[30]«Je suis vôtre, ô Muses!»

CHAPITRE IX

LE COL DE LA FAUCILLE

À l'heure où, dans la matinée, le voyageur moderne chic, qui se rend à Paris, Nice, ou Monaco et qui a quitté Charing Cross parle train du matin, commence à se remettre des émotions de la traversée et des luttes qu'il lui a fallu soutenir pour s'assurer un coin dans le train à Boulogne, au moment où il consulte sa montre et se demande s'il approche d'Amiens et de son buffet, est près de s'impatienter en voyant le train s'arrêter encore; la station lui semble sans intérêt, c'est Abbeville. Lorsque la locomotive se remet en marche, il pourrait, s'il voulait un instant abandonner son journal, apercevoir deux tours carrées, assez singulièrement reliées par un arceau à meneaux, qui dominent les peupliers et les saules du pays bas et marécageux qu'il est en train de traverser. Je doute qu'il le fasse et en tout cas qu'il ait envie d'en voir davantage, et je crains de ne pouvoir faire comprendre, même au lecteur le mieux disposé, l'influence que ces deux tours ont exercée sur ma vie. La ville qui s'est groupée autour d'elles n'était autrefois, comme Croyland, qu'un simple asile pour les moines et les paysans (le «refuge», comme on l'a appelé). Perdue au milieu des marais de la Somme, elle reçut vers l'an 650 le nom de «Abbatis Villa» (j'allais écrire «Abbot's ford»); manoir et village dépendaient du grand monastère fondé par saint Riquier sur la colline où il était né, à cinq milles à l'est de la ville actuelle. Pour ce qui regarde saint Riquier, je transcris l'article du Dictionnaire des Sciences ecclésiastiques qui, étant donné les circonstances politiques actuelles, intéressera mes lecteurs pour des raisons plus puissantes que celles que pourrait lui inspirer ma petite personnalité naissante:

«Saint Riquier, en latin Sanctus Richarius, né au village de Centule, à deux lieues d'Abbeville, fut si touché par la grande piété de deux saints prêtres venus d'Irlande, auxquels il avait donné l'hospitalité, qu'à leur exemple il embrassa «la pénitence». Ayant été ordonné prêtre, il se voua à la prédication et passa en Angleterre. De retour dans le Ponthieu, il devint, par la grâce de Dieu, puissant en œuvres et en parole. Il prêcha à la Cour de Dagobert et, peu de temps après la mort de ce prince, fonda le monastère qui porte son nom et un autre appelé Forest-Moutier, dans la forêt de Crécy, où il acheva ses jours.»

Je trouve encore dans l'Histoire ecclésiastique d'Abbeville, publiée en 1646 par François Pélican, «rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Pélican», que saint Riquier était lui-même de sang royal, que saint Angilbert, le septième abbé, avait épousé la seconde fille de Charlemagne, Bertha, «qui se rendit aussi Religieuse de l'ordre de Saint-Benoist». Louis, le onzième abbé, était cousin germain de Charles le Chauve; le douzième fut le fils de saint Angilbert, par conséquent petit-fils de Charlemagne; Raoul, treizième abbé, était le frère de l'impératrice Judith; et Carloman, seizième abbé, le fils de Charles le Chauve.

Levez les yeux encore une fois, cher lecteur, au moment où le train reprend sa marche et vous apercevrez, étincelant au soleil sur la colline, le village tout blanc et son abbaye. Ce ne sont plus, en vérité, murs qui ont abrité ces princes et ces princesses—ceux-là se sont écroulés depuis longtemps—ce sont ceux de l'abbaye encore belle construite sur leurs fondations par les moines de Saint-Maur.

L'année où l'Histoire d'Abbeville, à laquelle j'emprunte cette citation, fut écrite (sans doute vers 1600), la ville que l'on appelait alors «Abbeville la Fidèle» comprenait 40.000 âmes qui vivaient en grande union et grande franchise, craignant de faire tort à leurs voisins; les femmes étaient modestes, honnêtes, pleines de foi et charité, ornées des grâces de la beauté et de l'innocence; la noblesse était nombreuse, hardie et habile aux armes; les maistrises d'art et de commerce possédaient d'excellents ouvriers dans toutes les professions, sous la juridiction de soixante-quatre Major-Bannerets ou chefs des corporations, lesquels élisaient le maire de la ville, gouverneur indépendant «de grande probité, autorité et sans reproche», et avec lui quatre échevins de l'année présente, et quatre de l'année passée; ayant foute autorité pour la justice, la police et la guerre, à charge de surveiller et garder les poids et les mesures, de punir ceux qui se permettraient de les falsifier, de vendre à faux poids, ou de laisser passer des marchandises sans qu'elles portassent le sceau de la vile. La ville contenait, en dehors de la grande église de Saint Wulfran, treize églises paroissiales, six monastères, huit couvents de femmes et cinq hôpitaux. Il me faut, parmi les églises, citer celle de Saint-Georges qui fut commencée par notre roi Édouard en 1368, le 10 janvier; transférée, puis consacrée de nouveau en 1469 par l'évêque de Bethléem; plus tard, en 1536, agrandie par les Marguilliers, «les Paroissiens étant devenus si nombreux que beaucoup étaient obligés de rester dehors les jours de fête».

Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant, murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la première fois.

Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.

Dans ce voyage de 1835, je vis pour la première fois Rouen et Venise; Pise, seulement en 1840; mais je n'ai senti toute la beauté et la force de ces villes merveilleuses que beaucoup plus tard. Pour Abbeville, qui est comme la préface et l'interprétation de Rouen, j'étais tout prêt ce 5 juin et j'ai compris sur l'heure que c'était une ère de travail salutaire et de joies fécondes qui s'ouvrait pour moi.

Car ici je trouvais de l'art local, la religion et la vie humaine actuelle en parfaite harmonie. Ces églises aux fines sculptures ne connaissaient pas la solitude mortelle des six jours de la semaine, le lourd ennui du septième; pas de sacristain pour vous fermer la porte au nez, pas de bedeau pour vous enfermer dans quelque banc. Je pouvais y errer à toute heure, m'imaginer que j'étais un revenant, m'embusquer derrière leurs piliers comme Rob Roy, m'y agenouiller sans scandaliser personne, y dessiner sans doubler qui que ce soit. Au dehors, la vieille ville fidèle se groupait et se blottissait sous leurs contreforts comme de petits poussins sous les ailes de leur mère; l'aristocratie, calme et inoffensive, des rues silencieuses du quartier neuf ne laissait qu'entrevoir la dignité de ses hôtels entre cour et jardin. Le quartier du commerce, que coupait la grande rue, ne comptait que des boutiques qui, sans se faire concurrence, étaient nécessaires pour le débit des denrées du pays: drap, bonneterie, étoffes tissées sur place, fromages de Neufchâtel, tout proche, fruits des jardins d'alentour; pain du froment poussé dans les champs situés au-dessus des verts coteaux; viande de leurs propres troupeaux et que le fer-blanc américain n'avait pas gâtée; tous les outils: faux, socs de charrue, frappés au grand air sur l'enclume; épiceries fines, café que l'on brûlait le plus souvent devant la porte et qui embaumait; quant aux modistes, peut-être faisaient-elles venir un ou deux chapeaux de Paris, mais le reste était du cru et les paysannes des environs et les belles dames du Ponthieu s'en contentaient. Au-dessus de la boutique prospère, sereinement active et bienfaisante, il y avait l'habitation du maître, la vieille maison habitée de père en fils avec ses sculptures aimables à voir, son toit fier et qui gardait son rang, sans empiéter ni par en bas, ni par en haut, depuis des siècles. Autour de la petite ville couraient les remparts sous de longues avenues rafraîchies par la brise, du haut desquels on apercevait ici et là, toujours calme, toujours claire, la jolie rivière navigable et vive qui faisait tourner les roues des moulins, la Somme, aux eaux vertes un peu laiteuses.

Les joies les plus intenses que j'aie goûtées, c'est aux montagnes que je les dois. Mais rien ne me procurait un plaisir plus sain, toujours renouvelé, que la vue d'Abbeville lorsque, par une belle après-midi d'été, je descendais de voiture dans la cour de l'hôtel de l'Europe, et que je me précipitais pour revoir Saint Wulfran avant que le soleil n'eût quitté ses tours! Souvenirs précieux... à jamais.

Pour Rouen et sa cathédrale, je dirai ce que j'ai à en dire, si Dieu me prête vie, dans Nos Pères nous ont dit. La vue de la ville et des flèches de sa cathédrale, avec la journée du lendemain où nous remontâmes la Seine jusqu'à Paris, et ensuite Soissons et Reims fixèrent, comme je l'ai déjà dit, le premier point central de mon travail à venir. Au delà de Reims, à Bar-le-Duc, je me retrouvai déjà sous l'influence des Alpes et mon père avait la bonté de faire le crochet par Plombières et Dijon, afin que je pusse en approcher par le passage du Jura.

Le lecteur me pardonnera si, en racontant ce que je crois devoir l'intéresser, je mêle ce qui est spécial à ce voyage de 1835 et ce qui se rapporte à ceux qui ont suivi; il m'est extrêmement difficile aujourd'hui de ne pas confondre ces différents voyages, étant donné que nous descendions toujours dans les mêmes hôtels, où nous occupions tantôt la chambre bleue, tantôt la chambre verte, que nous voyions les mêmes choses, et que nous éprouvions encore plus déplaisir à les revoir qu'à les voir pour la première fois.

Cette dernière partie de la route de Paris à Genève, si belle, si adorablement riante et charmante, m'est devenue par la suite si familière qu'il m'est très doux s'attarder à évoquer tant de chers souvenirs.

Le plus souvent nous quittions «La Cloche» à Dijon vers sept heures du matin, après avoir gaiement déjeuné. Le petit salon, au premier sur le devant, communiquait avec une chambre à coucher d'où, par les fenêtres du côté ouest, on apercevait, au-dessus d'une maison basse, les flèches de la cathédrale. J'occupais toujours cette chambre. Je vois encore le lit dans l'alcôve au fond, séparée seulement par une légère cloison du passage qui conduisait par un balcon extérieur à la chambre d'Anne. C'était un bonheur pour Anne, qu'elle escomptait tout le long du voyage que d'ouvrir une petite porte dissimulée dans ce passage, qui donnait dans l'alcôve juste au-dessus de ma tête, et de venir me réveiller le matin.

Je ne me souviens pas de nous être jamais mis en route par la pluie, sauf une seule fois. Le plus souvent, le soleil matinal faisait une poussière de diamants avec l'eau de la fontaine du faubourg Sud-Est et allongeait l'ombre des peupliers sur la route de Genlis.

Genlis, Auxonne, Dole, Mont-sous-Vaudrey, trois étapes de douze ou quatorze kilomètres chacune, deux de dix-huit, en tout environ soixante-dix kilomètres des portes de Dijon au pied du Jura. Nous courions en droite ligne sur les montagnes, déjeunant de pruneaux et de pain.

Le pays est plat et sans intérêt jusqu'à Auxonne. Je m'étonnais que des créatures humaines pussent vivre ainsi en vue du Jura, sans y être jamais allées. À Auxonne, on traverse la Saône aux eaux d'émeraude: ce n'est encore qu'un torrent descendu de la montagne, mais on devine qu'il est né dans le Jura. Encore une heure de patience et enfin à Dole, des coteaux coupés de calcaire jaune, on aperçoit la houle bleue des pentes du Jura qui se perdent dans le lointain vers le sud, aussi loin que l'œil peut les suivre. Au nord-est, la chaîne se coupe brusquement et un bloc hardi se détache du reste, île escarpée qui s'élève comme un écueil formidable au-dessus de Salins. Au delà de Dôle, c'est une succession de collines et de vallées, pays sauvage, étrange, avec ses chaumières d'argile coiffées d'immenses toits de chaume à hauts pignons. Je m'étonne de ne m'être jamais inquiété de savoir s'il y avait une raison pour construire des toits de cette forme; je m'étonne aussi de n'être jamais entré dans une de ces chaumières pour en visiter l'intérieur!

Le village, ou plutôt la petite ville de Poligny, se compose de vieilles maisons de pierre solidement bâties au milieu de jardins et de vergers; elles se serrent au milieu pour former un semblant de rue, et s'étagent entre les racines de la chaîne du Jura, à l'entrée d'une petite vallée qui serait une gorge dans nos comtés calcaires d'York et de Derby, au fond de laquelle coulerait entre des collines onduleuses un ruisseau babillard; dans le Jura, c'est une longue succession de terrasses en amphithéâtre, de petits bouts de champs, de vergers, qui s'accrochent au flanc de la montagne, partout où il est possible de mettre le pied; au fond, un couvent avec sa flèche aérienne, de jolies chaumières blotties dans des coins verdoyants ou perchées sur des saillies de rochers. Pas de cours d'eau, pour ainsi dire, ni aucune source, ni d'autre raison d'être pour cette vallée que la volonté du Créateur.

«Une longue succession,» ai-je dit, c'est-à-dire, à un mille environ dans la montagne, une coulée qui permet à la grande route de Paris à Genève de serpenter capricieusement, grâce à des travaux d'art primitifs, se trouvant tout à coup où elle n'avait nulle intention d'aller, et se demandant comment elle pourra gagner l'endroit où il faut qu'elle passe. Si l'on se retourne, on voit la plaine de Bourgogne s'élargissant à mesure que l'on monte jusqu'à ce que, sous un dernier rocher escarpé, la route prenne le parti d'escalader le ravin et d'en sortir tout à fait, là où il se ferme aussi déraisonnablement qu'il s'est ouvert; et le voyageur étonné se trouve transporté comme par magie au milieu d'une plaine qui semble appartenir à un autre monde. C'est ici une plaine unie au sol rocheux, avec, à sa surface, une terre jaune qui laisse pousser une herbe rare, mais bonne. Çà et là, on voit au loin une levée de pins toujours surmontée, si le matin ou le soir est clair, d'une petite vapeur argentine qui paraît être un nuage.

Ces premières zones du Jura sont plus riantes que les plaines crayeuses d'Ingleborough, auxquelles on pourrait les comparer en Angleterre. Les landes du Yorkshire, plus élevées, sont souvent balayées par la pluie au gré des vents violents qui règnent presque constamment dans la région. Ce sont dévastés étendues de schiste, mélangé d'argile et de sable provenant de la pierre meulière-sol qui nourrit une herbe grossière et forme par endroits des marécages. Aucun arbre n'y peut résister aux vents de tempête, s'il n'a eu la chance de rencontrer quelque coin abrité. Le ciel du Jura, au contraire, est aussi calme et clair que celui du reste de la France, et le soleil, lorsqu'il brille dans la plaine, fait étinceler les montagnes qui l'entourent; les rochers du Jura, passant de la craie au marbre, se fendent, formant d'étranges replis, des sillons profonds, mais ils résistent et se sont revêtus, depuis de longs siècles, soit des fleurs de la forêt, soit d'un gazon ras et fin avec toutes les floraisons qui aiment le soleil. L'air, qui est si pur même à ces altitudes modérées—un millier de pieds à peine au-dessus du niveau de la mer—entretient leurs plus doux parfums et leurs plus vives couleurs et, l'hiver leur donne un repos ininterrompu sous le calme de la neige.

La différence est plus grande encore et plus surprenante en ce qui touche les cours d'eau. Dans les moors du Yorkshire, ils ont beau se cacher, paraître et disparaître, on ne les perd jamais de vue entièrement, sait qu'ils étaient là hier, on connaît les puits qu'ils viendront emplir à la première averse, et un petit filet d'eau, au fond d'un ravin escarpé, ou le bruit d'une cascade, qui tombe du sommet d'un rocher, vous fait toujours vous demander si celui-ci est une des sources de l'Aire, si celui-là est un des ruisselets du Ribble, ou du Bolton Strid, ou bien l'un des fils d'argent qui, tissés, deviendront la Tees.

Mais ni soupir, ni murmure, ni caquet, ni chanson de ruisseaux ne troublent le silence enchanté du Jura. Les nuages chargés de pluie étreignent ses flancs, flottent sur ses plaines, les inondent; ils passent, et une heure plus tard les rochers sont secs, il n'y paraît plus. Quelques perles de rosée seulement s'attardent, suspendues aux feuilles des alchémilles, mais de ruisseau, point; on n'en voit pas trace, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. À travers d'invisibles fissures, de mystérieuses crevasses, les eaux de la plaine de la montagne se sont écoulées; tout en bas seulement, au plus profond de la vallée principale, coule la rivière, la rivière puissante déjà, et que rien ne vient troubler dans son cours. Tels sont les premiers enseignements de la route. Entre Poligny et Champagnole, deux relais sans montée, sur un sol aride, pas une flaque d'eau où puisse seulement pousser un brin de cresson, où un têtard ait la place de remuer la queue; ensuite, par une route ombragée et sinueuse qui est à la fois le parc et le boulevard du petit village pensif, on gagne un pont d'une seule arche. L'Ain, au-dessous, semble dormir dans de belles profondeurs d'un vert tendre comme celui des jeunes feuilles d'avril; puis, tout à coup, il s'éveille et s'élance avec fracas au milieu de tourbillons d'écume, saute par-dessus des barrages, forme des cascades naturelles ou artificielles, se divise en une infinité de petits courants qui se glissent sous d'énormes rochers minés par les eaux qui surplombent, et d'où pendent des chevelures de verdure. La seule merveille pour quiconque connaît un peu la structure jurassique, c'est qu'on puisse apercevoir les rivières, que les rochers soient assez résistants pour les mener à ciel ouvert à travers les vallées, sans ces «pertes» fréquentes comme celles du Rhône. C'est ainsi qu'au-dessous du lac de Joux, l'Orbe se perd pour reparaître six cent quatre-vingts pieds plus bas, dans un site dont j'emprunte la description à Papa Saussure:

«Un rocher demi-circulaire élevé au moins de deux cents pieds, composé de grandes assises horizontales taillées à pic, et entrecoupées par des lignes de sapins qui croissent sur les corniches que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du couchant la vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s'ouvre que pour le cours de l'Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses eaux, d'une limpidité parfaite, coulent d'abord avec une tranquillité majestueuse sur un lit tapissé d'une belle mousse verte (Fontinalis antipyretica), mais, bientôt entraîné par une pente rapide, le fil du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu de son lit, tandis que les bords, moins agités, coulant toujours sur un fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière; et ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d'une vallée profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d'eux...

Ah si PÉTRARQUE avait vu cette source, et qu'il y eût trouvé sa LAURE, combien ne l'aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus abondante peut-être et plus rapide, mais dont les rochers stériles n'ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.[31]»

Je n'ai pas vu la source de l'Orbe, mais je recommande à l'attention du lecteur les sources des grandes rivières. Comme elles sont belles lorsqu'elles surgissent, s'élancent au pied des rochers, au lieu de tomber, comme on se l'imagine volontiers, du haut d'une falaise ou d'une paroi de roc! Malham Cove—une source qui rappelle celle de l'Orbe—bouillonne pareillement au pied du rocher et semble sortir d'un réservoir intérieur plus profond.

Le vieil hôtel de la Poste, à Champagnole, était situé juste au-dessus du pont de l'Ain, en face de la ville, à l'endroit où la route s'aplanit de nouveau avant de s'élancer vers Genève. Ce doit être en 1842 que, pour la première fois, en quittant Dijon nous allâmes tout d'une traite au delà de Poligny jusqu'à Champagnole; mais, de ce jour, l'hôtel de la Poste à Champagnole devint un arrêt habituel, une sorte de home. À l'aller, nous y étions si joyeux et au retour nous y rapportions une si belle provision d'idées qu'il nous semblait qu'une large tranche de notre vie s'était écoulée dans la paix du joli village de Champagnole. Nous n'y rencontrions jamais personne, mais il suffisait au bonheur du propriétaire, qui était en même temps cultivateur, que quelques voyageurs s'y arrêtassent de loin en loin. Ceux qui y couchaient par hasard repartaient le plus souvent pour Genève le lendemain de grand matin. Nous, dont la prochaine étape était Morez, n'étions pas si pressés. Au retour, nous nous arrangions pour quitter Genève le vendredi, afin de passer la journée du dimanche à Champagnole. C'était un vrai bonheur pour moi, arrivant de Dijon par une belle soirée de juin, après avoir dîné d'une truite et d'une côtelette vite accommodées, de faire ma première promenade au milieu des rochers et des pins.

En dépit de mes préventions Tories (mes principes, devrais-je dire), j'avoue que l'un des grands charmes de la Suisse, surtout de la Suisse jurassique, c'était la liberté dont on y jouissait: non pas une liberté seulement théorique, mais une liberté réelle. Dans les montagnes plus élevées, on ne peut pas toujours aller où l'on veut: si l'on désire aller ici, c'est trop escarpé, si l'on veut aller là, c'est trop éloigné. Dans le Jura, chacun peut aller où bon lui semble et être heureux partout. Quand j'avais le temps, je grimpais le rocher isolé au nord du village, où sont les ruines d'un vieux château fort et les allées encore à demi tracées de son jardin, pour voir si j'apercevrais à l'horizon les blanches apparitions. Là, dans le clair crépuscule, j'ai revu, d'années en années—et chaque fois ils me semblaient plus admirables—les «derniers rochers» et la calotte du Mont-Blanc, c'est-à-dire autant qu'on en peut apercevoir au delà du dôme du Goûté, de Saint-Martin. Mais de Champagnole, il a tout autant d'importance quand on le voit s'embraser aux derniers feux du soir, comme une pleine lune de septembre.

Si je n'avais pas le temps de monter jusqu'aux ruines, j'allais me promener dans les bois qui dominent l'Ain, pour cueillir mes premières fleurs des Alpes. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce que Herne Hill avait de compassé et même de vulgaire, ce qui, par contraste, m'a fait sentir si vivement la divine sauvagerie des forêts du Jura.

Le lendemain, nous traversions en voiture la haute vallée de l'Ain; la route suit le cours sinueux de la rivière qui descend vers la plaine. On se demande, sans pouvoir se l'expliquer, comment ces routes en lacets, qui montent si lentement, arrivent à franchir de telles hauteurs. Je n'avais pas marché une heure en suivant la voiture—une heure qui m'avait semblé une minute—que nous étions déjà sur le haut plateau de Saint-Laurent. L'herbe du bord de la route se piquait de gentianes et à l'horizon les grands pins se balançaient, vaste océan d'ombre. Toute la Suisse était là en espérance, et ce qu'il y avait de moins grand que la Suisse lui était en quelque sorte supérieur dans sa douceur simple et sa pureté saine. Les chaumières du Jura ne sont pas aussi richement sculptées que celles du contour de Berne; elles n'ont pas la solidité, les airs de forteresse de celles d'Uri; elles sont couvertes de pierres plates, très minces; leurs grands toits en auvent tombent jusqu'à terre comme pour mieux les garantir de la pluie, et elles n'ont pour tout ornement, sous les fenêtres, que quelques lattes entrecroisées. Il n'y a ni jardins à fleurs, ni basses-cours attenant à ces bons petits chalets qui abritent d'autres occupations que celles du cultivateur—horlogerie et travaux du même genre—bien que les gentianes bleues fleurissent jusqu'au seuil des maisons campées au milieu des prairies et que le muguet sauvage croisse à sa guise dans les taillis voisins.

Les joies que me donnait la vue de ces maisonnettes, de ces vies actives et heureuses, et le sentiment de solidarité humaine qui se dégageait de ces scènes paisibles et rurales étaient certainement à la base des émotions que me faisait éprouver leur beauté. Reportez-vous au passage des Sept Lampes, écrit beaucoup plus tard, où je dis qu'il est naturel à l'homme d'arriver à l'admiration par la sympathie. Hélas! j'ai eu, depuis, maintes fois l'occasion d'observer avec mélancolie combien nombreux, au contraire, sont ceux qui ne regardent les choses que dans leurs rapports avec eux-mêmes. Mais le sentiment qui me donnait de si grandes joies alors, qui m'en a donné tant d'autres par la suite, était bien différent, par son caractère impersonnel, de celui qu'éprouvent pas mal de personnes même parmi les plus aimables et les meilleures.

Au début de la correspondance Carlyle-Emerson, publiée par mon cher ami Charles Norton sans assez de commentaires, je trouve à la page 18 cette exclamation tout à fait discutable et, à mon idée, puisque indiscutée, très blâmable et indigne de mon maître, à savoir que «ce n'est que lorsque nous sentons que l'on pense à nous, qu'on nous aime, que la vaste terre devient un jardin habité». Mon éducation, comme le lecteur a déjà pu s'en apercevoir, m'avait amené à une conclusion toute contraire. Mes heures de bonheur étaient celles où personne ne pensait à moi, et mes plus grands ennuis, les obstacles apportés à mes projets, à mes expériences, étaient toujours dus à l'intervention du public représenté par ma mère et le jardinier. Le jardin ne me semblait pas désert par la raison que je ne m'imaginais pas être un objet d'intérêt pour les fourmis ou les papillons, et la seule ombre à la joie absolue que j'éprouvais lorsque je me promenais le soir, à Champagnole ou à Saint-Laurent, c'était précisément le sentiment que mon père et ma mère pensaient à moi, et qu'ils s'inquiéteraient si j'étais en retard pour le thé.

Non pas, croyez-le bien, que j'eusse pu me passer d'eux. Ils étaient beaucoup plus pour moi que n'était sa femme pour Carlyle; et si Carlyle, au lieu d'écrire qu'il espérait qu'Emerson penserait à lui en Amérique, avait dit qu'il souhaitait que son père et sa mère pensassent à lui à Ecclefechan, c'eût été bien. Mais cette opinion: que le fait de n'avoir pas d'admirateurs suffît à transformer le monde en désert, m'apparaît comme un misérable état d'esprit, et je serais tenté, pour une fois, de me féliciter que ma solitude m'eût inspiré des sentiments tout contraires. Mon plus grand bonheur était de pouvoir observer sans être vu; si j'avais pu rendre invisible, j'aurais été ravi. Les hommes, leurs mœurs m'inspiraient un intérêt analogue à celui que m'inspiraient les marmottes, les chamois, les mésanges et les truites. Si seulement ils voulaient bien se tenir tranquilles, me laisser les regarder, ne pas s'envoler ou disparaître dans leurs trous! Ce monde débordant de vie—vie des champs, vie des nids—ces forces supérieures de l'air, des rochers, des eaux, vivre au milieu de tout cela, s'en réjouir et s'en émerveiller, heureux d'aider à cette vie si c'était en mon pouvoir, plus heureux encore si elle n'avait pas besoin de mon secours, voilà comment je comprenais l'amour de la Nature, voilà ce que je retrouve à la racine de tout ce qui a pu se développer en moi d'utile, voilà la lumière qui éclaire ce qu'il y a de meilleur en moi.

Que nous passions la nuit à Saint-Laurent ou à Morez, la matinée du lendemain était toujours féconde en événements. Par beau temps, la montée de Morez aux Rousses, à pied le plus souvent, était un pur enchantement; et le déjeuner, et la moisson de gentianes frangées aux Rousses! Suivait une heure d'angoisse: je tremblais de voir le ciel se couvrir; car, si tôt que nous partions le matin, il était impossible d'arriver au Col de la Faucille avant deux heures, et même plus tard si les chevaux n'étaient pas excellents; et dès deux heures, lorsqu'il y a des nuages sur le Jura, on peut être certain qu'il y en aura sur les Alpes.

Il est intéressant de faire remarquer, car Saussure lui-même n'en dit rien, que ce passage du Jura—le plus important—très différent en cela des principaux défilés des Alpes, se trouve au sommet le plus élevé de la chaîne. Le col séparant les eaux de la Bienne, qui descend vers Morez et Saint-Claude, de celles de la Valsérine qui serpente à travers le Jura jusqu'au Rhône à Bellegarde, est un contrefort de la Dôle elle-même. Au long de la chaîne, la route continue encore sur un espace de six milles et arrive, par une montée douce, au Col de la Faucille, où la chaîne s'ouvre brusquement, et après cinq minutes de trot, on aperçoit le lac de Genève et, à l'horizon, sur une longueur de plus de cent milles, la chaîne des Alpes.

Je n'ai vu parfaitement ce panorama merveilleux qu'une seule fois, en 1835, quand je le dessinai avec exactitude, dans ma manière d'alors, et j'ai toujours eu plaisir à regarder ce dessin, qui était pour moi le complément de cette première apparition des Alpes, à Schaffhouse. Très rares étaient les voyageurs, même en ce temps-là, qui jouissaient de ce spectacle; fatigués par une longue journée de voyage—s'ils venaient de Paris—lorsqu'ils atteignaient le col, ils ne pensaient, le plus souvent, qu'au dîner et au bon lit qui les attendaient à Genève; les Guides n'en parlaient pas, et si les touristes regardaient comme un devoir de faire l'ascension du Righi, il ne venait à l'idée de personne qu'il y eût quelque chose à regarder de la Dôle.

Ces deux montagnes ont eu une énorme influence sur ma vie, mais tandis que mes impressions de la Dôle ont toujours été calmes et sereines, celles du Righi, au contraire, ont été souvent douloureuses, comme on le verra. Le Col de la Faucille, en ce beau jour de 1835, m'a ouvert les cieux. J'ai entrevu—vision de terre promise—l'avenir de mon œuvre, ma véritable patrie en ce monde. Mes yeux s'ouvraient et mon cœur en même temps; ils voyaient, ils possédaient un royaume, et quel royaume! Aussi loin que la vue pouvait s'étendre—tout ce pays et ses rivières tumultueuses et ses lacs calmes; l'Arve et ses portes à Cluse et les glaciers de sa source; le Rhône avec l'infini de son lac de saphir, si calme au bord des prairies semées de narcisses de Vevey, si dangereux près des promontoires de Sierre—tout cela se détachait sur le ciel et puis s'y fondait, ciel de montagnes, de neiges éternelles. Puis c'était la plaine vivante, bruissante de joie humaine, une voie lactée de blanches demeures jetées à travers l'azur de l'espace ensoleillé.


[31]Voyages dans les Alpes... par Horace-Bénédict de Saussure... Tome premier, 1779, Chapitre XVI.

CHAPITRE X

QUEM TU, MELPOMÈNE[32]

Il est impossible, qu'il s'agisse de la biographie d'une nation ou de celle d'un individu, de suivre, de façon inflexible, le cours des années. Certaines dispositions s'affaiblissent quand d'autres se développent, la plupart se manifestent sans régularité, elles correspondent tantôt à des périodes d'exaltation, tantôt à des moments de lassitude; pour éviter la confusion, il faut passer des unes aux autres en négligeant ce qui peut en même temps se produire dans d'autres directions.

J'abandonnerai donc, pour l'instant, les tentatives poétiques et artistiques de l'année 1835, et je retournerai en arrière pour parler d'une autre branche de mes éludes qui eût pu porter de meilleurs fruits.

Je ne me rappelle pas exactement, et peut-être mon lecteur m'en saura-t-il gré, sous quelles inspirations, (Apollon s'en mêla-t-il?), je déclarai à mon père et à ma mère, également incrédules, je dois l'avouer, que «si je ne pouvais pas parler, du moins je pouvais jouer du violon». Aujourd'hui encore, je ne me console pas d'avoir perdu l'occasion d'affirmer mes talents musicaux, lors d'un grand dîner militaire offert dans la salle des fêtes de l'hôtel Sussex à Tunbridge Wells, où nous passions quelques jours quand j'avais huit ou neuf ans. Nous respirions le bon air, nous jouissions de la vue de la jolie fontaine et des promenades en voiture aux High Rocks. Après le dîner, musique militaire et, grâce à la connivence des domestiques, Anne et moi avions pu nous y faufiler au dessert. J'étais plutôt alors un joli petit garçon; je portais, ce qui était assez original, une sorte de jaquette boutonnée garnie de galons. Comme j'étais là, bouche bée, à regarder les musiciens, mais surtout le tambour, le colonel remarqua mon extase et, amusé, envoya un sous-lieutenant me chercher. Il avait deviné ma pensée, sans doute, car il me dit que je pouvais aller demander au tambour de me prêter ses jolies baguettes. Quelle tentation! car je me croyais sûr de pouvoir m'en servir. Mais ma stupide timidité l'emporta et je me contentai de secouer la tête tristement. C'en était fait de ma carrière musicale. Qui sait ce que j'aurais tiré de ce tambour, ou, si mon père, par hasard, m'avait emmené en Espagne, ce que j'aurais pu faire d'un tambourin.

Ma mère, occupée de choses plus graves, n'avait jamais cultivé le peu qu'elle avait appris en musique, bien qu'elle en jouît extrêmement. Mrs Richard Gray se mettait quelquefois au piano et c'était pour moi une vraie fête; mais comme chaque fois qu'il lui arrivait de faire une fausse note, son mari se mettait à courir tout autour de la chambre en faisant mille contorsions, se bouchant les oreilles et criant: «Oh! Mary, Mary, je vous en prie!» elle s'arrêtait, intimidée. Quant à notre Mary à nous, elle faisait consciencieusement ses gammes, mais c'était à peu près tout. Cependant je trouvais un grand encouragement auprès d'amis jeunes et artistes, dont j'aurais dû parler depuis longtemps, si j'avais suivi avec rigueur l'ordre chronologique des faits.

En décrivant, plus haut, l'office de mon père, j'ai parlé d'un certain cordon au moyen duquel le premier commis ouvrait la porte sans se déranger. Ce premier commis ou, plus simplement, le premier des deux et seuls employés du bureau, Henry Watson, tenait une très grande place dans la vie de mon père et dans la mienne. Nos rapports, quand j'y songe aujourd'hui, doux et bienfaisants à certains égards, eurent d'assez malheureuses conséquences pour lui comme pour nous.

Un grave défaut de mon père, une disposition fâcheuse de son esprit (je le dis en tout respect, car il y avait, en lui, beaucoup plus à admirer qu'à blâmer), c'était de ne supporter aucune supériorité. Il estimait à leur valeur ses talents, ses dons, mais il savait aussi qu'il lui manquait l'énergie nécessaire pour en tirer tout le parti possible; et c'était une raison de plus pour ne pas admettre, sur son propre terrain, un semblant d'égalité. Lorsqu'il choisissait un employé, il lui demandait d'abord d'être honnête et ensuite incapable. Je n'affirme pas qu'il eût renvoyé un commis intelligent, si le hasard lui en avait fait rencontrer un, mais ce qu'il exigeait de ses employés, c'était non d'avoir le génie commercial, mais d'être des subordonnés satisfaits de rester subordonnés toute leur vie. Frédéric le Grand choisissait ses ministres d'après les mêmes principes; il est vrai que ses commis ne pouvaient rêver de devenir roi, tandis que les commis d'une maison de commerce rêvent toujours de devenir les associés du patron et même de lui succéder. Il faut dire aussi que les commis de Frédéric étaient d'admirables commis, tandis que ceux de mon père en étaient de fort médiocres. Mon père, qui ne cessait de se plaindre de leur incapacité, ne faisait rien pour trouver des gens plus capables. S'il envoyait Henry Watson faire une tournée chez les clients, c'était, chaque fois, pour déclarer qu'il avait fait plus de que de bien; s'il laissait, de temps à autre, Henry Ritchie écrire une lettre d'affaires, il lui fallait—et je crois que ce n'était pas sans une certaine satisfaction en écrire deux lui-même, pour en expliquer ou réparer les bévues. Il n'y avait pas de jour qu'il ne rentrât agacé, parce qu'on avait fait ceci ou qu'on n'avait pas fait cela. Et cependant, ses deux commis sont restés avec lui jusqu'à sa mort.

Je parlerai de Mr Ritchie ultérieurement; quant à Henry Watson, le premier commis, l'homme de confiance, il y a déjà longtemps que j'aurais dû m'en occuper. Il était, je crois, le principal soutien d'une mère veuve et de trois sœurs, jeunes filles aimables, cultivées, et assez sensées, infiniment plus raffinées qu'on ne l'était, en général, dans leur monde, et désireuses, non par sotte vanité, de le dépasser. Non par vanité, ai-je dit, et pour le plaisir de voir de beaux équipages s'arrêter devant leur porte, mais parce qu'elles avaient le sentiment de ce qu'il y a de réellement bon dans la bonne société de Londres et dans ses usages. Elles aimaient, aspirant leurs h, à causer avec des gens qui n'oubliaient pas les leurs; elles aimaient se tenir au courant de ce qui se passait dans le monde élégant, à avoir leur entrée à telle ou telle agréable sauterie, à tel ou tel bon concert. Étant elles-mêmes à la fois de bonnes et agréables musiciennes (ce qui ne se rencontre pas toujours parmi les musiciens), cela ne leur était pas difficile; il est vrai que cela impliquait une maison dans un quartier à la mode, non loin du Parc, de jolies toilettes et même quelques réceptions. Au total, cela sous-entendait non seulement tout ce que gagnait Henry, mais encore ce que gagnaient, dans quelques emplois plus ou moins huppés, deux autres frères qui s'appelaient David et William. Ce dernier, maintenant que j'y réfléchis, était aussi dans le commerce des vins, dans le West-End; il fournissait la noblesse de Clos-Vougeot, de Hochheimer, de champagne des plus grands crus, et autres nectars qui ne viennent que des vignes des grands-ducs et des comtes de l'Empire. Les Watson vivaient largement sans faire d'économies; ces demoiselles s'amusaient, apprenaient l'allemand—ce qui était dans ce temps-là fort distingué et même poétique—chantaient avec grâce, s'habillaient à ravir, bien que d'une façon un peu particulière, un peu vieillotte, qui avait son charme; toute la famille se piquait d'appartenir à une élit, élite de bon goût, de vertu.

Lorsque Henry Watson entra chez mon père, à seize ou dix-sept ans, cela fut considéré par toute la famille comme un véritable coup de fortune. Les Watson, dans leur reconnaissance, auraient fait tout au monde pour être agréables à mes parents. Mais ces dames ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il n'était pas facile de faire des frais pour ma mère; bientôt elles se montrèrent surprises, puis mécontentes de la façon dont les choses se passaient tant dans Billiter Street qu'à Herne Hill. Au bureau, beaucoup de travail, à la maison, peu de réceptions; les commis ne pouvaient, sous aucun prétexte, garden-party ou autre, abandonner le travail avant l'heure, et le soir on n'avait permission de s'éclairer qu'avec des chandelles. Le fait que le Patron habitât une moitié de maison, au delà du faubourg de Camberwell, était fort humiliant pour tous ceux qui touchaient, de près ou de loin, à l'Affaire! Que de plus, chaque matin, Henry dût prendre un omnibus pour aller à son travail du côté de Billingsgate au lieu de traverser les quartiers élégants et d'avoir un bureau dans Saint-James Street, c'était aussi pénible pour lui que déshonorant pour mon père dont cela soulignait le peu dégoût et le manque d'habitudes du monde. À ces dames, en outre, ma mère faisait l'effet d'un phénomène singulier et les rapports avec elle étaient d'une difficulté qui les attristait. Ne prenant elle-même aucun intérêt à l'étude de l'allemand et se souciant fort peu de ce qui se passait à Mayfair et de ce qui s'y disait, elle jugeait avec quelque sévérité—une sévérité où il se mêlait peut-être un peu jalousie—ce qu'elle appelait, les prétentions de ces demoiselles; de leur côté, tout en rendant justice aux grandes qualités de ma mère—et avec le temps, s'étant sincèrement attachées à elle—celles-ci n'étaient pas disposées à tenir compte des idées d'une femme qui ne savait pas d'autre langue que la sienne, et se montraient peu disposées à accueillir des témoignages d'amitié qui, souvent, prenaient la forme de conseils.

En dépit de ces manières de voir très différentes, il existait des relations vraiment agréables et même affectueuses entre ma mère et les misses Watson. Avec ce goût naturel pour la campagne qui répond à ce qu'il y a de meilleur dans la nature féminine, dès le printemps, Fanny, Hélène, la petite Juliette, la plus futile mais peut-être aussi la mieux douée, accouraient. Elles abandonnaient avec joie, pour un jour ou deux, l'élégance poussiéreuse de leur rue aristocratique de Mayfair pour les lilas et les faux ébéniers de Herne Hill; toujours prêtes, ainsi que leur frère Henry, à répondre au premier appel, à aider à recevoir tel ou tel gros correspondant de la maison, à lui chanter les plus jolis airs de l'opéra à la mode, sans négliger pour cela, les classiques allemands.

Henry avait une très belle voix de ténor et les trois sœurs, bien qu'aucune n'eût un véritable talent, chantaient avec goût et ensemble. C'est ainsi que, dès l'enfance, j'eus l'occasion d'entendre beaucoup de bonne musique.

Si le quatuor avait chanté des glees anglais, des ballades écossaises, des chansons de marins; ou si l'une sœurs avait été assez douée pour rendre dans toute sa splendeur la grande musique, j'aurais sans doute quitté mes études géographiques ou minéralogiques pour venir écouter. Mais les compositions savantes des Allemands me paraissaient simplement ennuyeuses et les jolies modulations italiennes, dont je ne comprenais pas un mot, me plaisaient seulement comme auraient pu me plaire les trilles des merles qui, parfois venaient faire concurrence aux chanteurs quand, par les belles soirées de printemps, on laissait les fenêtres ouvertes sur le jardin. Néanmoins, l'éducation de mon oreille et de mon goût se faisait sans que j'y pensasse. Je ne crois pas avoir entendu une exécution musicale vraiment magistrale avant qu'un bon hasard me fît entendre la meilleure de toutes, ce qui n'était possible que durant quelques années de ma jeunesse.

Je n'ai pas suffisamment expliqué la phrase qui m'a échappé à propos du «fatal dîner chez Mr Domecq», lorsque j'avais quatorze ans. L'associé espagnol de mon père habitait aux Champs-Élysées avec sa femme, une Anglaise, et ses cinq filles; l'aînée, Diana, était à la veille d'épouser un des officiers de Napoléon, le Comte Maison; les quatre autres, beaucoup plus jeunes, se trouvaient par hasard ce jour-là à la maison, car elles étaient élevées au couvent. Après le dîner, un dîner de famille, maman, les jeunes filles et un vieux monsieur français délicieux, Mr Badell, m'avaient fait jouer à «la toilette de madame»; malheureusement, il m'était impossible de me rappeler si j'étais le collier ou les jarretières. La partie terminée, Clotilde et Cécile nous jouèrent «Les Échos», et toutes sortes de valses et de polkas, seulement je ne savais pas danser; à la fin Élise, touchée, de ma détresse, s'occupa de moi comme j'ai dit. Les grandes personnes ne parlaient que de la mort de Bellini, du deuil où cette mort avait plongé Paris et de la façon admirable dont I Puritani de ce maître étaient chantés par les quatre grands artistes en vogue alors, et pour lesquels d'ailleurs Bellini les avait écrits[33].

Je ne m'explique pas que je n'aie gardé aucun souvenir de ma première soirée à l'Opéra, ni, quant à cela, de ma première soirée à aucun théâtre, malgré que j'eusse bien douze ans lorsque j'y fus mené; et dès lors c'était un ravissement d'un genre pas très sublime d'être mené à une pantomime. À l'heure actuelle, j'aime encore beaucoup le théâtre, c'est un des plaisirs sur lesquels je suis le moins blasé. Comment se fait-il donc que moi qui me souviens du rocher de Friar's Crag à Derwentwater, que j'ai vu quand j'avais quatre ans, qui vois encore la cour de l'hôtel à Paris, où nous étions descendus quand j'en avais cinq, je n'aie conservé aucun souvenir de ma première soirée au théâtre? Être mené alors à Paris à une représentation des Puritains, dont le livret n'a qu'un médiocre intérêt dramatique, ne m'était pas un très grand plaisir, mais j'entendais à cette occasion, ce qui n'est possible qu'une ou deux fois dans un siècle, quatre très grands artistes chanter ensemble avec le désir sincère de s'aider, non de s'éclipser, et de mettre en valeur, non seulement leurs voix et leurs talents, mais la musique qu'ils interprétaient!

Le bonheur avait voulu, qui plus est, qu'une femme incomparable—la Taglioni—dansât; cette femme, douée de toutes les grâces, joignait à la nature la plus pure, à l'ardeur la plus sincère, le respect et la passion de son art. Ma mère, bien qu'elle me laissât accompagner mon père, avait contre le théâtre tous les préjugés puritains; elle l'aimait pourtant et j'imagine que, si elle se privait d'y venir avec nous, c'était dans une idée de sacrifice, d'expiation: la rançon pour ce qu'il pouvait y avoir de criminel dans la concession qu'elle nous faisait, à mon père et à moi. Cependant ma mère nous avait accompagnés ce jour-là pour entendre ces artistes incomparables dont la renommé était européenne; et, phénomène étrange, et bien touchant aussi, sa pureté si intransigeante fut conquise sur l'heure par la pureté, l'innocence, la beauté de chacun des gestes de la divine artiste; de ce jour, ma mère ne se refusa jamais à venir avec nous voir la Taglioni.

Il ne s'est guère passé de saison, depuis, que je n'aie entendu au moins deux ou trois fois ces quatre grands chanteurs. Ce sont eux qui m'ont initié à la musique sans jamais la torturer, sans jamais lui faire dire autre chose que ce qu'elle voulait dire. Combien je suis heureux aujourd'hui d'avoir entendu leur interprétation de Mozart et de Rossini! C'est un bonheur qui n'arrive plus à personne, de nos jours, où l'on a la manie de presser tous les mouvements. Grisi, la Malibran chantaient un tiers moins vite que n'importe laquelle de nos cantatrices modernes[34]; et la Patti, la dernière fois que je l'ai entendue, a massacré le rôle de Zerline dans Là ci darem, comme si le public et elle n'avaient d'autre but que d'en finir avec l'air de Mozart le plus tôt possible!

Quelques années plus tard (à quoi bon retarder cette confession?), lorsque j'étais à Christ Church, les élèves sérieux avaient organisé une société musicale, sous direction de l'organiste de la cathédrale, Mr Marshall, et cet excellent homme s'était mis dans la tête de me faire chanter Come mai posso vivere se Rosina non m'ascolta, et jouer ce que je pouvais déchiffrer des accompagnements d'autres romances sentimentales. Je ne suis jamais arrivé à déchiffrer de façon convenable, mais j'avais de l'oreille, le sens du rythme et, de plus, j'étais amoureux; ce qui m'aida à pénétrer quelques principes d'art musical, que je pourrai peut-être exposer quelque jour pour le plus grand bien de ceux qui aiment la musique, si seulement j'arrive au bout de cette autobiographie.

Quel profit pourrais-je tirer de Christ Church? Où ces études me mèneraient-elles? C'est ce que ni mon père ni ma mère n'avaient encore songé à se demander. Ma mère, qui voyait se développer en moi le goût des sciences naturelles et du travail méthodique, ne s'inquiétait pas, je crois; elle était convaincue qu'il y avait en moi l'étoffe d'un autre White de Selborne ou d'un Vicaire de Wakefield, vainqueur de toutes les controverses, whistoniennes et autres.

Mon père rêvait peut-être d'une carrière plus brillante, mais ni l'un ni l'autre n'en parlait, quelque importance qu'ils y attachassent au fond de leur cœur; et l'on me permit, sans me tourmenter autrement, de continuer à mesurer le bleu du ciel, à regarder courir les nuages, si bien que j'avais oublié presque tout le latin que j'aie jamais su et tout mon grec, sauf l'ode à la rose d'Anacréon.

En 1836, cependant, un léger effort fut tenté pour me faire sortir de mon ornière: on m'envoya entendre les conférences de Mr Dale à King's College. C'est à lui qu'un jour, dans la cour d'entrée, j'expliquai qu'un portique ne devrait jamais être soutenu par des arcs. C'était le temps où j'avais une très haute idée de moi, parce que j'entrais par la même porte que les étudiants en bonnet carré. Le sujet des conférences était la littérature anglaise primitive, et bien que je ne connusse rien, que je n'eusse rien lu de plus ancien que Pope, je me croyais aussi bon juge en la matière que Mr Dale. Je n'ai jamais oublié sa citation: «Knut the king came sailing by»; mais je crois bien que c'est tout ce que j'ai appris cet été-là. Car ma mauvaise étoile avait voulu que Mr Domecq, l'associé de mon père, en tournée chez ses clients d'Angleterre, eût demandé la permission de laisser ses filles à Herne Hill pendant son voyage, afin de leur donner l'occasion de voir les lions de la Tour et autres curiosités. Pour comprendre comment nous avions pu les loger toutes à Herne Hill, il faudrait avoir le plan des trois étages. L'installation, il est vrai, participait de l'arche de Noé et de la maison de poupée, mais enfin on tenait. Clotilde, quinze ans, blonde, le visage ovale et la tournure pleine de grâce; Cécile, treize ans, brune, avec un beau front et des traits parfaits; Élise, une autre blonde, ayant le visage rond d'une petite anglaise, un trésor de bon naturel et de bon sens; enfin la dernière, Caroline, une étrange et délicate petite créature de onze ans. Nées sur le continent, Clotilde à Cadix, elles étaient élevées au convent à Paris, ce qui ne les empêchait pas d'être très mondaines pendant les vacances.

Le souvenir de notre première rencontre aux Champs-Élysées était resté profondément gravé dans mon cœur. Il est vrai de dire que c'étaient les premières jeunes filles du monde, les premières jeunes filles parfaitement bien élevées et bien mises que je rencontrais ou tout au moins auxquelles je parlais. J'entends naturellement par bien mises: habillées simplement, mais avec la coupe et l'ajustement parisiens. Elles étaient toutes des catholiques «bigotes», comme disent les protestants, convaincues, comme ils devraient dire; elles parlaient le français et l'espagnol avec grâce, l'anglais correctement bien qu'avec une certaine peine, et elles étaient toutes quatre assez raisonnables, Clotilde avec un peu d'austérité et de raideur, Élise avec gaîté et bonne humeur, Cécile avec sérénité, Caroline avec passion. Est-il possible d'imaginer pareille constellation, réunion d'étoiles plus brillantes, traversant tout à coup le ciel obscur de mon faubourg de Londres?

Comment mes parents ont-ils pu laisser ma jeunesse exposée sans défense à tous ces dangers, c'est ce que le lecteur se demandera sans doute avec surprise et c'est ce que, seules, les Parques pourraient dire; il est vrai, et c'est là sans doute leur excuse, qu'ils ne m'avaient jamais vu jusqu'ici intéressé le moins du monde par les jeunes filles. Je fuyais systématiquement, au contraire, les promenades de Cheltenham, de Bath ou la plage de Douvres; bien mieux, je grognais si l'on voulait m'y traîner, et je me sauvais dès que je pouvais m'échapper; mes chers parents m'avaient, qui plus est, élevé dans un torysme anglais si intransigeant et si orthodoxe, dans un évangélisme plus orthodoxe encore, qu'ils ne pouvaient imaginer le jeune homme pieux épris de science, l'admirateur du roi George III que j'étais, troublé dans son équilibre constitutionnel et penchant du côté du catholicisme français!

Je n'avais jamais parlé de mes souvenirs des Champs-Élysées, bien entendu! J'étais élevé plus sévèrement que les jeunes filles elles-mêmes dans leur couvent; je n'avais pas connu la douceur, l'apaisement d'une affection féminine, d'une amitié de sœur. Et comme j'avais l'horreur de tous les sports, où j'étais d'ailleurs extrêmement maladroit, rien ne vint contrebalancer ma disposition à la rêverie, et je me trouvai jeté pieds et poings liés, avec toute la simplicité de mon innocence, dans la fournaise, exposé au feu croisé de ces quatre jeunes filles, lesquelles, cela va sans dire, en moins de quatre jours, ne laissèrent de moi qu'un tas de cendres blanches. Quatre jours suffirent pour me réduire en cendres, mais ce mercredi des Cendres dura quatre années.

Rien de plus comique quant aux circonstances extérieures, rien de plus tragique dans son essence n'eût pu fournir matière au plus habile des dramaturges. Comme manière d'être, comme état d'esprit, j'offrais un étrange mélange où il y avait à la fois du Mr Traddles, du Mr Toots et du Mr Winkle: la fidélité poussée jusqu'à l'idée fixe de Mr Traddles, la conversation brillante de Mr Toots, l'ambition héroïque de Mr Winkle; le tout éclairé par une imagination qui rappelait celle de Copperfield a son premier dîner de Norwood.

La beauté de Clotilde (Adèle-Clotilde, en vérité; ses sœurs l'appelaient Clotilde en souvenir de la reine-sainte, et moi Adèle parce que cela rimait avec plusieurs épithètes poétiques) brillait d'un éclat incomparable, rehaussée encore par la beauté de ses sœurs; tandis que ma timidité, ma gaucherie ordinaires s'augmentent de toutes les préventions à la fois patriotiques et protestantes dont j'avais été nourri, et que ni la politesse ni la sympathie n'arrivaient à modérer. Dès qu'il y avait du monde, je restais assis dans mon coin, rongé de jalousie, comme un stock-fish (j'imagine que je devais assez ressembler à la raie qui essaie de gravir la vitre d'un aquarium); si le bonheur voulait que nous fussions seuls, j'essayais d'exposer à ma maîtresse, sans tenir compte du sang espagnol qui coulait dans ses veines, de son éducation parisienne et de son cœur de catholique, mes idées sur l'invincible Armada, la bataille de Waterloo et la doctrine la Transubstantiation.

Et je n'avais garde, en même temps, bien entendu, d'oublier les petits talents que je croyais posséder. J'écrivis, en suant sang et eau et en me torturant l'imagination, une histoire napolitaine (notez que je n'avais jamais vu Naples), où, dans le «Bandit Leoni», je traçais le caractère idéal du bandit—le bandit que j'aurais rêvé d'être—et où je dotais la «jouvencelle Julietta» de toutes les perfections de la bien-aimée. Les relations que nous avions avec les éditeurs, MM. Smith et Elder, me permirent de faire paraître cette petite histoire dans Friendship's Offering. Mais en la lisant, Adèle fut prise d'un tel fou rire, la chose lui parut si ridicule et si drôle qu'elle ne songea pas une seconde à ménager mon amour-propre d'auteur. Je souffris sans me plaindre: c'était déjà du bonheur de la voir rire!

Je n'avais jamais osé lui adresser mes vers directement, mais, quand elle partit pour Paris, je lui écrivis une lettre en français, sept pages in-quarto, où je décrivais la désolation et la solitude de Herne Hill depuis qu'elle l'avait quitté. Je sus par Élise ou par Caroline qu'elle avait reçu ma lettre, qu'elle l'avait lue et qu'elle avait «bien ri de mon français». Élise et Caroline, par bonté, ne disaient pas qu'elle avait ri aussi du contenu.

Mes parents ne voyaient pas grand mal à ce petit roman, et Mr Domecq, qui était très bon et se connaissait en hommes, avait un certain goût pour moi; il avait pu constater que j'étais d'humeur douce, et que j'avais quelques idées dans la cervelle qui se développeraient avec le temps: dans l'intérêt des affaires, il aurait été disposé à me donner celle de ses filles qui me plairait, à condition qu'elle-même y fût disposée, mais il ne trouvait pas que le moment fût encore venu d'en parler. Mon père partageait son sentiment; et de plus, il avait été enchanté de me voir imprimé dans Friendship's Offering, enchanté de voir que je me plaisais dans la société de jeunes filles distinguées. Il espérait, si j'écrivais des vers sur elles, et pour elles, qu'ils seraient aussi beaux que ceux des Hours of Idleness de Byron. Quant à ma mère, la pensée que je pourrais épouser une catholique romaine lui paraissait tellement monstrueuse qu'il ne lui semblait pas possible que cela entrât dans les desseins de la Providence; elle ne s'en tourmentait donc pas, mais trouvait toute cette affaire stupide et en était ennuyée, comme elle l'eût été si une de ses cheminées s'était mise à fumer, sans croire un moment que le feu était à la maison. Elle jugeai mieux que mon père, toutefois, de la profondeur de mon amour, mais sa tendresse maternelle répugnait à me faire souffrir par une opposition trop violente, espérait, une fois les Domecq partis, que le souvenir d'Adèle s'effacerait, fondrait avec la neige du prochain hiver.

Toutes ces indulgences aidant, et bien que cruellement embarrassé de mon personnage, je n'étais en rien corrigé de ma fatuité, de ma folie qui, cette fois, avait pour base un sentiment très réel et très profond, car il y avait là (prenez-y bien garde, cher lecteur), une véritable et magnifique révélation du miracle nouvellement entrevu par moi, de l'amour humain, l'amour exaltant la beauté du monde extérieur que je n'avais cherchée jusqu'ici que pour elle-même. Et c'est ainsi que, dans ma dix-septième année, sous l'empire de cette passion amoureuse, et dans un état de majestueuse imbécillité, je me mis à écrire une tragédie qui avait pour théâtre Venise et où toutes les douleurs de mon âme devaient être traduites en vers immortels. Bianca, la belle héroïne, serait douée de toutes les perfections de Desdémone, de toutes les grâces de Juliette, et je trouverais pour décrire Venise et l'amour des accents inconnus. Je note, en passant, qu'en voyant le Palais Ducal l'année précédente pour la première fois, j'avais annoncé gravement à mon père et à ma mère que j'allais en faire un dessin comme on n'en avait jamais vu. Dans cette intention, j'avais pris des notes, j'avais fait un ou deux croquis et j'avais mis le dessin au point à Trévise, de chic. Ce dessin existe; il est tout à fait manqué comme perspective, ce qui est assez étonnant, mais j'étais alors si infatué de moi-même que je dédaignais de m'astreindre aux règles; le quadrillé rouge et blanc des marbres donne un effet de panneaux en relief. Aucune figure humaine ne vient troubler la sereine tranquillité de la Riva et les gondoles—qui ont la forme de croissants, le croissant turc renversé—flottent à l'aventure sans le secours de gondoliers.

Les autres souvenirs de cette année 1836 se sont effacés, mais je me vois encore sous le grand mûrier, au fond du jardin, écrivant ma tragédie. Je ne sais plus si nous avons voyagé, ni comment se passait le reste de mes journées. Tout a disparu, tout, excepté Venise et Bianca, et la route qui traversait Shooter's Hill, où se portaient sans cesse mes regards, la route de Paris.

J'ai dû lire du grec, mais quoi! je l'ai oublié. J'ai dû faire des mathématiques, car je savais la différence entre une racine carrée et une racine cubique, quand j'entrai à Oxford et que mon professeur me plongea dans Hérodote qui me fournit la matière d'une chanson à boire scythe à l'imitation du Giaour.

Je crains fort que mon lecteur ne soit tenté de mettre en doute ce que j'ai affirmé plus haut, à savoir que Byron ne m'a fait aucun mal. Qu'il se tranquillise; et, sans doute, la forme que prit ma folie me fut inspirée par lui, mais cette forme était la meilleure qu'elle pût prendre. Mon anglais a plus gagné à se modeler sur le Giaour et la Fiancée d'Abydos qu'il n'eût fait sous tout autre maître (la tragédie, cela va de soi, était shakespearienne), et mon état d'esprit—par sa faute et par celle des circonstances—n'était pas celui de Byron. C'est dans cette même année, 1836, que je me mis à étudier Shelley et que je perdis des heures à lire et à relire The Sensitive Plant et Epipsychidion. Shelley, lui, m'a fait beaucoup de mal; car je me suis mis à écrire des vers comme ceux-ci: «prickly and pulpous and blistered and blue», ou encore: «It was a little lawny islet by anemone and vi'let—like mosaic paven», etc. Il est vrai que, dans l'état de déséquilibre où j'étais, je ne pouvais tirer grand bien de quoi que ce soit. La persévérance que j'ai mise à aller jusqu'au bout de la Révolte de l'Islam et de savoir (je n'y suis jamais arrivé) qui s'était révolté, et contre qui, m'apparaît toutefois comme un effort honorable; et le Prométhée m'a certainement fait comprendre quelque chose d'Eschyle. Et après tout, étant donné ce que je devais être par la suite, je ne vois pas comment ces années d'effervescence eussent pu se mieux passer; c'était, en tout cas, infiniment préférable de les employer ainsi plutôt qu'à chasser à courre ou à tir, à fumer ou à jouer. La chose qui me paraît la plus explicable, quand je songe à cette aventure amoureuse, c'est le manque absolu chez moi de raisonnement, de volonté, de projets arrêtés; je n'avais ni la décision nécessaire pour conquérir Adèle, ni le courage de me passer d'elle, et non plus la raison de me demander ce qui pouvait sortir de tout cela; ni le bon sens de voir que je me rendais odieux à tout mon entourage. En vérité, je n'avais pas plus d'intelligence qu'une petite chouette qui sort du nid, ou qu'un chien de lait qui hurle désespérément à la lune.

Je fus tiré de mes rêveries, arraché à mes contemplations sidérales par une lettre de Christ Church annonçant qu'on pourrait m'y recevoir en janvier 1837; d'ici là, c'est-à-dire en octobre 1836, je devais me faire immatriculer.

Ce qui est étrange, c'est que mon père n'avait pris aucun renseignement sur cette immatriculation; le jour où il m'emmena à Oxford, nous étions aussi novices l'un que l'autre. Son idée avait toujours été de me faire entrer dans le collège le plus aristocratique; j'étais inscrit à Christ Church depuis plusieurs années, mais il ne savait pas qu'il y eût deux catégories d'étudiants: la fashionable et la non-fashionable: les Gentlemen-Commoners et les Commoners, étudiants privilégiés et étudiants ordinaires, ceux-ci occupant une position intermédiaire entre les étudiants privilégiés et les serviteurs. Ces «odieuses» distinctions ont d'ailleurs disparu depuis la réforme de l'Université; même lorsqu'on ne pose pas pour le gentilhomme, on ne tient pas à être du commun et les parents qui demandent le plus énergiquement des bourses seraient furieux de penser que leur fils portât au collège la robe d'un «servitor».

On pourra juger, d'après mes écrits, dans quelle mesure je partage à cet égard les nobles sentiments du citoyen britannique moderne; mais ici, sans me permettre le moindre commentaire, je laisserai le lecteur juger du résultat qu'eut pour moi un système aboli.

Mon père n'aimait pas ce nom de «commoner», d'autant moins, sans doute, que tous nos parents étaient plutôt de braves gens un peu communs, et aussi parce que, tout en trouvant sa profession parfaitement honorable, il avait découvert chez son fils des talents qui ne pouvaient se déployer à l'aise dans le commerce du xérès. Il faisait d'autres rêves pour moi. Il croyait à mon génie. Il me voyait dans la meilleure société de l'Université, y remportant tous les prix et, à la fin de mes études, le grade de «double first»; j'épousais lady Clara Vere de Vere; j'écrivais des vers aussi parfaits que ceux de Byron, mais plus pieux; je prêchais des sermons aussi beaux que ceux de Bossuet, mais des sermons protestants; à quarante ans, j'étais évêque de Winchester, et à cinquante, Primat d'Angleterre.

En dépit de toutes ces espérances et de toutes ces tentations, mon père conservait le sentiment très net des convenances et de ce qu'exigeait, à cet égard, sa situation personnelle. Il s'en ouvrit franchement au Dean[35] de Christ Church, (Gaisford), à mon futur professeur, Mr Walter Brown, et leur demanda si une personne dans sa position pouvait, sans inconvenance, faire entrer son fils à Oxford comme étudiant privilégié. Je n'assistais pas à ces entretiens, mais j'imagine que le vieux Dean dut marmotter entre ses dents que mon père avait bien le droit de faire de moi un gentleman-commoner si cela lui plaisait et s'il pouvait payer. Le professeur, entrant plus avant dans les détails et les conditions, dut lui laisser entendre, avec politesse, que sans doute il serait avantageux pour le collège qu'il se rencontrât un travailleur parmi les gentlemen-commoners qui, en règle générale, n'étaient pas fort studieux; mais il dut aussi insinuer qu'étant donné la manière dont j'avais travaillé jusqu'ici, il n'était pas certain que je pusse passer l'examen d'entrée auquel les étudiants non-privilégiés étaient astreints. Cette dernière considération fut décisive. Il était inadmissible que le fils qui devait récolter tous les lauriers fût exposé à trébucher au premier obstacle.

Je fus donc inscrit sans plus ample discussion comme gentleman-commoner et je me souviens encore, comme si c'était hier, de l'orgueil qui me gonflait le cœur le jour où, pour la première fois, je quittai l'Angel Hotel et passai devant University College au bras de mon père, ayant coiffé le bonnet de velours et revêtu la robe de soie du gentleman-commoner.

Eh oui, cher lecteur, la robe de soie et le bonnet de velours nous faisaient beaucoup d'impression, et non seulement à ma mère, mais à moi! À la maison, ce qui avait fait pencher la balance et décidé notre choix, c'était que la robe du commoner n'était que d'étoffe grossière, qu'elle ne formait pas de beaux plis; que ce n'était, en somme, qu'un méchant morceau d'étoffe noire qu'on s'accrochait à l'épaule. N'est-on pas trois fois un homme de robe quand on porte une robe flottante qui tombe avec noblesse?

Je suis si loin, aujourd'hui que mes cheveux ont blanchi, de railler ces sentiments peu philosophiques, qu'au lieu d'applaudir à la suppression (sauf pour les clubs de canotage) de ces différences dans le costume à l'Université, je serais tout disposé à les étendre à toute la nation. Je suis d'avis que les duchesses seules devraient être autorisées à porter des diamants, qu'on devrait reconnaître un lord à ses étoiles, d'une lieue de loin; que chaque paysanne devrait arborer à son bonnet ou à son corsage un signe quelconque qui dirait à quel comté elle appartient; et que, dans la rue, on devrait distinguer immédiatement, rien qu'à la coupe de son casaquin, un cabaretier d'un marchand de poisson.

Cette promenade jusqu'aux Schools, l'attente devant la Divinity School dont j'admirais le portail, et la cérémonie de l'immatriculation, que de bons souvenirs! La fin de l'année s'est écoulée sans autres incidents. Au commencement de l'année suivante, nous partîmes pour Oxford, ma mère et moi, et nous y entrâmes par cette admirable route d'Henley. Nous étions un peu fatigués lorsque nous arrivâmes au dernier relais à Dorchester, et très émus, en dépit du bonnet de velours et de la robe de soie, lorsqu'au crépuscule nous passâmes sous les tours; après une dernière nuit sous le toit tutélaire de l'Ange, je me trouvai, le lendemain soir, seul au coin de mon feu, le maître de ma destinée, dans ma propre chambre de Peckwater.