[37]Château du duc de Marlborough. (Note du traducteur.)
[38]J'essaie autant que possible de ne pas abuser des notes, mais je dois expliquer à ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas Anglais que «Tom» est le nom de la grosse cloche d'Oxford, celle de la tour de l'ouest de Christ Church.
[39]Le premier examen du baccalauréat «little go» ou «smalls» terme usité à Cambridge et à Oxford. (Note du traducteur.)
[40]Cours ou quadrangles du grand collège de Christ Church. (Note du traducteur).
[41]Plus tard, doyen de Westminster, célèbre surtout comme géologue. (Note du traducteur.)
Il me faut revenir, avant de clore le récit fort décousu de ces vingt premières années, sur deux ou trois épisodes perdus au milieu de cette année 1836, car ils eurent de l'influence sur la suite de mes travaux.
Il m'est impossible de retrouver à quelle date mon père fit l'acquisition de son premier Copley Fielding: Between King's House and Inveroran, Argyllshire. Nous le payâmes un prix extrêmement élevé pour nous, douze cents francs; le jour où on nous l'apporta il y eut fête à la maison, et, encore bien des jours après, nous passâmes des heures à l'admirer en nous figurant que collines, pluie, tout cela était vrai.
Mon père et moi nous nous entendions à merveille sur Copley Fielding et vraiment je regrette souvent de n'avoir pas vécu dans quelque coin perdu du monde sans avoir jamais vu d'autre peinture que celle de Prout et la sienne. Nous n'eûmes plus qu'une idée, après avoir acheté notre Fielding, faire sa connaissance; et combien cette amitié nous fut précieuse, car c'était le plus modeste des présidents, le plus naïf des peintres, sans ombre de romantisme avec seulement un amour passionné pour le soleil du Bon Dieu et pour les collines natales. Tandis que Stanfield Harding et Roberts voyageaient en Italie, en Sicile, en Styrie, en Bohême, en Illyrie, dans les Alpes, les Pyrénées, la Sierra Morena, Fielding n'allait même pas jusqu'à Calais; chaque année, il retournait à Saddleback et à Ben Venue, et souvent même Sandgate et les dunes de Sussex lui suffisaient.
Les dessins que j'exécutai en 1835 étaient réellement intéressants, même pour des artistes; ils indiquaient des dispositions suffisantes pour que mon père ait jugé utile de me faire passer de l'enseignement de Mr Runciman à quelque chose de tout à fait supérieur. Tout membre de la Société des aquarellistes faisait payer ses leçons une guinée; il est vrai qu'en six leçons, on arrivait, disait-on, à un bon talent d'aquarelliste amateur. Notre choix, comme professeur, était fait d'avance, et je ne saurais dire qui de moi ou de mon père a le plus joui de ces six heures passées dans l'atelier de Fielding. L'admiration de mon père touchait l'artiste, qui trouvait le plus grand plaisir à causer avec lui pendant que je prenais ma leçon, et cependant mon père, timide et réservé, n'était réellement lui-même que la plume à la main. J'ai eu le bonheur de retrouver une lettre de 1830 qui montre bien quelle valeur Northcote attachait à l'opinion de mon père. C'était à propos d'un ouvrage de critique demeuré classique, le meilleur qu'on ait fait jusqu'ici basé sur les principes de l'école de Reynolds:
«Cher Monsieur, j'ai reçu votre lettre si aimable et si encourageante, mais j'ai été désolé d'apprendre que vous aviez été malade; j'espère que vous êtes tout à fait rétabli. Les éloges que vous voulez bien faire de moi et du volume de «Conversations» me font plus de plaisir que vous ne pouvez imaginer; d'autant que le livre a paru sans mon autorisation, et sous sa première forme, dans les Revues, sans même que j'en eusse connaissance. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour en arrêter la publication parce qu'il s'y trouve quelques jugements très sévères sur des personnes, que je n'aurais pas voulu voir imprimés; de plus, Hazlitt, qui est un homme de beaucoup de talent, a la dent fort dure et il a souvent exagéré ce que je lui avais dit en confidence. Quoi qu'il en soit, je bénis Dieu que ce livre, qui a été pour moi l'occasion de tant de trouble, ait l'approbation d'un esprit comme le vôtre. Cette approbation est un grand réconfort; elle me met l'âme en repos.
«Veuillez présenter mes respectueux compliments à Mrs Ruskin qui, je l'espère, est en bonne santé. Mes bons souvenirs à votre fils.
«Toujours, cher Monsieur, votre ami très reconnaissant[42] et très humble serviteur.
«JAMES NORTHCOTE.»
Argyll-House, 13 octobre 1830.
À John J. Ruskin, Esq.
Les six leçons s'allongèrent, en devinrent huit ou neuf, pendant lesquelles Copley Fielding m'apprit à superposer des lavis de teintes diverses, à confectionner ainsi des ciels avec du cobalt, de la garance et de l'ocre jaune, à faire les sommets de montagnes au moyen de touches brisées, inégales; à représenter un lac aux eaux calmes par de larges bandes d'ombre séparées à des intervalles de trois ou quatre millimètres par des lignes lumineuses; à faire les nuages noirs et la pluie à l'aide de douze ou vingt lavis successifs, et, avec un pinceau sec, à saupoudrer de terre de Sienne brûlée les feuillages et les premiers plans. À l'aide de ces principes, je réussis à copier une aquarelle de 12 x 9 de Ben Venue et des Trosachs, avec des vaches brunes sur les bords du Loch Achray, que Fielding fit devant moi. J'étais si content de mon aquarelle que je l'accrochai au-dessus de la cheminée de ma chambre; je m'endormais le soir en la contemplant, et, le matin, c'était la première chose que je voyais au réveil. Plaisir fait d'amour-propre satisfait sans doute, mais aussi du sentiment que j'avais acquis quelque chose de nouveau. Je me sentais comme exalté, soulevé par un air plus léger et en même temps plus fort. Hélas! cette première conquête ne fut pas suivie de beaucoup d'autres. Je m'étais attendu à des progrès constants et réguliers, il n'en fut rien. Mes pauvres lavis, quelque soin que j'y misse, n'arrivaient jamais au fondu de Fielding, et mes saupoudrages de terre brûlée, toujours les mêmes, donnaient de la monotonie. Ce qui me découragea surtout, c'était l'impossibilité d'utiliser les procédés de Fielding pour les Alpes. Mes touches brisées, inégales, ne représentaient pas mieux des aiguilles que mes ombres régulières les eaux du lac de Genève. J'abandonnai l'aquarelle avec l'idée, que je ne formulais pas, que je n'étais pas doué pour cet art—la vérité, c'est que la composition en couleur n'était pas dans mes cordes—et je me remis au dessin, au pur dessin, avec courage.
À cette époque, je n'avais pas encore vu une aquarelle de Turner. Était-ce lourdeur d'esprit ou prudence, je continuais en toute tranquillité à copier les reproductions dans le volume de Rogers sans m'inquiéter même de savoir où étaient les originaux. Ils étaient enfouis au fond d'un vieux tiroir dans Queen Anne Street, aussi inaccessible pour moi que le fond de la mer; si je les avais vus, peut-être cela n'eût-il servi qu'à me gâter le plaisir que me donnaient les gravures. Mon indifférence à cet égard eut du bon, et plus je songe à mon manque de curiosité, dont ce n'est là qu'un exemple, plus j'éprouve de reconnaissance et même de respect pour cette habitude, que j'ai conservée toute ma vie, de travailler avec résignation à ce que j'ai sous la main, tant que je peux le faire, et à regarder ce que j'ai sous les yeux tant que je peux le voir. D'autre part, pour les grands Turner, la pensée de les imiter ne me venait même pas et l'effet qu'ils ont produit sur moi avant 1836 est fort mêlé; plusieurs, comme Quillebœuf ou Les chargeurs de charbon, étaient peu agréables de couleur; et la Fontaine de l'Indolence ou la Branche d'or m'apparaissaient sans doute quelque peu fantastiques à côté du naturalisme de Landseer, de l'émotion humaine, et de l'intelligibilité de Wilkie.
Mais en 1836, Turner exposa trois tableaux dans sa dernière manière et où son originalité se traduisait avec tout l'art dont il était capable; c'était Juliette avec sa nourrice, Rome vue du Mont Aventin, et Mercure et Argus. La fantaisie qui lui avait fait choisir comme cadre à sa Juliette Venise au lieu de Vérone, les fantasmagories de l'éclairage, les feux d'artifice au travers desquels on reconnaissait à peine Venise, furent l'occasion d'un article qui parut dans le Blackwood's Magazine et où le critique, avec beaucoup de force mais sans aucun ménagement et encore moins de politesse, exprimait les sentiments que suggéraient aux élèves de sir George Beaumont ces vues de nature qui n'avaient rien d'orthodoxe.
Cet article souleva en moi une «sainte colère», qui ne s'est jamais calmée d'ailleurs, et comme j'étais déjà plein de confiance dans mes talents d'écrivain, que je sentais et pouvais expliquer le charme de l'œuvre de Turner, j'écrivis une réponse au Blackwood dont je serais curieux aujourd'hui de retrouver quelques fragments. Mon père jugea convenable de demander à Turner la permission de publier cette réponse. Je la recopiai donc de ma plus belle écriture, et l'envoyai au Maître qui, à cette occasion, m'écrivit la lettre suivante:
47, Queen Ann (sic) Street West.
6 octobre 1836.
«Mon cher monsieur, laissez-moi vous remercier de votre zèle, de votre amabilité et de la peine que vous avez prise au sujet des critiques que le Blackwood's Magazine d'octobre a faites de mes tableaux; je ne m'agite pas pour si peu; ces choses-là sont sans importance; répondre ne sert qu'à aggraver le mal. On a peur que mes idées ne fassent tourner la pâte et que toute la provision de farine ne soit gâtée.
«P. S.—Si vous désirez que je vous renvoie le manuscrit, soyez assez aimable pour me le faire savoir. Sinon, et avec votre permission, je l'enverrai au possesseur du tableau de Juliette.»
La signature manque au bas de la lettre; je l'ai coupée, sans doute pour le plus grand bonheur d'un amateur d'autographes. Quelques années plus tard, les lettres de Turner à mon père se terminaient par cette formule toujours la même: «Bien sincèrement vôtre», celles qu'il m'adressait, simplement par «Sincèrement vôtre».
Le «possesseur du tableau» était Mr Munro de Novar, qui ne m'a jamais parlé de la façon dont le premier chapitre de Modern Pointers était tombé entre ses mains, et, de mon côté, je n'ai pas attaché assez d'importance à la chose pour lui en parler. Je continuai de travailler d'après les gravures de Turner pendant un ou deux ans, tout en mettant à profit les procédés de Copley Fielding, chaque fois qu'en voyage, pendant les vacances, je faisais une étude en couleur. Nous fîmes trois voyages, trois étés de suite, sans traverser la Manche. En 1837, le Yorkshire et les lacs; en 1838, l'Écosse; en 1839, les Cornouailles.
C'est pendant le voyage de 1837, j'avais dix-huit ans, que j'éprouvai pour la dernière fois l'amour pur et enfantin de la nature, où Wordsworth, bien légèrement, voit une preuve de l'immortalité. Nous passâmes par la North Road, comme nous en avions l'habitude; le quatrième jour, nous arrivions à Catterick Bridge, où le joli ruisseau clair, qui court sur un lit de cailloux à travers une vallée entourée de collines, fait pressentir les landes et les ravins de la partie montagneuse du Yorkshire. Au bord du petit ruisseau, je ressentis cette émotion comme je ne l'ai plus retrouvée depuis; émotion qui n'est possible que dans la jeunesse, car tout souci, tout regret, la conscience du mal la détruit: elle veut une sensibilité intacte et l'espérance dans l'avenir; non que je croie la jeunesse incapable de sentir ce qu'il y a de meilleur dans cet amour, à l'heure de la maladie et dans l'attente de la mort, mais seulement si la mort lui semble un don de Dieu.
Ces émotions, quant à moi, je ne les ai jamais éprouvées que dans des lieux sauvages, j'entends par là des endroits où la main de l'homme n'était pas intervenue, et en particulier au bord des rivières ou dans le voisinage de la mer. Le sentiment de la liberté, de la grandeur, de la puissance non profanée de la nature y était un élément essentiel. Je jouissais d'une pelouse, d'un jardin, d'une prairie émaillée de pâquerettes, d'un étang paisible, comme en jouissent les autres enfants; mais sur les rives de la Wandel, sur les dunes de Sandgate ou au bord d'un ruisseau dans un ravin du Yorkshire, je ne me sentais pas semblable aux autres enfants; mais comment exprimer cette émotion, même lorsqu'on l'a le plus fortement éprouvée? L'expression de Wordsworth: «j'en étais hanté comme par une passion», ne la traduit qu'imparfaitement: ce n'est pas comme une passion, qu'il faudrait dire, car c'est une passion; et la question, question délicate, est précisément de savoir en quoi elle diffère des autres passions; quel est le sentiment humain, humain au plus haut degré, qui nous porte à aimer une pierre pour l'amour de la pierre, un nuage pour l'amour du nuage? Le singe aime le singe pour l'amour du singe, il aime une noisette pour l'amande qu'elle renferme, mais il n'aime pas une pierre pour une pierre. Les pierres étaient pour moi du pain sans que le Démon y fût pour rien.
J'étais très différent, qu'on me permette de le redire encore une fois, des autres enfants, même de ceux qui me ressemblaient le plus, pas tant par la nature du sentiment que parle mélange et la diversité de ses éléments. Ma petite cruche d'argile débordait à la fois, si je puis dire, de la vénération de Wordsworth, de la sensibilité de Shelley, et de la précision de Turner. Je voyais comme Wordsworth dans un perce-neige une partie du Sermon sur la Montagne; mais je n'aurais jamais adressé de sonnets à la chélidoine, parce qu'elle est d'un jaune criard et de forme imparfaite. Comme Shelley, j'aimais le ciel bleu et les yeux bleus, mais je n'ai jamais un instant confondu les cieux avec ma pauvre petite âme. La vénération et la passion gardaient leurs places respectives, grâce à l'élément constructif, à la Turner, qu'il y avait en moi. Je ne m'épuisais pas à souhaiter qu'une pâquerette pût se réjouir de la beauté de son ombre. Je m'appliquais tout bonnement à dessiner exactement cette ombre.
Mais les lois qui régissaient ma nature étaient si fermes, si chimiquement inaltérables, qu'à l'heure actuelle, 1886, jetant un coup d'œil en arrière, sur les rives de ce cours d'eau, vers ce ruisseau de 1837 où je vois se dérouler toute ma jeunesse, je ne me trouve changé en rien. Quelques parties de moi-même sont mortes, mais d'autres, plus nombreuses, se sont fortifiées. J'ai appris certaines choses, j'en ai oublié beaucoup; au total, je ne suis que le même adolescent, déçu et rhumatisant.
Pour mieux faire comprendre cette opiniâtreté de ma nature qui n'a rien du durcissement du bois par les années, mais tient plutôt du tissu de la moelle, que l'on me permette d'insister encore un instant sur l'étrange plaisir que je ressentis en 1837 à revoir les lieux où, écolier, j'avais erré. Il n'est pas d'enfant qui ait ressenti une impression plus vive à la vue de l'Italie et des Alpes; il n'est pas d'enfant, pas d'homme qui fit mieux la différence entre une chaumière du Cumberland et un palais vénitien, entre un ruisseau du Cumberland et le Rhône: c'est ce dont on trouve une expression, l'année suivante, dans ma première tentative littéraire qui donnât des espérances.
Si grand, toutefois, qu'ait été mon enthousiasme, si délirantes les joies éprouvées sur le continent, rien ne peut se comparer au bonheur que j'eus à me retrouver sur les bords d'un ruisseau du Yorkshire. C'était pour moi retrouver le ciel. Nous poussâmes jusqu'au Cumberland que nous connaissions déjà si bien, mon père me faisant faire l'ascension du Scawfell et de l'Helvellyn avec un guide expérimenté de Keswick, Mr Wright, qui se connaissait en minéralogie; et notre été se passa paisiblement et non sans profit.
Un petit incident, que je situe vers le commencement de 1838, prouve que j'avais recouvré ma tranquillité d'âme et mon bon sens, et que l'on aurait pu me décider alors sans trop de peine à me fixer dans une vie simple et saine, mais il aurait fallu pour cela que mes parents sussent profiter de la chance qui se présentait.
J'ai oublié de dire, lorsque j'ai parlé de nos amis Mr et Mrs Richard Gray, que, dans mon enfance, ma mère avait aussi une autre amie, qui habitait en haut de Camberwell Grove. Elle s'appelait Mrs Withers. C'était une excellente femme, très pieuse, qui aidait ma mère dans ses charités. Mr Withers, gros négociant en charbons, fit plus tard de mauvaises affaires. L'un et l'autre ne m'ont laissé qu'un souvenir effacé. Mrs Withers, qui avait été très mêlée à la vie de ma mère, avait disparu de notre horizon avant que je ne d'âge à conserver fusse d'elle une impression nette.
Au printemps de cette année 1838, Mr Withers, devenu veuf, qui vivait retiré à la campagne, était venu à Londres pour affaires; il avait amené sa fille unique afin de la présenter à ma mère; et ma mère—comment expliquer un fait si contraire à ses habitudes?—l'avait invitée à passer quelques jours avec nous pendant que son père faisait une tournée d'affaires.
Charlotte Withers avait seize ans, elle était mignonne, un peu frêle, délicate, impressionnable et blonde, avec un teint charmant malgré des taches de rousseur, et une grâce naturelle qui rappelait celle d'une fleur des prés; intelligente, affectueuse, l'âme tout à fait droite, et d'une piété qui n'avait rien d'agressif. En somme, une petite créature douce, un peu ordinaire, pas jolie, mais agréable à regarder lorsque ses yeux se posaient sur les vôtres et qu'elle n'était pas distraite.
En moins d'une semaine, nous étions devenus très bons amis. Nous causions musique, peinture; j'écrivis pour son édification un essai de neuf pages, grand format, sur beau papier, où j'exposais triomphalement mes idées sans rien laisser subsister des siennes. C'était ma manière ordinaire de faire ma cour aux femmes. Charlotte Withers fut très flattée du grand honneur que je lui faisais, et elle emporta mon essai comme un bon élève le prix qu'on vient de lui décerner. Comme je le disais plus haut, si mon père et ma mère avaient voulu qu'elle prolongeât son séjour d'un mois, nous serions certainement tombés amoureux l'un de l'autre, très doucement, en toute sérénité; il ne dépendait que d'eux de me faire épouser cette gentille petite femme, et de m'installer, étant donné mon goût pour la géologie, dans le commerce du charbon, je n'aurais opposé aucune résistance. Mais je ne crois pas que l'idée leur en soit seulement venue. Charlotte n'était pas la femme qu'ils rêvaient pour moi. Si bien que Charlotte nous quitta à la fin de la semaine au retour de son père. Je l'accompagnai jusqu'à Cumberland Green, nous nous séparâmes avec quelque tristesse de part et d'autre au coin de la New Road, et cette possibilité d'un bonheur paisible s'évanouit pour toujours. Peu après, son père «négocia» pour elle un mariage avec un gros commerçant de Newcastle. Elle se soumit, en fille obéissante qu'elle était. Traitée par son mari à peu près comme un de ses sacs de charbon, elle mourut au bout d'un ou deux ans de mariage.
Ce petit incident me prouva, et j'en fus humilié, que ma mère avait eu raison lorsque, à ma grande indignation, elle m'avait assuré qu'Adèle n'était pas la seule jeune fille qu'il y eût au monde; et les joies que me donna le voyage que nous fîmes cette année-là dans les Trosachs n'eurent pas les honneurs d'une description en vers byroniens; j'avais aussi renoncé à la tragédie, car, après avoir décrit une gondole, un bravo, la divine Bianca et le clair de lune sur le Grand Canal, j'avais trouvé que je n'avais plus grand'chose à dire.
Le pays de Scott me prit tout entier. À quoi bon dire au lecteur d'aujourd'hui que les bords du Loch Katrine, à l'extrémité est du lac, étaient encore tels que Scott les a vus et décrits:
Rien de plus vrai, de plus adorablement exact. Au bord du sentier (ce n'était qu'un sentier) qui serpentait à travers les Trosachs, sombre et silencieux, sous les myrtilles, rêvait un étang aux eaux limpides, aux rives sinueuses, un étang qui n'avait pas plus de cinq pieds de large à sa naissance et qui reflétait les herbes et les mousses entrelacées de ses bords sous une voûte de feuillage si touffue qu'à peine apercevait-on le bleu du ciel au travers.
Ce petit bras du Loch Katrine est étrange par lui-même; je n'ai vu nulle part rien qui y ressemblât. C'est un méandre aux eaux profondes, sans ruisseau apparent qui vienne l'alimenter, phénomène qui n'est possible, j'imagine, qu'au milieu de ces amas de rochers bizarres des Trosachs. Cette beauté étrange, cette merveille naturelle, le plus beau des poèmes que l'Écosse ait chantés au bord de ses cours d'eau l'a immortalisée. Pourrait-on croire que tout ce que le XIXe siècle a su inventer pour honorer ce délicieux coin de montagne, cet héritage sacré, ç'a été de permettre à un bateau à vapeur de venir y fourrer son nez, de cacher ses myrtilles sous une plate-forme en planches et d'y faire courir au pas de charge des hordes de touristes?
C'eût été un grand bienfait pour moi de faire l'ascension du Ben Venue et du Ben Ledi, le marteau à la main, comme Scawfell et Helvellyn. Mais j'étais absorbé alors par un travail littéraire, auquel la vue de Roslyn et de Melrose donnait encore plus d'intérêt. L'idée m'en était venue pendant l'été de 1837; elle était née, j'imagine, du contraste, qui m'avait vivement frappé, entre les habitations rustiques du Westmoreland et celles d'Italie. Toujours est-il que le numéro de novembre 1837 de l'Architectural Magazine de Loudon débute par un article intitulé: «Introduction à la poésie de l'Architecture», ou «l'Architecture des Nations de l'Europe envisagée dans ses rapports avec l'aspect naturel du pays et le caractère national», par Kataphusin. Il m'était impossible de donner en moins de mots, et en mots plus significatifs, la définition de ce que je devais passer plus de la moitié de ma vie à expliquer. «Selon la nature» disait l'esprit dans lequel je devais traiter ce sujet aussi bien que tous les autres. Que j'aie cru devoir prendre un nom de plume me semble indiquer (comme aussi que je n'aie pas signé la première édition des Modern Pointers) une confiance dans mon jugement assez déplacée chez un garçon de dix-huit ans. Si mon père ou mon professeur m'avait dit alors: «Écris comme un jeune homme doit écrire, laisse au lecteur le soin de découvrir ce que tu sais, amène-le doucement à tes idées», je n'aurais sans doute pas à rougir de mes premiers essais. M'eussent-ils dit plus sévèrement encore: «Tais-toi, attends le moment où tu n'auras plus besoin de t'excuser auprès de ton lecteur», j'aurais été peut-être, plus tard, satisfait de mon œuvre. Tels qu'ils sont, en dépit de leur prétention, de leur peu de profondeur, ces essais de ma jeunesse vont assez droit au but; et ils se distinguent déjà de la littérature de l'époque par l'ingéniosité de la forme, qualité que le public a bien voulu me reconnaître dès le début.
J'ai dit plus haut que c'était la lecture assidue de la Bible qui m'avait empêché de modeler mon style entièrement sur celui de Johnson. Dans une certaine mesure, c'est ce que j'ai fait; et dans ces premiers essais je m'y suis appliqué, en partie parce que je ne pouvais pas faire autrement, en partie de propos délibéré.
Lors de nos voyages à l'étranger, comme il était important de ne pas augmenter inutilement le poids des bagages, mon père avait jugé que quatre petits volumes de Johnson—the Idler et the Rambler—sous des noms appropriés aux circonstances, contenaient autant de nourriture substantielle pour l'esprit qu'il était possible d'en trouver sous une forme aussi réduite. Par conséquent, quand j'avais une heure de liberté, ou quand il pleuvait, je lisais quelques pages dudit Rambler ou dudit Idler. Ces tournures de phrases qui revenaient ainsi sans cesse se gravèrent dans mon esprit; et il me fut impossible, pendant de longues années, de me débarrasser du rythme de la cadence johnsonienne, phrases comme des coups de sabre, propres à fendre le cimier d'un ennemi ou comme des coups de pilon, capables d'enfoncer les fondations d'un principe. Il ne m'est jamais venu à l'idée, fût-ce un instant, de comparer Johnson à Scott, Pope, Byron ou à aucun des grands écrivains vraiment grands que j'aimais, mais j'avais dès le premier moment—et je n'ai point changé à cet égard—toujours reconnu en lui un écrivain absolument sincère, appréciant les choses et les coutumes du monde à leur juste valeur. Je prisais sa phrase, non seulement en raison de sa symétrie, mais aussi parce qu'elle était juste et claire. C'est un goût qui n'est pas très commun; le public demande plus souvent à un auteur d'exposer ses propres idées en termes élégants, et on le trouve aussi disposé à applaudir une phrase de Macaulay, qui peut très bien ne rien dire du tout, qu'à faire fit d'une de celles de Johnson, si elle est hostile à leurs préventions, bien que la symétrie en fût celle de coups de tonnerre se répondant d'un horizon à l'autre.
Ce fut un très grand bonheur pour moi, au cours de ces voyages sur le continent, dans la surexcitation que me causaient tant de choses nouvelles, que Johnson ait été le seul auteur que j'aie eu sous la main. Aucun écrivain ne pouvait mieux combattre les entraînements de mon tempérament à la fois métaphysique et sanguin. Il m'apprit à prendre la mesure de la vie et à me méfier de la fortune; et il m'empêcha par son bon sens solide comme le diamant de me laisser prendre aux toiles d'araignées de la métaphysique germanique, ou de m'embourber dans les marécages produits par son infiltration en Angleterre.
Tout en écrivant ces lignes, j'ouvre le plus gros des volumes de cet Idler auquel je dois tant, et après avoir feuilleté quelques pages, je tombe sur cette phrase que je copie, afin de montrer au lecteur ce que j'y ai appris, et, relisant ces mots aujourd'hui, j'y souscris à nouveau. «Que ceux qui aspirent à mériter les mêmes éloges que ces savants imitent leur assiduité, évitent leur excès de scrupule. N'oublions jamais que la vie est courte, que le savoir est un puits sans fond et qu'il est bien des doutes qui ne méritent pas d'être éclaircis. Laissons ceux que la nature et le travail ont qualifiés pour enseigner l'humanité nous dire ce qu'ils ont appris pendant qu'ils peuvent encore le faire sans se préoccuper de leur réputation.»
Il m'est impossible aujourd'hui de savoir si mon sincère désir de vérité, et le sentiment ému de ce qui est immédiatement secourable aux malheureux qui périssent, m'auraient amené à cette conclusion, si Johnson n'avait pas été là pour me guider. Ce qui est certain, c'est qu'il m'a mis dans la bonne voie dès le commencement, et quelque temps que j'aie perdu en vains plaisirs ou en efforts stériles, il m'a sauvé à jamais des idées fausses et des spéculations creuses.
Je ne sais pourquoi, car Mr Loudon n'était certainement pas fatigué de ma collaboration, les articles de Kataphusin cessèrent brusquement de paraître, comme si je n'avais plus rien à dire sur les formes supérieures de l'architecture civile et religieuse, sans un mot d'excuse ni d'explication. Il est pourtant fait allusion à une suite, dans une phrase fort lourde de l'article sur la chaumière du Westmoreland; il y est dit «que l'on verra, lorsque nous abandonnerons l'humble vallée pour le ravin profond, et la colline verdoyante pour le gouffre hérissé de rochers, que si les architectes du continent ne savent pas orner d'humbles toits les pâturages, ils savent couronner la cime des rochers d'éternels créneaux».
Ces belles promesses n'aboutirent à rien... un chapitre «sur les cheminées» illustré, à ce que je vois ce matin avec surprise, par un assez bon dessin du bâtiment sur lequel donne la fenêtre de mon cabinet de travail, Coniston Hall.
Au total, ces articles, écrits dans le courant de l'année 1838 marquent un progrès constant, des idées nettes sur des sujets particuliers, en dépit de l'engourdissement de chrysalide où j'étais.
En quittant les Trosachs, nous nous rendîmes à Édimbourg: et c'est quelque part sur la route, aux environs de Linlithgow, que mon père, lisant son courrier du matin, nous annonça avec le plus grand calme, à ma mère et à moi, que Mr Domecq ramenait ses quatre filles en Angleterre, dans l'intention de les mettre en pension à New Hall, près de Chelmsford, pour achever leur éducation.
Le reste du voyage ne m'a laissé aucun souvenir; j'ai aussi oublié tout ce qui a suivi, excepté notre course en voiture à Chelmsford. Pourquoi ma mère avait-elle jugé bon, de se faire accompagner par moi, dans cette visite au couvent? J'imagine que ce fut par bonté qu'elle m'emmena, ayant trouvé que ce serait bien cruel de me laisser à la maison. Les jeunes filles nous reçurent au parloir, et furent autorisées à venir passer leurs jours de congé à Herne Hill. Ainsi s'ouvrit une seconde période de cette partie de ma vie, qui n'est pas «digne de mémoire» mais seulement du «Guarda e Passa».
Il y avait pour moi quelque adoucissement, pendant mes études de l'automne, à me dire qu'Elle était en Angleterre, là, tout près, que je pouvais, de la fenêtre de mon cabinet de travail, apercevoir le lambeau de ciel qui flottait au-dessus de Chelmsford; il ne me déplaisait pas non plus qu'elle fût au couvent, que personne ne pût la voir, ni lui parler, excepté les religieuses. Cette vie monotone, qui lui serait sans doute pénible, lui ferait trouver de l'agrément à celle de Herne Hill, et j'espérais la trouver plus humaine.
Je me demande ce qui serait advenu de moi si l'amour, au lieu de m'être contraire, m'eût été propice, si j'avais connu les joies d'une tendresse partagée, et la force incalculable que donne la sympathie.
Mais ce sont sans doute délices défendues à ce bas monde. Les hommes capables de haute passion imaginative sont sans cesse ballottés sur une houle de feu, ceux qui ne connaissent pas ces tempêtes sont d'une toute autre école. Le second employé de mon père, Mr Ritchie, écrivait sans ménagement à son pauvre collègue Henry, qui avait renoncé au mariage par dévouement pour sa mère et pour ses sœurs: «Si vous voulez connaître le bonheur, mariez-vous, ayez une douzaine d'enfants et venez habiter Margate.» Il est vrai que Mr Ritchie ne fut jamais qu'un monsieur bedonnant et important, avec des yeux en boule de loto, un affilié de la religion Irvingite.
Je ne nie pas que les mariages d'inclination du type squire-anglais ne soient heureux; cependant, je constate que les squires anglais sacrifient une grande partie de leur vie, si heureuse, aux renards[44].
Il va sans dire que lorsque Adèle et ses sœurs vinrent passer à la maison les quatre ou cinq semaines des vacances de Noël, les idées les plus folles, les sentiments les plus passionnés que j'avais domptés ou oubliés revinrent avec un redoublement de violence.
Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Adèle eût été une jeune fille d'une beauté et d'une amabilité parfaites et si elle eût eu le moindre goût pour moi. Mais, bien qu'elle eût été d'une beauté exquise à quinze ans, Adèle à dix-huit ans n'était pas plus jolie que ne le sont en général les Françaises de cet âge; elle était d'un caractère ferme et impétueux, avec de grands principes, mais, comme on a déjà pu s'en douter, pas du tout aimable; et bien qu'elle m'eût épousé si son père l'eût désiré, en attendant, elle était toujours enchantée de se débarrasser de moi. Mais mon amour était d'essence trop haute, trop exalté pour changer: je ne l'en aimais pas moins, parce qu'elle était moins jolie, et que je le voyais clairement; car à aucun moment je n'ai été aveuglé par l'amour. Rien ne pouvait entamer mon sens critique.
Et les jours succédaient aux jours, tissés de folie, d'absurdités, de chagrins, d'erreurs, de tendresses perdues, d'inutiles demi-vertus; souvenirs sur lesquels je ne veux pas m'appesantir, que je voudrais écarter à coups de balai de ce que je puis me rappeler de meilleur pendant cette période de ma vie, avec l'espoir que le tas, aussi petit que possible, le tas de cendres finisse par être enlevé tout à fait par le chiffonnier Oubli.
J'ajouterai ici une réflexion d'ordre général sur l'attitude des enfants vis-à-vis de leurs parents, et je dirai que l'obéissance extérieure, si complète qu'elle paraisse, peut n'être pas de l'obéissance, car l'obéissance doit être joyeuse et totale; le désir de désobéir est déjà de la désobéissance. À cette époque, bien que je fisse réellement quantité de choses qui me coûtaient pour plaire à mes parents, je ne saurais en tirer la moindre consolation, tant mon obéissance était mêlée de mauvaise humeur, et tant cette maussaderie gâtait les maigres sacrifices que je pouvais faire.
Mais avant d'abandonner cette phase romanesque de mon existence, que l'on me permette d'écrire l'épitaphe de l'un de ses plus doux fantômes. Ceux qui ont connu le fantôme m'en seront reconnaissants. J'ai déjà dit que le rez-de-chaussée de la maison de Billiter Street était occupé par MM. Wardell et Cie. Le chef de la maison était un homme déjà âgé, mais très distingué et extrêmement intelligent; il portait de longs cheveux bouclés, il avait les yeux brillants, l'air gracieux et aimable; je ne sais s'il était toujours d'une sagesse parfaite, mais il était toujours très content de lui-même, et parfaitement heureux, ayant le bonheur d'avoir une femme intelligente et une fille unique, aussi bonne que charmante.—Pas toujours sage, ai-je dit; ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'affaires consommé, plus âgé et, je suppose, déjà infiniment plus riche que mon père. Il habitait une belle maison dans Hampstead et n'épargnait rien pour l'éducation de sa fille.
Ce doit être vers 1839, ou 1838, que mon père, confiant à Mr Wardell tous les soucis que je lui donnais au sujet d'Adèle, celui-ci lui proposa, pour faire diversion, de m'inviter à passer quelques jours chez lui. Mon père n'avait pas encore renoncé à me faire épouser une lady Clara Vere de Vere, mais miss Wardell était délicieuse; et c'était l'héritière d'une fortune égale, sinon supérieure à celle à laquelle je pouvais prétendre plus tard. Les deux pères tombèrent d'accord; rien ne pouvait être plus raisonnable, plus désirable qu'un tel arrangement. Je fus donc expédie à Hampstead; je devais y passer l'après-midi et y rester à dîner.
Pour un garçon pas tout à fait niais, c'eût été l'occasion de passer une après-midi délicieuse. Miss Wardell avait entendu parler de moi par son père, elle savait que j'étais un jeune homme de conduite exemplaire, que j'avais déjà quelque réputation littéraire, que j'étais l'auteur de la Poésie de l'Architecture, lauréat du Newdigate, un premier prix en herbe de mon Université. Élevée comme moi, dans la retraite, par des parents qui l'adoraient, elle n'avait guère quitté la jolie villa des environs de Londres, le jardin fleuri où elle sautait à la corde et cueillait des fleurs. La principale différence entre nous, c'est que dès son plus jeune âge, miss Wardell avait eu les meilleurs maîtres, et qu'elle était alors une délicieuse enfant de dix-sept ans, pleine de talents, de grâce et d'intelligence; un peu délicate peut-être, mais d'une délicatesse qui ajoutait à sa beauté l'intérêt qu'inspire tout ce qui est fragile. À cette époque, elle était aussi bien portante que peut l'être une enfant qui grandit vite; elle était brune, fine et svelte, avec les cheveux noirs de son père, qui jouaient en boucles folles autour d'un joli visage doux et un peu pensif qu'éclairaient deux yeux d'un bleu gris.
Je ne me rappelle rien de cette après-midi d'Hampstead, si ce n'est qu'il faisait beau et que nous nous promenâmes dans le jardin. Maman s'était fait un devoir de politesse de m'accompagner, cette visite étant la première que je faisais aux Wardell; combien il eût été plus sage de nous laisser nous tirer d'affaire à nous deux! La jolie petite créature m'inspirait une admiration profonde, et j'étais prêt à faire et à dire tout ce qu'on aurait voulu pour lui plaire, pour lui plaire au sens littéral: c'est toujours mon désir, vis-à-vis des jeunes filles, en dépit de mes maladresses. Très sincèrement, ma première pensée est toujours de me demander en quoi je pourrais leur être utile, comment je pourrais les rendre heureuses et si elles pouvaient se servir de moi comme d'une planche pour traverser un ruisseau, ou comme d'un poteau pour accrocher une balançoire, si je pouvais leur rendre quelque service analogue ne m'obligeant pas à parler, je serais parfaitement heureux auprès d'elles et ne demanderais qu'à rester éternellement à leur service. Ce dévouement très sincère, l'intense jouissance que me donnent la beauté ou la grâce, et une sympathie qu'augmente encore la confiance que j'ai dans la rectitude du jugement féminin, tout cela fait que j'ai le plus souvent pas mal d'influence sur les jeunes filles, bien que je ne me sois que très rarement senti à l'aise auprès d'elles. Aussi ai-je le sentiment, pendant cette longue après-midi d'Hampstead, d'avoir plutôt ennuyé la pauvre petite. De plus, bien que j'admirasse miss Wardell, ce n'était pas mon type de beauté. J'aime les visages ovales, les cheveux d'un blond translucide et plutôt plats; en tout cas à peine ondulés et tombant en longues nattes; j'aime une démarche élastique, un pas ferme. La grâce brune, un peu languissante, de miss Wardell m'impressionnait moins qu'elle ne m'intimidait. Je craignais quelle ne me trouvât ennuyeux. Je crois pourtant qu'au total, je ne m'en étais pas trop mal tiré, car elle consentit peu après à venir à Herne Hill pour voir nos tableaux, et je me souviens de son air un peu effarouché, mais satisfait tout de même, lorsque je m'agenouillai devant elle pour soutenir un livre ou un dessin qu'elle regardait.
Après cette seconde entrevue, mon père et ma mère m'ayant demandé sérieusement ce que j'en pensais, je leur expliquai que, tout en reconnaissant ses mérites, sa beauté, sa grâce, ce n'était pas mon type. Les négociations en restèrent là pour le moment, et elles ne furent jamais reprises. À Hampstead, on continuait à accabler la délicate petite créature sous les leçons de l'allemand le plus transcendant, du «French of Paris»; elle pâlissait sur la Métaphysique de Kant, sur les Principes de Newton; après cela on lui fit visiter Paris, on lui fit tout voir, sans merci, tous les jours et toute la journée, sans se rendre compte qu'il y avait là une fatigue extrême pour la petite solitaire d'Hampstead; aussi devenait-elle chaque jour plus faible et plus pâle. On finit par la ramener en Angleterre au bord de la mer; là elle fut prise de fièvre. Pâle, tous les jours plus pâle, elle passa—avec, dans ses yeux si doux, l'ombre de la mort. La pauvre petite ne devait jamais revoir les jardins fleuris d'Hampstead!
Comment ses parents—surtout le pauvre père—ont-ils pu supporter un pareil malheur? C'est ce que je me suis souvent demandé; mais ils avaient de solides principes religieux, et ils n'avaient rien à se reprocher, si ce n'est de ne pas avoir compris. Le père, bien que son visage portât la trace de son chagrin, n'abandonna pas ses affaires et il vécut même fort âgé.
Je ne suis sûr ni de la date de la mort de miss Withers, si de celle de miss Wardell; celle de Sibylla Dowie, que l'ai racontée dans Fors, et qui est encore plus triste, leur est postérieure: mais nous avions ressenti la perte de cette tendre petite âme, qui n'avait pu survivre à celui qu'elle aimait, avant l'époque qui m'occupe. Je n'avais, quant à moi, jamais vu la mort de près ni connu la douleur, l'anxiété de ces veilles auprès de malades chéris, pas plus que je n'avais vu, ni même imaginé les horreurs de la misère privée de secours; mais on m'avait accoutumé de bonne heure à la pensée de la mort, et celle de créatures jeunes, que j'avais vues pleines de joie, m'inspirait un sentiment d'immense pitié pour elles, plutôt que de chagrin pour moi; il se mêlait aux pensées qui, au contact des grands tragiques, Homère, Eschyle, Shakespeare, commençaient à modifier la foi de mon enfance. Le bleu des montagnes prenait à mes yeux un assombrissement de deuil; les nuages qui se rassemblent autour du soleil couchant m'impressionnaient comme les accents d'un Miserere, et toutes les forces, toute la charpente de mon esprit, devenaient ténébreux comme les voûtes de Roslyn quand un feu mystérieux vient éclairer ses piliers enguirlandés de feuillages et que, dans la profondeur du crépuscule, «s'embrase chaque contrefort ciselé de roses.»
[42]En mémoire du doux vieillard qui nous honorait, comme on le voit, de son amitié, et avec le sentiment que j'ai de leur valeur, j'espère un jour faire réimprimer quelques fragments des «Conversations» qu'il eût aimé conserver.
[43]Plus loin, au milieu des taillis, on voit paraître un filet d'eau calme et profond.
[44]Psaume LXII. II (Vulgate) «ils deviendront le partage des renards». (Note du traducteur.)
Les chapitres suivants seront, je le crains, moins agréables au grand public auprès duquel j'ai trouvé jusqu'ici un accueil si bienveillant; non que je me lasse de conter, mais parce que mes histoires deviendront de plus en plus personnelles. À mesure que je me regarde dans le miroir, je me trouve plus curieux que je n'aurais cru, plus différent des autres; ainsi je m'imaginais que tout le monde aimerait les nuages et les rochers si seulement on forçait chacun à les regarder, je m'aperçois qu'il n'en est rien même de nos jours; et je sais de longue date que, dans les temps anciens, ces nuages et ces montagnes, qui ont été ma vie, n'étaient qu'ennui et épouvante pour le commun des mortels.
J'ai déjà dit les joies que j'avais connues à Clifton, et les débuts de mes études sur le quartz. Il est intéressant de comparer mes émotions enfantines avec le jugement que le même site inspira au très sérieux John Evelyn, en 1654:
«La ville (de Bristol), uniquement commerçante, bâtie sur la célèbre Severne, est aussi commodément située pour faire le commerce avec l'Irlande qu'avec le monde occidental. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu raffiner le sucre, le couler en pain, et c'est là aussi que nous fîmes une collation d'œufs cuits dans le four à sucre[45], et arrosés d'excellent vin d'Espagne. Mais ce qui m'a surtout paru prodigieux, c'est le rocher de Saint-Vincent non loin de la ville; sa paroi à pic forme un précipice d'une profondeur vertigineuse, même si on le compare avec les cataractes des Alpes les plus effrayantes, et la rivière coule à ses pieds au fond d'un gouffre insondable. Nous y cherchâmes des diamants et aussi, aux environs, les sources chaudes. Non loin de cette horrible (horrid) montagne, il y a un endroit très romantique: nous regagnâmes Bath dans la soirée.»
Sans doute, Evelyn emploie ici le mot horrid dans le sens latin; mais il est certain qu'il éprouve un sentiment de soulagement quand il se retrouve à Bath; et bien que, un peu plus loin, il décrive sans effroi la ville et le comté de Nottingham, «qui semble ne former qu'un seul et même rocher», son indulgence pour cette bizarrerie s'explique par la fin de sa phrase: «un comté charmant, très bien habité». Quant à ses impressions sur les «prodigieux rochers de Fontainebleau, et les rudes habitants du Simplon», j'aurai à y revenir plus tard.
Sur ces points particuliers et sur d'autres, l'esprit anglais-type, aussi bien autrefois que de nos jours, me semble tellement opposé au mien et à celui de mes rares compagnons de route que j'éprouve un intérêt darwinien à suivre l'évolution de mon espèce dès l'origine. Je ne veux donc pas prendre mon lecteur en traître, je lui demande pardon, et je l'avertis que tandis qu'un homme modeste, écrivant sa biographie, s'applique à faire le portrait de tous les gens qu'il a rencontrés, je ne puis, étant données les limites de mon plan, parler que de ceux qui ont eu une action véritable et bienfaisante en élevant, redressant ou élaguant l'humble petit arbuste que je suis.
Je reviens d'abord à mon vrai professeur de mathématiques, le pauvre Mr Rowbotham. Il regretta vivement, cela va sans dire, ses soirées de Herne Hill lorsque je partis pour Oxford. Mais chaque fois que je revenais à la maison il était entendu que, s'il se sentait assez bien, il gravirait au moins tous les quinze jours la colline à l'heure du thé. C'était toujours avec ennui, hélas! que nous le voyions arriver; mais le devoir, un très petit devoir, était clair: supporter pendant une heure ou deux d'entendre le pauvre homme souffler et soupirer, pour lui procurer un moment de repos, bien rare dans sa misérable vie. Nous n'étions pas d'ailleurs sans avoir quelque affection pour lui. Son pauvre visage ravagé avait une certaine noblesse due à l'habitude de la souffrance patiente, une sorte d'innocence étonnée, et quelques lignes fermes qui dénotaient la faculté géométrique. Il nous apportait les nouvelles du monde mathématique et grammatical et avait toujours à nous conter quelque découverte, quelque trouvaille, surtout s'il avait été voir son ami, Mr Crawshay. L'intérieur du pauvre professeur était plus triste d'année en année, jusqu'au jour où son cher petit Peepy, un enfant de dix ans, s'étrangla en avalant un tonton. Le pauvre père nous raconta en pleurant les phases douloureuses de la lente agonie de l'enfant, et puis il ajouta qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi, que Dieu avait bien fait de le rappeler, que c'était une délivrance aussi bien pour lui que pour ses parents. La pauvre cervelle mathématique avait évidemment vu là la solution d'un des problèmes qui lui avaient paru les plus difficiles à résoudre, et le visage tiré du malheureux père avait, ce soir-là, une expression de calme qui ne lui était pas habituelle.
Je n'ai jamais oublié la leçon, ni mieux senti ce que c'était que la vie dans les faubourgs de Londres. L'austère muse de Mr Pringle avait vers cette époque émigré dans l'Afrique ou, espérons-le, l'Arabie heureuse de l'autre monde; et les rênes de mon génie poétique avaient été confiées à l'aimable Mr W.-H. Harrison de Vauxhall Road, dont il a été parlé au premier chapitre de On the old Road, du moins suffisamment pour que nous n'ayons pas à nous en occuper davantage pour le moment.
Revenons aussi au Dr Grant, le médecin de mon père et son ami très cher. Sa clientèle et sa réputation augmentant de pair, il épousa Mrs Sidney, une veuve qui avait quelque fortune et une bonne position à Richmond. Il devint le tuteur des deux filles de sa femme, Augusta et Emma; intelligentes et charmantes, elles s'attachèrent tendrement à leur beau-père. Toutes deux avaient de suite apprécié les qualités de ma mère comme elles méritaient de l'être, et elles devinrent bientôt des habituées de la maison; la plus jeune, Emma, avait du goût, elle dessinait agréablement et joignait à ce talent une foule d'autres, plus discrets les uns que les autres. À cette époque, les déjeuners du «Star and Garter» étaient devenus rares, ils n'avaient guère lieu qu'à l'occasion des visites à Hampton Court, où la grande vigne et le labyrinthe étaient pour moi des objets constants de délices, et où les cartons de Raphaël commençaient à prendre à mes yeux un aspect ennuyeux et presque de cauchemar, qu'ils n'ont jamais perdu. Mes expéditions avec cousine Mary dans le labyrinthe (et une fois, au milieu d'allées dantesques, dans la verdure phosphorescente d'un clair de lune, avec Adèle et Élise), ont toujours eu quelque chose de l'enchantement d'un conte de fée: je continuais à dessiner des labyrinthes de plus en plus compliqués sur les marges de mes cahiers d'étude, perdant, je pense, au moins autant de temps à cette occupation à la trisection de l'angle.
Ce n'en est pas moins à ces délassements que je dois savoir mieux compris les monnaies de Cnosse, et les personnages de Dédale, de Thésée et du Minotaure; j'ai sur eux, dans mes tiroirs, quantité de manuscrits non imprimés qui devaient trouver place dans Ariadne Florentina et autres volumes labyrinthesques, mais dont il faudra bien que le monde essaie de se passer.
Les années s'écoulaient et, dans Camberwell Grove, la vieille maman Monro aux cheveux blancs, et la petite chienne aux poils d'argent dormaient leur dernier sommeil. La pauvre Mrs Gray n'avait plus le cœur à rien: que lui importaient maintenant sa maison, les arbres son avenue? Quant à Mr Gray, il se consolait avec Don Quichotte et s'intéressait chaque jour davantage à mes élucubrations poétiques, au point même que ses affaires en souffraient. À la fin, ils pensèrent, en bons Écossais qu'ils étaient, qu'ils trouveraient la vie moins triste de l'autre côté de la frontière. Ils partirent donc pour Glasgow, où Mr Gray créa une sorte de commerce de vin et lut Rob Roy au lieu de Don Quichotte. Nous allâmes les voir, lors de notre voyage en Écosse, et nous eûmes le chagrin de constater que, bien que rentrés au pays natal, ils n'en continuaient pas moins à descendre la pente. Afin de les distraire, ma mère les invita à venir à Oxford assister aux succès de leur cher Johnnie; le digne couple, assis à l'ombre de l'orgue de la cathédrale de Christ Church, me vit entrer avec mes camarades: nous défilions en robe de soie tandis que Mr Marshall, l'organiste, préludait, que les cierges mettaient des reflets à la Rembrandt sur les colonnes normandes et que mes vieux amis fondaient en larmes; larmes de joie, de respect attendri, émotion qui leur fit perdre la parole, pour tout le reste de la soirée. Il me faut dire aussi la bonté constante que nous témoignaient Mr Telford et ses sœurs, trois femmes distinguées, sages sans sévérité ni ostentation, qui mettaient leurs talents au service de leurs voisins, et donnaient l'exemple du bonheur familial et de l'amour fraternel le plus tendre. La belle figure calme de Henry Telford, un peu mélancolique peut-être et nerveuse, son teint bruni par le grand air et les courses à cheval, de Bromley à Billiter Street, est pour moi une des physionomies les plus attirantes, un des portraits les plus précieux de ma galerie intime.
Mr et Mrs Robert Cockburn, avec les années, devenaient de plus en plus aimables, tout en blâmant de plus en plus les habitudes monacales de Herne Hill; ils se montraient sévères aussi pour mes goûts littéraires qu'ils qualifiaient de bizarres, pour ne pas dire pervers et déconcertants. Mrs Cockburn prêchait ma mère sur la nécessité de m'obliger à aller dans le monde: cela me dégrossirait, disait-elle, me donnerait de bonnes manières.
Mais ma mère était très satisfaite de son fils tel qu'il était et, qui plus est, n'était pas dans les meilleurs termes avec Mrs Cockburn. Jamais elle n'avait voulu accepter d'y dîner, il aurait fallu pour cela rompre avec toutes ses habitudes et je crois même qu'elle ne lui rendait pas très exactement ses visites. Mrs Cockburn—ce qui est étrange de la part d'une femme de sens—au lieu de regretter simplement la sauvagerie de ma mère, d'essayer de lui faire oublier qu'elles n'étaient pas tout à fait du même monde, s'en froissait. C'est à elle toutefois que j'ai dû une des belles chances de ma vie: dans désir de faire de moi un homme du monde, elle m'invita à dîner avec Lockhart[46] et sa fille, une gracieuse petite campanule des prés. Mrs Cockburn lui avait dit, sans doute, que j'étais un admirateur passionné de Scott, car je ne crois pas avoir eu, pendant le dîner, l'occasion de manifester mes sentiments à cet égard. Je souviens seulement qu'au dessert, les dames s'étant étirées, j'avais essayé de faire parade de mon orthodoxie Oxonienne et de mon érudition, au sujet de la fondation de l'Église, et j'avais été surpris, et quelque peu déconfit, en m'apercevant que Mr Lockhart connaissait les mots grecs pour «évêque» et «ancien» aussi bien que moi. Rentré au salon, je fis de mon mieux pour gagner les bonnes grâces de la petite Charlotte aux yeux noirs, et je fus désolé—mais je ne crois pas que l'enfant l'ait été—quand on l'envoya coucher.
Mais l'un des dons les plus précieux que me fit dame Fortune, en cette année 1839, de m'envoyer à Herne Hill, comme précepteur, Osborne Gordon. Saisissant, d'une main experte, les fils embrouillés de ma pensée, ceux qui pouvaient encore servir, être peignés et filés, il commença à y mettre de l'ordre; ce ne fut pas sans peine au début, mais il réussit, à la fin, à leur donner toute la consistance dont ils étaient capables.
Et d'abord, il s'opposa à tout excès de travail ou de lecture. Sa maxime était: «Quand vous avez trop à faire, ne faites rien», parole d'or, que j'ai bien souvent répétée depuis, mais à laquelle je n'ai pas été assez fidèle.
Quant à Gordon lui-même, je me demande si sa maxime favorite lui a été avantageuse. C'était un homme exceptionnellement doué et il est difficile de dire à quoi il serait arrivé, s'il l'avait voulu. Mais, de bonne heure, le sentiment intense, qui n'excluait pas chez lui la bienveillance, de l'absurdité du monde, lui avait enlevé toute envie de travailler à son perfectionnement—peut-être aurais-je dû dire plutôt l'opacité, la non-malléabilité du monde, que son absurdité. Gordon pensait qu'il n'y avait rien à en faire et qu'après tout, mieux valait le laisser s'en tirer à lui tout seul. À l'automne, quand nous arpentions ensemble les collines de Norwood, lui, qui était déjà ou sur le point d'être ordonné prêtre, il m'étonnait beaucoup en évitant—à quoi bon agiter des questions insolubles?—un sujet de conversation auquel je revenais sans cesse: la torpeur des Églises protestantes et le devoir, tel qu'il m'apparaissait pour elles, avant d'entreprendre des missions lointaines ou de s'établir confortablement sur de bonnes paroisses en Angleterre, d'étouffer définitivement le «feu diabolique» du papisme, dans tous les pays catholiques. Car j'étais alors, par éducation, par réflexion, par le peu d'expériences que j'avais pu faire, le protestant le plus zélé, le plus agressif, le plus querelleur, le plus sûr de soi qu'il fût possible de rencontrer, et cela d'autant que je ne connaissais pas le premier mot de l'histoire du Christianisme; ensuite, seconde raison de mon absolutisme—dont la responsabilité incombe à l'Église de Rome—tous les cantons catholiques de Suisse, y compris la Savoie, sont sales, leurs habitants paresseux, tandis que ceux des cantons protestants sont propres et actifs, circonstances qui avaient vivement impressionné mon évangélique mère, pour laquelle le premier devoir et le premier luxe de la vie étaient la propreté chez les personnes et dans les choses; et, ainsi que mon père, elle regardait la paresse comme absolument satanique. Ils ne manquaient donc jamais de déterminer soigneusement, sur la carte, le pont, la vallée, le col qui séparaient les cantons protestants des cantons enveloppés dans les ténèbres du catholicisme; il était rare, d'ailleurs, que la première ou la seconde ferme ou chaumière au delà de la frontière ne justifiât pas pleinement leur parti pris. Ils triomphaient alors et m'assuraient, le cœur plein d'indignation et aussi de tristesse, que c'était une conséquence toute naturelle du papisme.
La troisième raison, qui me rendait si absolu dans ma manière de voir à cette époque, est assez curieuse. Plus les cérémonies religieuses à l'étranger me donnaient de plaisir et d'émotion, plus j'étais en défiance; il me semblait que des sentiments religieux basés sur des émotions douces ne pouvaient être que faux. Je ne les méprisais pas sottement, en tant qu'expression de la foi catholique, mais je méprisais infiniment la sensualité qui s'y complait au point de faire dépendre une conversion «des gémissements d'un orgue». C'est ainsi que ma raison, aussi bien que les plaisirs romantiques que je goûtais sur le continent, se combinaient pour rendre mon protestantisme plus fermé, mais non malveillant ni sans générosité; car jamais je n'ai accusé les prêtres catholiques de malhonnêteté ni douté de la pureté de l'Église catholique d'autrefois. J'étais le cavalier protestant, non le protestait tête-ronde, désireux de conserver tout ce qu'il y a de noble et de traditionnel dans les coutumes religieuses. Je respectais la piété des paysans catholiques; le «feu diabolique» que je voulais qu'on éteignît, c'était seulement le catholicisme corrompu, qui rendait possible les vices de Paris et la saleté de la Savoie. Ces choses-là, j'étais en droit de penser qu'il était du devoir de tout prêtre chrétien de les attaquer et de les détruire.
Osborne, au contraire, était l'anglais pratique, bien que du type le plus fin et le plus doux; sa perspicacité lui faisait découvrir, sur l'heure, toutes les folies; mais comme en même temps toutes les erreurs humaines lui semblaient des folies, il était prêt à les excuser. Christ Church était tout pour lui! Toutes ses ambitions étaient concentrées là. Il avait déjà la confiance du vieux Doyen; c'était, après lui, l'homme d'Oxford qui savait le plus de grec et celui qui était le plus au courant de la routine universitaire. L'Église d'Angleterre, pour ne parler que d'Oxford, lui semblait avoir assez à faire, si elle voulait corriger ses propres défauts, sans aller s'occuper de ceux des autres; aussi, dans nos promenades champêtres, cherchait-il plutôt à calmer mes haines protestantes, à accroître mes connaissances en histoire ecclésiastique, et à ramener attention sur la chose présente, c'est-à-dire à me faire jouir autant que possible de la promenade et à me faire parler de nos lectures de la matinée.
Il était impossible à un professeur de montrer plus de zèle et de patience. C'était un maître incomparable; sa mémoire, instrument indispensable à tout grand érudit, était impeccable et facile en littérature; son jugement était sûr et son sentiment sain; son interprétation des événements politiques toujours rationnelle et appuyée sur une foule de renseignements tirés aux sources. Tout cela, sans jamais s'enorgueillir de son érudition classique et sans chercher à brider les tendances qui m'entraînaient en d'autres directions. Il avait gagné les premiers honneurs aux examens sans donner toute sa mesure, et il aurait fait bien davantage encore, sans en tirer vanité. Il s'amusait de ma facilité pour la versification; il reconnaissait en moi un véritable tempérament de peintre, et partageait mon goût pour la campagne et les villes pittoresques, mais toujours de façon reposante et calmante.
Un jour, quelques années plus tard, qu'agacé de ne pouvoir lire facilement le grec, j'avais manifeste l'intention de tout planter là pour m'y consacrer exclusivement. «Je crois, fit-il tranquillement, que cela vous donnerait plus de peine que cela ne vaut.» Une autre fois que je travaillais au dessin de Chamonix dans le soleil d'après-midi, que je lui avais promis (et qui est maintenant chez sa sœur), comme je m'irritais de ne pouvoir mieux dessiner: «Moi, fit-il, je serais déjà enchanté, si je savais seulement dessiner.»
C'est pendant le séjour de Gordon à la maison, dans l'automne de 1839, que nous achetâmes notre second Turner. Ce qui est curieux, c'est que j'ai tout à fait oublié quand je vis le premier! J'ai l'impression que le salon de Mr Windus à Tottenham m'a toujours été familier, dès les premières années de Brunswick Square. Mr Godfrey Windus était un carrossier retiré, qui habitait une jolie villa, composée au rez-de-chaussée d'une suite de pièces basses dont les murs étaient couverts, mais non encombrés, de dessins de Turner de la série anglaise; tandis que dans ses portefeuilles reposaient, depuis leur sortie de chez les éditeurs, les séries entières des illustrations de Scott, de Byron, de la Côte du Sud, et de la Bible de Finden.
Personne en Angleterre à cette époque—Turner avait déjà soixante ans—ne s'intéressait véritablement à Turner, si ce n'est le carrossier retiré et moi!
Il est vrai que le public n'avait jamais eu occasion de voir ses dessins et de les apprécier. Ceux de Mr Fawkes restaient enfermés à Farnley; ceux de Sir Peregrine Acland moisissaient dans des corridors humides et Mr Windus achetait tous ceux qui étaient destinés à la gravure dès que le graveur n'en avait plus besoin. Un jour par semaine, toutefois, il autorisait le public à visiter ses collections; mais moi, j'avais la permission d'y venir autant que je le voulais. Bienfait inestimable pour ceux qui voulaient étudier Turner; pour moi, ce fut ce qui me permit d'écrire les Modern Pointers.
Il peut être intéressant de noter que, bien que j'eusse été attiré d'abord vers Turner par sa manière si vraie de rendre les montagnes dans l'Italie de Rogers, lorsqu'il me fut donné de voir les dessins originaux, je fus fasciné, à l'exclusion de tout le reste, par les pures qualités artistiques, quel que fût le sujet. Et c'est pourquoi la beauté du Llanberis ou du Melrose de Mr Windus ne m'empêcha pas d'être parfaitement heureux le jour où mon père me donna enfin, non dans l'intention de commencer une collection de Turner, mais afin que j'aie un spécimen de sa manière, le Richmond Bridge, Surrey.
Rentrant à la maison en triomphateurs, mon père et moi, nous vantions notre acquisition, où toutes les qualités de Turner se trouvaient réunies: «des arbres, l'architecture, de l'eau, un ciel adorable et tout un groupe brillant de personnages».
De fait le Richmond fut, pendant plus de deux ans, le seul Turner en notre possession; le second que nous ayons acheté, le Gosport, fit son entrée à la maison pendant le séjour de Gordon. On n'y retrouvait rien de la beauté délicate de Turner, si ce n'est dans le ciel; d'ailleurs, ni moi, ni mon père, n'étions le moins du monde choqués par les chapeaux ridicules des dames qui se promenaient sur le cutter, ni du fait la tête du timonier fût mise à l'envers. Le lecteur aurait tort, me voyant parler si librement des défauts de Turner, de penser que je les vois mieux et les juge plus sévèrement aujourd'hui. Je les voyais au moment de l'acquisition du Richmond et du Gosport, aussi bien que quiconque, mais je savais aussi ce que ces défauts mêmes révélaient de puissance, ce qui était assez extraordinaire pour un gamin de mon âge. Mon plus grand bonheur alors, quand j'avais fermé mes livres de grec ou de trigonométrie et quitté la salle d'étude, était de descendre et de me repaître de mon Gosport.
Après Noël, je retournai à Oxford pour livrer le dernier assaut, janvier 1840; je fis de bonne besogne grâce à Gordon, dans le petit logement de la rue Saint-Aldate[47]; la pensée que ma majorité approchait augmentait le sentiment de ma responsabilité. C'est le jour de mes vingt et un ans que mon père m'offrit l'aquarelle de Winchelsea, choix étrange et de mauvaise augure. Le ciel menaçant, les vapeurs d'orage qui enveloppaient la vieille porte et l'église à peine visible, n'étaient que des symboles trop exacts des temps qui se préparaient pour nous; mais ni lui ni moi n'étions adonné à l'interprétation des présages et nous ne les redoutions pas non plus. Mon père avait sans doute été séduit par la vigueur du dessin, et puis, il aimait les soldats. Je fus désappointé et je vis pour la première fois clairement que le plaisir que Rubens et sir Joshua donnaient à mon père l'empêchait d'être sensible à la touche microscopique de Turner. Mais je n'étais pas moins profondément reconnaissant de l'intention, et très heureux d'avoir un dessin de Turner de plus, quel qu'il fût; et comme à la maison le Gosport faisait les délices de mes heures de récréation, à Oxford le Winchelsea me reposait des fatigues de l'étude. Ce cadeau d'un Turner était, si je puis dire, surérogatoire. Le même jour, mon père transférait, à mon nom, un capital qui devait me rapporter pour le moins 5 000 francs par an; non sans se demander, je crois, avec une certaine inquiétude, quel usage j'allais faire du premier argent dont je pouvais disposer. Ce n'est pas qu'on m'eût jamais rien refusé; à Oxford, les principaux fournisseurs avaient ordre de me donner tout ce dont je pouvais avoir besoin, et chaque semaine ils envoyaient leurs notes à ma mère. Jamais il n'y eut de difficultés, de récriminations ni d'un côté ni de l'autre. Il est vrai qu'en dehors des dépenses courantes, il n'y avait rien à Oxford qui pût me tenter, si ce n'est pourtant une gravure du tableau de Turner, le Grand Canal, que j'avais achetée et qui ornait le mur de ma chambre, et Monsieur Jabot, l'inimitable Mr Jabot, dont je fis la connaissance un jour de migraine, et qui est un des chefs-d'œuvre du grand caricaturiste qu'est Topffer. Pour tout ce qui touchait dignité ou mon confort, mon père était infiniment moins raisonnable que moi; seule, ma passion minéralogique l'inquiétait, et, dans l'été de l'année précédente, mon père avait été tout à fait contrarié et déconfit de ce que j'avais payé onze shillings un morceau de calcédoine de Cornouaille. Mais le seul fait que je n'eusse pas l'idée d'acheter un caillou sans lui en dire le prix, marque assez l'intimité qui existait entre nous. Malheureusement, je perdais un peu de la confiance que j'avais eue jusqu'ici dans son jugement, en raison de ces petites taquineries, et je lui manifestai avec trop peu de ménagement la très haute idée que j'avais du mien, peu après le moment où il avait eu la bonté d'assurer, comme je l'ai dit, mon indépendance. Les aquarelles de Turner que nous avions achetés jusqu'à présent, Richmond, Gosport, Winchelsea, nous avaient tous été vendus par Mr Griffilhs, un agent en qui Turner avait la plus grande confiance, et dont au contraire mon père se méfiait. Ils se trompaient tous deux et leur erreur eut de fâcheuses conséquences. Si Turner avait traité directement avec mon père, quel bonheur pour nous trois! Si mon père n'avait pas été convaincu que Mr Griffilhs ne pensait qu'à le mettre dedans, il aurait pu à cette époque acheter quelques-unes des plus adorables aquarelles que Turner ait jamais faites, à des prix tout à fait raisonnables. Mais la manière dont Mr Griffilhs faisait les affaires exaspérait mon père; il laissa aller les meilleurs Turner uniquement parce que Mr Griffilhs les lui recommandait, et il acheta le Winchelsea et le Gosport en grande partie parce que Mr Griffilhs avait déclaré qu'ils n'étaient pas dignes de figurer dans notre collection. Parmi les plus belles aquarelles qui lui restaient alors en portefeuille, il y en avait une que je désirais passionnément, le Harlech. On l'avait marchandée, discutée; était-elle de vente ou non? C'était une aquarelle plus petite que celles de la série anglaise ou de la série de Wales; sur la place, on trouvait le prix demandé injustifiable. Le jour de l'exposition particulière de l'Old Watercolor Society, comme nous flânions, mon père et moi, bras dessus, bras dessous, nous rencontrâmes Mr Griffilhs; au bout de quelques minutes de conversation à bâtons rompus, après nous avoir demandé si l'exposition nous plaisait, se tournant plus particulièrement vers moi, il me dit: «J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. On se décide à vendre le Harlech.—Alors, je l'achète», fis-je, sans même jeter un coup d'œil du côté de mon père et sans en demander le prix. Avec un sourire où il entrait un peu d'ironie, Mr Griffilhs continua: «Pour soixante-dix guinées». Le ton signifiait que c'était là un prix étonnant de bon marché, un prix d'ami. Ce n'en était pas moins trente guinées plus cher que le Winchelsea et vingt-quatre guinées que le Gosport. Mon père était convaincu, cela va sans dire, que Mr Griffilhs venait sur l'heure de majorer le prix. Il me jeta un regard triste où se mêlait une ombre de mépris; je compris que je lui avais manqué d'égards, mais j'étais si pressé d'avoir mon Harlech que je ne pris pas le temps de m'excuser. Il y eut ainsi entre nous une suite de malentendus, inévitables de son côté, maladroits du mien. J'ai peine à comprendre aujourd'hui comment j'ai pu attacher autant d'importance à l'acquisition de ce Harlech, surtout quand je songe que c'est ce même hiver que le mariage d'Adèle était en train de s'arranger à Paris. Ce mariage ne paraît donc point m'avoir brisé autant que je m'y attendais. Je retrouve cependant dans le bête de journal que je commençai à rédiger peu après certaines phrases sur mon mépris général de la vie qui ne s'accordent pas très bien avec la joie folle que me causait l'acquisition d'une aquarelle de seize pouces sur neuf; mais les germes de tout ce qu'il y a de meilleur en moi se concentraient alors dans cette passion pour Turner. Ce n'était pas un simple morceau de papier colorié que je venais de payer soixante-dix guinées, mais bien un château et un village gallois, et le Snowdon dans un nuage bleu. Tout ceci avait dû se passer pendant les vacances de Pâques; je rapportai le Harlech à la maison et l'accrochai au salon dans le panneau à droite de la cheminée, qui faisait pendant à ma niche d'idole; après quoi je rentrai triomphalement à la rue Saint-Aldate et à mon Winchelsea.
En dépit des efforts de Gordon, qui cherchait à modérer et à régler mon travail, c'était du surchauffage à haute dose. Je travaillais de six heures du matin à minuit sans prendre, pour ainsi dire, d'exercice ni de divertissement, avec la pensée très déprimante que tout ce travail ne servirait jamais, ni à moi, ni à personne; pendant ce temps, les choses à Paris allaient tout droit à la catastrophe. Un soir, Gordon venait de me quitter, il pouvait être dix heures, lorsque je fus pris d'une petite toux sèche, accompagnée d'une étrange sensation dans la gorge, et dans la bouche d'un goût que je ne m'expliquais pas: c'était du sang. Cet accident avait dû se produire un samedi ou un dimanche soir, car mon père et ma mère étaient tous deux dans l'appartement de High Street. J'y courus et leur contai ce qui venait de m'arriver.
Ma mère, très experte en pareille matière, ne s'effraya pas autrement, mais envoya immédiatement au doyennat demander la permission, pour moi, de ne pas rentrer coucher à l'Université. Les médecins, consultés le lendemain, conseillèrent de voir des spécialistes à Londres; ceux-ci interdirent tout travail, et le Doyen fut obligé, en grognant, de m'autoriser à remettre mon examen à l'année prochaine.
Pendant les deux mois qui suivirent mon retour à Herne Hill, mon père, très inquiet de ma santé, n'eut pas le loisir de pleurer les succès universitaires qu'il avait rêvés pour moi. Je fus repris une ou deux fois encore de quintes de toux, accompagnées de ce même goût douceâtre dans la bouche, le goût du sang; mais c'était peu de chose, et ma mère soutint toujours qu'il n'y avait rien là de sérieux, que j'avais seulement besoin de repos et de grand air. Les médecins à l'unanimité—sauf pourtant sir James Clarke—étaient plus pessimistes. Sir James gaiement, mais très énergiquement, ordonna le changement d'air et le continent. «Emmenez-moi ce garçon-là avant l'automne, avait-il dit; qu'il se promène le plus possible en voiture découverte et qu'il passe l'hiver en Italie.»
Mr Telford consentit à remplacer mon père au bureau, et celui-ci, que ses affaires n'intéressaient qu'à cause de moi, les abandonna pour s'occuper exclusivement de ma santé.
Mon pauvre père cherchait autant que possible à dissimuler ses inquiétudes; quant à moi, nerveux, malade, de mauvaise humeur, je n'insiste pas sur le genre de sentiments que j'éprouvais, ou plutôt le manque total de sentiments et d'intérêt pour tout ce qui n'était pas moi, sauf sur un seul point. J'étais toujours sensible à la beauté de la nature, j'aimais les arts, les sciences qui lui servent d'interprètes. C'est avec un certain entrain que je m'occupai des préparatifs du voyage; ma mère était toujours bravement, calmement, sereinement gaie; quant à mon père, qui adorait les voyages et en particulier les voyages de nature, il était heureux, en dépit de ses inquiétudes, à la pensée de voir le Sud de l'Italie. Nous nous occupions de notre itinéraire avec quelque chose de la bonne humeur de jadis.