[32]Celui que tu ravis, Melpomène.
[33]Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, sans doute. (Note du tracteur.)
[34]Quelle prétention, de la part des musiciens, de se dire scientifiques quand ils n'ont pu encore adopter une unité de temps!
[35]Dean-doyen.
Seul, au coin du feu, dans la petite chambre de derrière qui donnait sur l'étroite ruelle, tout du long de laquelle il ne s'élevait guère que des écuries, je réfléchissais et me préparais à ma vie de collège.
Me préparer à quoi, me prémunir contre quoi? J'étais aussi inexpérimenté quant au présent, aussi peu éclairé quant à l'avenir que l'aurait été à ma place Davie Gellatly. Encore Davie m'était-il supérieur, car je ne savais ni danser, ni chanter, ni faire cuire des œufs. Le jeu n'offrait pas de dangers pour moi, je n'avais jamais touché une carte de ma vie et je regardais les dés comme on regarde maintenant la dynamite; j'étais à l'abri de la «femme étrangère», car n'étais-je pas amoureux et d'ailleurs il fallait être rentré à neuf heures et demie. Aucun risque de faire des dettes puisqu'à Oxford il n'y avait pas de Turner à acheter et que rien d'autre ne me tentait en fait d'objets matériels. Aucun danger de me tuer à la chasse à courre, puisque j'étais incapable de monter le cheval le plus pacifique; aucun danger de me ruiner aux courses: je n'avais assisté qu'une seule fois de ma vie à une course et je ne trouvais pas amusant de gagner l'argent de mon prochain.
J'étais préparé à ce qu'on se moquât de mon ingénuité, mais j'étais trop infatué pour craindre le ridicule; la seule chose qui m'inquiétait, et à juste titre, c'était de savoir si j'aurais la persévérance d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de poursuivre pendant trois ans des études qui ne m'offraient pas le moindre intérêt. Je pris toutefois la résolution de faire mon possible pour faire honneur à mes parents et, après avoir prié Dieu du fond du cœur, je me couchai plein d'espérance.
Il me faut ici m'arrêter un moment, pour expliquer quel était alors mon état d'esprit au point de vue religieux.
Autant que je puis m'en souvenir, les lectures quotidiennes de la Bible, avec ma mère, n'avaient pas été reprises après notre premier voyage sur le continent, pendant lequel nous avions bien été forcés d'y renoncer. En effet, comment lire trois chapitres après le déjeuner, quand les chevaux s'impatientent à la porte? Les trois chapitres furent donc remplacés par un seul que je lisais dans mon particulier, le matin et le soir, et auquel j'adjoignais naturellement l'oraison dominicale où je demandais au ciel tout ce qui pouvait convenir à moi-même et aux miens. Ceci fait, je veillais ou je dormais, ne m'occupant guère, le jour comme la nuit, que de mes affaires terrestres. Il ne m'était jamais venu à l'idée de mettre en doute la vérité de la Bible, bien que je me fusse rendu compte déjà que la lettre pouvait en être comprise tout autrement que ma mère ne me l'avait enseigné; mais plus j'y croyais, semblait-il, moins j'en retirais de bien. Quel mérite Abraham avait-il à faire ce que lui disait l'Ange? Moi aussi, j'obéirais aux anges s'ils me parlaient; mais aucun ange ne m'était jamais apparu, dont j'eusse connaissance, même sous la forme d'Adèle, qui ne pouvait pas être un ange puisqu'elle était catholique.
De même si j'avais vécu au temps du Christ, je ne doutais pas que je ne l'eusse suivi sur la montagne, ou que je ne fusse monté avec Lui dans la barque sur le lac de Galilée; c'était tout autre chose que d'aller à la chapelle Beresford, à Walworth, ou à l'église de Sainte-Bride dans Fleet Street. Aussi, tout en sentant que je devais, en quelque sorte, imiter le Christian du Pilgrim's Progress, je ne pouvais croire que Billiter Street, ou le quai de la Tour, où était l'entrepôt de mon père, ou le jardin fleuri de Herne Hill, où ma mère empotait ses boutures, étaient des lieux que je dusse fuir comme la «Cité de Perdition». Instinctivement, j'étais virtuellement arrivé à cette conclusion, d'après mes lectures de la Bible, que, n'ayant jamais eu l'intention de faire le mal, je n'étais pas en grand danger d'aller en enfer; j'avais remarqué aussi que même la crème de la crème des gens pieux n'étaient nullement pressés de monter au ciel. Somme toute, il me semblait qu'on ne me demandait pas autre chose que de faire mes prières, d'aller à l'église, d'apprendre mes leçons, d'obéir à mes parents et de dîner avec plaisir.
C'est dans ces dispositions d'esprit que, par un sombre matin d'hiver, debout à la fenêtre de ma petite chambre d'étudiant, je regardais le bâtiment de la bibliothèque de Christ Church et le square bien sablé de Peckwater, un peu vexé que ma fenêtre ne fût pas une tourelle en encorbellement et n'ouvrît pas sur une chapelle gothique, mais sans avoir conscience du malheur qui s'était abattu sur moi, de tout ce que je perdais à n'avoir pour tout horizon, au printemps des deux plus belles années de ma jeunesse, que la bibliothèque de Christ Church et un square sablé!
Ce matin-là, j'eus l'impression que l'ensemble, bien que triste, avait de la grandeur; que l'architecture, bien que Renaissance, était hardie, savante, bien proportionnée et diversement didactique. En réalité, on aurait aussi bien pu m'envoyer dans la prison de Chillon, sauf pour ce qui est de l'humidité, si par la meurtrière j'avais pu apercevoir les trois petits arbres grêles, une belle voûte et un beau pavage à la place des hideux meubles modernes de ma chambre.
À première vue, la chapelle du collège elle-même me causa une déception, après les vastes églises du continent; ses voûtes étroites, il est vrai, avaient d'autres fonctions à remplir.
En somme, parmi les édifices où les âmes anglaises venaient se sanctifier, le chœur de Christ Church était, à cette époque de l'histoire d'Angleterre, virtuellement le cœur et le foyer de la vie. On y conservait la tradition non interrompue de la religion du temps d'Élisabeth et des époques normandes et saxonnes, le souvenir d'un pur loyalisme, une science véritable; et chaque matin venait s'y agenouiller, par obéissance sans doute, mais aussi en toute sincérité de cœur, pour apprendre là les plus hautes vertus de dévouement au pays, ce qu'il y avait de plus noble parmi la jeune noblesse de l'Angleterre. La plupart des pairs du Royaume, et en général ce qu'il y avait de mieux parmi ses squires, passaient par Christ Church.
La cathédrale elle-même était un abrégé de l'histoire d'Angleterre. Chaque pierre, chaque vitrail, chaque panneau sculpté était authentique, de son époque; rien de ces mensonges, de ces restaurations truquées dont s'enorgueillissent nos architectes. Le premier reliquaire de sainte Frideswide, il est vrai, a été détruit, son corps mis en pièces, ses cendres dispersées par les Puritains; mais la seconde châsse est encore très belle dans son genre, c'est un merveilleux travail anglais, dans lequel un très habile ouvrier a mis tout son cœur. Les voûtes normandes, celles du dessus, sont du plus pur normand anglais; un peu grossières, un peu rudes, il est vrai mais pouvions-nous espérer faire mieux, livrés à nos propres forces et sans l'aide des Français? Le plafond est de l'époque Tudor, un Tudor exaspéré, mais ingénieusement construit et finement sculpté. Ce plafond et celui de l'escalier du hall proclament l'habileté des merveilleux ouvriers du XVe siècle. La fenêtre de l'ouest avec sa peinture maladroite, l'Adoration des Bergers, est un spécimen de cet art de transition qui relie la verrière à la peinture et qui aboutit aux tableaux hollandais où l'on retrouve bien le troupeau, mais où il n'y a plus ni bergers, ni Christ; tout de même, c'est ce que les verriers de l'époque pouvaient faire de mieux. Et la boiserie simple des stalles représentait le dernier art qui ait fleuri en Angleterre sous la forme d'un travail de menuiserie bien exécuté.
Dans ce chœur d'église, sur les murs duquel est gravée pour ainsi dire jour par jour toute l'histoire du pays, se rencontrait chaque matin le meilleur de ce que l'Angleterre a produit, cette fleur de jeunesse, rangée comme l'équipage d'un navire de guerre, sous le beau vaisseau de son temple; chaque homme à sa place, selon son rang, son âge, son savoir—tout homme de bon sens et de cœur reconnaissant qu'il est ici ou pour remplir, ou pour apprendre à remplir les plus hauts devoirs qui incombent à un Anglais. Un étranger instruit, auquel il aurait été donné d'assister à cet office du matin, aurait pu juger, d'un coup d'œil, tout ce que ce pays avait été dans le passé, ce qu'il était capable d'être encore dans l'avenir; une heure passée dans la chapelle de Christ Church lui en aurait appris plus que plusieurs mois de séjour à la cour ou à la ville. Assis dans sa stalle, il aurait vu le plus grand théologien de l'Angleterre, et, sous sa stalle d'honneur, son plus grand érudit; et parmi les tutors, le Dean actuel Liddell, et un homme de singulière puissance intellectuelle et de vertu sans prétention: Osborne Gordon. Le groupe des gentilshommes comptait le marquis de Kildare, le comte de Desart, le comte d'Emlyn et Francis Charteris, maintenant lord Wemyss, les plus brillants échantillons de noble race et d'activité puissante. Henry Acland et Charles Newton étaient parmi les étudiants vétérans, moi, parmi les nouveaux. Que d'espérances en germe il y avait là! Aucun de nous alors ne rêvait de rien changer à tout cela, n'en sentait la nécessité, et, moins que personne, le chef intransigeant au front bombé, aux yeux noirs, qui conduisait d'une voix de tonnerre les repons en latin de la prière du matin.
Aujourd'hui, après tant d'années passées, mon cœur est encore plein de reconnaissance pour tout ce que j'ai vu là, pour toutes les pensées qui me sont venues dans le chœur de cette cathédrale.
L'influence qu'a eue sur moi l'autre beau bâtiment du collège, le hall, est toute différente et étrangement mêlée. Si on ne l'eût utilisé, comme cela eût dû se faire, que comme réfectoire et dans les grandes occasions: galas, réceptions d'hôtes illustres, discours solennels, le hall, comme la cathédrale, ne m'eût laissé que des impressions bienfaisantes et graves qui eussent sanctifié le pain de chaque jour; de même, si notre Dean eût daigné diner avec nous de temps à autre, le plat de venaison partagé avec lui ne nous eût semblé que meilleur. Mais avec ce comble de mauvais goût, (qui, à mon sens, est le péché capital de notre temps, la raison de notre goût pour l'argent et de notre dégoût pour tout ce que l'argent peut procurer de meilleur), l'Abbé avait permis que le hall servît aux «collections». Le mot seul me semble abominable, soit qu'il se rapporte aux charités extorquées à l'église pour les pauvres ou aux connaissances arrachées de force aux malheureux candidats. «Collections», dans le langage du collège, signifiait les examens trimestriels, auxquels l'Abbé avait la mauvaise habitude d'assister comme grand inquisiteur, lui qui n'aurait jamais eu, fût-ce une fois, l'idée de présider notre dîner.
Il va sans dire que tout ce que les candidats, même les plus forts, pouvaient savoir de grec, lui paraissait absolument dérisoire. Méprisant dès les premiers mots, exaspéré, vindicatif et tonnant ensuite, plus sombre et plus menaçant à mesure que la journée avançait, glacial et Gorgonien, il allait et venait d'un bout à l'autre de l'immense salle de torture, aussi vaste que celle du Grand Conseil à Venise, mais déshonorée par les terreurs des malheureux candidats qui, serrés les uns contre les autres comme de pauvres hirondelles transies, ne pensaient qu'à dissimuler leurs traductions lorsqu'approchait le terrible Abbé. Ce n'était pas mon cas, ai-je besoin de le dire? Mais j'imagine que le Dean eût préféré que je me servisse de cinquante traductions plutôt que d'avoir l'air embarrassé et malheureux que j'avais, quelle que fût la question que l'on me posait. Et comme mes thèmes latins étaient les plus mauvais de toute l'Université, que je n'ai jamais pu reconnaître un futur présent d'un futur passé, et que même au bout de mes trois années d'Oxford, il m'aurait été impossible de dire où vivaient les Pélasges et d'où sont venus les Héraclides, on peut imaginer de quel air le Dean, au moment de mon départ, me tendit le second et le troisième doigt de sa main droite, et toutes les tortures que je souffrais lorsque mon père et ma mère m'interrogeaient sur mes succès éclatants au collège.
À mesure que les années passaient, il m'était toujours plus impossible de ne pas associer dans ma pensée le hall du collège aux terreurs et aux humiliations des jours d'examen; mais, même dès le premier jour, l'étonnement et l'exaltation que j'éprouvais à dîner dans cette vaste salle ne furent pas sans mélange. Il est certain que le contraste était écrasant entre la petite pièce à Herne Hill, où nous mangions notre pudding, ma mère, Mary et moi, et un hall aussi grand que la nef de la cathédrale de Canterbury, dont l'extrémité se perd dans la brume, tandis que son plafond est noyé dans l'ombre, et que les convives en longues files paraissent et disparaissent selon les caprices de la lumière: spectacle qui me remplissait d'épouvante plus qu'il ne me mettait en appétit. Je fus d'ailleurs gêné, depuis le premier jour jusqu'au dernier, par le sentiment que moi, pauvre rustre, je n'avais que faire ici.
Dans la cathédrale, né ou pas né, je me sentais chez moi tout autant que Monseigneur; et même, à certaines heures, l'édifice me semblait à moi plus qu'à lui-même. Mais à table, cette foule de savants et de nobles convives, ce service pompeux, ce luxe m'étaient étrangers; il y avait entre mes habitudes très simples et ces splendeurs une distance infranchissable. Autour d'un gigot rôti à point, garni de pommes de terre et servi dans l'arrière-boutique de Market Street, autour de la marmite de quelque gipsy sur la colline d'Addington (non que j'eusse jamais soupé avec une gipsy, quelque désir que j'en eusse), ou d'un bon gâteau d'avoine bien beurré—j'ai toujours été gourmand hélas!—dans la chaumière d'un berger d'Écosse, régal à partager avec le chien, j'étais moi-même, je me sentais à ma place; mais à la table des étudiants privilégiés, dans la salle à manger du Cardinal Wolsey, je fus de toutes façons, et tout de suite, moins que moi-même: à des places où je n'aurais pas dû être, jamais à ma place.
Autant conter ici une petite aventure qui m'arriva peu de temps après mon entrée au Collège et qui, si insignifiante qu'elle fût, n'en contribua pas moins à me dégoûter à tout jamais du hall de Christ Church. J'avais été reçu comme un bon petit roquet sans prétention, avec une condescendance un peu dédaigneuse, par les chiens à pedigree de la table des gentlemen-commoners; mon professeur, mes camarades de classe commençaient à s'apercevoir que je lisais bien, que j'avais l'air de comprendre ce que je lisais et même que je posais parfois des questions embarrassantes au professeur, au point qu'un jour, à la sortie, je fus félicité par toute la classe pour la façon magistrale dont je l'avais collé. Je n'avais eu, pauvre innocent que j'étais, aucune intention de cette sorte; le hasard avait voulu simplement que je lui eusse demandé, à la grande joie de mes camarades, quelque chose qu'il ne savait pas. Bien avant cela, j'avais fait une tentative directe pour me faire remarquer, qui avait eu moins de succès.
Il était de règle au collège que, chaque semaine, un des étudiants écrivît un essai philosophique sur un texte d'Horace, de Juvénal ou autre. On donnait lecture du meilleur travail, le samedi après-midi, dans le hall; tous les étudiants étaient obligés d'assister à la lecture. Voilà, pensai-je, une bonne occasion de déployer mes talents. Très consciencieusement, et d'ailleurs avec un réel plaisir, j'écrivis mon essai, dans lequel je mis toute la pénétration et toute l'éloquence dont j'étais capable. Aussi, si je fus flatté, je ne fus pas surpris lorsque, quelques semaines après mon arrivée à Oxford, mon professeur m'annonça d'un air bienveillant que ce serait moi qui lirais le samedi suivant.
Donc, sans m'émouvoir, car j'avais de sérieuses raisons de compter sur mon talent de lecture, et avec la gravité qui me paraissait convenir à la circonstance, je lus mon essai, et j'ai tout lieu de croire que je le lus bien. Aussi, descendant de la tribune, je m'attendais à recevoir les félicitations et les remerciements de mes camarades fiers d'avoir été si bien représentés. Mais la pauvre Clara, après son premier bal, recevant dans le vestiaire les compliments de son cousin, ne fut pas plus surprise que je ne le fus de l'accueil que me firent mes cousins de la longue table. Ce n'était pas de l'envie, certes, mais du dédain, de la colère qui se donnaient carrière sous toutes les formes, depuis le sarcasme olympien de Charteris jusqu'à la volée d'injures de Grimston.
On m'expliqua que je m'étais rendu coupable de lèse-majesté vis-à-vis de l'ordre des Gentlemen-Commoners; que jamais l'essai d'un étudiant privilégié ne devait avoir plus de douze lignes, et encore des lignes de quatre mots, et que, si disposé qu'on fût à passer sur ma sottise, ma suffisance, mon manque de savoir-faire[36], l'inconvenance que j'avais commise en écrivant un essai qui eût le sens commun, comme un vulgaire étudiant, l'incurie et l'audace dont j'avais fait preuve en les tenant là pendant un grand quart d'heure, pouvaient peut-être se pardonner une fois à un jeune serin tel que moi, mais il fallait que j'y prisse garde: si jamais je recommençais, on m'enverrait tout droit à Coventry. Que dis-je? Coventry serait encore trop bon pour moi.
J'ai quelque plaisir, au moins, à me rappeler que je tombai du haut de mes nuages sans me faire grand mal sans témoigner un étonnement trop ridicule. Je reconnus la justesse des observations qui m'étaient faites que cela me fît en rien modifier ma manière d'écrire; je ne me rappelle plus ce que j'avais décidé de faire, au cas où j'aurais l'honneur de faire les frais d'une autre réunion du samedi. Mes essais furent-ils moins heureux, par la suite, mes professeurs en étaient-ils fatigués? Toujours est-il que je ne fus plus prié de lire.
J'aurais dû faire observer que, si ma présentation aux jeunes gens de ma table s'était faite si aisément, c'était grâce à un hasard qui avait voulu que, pendant deux jours, en 1834, je me fusse trouvé bloqué par le mauvais temps à l'hospice du Grimsel avec une trentaine de voyageurs de toutes les parties du monde, et entre autres, avec un des étudiants privilégiés de Christ Church, un Mr Strangways, avec lequel j'avais joue aux échecs et qui s'était un peu intéressé à la façon dont je dessinais les rochers de granit dans la neige. À la table de Christ Church, il daigna me considérer comme un de ses semblables, et le reste de sa bande ayant découvert qu'on pouvait tirer de moi quelque amusement sans que je m'en doutasse, et reconnu aussi que je ne cherchais pas à réformer les mœurs de mes camarades par esprit évangélique ou sous tout autre prétexte également impertinent, on m'accueillit avec bienveillance; et, au bout de quinze jours, j'étais à peu près à même de choisir parmi les étudiants du collège les camarades qui me plaisaient le plus.
Le bonheur voulut—un bonheur que je ne saurais rendre avec des mots—que Henry Acland, d'un an ou deux mon aîné, me choisît pour ami; il sentit qu'il y avait en moi certaines possibilités qui ne pouvaient se développer toutes seules et il me prit affectueusement en main. Son appartement, tout voisin de la porte nord de Canterbury, était à une cinquantaine de mètres du mien; ce fut bientôt le seul endroit où je me sentais heureux, il m'enseigna avec sérénité quelle devait être la manière de vivre d'un jeune Anglais de' bon sens, de bonne famille et d'éducation large; déjà, nous vivions tous deux dans un monde de pensées qui s'étendait bien au delà des murs du collège. Il m'entretenait des plaines de Troie; un ou deux ans plus tard, je lui indiquai, à l'occasion de son voyage de noces, le sentier qui gravit le Montenvers. L'amitié qui nous unit ne s'est jamais altérée, si ce n'est pour devenir plus profonde tous les jours.
J'avais encore d'autres amis, dont quelques-uns furent très gentils pour moi, un «college tutor» de premier ordre, et plus tard j'eus pour maître particulier le savant à l'esprit si large et si droit dont j'ai déjà parlé, Osborne Gordon. À l'angle du grand quadrilatère de Christ Church vivait aussi le Dr Buckland, que j'ai toujours trouvé prêt à m'aider dans mon travail, ou, faveur plus grande encore, à me laisser l'aider dans le sien, en préparant les épures qui lui étaient nécessaires pour ses conférences. Mon dessin des filons granitiques de Trewavas Head, avec le petit cutter qui double la pointe, au milieu de la rafale, dessin dans le style de Copley Fielding, est encore, je crois, dans les archives de la section géologique. Mr Parker, qui s'occupait alors de fonder la Société d'architecture, et Charles Newton, déjà si profondément observateur, me témoignaient beaucoup de sympathie; ils avaient deviné mes goûts et ils me faisaient travailler plus scientifiquement l'architecture. La galerie de tableaux de Blenheim[37] n'était pas à plus de huit milles. Un garçon de mon âge pouvait-il se trouver dans de meilleures conditions? Que n'eut-il l'esprit de s'en rendre compte et la volonté d'en profiter! Eh bien non, j'étais là, ne sachant à quoi me décider, moitié par indécision, moitié par bêtise. Rien parmi les humains et les bêtes ne peindrait mieux mon attitude d'alors que la description par la pauvre petite bergère Agnès du «caneton fourvoyé».
Je note comme étant un peu à mon honneur le fait que j'aie été heureux et non gêné par la présence de ma mère à Oxford. Elle était venue s'y installer afin de veiller sur moi autant qu'il était en son pouvoir. Pendant mes trois années d'Oxford, elle habita des chambres meublées dans High Street (d'abord dans la jolie maison du XVIe siècle, de Mr Adams, aux boiseries sculptées); mon père restait seul à Herne Hill toute la semaine, séparé à la fois de sa femme et de son fils, pour l'amour de ce fils. Le samedi il venait nous rejoindre, et le dimanche nous allions en famille à Saint-Pierre pour le service du matin. À part cela, jamais mes parents ne se montraient en public avec moi, dans la crainte que mes camarades ne se moquassent de moi ou n'exerçassent leur verve sur le brave Mr Ruskin, marchand de vin de Xérès, et la bonne Mrs Ruskin, aux toilettes surannées.
Personne d'ailleurs, pendant tout le temps que je fus au collège, ne se permit de dire un mot malveillant ni sur l'un, ni sur l'autre; personne ne se moqua de l'habitude que j'avais de passer mes soirées avec ma mère. Mais une fois que la sœur aînée d'Adèle était venue avec son mari visiter Oxford, et que j'avais eu la sottise de dire à dîner, fort inutilement j'en conviens, que je la connaissais, que c'était la comtesse Diane de Maison, mes camarades me blaguèrent sans merci un mois durant.
Le lecteur voudra bien observer aussi que si ma mère m'avait suivi à Oxford, ce n'était nullement parce qu'elle ne pouvait pas se passer de moi, encore moins parce qu'elle n'avait pas confiance en moi. Elle était venue uniquement pour être là en cas d'accident ou de maladie subite. Ma mère avait toujours été à la fois mon médecin et ma garde-malade et elle m'avait à plusieurs reprises sauvé la vie. Cette fois encore, qu'aurais-je fait sans elle? Pendant les deux premières années de ma vie d'étudiant, je ne lui causai aucune inquiétude; et quelle douceur pour moi, quand venait l'heure du thé, d'aller lui raconter ce que j'avais fait ou appris dans la journée!
Ce qu'était la routine journalière il n'est peut-être pas inutile de le dire ici. Après une heure d'étude, même en hiver, l'office du matin à la chapelle, auquel je ne manquais jamais; petit déjeuner à neuf heures, pendant lequel, tout en savourant un petit pain au beurre, je lisais un roman du capitaine Marryat. Ensuite, cours jusqu'à une heure, lunch et petite causette avec les uns ou les autres. À deux heures, cours de Buckland ou autres. Promenade jusqu'à cinq heures, dîner dans le hall; «vin» chez moi ou chez un autre étudiant, corsé d'une bonne causerie avec les piocheurs ou quelque fredaine avec mes camarades de table. Mais, quoi qu'il arrivât, je m'arrangeais toujours pour être à High Street pour l'heure du thé de ma mère, c'est-à-dire sept heures, et y rester jusqu'à ce que Tom[38] m'appelât. Je prenais alors mon galop, et j'arrivais juste au moment où l'on fermait la porte de Canterbury; rentré chez moi, je lisais encore jusqu'à dix heures. Mais, en somme, tout cela ne donnait pas plus de six heures de vrai travail dans la journée; ces six heures, au moins, je puis me rendre la justice de constater que je les ai toujours employées sans marchander.
J'ai bien appris, toujours, mon histoire d'Hérodote et, aujourd'hui encore, je sens tout le prix de cette acquisition. Walter Brown, mon «tutor» auquel je m'étais attaché, était arrivé, par la douceur, à me faire entrer quelques verbes grecs dans la tête. Pour les mathématiques, elles marchaient bien sous la direction d'un autre professeur, Mr Hill; j'avais d'ailleurs l'instinct géométrique et ce que je savais, dans cet ordre, je le savais bien. Lors de mon «little go»[39], au printemps de 1838, on me remit un graphique des figures d'Euclide, comme il était d'usage, avec l'énoncé des problèmes. Je repoussai la feuille, disant dédaigneusement à l'examinateur: «Je n'ai pas besoin de figures, monsieur.—Vous ferez mieux de les garder», me répondit-il d'un air bénin; ce que je fis puisqu'il m'en priait; mais je pouvais alors et je puis encore dicter, les yeux fermés, la démonstration de n'importe quel problème avec les lettres que l'on voudra à tous les points. Je passai tout juste pour le latin à l'écrit, mais je m'en tirai bien pour le reste et mon professeur fut content, sans se rendre compte que, pour cet examen, j'avais donné à peu près tout ce que je pouvais donner dans ce genre.
Pour mon malheur, les deux professeurs supérieurs collège, Kynaston (depuis Principal de Saint Paul's), qui enseignait le grec, et Hussey, le censeur, qui enseignait je ne sais plus quelle chose ennuyeuse, m'étaient antipathiques. Tous deux avaient d'ailleurs pour moi le dédain qu'inspire généralement à tout professeur l'enfant élevé à la maison. De la part de Kynaston ce n'était pas sans raison, car je ne savais pas assez de grec pour comprendre ce qu'il disait, et quand un jour, dans une bonne intention, et pour me donner l'occasion de déployer mes talents, il me mit en face Ὃρα δέ γʹεἵσω τριγλύφων, δʹποι χενὸν δέμας χαθεῐναι, de l'Iphigénie en Tauride, et qu'il découvrit, à son grand étonnement et à celui de toute la classe, que je ne savais pas ce que c'était qu'un triglyphe, son mépris ne connut plus de bornes; de ce jour, lorsqu'il m'adressait la parole, c'était avec une sorte d'irritation, de colère sourde. Cependant, bien des années plus tard, à l'occasion d'une fête à Saint Paul's, il me reçut avec égards et bonté.
Seuls, les très bons élèves trouvaient grâce devant Hussey. C'était le type du censeur-chien. Et de fait, les mœurs du collège étaient telles, malheureusement, qu'elles forçaient le plus débonnaire des censeurs à devenir féroce. Il avait, de plus, ainsi l'avait voulu le ciel dans sa justice, une physionomie terrible; dès le premier jour, il fut pour moi une sorte de Gorgone, la Gorgone ou l'Érinnye de Christ Church, dont le passage assombrissait non seulement le ciel mais la terre.
Cela m'amuse, quand je jette un coup d'œil en arrière, de voir que professeurs et camarades prenaient toujours à mes yeux une forme esthétique; je me les représentais comme dans un tableau et je me refusais de prime abord à m'intéresser à ceux dont on n'aurait pas pu faire de beaux portraits. Mon idéal de professeur, c'était l'Érasme d'Holbein ou le Melanchthon de Durer; j'allais même jusqu'aux doges du Titien et aux évêques de Bonifazio. Mais je n'en rencontrais guère dans Tom ou Peckwater[40]. Le Dr Pusey, lui-même qui ne m'a jamais adressé la parole, n'avait rien de pittoresque ni de majestueux. Ce n'était qu'un gentilhomme anglais, un ecclésiastique maladif et assez dégingandé qui ne vous regardait jamais en face et avait toujours l'air d'être tombé de la lune.
Quant à mon professeur de collège, il avait des yeux noirs, il était agréable et animé, mais sans rien de particulièrement impressionnant. Je le vois encore allant et venant d'un air important que nous trouvions assez ridicule. Kynaston avait une ressemblance comique avec un écolier joufflu, Hussey, renfrogné, noir et sec, aussi incapable de gaîté que d'enthousiasme; à part cela, faisant son devoir consciencieusement. C'était un des membres les plus estimables du collège et de l'Université, mais pour moi une calamité de tous les instants, un homme dont l'influence me fut beaucoup plus pernicieuse que je ne pouvais l'imaginer alors.
Enfin, le Doyen dont la droiture évidente, la dignité morale, la véritable puissance intellectuelle, d'un genre un peu rude, m'avaient inspiré le respect dès le début: mais son aspect général rappelait trop l'enseigne du «Cochon rouge» que j'ai vu plus tard à la foire de Chartres et qu'un épicier ingénieux avait représenté en raisins secs, avec des grains de cassis en guise d'yeux. Sa présence en chair et en os, ou seulement la crainte de voir apparaître son fantôme, m'inspirait une terreur qui allait jusqu'à la torture; pour moi, c'était l'anathème, l'anathème sous la tiare et sous le dais.
Pourtant, il y avait un des professeurs, avec lequel j'avais peu de relations, qui approchait de mon idéal, sans réaliser mes espérances en ce temps-là ni peut-être les siennes depuis. Moi, je m'imagine qu'il était, pour son malheur, sous la domination de l'ὰνάγκη, grecque, représentée par le Doyen actuel. C'était, c'est encore l'un des types les plus nobles de l'Anglais distingué, mais je soupçonne que ce ne fut passa bonne étoile qui le fit naître Anglais, l'élément prosaïque et pratique en lui ayant fini par l'emporter sur le sensitif. C'était le seul entre tous les professeurs de mon époque qui entendît quoi que ce soit à l'art; et cette réflexion très fine qui lui échappa un jour, en parlant Turner, «qu'il s'acharnait sur un idéal faux», m'eût été alors bien profitable s'il l'avait expliquée et appuyée. Mais, il ne trouvait pas, je pense, que je valusse la peine qu'il s'occupât de moi, et, ce qui est plus grave, il ne voyait pas assez clair en lui-même pour cultiver ses dispositions artistiques.
Il y avait encore à Oxford, dans le bâtiment de l'angle nord-ouest du square du Cardinal, un homme d'un grand esprit et d'un grand cœur; les mauvaises chances dont j'eus à souffrir, surtout par ma faute, il faut bien le dire, furent largement compensées par le très grand avantage de le connaître, avantage dont j'eus le bon esprit de profiter. Le Dr Buckland[41] était chanoine de la cathédrale; lui, sa femme, ses enfants avaient de la gaîté, de la bonté et assez d'originalité pour donner de la vie et de la saveur au collège tout entier.
Originalité qui tendait à devenir un peu grotesque, ce qui diminuait l'influence qu'il aurait pu avoir sans cela. Le Docteur avait trop d'humour pour suivre longtemps le côté ennuyeux d'un sujet. Frank s'occupait trop de son ourson apprivoisé pour essayer de réprimer les instincts un peu ours de sa propre nature; et il ne se passait guère de jour que Mit ne commît quelque frasque qui indignait les filles des autres professeurs du collège, lesquelles se piquaient de tenue. Mais ils étaient tous bons, intelligents, ouverts, animés et vivants au plus haut degré; leur fréquentation fut pour moi le meilleur des médicaments, elle me sauva.
Le Dr Buckland faisait penser à Sydney Smith; il ne l'égalait pas comme esprit, mais c'était la même bonne humeur, le même bon sens, la même religion bienveillante et joyeuse. Je rencontrais à sa table les maîtres de la science: Herschel et d'autres encore, et souvent des étrangers polis et intelligents auprès desquels le peu de français que je savais, et que mes conversations avec Adèle avaient sensiblement amélioré, me fut souvent utile. Autour de cette table hospitalière, on se sentait toujours à l'aise, on s'amusait; menus et service étaient également intéressants. Je ne me suis jamais consolé, un jour que j'étais pris par un malencontreux rendez-vous, d'avoir manqué une délicate fricassée de souris; et je me souviens avec ravissement d'avoir reçu les bons offices, par une étouffante matinée d'été, de deux gracieux petits lézards de la Caroline qui étaient chargés d'éloigner les mouches.
J'ai déjà dit le bonheur, plus grand encore, que j'eus d'être adopté par Acland à mon arrivée à Oxford. Sans lui j'eusse perdu la tête, mais il me soutenait, me réconfortait; son ironie elle-même était douce. Je le trouvais toujours plein de sympathie pour ce qu'il y avait de meilleur en moi, d'indulgence pour ce qu'il y avait de pire; de plus, il me donnait l'exemple d'une jeune et noble vie anglaise dans toute sa pureté, sa sagacité, sa dignité, son insouciance hardie et sa piété joyeuse; sa fierté anglaise brillait gentiment à travers tout cela comme celle d'une jeune fille heureuse de sa beauté. C'est un sujet d'étude intéressant pour moi de comparer l'orgueil silencieux de l'Anglais, conscient de ce qu'il est, à l'agitation impatiente du Français affamé de «gloire», gloire qu'il devra acquérir au prix d'efforts douloureux pour devenir ce qu'il n'est pas.
Un jour que la Cherwell, grossie par la pluie, roulait ses flots impétueux au-dessus d'un déversoir glissant, nous discutions, Acland et moi, pour savoir s'il était possible de passer. J'avais déclaré péremptoirement que c'était impossible. Sur quoi Acland, enlevant souliers et chaussettes, traversa tranquillement, puis revint me trouver. Il ne courait d'autre risque que celui de prendre un bain, car c'était un nageur de premier ordre: et je crois d'ailleurs qu'il était assez raisonnable pour ne pas tenter l'aventure si elle avait présenté un réel danger. Mais il l'aurait risquée, je pense, car il possédait au plus haut degré la sérénité anglaise à l'heure du danger, ce qui, chez les sots, dégénère en goût du danger pour le danger, mais ce qui, chez les gens sensés, soldats ou médecins, est la raison du succès. Lorsque, trente ans plus tard, le Dr Acland fit naufrage sur le vapeur Tyne, non loin de la côte de Dorset—le navire s'étant échoué la nuit sur des rochers où il resta engagé—et qu'à l'aube on se rendit compte qu'on se trouvait à environ un demi-mille de la terre mais séparé d'elle par un dangereux ressac, comme les officiers, anxieux, tenaient conseil, que l'équipage s'agitait, que les passagers pleuraient ou priaient, on vit avec indignation le Dr Acland paraître à la porte du salon, tiré à quatre épingles dans sa toilette du matin, et annoncer que le «déjeuner était servi». Aux clameurs qui accueillirent cette apparente indifférence il ne répondit rien, faisant remarquer simplement qu'il était impossible qu'aucun canot gagnât la plage, et encore plus impossible qu'un canot quittât la plage, étant donné l'état de la mer, pour venir à leur secours. Donc, tout ce qu'on pouvait espérer, c'était qu'on pût haler les passagers à l'aide de cordes jusque sur le rivage, sauf ceux qui auraient le courage d'essayer de se sauver à la nage. En tout cas il serait sage, mouillés et gelés comme ils l'étaient pour la plupart, de commencer la journée en déjeunant comme d'habitude. Les cris cessèrent, l'agitation se calma, chacun retrouva ses esprits dans la mesure du possible et l'on n'eut à déplorer la mort de personne.
Le fier et joyeux héroïsme d'Henry Acland m'enchantait, j'y prenais plaisir comme aux ébats d'un léopard ou d'un faucon sans que cela affectât en rien ma disposition particulière et me donnât envie de l'imiter. Trop souvent, je m'étais entendu répéter: Prends garde, fais attention. Aussi, n'ai-je jamais songé à le suivre sur les barrages glissants ou dans les canots de sauvetage au milieu des vagues blanches d'écume; je le suivais plus volontiers dans les sentiers de l'art et de la science, car il était de plusieurs années en avance sur moi; à défaut d'autre chose, ma sympathie l'encourageait. Avant mon entrée à l'Université, il était seul, littéralement seul, à s'intéresser sérieusement à ces matières. La géologie, pour le Dr Buckland, n'était qu'une distraction; mais la vie, après tout, était-elle pour lui, autre chose? Pour Henry Acland la physiologie était un évangile, la bonne parole dont il avait la garde, qu'il devait prêcher aux païens, et déjà, dans sa petite chambre d'étudiant de Canterbury College, il esquissait le plan d'études qu'il a réalisé plus tard dans son cabinet de consultation du quadrilatère de Tom, en y introduisant l'étude de la physiologie qui a fait de l'Université ce qu'elle est aujourd'hui. La caractéristique d'Acland c'est que, tout jeune, il avait déjà le jugement sûr, un but déterminé, du talent; s'il n'eût pas, en avançant en âge, été écrasé par la routine de ses devoirs professionnels, s'il n'eût pas été heureux et pleinement satisfait dans une admirable vie de famille, on ne peut dire à quoi il serait arrivé; mais ceux qui l'aiment ne sauraient avoir aucun regret, ils ne peuvent qu'être reconnaissants qu'il ait été ce qu'il est.
Après Acland, mais bien loin derrière lui, parmi les idoles esthétiques de mon choix auxquelles je demandais d'abord, à quelque sexe qu'elles appartinssent, d'être avant tout de belle apparence, venait Francis Charteris. Charteris, pour moi, était l'idéal de l'Écossais, le plus beau type de la race caucasienne qu'il m'ait été donné de voir; son ironie délicate et aisée, sans le moindre venin, son sens pratique donnaient un air de hauteur, d'ailleurs inoffensif, à sa beauté délicate. Personne ne pouvait lui résister, du moins personne ayant quelque peu le sens de l'humour; et quand, un jour, le vieux vice-doyen, sortant du portail de Canterbury, croisa Charteris qui descendait de cheval en habit rouge défendu aux étudiants, et que celui-ci, le pied encore sur l'étrier, se tourna gaiement vers lui et lui dit «qu'il avait suivi la meute du Doyen», le vieillard et le jeune homme avaient l'air aussi contents l'un que l'autre.
Charteris, toujours heureux dans tout ce qu'il entreprenait, ne se troublait de rien. Naturellement bien doué, plein d'activité, il faisait tout en se jouant; jamais il n'était tombé de cheval à la chasse, jamais il n'avait été intimidé en classe, jamais il ne s'était troublé à un examen, jamais il n'avait fait de sottises. Un seul point noir, il était de santé délicate, ce qui expliquerait qu'ait n'ait pas laissé de traces plus profondes.
Le comte de Desart, après Charteris, était celui de mes camarades de table qui m'intéressait le plus. Très bien doué aussi et d'un aimable caractère, il avait moins d'activité et, en sa qualité d'Irlandais, moins de sens pratique que l'Écossais. L'Université, d'ailleurs, ne fit rien pour lui en faire acquérir. Notre époque a mis tout son orgueil à niveler les positions, à effacer distinctions entre nobles et serviteurs; peut-être eût-il été plus sage, au lieu d'effacer les distinctions, d'intervertir les rôles. Alors le droit d'entrée au collège de l'humble étudiant et son entretien dépendaient de son application, tandis que c'était un des privilèges des nobles de faire à l'Université des dons princiers. Ils n'en attendaient rien en retour et achetaient, pour des sommes qui dépendaient de leur situation sociale, le privilège de ne rien apprendre et de vivre à leur fantaisie. Il me semble étrange—et cela ne me donne pas une très haute idée du caractère anglais—de penser qu'il ne soit jamais venu à l'esprit d'un vieux doyen ou d'un jeune duc l'idée que l'Église d'Angleterre et la Chambre des Pairs auraient une tout autre situation dans le pays, si l'examen d'entrée, au contraire, avait été plus difficile pour les riches que pour les pauvres, et si la naissance et les bonnes manières d'un étudiant avaient été proclamées à la fois par le blason de son sceau, le gland de son bonnet, l'excellence de sa conduite et la solidité de son érudition.
À cet égard, on reconnaîtra toujours un élève d'Eton ou de Harrow, qu'il arrive à quelque chose ou qu'il n'arrive à rien. Mais combien des plus hautes qualités de la noblesse anglaise se trouvent perdues par l'incurie de son éducation universitaire! Hélas! elle n'aura peut-être que trop tôt l'occasion de s'en apercevoir.
Je n'ai pas grand'chose à dire de mon camarade irlandais, si ce n'est que je l'admirais beaucoup et que c'est lui qui a offert le souper où, étudiant de première année, mon entrée au corps des étudiants privilégiés fut solennellement ratifiée. J'eus à soutenir le feu des regards curieux lors de l'épreuve des toasts obligatoires, mais mes amphitryons n'avaient pas soupçonné que je pouvais me connaître en vins autant qu'eux. Lorsque nous nous séparâmes au petit jour, j'aidai à descendre le fils du doyen et je dus retraverser la cour de Peckwater pour rentrer chez moi; je me souviens que, tout en marchant, je me demandais si la trigonométrie ne pouvait pas m'aider à savoir si je me dirigeais en droite ligne sur le réverbère au-dessus de la porte. À partir de ce jour, c'est-à-dire environ trois semaines après mon installation au collège, on fut obligé de reconnaître que, si empoté, si poule mouillée que je fusse, je savais à l'occasion me faire respecter aussi bien qu'un autre, et, le trimestre suivant, quand ce fut à mon tour de rendre la politesse, on admit que j'offrais d'excellent vin, bien qu'il ne portât aucune étiquette révélatrice, et que je regardais sans mauvaise humeur apparente mes camarades lancer par la fenêtre aux enfants du concierge les fruits que j'avais fait venir de Londres à grands frais; ce qui était bien mieux encore, que j'acceptais la plaisanterie sans me fâcher, quoique je ne pusse pas moi-même plaisanter, et que je m'intéressais à la conversation même quand je n'en comprenais pas le premier mot, au point qu'un jour Bob Grimston me fit l'honneur de m'emmener à la taverne au delà de Magdalen Bridge: il voulait obtenir du landlord quelques renseignements sur les chevaux engagés dans le Derby, chose fort délicate à laquelle on n'arrivait qu'en usant de diplomatie, en s'asseyant sur le bout de la table de la cuisine et en causant d'un air détaché.
Quelques-uns de mes camarades, parmi les plus sérieux, s'intéressaient à mes dessins; et deux d'entre eux—Scott Murray et lord Kildare—étaient aussi exacts que moi-même à l'office quotidien; nous avions sur la vie du collège et ses résultats des idées communes. Cette seconde année passa agréablement et mes parents purent s'imaginer que je prenais position à l'Université. Je fus reçu, sans opposition, du Cercle de Christ Church qui tenait ses réunions au coin d'Oriel Lane, en face du «beau portail» de l'église St-Mary. Les registres de la Société portaient les noms de la plupart des hommes du monde les plus distingués qui avaient passé par Christ Church dans les dix ou douze années précédentes.
Dans ce milieu luxueux et honorable aux yeux du monde, mon esprit, qui avait recouvré sa tranquillité et son ressort, acquérait insensiblement chaque jour un tant soit peu de sens pratique, et je crois vraiment que pendant cette année j'ai plus et mieux travaillé que je ne le pensais alors. Il me semble aujourd'hui j'ai connu Thucydide, comme j'ai connu Homère (celui de Pope), dès que j'ai su lire. En tous les cas le fait qu'un garçon, qui savait si peu de grec à dix-sept sût son Thucydide sur le bout du doigt à dix-huit, implique un effort sérieux. L'honnêteté admirable du soldat grec, sa haute éducation, la profondeur de ses vues politiques, le mépris qu'il avait de la forme—car il ne cherchait qu'à dire avec force ce qu'il avait à dire—tout m'intéressait puissamment en lui comme écrivain; en même temps son sujet, la plus grande tragédie qui se soit jouée dans le monde, le suicide de la Grèce, éveillait en moi une sympathie qui développait en même temps mon cœur et mon intelligence.
J'ouvre et je pose à côté de moi, pendant que j'écris le troisième volume si soigneusement conservé sur lequel j'ai tant peiné. Je retrouve, entre ses pages mes notes d'une fine écriture serrée; et je lis avec une surprise pleine de reconnaissance la dernière phrase de la préface d'Arnold datée de Fox How, Ambleside, janvier 1835:
«Les plus folles extravagances du néfaste athéisme des temps modernes n'iront jamais plus loin que les sophistes de la Grèce ne sont allés. Tout ce que l'audace peut oser et inventer pour changer le sens des mots «le bien» et «le mal», on l'a essayé au temps de Platon; mais grâce à son éloquence, à sa sagesse, à sa foi inébranlable, ils ont été confondus.»
[36]En français dans le texte.