitude paternelle. Vous lui devez, gourmets parisiens, ces melons ventrus qui apparaissent après le potage dans tout festin passablement ordonné. Le maraîcher vous procure un passe-port, à vous, parasites affamés, qui, le bras arrondi autour d’un énorme cantalou, vous présentez à la fortune du pot. Il est de moitié dans votre plaisanterie surannée, convives de bonne humeur, qui, à l’aspect de l’odorant cucurbitacée, ne manquez jamais de vous écrier: «Ah! similis simili gaudet; je sais manger du melon!»
D’amples bénéfices ne dédommagent pas le maraîcher de ses sueurs et de ses veilles. En vain il pousse l’économie jusqu’à l’avarice; en vain il vend son cheval aux approches de l’hiver, sauf à en racheter un autre au printemps; en vain il aime mieux consommer ses denrées que de se sustenter de viande de boucherie; il parvient rarement à amasser de quoi vivre oisif, arrose le jour même de son décès, et meurt debout, comme l’empereur Vespasien. Peut-être avait-il songé à la retraite; peut-être rêvait-il un abri pareil à celui que désirait Jean-Jacques, une maison blanche avec des contrevents verts; mais, brisé de fatigues, il va recevoir dans un autre monde la rétribution de sa vie laborieuse. On peut le dire en parodiant un mot célèbre: «Ceux qui cultivent des marais n’ont de repos que dans le tombeau.»
Et puis, ce qui contribue à appauvrir le maraîcher, c’est l’exploitation de la banlieue par des bandes de maraudeurs. Le dogue préposé à la garde du marais n’est redoutable que par ses aboiements, car si on le lâchait à la poursuite d’un larron, il ferait seul plus de dégâts qu’un bataillon de fourrageurs. Malheur donc au maraîcher lorsque ses châssis sont à proximité de la clôture; il peut perdre en une seule nuit le fruit de plusieurs mois de travail, et ni son chien, ni son fusil ne le préserveront des audacieuses tentatives des bandits.
Bien plus, en plein jour, pendant qu’il savoure au cabaret un flacon de vin de Surène, il est victime de coupables déprédations. Ne justifient-elles pas suffisamment la haine qu’il porte aux Parisiens? Le dimanche est venu: ouvriers, commis-marchands, grisettes, sont déchaînés dans la campagne: la détention que leur impose le travail est éphémèrement interrompue; ils redressent leurs fronts inclinés, ils se parent de leurs plus frais ajustements, et les voilà dans la plaine, la figure épanouie, la joie dans le cœur, le rire et les chansons sur les lèvres. C’est un jour de fête pour eux, mais non pour les cultivateurs des environs, car les Parisiens évadés sont pillards et dévastateurs comme les moineaux. Point de haie qu’ils n’escaladent, de blé qu’ils ne foulent aux pieds, de jardin qu’ils ne dépouillent. Ils sacrifient vingt épis pour cueillir un bluet; ils émondent impitoyablement le plus bel arbuste d’un fourré, pour se fabriquer une canne qu’ils jettent à cent pas plus loin, et s’introduisent sans façon dans un potager, pour ajouter à leur festin un pied de romaine ou un melon à côtes rebondies.
C’est probablement à cause de ses griefs contre les habitants de la Ville Civilisée que le maraîcher repousse la Civilisation. Il est élevé près de la source des sciences, mais aucune goutte n’en tombe sur lui. Son ignorance est aussi complète que celle d’un bûcheron du Morvan ou d’un pâtre des Cévennes. Il a débuté trop tôt dans son métier pour avoir le loisir d’apprendre l’art de parler et d’écrire correctement. Les solécismes lui sont familiers; il dit sectateur pour sécateur, enrosage pour arrosage; rebelle à toutes les innovations, même en matière de culture, gardant son costume pur de toutes les atteintes de la mode, persistant à porter de gigantesques boucles d’oreilles, il semble avoir échappé à l’influence réformatrice des révolutions.
La communauté ou corporation dont les maraîchers faisaient autrefois partie, était celle des maîtres jardiniers. Les premiers règlements dataient de 1473; de nouveaux statuts avaient été publiés à son de trompe en 1545, confirmés par Henri III, Henri IV, Louis XIV, et enregistrés au Parlement en 1645. Cette corporation avait seule le droit de vendre les melons, concombres, artichauts, herbages, fruits, arbres, etc. Elle élisait quatre jurés, qui visitaient, deux fois l’an, les terres, marais et jardinages des faux-bourgs et banlieue, pour prévenir l’emploi des immondices comme engrais. Les apprentis servaient quatre ans sous les maîtres, et deux ans comme compagnons. Les aspirants à la maîtrise, excepté les fils de maîtres, n’étaient reçus qu’en faisant chef-d’œuvre.
Malgré l’abolition de leurs priviléges, les maraîchers ont conservé leur esprit de corps. Ils solennisent encore la Saint-Fiacre avec leurs anciens confrères. Ils se tiennent à distance des autres industriels, et la fille d’un maraîcher n’est accordée qu’à un homme de la même profession. A la vérité, elle ne pourrait apporter aucun talent en dot à un autre artisan. Elle n’est apte qu’au jardinage; elle n’a jamais étudié que l’art de sarcler des carrés, et de planter des épinards.
La femme du maraîcher, ses garçons, ses filles, bêchent, sèment et cultivent avec lui. Les seuls auxiliaires étrangers qu’il admette sont des soldats de la garnison de Paris, qu’il loue moyennant trois sous l’heure durant les grandes chaleurs. Voici à ce sujet une curieuse et authentique anecdote.
C’était le quartidi, 14 thermidor an V, ou, pour parler plus chrétiennement, le mardi 1er août 1797. Des détachements de l’armée de Sambre-et-Meuse, appelés à Paris par le Directoire-Exécutif, venaient de manœuvrer dans le clos Saint-Lazare. Le général était descendu de cheval, et se promenait avec quelques officiers, quand, à l’extrémité du faubourg Poissonnière, il s’arrêta à la porte d’un marais. Sans s’inquiéter de la présence de l’éminent dignitaire, le maraîcher, vieillard philosophe, continua de tirer de l’eau.
«Bonjour, père Cardin, lui cria le général.
—Tiens, vous m’connaissez, dit le vieillard ébahi, en ôtant respectueusement son chapeau de paille.
—Parbleu! depuis 1787. J’avais dix-neuf ans alors. Je servais dans le régiment des Gardes-Françaises, dont le maréchal de Biron était colonel, et j’étais caserné à la barrière Poissonnière. Est-ce que vous m’avez oublié?
—Ma foi, oui; il y avait à la caserne deux compagnies de fusiliers d’cent cinq hommes et une compagnie de grenadiers d’cent dix; de laquelle que vous étiez?
—Des grenadiers; vous en employiez beaucoup pour vous aider à arroser. Vous rappelez-vous, entre autres, le fils d’un garde du chenil de Versailles?
—Attendez donc!.... n’m’avait-il pas été recommandé par sa tante, fruitière à Versailles?
—Précisément.
—N’avait-il pas la manie d’acheter des livres, voire même qu’il payait un remplaçant pour monter ses gardes, et passait son temps à s’éduquer?
—La mémoire vous revient, père Cardin.
—Il fredonnait comme un vrai rossignol, et m’dit un jour qu’il avait été enfant d’chœur à Saint-Germain-en-Laye; je m’en souviens à présent; qu’est-ce qu’il est devenu?
—Il est devenu général en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse; c’est moi-même, mon vieux camarade.
—C’est vous!... ma foi, dit naïvement le maraîcher, je ne vous aurais pas reconnu. Vous avez là, du nez au front, du côté droit, une balafre qui vous défigure; ensuite, les moustaches vous ont poussé, elles épaulettes aussi.... de la graine d’épinards! j’voudrais ben qu’mon fils, qu’est caporal dans la 25e demi-brigade, pût faire son chemin comme vous.
—Ça me regarde, père Cardin; je prendrai des renseignements sur son compte, et s’ils sont favorables, nous verrons à lui procurer de l’avancement. Dès que je serai de retour à Wetzlar, je m’informerai de lui.»
Demeuré seul, le père Cardin bâtit mille châteaux en Espagne sur la protection qui lui était promise; mais, malheureusement, un mois après, il apprit la mort de son ancien ouvrier Lazare Hoche.