L'amour ôte le deuil.

L'amour est un sentiment passionné qui absorbe tous les autres: il asservit l'âme entière, il en devient l'objet unique, et comme il la rend indifférente aux plus grandes joies qui ne lui viennent pas de lui, il la console des plus vives afflictions dont il n'est pas le principe; il les lui fait même oublier. De là ce proverbe qui paraît avoir été suggéré par un passage charmant de la Genèse, où il est question de l'arrivée de Rébecca auprès d'Isaac, à qui elle était destinée pour épouse: «Isaac la fit entrer dans la tente de sa mère Sara et il la prit pour femme, et l'affection qu'il eut pour elle fut si grande qu'elle tempéra la douleur que la mort de sa mère lui avait causée.» (XXIV, 67).

Ces paroles bibliques, dont Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme, a justement loué la simplicité, offrent une preuve orthodoxe qu'il est permis de chercher dans l'amour de doux oublis des peines de la vie, en tout honneur bien entendu.

On dit aussi: L'amour est un grand consolateur.

En amour trop n'est pas assez.

On sait que ce charmant proverbe a été formulé par Beaumarchais, qui a dit dans le Mariage de Figaro (act. IV, sc. I): «En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas même assez.» Mais il faut remarquer pourtant que cet ingénieux auteur, en le formulant, peut avoir été inspiré par l'observation déjà faite sur toute passion extrême dont les désirs, suivant l'expression de Sénèque, n'obtiendront tout que pour vouloir quelque chose de plus que tout, ou par ce délicieux passage de Montesquieu dans Arsace et Isménie: «Lorsque l'amour renaît après lui-même, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit, lorsque l'on sent qu'on a tout et qu'on n'a pas assez, lorsque l'âme semble s'abandonner et se porter au delà de la nature même, etc.»

Beaumarchais peut avoir eu encore l'idée d'enchérir sur cette maxime d'amour du comte de Bussy-Rabutin:

Vous me dites que votre feu
Est assez grand, belle Climène;
Vous ignorez donc, inhumaine,
Qu'en amour assez est trop peu,
Cependant la chose est certaine.
Ah! si sur ce chapitre on croit les gens sensés,
Quand on n'aime pas trop on n'aime pas assez.

Peut-être aussi a-t-il eu présent à l'esprit cet autre proverbe: L'amour et le feu ne disent jamais: C'est assez.

Du reste, c'est avec raison qu'on a fait honneur du proverbe à Beaumarchais, quoique la pensée puisse lui en avoir été suggérée par les pensées analogues que j'ai citées. Il a su reproduire cette pensée sous la forme la plus originale et la plus heureuse. Il a dit le vrai mot de l'amour.

Plus l'amour est nu, moins il a froid.

Ce proverbe se retrouve textuellement dans ce vers d'Owen (épigr. II, 88):

Quo nudus magis est, hoc minus alget Amor.

et dans ce quatrain de Corneille:

Depuis que l'hiver est venu,
Je plains le froid qu'Amour endure,
Sans songer que plus il est nu
Et tant moins il craint la froidure.

Il faut interpréter ce proverbe décemment en n'y voyant qu'une idée analogue au mot d'Hésiode: «L'amour est le fils de la pauvreté,» ou celui de Diolime de Mégare: «L'amour est le fils du travail et de la pauvreté.» C'est-à-dire que les pauvres gens ressentent cette passion avec plus de vivacité que les riches. Ceux-ci peuvent y apporter plus de délicatesses et de raffinements, mais non autant de vives et franches ardeurs. Toutes les fleurs artificielles dont ils parent la couche de l'amour ne valent pas cette floraison naturelle qui semble éclore sur le grabat des indigents de la séve même de leur cœur.—On connaît ces vers de Béranger, qui forment un tableau si gracieux:

Quel dieu se plaît et s'agite
Sur ce grabat qui fleurit?
C'est l'Amour qui rend visite
A la Pauvreté qui rit.

Alfred de Musset a dit avec une simplicité charmante au début de son conte intitulé Simone:

Les gens d'esprit et les heureux
Ne sont jamais bien amoureux:
Tout ce beau monde a trop à faire.
Les pauvres en tout valent mieux;
Jésus leur a promis les cieux,
L'amour leur appartient sur terre.
Faire l'amour en toute saison est ce qui distingue l'homme des bêtes.

«Il n'est permis aux animaux de se livrer aux plaisirs de l'amour qu'en une saison de l'année. L'homme seul peut les goûter en tout temps jusque dans l'extrême vieillesse.» (Entretien de Socrate, I, 19).

Cette observation proverbiale a été réunie par Beaumarchais, d'une manière piquante et spirituelle, à une autre observation également proverbiale, dans cette phrase que le jardinier Antonio, pris de vin, adresse à la comtesse Almaviva: «Boire sans soif et faire l'amour en tout temps, madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.» (Mariage de Figaro, act. II, sc. XXI).

On connaît la répartie de Mme de La Sablière à son oncle, qui la moralisait en lui disant: «Quoi! ma nièce, toujours et toujours des amours! mais les bêtes mêmes n'ont qu'un temps pour cela.—Eh! mon oncle, c'est que ce sont des bêtes.»

Ce mot plaisant, que l'on attribue aussi à d'autres dames galantes, n'est, comme la plupart des bons mots, qu'une redite. Il est cité par Macrobe, qui en fait honneur à l'esprit de Populia, fille de Marcus:

«Populia, Marci filia, miranti cuidam quid esset qua propter bestiæ nunquam marem desiderarent, nisi cum prægnantes vellent fieri, respondit: Bestiæ enim sunt.» (Saturn. II, 5.)

Voici des vers inédits qu'un de mes amis, M. L. de Fos, a improvisés sur ce sujet. Ils ne peuvent manquer de prêter de l'agrément à cet article:

Des bêtes, a-t-on dit, ce qui distingue l'homme,
C'est de faire l'amour en toutes les saisons.
De ce mot si connu je sais plusieurs leçons,
Voici celle qui vient de Rome.
La fille de Marcus, dans ses joyeux ébats,
Aux jeunes débauchés prodiguait ses appas.
«Quoi! toujours, lui dit-on, des amours, des conquêtes!
Les bêtes cependant n'ont qu'un temps pour cela.
—Oui, répondit Populia.
Mais c'est qu'aussi ce sont des bêtes.»
L'amour et la pauvreté font mauvais ménage ensemble.

Le ménage le plus uni cesse de l'être quand il est pauvre: la pauvreté tue l'amour.—Les Anglais disent: «When poverty comes in at the door, loves flies out at the window. Quand la pauvreté entre par la porte, l'amour s'envole par la fenêtre.» Proverbe que Shakespeare avait peut-être présent à l'esprit lorsqu'il disait dans le Conte d'hiver: «La prospérité est le plus sûr lien de l'amour.» (Act. IV, sc. III).

Notre proverbe est très-bien expliqué par Molière dans ces vers des Femmes savantes (act. V, sc. V.)

Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie
Que les fâcheux besoins des choses de la vie;
Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.

On dit trivialement: Quand il n'y a pas de foin au râtelier, les ânes se battent.

Les lunettes sont des quittances d'amour.

C'est-à-dire qu'on doit n'aimer qu'à l'âge où l'on peut être aimé, et ne pas afficher la prétention de plaire aux belles quand on est réduit à porter des lunettes, ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où l'on a souvent le cœur en meilleur état que les yeux, et où l'on est d'autant plus à plaindre qu'en amour on se sent abandonné de tout sans qu'on veuille renoncer à rien.

On dit aussi: Bonjour, lunettes; adieu, fillettes; pour exprimer qu'il faut cesser de prétendre aux faveurs des jeunes filles quand on commence à prendre des lunettes.

Ce conseil était juste et convenable autrefois, où les lunettes n'étaient guère qu'à l'usage des vieillards; mais on sent qu'il serait déplacé aujourd'hui à l'égard d'une foule de jeunes gens pour qui elles sont des objets de nécessité ou des objets de mode…

Il faudrait donc n'appliquer les deux proverbes qu'à ces vieux barbons qui, possédés de la manie de se poser en verts-galants, reluquent sans cesse avec des binocles ou des lorgnons les jouvencelles à qui ils savent si bien faire tourner la tête… de l'autre côté.

Remarquons, puisque l'occasion s'y adonne, que la mode des lunettes fut très-répandue en Espagne au commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Philippe III. Elles y faisaient partie du costume des gens comme il faut, qui croyaient, par cette nouvelle espèce d'insignes, se donner plus de gravité et obtenir plus de considération. Elles étaient proportionnées au rang des personnes. Les grands du pays en mettaient de magnifiques dont les verres surpassaient en circonférence les piastres fortes, et ils y tenaient tant, dit-on, qu'ils ne les quittaient pas même pour se coucher.

Les dames, à leur tour, les avaient adoptées, parce que ce complément de parure signalait aussi la noblesse de leur condition et surtout parce qu'il offrait à leur vanité une foule d'avantages qu'il serait trop long de spécifier. Bornons-nous à rappeler qu'en général elles les arboraient comme enseignes des prétentions qu'elles voulaient afficher. Quelques-unes les portaient afin de passer pour lettrées ou savantes (c'étaient les précieuses de l'époque); beaucoup d'autres s'en servaient afin de mieux observer l'effet que leur présence pouvait produire dans les salons, et de mieux cacher aux regards indiscrets les sentiments dont elles se trouvaient affectées. Cette seconde catégorie comprenait la plupart des jeunes et jolies femmes.

Il est permis de supposer que les diverses espèces de lunettes avaient des noms correspondant à leurs divers usages. Un poëte gongoriste appelait celles qui cachaient de beaux yeux, les couvre-feu de l'amour.

L'amour ne loge point sous le toit de l'avarice.

Le Code d'amour dit, art. 10: Amor semper ab avaritiæ consuevit domibus exsulare. Sentence dont notre proverbe est la reproduction.

Quoi de plus opposé à l'amour que l'avarice? Dans l'amour on est d'une prodigalité excessive, on ne s'occupe pas du tout de sa fortune: dans l'avarice, au contraire, on ne pense qu'à sa fortune. Si un avare aimait, il cesserait de l'être. «Un avaricieux même qui aime, dit Pascal, devient libéral; il ne se souvient pas d'avoir eu une habitude opposée.» (Disc. sur les pass. de l'amour.)

La faim fait oublier l'amour.

C'est ce que disait le philosophe Cratès, et il avait bien raison, car l'estomac maîtrise le cœur, et quand le besoin fait crier le premier, l'autre est réduit à se taire. Telle est la loi de la nature, à laquelle les amoureux les plus robustes ne sauraient échapper.

Il ne s'en trouverait pas un seul peut-être qui, dans ce cas, ne fût de l'avis de ce paysan à qui l'on demandait s'il aimait les femmes: «J'aime beaucoup une fort belle fille, répondit-il; mais j'aime encore mieux une fort bonne côtelette.»—Il n'y a point d'amour qui tienne contre la fringale.

On connaît ces vers de La Fontaine, dans la Fiancée du roi de Garbe:

On ne vit ni d'air ni d'amour,
Les amants ont beau dire et faire,
Il en faut revenir toujours au nécessaire.
Sans pain ni vin l'amour est vain.

C'est-à-dire l'amour n'est rien, comme porte une variante. Ce proverbe est une traduction familière de celui des Latins cité dans l'Eunuque, de Térence: «Sine Cerere et Libero friget Venus. (Act. IV, sc. VI.) Sans Cérès et Bacchus Vénus est transie.»—Il faut remarquer, à ce sujet, que l'amour n'était guère pour les anciens qu'un acte sensuel auquel ils préludaient par les bons mets et les bons vins, qui leur paraissaient les moyens les plus propres à l'exciter et à le favoriser. Ils le regardaient comme le couronnement de l'orgie. De là ces paroles de saint Jérôme, que je n'oserais même traduire, sur les débauchés qui avaient le cœur au ventre: Distento ventre distenduntur ea quæ ventri adhærent.—Venter plenus despumat in libidinem.

Les Romains avaient encore ce proverbe analogue, qui leur était venu des Grecs: «Saturo Venus adest, famelico nequaquam adest. Vénus ou l'amour est pour celui qui a le ventre plein, et non pour celui qui l'a vide.»

Les Languedociens disent: «Vivo l'amour! maï që iëou dînë. Vive l'amour, mais que je dîne!»

C'est exactement ce qu'on dit en français: Vive l'amour après dîner!

Après l'amour le repentir.

Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et bien souvent le repentir nous prend où l'amour nous laisse. «Les amours s'en vont et les douleurs demeurent,» dit le proverbe espagnol: Vanse los amores y quedan los dolores.

Un troubadour anonyme a comparé l'amour à l'églantier, dont les fleurs passent et tombent en peu de temps, tandis que les épines restent toujours.

Guarini a dit de l'amour dans son Pastor fido: «La racine en est douce et le fruit amer. La radice è suave, il frutto amora.»

La Rochefoucauld prétend que «il y a peu de gens qui ne soient honteux de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus.»

On fait l'amour, et quand l'amour est fait, c'est une autre paire de manches.

Tout le monde comprend ce que signifie ce proverbe, dont la dernière partie, devenue une locution à part, est continuellement répétée; il rappelle un usage pratiqué au douzième siècle par des individus de sexe différent qui voulaient former ensemble un tendre engagement. Ils échangeaient une paire de manches comme gage du don mutuel qu'il se faisaient de leur cœur, et ils se les passaient aux bras en promettant de n'avoir pas désormais de plus chère parure, ainsi qu'on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est parlé de deux amants qui se jurèrent de porter manches et anneaux l'un de l'autre. Ces enseignes ou livrées d'amour, destinées à être le signe de la fidélité, devinrent presque en même temps celui de l'infidélité; car toutes les fois qu'on changeait d'amour on changeait aussi de manches, et il arrivait même assez souvent que celles qu'on avait prises la veille étaient mises au rebut le lendemain. Vainement un autre proverbe recommandait de respecter cette sorte d'investiture d'amour par la manche en disant: «La manega no i es gap, car senhals es de drudaria; la manche, ce n'est pas un badinage, car c'est un signal d'amourette.» Comme une pareille recommandation n'avait aucune force légale, chacun et chacune y contrevenaient à qui mieux mieux. Aussi tel ou telle qu'on s'était flatté de tenir dans sa manche s'en débarrassait au plus vite, sans le moindre scrupule, et, en définitive, c'était toujours une autre paire de manches.

Vieil amour, vieille prison.

Un vieil amour est un esclavage où l'on éprouve beaucoup de peines et d'ennuis. «Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge, dit La Rochefoucauld, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.»

Ce proverbe est pris du latin: Antiquus amor carcer est. Il s'applique le plus souvent à l'amour conjugal, que les deux époux sont obligés de subir jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour l'un ou l'autre. Aussi arrive-t-il quelquefois que le mari voit mourir sa femme ou la femme son mari du même œil qu'un prisonnier voit briser ses fers.

Philémon, poëte comique grec, a dit dans une de ses pièces: «Le mariage est une prison qui n'a de beau que la porte par laquelle on y entre, et de consolant que celle par laquelle on a vu la mort faire sortir la personne avec qui on avait fait son entrée.»

Ce Philémon était bien loin de penser comme son homonyme, le mari de Baucis, tendrement aimée de lui, ainsi qu'il fut aimé d'elle jusque dans l'extrême vieillesse. La Fontaine a dit de ces deux modèles de l'amour conjugal:

Ni le temps, ni l'hymen, n'éteignirent leur flamme.
. . . . . . . . . . . . . . . 
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
L'amour meurt rarement de mort subite.

Il meurt presque toujours d'une maladie de langueur, beaucoup plus longue que ne le voudraient ceux qui en sont atteints. C'est une observation qu'ont faite plusieurs poëtes érotiques.

Difficile est longum subito deponere amorem.

(Catulle.)

Il est difficile de se défaire tout à coup d'un long amour.

Longus at invito pectore sedet amor.

(Ovide.)

Mais le cœur malgré lui conserve un long amour.

Cette ténacité de l'amour chez des personnes qui ne demanderaient pas mieux que d'en être affranchies est produite par l'habitude, par la paresse de changer, par la difficulté de former une nouvelle liaison, par l'impossibilité de vivre seul, et par beaucoup d'autres causes qui font qu'on a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime déjà plus, et à plus forte raison quand on s'aime encore un peu. «Tant que l'amour dure, dit La Bruyère, il subsiste de lui-même et quelquefois par les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie» (ch. IV, du Cœur). L'indignité même de l'objet qui l'a inspiré ne parvient pas toujours à lui donner une mort soudaine, comme le dit très-bien ce vers de Saurin:

Longtemps on aime encore en rougissant d'aimer.

On l'a justement comparé au feu grégeois qui brûle sous les flots de la mer, et à la chaux vive que l'eau dont on l'arrose allume ou met en ébullition. Pauvres belles délaissées, n'espérez pas l'éteindre à force de pleurer. Toutes ces larmes qui vous retombent sur le cœur ne servent qu'à le rendre plus ardent.

C'est le temps, et non la volonté, qui met fin à l'amour, dit le proverbe latin:

Amori finem tempus, non animus facit.

(P. Syrus.)

Il n'y a qu'un pas de l'amour à la dévotion.

Cela se dit surtout en parlant des femmes d'un certain âge qui, voyant les amants se détourner d'elles, tournent du côté des litanies. Cette transition d'une vie galante à une vie dévote ne leur paraît pas agréable sans doute, et elles la diffèrent tant qu'elles peuvent, mais le respect humain l'exige, et, faisant de nécessité vertu, elles franchissent enfin le pas moins difficilement qu'elles ne pensaient le faire. La raison en est toute simple; c'est que le point d'où elles partent confine à celui où elles vont, et que passer de l'un à l'autre n'est souvent pour la plupart d'entre elles qu'aller du même au même; car leur amour ne change point de nature pour être coulé dans le moule de la dévotion.

Saint-Évremont a très-bien dit, dans un chapitre dont le titre porte que la Dévotion est le dernier de nos amours: «La pénitence ordinaire des femmes, à ce que j'ai pu observer, est moins un repentir de leurs péchés qu'un regret de leurs plaisirs; en quoi elles sont trompées elles-mêmes, pleurent amoureusement ce qu'elles n'ont plus, quand elles croient pleurer saintement ce qu'elles ont fait.»

On pourrait appliquer à leur conversion le joli mot proverbial des Italiens sur celles qui abjurent une hérésie pour une autre, ou qui passent d'une fausse religion à une autre également fausse: «C'est, disent-ils, changer de chambre dans la maison du diable. Cambiare di stanza nella casa del diavolo.»

Quand l'amour s'en va, c'est pour ne plus revenir.

Le Code d'amour a exprimé la même idée en ces termes: Si amor minuatur, cito deficit, et raro convalescit, article 19. «Si l'amour diminue, il dépérit vite, et rarement il se rétablit.»

La Rochefoucauld dit dans une de ses pensées: «Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer.»

Vif attrait, charme inexprimable,
Le cœur s'épuise à le sentir.
Pourrait-il d'un feu qui dévore
Éprouver deux fois les effets?
Les cendres s'échauffent encore,
Mais ne se rallument jamais.

(Andrieux.)

Un nouvel amour en remplace un ancien, comme un clou chasse l'autre.

Ou plus simplement par la substitution d'une métaphore allégorique à la comparaison: Un clou chasse l'autre. Ce proverbe se trouve dans la phrase suivante de la quatrième Tusculane de Cicéron: Novo amore veterem amorem tanquam clavo clavium ejiciendum putant. «Ils pensent qu'un nouvel amour doit remplacer un ancien amour comme un clou chasse l'autre.»

Novus amor veterem compellit abire.

(Art. XVII du Code d'amour.)

Louis Racine, dans le chant VI de son poëme de la Religion, a écrit ces quatre vers qui expriment très-bien le sens du proverbe, qu'il ne pouvait citer textuellement:

Le cœur n'est jamais vide. Un amour effacé
Par un nouvel amour est toujours remplacé,
Et tout objet qu'efface un objet plus aimable,
Sitôt qu'il est chassé, nous paraît haïssable.

Lorsque Longchamp, secrétaire de Voltaire, lui remit la bague qu'il avait eu la précaution d'ôter du doigt de la marquise de Châtelet qui venait de mourir, et dans laquelle devait se trouver le portrait du poëte, il lui dit et lui fit voir que ce portrait avait été remplacé par celui de Saint-Lambert: «O ciel! s'écria Voltaire, en joignant les deux mains, voilà bien les femmes! j'en avais chassé Richelieu; Saint-Lambert m'en a chassé. Cela est dans l'ordre, un clou chasse l'autre. Ainsi vont les choses dans ce monde.»

Duclos a dit de l'amour qui se porte vers plusieurs objets et peut se remplacer par un autre: «Un tel amour n'est pas fort délicat, mais il est heureux, et le bonheur fait la gloire de l'amour.»

Cette maxime sent bien son auteur, à qui une dame du beau monde reprochait justement de se contenter de la première venue. Il y a une satisfaction sensuelle dans ces amours rapidement remplacés l'un par l'autre; mais s'il n'y a point de bonheur, il y a encore moins de gloire; et si quelque animal du troupeau d'Épicure prétend à une couronne pour les faciles succès qu'il a obtenus en ce genre, il faut lui en donner une faite des lauriers des jambons de ses confrères de Mayence.

L'amour fait passer le temps, et le temps fait passer l'amour.

En d'autres termes, il n'est rien de tel que l'amour pour tuer le temps, et rien de tel que le temps pour tuer l'amour.

Le comte de Ségur, donnant au verbe passer un sens différent de celui qu'il a ici, a fait sur ce proverbe l'allégorie suivante:

A voyager passant sa vie,
Certain vieillard, nommé le Temps,
Près d'un fleuve arrive et s'écrie:
«Ayez pitié de mes vieux ans.
Eh quoi! sur ces bords on m'oublie,
Moi, qui compte tous les instants!
Mes bons amis, je vous supplie,
Venez, venez passer le Temps.»
De l'autre côté, sur la plage,
Plus d'une fille regardait,
Et voulait aider son passage
Sur un bateau qu'Amour guidait;
Mais une d'elles, bien plus sage,
Leur répétait ces mots prudents:
«Ah! souvent on a fait naufrage
En cherchant à passer le Temps.»
L'Amour gaîment pousse au rivage,
Il aborde tout près du Temps;
Il lui propose le voyage,
L'embarque, et s'abandonne au vent.
Agitant ses rames légères,
Il dit et redit dans ses chants:
«Vous voyez bien, jeunes bergères,
Qu'Amour a fait passer le Temps.»
Mais tout à coup l'Amour se lasse,
Ce fut toujours là son défaut;
Le Temps prend la rame à sa place,
Et lui dit: «Quoi! céder sitôt!
Pauvre enfant, quelle est ta faiblesse!
Tu dors et je chante à mon tour
Ce vieux refrain de la sagesse:
«Ah! le Temps fait passer l'Amour.»
Le succès trop facile rend l'amour méprisable.

Proverbe tiré de l'article 14 du Code d'amour: «Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem. C'est la difficulté qui fait le bonheur et le charme de l'amour.» Les faveurs d'une belle, dit Mme de Genlis, n'ont de prix que lorsqu'elles sont arrachées. On n'en jouit qu'en les dérobant.

L'amour apprend les ânes à danser.

La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens métaphorique est que l'amour polit le naturel le plus inculte.

On voit en effet de vrais rustres qui, sous l'influence de cette passion, parviennent à se défaire de leurs instincts grossiers, de leurs habitudes brutales, et y substituent des manières agréables, des mœurs courtoises, que leur communiquent des femmes aimables auxquelles ils cherchent à plaire.

L'amour porte avec soi la musique.

On dit aussi: L'amour enseigne la musique.—Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe qu'on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque, liv. I, quest. V.

Primus amans carmen vigilatum nocte negata
Dicitur ad clausas concinuisse fores;
Eloquiumque fuit duram exorare puellam.

(Ovide, Fast. IV.)

«Un amant, dit-on, dans une nuit refusée à ses vœux, chanta le premier des vers devant la porte fermée de sa maîtresse, et l'éloquence ne fut d'abord que l'art d'attendrir une cruelle.»

Les Anglais disent: «Love was the mother of poetry. Amour engendre poésie,» ce qui a été ingénieusement développé dans le Spectateur d'Addison, n. 377:

Le chant des premiers vers exprima: Je vous aime.

(Saint-Lambert.)

L'amour est comme un flambeau, plus il est agité, plus il brûle.

Cette comparaison proverbiale est prise du vers suivant de P. Syrus, qui dit l'amant, et non l'amour:

Amans ita ut fax, agitando ardescit magis.

Elle est parfaitement juste: «Les âmes propres à l'amour, dit Pascal, demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe: la vie de tempête surprend, frappe et pénètre.» (Discours sur les passions de l'amour.)

L'abbé de Bernis a dit aussi, d'une manière jolie: «Connaissez-vous un feu qui prend toutes les formes que le souffle lui donne, qui s'irrite, qui s'affaiblit, selon que l'impression de l'air est plus vive ou plus modérée? il se sépare, il se réunit, il s'abaisse, il s'élève; mais le souffle puissant qui le conduit ne l'agite que pour l'animer, et jamais pour l'éteindre. L'amour est ce souffle; nos âmes sont ce feu.» (Réflexions sur l'amour.)

Les femmes savent très-bien que celui qui aime ne conserverait pas longtemps son ardeur si elle restait inactive, et qu'il a besoin pour l'entretenir, pour l'enflammer, d'une vie d'agitation, de remuement et de secousses, enfin d'une vie de tempête. Aussi remarquez avec quels soins prévoyants elles s'appliquent à préserver leurs adorateurs des dangers du calme, à les tenir constamment en haleine par la nouveauté des impressions qu'elles leur font éprouver, à les faire passer rapidement et sans relâche d'une situation paisible à une situation émouvante, à leur faire voir du pays, comme on dit.

Hommes peu clairvoyants, qui leur reprochez d'agir ainsi par coquetterie, par humeur, par caprice, par bizarrerie, etc., ne nommerez-vous jamais les choses par leur vrai nom, et les jugerez-vous toujours sur les apparences? Reconnaissez donc que toutes ces manières d'être, qui vous semblent d'étranges inégalités de caractère, ne sont, la plupart du temps, chez ces enchanteresses, que des procédés d'un art merveilleux par lequel elles veulent se rendre plus aimables et plus aimées, en renouvelant sans cesse leur beauté par des changements inattendus, ainsi que vos cœurs, par des désirs variés, et, loin de les accuser de troubler votre repos, rendez-leur la grâce de multiplier vos sensations pour vous sauver des ennuis de la monotonie.

Baiser le verrou.

S'est dit pour rendre hommage, par allusion à un usage féodal qui voulait que le vassal se présentât chez son seigneur pour lui rendre hommage, et, en son absence, baisât la serrure ou le verrou de la porte du manoir seigneurial. (Cout. d'Auxerre, art. 44;—de Sens, art. 181,—et de Berry, tit. V, art. 10.) Mais ce n'est pas sous ce rapport que je place ici cette expression proverbiale; c'est pour rappeler que le fait qu'elle signale avait lieu également dans l'amoureux servage. Il n'était pas de bon serviteur[12], ou servant d'amour, qui négligeât d'honorer la dame de ses pensées par un semblable témoignage de dévouement, quand il n'avait pas l'avantage d'être admis en sa présence. Les amoureux transis (voyez plus loin cette expression) ne manquaient jamais de baiser la serrure ou le verrou de la porte devant laquelle ils allaient chaque jour soupirer leur martyre.

[12] Le mot serviteur était autrefois synonyme d'amant, comme on peut le voir dans la vingt-sixième des Cent Nouvelles nouvelles, dans les dixième, douzième, quatorzième, dix-neuvième, et vingt-quatrième nouvelles de l'Heptaméron de la reine de Navarre, et dans le Roman bourgeois, de Furetière. J.-J. Rousseau lui a conservé cette acception dans le Devin du village, où Colette chante: J'ai perdu mon serviteur. Au reste, la même synonymie existait dans plusieurs langues, notamment en anglais. Voyez dans Shakespeare la scène première de l'acte deuxième des Deux Gentilshommes de Vérone.

Les amants, à Rome, se conduisaient aussi de cette manière, comme nous l'apprend Lucrèce, vers la fin du livre IV de son poëme.

At lacrymans exclusus amator limine sæpe
Floribus et sertis operit postesque superbos
Unguit amaricino, et foribus miser oscula figit.

Cependant, l'amant en larmes, à qui l'accès est interdit, orne sa porte de fleurs et de guirlandes, répand des parfums sur les poteaux dédaigneux, et imprime sur le seuil de tristes baisers.

Cela se faisait de même en signe d'adieu, lorsqu'on s'éloignait avec regret d'un lieu chéri.

Rutilius, exprimant la douleur qu'il ressentait de partir de Rome, a dit:

Crebra relinquendis infigimus oscula portis.

Nous imprimons de fréquents baisers aux portes qu'il faut quitter.

L'amour et la gale ne se peuvent cacher.

L'un et l'autre ont des démangeaisons irrésistibles qui les font bientôt découvrir. Les Anciens disaient: «Amor tussisque non celatur. L'amour et la toux ne se peuvent céler.» Proverbe cité par Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), qui dit l'avoir trouvé dans Antiphane le Comique, et dans Athénée.

L'amour et le musc ne peuvent rester ignorés.

(Proverbe indoustani.)

Les Danois disent: «La pauvreté et l'amour sont difficiles à cacher. Armod og kierlighed er ond at dölge.»

«L'amour est un de ces maux qu'on ne peut cacher; un mot, un regard indiscret, le silence même le découvre.» (Abeilard).

«L'amour est si puissant, dit le romancero espagnol, et ses effets sont tels que les yeux le publient, encore que la langue le taise.»

On connaît ces vers de Racine:

On a beau se cacher, l'amour le plus discret
Laisse par quelque marque échapper son secret.

(Bajazet, act. III. sc. VIII.)

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme:
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux,
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

(Androm., act. II, sc. II.)

L'amour divulgué est rarement de durée.

Il en est de l'amour comme d'un parfum qui se conserve quand on le tient renfermé, et qui se gâte quand on l'évente. Ce proverbe est une traduction littérale de l'article treizième du Code d'amour: Amor raro consuevit durare vulgatus.

Nous avons encore cette triade proverbiale: Le secret, le vin et l'amour, ne valent rien quand ils sont éventés.

Le secret est la garde la plus assurée de l'amour.

C'est-à-dire que l'amour se conserve mieux quand il est tenu secret. Cette idée est sous une autre forme celle du proverbe précédent, dont le commentaire peut s'appliquer à celui-ci; qu'on me permette seulement d'y joindre cette chanson sur l'amour discret:

L'amour dans l'ombre du mystère,
Se plaît à cacher ses secrets.
Il fuit le jour qui les éclaire,
Et punit les cœurs indiscrets.
Au silence qu'il nous impose
Soumettons notre vanité,
Si nous voulons cueillir la rose
Que nous garde la volupté.
L'amant trop fier de sa victoire,
Qui partout vante son bonheur,
Sacrifie à la vaine gloire
Bien du plaisir pour peu d'honneur.
Du triomphe qu'il se propose,
Le sentiment n'est point l'objet,
Et, quand il veut cueillir la rose,
Elle échappe au bruit qu'il a fait.
Si, par son frivole étalage,
L'indiscret perd l'heureux moment,
Le jaloux, farouche et sauvage,
Ne l'obtient point par son tourment;
Par son humeur il indispose,
Il obsède par son ennui,
Et, quand il veut cueillir la rose,
Il n'a que l'épine pour lui.
O toi qui veux plaire à ta belle,
Sache prévenir ses désirs.
Veux-tu qu'elle te soit fidèle?
Sache occuper tous ses loisirs.
Sur tous vos plaisirs bouche close,
Avec soin garde ton secret.
L'amour ne destine la rose
Qu'à l'amant sincère et discret.
L'amour est le frère de la guerre.

C'est-à-dire que l'amour et la guerre se ressemblent sous beaucoup de rapports: l'un et l'autre ont leurs combats qui se renouvellent chaque jour, avec une tactique à peu près pareille, pour obtenir une victoire suivie d'une trêve plus ou moins longue, après laquelle une autre lutte recommence. Écoutez l'éternelle chanson des poëtes érotiques; vous croirez par moments entendre un chant guerrier; la plupart des termes caractéristiques en sont militaires: blessé, blessure, vaincu, vainqueur, victoire, triomphe, chaîne, conquête, etc.

Ovide a dit, dans le second livre de l'Art d'aimer: «L'amour est une sorte de guerre,» Militiæ species amor est; et dans la neuvième élégie du premier livre des Amours:

Militat omnis amans, et habet sua castra Cupido.
Tout amant est soldat, et l'Amour a ses camps.
L'amour est le frère de la haine.

L'amour et la haine pour le même objet naissent assez souvent dans le même cœur, et s'y font sentir par des emportements, des malédictions, des violences, et d'autres effets communs à l'une et à l'autre passion. De là vient sans doute qu'on a regardé l'amour et la haine comme frère et sœur. Mais l'amant livré à leur double influence ne hait pas précisément. Il hait et aime tout ensemble, comme dit ce proverbe des anciens cité par Gilbert Cousin: Non odi, odi et amo. C'est ce qu'exprime très-bien la charmante épigramme de Catulle à Lesbie.

Odi et amo. Quare id faciam fortasse requiris?
Nescio: sec fieri sentio, et excrucior.

J'aime et je hais.—Comment est-ce possible? diras-tu.—Je ne sais, mais je le sens, et je souffre.

L'amour est le frère de la haine, peut s'expliquer aussi par cette pensée de La Bruyère: «On veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu'on aime.»

O amour, ô tumultueux amour, ô amoureuse haine!

(Shakespeare, Roméo et Juliette.)

A battre faut l'amour.

Faut est ici la troisième personne de l'indicatif du verbe faillir, et ce proverbe, tiré du latin, injuria solvit amorem, signifie que les mauvais traitements font cesser l'amour.—Cependant le cas n'est point sans exception. On sait que les femmes moscovites mesuraient l'amour qu'elles inspiraient à leur mari sur la violence avec laquelle elles étaient battues, et qu'il n'y avait ni paix ni contentement pour elles avant d'avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. Experientia testatur feminas moscoviticas verberibus placari. (Drex., de Jejunio, lib. I, cap. II.)

Une chanson d'un troubadour anonyme attribue le même goût aux filles de Montpellier.

Las castanhas al brasier
Peton quan no son mordudas;
Las fillas de Mounpelier
Ploron quan no son battudas.

Ce qu'un ancien troubadour a rendu vers pour vers de cette manière:

Les châtaignes au brasier
Pètent quand ne sont mordues;
Les filles de Montpellier
Pleurent quand ne sont battues.

On voit dans le Voyage en Grèce de Pouqueville que les femmes albanaises considèrent comme des marques d'amour les coups qu'elles reçoivent de leur mari.

Dans plusieurs tribus arabes, les épouses préférées se désolent lorsque les maris laissent reposer le bâton, parce que, dans ce cas, le divorce n'est pas loin.

Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, si connu dans l'histoire sous le nom de Guillaume le Conquérant, fit longtemps une cour assidue à Mathilde de Flandre, qui le traitait avec une froideur dédaigneuse. L'ayant rencontrée, en 1047, dans une rue de Bruges, lorsqu'elle revenait de la messe, il la saisit, la renversa, la roula dans la boue, et la battit outrageusement. La jolie Mathilde, soit que cette déclaration d'amour un peu brutale la convainquît de la violente passion de son amant, soit que la peur de le voir réitérer la même scène la disposât mieux pour lui, le traita désormais avec moins de rigueur, et consentit enfin à l'épouser en 1052. Les deux époux devinrent des modèles de tendresse conjugale. Cette anecdote est rapportée dans la Vie de la reine Mathilde, etc., par Shickland, t. I, ch. I.

Au reste, la violence dont usa Guillaume envers Mathilde était une conséquence logique de la passion qu'il avait pour elle, et on a vu maintes fois, avant lui et après lui, plus d'un amoureux dédaigné outrager publiquement sa belle inhumaine dans l'espérance qu'un tel outrage, l'empêchant de trouver un autre époux, elle consentirait enfin à s'unir avec lui.

Il y a encore une exception très-remarquable au proverbe, et ce sont les deux amants les plus célèbres qui l'ont fournie. Abeilard fustigeait quelquefois son Héloïse, qui ne l'en aimait pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, rappelle la chose dans une de ses lettres, où il confesse d'un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée: «In ipsis diebus dominicæ Passionis, te nolentem ac dissuadentem sæpius minis ac flagellis ad consensum trahebam. Les jours mêmes de la Passion du Seigneur, lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu m'exhortais à m'en priver, ne t'ai-je pas souvent forcée par des menaces et des coups de fouet à céder à mes désirs?»

Ausone avait deviné le cœur d'Héloïse, lorsqu'il disait en peignant les qualités d'une maîtresse accomplie (épigr. LXVII): «Je veux qu'elle sache recevoir des coups, et qu'après les avoir reçus elle prodigue ses caresses à son amant.»

L'auteur des Mémoires de l'Académie de Troyes, facétie spirituelle attribuée au comte de Caylus, mais que l'on croit plus généralement être de Grosley, a examiné d'une manière plaisante jusqu'à quel point est fondée l'opinion que battre est une preuve d'amour. Voyez dans cet ouvrage (pages 205 et suivantes) la Dissertation sur l'usage de battre sa maîtresse.

Après tant de faits généraux et particuliers, qui contredisent le proverbe, ne serait-on pas tenté de croire qu'il est l'expression d'une opinion erronée, et que Sganarelle a raison de dire à sa femme, à laquelle il vient de donner des coups: «Ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié, et cinq ou six coups de bâton entre gens qui s'aiment ne font que ragaillardir l'affection.» (Médecin malgré lui, act. Ier, sc. III.)