43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de Royauté, même par des hommes réfléchis, comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»—était le titre éternel et approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran rifiuto.

44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un équateur merveilleusement chaud et infini[143].

45. Mesurer!—que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.

Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:—il y a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de Delphes;—étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; impénétrable armure; or potable[146]!—les trois grands anges[147] de la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148]. Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors de—Sagesse—pour leurs peuples.

46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon œuvre[149].

«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151]

48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu mieux pour la France et l'Angleterre?

Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, contenant une collection royale de livres. La même collection dans chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main, beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions sévères étant édictées pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.

50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.—Mais ce projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, qui ouvre les portes;—les portes non des trésors des voleurs, mais des trésors des Rois[152].


APPENDICE

(Note du § 30.)

Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires, rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:

Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories courantes et en conflit: toutes deux fausses.

La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle serait mise en pratique.

Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi, et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].


[22]Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières éditions de Sésame et les Lys, projette comme un rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des Mille-et-une-Nuits—la parole magique qui ouvre le porte de la caverne des voleurs,—étant l'allégorie de la lecture qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà détourné de sa signification dans les Mille et une Nuits et qu'ainsi le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des Trésors des Rois pris dans le sens symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait d'épigraphe aux Jardins des Reines et non aux Trésors des Rois. En revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour un passage des Oiseaux d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de composition, généralement absente, il faut bien le dire.

Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et resplendir ensemble toutes les principales idées—ou images—qui ont apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent. Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous. Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du Traducteur.)

[23]Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest: «Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of the Slaves)—et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)

[24]Cf. On the old Road, tome Ier, § 166 (note du Traducteur). Du reste Ruskin lui-même dans On the old Road renvoie à ce passage de Sésame et les Lys.

[25]Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).

[26]Remarquez une certaine analogie de forme avec la Bible d'Amiens, II, 16. (N. du Trad.)

[27]Cf. la même idée dans le Maître de la Mer, de M. de Vogüé, (Note du Traducteur.)

[28]Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du Traducteur.)

[29]Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique d'époque récente. (La Bible d'Amiens, III, 33 (Note du Traducteur.)

[30]Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs, signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent, qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus. (Note du Traducteur.)

[31]Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore, Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir telle situation dans la vie qui permette de choisir les amis qu'on veut (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour amis). Mais enfin ces choses-là peuvent se trouver réunies; je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication avec les personnes implique une déperdition des forces actives de l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la conversation, même en laissant de côté les influences morales, sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)

[32]Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté «esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme original du «lecteur». (Note du traducteur.)

[33]Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était simplement le même genre de voix,—rien que des paroles «parlées»,—les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du traducteur.)

[34]Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée (on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire. (Note du traducteur.)

[35]Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.» (Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)

[36]Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of the air, § 106. (Note de l'auteur.)

Voici le passage auquel renvoie Ruskin:

«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale; la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre plus claires—et prouver—ces deux affirmations. D'abord, en ce qui concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme—bien plus, pas d'âme droite—l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini, mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de grâce par Whistler dans son Ten o'clock.—Se rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et saint

[37]Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente chez Ruskin. Ex.: Bible d'Amiens (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en France.» De même dans le sous-titre de la Bible d'Amiens: «Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de ses pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)

[38]C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait, d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile... pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes, les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede, traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du traducteur.)

[39]Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: «Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une servante(a). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».—En réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le passage de Fleurs démodées que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de The Queen of air que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans les Fleurs démodées: «Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, dans la même phrase que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles—nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur «azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

(a) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier.»